Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 1/8

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VIII

m. de malesherbes[1]


Un des chapitres de l’Essai sur les Révolutions (Seconde partie, chapitre XVII) a pour titre : M. de Malesherbes. Exécution de Louis XVI. Sur cet exécrable attentat, sur ce crime que la postérité, faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, le grand crime[2], Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par exemple : « Fions-nous-en à la postérité, dont la voix tonnante gronde déjà dans l’avenir ; à la postérité qui, juge incorruptible des âges écoulés, s’apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des hommes de mon siècle. » Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré, le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes du défenseur de Louis XVI :

Ce que l’on sent trop n’est pas trop toujours ce que l’on exprime le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l’aurais désiré du défenseur de Louis XVI. L’alliance qui unissait ma famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d’approcher de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption des cours, avait su conserver dans un rang élevé l’intégrité du cœur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la dernière entrevue que j’eus avec lui. C’était un matin ; je le trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que trop. Je n’oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien condescendre à me donner des conseils, et me disant : « J’ai tort de vous entretenir de ces choses-là ; je devrais plutôt vous engager à modérer cette chaleur d’âme qui a fait tant de mal à votre ami (J. S.). J’ai été comme vous, l’injustice me révoltait ; j’ai fait autant de bien que j’ai pu, sans compter sur la reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des choses ; moi j’ai peu de temps à vivre. » Je supprime ce que l’épanchement d’une conversation intime et l’indulgence de son caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions une seule s’est accomplie, je ne suis rien, et il n’est plus. Le déchirement de cœur que j’éprouvai en le quittant me semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.

M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne l’avait empêché de le paraître. Ce qu’il y avait de très étonnant en lui, c’était l’énergie avec laquelle il s’exprimait dans une vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de bonté, vous l’eussiez pris pour un de ces augustes personnages peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la corde sensible, il se levait comme l’éclair, ses yeux à l’instant s’ouvraient et s’agrandissaient : aux paroles chaudes qui sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous aurait semblé voir un jeune homme dans toute l’effervescence de l’âge ; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce contraste redoublait les charmes que l’on trouvait dans sa conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des neiges et des glaces de l’hiver.

M. de Malesherbes a rempli l’Europe du bruit de son nom ; mais le défenseur de Louis XVI n’a pas été moins admirable aux autres époques de sa vie que dans les derniers instants qui l’ont si glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui doit l’Émile, et l’on sait que c’est le seul homme de cour, le maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement aimé. Plus d’une fois il brisa les portes des bastilles ; lui seul refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sorti pur des places où tant d’autres avaient laissé leur vertu. Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu’on appelle les principes du jour. Si par principes du jour on entend haine des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à moi, j’avouerai que s’il n’eût été qu’un bon et franc gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en appeler à son épée plutôt qu’à sa raison, je l’eusse sincèrement estimé, mais j’aurais laissé à d’autres le soin de faire son éloge.

Je me propose d’écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage embrassera ce qu’il y a de plus intéressant dans le règne de Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l’illustre magistrat mêlé dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la cour, naturaliste a Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra écrivant d’un côté aux ministres sur des matières d’état, de l’autre entretenant une correspondance de cœur avec Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur l’échafaud avec son souverain. »


  1. Ci-dessus, p. 235.
  2. Au mois de février 1793, Joseph de Maistre, envoyant à Mallet du Pan le manuscrit de son Adresse à la Convention nationale, lui écrivait : « Combien il m’en a coûté d’adresser la parole à cette Convention française ! À chaque instant, je croyais me souiller en lui parlant et je l’ai perdue de vue autant qu’il m’a été possible, vous l’apercevrez en me lisant. Depuis le grand crime, toute ma philosophie m’abandonne. ». — Lettre inédite, publiée par M. François Descostes, dans son ouvrage sur Joseph de Maistre pendant la Révolution.