Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 2/10

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X

le cahier rouge[1]


M. Maxime du Camp écrivait, en 1882, dans ses Souvenirs littéraires :

Sainte-Beuve, dont une femme d’esprit disait : « Il ressemble à une vieille femme qui a oublié de mettre son tour » ; Sainte-Beuve, dont l’âme ne péchait point par l’excès des qualités chevaleresques ; Sainte-Beuve a jugé Chateaubriaud avec une sévérité dont l’acrimonie n’est point absente. Lui, si bien informé d’habitude et amateur passionné de documents inédits, il n’a pas su que Mme de Chateaubriand écrivait, elle aussi, ses mémoires, qui se développaient parallèlement à ceux de son mari, les complétaient et dans bien des cas les éclairaient. Ces mémoires, écrits sur des cahiers reliés en maroquin rouge, je les ai lus[2].


La révélation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de Chateaubriand étaient pleines d’esprit, à ce point qu’il s’empressait souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs. « Vraiment, écrit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui les petites choses… Si le Publiciste lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose : cette plume vive et leste, mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. » Et après avoir cité un long passage, il ajoute : « Je n’ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme et qui est encore plus piquante[3]. » — On avait lu cette page des Mémoires d’Outre-tombe : « Je ne sais s’il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître, sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D’un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille[4]… » Par M. Danielo, qui fut pendant vingt ans le secrétaire de M. de Chateaubriand, on savait « qu’elle avait plus d’esprit que son mari », et que, plus que lui, elle était prompte pour la répartie[5]

Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et « sa plume vive et leste », Mme de Chateaubriand était donc assez bien armée pour écrire des mémoires. Mais, d’autre part, cette femme d’un homme de génie n’était, à aucun degré, une femme littéraire. Chez elle, pas la moindre trace de bas-bleuisme. Elle était « adverse aux lettres », selon le mot de son mari, qui ajoute : « Mme de Chateaubriand m’admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages[6]. » Il advint même qu’elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d’ailleurs, ne fût pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété « où elle trouvait ses délices[7]. » Sa grande affaire, c’était la charité, c’était la visite des pauvres ou l’Œuvre de la Sainte-Enfance, c’était surtout l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c’était de vendre beaucoup de livres… de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n’avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l’appeler la vicomtesse Chocolat, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas ; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle : elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort ! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[8].

Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, tout entière vouée aux œuvres de charité, dont elle ne veut pas se laisser distraire même par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se mettant à sa table de travail et écrivant l’histoire de sa vie comme Mme George Sand ? J’en suis fâché pour M. Maxime du Camp, mais il l’a calomniée, sans le vouloir, lorsqu’il l’a représentée « écrivant ses Mémoires ». — Et pourtant le Cahier rouge existe. Dans quelles circonstances, comment et pourquoi il a été écrit, c’est ce qu’il nous faut dire.

En 1834, lorsqu’eurent lieu, à l’Abbaye-au-Bois, les premières lectures des Mémoires d’Outre-tombe, Chateaubriand avait terminé, d’une part, la première partie de ses récits, celle qui s’achève avec son émigration et se clôt par sa rentrée en France au printemps de 1800 ; il avait, d’autre part, retracé sa carrière politique, la seconde Restauration, la révolution de Juillet, les deux voyages à Prague, le voyage à Venise, ses relations avec la famille royale déchue. Il ne lui restait plus qu’à faire revivre les années qui vont de 1800 à 1815, d’Atala et du Génie du christianisme à la brochure de Bonaparte et les Bourbons et à la Monarchie selon la Charte.

Avant d’entreprendre cette dernière partie de sa tâche, et pour la rendre plus facile à la fois et plus sûre. Chateaubriand prie sa femme de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont restés de cette époque. Mme de Chateaubriand se met à l’œuvre ; elle prend un grand cahier et commence d’écrire tout en haut de la première page, sans laisser le plus petit espace pour un titre général. À quoi bon un titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne ? Elle entre en matière, sans autre préambule, par une simple date : 1804, et débute ainsi : « Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome au mois de février, nous prîmes un logement à l’Hôtel de France, rue de Beaune. » D’elle-même et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que ce n’est pas sa vie, ce ne sont pas ses mémoires qu’elle écrit. C’est en 1804 qu’a eu lieu, après une séparation de douze années, sa réunion avec son mari, c’est donc à partir de ce moment seulement que ses souvenirs pourront être utiles à ce dernier, et comme c’est pour lui seul qu’elle écrit, elle ne songe pas un instant à reprendre les choses de plus haut. De même, elle terminera ses notes avec la fin des Cent-Jours, parce qu’au delà de cette date elles ne serviraient de rien à M. de Chateaubriand. Ce qui achève de prouver que le Cahier rouge n’avait pas d’autre but que de fournir à l’illustre écrivain des notes et des points de repère, c’est qu’on n’y trouve rien, absolument rien, qui soit personnel à Mme de Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses Souvenirs, à la suite du passage que j’ai cité : « Plusieurs anecdotes, relatées dans ces mémoires avec une sincérité toute conjugale, expliquent l’ennui morbide qui a toujours pesé sur Chateaubriand ; elles ont trait à des faits intimes, à des faits de famille que je ne crois pas avoir le droit de révéler. » Les souvenirs de M. Maxime du Camp l’ont ici mal servi. Les « faits intimes », les « anecdotes conjugales », brillent, dans le Cahier rouge, par leur absence, — toujours par le même motif. Les incidents de la vie de famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne pouvaient pas trouver place dans les Mémoires de son mari ; elle n’avait pas dès lors à en parler, — et elle n’en a pas parlé.

M. l’abbé Pailhès a publié le Cahier rouge, en 1887, dans son livre sur Madame de Chateaubriand d’après ses mémoires et sa correspondance. Il nous a ainsi mis à même d’apprécier la façon dont en a usé Chateaubriand avec les notes écrites par sa femme à son intention et sur sa demande.

Lorsqu’on rapproche les deux textes, le Cahier rouge et les Mémoires d’Outre-tombe, ce qui frappe tout d’abord, c’est que Chateaubriand n’a pas romancé les souvenirs de sa femme. Il les a suivis pas à pas, mot à mot, sans y rien ajouter de son chef, sans rien inventer. On a là la preuve, pour la partie des Mémoires qui va de 1804 à 1815, qu’ils sont scrupuleusement, minutieusement exacts. Nous savons déjà qu’il en est de même pour la partie antérieure à 1804. Peut-être aurons-nous à constater plus tard qu’il n’en va pas autrement pour les années qui suivent 1815.

Chateaubriand, je viens de le dire, ne s’est jamais écarté, dans ses récits, des indications qui lui étaient fournies par les notes de sa femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu’il y rencontre sur quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux. Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de Chateaubriand n’était pas toujours tendre pour les puissants du monde, surtout s’ils étaient soupçonnés de n’admirer pas suffisamment son mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de Richelieu, elle a des passages extrêmement durs. Elle a de très jolies malices à l’endroit de Mme de Staël, de M. Beugnot ou de M. Pasquier. Chateaubriand reproduit ce qui précède et ce qui suit, il supprime les duretés et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait quelque chose de vrai dans le mot que répétait souvent l’auteur du Cahier rouge : « M. de Chateaubriand est meilleur que moi. »

  1. Ci-dessus, p. 403.
  2. Souvenirs littéraires, tome I. p. 382.
  3. Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de M. Joubert, tome II.
  4. Mémoires d’Outre-tombe, tome I. p. 408.
  5. Les Conversations de M. de Chateaubriand, par M. Danielo, insérées à la suite des Mémoires d’Outre-tombe, tome XII de la première édition.
  6. Mémoires d’Outre-tombe, tome I, p. 408.
  7. J. Danielo, loc. cit.
  8. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, tome II, p. 13.