Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 2/3

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III

fontanes et chateaubriand[1].


Voici la réponse de Chateaubriand à la lettre de Fontanes qu’on a lue dans le texte des Mémoires :

15 août 1798 (v. s.).

Je ne puis vous dire tout le plaisir que j’ai éprouvé en recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie et des longues heures que je passe avec moi-même ; vous sentez combien les marques du souvenir d’un ami de votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d’âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme : tête, cœur, caractère, j’ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître l’ami dont vous m’avez fait un si grand éloge[2], pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence.

J’ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l’Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu’au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit d’attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C’est une vérité indubitable qu’il n’y a qu’un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s’assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu’à la Grèce sauvée ? Vous savez que tout ceci n’est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet ; votre paresse me tient au cœur.

De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux Natchez, la chûte est immense ; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage m’a abandonné depuis votre départ ; tout ce que j’ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d’imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s’appelleront les Livres du Récit ; le troisième, le Livre de l’Enfer ; le quatrième, le Livre des Mœurs ; le cinquième, le Livre du Ciel ; le sixième, le Livre d’Othaïti ; le septième, le Livre des Loix, etc., etc. ; de même que les Anciens disaient le livre de la Colère d’Achille, le livre des Adieux d’Andromaque, etc., et de même qu’Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d’ailleurs favorise beaucoup mon travail.

Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J’ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J’ai dîné seul sur la colline, dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant ; j’ai visité les jardins sur les bords de la rivière, j’ai eu deux longues conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j’ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus P[anat]. Quelques personnes m’ont questionné sur votre compte. J’ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contents de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d’autres que vous un métier indigne de vos talents, et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.

Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami ? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n’ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D’ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur, et il faut à la fin qu’il s’épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume !

Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m’oubliez pas. Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec vous ; je suppose que les premières adresses que vous m’aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l’exil.

Ne trouvez-vous pas qu’il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de leur patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d’Outougamiz : nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.

Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances[3] n’a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l’ancien ami F[lins][4].

  1. Ci-dessus, p. 175.
  2. Joubert.
  3. M. du Theil.
  4. Bibliothèque de Genève. — Original autographe, sans suscription ni signature. — Chateaubriand, sa femme et ses amis, par l’abbé Pailhès.