Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 3/1

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I

l’article du mercure[1]


L’article du Mercure fut un événement. Il parut le 4 juillet 1807. L’empire était à son apogée. Napoléon venait d’avoir à Tilsit son entrevue avec Alexandre. Si sa gloire n’avait jamais été plus haute, jamais son despotisme n’avait été plus absolu. L’attaquer en face à ce moment, faire entendre, au milieu du silence universel, une voix libre, fière, indépendante, dénoncer les vices du pouvoir absolu, rappeler à la France et à l’Europe ces Bourbons, dont le nom est presque aboli, mais dont le droit et les titres ne se peuvent prescrire, une telle entreprise était, à une telle heure, d’une intrépidité rare, et, seule, elle suffirait à rendre immortel le nom de Chateaubriand.

On a lu, dans le précédent volume, la page superbe, qui ouvre l’article : « C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde… » Puis, c’est la Turquie, dont l’écrivain évoque l’image, à propos du despotisme impérial : « Si nous avions jamais pensé que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion. » Et comme si le sens des allusions, éparses dans l’article, n’eût pas été assez clair, l’auteur parlait, avec un respect attendri, des princes de la Maison de France : « En quel lieu du monde, disait-il, nos tempêtes n’ont-elles point jeté les enfants de saint Louis ?… Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois[2], dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d’un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme, à Versailles, n’eussent été rien pour des princesses ; la prière d’un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes. » D’autres passages montraient l’auteur se complaisant à l’idée du génie en lutte contre la force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il disait : « Il y a des autels, comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n’est pas anéanti, quoique le temple soit désert. » Et, s’animant, à cette idée, il écrivait : « Après tout, qu’importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ! » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans l’allusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison ne trouvassent ridicule qu’un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. »

D’après Chateaubriand, quand l’article fut mis sous les yeux de l’Empereur, celui-ci se serait écrié : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » — Sainte-Beuve ne veut pas que Napoléon se soit laissé aller à cette violence de langage et qu’il ait proféré une telle menace. Il semble bien pourtant qu’ici encore Chateaubriand ne s’est pas départi de son habituelle exactitude. M. Villemain, qui avait été sous l’Empire, le disciple chéri et le confident de Fontanes, raconte, en effet, cet incident dans les mêmes termes que Chateaubriand, mais avec des détails plus précis, qu’il tenait évidemment de Fontanes lui-même : « Après le lourd et méticuleux silence, écrit-il, qu’imposait alors la police de l’Empire, Napoléon fut très irrité de cet article du Mercure. Il en parla lui-même dans sa cour avec impatience et menace. « Chateaubriand, dit-il à M. de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc, croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ? je le ferai sabrer sur les marches de mon palais[3]. »

Je trouve encore un écho de la grande et très réelle colère de Napoléon, dans la lettre qu’il écrivait de Saint-Cloud à M. de Lavallette, le 14 août 1807 : « Il est temps enfin que ceux qui ont, directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons, se souviennent de l’Histoire sainte et de ce qu’a fait David[4] contre la race d’Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de Chateaubriand et pour sa clique[5]. »

Et à quelques jours de là, le 1er septembre, Joubert, qui avait un instant tremblé pour son ami, écrivait à Chênedollé : « Le pauvre garçon (Chateaubriand) a eu pour sa part d’assez grièves tribulations. L’article qui m’avait tant mis en colère est resté quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court… »

Napoléon, d’ailleurs, ne s’en tint point à une simple menace. Chateaubriand, nous l’avons vu, avait acheté la propriété du Mercure pour une somme de 20 000 francs. C’était à peu près toute sa fortune. Il en fut dépossédé. Au mois d’octobre 1807, le privilège du Mercure lui fut retiré, et ce recueil fut réuni à la Décade, organe du parti opposé, et qui s’intitulait alors : Revue philosophique, littéraire et politique[6].

Chateaubriand était ruiné ; mais, outre que la chose pour lui n’était pas nouvelle, il se pouvait consoler en voyant le prodigieux succès de son article. On en multipliait les copies, on en apprenait par cœur les passages les plus significatifs. M. Guizot relate, à ce sujet, dans ses Mémoires, un curieux épisode de sa jeunesse :


En août 1807, dit-il, je m’arrêtai quelques jours en Suisse en allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu’encore inconnu moi-même, j’écrivis à Mme de Staël pour lui demander l’honneur de la voir. Elle m’invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se trouvait alors. J’étais assis à côté d’elle ; je venais de Paris ; elle me questionna sur ce qui s’y passait, ce qu’on y disait, ce qui occupait le public et les salons. Je parlai d’un article de M. de Chateaubriand dans le Mercure, qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase surtout m’avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s’était gravée dans ma mémoire : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Mon accent était sans doute ému et saisissant, comme j’étais ému et saisi moi-même ; Mme de Staël me prit vivement par le bras en me disant : « Je suis sûre que vous joueriez très bien la tragédie ; restez avec nous et prenez place dans Andromaque. » C’était là, chez elle, le goût et l’amusement du moment. Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint à M. de Chateaubriand et à son article, qu’on admira beaucoup en s’en inquiétant un peu. On avait raison d’admirer, car la phrase était vraiment éloquente, et aussi de s’inquiéter, car le Mercure fut supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi, l’empereur Napoléon, vainqueur de l’Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir qu’on dît que son historien futur naîtrait peut-être sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l’honneur de Néron sous sa garde. C’était bien la peine d’être un si grand homme pour avoir de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger[7] !


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  1. Voir ci-dessus, p. 3.
  2. Mesdames Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis XVI. Toutes deux avaient été enterrées à Trieste, où elles étaient mortes, Mme Victoire, le 8 juin 1799, et Mme Adélaïde, le 18 février 1800.
  3. Villemain, M. de Chateaubriand, p. 160.
  4. Il veut dire Jéhu.
  5. Lettres Inédites de Napoléon ier, publiées par Léon Lecestre, t. I, p. 100. — 1897.
  6. Histoire politique et littéraire de la Presse en France, par Eugène Hatin. t. VII, p. 569.
  7. Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, par M. Guizot, t. I, p. 11.