Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 3/4

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IV

le discours de réception à l’académie[1].


Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Sa mort laissait vacante une place à l’Institut, dans la seconde classe, affectée à la langue et à la littérature française. Il ne se pouvait guère que Chateaubriand songeât à le remplacer et qu’il posât sa candidature. Sans doute les plus grands écrivains avaient toujours tenu à honneur d’être membres de l’Académie française. Mais il convient ici de se rappeler qu’en 1811 l’Académie n’était pas ce qu’elle avait été avant 1789 et ce qu’elle est redevenue depuis 1816. La Convention avait supprimé l’Académie française le 8 août 1793. Lorsqu’elle avait créé l’Institut, le 25 octobre 1795, non seulement elle ne l’avait pas rétablie, mais elle s’était attachée à en abolir jusqu’aux derniers vestiges ; elle s’était appliquée à en rendre le retour impossible. Dans le nouvel Institut, la Littérature — c’est-à-dire ce qui avait été autrefois l’Académie française — était reléguée au dernier rang, dans ce qu’on appelait la « troisième classe ». Sur les huit sections dont se composait cette classe, on avait réservé aux lettres deux sections seulement, celles de Grammaire et de Poésie. Chacune de ces deux sections devait être composée de douze membres, dont six résidant à Paris et six résidant dans les départements. Vingt-quatre membres, dont douze obligatoirement pris parmi les grammairiens et les poètes de chefs-lieux de district, voilà ce qui restait des Quarante ! Il est vrai que, pour rehausser leur prestige, la Convention leur donnait pour confrères des comédiens et des chanteurs, la déclamation étant mise sur la même ligne que la poésie. Comme les poètes de département, les comédiens de province avaient droit, eux aussi, à un certain nombre de places dans la troisième classe de l’Institut ! Du reste, plus de secrétaire perpétuel, plus de discours de réception, plus de recrutement par les membres de la classe même ; les choix étaient faits par l’Institut tout entier. Une vacance se produisait-elle dans la section de Poésie, c’étaient les mathématiciens et les chimistes, les géomètres et les comédiens qui décidaient de l’élection. L’œuvre de destruction était donc complète.

Lorsqu’il rétablit l’ordre en France, Napoléon Bonaparte fit, pour les lettres, les sciences et les arts, ce qu’il avait fait pour la religion, pour la magistrature, l’administration et les finances. Il rendit, le 23 janvier 1803, un arrêté signé de son nom, à l’exclusion de ceux de ses deux collègues[2]. Cet arrêté, sous couleur de réorganiser l’Institut n’allait à rien moins qu’à détruire l’œuvre de la Convention : il mettait à néant le décret du 25 octobre 1795.

L’arrêté du 23 janvier, en effet, supprimait la classe des sciences morales et politiques.

Il rétablissait l’Académie des inscriptions et belles-lettres sous le nom de classe d’histoire et de littérature ancienne.

Il donnait à la classe des sciences mathématiques et physiques l’ancienne forme de l’Académie royale des sciences.

Il faisait, dans une certaine mesure, revivre l’Académie française sous le nom de classe de la langue et de la littérature française.

Il rétablissait les secrétaires perpétuels.

Il rétablissait au profit du chef du gouvernement le droit de confirmer ou non les élections.

Il supprimait les 144 associés pris dans les départements, et les remplaçait par des « correspondants », qui ne porteraient pas le titre de membres ni l’habit de l’Institut.

Il supprimait la section de Déclamation et fermait les portes de l’Institut aux comédiens et aux chanteurs.

Il supprimait les élections faites en commun par l’Institut tout entier et y substituait les nominations faites par chacune des classes où des places viendraient à vaquer.

Il supprimait l’interdiction faite aux membres de l’Institut d’être de plusieurs classes à la fois.

Il supprimait les quatre séances publiques annuelles dans lesquelles toutes les classes étaient réunies.

Ce décret réparateur avait été préparé par Chaptal, alors ministre de l’Intérieur, dont le rapport n’est rien moins qu’un très habile et très éloquent réquisitoire contre l’œuvre de la Convention. Sur deux points cependant, Bonaparte n’avait pas accepté les propositions de Chaptal. Il avait bien consenti à restaurer les anciennes académies, mais il n’avait pu se décider à leur rendre leur nom. Ce nom les faisait dater du règne des Bourbons, et c’est ce qu’il ne voulait pas. De plus, l’Académie française rétablie avec son nom, c’était la littérature replacée au premier rang et au-dessus des sciences, ce qui n’était pas conforme à ses idées. « C’était surtout, dit M. Paul Mesnard dans son excellente Histoire de l’Académie française, la littérature reconnue comme une puissance et cherchant peut-être à ressaisir cette direction de l’opinion publique qui, au XVIIIe siècle, l’avait rendue si redoutable »[3]. Bonaparte ne l’entendait pas ainsi. L’arrêté consulaire du 23 janvier maintint la division de l’Institut en classes. Les sciences physiques et mathématiques restèrent dans la première. La langue et la littérature française furent placées dans la seconde. Par le nombre de ses membres, par son mode d’élection, par plusieurs de ses prérogatives, cette seconde classe était bien la reproduction de l’ancienne Académie française, mais elle n’en portait pas le nom, et cela suffisait pour qu’elle ne recouvrât ni son autorité ni son prestige. Membre de l’Académie française, il n’y avait presque rien au-dessus de ce titre. Membre de la IIe Classe, cela ne disait rien au public. Chateaubriand était donc médiocrement soucieux d’un honneur qui n’ajouterait rien à son illustration. Et dans tous les cas il ne pouvait lui convenir de remplacer Chénier, puisqu’aussi bien il lui faudrait alors faire l’éloge d’un homme qui n’avait pas seulement poursuivi de ses railleries Atala et le Génie du christianisme, — ce qui, après tout, se pouvait pardonner, — mais qui avait voté la mort de Louis XVI, qui avait bafoué le pape et traîné le catholicisme dans la boue. Ses amis pensèrent autrement. Ils estimèrent que l’Institut serait pour lui un abri protecteur, et comme un lieu d’asile où il serait moins exposé aux tracasseries de la police. Et pendant que ses amis le pressaient ainsi de poser sa candidature, il se trouva que, dans les plus hautes régions du pouvoir, et au ministère même de la police, on travaillait à lui ouvrir les portes de l’Académie. Bourrienne[4], dont le témoignage est appuyé par celui du duc de Rovigo[5], raconte que tous deux s’intéressaient à sa nomination ; Rovigo se chargeait de vaincre les difficultés qui pourraient venir de l’empereur. Mais, loin de rencontrer de ce côté aucune opposition, la candidature de Chateaubriand était, au contraire, accueillie très favorablement par le souverain. D’après le baron de Méneval, secrétaire de Napoléon, ce serait l’Empereur lui-même qui aurait désigné l’auteur du Génie du Christianisme aux suffrages de l’Académie. Le témoignage de Méneval est ici confirmé par celui de Las Cases, dans le Mémorial de Sainte-Hélène[6], où il est raconté qu’un jour, aux Tuileries, Napoléon, après une lecture de quelques pages du grand écrivain, aurait dit tout d’un coup : « Comment se fait-il que Chateaubriand ne soit pas de l’Institut ? »

Amis et adversaires s’unissaient donc pour poser sa candidature, et il lui devenait impossible de s’y soustraire. Les adversaires étaient même plus pressants que les amis, s’il en faut croire une lettre de Chateaubriand lui-même, écrite à M. Abel le 29 septembre 1815, et où nous trouvons ces lignes : « J’avais reçu l’ordre du duc de Rovigo de me présenter pour candidat à l’Institut, sous peine d’être renfermé à Vincennes pour le reste de mes jours. »[7]

Il commença donc ses visites. Il y a plus d’une manière de faire les visites académiques. On peut les faire, par exemple, à la façon de Sainte-Beuve, façon si bien décrite par Théodore Pavie, dans une lettre à son frère Victor :

« … À travers la fumée d’un long et noir cigare de Tuti-Corin, j’avisai dans la rue un petit monsieur en lévite brune, élégamment taillée ; sur la tête un étroit chapeau placé comme le tien, sur le sommet du crâne, mais reposant sur une espèce de chiendent roux et collé aux tempes. Il précédait à pied un cabriolet de remise auquel il signalait de la main la route à suivre, tandis que lui-même s’arrêtait à toutes les bornes,

Comme fait un toutou qu’on lâche le matin.

C’était ce cher Delorme, en visite d’académicien, joufflu et rouge comme une pomme d’api avant les gelées, pareil en tout à celui qui, d’après la chanson badine de Musset, serait grand chantre à Saint-Thomas d’Aquin. Quand il est en tenue, notre ami ressemble un peu trop à un instituteur primaire ou à un notaire de campagne… »[8]

Chateaubriand fit ses visites d’une façon plus cavalière, en gentilhomme. Un contemporain, le député Auguis, rédacteur en son temps du Journal de Paris et du Courrier français, aimait à raconter comment les choses se passèrent. Chateaubriand se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants, il faisait la visite entière. Au fretin, il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier. « Quand on en vint à la délibération, ajoutait M. Auguis, M.*** vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c’était de lui seul qu’en bonne conscience il avait reçu visite. »[9]

En ce temps-là du reste on ne laissait pas les candidats se morfondre pendant des semestres entiers. Quarante jours révolus après la mort de Chénier, le mercredi 20 février 1811, la seconde classe procéda à l’élection. Chateaubriand fut nommé à la presque unanimité des votants ; ces derniers, il est vrai, n’étaient que vingt-cinq. Les abstentions avaient été nombreuses. Combien, parmi les Quarante de 1811, à qui certains souvenirs de la Révolution ou leurs opinions philosophiques ne permettaient pas de voter pour l’auteur du Génie du christianisme !

De même que les élections, à cette époque, suivaient de près les vacances, de même aussi il s’écoulait peu de temps entre le jour de l’élection et celui de la réception. Dès le milieu d’avril. Chateaubriand prévint l’Académie que son discours était fait. Une commission de cinq membres, désignés par le sort, fut chargée d’en entendre la lecture. C’étaient MM. François de Neufchâteau, le comte Regnaud de Saint-Jean d’Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé. Le mercredi 24 avril, la commission déclara que, divisée d’opinion sur la question de savoir si le discours pouvait être approuvé, elle en référait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitôt lu, devant l’Académie, non par l’auteur lui-même, comme quelques voix l’avaient demandé, mais en son absence, et par l’un des membres de la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être admis. Chateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut aussitôt prévenu de cette décision.[10]

Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, l’un des familiers de l’Empereur, courut l’avertir de cet incident, plus politique à ses yeux que littéraire. Il était porteur du discours, dont Napoléon prit immédiatement connaissance. Grande fut son irritation. Tout le discours lui parut dirigé contre lui. Le comte de Ségur, grand maître des cérémonies et membre de la seconde classe, était de ceux qui avaient opiné pour que le discours fût admis. Ce fut lui qui reçut le premier les éclats de la colère du Maître. Son fils, le général Philippe de Ségur, nous a conservé, dans ses Mémoires, tous les détails de cet incident. C’était le 24 avril, le soir, à Saint-Cloud. Il y avait spectacle. L’Empereur, au sortir de sa loge, rencontrant le grand maître des cérémonies, lui dit assez brusquement : « Venez au coucher, monsieur ! » Le comte de Ségur l’y suivit. Napoléon, dès qu’il l’aperçut en avant de la foule nombreuse d’officiers de sa cour rangés en cercle autour de sa personne, vint droit à lui. « Monsieur, s’écria-t-il aussitôt, les gens de lettres veulent donc mettre le feu à la France ! J’ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir le calme, et les idéologues voudraient rétablir l’anarchie ! Sachez, monsieur, que la résurrection de la monarchie est un mystère. C’est comme l’arche ! Ceux qui y touchent peuvent être frappés de la foudre ! Comment l’Académie ose-t-elle parler des régicides quand moi, qui suis couronné et qui dois les haïr plus qu’elle, je dîne avec eux et je m’asseois à côté de Cambacérès ? — Votre Majesté, répondit M. de Ségur, veut sans doute parler de la commission de l’Institut, mais je ne vois pas en quoi elle a pu mériter de pareils reproches. — Elle en a mérité de plus graves, repartit l’Empereur, et vous et M. de Fontanes, comme conseiller d’État, et comme grand-maître de l’Université, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes ! » M. de Ségur répliqua : « Je ne vous crois point capable, sire, de cette injustice. On peut trouver naturel d’entendre blâmer la condamnation à mort de Louis XVI sans croire contrarier un gouvernement qui vient de dresser à Saint-Denis des autels expiatoires ! » À ces mots, l’Empereur en colère, frappant du pied, s’écria : « Je sais ce que je dois faire, et quand et comment je dois le faire ! Ce n’est point à vous de le juger, vous n’êtes point ici au Conseil d’État, et je ne vous demande point votre avis ! — Je ne le donne pas, répondit M. de Ségur, je me justifie ! — Et comment, reprit l’Empereur, justifiez-vous une pareille inconvenance ? — Sire, M. de Chateaubriand, dans son discours, compare Chénier à Milton, qui était un grand homme, et, quand il le condamne, c’est en ne traitant que d’erreur d’une âme élevée le républicanisme et le vote de Chénier. Je n’ai vu à cela rien d’inconvenant. — Enfin, ajouta Napoléon, au lieu de faire l’éloge de son prédécesseur, il a condamné tous les régicides, dont une partie est dans l’Institut. L’auriez-vous osé comme lui en face d’eux ? — Et c’est justement, sire, dit M. de Ségur, ce que j’ai fait dans le Tableau politique de l’Europe[11], quand ils gouvernaient encore, sous la République, et là, ce que M. de Chateaubriand appelle seulement une erreur, je l’ai appelé un crime ! Ces messieurs ne m’en ont pas su mauvais gré, ils sont plus accoutumés que vous ne le pensez aux discussions politiques. — Monsieur, reprit l’Empereur, on lit froidement un ouvrage dans son cabinet, il n’en est pas de même d’un discours prononcé en public, cela aurait fait un scandale honteux. — En le permettant, répondit M. de Ségur, ç’aurait été tout au plus un scandale de vingt-quatre heures ; en le défendant, ce sera peut-être celui d’un mois ! — Je vous répète, Monsieur, reprit rudement l’Empereur, que je ne demande pas de conseils. Vous présidez la seconde classe de l’Institut, je vous ordonne de lui dire que je ne veux pas qu’on traite de politique dans ses séances. — En ce cas, sire, ajouta M. de Ségur, je dois renoncer à l’éloge de Malesherbes, qu’elle m’a chargé de faire. — Je n’y vois pas un très grand mal, répondit Napoléon. Puis, de sa voix brève et la plus impérieuse : — Exécutez mes ordres ! Allez, et songez bien que, si la classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club[12] ! »

Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de la secrétairerie d’État et membre de la seconde classe, comme M. de Ségur, vint chercher l’arrêt définitif du Maître sur le discours, il dut traverser le salon, où attendaient quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré dans le cabinet de l’Empereur, il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme l’avant-veille avec M. de Ségur, mais un monologue, au cours duquel il arriva, par moments, à Napoléon, de parler d’une voix retentissante : « Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il, ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme secret du présent, malgré quelques louanges ; je dirais à l’auteur, s’il était là, devant moi : Vous n’êtes pas de ce pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien ! si vous êtes mal à l’aise en France, sortez de France ; sortez, monsieur, car nous ne nous entendons pas ; et c’est moi qui suis le maître ici. Vous n’appréciez pas mon œuvre ; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire ; sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[13]. »

Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentuées, les mots : « Sortez, monsieur ! » trois fois répétés sur un ton de colère, avaient traversé la double porte du cabinet et étaient arrivés au salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s’écarta de lui ; on semblait ne pas le voir, ou craindre de l’aborder. À un de ses amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait cet accueil, et son ami de lui répondre : « Mon Dieu ! c’est l’effet de quelques paroles qu’on a trop entendues ici. L’Empereur paraît bien irrité : il semble qu’il vous a destitué, qu’il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc d’Otrante ; cela consterne vos amis et tient tout le monde à distance et en observation. » M. Daru rassura son interlocuteur, lui dit qu’on avait mal entendu ou mal compris ; qu’il s’agissait seulement d’exiler un académicien ; que cela même n’aurait pas lieu, et que l’orage serait passé dans deux jours ; puis, saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de lui, il sortit en riant[14].

Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit à Saint-Cloud le 28 avril, et reçut des mains du ministre son manuscrit, raturé en plusieurs passages de la main même de Napoléon.

Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu’il fît un nouveau discours. Il s’y refusa, et, dans la séance du mercredi 2 mai, on lut de sa part, à l’Académie, la lettre que voici :


« Monsieur le Président,

Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m’est impossible, dans ce moment, de fixer l’époque à laquelle je désirerai avoir l’honneur d’être reçu à l’Académie.

Je suis, avec respect, etc…

De Chateaudriand.
29 avril 1811.

Son élection ne fut pas annulée ; mais les effets en demeurèrent suspendus. Il ne fut point admis, sous l’Empire, à prendre place parmi ses confrères.

Non prononcé, le discours de Chateaubriand eut plus de retentissement que s’il avait été lu en séance publique. Au témoignage de l’auteur, dans ses Mémoires, j’ajouterai ici celui de deux de ses contemporains. « On en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit M. Villemain ; on se communiqua des copies, et on fit des lectures à petit bruit de cette œuvre interdite[15]. « M. de Marcellus dit, de son côté : « Je conserve encore moi-même une copie du discours, tel qu’il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite après l’époque où il devait être prononcé. Je l’avais transcrit en entier de ma main au collège, entre une leçon de rhétorique et l’autre. J’ai confronté les deux textes (après la publication du discours dans les Mémoires) ; il y a dans le mien, en plus : « Un Français fut toujours libre au pied du trône. »

Cet épisode de la nomination de Chateaubriand à l’Académie a donné lieu, dans des Mémoires récemment publiés, ceux du comte Ferrand, à une étrange accusation. Parlant de la publication de la Monarchie selon la Charte (septembre 1816) et du Post-Scriptum, où le roi Louis XVIII était personnellement mis en cause, le comte Ferrand écrit ce qui suit :


Le Roi, quoique personnellement offensé, ne voulut point user de l’avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antérieur et dont la preuve était dans les cartons de la police. Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à l’Académie française. Cette question se traita comme si c’eût été une grâce qu’on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu’il la présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda que l’on payât ses dettes ; elles montaient à 70 000 francs. Le paiement fut convenu et effectué en deux termes par Maret, duc de Bassano. La nomination fut faite[16].


À l’appui de sa singulière et monstrueuse accusation, il eut peut-être été séant que M. le comte Ferrand produisît ses preuves. Elles étaient, à l’en croire, « dans les cartons de la police », à l’époque où parut la Monarchie selon la Charte, c’est-à-dire en 1816. Elles y étaient donc également en 1815. Mais alors comment expliquera-t-on que le gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas fait sortir des « cartons » où elles étaient déposées ? Chateaubriand avait publié, en 1814, contre Bonaparte le plus sanglant et le plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse attaque légitimait, certes, toutes les représailles. On devait d’autant moins hésiter à y recourir, en 1815, qu’à ce moment l’auteur de Bonaparte et les Bourbons était à Gand, auprès de Louis XVIII, avec le titre de ministre de l’Intérieur, et qu’il venait, dans son Rapport au Roi, de renouveler ses attaques contre l’Empereur. Le gouvernement impérial ne laissa point son nouvel écrit sans réponse. Plusieurs brochures furent lancées contre lui. Elles étaient les plus injurieuses du monde et les plus perfides ; quelques-unes sortaient des bureaux de la police. Dans aucune, il n’est fait allusion aux 70 000 francs versés par M. Maret. M. Maret est redevenu ministre d’État ; il peut déshonorer le plus redoutable ennemi de son maître ; il n’a pour cela qu’un mot à dire ; et ce mot, il ne le dit pas ! La Police a entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une arme terrible, et elle refuse de s’en servir ! À qui fera-t-on croire ces choses, et que de tels scrupules aient arrêté un seul instant la Police des Cent-Jours ?

Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu’en 1811, au moment de sa nomination à l’Académie, Chateaubriand n’avait pas reçu 70 000 francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n’avait pas payé ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans ses lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment n’étaient pas écrites en vue de la publicité.

Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en Italie :


J’ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j’aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel soleil ! quelle lumière ! quels souvenirs ! Combien nous sommes barbares en deçà des Alpes ! Si j’étais riche et que je pusse voyager à mon aise, l’Italie me verrait tous les deux ans, et peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome. Mais je deviens vieux ; je n’ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu’à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c’est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie…


Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la duchesse de Duras, à celle qu’il appelle sa sœur :


Il faut qu’Ussé[17] soit bien loin, car la réponse de ma sœur a été bien longtemps en route. J’attendais avec impatience le premier mot écrit du château de la belle cousine. Je suis désolé de voir que ma cousine est très triste. Je ne suis pas gai non plus. Mes affaires vont très mal. Rien ne s’arrange ; et j’ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais comment j’échapperai à la catastrophe qui me menace


Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en 1811, que Mme de Duras a dû prendre, au commencement de 1812, l’initiative de régler les créanciers du grand écrivain. M. Bardoux, dans son livre sur la Duchesse de Duras, nous a fourni sur cet incident de précieux détails. Chateaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un créancier son manuscrit du Dernier Abencerage ; M. de Tocqueville lui procura l’argent nécessaire pour le dégager. Quant à Mme de Duras, elle travaillait à constituer une société de dix actionnaires qui paieraient les dettes et rendraient ainsi à l’auteur d’Atala la liberté d’esprit nécessaire pour composer de nouvelles œuvres. L’emprunt qu’il allait ainsi contracter serait gagé sur son travail. Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa correspondance, appelle familièrement l’Adrienne. Ses deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur côté, de prendre deux actions[18].

Tandis que sa vaillante amie, sa sœur dévouée poursuit la conclusion de cet emprunt, il lui écrit : « J’attends une offre sérieuse d’un pays étranger, et j’espère trouver une autre patrie moins ingrate et plus généreuse. »

Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu’il est allé à Chartres chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute : « Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[19] qui puisse m’occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le travail. Cet été, j’irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car je suis si pauvre que je ne sais si j’aurai les moyens de me déplacer… »

Le chiffre de ses dettes s’élevait à une quarantaine de mille francs. Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n’avaient donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M. Ferrand, dont la caution ici, décidément, n’est pas bourgeoise.

À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre d’actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n’en restait pas moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la chère sœur : « Vous êtes la seule personne à qui je peux dire : N’oubliez pas le trimestre ; au lieu qu’avec tout autre, je me tairai. Dans ce temps-ci, on n’a pas le sou ; si ce n’était pas ce temps-ci, je n’aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères, que je vous prie de n’en plus parler. » Et l’année suivante encore, en 1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu’il écrit, toujours à Mme de Duras : « Faute d’argent, j’ai renoncé aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon désert. Je travaille à l’histoire… Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire, et comme on s’en est jamais douté. » Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France : « C’est bien dommage, chère sœur, qu’il faille abandonner cette belle entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de notre petite société. Je n’entends plus parler de personne, si ce n’est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la torture. »

Il me semble bien qu’il ne reste rien de l’étrange allégation du comte Ferrand. Encore un mot cependant.

Chateaubriand, nous l’avons vu tout à l’heure, écrivait à Mme de Duras : « Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. » À la fin de 1816, à la date où M. Ferrand écrit que l’auteur des Martyrs s’est vendu à l’Empire pour 70 000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors que rien ne l’y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d’État, qui représentait pour lui un traitement annuel de 24 000 francs. Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu’il est forcé de vendre son champ et ses livres. Le Journal des Débats du 12 avril 1817 annonce la mise aux enchères de la Vallée-aux-Loups, et le même journal annonce, le 29 avril, que « la bibliothèque de M. de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin. »


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  1. Ci-dessus, p. 33.
  2. Arrêté du Gouvernement contenant une nouvelle organisation de l’Institut. 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803).
  3. Paul Mesnard. p. 213.
  4. Mémoires de M. de Bourrienne. t. IX, p. 51.
  5. Mémoires du duc de Rovigo. t. V. p. 47.
  6. Tome II, p. 632. — Édition Bourdin, 1842.
  7. Charavay, Vente d’autographes, du 15 juillet 1878 (Collection Fillon, sections V à VIII, no 1173, p, 129).
  8. Cartons de Victor Pavie : correspondance de Théodore Pavie.
  9. Journal inédit de M. Ferdinand Denis, cité par l’abbé Pailhès. Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 480.
  10. Villemain, M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps. p. 184.
  11. Tableau historique et politique de l’Europe, de 1766 à 1796.
  12. Histoire et Mémoires, par le général Philippe de Ségur.
  13. Villemain, p. 187.
  14. Villemain, p. 188. — Voir aussi Charles de Lacretelle. Histoire du Consulat et de l’Empire, tome V, pp. 86-88.
  15. Villemain, p. 189.
  16. Mémoires du comte Ferrand, ministre d’État sous Louis XVIII. p. 178. — Paris, 1897.
  17. Le château d’Ussé en Touraine, résidence de madame de Duras.
  18. A. Bardoux, la Duchesse de Duras, p. 124.
  19. Les Études Historiques, dont il commençait dès lors à s’occuper.