Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 4/3

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III

le conservateur[1]

Le Conservateur a commencé au mois d’octobre 1818. Ce n’était pas un journal quotidien ; il paraissait par livraison de trois feuilles d’impression, à des jours indéterminés, ainsi que le faisait la prudente Minerve. Libéraux et royalistes échappaient ainsi à la censure, qui n’atteignait que les publications périodiques. Ses bureaux étaient rue de Seine, no 8, chez Le Normant fils, éditeur. En tête de chaque livraison, se lisait la devise : le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens. Chateaubriand, qui en fut jusqu’à la fin le principal rédacteur, avait groupé autour de lui des hommes politiques et des écrivains qui le secondèrent à merveille. Il en nomme quelques-uns dans ses Mémoires ; il convient, je crois, d’en donner ici la liste complète : on verra que jamais plus vaillant chef ne fut entouré d’un plus brillant état-major. Voici cette liste :

F.-M. Agier ; Benoît, député de Maine-et-Loire ; Berryer fils ; T. de Boisbertrand ; vicomte de Bonald ; Henri de Bonald ; de Bouville ; comte de Bruges ; vicomte de Castelbajac ; marquis de Coriolis d’Espinousse ; Couture, avocat ; Crignon d’Ouzouer, député du Loiret ; Astolphe de Custine ; Dureau de la Malle ; l’abbé Fayet ; Joseph Fiévée ; duc de Fitz-James ; A. de Frénilly ; Eugène Genoude : vicomte Emmanuel d’Harcourt ; marquis d’Herbouville ; comte Édouard de la Grange ; A. de Jouffroy ; Florian de Kergorlay ; duc de Lévis ; le cardinal de la Luzerne ; Martainville ; l’abbé de la Mennais ; comte O’Mahony ; Charles Nodier ; comte Jules de Polignac ; de Saint-Marcellin ; comte de Saint-Roman ; comte de Salaberry ; comte Humbert de Sesmaisons ; vicomte de Suleau ; baron Trouvé ; Joseph de Villèle.

Le Conservateur cessa de paraître au mois de mars 1820. Il n’avait vécu que deux ans et demi ; mais ces deux années lui avaient suffi pour conquérir une place que depuis lors nulle feuille politique n’a pu lui disputer. Quel journal compta jamais en même temps, parmi ses rédacteurs, trois écrivains tels que Chateaubriand, La Mennais et Bonald ?

Dans la liste qu’on vient de lire, j’ai souligné un nom, aujourd’hui bien oublié, celui de Saint-Marcellin. M. de Saint-Marcellin était le fils de Fontanes, et c’est à lui que fait allusion Chateaubriand, à la fin du huitième livre de sa première partie, lorsqu’il écrit : « Fontanes n’est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d’un fils, l’a jeté dans la tombe avant l’heure. » Il fut tué en duel[2], le 1er février 1819, alors qu’il venait de débuter avec éclat dans le Conservateur, presque au lendemain du jour où il venait d’y publier sous ce titre : M. Dimanche, un dialogue étincelant d’esprit et de verve[3]. Chateaubriand consacra au fils de son ami des pages qu’il n’a pas recueillies dans ses Œuvres, mais qui doivent ici trouver place. Elles sont le complément naturel de ces autres pages si belles, que l’auteur des Mémoires, a écrites sur Fontanes.

Voici l’article de Chateaubriand ; je l’emprunte au tome II du Conservateur, pages 272-276 :

NÉCROLOGIE

M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à mort le 1er de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures du soir. Il avait fait l’apprentissage des armes dans la campagne de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de l’armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur cette journée se termine par cette phrase : « Mon aide de camp de Sève et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin méritent d’être cités dans ce rapport. »

M. de Saint-Marcellin s’était précipité dans les retranchements de l’ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.

Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de 4 000 blessés, où il n’y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de médicaments et de charpie ; il ne put même obtenir d’y être reçu. Il s’en retournait baigné dans son sang, lorsqu’il rencontra Bonaparte. « Je vais mourir, lui dit-il ; accordez-moi la croix d’honneur, non pour me récompenser, mais pour consoler ma famille. » Bonaparte lui donna sa propre croix.

M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à Moscou : il y séjourna quelque temps et fut assez heureux pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l’avons vu, pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure à la tête.

La France ayant rappelé son Roi légitime, M. de Saint-Marcellin fut fidèle aux nouveaux serments qu’il avait faits. Il était aide-de-camp du général Dupont à l’époque du 20 mars. Il se trouvait à Orléans avec son général, lorsque les soldats séduits quittèrent la cocarde blanche ; M. de Saint-Marcellin osa la garder : circonstance que peut avoir connue M. le maréchal Gouvion de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une altercation politique avec un officier, se battit, blessa son adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux à qui il avait engagé sa foi.

Nommé capitaine à Gand, il sollicita l’honneur d’accompagner le général Donadieu, chargé par le Roi, d’une mission importante. Débarqué à Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux gendarmes qui devaient le conduire à Paris pour y être fusillé. En passant par Angoulême, il échappa à ses gardes, excita un mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le Roi.

M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon dans un régiment de ligne à Orléans : blessé de nouveau, il fut obligé de revenir à Paris. Depuis ce moment, il consacra ses loisirs aux lettres : il avait de qui tenir. Il donna quelques ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris comme chef d’escadron dans la nouvelle organisation de l’état-major de l’armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l’eût éloigné de Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour des raisons faciles à deviner, l’administration avait subitement, dit-on, changé en rigueur sa bienveillance politique. On assure que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef d’escadron, quand la mort est venue épargner aux ennemis des royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave militaire du tableau où elle efface également et les chefs et les soldats.

M. de Saint-Marcellin n’a point démenti, à ses derniers moments, ce courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la plus indifférente en soi, et l’affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu’il devait se battre, et il s’occupa tout le matin d’un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. À trois heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : « Je devais pourtant danser ce soir. » Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu’il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu’il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : « Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant ; seulement c’est un homme qui tire bien. » M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d’illusion sur son état : il sentit qu’il était perdu ; mais il n’en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs : « Soyez tranquilles, ce n’est rien. » Il n’a fait entendre aucunes plaintes, il n’a témoigné, ni regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait : il est mort avec le sang-froid d’un vieux soldat et la facilité d’un jeune homme. Ajoutons qu’il est mort en chrétien.

Les lettres et l’armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de leurs plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers essais échappés à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu’il parle d’honneur, on voit qu’il le sent, et quand il rit, on s’aperçoit qu’il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd’hui ; mais aussitôt qu’il est entré dans la ligne des devoirs légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble s’attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle. Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste ? Bien loin de là, c’est une raison pour s’y attacher : les hommes généreux sont tentés par les périls, et l’honneur est une divinité à laquelle on s’attache par les sacrifices mêmes qu’on lui fait.

Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin ? Il n’était pas fait pour vivre dans ces temps d’ingratitude et d’injustice. Le sang lui bouillait dans les veines ; son cœur se révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la fidélité. Son indignation avait l’éclat de son courage, et il ne faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de tirer son épée : avec une pareille disposition d’âme, nous ne l’eussions pas gardé longtemps. D’ailleurs, nous marchons si vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que Saint-Marcellin n’a peut-être perdu que des orages : il s’est hâté d’arriver au lieu de son repos, et du moins il n’entend plus le bruit de nos divisions.

Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d’éloges à la mémoire de Saint-Marcellin ; mais il y en a surtout une qu’une vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise fortune ; elle nous retrouvera toujours, et particulièrement quand il s’agira de la consoler : Ille dies utramque duxit ruinam.

  1. Ci-dessus, p. 152.
  2. On lit dans le Journal des Débats du 3 février 1819, sous la date de Paris, 2 février : « M. de Saint-Marcellin s’est battu en duel hier au soir, à cinq heures, hors la barrière de Clichy. Il a été atteint dangereusement d’un coup de pistolet dans le bas-ventre. Des paysans l’ont apporté à l’hôtel de M. de Fontanes… » — Dans son numéro du 7 février, le Journal des Débats signalait cette bizarre coïncidence : « Le jour et à l’instant même où M. de Saint-Marcellin recevait le coup de la mort dans un combat singulier, commençait sur le théâtre de Nantes, la représentation d’un de ses plus jolis ouvrages dramatiques, les Oiseaux et les Chaperons, précédé du Coup d’épée de Saint-Foix et suivi du Duel ».
  3. Le Conservateur, t. II, p. 113.