Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 4/9

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IX

chateaubriand et le ministère martignac[1].

La lutte très vive à laquelle avait donné lieu, au début de la session de 1828, la vérification des pouvoirs, l’élection de M. Royer-Collard à la présidence de la Chambre, la nomination de la commission chargée de la rédaction de l’adresse au roi, commission dont la majorité était hostile au précédent ministère, avaient créé pour Mgr de Frayssinous et M. de Chabrol, qui avaient fait partie du ministère Villèle, une situation difficile au sein du nouveau cabinet comme devant les Chambres. Hommes de tact et d’honneur, ils ne voulurent pas devenir un embarras et, le 3 mars 1828, ils offrirent leur démission, qui fut acceptée.

On était à la veille de la discussion de l’adresse. Comprenant qu’au premier jour la majorité ne serait plus avec eux, les ministres supputèrent les voix dont ils pouvaient disposer et présentèrent au roi le résultat de leur calcul. Charles X en fut effrayé, et il fut décidé qu’une démarche serait faite près de Chateaubriand pour lui demander de donner son appui au cabinet, en acceptant le ministère de la marine, laissé vacant par la retraite de M. de Chabrol. Mgr Feutrier, évêque de Beauvais, devait remplacer Mgr de Frayssinous. Mais je dois ici laisser la parole à un témoin particulièrement bien informé, M. Hyde de Neuville :

Quoique la marine, dit-il, ne fût certes point un poste secondaire, néanmoins j’envisageai qu’il ne pouvait convenir à M. de Chateaubriand qu’en y ajoutant la présidence du Conseil. Par suite, je ne voulus pas me mêler aux différentes démarches tentées près de lui, persuadé qu’une secrète irritation que j’avais cru remarquer ne disparaîtrait qu’en face d’une proposition catégorique qui lui prouverait que son admission avait été pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu, comme tout ce qu’écrivait Laborie avec son écriture illisible, me donna l’espoir que mon idée avait cours parmi les projets mis en avant. Je crus à un succès presque certain, et je me rendis chez Chateaubriand pour vaincre, s’il le fallait, une dernière résistance.

La soirée était avancée, et je le trouvai retiré dans son appartement. On m’annonça ; il vint à moi avec cet œil brillant et ce front dégagé des nuages qui le couvraient depuis quelque temps.

— Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait ?

— Je vous le demande, répondis-je, ce serait le plus cher de mes vœux.

Cette réponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut rompue par de bonnes et chaleureuses paroles de mon interlocuteur.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’il me dit qu’il avait refusé positivement le poste qui lui avait été offert et m’avait désigné pour le remplir ! « Chose acceptée et qui vous sera communiquée demain », ajouta-t-il.

« Réfléchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entrée au ministère ne le consolidera en aucune façon. Nous perdons en ce moment la seule chance possible de sauver le ministère et peut-être la couronne. Vous savez bien d’ailleurs que ce ne sont pas ceux qui montent à l’assaut qui plantent le drapeau au jour de la victoire. Laissons un nom comme le vôtre lui donner le baptême de la popularité. »

Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi fort troublé, n’ayant jamais songé à être appelé à ce périlleux devoir, dont les dangers dépassent les honneurs, quand on les envisage au point de vue de la responsabilité.[2]

Hyde de Neuville dut céder, et, le 5 mars, il prêtait serment entre les mains du roi, [3] avec Monseigneur Feutrier, nommé ministre des Cultes.

En désignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du ministère, Chateaubriand n’entendait pas très certainement renoncer lui-même à y entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularité de son nom pourrait seule sauver la couronne et son ambition se confondait ici avec les véritables intérêts du pays. Le 15 mars, il adressait à M. Hyde de Neuville la lettre suivante :

Samedi. 15 mars 1828.

Il paraît, mon cher ami, que vous allez parler de mon entrée au Conseil sans portefeuille (ministre secrétaire d’État, membre du conseil de vos ministres). Si l’on fait quelque chose pour moi, l’entrée au Conseil est une réparation qui m’est due, sans quoi on aurait l’air de sanctionner la manière brutale dont j’en ai été écarté ; vous surtout, mon ami, étant là et n’ayant pas même pu prendre mon parti et plaider ma cause.

Une fois ministre secrétaire d’État, on fera de moi ce que l’on voudra pour le meilleur service du Roi ; mais il n’est pas question de cela dans ce moment. Le premier pas, si on veut le faire, est mon entrée immédiate auprès de vous au Conseil. On me trouvera bon coucheur, je ne prends pas de place et ne me mêle que de mon affaire.

Je dis entrée immédiate, voici pourquoi : ma position n’est plus tenable ; je suis, d’une part, regardé comme étant déjà ministre et obligé de répondre que je ne le suis pas, ce qui devient ridicule au dernier point ; d’une autre part, tout le parti immense qui s’appuie sur moi, gronde, me reproche mes politesses, prétend qu’on se moque de moi et me pousse violemment à l’opposition.

J’épuise mes forces dans ce double combat ; il faut que je prenne bientôt une résolution ; vous connaissez les exigences des partis, on ne tergiverse pas longtemps avec eux.

Voilà, mon cher ami, les raisons à exposer ; que vos collègues disent oui ou non. Me veulent-ils ou ne me veulent-ils pas ? S’ils me veulent, obtenez que l’ordonnance paraisse sans se faire attendre, pour décider ma douteuse position et me faire sortir de la race amphibie pour laquelle la nature ne m’a pas fait du tout. Je remets le tout entre vos mains.

Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville ; elle est aussi bien que possible, m’assure-t-on ; si ma pauvre femme n’était presque toujours dans son lit, elle irait savoir des nouvelles de la vôtre.

Chateaubriand.

Cette lettre, dans laquelle perçait un mécontentement visible, émut fort M. Hyde de Neuville qui, dès le lendemain, recevait de son illustre ami une nouvelle missive.

Dimanche, midi, 16 mars 1828.

Je viens de demander l’audience, mon cher ami. Dieu sait ce qu’elle produira, mais j’ai fait quelques réflexions que je dois vous communiquer. Si j’entre, il faut que j’entre seul ; c’est alors une distinction particulière ; avec deux collègues sans portefeuille, je m’amoindris : c’est un plan, un système ; ce que je peux valoir disparaît ; ce n’est pas moi qu’on a appelé, c’est trois personnes. Ces personnes très honorables qu’on pourrait m’adjoindre viendront ensuite ; je dois commencer. Tenons-nous-en là.

Mais pour dire la vérité, mon cher ami, je crains que ce ne soit là que des demi-partis toujours funestes en dernier résultat. Faites recréer la maison du Roi en conservant même La Bouillerie, comme M. de Pradel était auprès de M. de Blacas. Prenez vite Casimir Perier, donnez les postes à Delalot avec entrée au Conseil ; les forêts à Bertin de Vaux ; et, si vous pouviez, Sébastiani à la guerre, tout serait dit et le triomphe assuré. Songez-y sérieusement ; un effort, j’en suis persuadé, réussirait. Si vous attendez, la majorité vous échappera, et vous serez tous enveloppés dans une même catastrophe.

Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J’ai contribué à vous mettre où vous êtes ; je serais au désespoir de vous y voir périr. Prenez garde au sommeil des ministres, à la faiblesse de vos appuis, à la fascination du pouvoir ; j’y ai été pris. Retirez-vous mille fois plutôt que de vous exposer à une chute. Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez : l’avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les journaux, l’opinion générale pressent les événements ; ne croyez pas que vous ayez du temps devant vous. Je vous en avertis de bonne heure, pour ne pas vous parler trop tard.

À vous pour la vie,

Chateaubriand.

Chateaubriand, ministre secrétaire d’État, membre du conseil des ministres, Casimir Perier à l’intérieur, Sébastiani à la guerre — c’était le salut. Il était permis de l’espérer, puisqu’aussi bien Charles X ne se refusait pas à l’idée d’introduire dans le gouvernement quelques hommes comme M. Casimir Perier. La combinaison cependant n’aboutit pas, et, le 22 mars, Chateaubriand adressait à Hyde de Neuville cette dernière lettre :

Samedi matin, 22 mars 1828.

Réflexions faites, mon cher ami, il vaut mieux que je n’aille pas chez vous ce soir : on parle toujours mal de soi, et moi plus qu’un autre. D’ailleurs, qu’ai-je à dire que vous ne connaissiez ? J’avais déjà peu d’ardeur pour entrer dans le Conseil, et, depuis l’audience d’hier, elle est encore singulièrement refroidie. Néanmoins, à cause de vous et pour vous seul, j’entrerai sans portefeuille, si vos collègues le veulent et montent à l’assaut.

Voilà tout, vous savez cela et vous le direz à merveille. Souvenez-vous bien seulement qu’après lundi, je ne suis plus maître de retenir personne, et la guerre continuera malgré moi.

Je serais, je vous assure, mon cher ami, très effrayé pour vous si je ne savais que vous avez toujours pour vous sauver, quand il en sera temps, le moyen d’une retraite qui ne fera qu’augmenter votre réputation d’homme de bien et de courage. Comme le ministère est constitué, il n’ira pas à la fin de la session ; vous ne devez pas tomber avec lui. Votre démission isolée, ou vous rendra maître de tout, ou vous sauvera du naufrage commun. Qu’arrivera-t-il après la chute du ministère actuel ? Un ministère de mes ci-devant amis mêlés des amis de M. de Villèle.

Je le crois, ce ministère amènera un mouvement politique ; mais rien que la peur, si elle s’en mêle, ne me paraît pouvoir empêcher cet événement, d’après ce que j’ai vu hier.

Ainsi donc, quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pu pour éclairer le Roi, pour amener le bien, vous déclarerez n'avoir accepté le portefeuille avec une grande répugnance que dans l'espoir d'arranger les choses et pour ne pas laisser le Roi dans l'embarras, sans appui et sans conseil ; que votre espoir ayant été trompé, vous vous retirez satisfait d'avoir rempli un devoir pénible.

Votre position politique reste ainsi admirable, et vous grandissez encore dans l'opinion publique.

Vous voyez, mon cher ami, que je suis beaucoup plus occupé de vous que de moi.

Tout à vous,

Chateaubriand.[4]

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  1. Ci-dessus, p. 359.
  2. Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville. t. III, p. 377.
  3. « Quoique irrité contre M. Hyde de Neuville, que son amitié pour Chateaubriand et la fougue de son caractère avaient jeté à la tête de la défection royaliste dans la Chambre, la vieille affection pour ce serviteur dévoué des mauvais jours prévalut dans l’esprit du Roi sur des mécontentements passagers ; il l’appela à la place de M. de Chabrol au ministère de la marine. On ne pouvait conférer à des mains plus chevaleresques la dignité du pavillon de la France ni la sécurité de la couronne à un cœur plus fidèle. » — Lamartine, Histoire de la Restauration, tome VIII. page 128.)
  4. Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, t. III, pages 377 à 395.