Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 5/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄   Jeune fille et jeune fleur Chateaubriand et M. Bertin aîné Appendice du tome 6   ►

XIII

chateaubriand et m. bertin aîné[1].

Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le Journal des Débats, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n’hésita point à publier un article, où la mesure qui venait d’atteindre l’illustre écrivain était hautement déplorée. L’article était de M. Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux passages :

On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L’amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du Journal des Débats. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd’hui plus haut que jamais. La France tout entière, nous n’en doutons pas, se joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand ; la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et d’éloquence qu’on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n’en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence ; il écrit, il ne s’abaisse pas à conspirer.

Sans doute le gouvernement n’a pu se résoudre à ordonner l’arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions judiciaires aussi graves qu’infidèles : mais nous sommes convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté. Chaque jour de plus qu’il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté…

Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de Fitz-James, n’étaient pas, eux non plus, des conspirateurs ; après avoir rendu hommage à « l’admirable loyauté » du premier, à « l’élévation de caractère » du second », M. Berlin aîné terminait ainsi son article :

Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n’est pas assez : il faut que justice leur soit rendue, et que la France n’ait pas à gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre des défenseurs de ses libertés, l’homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n’a plus dans sa patrie d’autre asile qu’une prison[2].

Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à son tour, à M. Bertin :

Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.
À M. Berlin aîné, rédacteur du « Journal des Débats ».

J’attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié ; elle s’est trouvée à point nommé à l’heure de l’infortune. Les compagnons d’exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je voudrais bien aller vous voir et vous remercier ; je voudrais bien aussi aller remercier tous les journaux qui m’ont témoigné tant d’intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la presse ; mais vous savez que je suis captif ; captivité d’ailleurs adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de police et de sa famille, et j’aime à leur en exprimer ici toute ma reconnaissance.

Une chose m’afflige profondément, c’est le chagrin que je cause à Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l’est, ayant autrefois souffert pour moi quinze mois d’emprisonnement sous le règne de la Terreur, c’est trop de faire encore peser sur elle le reste de ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n’est pas à moi.

On m’a mis, en m’arrêtant, dans une de ces positions fatales à laquelle on aurait peut-être dû penser. J’ai refusé tout serment à l’ordre politique actuel ; j’ai envoyé ma démission de ministre d’État et renoncé à ma pension de pair ; je ne puis donc être un traître ni un ingrat envers le gouvernement de Louis-Philippe.

Veut-on me prendre pour un ennemi ? Mais alors je suis un ennemi loyal et désarmé, un vaincu qui supporte la nécessité d’un fait sans demander grâce. Maintenant on m’appréhende au corps, et l’on m’interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l’ordre politique établi, comment veut-on que je reconnaisse la compétence en matière politique d’un tribunal émané de cet ordre politique ? Ne serait-ce pas une grossière contradiction ? Si je nie le principe, comment admettrais-je la conséquence ? Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon serment à la Chambre des pairs. Il n’y a point de ma part mépris de la justice, j’honore les juges et je respecte les tribunaux : il y a seulement chez moi persuasion d’une vérité et d’un devoir dont je ne puis m’écarter.

Vous voyez que je n’argumente pas de l’illégalité de l’état de siège, illégalité flagrante : je remonte plus haut. L’état de siège est un très petit accident à la suite de la grande illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée de cette grande illégalité.

J’ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l’ordre social existant en France, que j’étais obligé au paiement de l’impôt, etc. ; d’où il résulte que si j’étais accusé d’un crime social (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés, etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la compétence en matière sociale des tribunaux. Mais je suis accusé d’un crime politique, alors je n’ai plus rien à débattre.

Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me soupçonnerait coupable, à ses yeux, d’un délit politique, sa propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver, s’il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le gouvernement que comme gouvernement de fait, j’ai le droit, à mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.

J’ai fondé mon refus de serment sur deux raisons : 1o la monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de l’ancienne monarchie ; 2o la monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit de la souveraineté populaire, puisqu’un congrès national n’a pas été assemblé pour décider de la forme du gouvernement.

Que j’aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou moins hasardeuses et combattues, ce n’est pas là la question. J’ai une conviction, je la garde et j’y ferai tous les sacrifices, y compris celui de ma vie.

Ainsi, rien n’est plus logique que ma conduite envers M, le juge d’instruction. Je n’ai pu et je ne pourrais répondre à ses questions ; car, si je lui disais même mon nom quand il me le demande judiciairement, je reconnaîtrais, par cela même, la compétence d’un tribunal en matière politique, et, une fois la première question répondue, force me serait de répondre à toutes les questions subséquentes.

J’ai offert et j’offre encore de donner courtoisement, et en forme de conversation non légale, tous les éclaircissements qu’on pourrait désirer : au delà, je ne puis rien.

Que va-t-on faire de moi, de l’excellent, du cordial, du courageux, de l’honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot et d’exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les persécutions que sa fidélité a éprouvées dans sa jeunesse ? Que fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent ci-devant collègue, le duc de Fitz-James ? Que fera-t-on d’un dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons ? Quand on me traînerait de tribunal en tribunal d’exception pendant vingt ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m’appelle François-Auguste de Chateaubriand. Si l’on me transportait à Nantes pour me confronter (c’est l’expression) avec M. Berryer, je dirais, dans l’intérêt d’un tiers, tout ce que sais de lui, et il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma personne, je la livrerais, sans parler, et l’on pourrait joindre, si l’on voulait, un dernier silence à mon silence.

Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je n’ai d’autre rapport avec mon illustre compatriote que l’estime dont les divers partis m’honorent et qui fait l’orgueil de ma vie. Lanoue n’avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque Henri IV l’envoya combattre le duc de Mercœur. Lanoue fut tué à l’escalade d’un château. Il avait eu le pressentiment de son sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit : « Je suis comme le lièvre, je viens mourir au gîte. »

Mon gîte est prêt. La petite ville qui m’a vu naître a bien voulu me faire l’honneur d’élever d’avance et à ses frais ma tombe dans un îlot que j’ai désigné.

Voilà le secret de ma conspiration mystérieuse avec les chouans de la Bretagne. N’est-ce pas une abominable conspiration ?

Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.

Chateaubriand.

◄   Jeune fille et jeune fleur Chateaubriand et M. Bertin aîné Appendice du tome 6   ►
  1. Ci-dessus, p. 528.
  2. Journal des Débats, du 18 juin 1832.