Mémoires d’outre-tombe/Première partie/Livre VII

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LIVRE VII[1]


Je vais trouver ma mère. — À Saint-Malo. — Progrès de la Révolution. — Mon mariage. — Paris. — Anciennes et nouvelles connaissances. — L’abbé Barthélémy. — Saint-Ange. — Théâtre. — Changement et physionomie de Paris. — Club des Cordeliers. — Marat. — Danton. — Camille Desmoulins. — Fabre d’Églantine. — Opinion de M. de Malesherbes sur l’Émigration. — Je joue et je perds. — Aventure du fiacre. — Mme Roland. — Barère à l’Ermitage. — Seconde fédération du 14 juillet. — Préparatifs d’émigration. — J’émigre avec mon frère. — Aventure de Saint-Louis. — Nous passons la frontière. — Bruxelles. — Dîner chez le baron de Breteuil. — Rivarol. — Départ pour l’armée des princes. — Route. — Rencontre de l’armée prussienne. — J’arrive à Trêves. — Armée des princes. — Amphithéâtre romain. — Atala. — Les chemises de Henri IV. — Vie de soldat. — Dernière représentation de l’ancienne France militaire. — Commencement du siège de Thionville. — Le chevalier de la Baronnais. — Continuation du siège. — Contraste. — Saints dans les bois. — Bataille de Bouvines. — Patrouille. — Rencontre imprévue. — Effets d’un boulet et d’une bombe. — Marché du camp. — Nuit aux faisceaux d’armes. — Chiens hollandais. — Souvenir des Martyrs. — Quelle était ma compagnie. — Aux avant-postes. — Eudore. — Ulysse. — Passage de la Moselle. — Combat. — Libba sourde et muette. — Attaque sous Thionville. — Levée du siège. — Entrée à Verdun. — Maladie prussienne. — Retraite. — Petite vérole, — Les Ardennes. — Fourgons du prince de Ligne. — Femmes de Namur. — Je retrouve mon frère à Bruxelles. — Nos derniers adieux. — Ostende. — Passage à Jersey. — On me met à terre à Guernesey. — La femme du pilote. — Jersey. — Mon oncle de Bedée et sa famille. — Description de l’île. — Le duc de Berry. — Parents et amis disparus. — Malheur de vieillir. — Je passe en Angleterre. — Dernière rencontre avec Gesril.

J’écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu’il venait d’envoyer ma lettre à ma mère. Madame de Chateaubriand ne me fit pas attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre. Elle me mandait que Lucile était près d’elle avec mon oncle de Bedée et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon émigration prochaine.

Les révolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours ; je trouvai celle que j’avais laissée en France énormément élargie et débordant ses rivages ; je l’avais quittée avec Mirabeau sous la Constituante, je la retrouvai avec Danton sous la Législative.

Le traité de Pilnitz, du 27 août 1791, avait été connu à Paris. Le 14 décembre 1791, lorsque j’étais au milieu des tempêtes, le roi annonça qu’il avait écrit aux princes du corps germanique (notamment à l’électeur de Trèves) sur les armements de l’Allemagne. Les frères de Louis XVI, le prince de Condé, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau et M. de Laqueuille[2] furent presque aussitôt mis en accusation. Dès le 9 novembre, un précédent décret avait frappé les autres émigrés : c’était dans ces rangs déjà proscrits que j’accourais me placer ; d’autres auraient peut-être reculé, mais la menace du plus fort me fait toujours passer du côté du plus faible : l’orgueil de la victoire m’est insupportable.

En me rendant du Havre à Saint-Malo, j’eus lieu de remarquer les divisions et les malheurs de la France : les châteaux brûlés ou abandonnés ; les propriétaires, à qui l’on avait envoyé des quenouilles, étaient partis ; les femmes vivaient réfugiées dans les villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des clubs affiliés au club central des Cordeliers, depuis réuni aux Jacobins. L’antagoniste de celui-ci, la Société monarchique ou des Feuillants, n’existait plus[3]; l’ignoble dénomination de sans-culotte était devenue populaire ; on n’appelait le roi que monsieur Veto ou mons Capet.

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant déploraient l’inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses filles. Il s’agissait de me trouver de l’argent pour rejoindre les princes. Mon voyage d’Amérique avait fait brèche à ma fortune ; mes propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la suppression des droits féodaux ; les bénéfices simples qui me devaient échoir en vertu de mon affiliation à l’ordre de Malte étaient tombés avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de circonstances décida de l’acte le plus grave de ma vie ; on me maria, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Le comte d’Artois avait logé chez lui dans cette dernière ville lorsqu’il visita la Bretagne : charmé de son hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu’il demanderait dans la suite.

M. de Lavigne eut deux fils : l’un d’eux[5] épousa Mlle de la Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge orphelines de père et de mère. L’aînée se maria au comte du Plessix-Parscau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d’amiraux, aujourd’hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest ; la cadette[7], demeurée chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour d’Amérique, j’arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie : elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs.

Mes sœurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui s’était fort attachée à Lucile. L’affaire fut conduite à mon insu. À peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne ; je la reconnaissais de loin sur le Sillon à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes, rien n’était épuisé en moi ; l’énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J’étais tourmenté de la muse. Lucile aimait Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l’indépendance de ma fortune : « Faites donc ! » dis-je. Chez moi l’homme public est inébranlable, l’homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d’une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l’aïeul, de l’oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu : restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert[8], grand démocrate ; or, il s’opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l’étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu’en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, sans que j’eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l’arrêt des tribunaux.

Il n’y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela ; ce mariage n’avait que le mauvais côté du roman : la vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l’union valide au civil. Les parents des deux familles étant d’accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s’était enfermée avec elle[9].

C’était une nouvelle connaissance que j’avais à faire, et elle m’apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s’il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D’un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m’admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d’y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu’on n’a pas assez d’enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d’avoir de la résignation, de la patience, de l’obligeance générale, de la sérénité d’humeur, lorsqu’on ne prend à rien, qu’on s’ennuie de tout, qu’on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu’est-ce que cela fait ? »

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d’un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle ? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu’elle méritait et qui lui devaient appartenir ? S’en est-elle jamais plainte ? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d’une affection qui ne s’est jamais démentie ? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l’empire, les disgrâces de la Restauration, elle n’a point trouvé dans les joies maternelles le contre-poids de ses chagrins. Privée d’enfants, qu’elle aurait eus peut-être dans une autre union, et qu’elle eût aimés avec folie ; n’ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui consolent une femme de ses belles années, elle s’est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux lettres, l’orgueil de porter mon nom ne lui est point un dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je comparer quelques impatiences qu’elle m’a données aux soucis que je lui ai causés ? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l’infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles ? Qu’est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l’un et l’autre nous paraîtrons devant Dieu, c’est moi qui serai condamné.

Somme toute, lorsque je considère l’ensemble et l’imperfection de ma nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée ? J’aurais sans doute eu plus de loisir et de repos ; j’aurais été mieux accueilli de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre ; mais en politique, si Mme de Chateaubriand m’a contrarié, elle ne m’a jamais arrêté, parce que là, comme en fait d’honneur, je ne juge que d’après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre d’ouvrages si j’étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils été meilleurs ? N’y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra, où, me mariant hors de France, j’aurais cessé d’écrire et renoncé à ma patrie ? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m’aurait-elle pas livré en proie à quelque indigne créature ? N’aurais-je pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron ? Aujourd’hui que je m’enfonce dans les années, toutes mes folies seraient passées ; il ne m’en resterait que le vide et les regrets : vieux garçon sans estime, ou trompé ou détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l’écouterait pas ma chanson usée. La pleine licence de mes désirs n’aurait pas ajouté une corde de plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l’énergie de mes accents, animé mes ouvrages d’une fièvre interne, d’une flamme cachée, qui se fût dissipée à l’air libre de l’amour. Retenu par un lien indissoluble, j’ai acheté d’abord au prix d’un peu d’amertume les douceurs que je goûte aujourd’hui. Je n’ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l’attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m’inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs.


Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l’Assemblée législative déclara la guerre à François II, qui venait de succéder à son père Léopold ; le 10 du même mois, on avait béatifié à Rome Benoît Labre : voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de la noblesse hors de France. D’un côté, les persécutions redoublèrent ; de l’autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs foyers sans être réputés poltrons ; il fallut m’acheminer vers le camp que j’étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille s’embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme et mes sœurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain, cul-de-sac Férou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j’avais eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j’aperçus ceux du savant abbé Barthélemy[10] et du poète Saint-Ange[11]. L’abbé a trop dessiné les gynécées d’Athènes d’après les salons de Chanteloup. Le traducteur d’Ovide n’était pas un homme sans talent ; le talent est un don, une chose isolée ; il se peut rencontrer avec les autres facultés mentales, il peut en être séparé : Saint-Ange en fournissait la preuve ; il se tenait à quatre pour n’être pas bête, mais il ne pouvait s’en empêcher. Un homme dont j’admirais et dont j’admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d’esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les Études de la nature par la borne de l’intelligence et par le défaut d’élévation d’âme de l’écrivain[12].

Rulhière était mort subitement, en 1791[13], avant mon départ pour l’Amérique. J’ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la fontaine et la jolie statue de l’Amour, au pied de laquelle on lit ces vers :

D’Egmont avec l’Amour visita cette rive :
 Une image de sa beauté
Se peignit un moment sur l’onde fugitive :
D’Egmont a disparu ; l’Amour seul est resté.

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient encore du Réveil d’Épiménide[14] et de ce couplet :

J’aime la vertu guerrière
De nos braves défenseurs,
Mais d’un peuple sanguinaire
Je déteste les fureurs.
À l’Europe redoutables,
Soyons libres à jamais,
Mais soyons toujours aimables
Et gardons l’esprit français.

À mon retour, il n’était plus question du Réveil d’Épiménide ; et si le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l’auteur. Charles IX avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait principalement aux circonstances ; le tocsin, un peuple armé de poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement ; Talma, débutant, continuait ses succès.

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre ; il n’était question que d’innocents pasteurs et de virginales pastourelles : champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d’or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[15] celui de Babet. Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine.


Paris n’avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790 ; ce n’était plus la Révolution naissante, c’était un peuple marchant ivre à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées. L’apparence du peuple n’était plus tumultueuse, curieuse, empressée ; elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons afin de n’être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie : des regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d’âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.

La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s’effaçait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n’était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d’un ordre de choses qui se détruit et qui n’est pas encore l’anarchie, se nivelaient déjà sous le sceptre populaire : on sentait l’approche d’une jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d’espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme caduc de l’ancienne royauté : car le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ; c’est la présence universelle d’un universel Tibère.

Dans la population parisienne se mêlait une population étrangère de coupe-jarrets du midi ; l’avant-garde des Marseillais, que Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à son air de lâcheté et de crime, mais de crime d’un autre soleil : in vultu vitium, au visage le vice.

À l’Assemblée législative, je ne reconnaissais personne ; Mirabeau et les premières idoles de nos troubles, ou n’étaient plus, ou avaient perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course en Amérique, il faut reprendre les choses d’un peu plus haut.


VUE RÉTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l’Assemblée nationale déclara que ses décrets auraient force de loi sans qu’il fût besoin de la sanction ou de l’acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame Roland demandait la tête de la reine[16], en attendant que la Révolution lui demandât la sienne. L’attroupement du Champ de Mars[17] avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L’acceptation de la Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s’était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI ; si elle eût eu lieu, le crime du 21 janvier n’aurait pas été commis ; la position du peuple français changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les Constituants qui s’opposèrent à la déchéance crurent sauver la couronne, et ils la perdirent ; ceux qui croyaient la perdre en demandant la déchéance l’auraient sauvée. Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision.

Le 30 du même mois de septembre 1791, l’Assemblée constituante tint sa dernière séance ; l’imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait la réélection des membres sortants[18], engendra la Convention. Rien de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux affaires générales, que les résolutions particulières à des individus ou à des corps, alors même qu’elles sont honorables.

Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires, ne servit qu’à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de l’Assemblée constituante ; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution.


ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE — CLUBS.

L’Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles ensanglantèrent les départements ; à Caen, on se rassasia de massacres et l’on mangea le cœur de M. de Belsunce[19].

Le roi apposa son veto au décret contre les émigrés et à celui qui privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces actes légaux augmentèrent l’agitation. Petion était devenu maire de Paris[20]. Les députés décrétèrent d’accusation, le 1er janvier 1792, les princes émigrés ; le 2, ils fixèrent à ce 1er janvier le commencement de l’an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars. L’Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l’Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la Terreur n’auraient pu s’exécuter ; on l’essaya d’abord sur des morts, afin qu’elle apprît d’eux son œuvre. On peut parler de cet instrument comme d’un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses bons services, lui faisaient présent de sommes d’argent pour son entretien[22]. L’invention de la machine à meurtre, au moment même où elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une preuve de l’action cachée de la Providence, quand elle veut changer la face des empires.

Le ministre Roland, à l’instigation des Girondins, avait été appelé au conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publia l’Ami du peuple, malgré le décret dont lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard[24] parlait de la perfidie de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien[25]. Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée[26]. Le 28 mai, l’Assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres ; le roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient ; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en marche : ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par Petion aux Cordeliers.


LES CORDELIERS.

Auprès de la tribune nationale, s’étaient élevées deux tribunes concurrentes : celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus formidable alors, parce qu’elle donna des membres à la fameuse Commune de Paris, et qu’elle lui fournissait des moyens d’action. Si la formation de la Commune n’eût pas eu lieu, Paris, faute d’un point de concentration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent devenues des pouvoirs rivaux.

Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d’un meurtre avait servi à bâtir l’église sous saint Louis, en 1259[27] ; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux ligueurs.

Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions : « Avis fut donné, dit L’Estoile (12 juillet 1593), au duc de Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, se fournissant d’armes et s’entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours conseil… Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes. » Les ligueurs fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le monastère des Cordeliers, comme une morgue.

Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent avaient été arrachés ; la basilique, écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l’église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l’église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées, et traversées d’une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de l’ancienne justice, instruments suppléés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le Club des Jacobins épurés emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.


ORATEURS.

Les orateurs, unis pour détruire, ne s’entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer ; ils se traitaient de gueux, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles ; tout était appelé par son nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l’argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d’autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s’éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d’abord à l’ordre par le tintamarre de l’impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l’épaule ou les bras nus croisés.

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l’âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles : l’amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.

MARAT ET SES AMIS.

D’après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L’ancien médecin des gardes du corps du comte d’Artois, l’embryon suisse Marat[28], les pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier, en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l’office de fou à la cour du peuple, il s’écriait, avec une physionomie plate et ce demi-sourire d’une banalité de politesse que l’ancienne éducation mettait sur toutes les faces : « Peuple, il te faut couper deux cent soixante-dix mille têtes ! » À ce Caligula de carrefour succédait le cordonnier athée, Chaumette[29]. Celui-ci était suivi du procureur général de la lanterne, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel déclara qu’aux massacres de septembre, tout s’était passé avec ordre. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu’on laissât la façon du brouet noir au restaurateur Méot[30].

Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre sous ces docteurs : dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas de la chaire, il avait l’air d’une hyène habillée. Il haleinait les futures effluves du sang ; il humait déjà l’encens des processions à ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour ministre[31]. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet populaire devenait le jouet de ses maîtres : ils lui donnaient des nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des huées, ce qui ne l’empêcha pas de devenir le chef de la multitude, de monter à l’horloge de l’Hôtel de Ville, de sonner le tocsin d’un massacre général, et de triompher au tribunal révolutionnaire.

Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort : Chénier fit son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au divin auteur de l’Évangile. On lui dédia cette prière : « Cœur de Jésus, cœur de Marat ; ô sacré cœur de Jésus, ô sacré cœur de Marat ! » Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble[32]. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l’écritoire de la divinité. Puis le vent tourna : l’immondice, versée de l’urne d’agate dans un autre vase, fut vidée à l’égout.


Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin, étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église, comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d’Églantine, organisa les assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans ; un autre Conventionnel opina pour qu’on noyât tous les détenus ; Marat se déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les victimes : « Je me f… des prisonniers, » répondit-il[34]. Auteur de la circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans les départements l’énormité perpétrée aux Carmes et à l’Abbaye.

Prenons garde à l’histoire : Sixte-Quint égala pour le salut des hommes le dévouement de Jacques Clément au mystère de l’Incarnation, comme on compara Marat au sauveur du monde ; Charles IX écrivit aux gouverneurs des provinces d’imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les Jacobins étaient des plagiaires ; ils le furent encore en immolant Louis XVI à l’instar de Charles Ier. Comme ses crimes se sont trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s’est, très mal à propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont ils n’étaient que les affreux pastiches : d’une belle nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n’ont admiré que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait : « Nous ne jugerons pas le roi, nous le tuerons. » Il disait aussi : « Ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu’ils meurent, parce qu’ils sont hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l’avenir. » Ces paroles, sous un semblant d’horrible profondeur, n’ont aucune étendue de génie : car elles supposent que l’innocence n’est rien, et que l’ordre moral peut être retranché de l’ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux.

Danton n’avait pas la conviction des principes qu’il soutenait ; il ne s’était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la fortune. « Venez brailler avec nous, conseillait-il à un jeune homme : quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35]. » Il confessa que s’il ne s’était pas livré à la cour, c’est qu’elle n’avait pas voulu l’acheter assez cher : effronterie d’une intelligence qui se connaît et d’une corruption qui s’avoue à gueule bée.

Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été l’agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux : « Nous n’avons pas, » disait-il, « détruit la superstition pour établir l’athéisme. » Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu’elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans les actions des hommes : les coupables à imagination comme Danton semblent, en raison même de l’exagération de leurs dits et déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans le fait, ils le sont moins. Cette remarque s’applique encore au peuple : pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur ardent de la pièce qu’il joue ou qu’on lui fait jouer. Ses excès ne sont pas tant l’instinct d’une cruauté native que le délire d’une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l’émotion.

Danton fut attrapé au traquenard qu’il avait tendu. Il ne lui servait de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été créée, de s’écrier, saisi d’un stérile repentir : « C’est moi qui ai fait instituer ce tribunal infâme : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes ! » phrase qui plus d’une fois a été pillée. C’était avant d’être traduit au tribunal qu’il fallait en déclarer l’infamie.

Il ne restait à Danton qu’à se montrer aussi impitoyable à sa propre mort qu’il l’avait été à celle de ses victimes, qu’à dresser son front plus haut que le coutelas suspendu : c’est ce qu’il fit. Du théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination sur la foule, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple ; elle en vaut la peine. » Le chef de Danton demeura aux mains de l’exécuteur, tandis que l’ombre acéphale alla se mêler aux ombres décapitées de ses victimes : c’était encore de l’égalité.

Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre d’Églantine[36], périrent de la même manière que leur prêtre.

À l’époque où l’on faisait des pensions à la guillotine, où l’on portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de cœur de guillotiné ; à l’époque où l’on vociférait : Vive l’enfer ! où l’on célébrait les joyeuses orgies du sang, de l’acier et de la rage, où l’on trinquait au néant, où l’on dansait tout nu la danse des trépassés, pour n’avoir pas la peine de se déshabiller en allant les rejoindre ; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au dernier banquet, à la dernière facétie de la douleur. Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville : « Quel âge as-tu ? lui demanda le président. — L’âge du sans-culotte Jésus, » répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ.

Il serait injuste d’oublier que Camille Desmoulins osa braver Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme, pleine d’énergie, en le rendant capable d’amour, le rendit capable de vertu et de sacrifice. L’indignation inspira l’éloquence à l’intrépide et grivoise ironie du tribun ; il assaillit d’un grand air les échafauds qu’il avait aidé à élever[38]. Conformant sa conduite à ses paroles, il ne consentit point à son supplice ; il se colleta avec l’exécuteur dans le tombereau et n’arriva au bord du dernier gouffre qu’à moitié déchiré.

Fabre d’Églantine, auteur d’une pièce qui restera[39], montra, tout au rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il paraît qu’on n’apprend pas à mourir en tuant les autres.

Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d’une société dans le moment le plus rapide de sa transformation. J’avais vu l’Assemblée constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790 ; je trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en 1792 aux boyaudiers législateurs : ils l’éventraient et le disséquaient dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du château de Blois.

De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en Amérique et une société mourante en Europe ; entre les forêts du Nouveau-Monde et les solitudes de l’exil : je n’avais pas compté quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s’étaient déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse, j’ai un souvenir confus des larves que j’entrevis errantes au bord du Cocyte : elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se faire inscrire sur mes tablettes d’outre-tombe.


Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d’un second voyage qui devait durer neuf ans ; je n’avais à faire avant qu’un autre petit voyage en Allemagne : je courais à l’armée des princes, je revenais en courant pourfendre la Révolution ; le tout étant terminé en deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde avec une révolution de moins et un mariage de plus.

Et cependant mon zèle surpassait ma foi ; je sentais que l’émigration était une sottise et une folie : « Pelaudé à toutes mains, dit Montaigne, aux Gibelins j’estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin. » Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais : je nourrissais des scrupules, et, bien que résolu de me sacrifier à l’honneur, je voulus avoir sur l’émigration l’opinion de M. de Malesherbes. Je le trouvai très animé : les crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance politique de l’ami de Rousseau ; entre la cause des victimes et celle des bourreaux, il n’hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que l’ordre de choses alors existant ; il pensait, dans mon cas particulier, qu’un homme portant l’épée ne se pouvait dispenser de rejoindre les frères d’un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il approuvait mon retour d’Amérique et pressait mon frère de partir avec moi.

Je lui fis les objections ordinaires sur l’alliance des étrangers, sur les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit ; des raisonnements généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s’appuyant des troupes de l’empereur ou du pape ; en Angleterre, les barons se soulevant contre Jean sans Terre. Enfin, de nos jours, il citait la République des États-Unis implorant le secours de la France. « Ainsi, continuait M. de Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau Monde serait-il aujourd’hui émancipé ? Moi, Malesherbes, moi qui vous parle, n’ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin était-il un traître ? La liberté américaine était-elle moins honorable parce qu’elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers français ? Tout gouvernement qui, au lieu d’offrir des garanties aux lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de l’équité, les règles de la justice, n’existe plus et rend l’homme à l’état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous. »

Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me convaincre : je ne cédai réellement qu’au mouvement de mon âge, au point d’honneur. — J’ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des exemples récents : pendant la guerre d’Espagne, en 1823, le parti républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne s’est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie ; les Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et 1831, les secours de la France, et les Portugais de la charte ont envahi leur patrie avec l’argent et les soldats de l’étranger. Nous avons deux poids et deux mesures : nous approuvons, pour une idée, un système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme[41].

Ces conversations entre moi et l’illustre défenseur du roi avaient lieu chez ma belle-sœur : elle venait d’accoucher d’un second fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom, Christian. J’assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son père et sa mère qu’à l’âge où la vie n’a point de souvenir et apparaît de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage : il se trouva que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé ; la nation se chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus, du consentement de ses tuteurs, prêté l’inscription d’une forte partie de ces rentes à sa sœur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée. L’argent manquait donc toujours ; il en fallut emprunter.

Un notaire nous procura dix mille francs : je les apportais en assignats chez moi, cul-de-sac Férou, lorsque je rencontrai, rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre, le comte Achard[42]. Il était grand joueur ; il me proposa d’aller aux salons de M… où nous pourrions causer : le diable me pousse : je monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première voiture venue. Je n’avais jamais joué : le jeu produisit sur moi une espèce d’enivrement douloureux ; si cette passion m’eût atteint, elle m’aurait renversé la cervelle. L’esprit à moitié égaré, je quitte la voiture à Saint-Sulpice, et j’y oublie mon portefeuille renfermant l’écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j’ai laissé les dix mille francs dans un fiacre.

Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non sans avoir l’envie de me jeter à l’eau ; je vais sur la place du Palais-Royal, où j’avais pris le malencontreux cabas. J’interroge les Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on m’indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier m’apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme ; je demeure toute la nuit dans l’écurie, attendant le retour des fiacres : il en arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien ; enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes, éreintées, se laissèrent choir sur la paille, roides, le ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.

Le cocher se souvint de m’avoir mené. Après moi, il avait chargé un citoyen qui s’était fait descendre aux Jacobins ; après le citoyen, une dame qu’il avait conduite rue de Cléry, nº 13 ; après cette dame, un monsieur qu’il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirma n’avoir rien vu dans le fiacre. J’arrive à la troisième station sans aucune espérance ; le cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu’il a voituré. Le portier s’écrie : « C’est le Père tel ! » Il me conduit, à travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais. « Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand ? — Oui, répondis-je. — Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il ; je vous l’aurais porté après mon travail ; j’y avais trouvé votre adresse. » Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j’allais m’acheminer vers l’exil. Faute de cette petite somme, je n’aurais pas émigré : que serais-je devenu ? toute ma vie était changée. Si je faisais aujourd’hui un pas pour retrouver un million, je veux être pendu.

Ceci se passait le 16 juin 1792.

Fidèle à mes instincts, j’étais revenu d’Amérique pour offrir mon épée à Louis XVI, non pour m’associer à des intrigues de parti. Le licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait Murat[43] ; les ministères successifs de Roland[44], de Dumouriez[45], de Duport du Tertre[46], les petites conspirations de cour, ou les grands soulèvements populaires, ne m’inspiraient qu’ennui et mépris. J’entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis point ; ses Mémoires prouvent qu’elle possédait une force d’esprit extraordinaire. On la disait fort agréable ; reste à savoir si elle l’était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait une plume et de l’encre afin d’écrire les derniers moments de son voyage, de consigner les découvertes qu’elle avait faites dans son trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme montre une préoccupation d’avenir, un dédain de la vie dont il y a peu d’exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie : le premier peut donner le second, le second ne peut donner le premier[47].

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Fath del
Mauduison père sc
Imp Vve Sarazin
MADAME ROLAND
Garnier frères Éditeurs


Le 19 juin, j’étais allé à la vallée de Montmorency visiter l’Ermitage de J.-J. Rousseau : non que je me plusse au souvenir de Mme d’Épinay[48] et de cette société factice et dépravée ; mais je voulais dire adieu à la solitude d’un homme antipathique par ses mœurs à mes mœurs, bien que doué d’un talent dont les accents remuaient ma jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j’étais encore à l’Ermitage ; j’y rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu’ils étaient ou qu’ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde : l’un était M. Maret[49], de l’Empire, l’autre, M. Barère, de la République. Le gentil Barère[50] était venu, loin du bruit, dans sa philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à l’ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport duquel la Convention décréta que la Terreur était à l’ordre du jour, échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes ; du fond du baquet de sang, sous l’échafaud, on l’entendait seulement croasser la mort ! Barère était de l’espèce de ces tigres qu’Oppien fait naître du souffle léger du vent : velocis Zephyri proles.

Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au Lycée, criait d’une voix de Stentor : « Insensés ! vous répondiez à toutes les représentations du peuple : Les baïonnettes ! les baïonnettes ! Eh bien ! les voilà les baïonnettes ! » Quoique mon voyage en Amérique m’eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne pouvais m’élever à une si grande hauteur de principes et d’éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la Société monarchique. Mon frère faisait partie d’un club d’enragés. Les Prussiens marchaient en vertu d’une convention des cabinets de Vienne et de Berlin ; déjà une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de prendre une détermination.

Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille : nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont nous portions l’uniforme, nous proposant de soumissionner les fournitures de l’armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom ; bien que de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli, avec la famille de Rosanbo, mes sœurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie : « Petion, ou la mort ! » Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous sans tristesse ; ils étaient persuadés que nous faisions un voyage d’agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.


Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence : nous avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur : le valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s’enfourna dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était somnambule ; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu’on lui disait pendant ses attaques : « Je sais, je sais, » ne s’éveillant que quand on lui jetait de l’eau froide au visage : homme d’une quarantaine d’années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu’il était grand. Ce pauvre garçon, très respectueux, n’avait jamais servi d’autre maître que mon frère ; il fut tout troublé lorsqu’au souper il lui fallut s’asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes, parlant d’accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa frayeur. L’idée qu’au bout de tout cela, il serait obligé de passer à travers l’armée autrichienne, pour s’aller battre à l’armée des princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta dans la diligence ; nous rentrâmes dans le coupé.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la portière : « Arrêtez, postillon, arrêtez ! » On arrête, la portière de la diligence s’ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d’hommes : « Descendez, citoyen, descendez ! on n’y tient pas, descendez, cochon ! c’est un brigand ! descendez, descendez ! » Nous descendons aussi, nous voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant, promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le pouvions réclamer, car nous nous serions trahis ; il le fallait abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il déclara qu’il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et qu’il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de brigade en brigade chez le président de Rosanbo ; les dépositions de ce malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer mon frère et ma belle-sœur à l’échafaud.

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt fois toute l’histoire : « Cet homme avait l’imagination troublée ; il rêvait tout haut ; il disait des choses étranges ; c’était sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice. » Les citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de papier vert à la Constitution. Nous reconnûmes aisément dans ces récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au delà de la frontière. L’émigration avait ses agents de salut qui devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti monarchique était encore puissant, la question non décidée ; les faibles et les poltrons servaient, en attendant l’événement.

Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes : nous nous arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close ; nous ne portions rien avec nous ; nous avions une petite canne à la main ; il n’y avait pas plus d’un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans les forêts américaines.

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la campagne : nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou nous trouver sous le pistolet d’une vedette. Nous entrevîmes de loin des cavaliers isolés, immobiles et l’arme au poing ; nous ouîmes des pas de chevaux dans des chemins creux ; en mettant l’oreille à terre, nous entendîmes le bruit régulier d’une marche d’infanterie. Après trois heures d’une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur la pointe du pied, nous arrivâmes au carrefour d’un bois où quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous criâmes : « Officiers qui vont rejoindre les princes ! » Nous demandâmes à être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la France allait faire porter à l’Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant les premières années de son règne ; il partit de Tournay avec ses compagnons, appelé qu’il était à la conquête des Gaules : « Les armes attirent à elles tous les droits, » dit Tacite. Dans cette ville d’où sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa longue et puissante monarchie, j’ai passé en 1792 pour aller rejoindre les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j’y repassai en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du premier roi des Franks : omnia migrant.

Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec les autorités, et sous la garde d’un soldat je visitai la cathédrale. Jadis Odon d’Orléans, écolâtre de cette cathédrale, assis pendant la nuit devant le portail de l’église, enseignait à ses disciples le cours des astres, leur montrant du doigt la voix lactée et les étoiles. J’aurais mieux aimé trouver à Tournay ce naïf astronome du XIe siècle que des Pandours. Je me plais à ces temps où les chroniques m’apprennent, sous l’an 1049, qu’en Normandie un homme avait été métamorphosé en âne : c’est ce qui pensa m’arriver à moi-même, comme on l’a vu, chez les demoiselles Couppart, mes maîtresses de lecture. Hildebert, en 1114, a remarqué une fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé : c’était peut-être Cérès. La Meuse, que j’allais bientôt traverser, fut suspendue en l’air l’année 1118, témoin Guillaume de Nangis et Albéric. Rigord assure que l’an 1194, entre Compiègne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grêle entremêlée de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu. Si la tempête, comme nous l’assure Gervais de Tilbury, ne pouvait éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de Saint-Michel de Camissa, par lui nous savons aussi qu’il y avait dans le diocèse d’Uzès une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place lorsqu’on y jetait quelque chose de sale : les consciences d’aujourd’hui ne se dérangent pas pour si peu. — Lecteur, je ne perds pas de temps ; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en attendant mon frère qui négocie : le voici ; il revient après s’être expliqué, à la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de soin.


Bruxelles était le quartier général de la haute émigration : les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout neufs : ils paradaient de toute la rigueur de leur légèreté. Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant quelques années, ils les mangèrent en quelques jours : ce n’était pas la peine d’économiser, puisqu’on serait incessamment à Paris… Ces brillants chevaliers se préparaient par les succès de l’amour à la gloire, au rebours de l’ancienne chevalerie. Ils nous regardaient dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu’ils nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous contentant de nos épées.

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi : il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me séparer.

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil[53] ; j’y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix d’or ; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol[54] que je n’ai vu qu’une seule fois dans ma vie. On ne l’avait point nommé ; je fus frappé du langage d’un homme qui pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle. L’esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il disait, à propos des révolutions : « Le premier coup porte sur le Dieu, le second ne frappe plus qu’un marbre insensible. » J’avais repris l’habit d’un mesquin sous-lieutenant d’infanterie ; je devais partir en sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J’étais encore bronzé par le soleil d’Amérique et l’air de la mer ; je portais les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol ; le baron de Breteuil, s’apercevant de sa curiosité inquiète, le satisfit : « D’où vient votre frère le chevalier ? » dit-il à mon frère. Je répondis : « De Niagara. » Rivarol s’écria : « De la cataracte ! » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « Monsieur va… ? — Où l’on se bat, » interrompis-je. On se leva de table.

Cette émigration fate m’était odieuse ; j’avais hâte de voir mes pairs, des émigrés comme moi à six cents livres de rente. Nous étions bien stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent, et si nous eussions obtenu des succès, ce n’est pas nous qui aurions profité de la victoire.

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier[55] dont il devint l’aide de camp ; je partis seul pour Coblentz.

Rien de plus historique que le chemin que je suivis ; il rappelait partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je traversai Liège, une de ces républiques municipales qui tant de fois se soulevèrent contre leurs évêques ou contre les comtes de Flandre. Louis XI, allié des Liégeois, fut obligé d’assister au sac de leur ville, pour échapper à sa ridicule prison de Péronne.

J’allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent leur gloire à de pareilles choses. En 1792, les relations entre Liège et la France étaient plus paisibles : l’abbé de Saint-Hubert était obligé d’envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du roi Dagobert.

À Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France : le drap mortuaire qui servait à l’enterrement d’un monarque très chrétien était envoyé au tombeau de Charlemagne, comme un drapeau-lige au fief dominant. Nos rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant possession de l’héritage de l’Éternité ; ils juraient, entre les genoux de la mort, leur dame, qu’ils lui seraient fidèles, après lui avoir donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c’était la seule suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La cathédrale d’Aix-la-Chapelle fût bâtie par Karl le Grand et consacrée par Léon III. Deux prélats ayant manqué à la cérémonie, ils furent remplacés par deux évêques de Maëstricht, depuis longtemps décédés, et qui ressuscitèrent exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse, pressait son corps dans ses bras et ne s’en voulait point séparer. On attribua cette passion à un charme : la jeune morte examinée, une petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un marais ; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler : il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l’un et sa mort dans l’autre. Les autorités sont ici l’archevêque Turpin et Pétrarque.

À Cologne, j’admirai la cathédrale : si elle était achevée, ce serait le plus beau monument gothique de l’Europe. Les moines étaient les peintres, les sculpteurs, les architectes et les maçons de leurs basiliques ; ils se glorifiaient du titre de maître maçon, cœmentarius.

Il est curieux d’entendre aujourd’hui d’ignorants philosophes et des démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque tout, avaient été des gentilshommes.

Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno[56] : j’ai vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du second à la Grande-Chartreuse.

Je remontai le Rhin jusqu’à Coblentz (Confluentia). L’armée des princes n’y était plus. Je traversai ces royaumes vides, inania regna ; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs châteaux, où l’on entend la nuit des bruits d’armes, quand la guerre doit survenir.

Entre Coblentz et Trèves, je tombai dans l’armée prussienne : je filais le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je m’aperçus qu’ils marchaient en bataille avec du canon en ligne ; le roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carré, composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira les yeux du roi : il me fit appeler ; le duc de Brunswick et lui mirent le chapeau à la main, et saluèrent l’ancienne armée française dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment, le lieu où j’allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me toucha : je répondis avec émotion qu’ayant appris en Amérique le malheur de mon roi, j’étais revenu pour verser mon sang à son service. Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française. » Il ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu’à ce que j’eusse disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre les émigrés ; ce sont des tigres qui déchiraient le sein de leur mère ; à l’époque dont je parle, on s’en tenait aux vieux exemples, et l’honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au serment passait encore pour un devoir ; aujourd’hui, elle est devenue si rare qu’elle est regardée comme une vertu.

Une scène étrange, qui s’était déjà répétée pour d’autres que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m’admettre à Trèves, où l’armée des princes était parvenue : « J’étais un de ces hommes qui attendent l’événement pour se décider ; il y avait trois ans que j’aurais dû être au cantonnement ; j’arrivais quand la victoire était assurée. On n’avait pas besoin de moi ; on n’avait que trop de ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie désertaient ; l’artillerie même passait en masse, et, si cela continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là. »

Prodigieuse illusion des partis !

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand : il me prit sous sa protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir ; je m’expliquai : je dis que j’arrivais de l’Amérique pour avoir l’honneur de servir avec mes camarades ; que la campagne était ouverte, non commencée, de sorte que j’étais encore à temps pour le premier feu ; qu’au surplus, je me retirerais si on l’exigeait, mais après avoir obtenu raison d’une insulte non méritée. L’affaire s’arrangea : comme j’étais bon enfant, les rangs s’ouvrirent pour me recevoir et je n’eus plus que l’embarras du choix.


L’armée des princes était composée de gentilshommes, classés par provinces et servant en qualité de simples soldats : la noblesse remontait à son origine et à l’origine de la monarchie, au moment même où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard retourne à l’enfance. Il y avait en outre des brigades d’officiers émigrés de divers régiments, également redevenus soldats : de ce nombre étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m’enrôler avec La Martinière[59], dût-il encore être amoureux ; mais le patriotisme armoricain l’emporta. Je m’engageai dans la septième compagnie bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse de ma province avait fourni sept compagnies ; on en comptait une huitième de jeunes gens du tiers état : l’uniforme gris de fer de cette dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de roi avec retroussis à l’hermine. Des hommes attachés à la même cause et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques par des signalements odieux : les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice.

Dénombrement de notre petite armée :

Infanterie de soldats nobles et d’officiers ; quatre compagnies de déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils provenaient ; une compagnie d’artillerie ; quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres (l’artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du vieux comte de Montmorin, d’officiers de la marine de Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L’émigration générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans cette faiblesse dont Louis XVI l’avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et Tourville, nos escadres ne s’étaient montrées avec plus de gloire. Mes camarades étaient dans la joie : moi j’avais les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l’Océan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l’Amérique. Au lieu d’aller chercher des continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La Pérouse s’enfonçaient dans les boues de l’Allemagne. Ils montaient le cheval consacré à Neptune ; mais ils avaient changé d’élément, et la terre n’était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête le pavillon déchiré de la Belle-Poule, sainte relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l’honneur, mais d’où était tombée la victoire.

Nous avions des tentes ; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils, de manufacture allemande, armes de rebut, d’une pesanteur effrayante, nous cassaient l’épaule, et souvent n’étaient pas en état de tirer. J’ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne s’abattait pas.

Nous demeurâmes deux jours à Trèves. Ce me fut un grand plaisir de voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de l’Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien disait : « Fugitifs de Trèves, vous voulez des spectacles, vous redemandez aux empereurs les jeux du cirque : pour quel état, je vous prie, pour quel peuple, pour quelle ville ? » Theatra igitur quœritis, circum a principibus postulatis ? cui, quæso, statui, cui populo, cui civitati ?

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir les monuments de saint Louis ?

Je m’asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines ; je tirais de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique ; j’en déposais les pages séparées sur l’herbe autour de moi ; je relisais et corrigeais une description de forêt, un passage d’Atala, dans les décombres d’un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.

J’essayais de fourrer Atala avec mes inutiles cartouches dans ma giberne ; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La Providence vint à mon secours : une nuit, ayant couché dans un grenier à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil ; on avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu : cet accident, en assurant ma gloire, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient entre mes deux épaules m’auraient rendu poitrinaire. « Combien ai-je de chemises ? disait Henri IV à son valet de chambre. — Une douzaine, sire, encore y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j’ai ? — Il n’y en a pour cette heure que cinq. » Le Béarnais gagna la bataille d’Ivry sans chemises ; je n’ai pu rendre son royaume à ses enfants en perdant les miennes.


L’ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six lieues par jour. Le temps était affreux ; nous cheminions au milieu de la pluie et de la fange, en chantant : Ô Richard ! ô mon roi ! Pauvre Jacques[61] ! Arrivés à l’endroit du campement, n’ayant ni fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement : je subis néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser, deux poires dans le jardin d’un château. Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais voisins.

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse obligés de battre la toile afin d’en élargir les fils et d’empêcher l’eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente ; chacun à son tour était chargé du soin de la cuisine : celui-ci allait à la viande, celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais la soupe à merveille ; j’en recevais de grands compliments, surtout quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de Bretagne. J’avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et mouillées. Cette vie de soldat est très amusante ; je me croyais encore parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages ; ils me les payaient en beaux contes ; nous mentions tous comme un caporal au cabaret avec un conscrit qui paye l’écot.

Une chose me fatiguait, c’était de laver mon linge ; il le fallait, et souvent : car les obligeants voleurs ne m’avaient laissé qu’une chemise empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi. Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord d’un ruisseau, la tête en bas et les reins en l’air, il me prenait des étourdissements ; le mouvement des bras me causait une douleur insupportable à la poitrine. J’étais obligé de m’asseoir parmi les prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je m’amusais à voir couler l’eau paisible. Lope de Vega fait laver le bandeau de l’Amour par une bergère ; cette bergère m’eût été bien utile pour un petit turban de toile de bouleau que j’avais reçu de mes Floridiennes.

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la nôtre, assemblage confus d’hommes faits, de vieillards, d’enfants descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard, auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout ridicule qu’il paraissait, avait quelque chose d’honorable et de touchant, parce qu’il était animé de convictions sincères ; il offrait le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière représentation d’un monde qui passait. J’ai vu de vieux gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous le bras par un de leurs fils, j’ai vu M. de Boishue[62], le père de mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user ; j’ai vu de jeunes blessés couchés sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s’étaient efforcés de défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos mères dans les cachots.

Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.

Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l’on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus ; ne les reniez pas, vous êtes sortie de leur sang. S’ils n’eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n’auriez pas puisé dans cette fidélité native l’énergie qui a fait votre gloire dans les mœurs nouvelles ; ce n’est, entre les deux Frances, qu’une transformation de vertu.


Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant et riche. À l’état-major, on ne voyait que fourgons remplis de comestibles ; on n’apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp. Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux ; quand il y avait quelque affaire devant Thionville, nous criions : « En avant, les aides de camp ! » comme les patriotes criaient : « En avant, les officiers ! »

J’éprouvai un saisissement de cœur lorsque arrivés par un jour sombre en vue des bois qui bordaient l’horizon, on nous dit que ces bois étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre : j’eus comme une espèce de révélation de l’avenir, d’autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu’ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient ; j’étais là, comme Falkland[63] dans l’armée de Charles Ier. Il n’y avait pas un chevalier de la Manche, malade, écloppé, coiffé d’un bonnet de nuit sous son castor à trois cornes, qui ne se crût très-fermement capable de mettre en fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre époque, ne m’avait pas atteint : je ne me sentais pas aussi convaincu de la force de mon invincible bras.

Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre ; car, chemin faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite, l’infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du côté de l’Allemagne. De l’assiette du camp on ne découvrait pas la forteresse ; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête d’une colline d’où l’œil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la même infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d’armes. Les huit compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et au-dessous de nous s’alignait la compagnie des officiers de Navarre, mes camarades.

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le comte d’Artois arrivèrent ; ils firent la

reconnaissance de la place, qu’on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblât vouloir rendre. Comme le grand Condé, nous n’avions pas gagné la bataille de Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville ; mais nous ne fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières[66]. On se logea sur la voie publique, dans la tête d’un village servant de faubourg à la ville, en dehors de l’ouvrage à cornes qui défendait le pont de la Moselle. On se fusilla de maison en maison ; notre poste se maintint en possession de celles qu’il avait prises. Je n’assistai point à cette première affaire ; Armand, mon cousin, s’y trouva et s’y comporta bien. Pendant qu’on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée pour une batterie à établir au bord d’un bois qui coiffait le sommet d’une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes descendaient
Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2 djvu 79.png

Philippoteaux del.
[illisible]
Imp Vve Sarazin
Mr DE CHATEAUBRIAND
à l’armée de Condé
Garnier frères Éditeurs


jusqu’à la plaine adhérente aux fortifications extérieures de Thionville.

L’ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné, destiné à nos canons ; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert, pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous servaient de sacs. Le feu d’une lunette s’ouvrit sur nous ; il nous incommodait d’autant plus, que nous ne pouvions riposter : deux pièces de huit et un obusier à la Cohorn, qui n’avait pas la portée, étaient toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en dehors des glacis ; il excita les huées de la garnison. Peu de jours après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent hommes d’infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent, toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés se disposèrent à l’attaquer ; on remarquait avec le télescope du mouvement sur les remparts. À l’entrée de la nuit, on vit une colonne sortir par une poterne et gagner la lunette à l’abri du chemin couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.

À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l’action dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville ; puis, tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu ; nous marchâmes la baïonnette en avant. Les assaillants se retirèrent je ne sais pourquoi ; s’ils eussent tenu, ils nous enlevaient.

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le chevalier de La Baronnais[67], capitaine d’une des compagnies bretonnes. Je lui portai malheur : la balle qui lui ôta la vie fit ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d’une telle roideur, qu’elle lui perça les deux tempes ; sa cervelle me sauta au visage. Inutile et noble victime d’une cause perdue ! Quand le maréchal d’Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de Saint-Malo ; le maréchal, qui l’avait supplié de n’inviter personne, aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda amicalement son hôte. « Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je n’ai à dîner que mes enfants. » M. de La Baronnais avait vingt-deux garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché, avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.


Le corps autrichien de Waldeck commença d’opérer. L’attaque devint plus vive de notre côté. C’était un beau spectacle la nuit : des pots-à-feu illuminaient les ouvrages de la place, couverts de soldats ; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu lorsqu’on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en l’air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de Thionville et à nos postes ; malheureusement, ils criaient en français dans les deux camps : « Sentinelles, prenez garde à vous ! »

Si les combats avaient lieu à l’aube, il arrivait que l’hymne de l’alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante silencieusement par les embrasures. Le chant de l’oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d’un courant d’eau qui baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace, agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bouquets au patron d’une paroisse voisine, dont l’image demeurait dans une futaie, en face d’une fontaine. Le curé était aveugle ; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les bonnes œuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n’aurait pu déposer la sainte hostie sur les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la lumière !

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le Silentiaire, Dominique l’Encuirassé, Jacques l’Intercis, Paul le Simple, Basle l’Ermite, et tant d’autres, n’étaient point étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées. Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s’introduisirent, à Auxerre, dans un couvent sous l’invocation de saint Germain, et dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant : « Germain, où étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire ? » Une voix sortant de la châsse répondit : « J’étais auprès de Cisoing, non loin du pont de Bouvines ; avec d’autres saints, j’aidais les Français et leur roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours :


« Cui fuit auxilio victoria præstita nostro. »


Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions jusqu’aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris. Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient d’ennemis de la liberté, d’aristocrates, de satellites de Capet ; nous les appelions brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires. On s’arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des combattants devenus témoins impartiaux ; singulier caractère français que les passions mêmes ne peuvent étouffer !

Un jour, j’étais de patrouille dans une vigne, j’avais à vingt pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il regardait vivement autour de lui, dans l’espoir de voir partir un patriote ; chacun était là avec ses mœurs.

Un autre jour, j’allai visiter le camp autrichien : entre ce camp et celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d’un bois contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu ; la ville tirait trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l’étions, ce qui explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je traversais ce bois, j’aperçois quelque chose qui remuait dans les herbes ; je m’approche : un homme étendu de tout son long, le nez en terre, ne présentait qu’un large dos. Je le crus blessé : je le pris par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des yeux effarés, se redresse un peu en s’appuyant sur ses mains ; j’éclate de rire : c’était mon cousin Moreau ! Je ne l’avais pas vu depuis notre visite à Mme de Chastenay.

Couché sur le ventre à la descente d’une bombe, il lui avait été impossible de se relever. J’eus toutes les peines du monde à le mettre debout ; sa bedaine était triplée. Il m’apprit qu’il servait dans les vivres et qu’il allait proposer des bœufs au prince de Waldeck. Au reste, il portait un chapelet ; Hugues Métel parle d’un loup qui résolut d’embrasser l’état monastique ; mais, n’ayant pu s’habituer au maigre, il se fit chanoine[68].

En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi, menant son cheval par la bride : un boulet atteint la bête à l’endroit le plus étroit de l’encolure et la coupe net ; la tête et le cou restent pendus à la main du cavalier qu’ils entraînent à terre de leur poids. J’avais vu une bombe tomber au milieu d’un cercle d’officiers de marine qui mangeaient assis en rond : la gamelle disparut ; les officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de vaisseau : « Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout ! feu dans ma perruque ! »

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville : en 1558, François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi y fut tué parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui tenoit lors la main sur l’épaule.


Il s’était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent sur les voitures : les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes, tandis qu’on buvait à l’autre bout. Des fouées brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons, bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des galettes anisées, des pains de seigle d’un sou, des gâteaux de maïs, des pommes vertes, des œufs rouges et blancs, des pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français. Des groupes se tenaient debout, d’autres assis à des tables de sapin plantées de travers sur un sol raboteux. On s’abritait à l’aventure sous une toile d’emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu’il y avait des noces dans les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes auraient pu facilement, à l’exemple de Majorien, enlever le chariot de la mariée : Rapit esseda victor, nubentemque nurum, (Sidoine Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l’éclairaient à terre et les étoiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n’étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente, j’aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp ; mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus belles.

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s’est perdu pour moi dans celui de Dinarzade que nous lui avions donné, était célèbre par ses contes ; il eût été plus correct de dire Sheherazade, mais nous n’y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions : c’était à qui l’aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l’angle extérieur, voix creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et l’amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu’il disait et n’interrompait sa narration que pour boire à même d’une bouteille, rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu’il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d’un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient en l’air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait ; un morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux, nous servait de toit. — Dinarzade, son épée de guingois à la façon de Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d’un cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes qui formaient le chœur accompagnait le récit des marques de sa surprise, de son approbation ou de son improbation.

« Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean ? » Et chacun de répondre : « Oui, oui. » Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.

« Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous l’avez vu, était fort beau : quand le vent rebroussait ses cheveux roux sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d’un turban vert. »

L’assemblée : « Bravo ! »

« Par une soirée de mai, il sonna du cor au pont-levis d’un château de Picardie, ou d’Auvergne, n’importe. Dans ce château demeurait la Dame des grandes compagnies. Elle reçut bien le chevalier, le fit désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table magnifique ; mais elle ne mangea point, et les pages-servants étaient muets. »

L’assemblée : « Oh ! oh ! »

« La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la femme du major ; d’ailleurs beaucoup de physionomie et l’air coquet. Lorsqu’elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on ne savait plus où l’on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et le chevalier amoureux de la dame, bien qu’il en eût peur. »

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut recharger son brûle-gueule ; on le força de continuer :

« Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château ; mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l’explication de plusieurs choses étranges ; il lui faisait en même temps une offre loyale de mariage, si toutefois elle n’était pas sorcière. »

La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses genoux. Assis et penchés en avant, nous faisions au-dessous de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l’anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s’écria comme hors de lui :

« Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c’était la Mort ! »

Et le capitaine, rompant les rangs et s’écriant : « La mort ! la mort ! » mit en fuite les cantinières. La séance fut levée : le brouhaha fut grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au bruit du canon de la place.


Le siège continuait, ou plutôt il n’y avait pas de siège, car on n’ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et l’on attendait la nouvelle des succès de l’armée prussienne ou de celle de Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps français du duc de Bourbon[70]. Nos petites ressources s’épuisaient ; Paris semblait s’éloigner. Le mauvais temps ne cessait ; nous étions inondés au milieu de nos travaux ; je m’éveillais quelquefois dans un fossé avec de l’eau jusqu’au cou : le lendemain j’étais perclus.

Parmi mes compatriotes, j’avais rencontré Ferron de La Sigonnière[71], mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre pavillon ; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me levais et j’allais avec Ferron me promener devant les faisceaux, car toutes nos nuits n’étaient pas aussi gaies que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de l’avenir, des fautes que l’on avait commises, de celles que l’on commettrait ; nous déplorions l’aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l’étranger la couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d’avoir dit à mon camarade, dans ces conversations, que la France voudrait imiter l’Angleterre, que le roi périrait sur l’échafaud, et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d’accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction : c’est la première de ma vie. Depuis ce temps j’en ai fait bien d’autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées ; l’accident était-il arrivé, on se mettait à l’abri, et l’on m’abandonnait aux prises avec le malheur que j’avais prévu. Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l’intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête ; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J’ai été le chien hollandais du vaisseau de la légitimité.

Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée ; ce sont eux que j’ai retracés au sixième livre des Martyrs[72].

Barbare de l’Armorique au camp des princes, je portais Homère avec mon épée ; je préférais ma patrie, la pauvre, la petite île d’Aaron[73], aux cent villes de la Crète. Je disais comme Télémaque : « L’âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m’est plus agréable que ceux où l’on élève des chevaux[74]. » Mes paroles auraient fait rire le candide Ménélas, άγαθος Μενέλαος.


Le bruit se répandit qu’enfin on allait en venir à une action ; le prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du côté de la France.

Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires, composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents corps de dragons qui couvraient notre gauche : mon frère se trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait épousé une fille de M. de Malherbes, sœur de madame de Rosanbo, et par conséquent tante de ma belle-sœur. Nous escortions trois compagnies d’artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre et une batterie de trois mortiers.

Nous partîmes à six heures du soir ; à dix, nous passâmes la Moselle, au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre :

amœna fluenta
Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (Ausone.)


Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la grosse cavalerie s’échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de défiler.

Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d’une décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint nous apprendre qu’un détachement de l’armée de Kellermann[75] était près de nous joindre et que l’action était déjà engagée entre les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d’une balle au chanfrein ; il se cabrait en jetant l’écume par la bouche et le sang par les naseaux : ce carabinier, le sabre à la main sur ce cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manœuvrait pour nous prendre en flanc : il avait des pièces de campagne dont le tir entama le régiment de nos volontaires. J’entendis les exclamations de quelques recrues touchées du boulet ; les derniers cris de la jeunesse arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié : je pensai aux pauvres mères.

Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à l’ennemi. On s’approcha de si près que la fumée n’empêchait pas de voir ce qu’il y a de terrible dans le visage d’un homme prêt à verser votre sang. Les patriotes n’avaient point encore acquis cet aplomb que donne la longue habitude des combats et de la victoire : leurs mouvements étaient mous, ils tâtonnaient ; cinquante grenadiers de la vieille garde auraient passé sur le ventre d’une masse hétérogène de vieux et jeunes nobles indisciplinés ; mille à douze cents fantassins s’étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie autrichienne ; ils se retirèrent ; notre cavalerie les poursuivit pendant deux lieues.

Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s’était attachée à mon cousin Armand et l’avait suivi. Je la trouvai assise sur l’herbe qui ensanglantait sa robe : son coude était posé sur ses genoux pliés et relevés ; sa main passée sous ses cheveux blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d’elle. Elle n’avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l’effet et n’entendait point les soupirs qui s’échappaient de ses lèvres quand elle regardait Armand ; elle n’avait jamais entendu le son de la voix de celui qu’elle aimait et n’entendrait point le premier cri de l’enfant qu’elle portait dans son sein ; si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s’apercevrait pas d’y être descendue.

Au surplus, les champs de carnage sont partout ; au cimetière de l’Est, à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.

Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes à l’entrée de la nuit sous les murs de Thionville.

Les tambours ne battaient point ; le commandement se faisait à voix basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long des chemins et des haies jusqu’à la porte que nous devions canonner. L’artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l’autre côté de la place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.

Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des troupes de ce côté et n’ayant pas prévu cette insulte, n’avaient rien aux remparts du midi ; nous ne perdîmes pas pour attendre : la garnison arma une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos pièces. Le ciel était en feu ; nous étions ensevelis dans des torrents de fumée. Il m’arriva d’être un petit Alexandre : exténué de fatigue, je m’endormis profondément presque sous les roues des affûts où j’étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m’envoya un éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne m’aperçus de ma blessure qu’à mon sang. J’entourai ma cuisse avec mon mouchoir. À l’affaire de la plaine, deux balles avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi ; il lui restait à soutenir le feu de l’abbé Morellet[76].

À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa ; nous crûmes la ville rendue ; mais les portes ne s’ouvrirent point, et il nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions, après une marche accablante de trois jours.

Le prince de Waldeck s’était approché jusqu’au bord des fossés qu’il avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l’attaque simultanée : on supposait toujours des divisions dans la ville, et l’on se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes. Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde considérable ; le prince de Waldeck eut un bras emporté. Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris : ma femme et mes sœurs étaient plus en danger que moi.


Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun, rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy, était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.

Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l’aigle de Prusse attachée sur les fortifications de Vauban : elle n’y devait pas rester longtemps ; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de Verdun.

« Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d’une candeur sans exemple, et qui avaient l’air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l’échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps ; la Cour des femmes avait l’air, le lendemain de leur mort, d’un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n’ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu’excita cette barbarie[77]. »

Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux bœufs indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L’instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de Verdun[78], acharné contre sa ville natale. Ce que l’Almanach des Muses a fourni d’agents de la Terreur est incroyable ; la vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l’orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons : révolte analogue des infirmités de l’esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d’un poignard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges : car la Convention décréta, sur son rapport, qu’aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement[79]. Il fit aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de Bonchamps[80], veuve du célèbre général vendéen. Hélas ! nous autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.

Nous n’avions pas à Verdun, pour passer le temps, « cette fameuse comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de femme, montait à cheval et servait elle-même d’escorte aux dames qui l’accompagnaient et qu’elle avait laissées dans son carrosse[81]… » Nous n’étions pas passionnés pour le vieux gaulois, et nous ne nous écrivions pas des billets en langage d’Amadis. (Arnauld.)

La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée ; j’en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d’heure en heure l’ordre de nous porter en avant ; nous reçûmes celui de battre en retraite.

Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de marcher qu’avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma compagnie, qui bientôt se débanda. Jean Balue[82], fils d’un meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la colline du gué selon Saumaise (ver dunum), je portais la besace de la monarchie, mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni cardinal.

Si, dans les romans que j’ai écrits, j’ai touché à ma propre histoire, dans les histoires que j’ai racontées j’ai placé des souvenirs de l’histoire vivante dont j’avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc de Berry, j’ai retracé quelques-unes des scènes qui s’étaient passées sous mes yeux :

« Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers ; mais les soldats de l’armée de Condé avaient-ils des foyers ? Où les devait guider le bâton qu’on leur permettait à peine de couper dans les bois de l’Allemagne, après avoir déposé le mousquet qu’ils avaient pris pour la défense de leur roi ? […] Il fallut se séparer. Les frères d’armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d’un homme qui voit s’écrouler les toits paternels[83]. »

Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons ; tant les hommes et les empires passent vite ! tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun !

Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins ; on rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée, j’y restai enfoncé jusqu’aux genoux ; Ferron et un autre de mes camarades m’en arrachèrent malgré moi : je les priais de me laisser là ; je préférais mourir.

Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots attelés : les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se tenaient roidis entre les brancards : on eût dit des ombres d’une bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je comptais faire, je lui répondis : « Si je puis parvenir à Ostende, je m’embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée ; de là, je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne. »

La fièvre me minait ; je ne me soutenais qu’avec peine sur ma cuisse enflée. Je me sentis saisi d’un autre mal. Après vingt-quatre heures de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente se déclara ; elle rentrait et sortait alternativement selon les impressions de l’air. Arrangé de la sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que j’étais de dix-huit livres tournois ; tout cela pour la plus grande gloire de la monarchie. Ferron, qui m’avait prêté mes six petits écus de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.


En sortant d’Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres. Ayant sautillé quelques pas à l’aide de ma béquille, je lavai le linge de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était complétement sortie, et je me sentais soulagé. Je n’avais point abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.

Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma couchée ; elle m’apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac ; ils étaient aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et s’aplatissait.

Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps, j’aperçus une famille de bohémiens campée, avec deux chèvres et un âne, derrière un fossé, autour d’un feu de brandes. À peine arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures s’empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive, brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse, puis elle s’asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un petit sou ; c’était trop cher. Il était difficile d’avoir plus de science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont j’aurais été un digne fils me quittèrent ; lorsque, à l’aube, je sortis de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière s’en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon petit sou, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le thym et la rosée ; mais je ne pouvais ni brouter, ni trotter, ni faire beaucoup de tours. Je me levai néanmoins dans l’intention de faire ma cour à l’aurore : elle était bien belle, et j’étais bien laid ; son visage rose annonçait sa bonne santé ; elle se portait mieux que le pauvre Céphale[84] de l’Armorique. Quoique jeunes tous deux, nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs étaient pour moi.
Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2 djvu 105.png

Philippoteaux del.
Leguay sc
Imp Vve Sarazin
LA HUTTE DU BERGER.
Garnier frères Éditeurs


Je m’enfonçai dans la forêt, je n’étais pas trop triste ; la solitude m’avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de l’infortuné Cazotte :

 Tout au beau milieu des Ardennes,
Est un château sur le haut d’un rocher[85], etc., etc.

N’était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi d’Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La Noue, qui eut pour grand’mère une Chateaubriand ? Philippe consentait à relâcher l’illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser crever les yeux ; La Noue fut au moment d’accepter la proposition, tant il avait soif de retrouver sa chère Bretagne[86]. Hélas ! j’étais possédé du même désir, et pour m’ôter la vue je n’avais besoin que du mal dont il avait plu à Dieu de m’affliger. Je ne rencontrai pas sire Enguerrand venant d’Espagne[87], mais de pauvres traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi, toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de feutre, entrait dans le bois : il aurait dû me prendre pour une branche morte et m’abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l’émouchet qui planait circulairement dans le ciel. De fois à autre, j’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je me reposai à la hutte roulante d’un berger ; je n’y trouvai pour maître que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait au loin, debout, au centre d’un parcours, ses chiens assis à différentes distances autour des moutons ; le jour, ce pâtre cueillait des simples, c’était un médecin et un sorcier ; la nuit, il regardait les étoiles, c’était un berger chaldéen.

Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs : des chasseurs passaient à l’extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds ; au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland inamorato, non pas furioso, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait du moins laissé Bride-d’Or au bord de la source ; si Shakespeare m’eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé[88], ils m’auraient été bien secourables.

Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies flottaient dans un vague non sans charme ; mes anciens fantômes, ayant à peine la consistance d’ombres aux trois quarts effacées, m’entouraient pour me dire adieu. Je n’avais plus la force des souvenirs ; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je m’asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d’or. Ces apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort du poète : ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres sous des troënes, faisaient seules, avec des insectes, quelques murmures autour de moi ; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus marcher ; je me sentais extrêmement mal ; la petite vérole rentrait et m’étouffait.

Vers la fin du jour, je m’étendis sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d’Atala, ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s’éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l’astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m’évanouis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j’entendis était la chute d’une feuille et le sifflement d’un bouvreuil.


Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer : un des conducteurs, s’étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans me voir : il me crut mort et me poussa du pied ; je donnai un signe de vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié, ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent ; je pus parler à mes sauveurs ; je leur dis que j’étais un soldat de l’armée des princes, que s’ils voulaient me mener jusqu’à Bruxelles, où ils allaient, je les récompenserais de leur peine. « Bien, camarade, me répondit l’un d’eux, mais il faudra que tu descendes à Namur, car il nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de l’autre côté de la ville. » Je demandai à boire ; j’avalai quelques gouttes d’eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine : la nature m’avait doué d’une force extraordinaire.

Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur. Je mis pied à terre et suivis de loin les chariots ; je les perdis bientôt de vue. À l’entrée de la ville, on m’arrêta. Tandis qu’on examinait mes papiers, je m’assis sous la porte. Les soldats de garde, à la vue de mon uniforme, m’offrirent un chiffon de pain de munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe de l’hospitalité militaire : « Prends donc ! » s’écria-t-il en colère, en accompagnant son injonction d’un Sacrament der teufel (sacrement du diable) !

Ma traversée de Namur fut pénible : j’allais, m’appuyant contre les maisons. La première femme qui m’aperçut sortit de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, et m’aida à me traîner ; je la remerciai et elle répondit : « Non, non, soldat. » Bientôt d’autres femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait, du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. « Il est blessé », disaient les unes dans leur patois français-brabançon ; « il a la petite vérole », s’écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants. « Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher ; vous allez mourir ; restez à l’hôpital. » Elles me voulaient conduire à l’hôpital, elles se relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu’à celle de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à Guernesey. Femmes qui m’avez assisté dans ma détresse, si vous vivez encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs ! Si vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur que le ciel m’a longtemps refusé !

Les femmes de Namur m’aidèrent à monter dans le fourgon, me recommandèrent au conducteur et me forcèrent d’accepter une couverture de laine. Je m’aperçus qu’elles me traitaient avec une sorte de respect et de déférence : il y a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.

Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à l’entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.

À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville :

Quand il fut dans la ville
De Bruxelle en Brabant,


y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa poche. Je frappais, on ouvrait ; en m’apercevant, on disait : « Passez ! passez ! » et l’on me fermait la porte au nez. On me chassa d’un café. Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes moustaches ; j’avais la cuisse entourée d’un torchis de foin ; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de l’Odyssée était plus insolent, mais n’était pas si pauvre que moi.

Je m’étais présenté d’abord inutilement à l’hôtel que j’avais habité avec mon frère : je fis une seconde tentative : comme j’approchais de la porte, j’aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On chercha une chambre hors de l’hôtel, car le maître refusa absolument de m’admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes misères. Mon frère m’amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu des lettres de Paris ; M. de Malesherbes l’invitait à rentrer en France. Il m’apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva mon dessein de passer dans l’île de Jersey, et m’avança vingt-cinq louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les traits de mon frère ; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et c’étaient les ombres que l’Éternité répandait autour de lui : sans le savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous sommes, nous n’avons à nous que la minute présente ; celle qui la suit est à Dieu : il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l’ami que l’on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d’hommes n’ont jamais remonté l’escalier qu’ils avaient descendu !

La mort nous touche plus avant qu’après le trépas d’un ami : c’est une partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d’enfance, d’intimités de famille, d’affections et d’intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère ; il habita le premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui ; il s’assit avant moi au foyer paternel ; il m’attendit plusieurs années pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s’unir à toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait fourni par le pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la tête de mon aîné, de mon parrain, avant l’heure, les ans n’épargneront pas la mienne : déjà mon front se dépouille ; je sens un Ugolin, le temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne :

…come ’l pan per fame si manduca.

Le docteur ne revenait pas de son étonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n’arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n’offrait pas d’exemple. La gangrène s’était mise à ma blessure ; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus, je m’obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m’était odieux, je brûlais d’en sortir ; il se remplissait de nouveau de ces héros de la domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n’ai pas revus dans ce même Bruxelles lorsque j’ai suivi le roi pendant les Cent-Jours.

J’arrivai doucement à Ostende par les canaux : j’y trouvai quelques Bretons, mes compagnons d’armes. Nous nolisâmes une barque pontée et nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin épuisée. Je ne pouvais plus parler ; les mouvements d’une grosse mer achevèrent de m’abattre. Je humais à peine quelques gouttes d’eau et de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à Guernesey, on crut que j’allais expirer ; un prêtre émigré me lut les prières des agonisants. Le capitaine, ne voulant pas que je mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai : on m’assit au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine mer, en face de cette île d’Aurigny, où, huit mois auparavant, j’avais vu la mort sous une autre forme.

J’étais apparemment voué à la pitié. La femme d’un pilote anglais vint à passer ; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l’ami des vagues ; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La jeune marinière prit tous les soins possibles de l’étranger : je lui dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait presque en se séparant de son malade ; les femmes ont un instinct céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains ; j’avais honte d’approcher tant de disgrâces de tant de charmes.

Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous traversâmes l’île entière : tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages : mais je n’en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J’occupais un appartement dans une des maisons que l’on commençait à bâtir le long du port : les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j’apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu’un de notre famille : il m’apprit la mort de Louis XVI. Je n’en fus pas étonné : je l’avais prévue. Je m’informai des nouvelles de mes parents ; mes sœurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après les massacres de septembre ; elles avaient eu beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s’était retiré à Malesherbes.

Je commençais à me lever ; la petite vérole était passée ; mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j’ai gardée longtemps.

Jersey, la Cæsarea de l’itinéraire d’Antonin, est demeurée sujette de la couronne d’Angleterre depuis la mort de Robert, duc de Normandie ; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire : les saints venant d’Hibernie et d’Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey.

Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée ; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands ; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou l’auteur du Roman de Rou.

L’île est féconde ; elle a deux villes et douze paroisses ; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l’Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d’une douceur extraordinaire et du beurre d’un jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous vient de Jersey ; il se trompe : nous tenons la pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.

J’eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pourrait encore s’appeler primevère comme autrefois, nom qu’en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry ; c’est toujours vous raconter la mienne :

« Après vingt-deux ans de combats, la barrière d’airain qui fermait la France fut forcée : l’heure de la Restauration approchait ; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d’eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse ; monseigneur le duc d’Angoulême pour l’Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l’exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un Bourbon dans l’île de Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait dire à l’héritier de Henri IV, comme l’ermite de Jersey à ce grand roi :

Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,
De ma religion je viens pleurer l’injure. (Henriade.)


« Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique, l’y enchaînèrent. Tout s’opposait à son impatience ; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de s’embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher :


« 8 février 1814.

« Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de peine à briser ses fers. Vous dont l’âme est si belle, si française, jugez de tout ce que j’éprouve ; combien il m’en coûterait de m’éloigner de ces rivages qu’il ne me faudrait que deux heures pour atteindre ! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte ; je vois les rochers de Coutances. Mon imagination s’exalte, je me vois sautant à terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux ; j’entends le cri de Vive le roi ! ce cri que jamais Français n’a entendu de sang-froid ; la plus belle femme de la province me ceint d’une écharpe blanche, car l’amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg ; quelque vilain fort, avec une garnison d’étrangers, veut se défendre : nous l’emportons d’assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France ! Ah ! Madame, quand on n’est qu’à quelques heures d’un rêve si probable, peut-on penser à s’éloigner[89] ! »

Il y a trois ans que j’écrivais ces pages à Paris ; j’avais précédé M. le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis ; j’y devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s’y maria et que son fils Frédéric y est né[90].

La joyeuseté n’avait point abandonné la famille de mon oncle de Bedée ; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui dont j’ai raconté les vertus ; comme il mordait tout le monde et qu’il était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais, charmés de la beauté d’Azor, l’avaient volé, et qu’il vivait comblé d’honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes. Hélas ! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le cœur humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent : les joies nouvelles ne rendent point le printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.

Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale ; notre cause paraissait la cause de l’ordre européen : c’est quelque chose qu’un malheur honoré, et le nôtre l’était.

M. de Bouillon[91] protégeait à Jersey les réfugiés français : il me détourna du dessein de passer en Bretagne, hors d’état que j’étais de supporter une vie de cavernes et de forêts ; il me conseilla de me rendre en Angleterre et d’y chercher l’occasion d’y prendre du service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d’argent, commençait à se sentir mal à l’aise avec sa nombreuse famille ; il s’était vu forcé d’envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d’espérance. Craignant d’être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le débarrasser de ma personne.

Trente louis qu’un bateau fraudeur de Saint-Malo m’apporta me mirent à même d’exécuter mon dessein et j’arrêtai ma place au paquebot de Southampton. En disant adieu à mon oncle, j’étais profondément attendri : il venait de me soigner avec l’affection d’un père ; à lui se rattachait le peu d’instants heureux de mon enfance ; il connaissait tout ce qui fut aimé de moi ; je retrouvais sur son visage quelques ressemblances de ma mère. J’avais quitté cette excellente mère, et je ne devais plus la revoir ; j’avais quitté ma sœur Julie et mon frère, et j’étais condamné à ne plus les retrouver ; je quittais mon oncle, et sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre avec eux.

Si l’on pouvait dire au temps : « Tout beau ! » on l’arrêterait aux heures des délices ; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas ; allons-nous-en avant d’avoir vu fuir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : Vitâ dignior ætas. Ce qui enchante dans l’âge des liaisons devient dans l’âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la terre ; on le craint plutôt : les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d’avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous : la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la laideur de vos misères. Vous n’êtes plus qu’une tache dans cette nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence, par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.

Le paquebot sur lequel je m’embarquai était encombré de familles émigrées. J’y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon frère au parlement de Bretagne, homme d’esprit et de goût dont j’aurai trop à parler[92]. Un officier de marine jouait aux échecs dans la chambre du capitaine ; il ne se remit pas mon visage, tant j’étais changé ; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas vus depuis Brest ; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son premier ami au milieu des vagues qu’il allait prendre à témoin de sa glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte des Vénitiens[93], apprend que son fils a été tué : Qu’on le jette à la mer, dit ce père, à la façon des Romains, comme s’il eût dit : Qu’on le jette à sa victoire. Gesril ne sortit volontairement des flots dans lesquels il s’était précipité que pour mieux leur montrer sa victoire sur leur rivage.

J’ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces Mémoires le certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc qu’après mes courses dans les bois de l’Amérique et dans les camps de l’Allemagne, j’arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre où j’écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd’hui magnifique ambassadeur.




  1. Ce livre a été écrit à Londres d’avril à septembre 1822. Il a été revu en février 1845 et en décembre 1846.
  2. Jean-Claude-Marin-Victor, marquis de Laqueuille, né à Châteaugay (Puy-de-Dôme) le 2 janvier 1742. Élu député de la noblesse de la sénéchaussée de Riom le 25 mars 1789, il se démit de son mandat le 6 mai 1790, émigra, rejoignit l’armée des princes et commanda, sous le comte d’Artois, le corps de la noblesse d’Auvergne. Il fut décrété d’accusation le 1er janvier 1792. Rentré en France sous le Consulat, il vécut dans la retraite jusqu’à sa mort, arrivée le 30 avril 1810.
  3. Le 16 juillet 1791, à propos de la pétition pour la déchéance rédigée par Laclos, une scission se produisit dans la Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins. Barnave, Dupont, les Lameth et tous les autres membres de la société qui faisaient partie de l’Assemblée constituante, à l’exception de Robespierre, Petion, Rœderer, Coroller, Buzot et Grégoire, abandonnèrent les Jacobins et fondèrent une société rivale, qui se réunit, elle aussi, rue Saint-Honoré, en face de la place de Louis-le-Grand (la place Vendôme), dans l’ancienne église des Feuillants. Les journaus jacobins crièrent haro sur ce club monarchico-aristocratico-constitutionnel ; ils demandèrent que cette société turbulente et pestilentielle fût chassée de l’enceinte des Feuillants. Le 27 décembre 1791, l’Assemblée législative décréta qu’aucune société politique ne pourrait être établie dans l’enceinte des ci-devants Feuillants et Capucins. Voir au tome II du Journal d’un bourgeois de Paris pendant la Terreur par Edmond Biré, le chapitre sur la Société des Feuillants.
  4. M. Buisson de la Vigne, ancien capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes. Il avait été anobli en 1776.
  5. Alexis-Jacques Buisson de la Vigne, directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait épousé dans cette ville, en 1770, Céleste Rapion de la Placelière, originaire de Saint-Malo.
  6. Anne Buisson de la Vigne, née en 1772 et sœur aînée de Mme de Chateaubriand, avait épousé à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Hervé-Louis-Joseph-Marie de Parscau, et non de Parseau, comme le portent toutes les éditions précédentes. — Voir, à l’Appendice, le nº I : Le comte du Plessix de Parscau.
  7. Céleste Buisson de la Vigne, née à Lorient en 1774. C’est elle qui sera Mme de Chateaubriand.
  8. Michel Bossinot de Vauvert, né le 21 décembre 1724 à Saint-Malo, où il mourut le 16 septembre 1809. Il avait été conseiller du roi et procureur à l’amirauté. Sa descendance est représentée aujourd’hui par la famille Poulain du Reposoir. Il était l’oncle à la mode de Bretagne de Mlle Céleste Buisson de la Vigne.
  9. Voir l’Appendice nº II : Le Mariage de Chateaubriand.
  10. L’abbé Barthélemy (1716-1795), garde des médailles et antiques du cabinet du roi, membre de l’Académie française et de l’Académie des inscriptions, auteur du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce vers le milieu du IVe siècle avant l’ère vulgaire. Il passa la plus grande partie de sa vie auprès du duc et de la duchesse de Choiseul dans leur terre de Chanteloup.
  11. Ange-François Fariau, dit de Saint-Ange (1747-1810), membre de l’Académie française. Sa traduction en vers des Métamorphoses d’Ovide lui avait valu une assez grande réputation. Si le poète Saint-Ange n’avait guère d’esprit, il avait encore moins de modestie. Le très spirituel abbé de Féletz le laissait entendre, d’une façon bien piquante, dans le feuilleton où il rendait compte de la réception du poète à l’Académie : « C’est un grand écueil pour tout le monde, écrivait-il, de parler de soi, et il semblait que c’en était un plus grand encore pour M. de Saint-Ange. Tout le monde l’attendait là, et tout le monde a été surpris ; il a bien attrapé les malins et les mauvais plaisants ; il a parlé de lui fort peu et très modestement. J’ai cinq cents témoins de ce que j’avance ici ; certainement, de toutes les Métamorphoses que nous devons à M. de Saint-Ange, ce n’est pas la moins étonnante. »
  12. Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), auteur des Études sur la Nature et de Paul et Virginie. Le jugement que porte ici Chateaubriand sur le caractère de Bernardin de Saint-Pierre est en complet désaccord avec l’opinion reçue qui fait de ce dernier un bonhomme très doux et d’une bienveillance universelle, sans autre défaut que d’être trop sensible. Qui a raison de Chateaubriand ou de la légende ? Il semble bien que ce soit l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe. Voici, en effet, ce que je lis dans l’excellente biographie de Bernardin de Saint-Pierre par Mme Arvède Barine : « Il était pensionné décoré, bien traité par l’empereur. Le monde parisien le choyait et l’adulait… Il serait parfaitement heureux s’il avait bon caractère. Mais il a mauvais caractère, plus que jamais. Il ne s’est jamais tant disputé… » Et plus loin : « Il n’est pas étonnant qu’il fût détesté de la plupart de ses confrères. Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre comme d’un homme dur, méchant… Ses ennemis lui rendaient les coups avec usure et, comme il était vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix. »
  13. Le 30 janvier 1791.
  14. Sur le Réveil d’Épiménide et sur son auteur Carbon de Flins, voir, au tome I, la note de la page 219 (note 11 du Livre V).
  15. Elle s’appelait de son vrai nom Théroigne Terwagne. Elle était née, en 1762, non à Méricourt, mais à Marcourt, village situé sur l’Ourthe, à proximité de la petite ville de Laroche. De 1789 à 1792, des journées d’octobre au 10 août, elle s’est ruée à tous les excès, à tous les crimes. Aux journées d’octobre, c’est elle qui mène à Versailles les mégères qui demandent « les boyaux » de la reine ; au 10 août, c’est elle qui égorge Suleau. Mlle Théroigne tenait, du reste, pour la Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle était aux Tuileries. Un peuple de femmes criait : « À bas les Brissotins ! » Brissot passe. Il est hué, et des insultes on va passer aux coups. Théroigne s’élance pour le défendre. « Ah ! tu es brissotine ! — crient les femmes, — tu vas payer pour tous ! » Et Théroigne est fouettée. On ne la revit plus. Elle était sortie folle des mains des flagelleuses. Un hôpital avait refermé ses portes sur elle. Sa raison était morte. De l’Hôtel-Dieu, elle fut transférée à la Salpêtrière, de la Salpêtrière aux Petites-Maisons, pour être ramenée à la Salpêtrière en 1807. La malheureuse survécut encore huit ans, « ravalée à la brute, ruminant des paroles sans suite : fortune, liberté, comité, révolution, décret, coquin, brûlée de feux, inondant de seaux d’eau la bauge de paille où elle gîtait, brisant la glace des hivers pour boire dans le ruisseau à plat ventre, paissant ses excréments ! » Elle mourut à l’infirmerie générale de la Salpêtrière le 8 juin 1815. (Portraits intimes du XVIIIe siècle, par Edmond et Jules de Goncourt, 1878.)
  16. Mme Roland avait demandé la tête de la reine dès les premiers jours de la Révolution. Le 26 juillet 1789, au lendemain des égorgements qui avaient accompagné et suivi la prise de la Bastille, elle écrivait de Lyon à son ami Bosc, le futur éditeur de ses Mémoires : « …Je vous ai écrit des choses plus rigoureuses que vous n’en avez faites ; et cependant, si vous n’y prenez garde, vous n’aurez fait qu’une levée de boucliers… Vous vous occupez d’une municipalité, et vous laissez échapper des têtes qui vont conjurer de nouvelles horreurs. Vous n’êtes que des enfants ; votre enthousiasme est un feu de paille ; et si l’Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres ou que de généreux décius ne les abattent, vous êtes tous f… » (Correspondance de Mme Roland, publiée à la suite de ses Mémoires.) — Quand Louis XVI et Marie-Antoinette, le 25 juin 1791, sont ramenés de Varennes et rentrent aux Tuileries, humiliés, captifs, la joie déborde du cœur de Mme Roland : « Je ne sais plus me tenir chez moi, écrit-elle ; je vais voir les braves gens de ma connaissance pour nous exciter aux grandes mesures. » « Il me semble, écrit-elle encore, qu’il faudrait mettre le mannequin royal en séquestre et faire le procès à sa femme. » Puis elle se ravise ; elle veut qu’on fasse aussi le procès à Louis XVI : « Faire le procès à Louis XVI, dit-elle, serait sans contredit la plus grande, la plus juste des mesures ; mais vous êtes incapables de la prendre. »
  17. Le 17 juillet 1791.
  18. Le décret déclarant les membres de l’Assemblée nationale inéligibles à la prochaine législature fut rendu le 16 mai 1791 — et non le 17.
  19. Le comte de Belsunce, major en second du régiment de Bourbon Infanterie. « À partir du 14 juillet, dit M. Taine, dans chaque ville, les magistrats se sentent à la merci d’une bande de sauvages, parfois d’une bande de cannibales. Ceux de Troyes viennent de torturer Huez (le maire de la ville) à la manière des Hurons ; ceux de Caen ont fait pis : le major de Belsunce, non moins innocent et garanti par la foi jurée, a été dépecé comme Lapérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son cœur. » La Révolution, tome I, p. 89.
  20. Jérôme Petion de Villeneuve (1756-1794), député aux États-Généraux et membre de la Convention. Le 17 novembre 1791, il fut élu maire, en remplacement de Bailly, par 6 708 voix, alors que le nombre des électeurs était de 80 000. Il avait pour concurrent La Fayette.
  21. Avant 1789, Paris était partagé en vingt-et-un quartiers. Le règlement fait par le roi, le 23 avril 1789, pour la convocation des trois états de la ville de Paris, divisa cette ville en soixante arrondissements et districts, division qui subsista jusqu’à la loi du 27 juin 1790. À cette époque, l’Assemblée constituante substitua aux soixante districts quarante-huit sections.
  22. Le 17 germinal an II (6 avril 1794), un citoyen se présenta à la barre de la Convention et offrit une somme qu’il destinait, dit-il, aux frais d’entretien et de réparation de la guillotine, (Moniteur du 7 avril 1794).
  23. Le 23 mars 1792.
  24. Maximin Isnard (1751-1825), député du Var à la Législative, à la Convention et au Conseil des Cinq-Cents. Il fut, dans les deux premières de ces Assemblées, l’un des plus éloquents orateurs du parti de la Gironde. « L’homme du parti girondin, a écrit Charles Nodier, qui possédait au plus haut degré le don de ces inspirations violentes qui éclatent comme la foudre en explosions soudaines et terribles, c’était Isnard, génie violent, orageux, incompressible. » À la Législative, il s’était signalé par la véhémence de son langage contre les prêtres, il avait dit du haut de la tribune : « Contre eux, il ne faut pas de preuves ! » À la Convention, il avait voté la mort du roi ; mais, avant même la chute de la République, sa conversion religieuse et politique était complète ; il ne craignait pas de se dire hautement catholique et royaliste. On lit dans une publication intitulée Préservatif contre la Biographie nouvelle des contemporains, par le comte de Fortia-Piles (1822) : « Isnard a frémi de sa conduite révolutionnaire ; ses crimes se sont représentés à ses yeux ; le plus irrémédiable de tous, celui du 21 janvier, ne pouvait être effacé par un repentir ordinaire. Qu’a-t-il fait ? En pleine santé, jouissant de toutes ses facultés, il s’est rendu en plein midi (et plus d’une fois) le jour anniversaire du crime, au lieu où il a été consommé ; là il s’est agenouillé sur les pierres inondées du sang du roi martyr ; il s’est prosterné à la vue de tous les passants, a baisé la terre sanctifiée par le supplice du juste, a mouillé de ses larmes les pavés qui lui retraçaient encore l’image de son auguste victime ; il a fait amende honorable et a imploré à haute voix le pardon de Dieu et des hommes. »
  25. Armand Gensonné, député de la Gironde à la Législative et à La Convention, né à Bordeaux le 10 août 1758, exécuté à Paris le 31 octobre 1793. — Jean-Pierre Brissot de Warville, député de Paris à l’Assemblée législative et député d’Eure-et-Loir à la Convention, né à Chartres le 14 janvier 1754, guillotiné le 31 octobre 1793. La dénonciation de Gensonné et de Brissot contre le prétendu comité autrichien eut lieu dans la séance du 23 mai 1792.
  26. Le décret ordonnant la dissolution de la garde constitutionnelle du roi fut voté le 29 mai 1792.
  27. Elle fut brûlée en 1580. Ch.
  28. Jean-Paul Marat, membre de la Convention, né à Boudry (Suisse) le 24 mai 1743, mort à Paris le 14 juillet 1793.
  29. Pierre-Gaspard Chaumette, né à Nevers le 24 mai 1763, guillotiné le 13 avril 1794. Fils d’un cordonnier, il n’exerça jamais lui-même cette profession. Son père lui avait fait commencer ses études, qu’il abandonna bientôt pour s’embarquer. Il fut successivement mousse, timonier, copiste et clerc de procureur. Il se faisait gloire d’être athée et déclarait « qu’il n’y avait d’autre Dieu que le peuple ».
  30. Benoît-Camille Desmoulins (1760-1794), député de Paris à la Convention. — Méot, qui avait ses salons au Palais-Royal, était le meilleur restaurateur de Paris. L’abbé Delille l’a célébré au chant III de l’Homme des Champs :
    Leur appétit insulte à tout l’art des Méots.

    Ses succulents dîners faisaient venir l’eau à la bouche de Camille Desmoulins, qui s’écriait, dès les premiers temps de la Révolution : « Moi aussi, je veux célébrer la République… pourvu que les banquets se fassent chez Méot. » (Histoire politique et littéraire de la Presse en France, par Eugène Hatin, tome V, p. 308).

  31. Joseph Fouché, duc d’Otrante (1754-1820), membre de la Convention, membre du Sénat conservateur, représentant et pair des Cent-Jours, député de 1815 à 1816, ministre de la police sous le Directoire, sous Napoléon et sous Louis XVIII. Après avoir été professeur à Juilly, il était principal du collège des Oratoriens à Nantes, lorsqu’il fut envoyé à la Convention par le département de la Loire-Inférieure. — Chateaubriand lui trouvait l’air d’une hyène habillée ; tout au moins avait-il l’air d’une fouine. On lit dans le Mémorial de Norvius (tome III, p. 318) : « J’avais vu souvent à Paris le duc d’Otrante, et en le revoyant à Rome (à la fin de 1813), je ne pus m’empêcher de rire, me rappelant qu’étant à dîner à Auteuil, chez Mme de Brienne, avec lui et la princesse de Vaudémont, celle-ci, en sortant de table, le mena devant une des glaces du salon et, lui prenant familièrement le menton, s’écria : Mon Dieu ! mon petit Fouché, comme vous avez l’air d’une fouine ! »
  32. Le dimanche 28 juillet 1793, une fête, à laquelle assistait une députation de vingt-quatre membres de la Convention nationale, fut célébrée dans le Jardin du Luxembourg, en l’honneur de Marat. Un reposoir, richement décoré, était dressé à l’entrée de la grande allée, du côté des parterres. Le cœur de Marat y avait été déposé ; il était enfermé dans une urne magnifique, provenant du Garde-Meuble. La Société des Cordeliers avait été autorisée à y choisir un des plus beaux vases, « pour que les restes du plus implacable ennemi des rois fussent renfermés dans des bijoux attachés à leur couronne. » (Nouvelles politiques nationales et étrangères, nº 212, 31 juillet 1793.) Un orateur, monté sur une chaise, lut un discours, dont voici le début : « Ô cor Jésus ! ô cor Marat ! Cœur sacré de Jésus ! cœur sacré de Marat, vous avez les mêmes droits à nos hommages ! » Puis, comparant les travaux et les enseignements du Fils de Marie à ceux de l’Ami du peuple, l’orateur montra que les Cordeliers et les Jacobins étaient les apôtres du nouvel Évangile, que les Publicains revivaient dans les Boutiquiers et les Pharisiens dans les Aristocrates. « Jésus-Christ est un prophète, ajouta-t-il, et Marat est un Dieu ! » Et il s’écriait en finissant : « Ce n’est pas tout ; je puis dire ici que la compagne de Marat est parfaitement semblable à Marie : celle-ci a sauvé l’enfant Jésus en Égypte ; l’autre a soustrait Marat au glaive de Lafayette, l’Hérode des temps nouveaux. » (Révolutions de Paris, nº 211, du 20 juillet au 3 août 1793.) — Pour tous les détails de cette fête, voir, au tome III du Journal d’un bourgeois de Paris, par Edmond Biré, le chapitre intitulé : Cœur de Marat.
  33. Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, né à La Rochelle le 23 avril 1756. Député de Paris à la Convention nationale et membre du Comité de salut public, il ne cessa de pousser aux mesures les plus atroces. Condamné à la déportation le 1er avril 1795, il fut conduit à la Guyane et resta vingt ans à Sinnamari. En 1816, ayant réussi à s’enfuir, il se réfugia à Port-au-Prince, dans la République de Haïti, dont le président, Péthion, lui fit une pension, ne voulant pas se souvenir que Billaud avait été, en France, le plus ardent persécuteur de son homonyme, Petion de Villeneuve. — Billaud, lorsqu’il avait quitté l’Oratoire et le collège de Juilly, où il avait été professeur laïque, dispensé, à ce titre, de porter le costume de l’ordre, était venu se fixer à Paris, et s’était fait inscrire, en 1785, sur le tableau des avocats au Parlement, sous le nom de Billaud de Varenne. Varenne était un petit village des environs de La Rochelle dans lequel son père possédait une ferme. C’est donc à tort que tous les historiens, et Chateaubriand avec eux, orthographient son nom : Billaud-Varennes, comme s’il eût tiré cette addition à son nom de la ville où Louis XVI fut arrêté le 21 juin 1791. — À la veille de la Révolution, le futur membre du Comité de salut public ne négligea rien pour se glisser dans les rangs de la noblesse. Lors de son mariage, célébré dans l’église Saint-André-des-Arts le 12 septembre 1786, il signa bravement Billaud de Varenne. Bientôt même il ne tarda pas à faire disparaître, le plus qu’il le pouvait, le nom paternel, et à lui substituer dans ses relations mondaines le nom de M. de Varenne. Son historien, M. Alfred Bégis, a retrouvé un billet de lui, recopié par sa femme, qui ne savait pas assez l’orthographe, et ainsi conçu : « Mme de Varenne a l’honneur de saluer M. de Chaufontaine et de s’excuser de n’avoir pu faire ce qu’elle lui avait promis, etc. » Tout cela n’empêchera pas Billaud-Varenne de publier, en 1789, sans nom d’auteur, il est vrai, un ouvrage intitulé : Le dernier coup porté aux préjugés et à la superstition. (Voir Billaud-Varenne, membre du Comité de salut public, Mémoires et Correspondance, accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par M. Alfred Bégis, 1893.)
  34. « Danton, importuné de la représentation malencontreuse (on venait de lui signaler les dangers que couraient les détenus), Danton s’écrie, avec sa voix beuglante et un geste approprié à l’expression : « Je me f… bien des prisonniers ! qu’ils deviennent ce qu’il pourront ! » Et il passe son chemin avec humeur. C’était dans le second antichambre, en présence de vingt personnes, qui frémirent d’entendre un si rude ministre de la justice. » (Mémoires de Mme Roland, éd. Faugère, t. I, p. 103).
  35. C’est à M. Royer-Collard, alors secrétaire adjoint de la municipalité, que Danton adressa un jour ces paroles, comme ils sortaient ensemble de l’hôtel du Département. Danton était à ce moment substitut du procureur de la Commune. (Beaulieu, Essais sur les causes et les effets de la Révolution de France, t. III, p. 192). — Voir aussi Journal d’un bourgeois de Paris pendant la Terreur, par Edmond Biré, tome II, p. 89.
  36. Philippe-François-Nazaire Fabre d’Églantine (1750-1794), comédien, poète comique et député de Paris à la Convention. Il fut guillotiné avec Danton et Camille Desmoulins, le 5 avril 1794.
  37. Voir la Guillotine pendant la Révolution, par G. Lenotre, p. 306 et suiv. et au tome V du Journal d’un bourgeois de Paris pendant la Terreur, par Edmond Biré, les deux chapitres sur la Guillotine.
  38. Chateaubriand fait ici à Camille Desmoulins un excès d’honneur qu’il n’a point mérité. L’ex-procureur général de la lanterne fonda le Vieux-Cordelier, non pour défendre les victimes de la Terreur, mais pour se défendre lui-même. Bien loin qu’il ose braver Robespierre, il le couvre à chaque page d’éloges outrés. — La mort de sa femme, la pauvre Lucile, fut admirable. Quant à lui, dans un temps où les femmes elles-mêmes affrontaient fièrement l’échafaud, il fit preuve « d’une insigne faiblesse ». Vainement Hérault de Séchelles s’approcha de lui, dans la cour de la Conciergerie, et lui dit : « Montrons que nous savons mourir ! » Camille Desmoulins n’était plus en état de l’entendre ; il pleurait comme une femme, et, l’instant d’après, il écumait de rage. Quand les valets du bourreau voulurent le faire monter sur la charrette, il engagea avec eux une lutte terrible, et c’est à demi nu, les vêtements en lambeaux, la chemise déchirée jusqu’à la ceinture, qu’il fallut l’attacher sur un des bancs du tombereau. (Des Essarts, procès fameux jugés depuis la Révolution, t. I, p. 184.) Un témoin oculaire, Beffroy de Reigny (le Cousin Jacques) dépeint ainsi Camille allant à l’échafaud : « Je le vis traverser l’espace du Palais à la place de Sang, ayant un air effaré, parlant à ses voisins avec beaucoup d’agitation, et portant sur son visage le rire convulsif d’un homme qui n’a plus sa tête à lui. » (Dictionnaire néologique des hommes et des choses, ou Notice alphabétique des hommes de la Révolution, par le Cousin Jacques, Paris, an VIII, tome II, p. 480.)
  39. Le Philinte de Molière, ou la suite du Misanthrope, comédie en cinq actes, en vers, représentée au Théâtre-Français le 22 février 1790, est la meilleure pièce de Fabre d’Églantine ; c’est une de nos bonnes comédies de second ordre. Le plan est simple et bien conçu ; l’action, sans être compliquée ne languit pas ; toute l’intrigue se rapporte à une seule idée, très dramatique et très morale, qui consiste à punir l’égoïsme par lui-même. Malheureusement, les vers sont durs et souvent incorrects. Ce qui restera surtout de Fabre d’Églantine, c’est sa chanson : « Il pleut, il pleut, bergère. » Pourquoi faut-il que l’auteur de cette jolie romance ait sur les mains le sang de Louis XVI et le sang de Septembre !
  40. Silas Deane, membre du premier Congrès américain, avait été, en 1776, envoyé à Paris par ses collègues, avec mission de rallier la Cour de France à la cause des insurgents. Ses négociations n’ayant pas donné les résultats que l’on en espérait, on lui adjoignit Franklin, qui fut plus heureux et parvint à signer, le 6 février 1778, avec le cabinet de Versailles, deux traités, l’un de commerce et de neutralité, l’autre d’alliance défensive. — Silas Deane mourut à Paris, en 1789, dans la plus profonde misère.
  41. Dans l’Essai sur les Révolutions, sous ce titre : Un mot sur les émigrés. Chateaubriand a écrit de belles et fortes pages, où son talent s’annonce déjà tout entier. « Un bon étranger au coin de son feu, écrivait-il alors, dans un pays bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il s’est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée, des amis au-dedans et la sûreté au-dehors, prononce, en buvant un verre de vin, que les émigrés Français ont tort, et qu’on ne doit jamais quitter son pays : et ce bon étranger raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne ne le persécute, il peut se promener où il veut sans crainte d’être insulté, même assassiné, on n’incendie point sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, le tout parce qu’il s’appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avait le droit de s’asseoir dans tel banc d’une église, avec deux ou trois Arlequins en livrée, derrière lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu’on a tort de quitter son pays.

    « C’est au malheur à juger du malheur… » Tout ce chapitre est à lire. — Essai sur les Révolutions, pages 428-434

  42. L’État militaire de la France pour 1787 indique, en effet, M. Achard comme sous-lieutenant au régiment de Navarre. Voir, au tome I des Mémoires la note de la page 185 (note 19 du Livre IV).
  43. Joachim Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide-Fortunières, près de Cahors, fusillé à Pizzo (Calabre) le 13 octobre 1815. Destiné d’abord à l’Église, mais entraîné par un goût irrésistible pour le métier des armes, il s’engagea, le 23 février 1787, dans les chasseurs des Ardennes. Sa chaleur de tête l’ayant entraîné, dit-on, dans une mauvaise affaire, il dut quitter bientôt le régiment, et en 1791 on le retrouve dans son pays en congé, soit provisoire, soit définitif. À ce moment, en même temps que son compatriote Bessières, le futur duc d’Istrie, il fut désigné par le directoire de son département comme l’un des trois sujets que le Lot devait fournir à la garde constitutionnelle du roi. Il entra dans cette garde le 8 février et en sortit le 4 mars 1792. Tenant à justifier son départ devant le directoire du Lot, il accusa son lieutenant-colonel, M. Descours, d’avoir tenté de l’embaucher pour l’armée des princes. Sa dénonciation, renvoyée au Comité de surveillance de la Législative, ne fut pas un des moindres griefs invoqués par Basire pour obtenir de l’Assemblée le licenciement de la garde du roi. (Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, tome I, p. 308.)
  44. Jean-Marie Roland de la Platière (1734-1793). Il fut deux fois ministre de l’intérieur, du 23 mars au 12 juin 1792, et du 10 août 1792 au 23 janvier 1793. Après le 31 mai, il avait dû se cacher d’abord chez son ami le naturaliste Bosc dans la vallée de Montmorency, puis à Rouen. Ayant appris dans sa retraite l’exécution de sa femme, il se rendit à Bourg-Baudouin, à quatre lieues de Rouen, et se perça le cœur à l’aide d’une canne-épée (15 novembre 1793).
  45. Charles-François Dumouriez (1739-1823). Il fut ministre des relations extérieures, du 17 mars au 16 juin 1792, et ministre de la guerre du 17 juin au 24 juillet.
  46. Marguerite-Louis-François Duport-Dutertre (1754-1793). Il fut ministre de l’intérieur du 21 novembre 1790 au 22 mars 1792. Emprisonné après le 10 août, il fut guillotiné le même jour que Barnave, le 28 novembre 1793. Sa femme se tua de désespoir, à coups de couteau, quelques jours après.
  47. Marie-Jeanne Phlipon, dame Roland, née à Paris le 17 mars 1754, guillotinée le 8 novembre 1793. Tous les historiens ont raconté, comme Chateaubriand, qu’arrivée au pied de l’échafaud, elle avait demandé qu’il lui fût permis de jeter sur le papier les pensées extraordinaires qu’elle avait eues dans le trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution ; tous ont répété que, se tournant vers la statue de la liberté, dressée en face de la guillotine, elle s’était écriée : « Ô liberté, que de crimes commis en ton nom ! » Aucun écrit ni témoignage contemporain ne parle de cette apostrophe à la liberté, ni de sa demande de consigner par écrit ses dernières pensées, non plus que de son colloque avec le bourreau pour obtenir d’être guillotinée la dernière, et pour épargner ainsi le spectacle de sa mort à son compagnon d’échafaud, le faible Lamarche. C’est seulement après la chute de Robespierre, à l’époque de la réaction thermidorienne, que Riouffe et les autres écrivains du parti de la Gironde ont mis dans la bouche de Mme Roland des paroles dont rien n’établit l’authenticité. Sainte-Beuve, précisément à l’occasion de la mort de Mme Roland, dit très bien, dans ses Nouveaux Lundis (tome VIII, p. 255) : « La légende tend sans cesse à pousser dans ces émouvants récits, comme une herbe folle : il faut, à tout moment, l’en arracher. »
  48. Louise-Florence-Pétronille Tardieu d’Esclavelles, femme de Denis-Joseph La Live d’Épinay, fermier général (1725-1783). Liée d’amitié avec Jean-Jacques Rousseau, elle fit construire pour lui, près de son parc de la Chevrette, dans la forêt de Montmorency, l’habitation restée célèbre sous le nom de l’Ermitage. Ses Mémoires, parus en 1818, sont parmi les plus curieux que nous ait laissés le XVIIIe siècle.
  49. Bernard-Hugues Maret, duc de Bassano (1763-1839). Il était avocat au Parlement de Bourgogne, quand il vint en 1788 à Paris, pour acheter une charge au conseil du roi. Les événements modifièrent sa résolution. Au mois de septembre 1789, il fonda le Bulletin de l’Assemblée nationale, destiné à donner chaque jour un résume des séances. Panckoucke, peu après, lui proposa d’exécuter ce travail, plus étendu et plus complet, pour le Moniteur ; ce fut l’origine du Journal officiel. Après le 18 brumaire, il devint secrétaire général des consuls. Sous l’Empire, il fut ministre des affaires étrangères du 17 avril 1811 au 19 novembre 1813. Pair de France sous Louis-Philippe, il fut en 1834 ministre et président du conseil pendant trois jours. Napoléon l’avait créé duc de Bassano le 15 août 1809. Talleyrand, précisément cette année-là, disait du nouveau duc : « Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n’est le duc de Bassano. »
  50. Bertrand Barère de Vieuzac (1755-1841), député à la Constituante, membre de la Convention, député au Conseil des Cinq-Cents, représentant à la Chambre des Cent-Jours. Toutes nos révolutions pendant un demi-siècle, le 10 août et le 31 mai, le 9 thermidor et le 18 brumaire, 1814, 1815 et 1830, ont fourni à Barère des occasions d’apostasies successives. Après avoir été, sous la Terreur, un des pourvoyeurs de l’échafaud, sous Bonaparte il s’est fait, moyennant salaire, mouchard et délateur. Ce misérable homme, après avoir été un valet de guillotine, a été un valet de police.
  51. Tivoli appartenait bien à M. Boutin, trésorier de la marine, mais ce n’était point à la fille de cet opulent financier que s’était marié M. de Malesherbes. Il avait épousé, par contrat du 4 février 1749, Françoise-Thérèse Grimod, fille de Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fermier général, et de Marie-Madeleine Mazade, sa seconde femme. Mme de Malesherbes fut la tante de Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière, l’auteur de l’Almanach des Gourmands, à qui son père, lui-même gourmand fameux, n’avait pas donné pour rien le prénom de Balthazar.
  52. Le jardin que Boutin avait créé dans le milieu de la rue de Clichy, en plein quartier de finance, et auquel on avait donné le nom de Tivoli, était le plus merveilleux que l’on eût encore vu : « Nous sommes allés avant déjeuner, dit la baronne d’Oberkirch dans ses Mémoires, visiter le jardin de M. Boutin, que le populaire a qualifié de Folie-Boutin et qui est bien une folie. Il y a dépensé, ou plutôt enfoui plusieurs millions. C’est un lieu de plaisirs ravissants, les surprises s’y trouvent à chaque pas ; les grottes, les bosquets, les statues, un charmant pavillon meublé avec un luxe de prince. Il faut être roi ou financier pour se créer des fantaisies semblables. Nous y prîmes d’excellent lait et des fruits dans de la vaisselle d’or. » Boutin était riche : il fut guillotiné le 22 juillet 1794. Ses biens furent confisqués. Son parc de la rue de Clichy fut détruit de fond en comble, les ombrages anéantis, les pelouses retournées. On épargna uniquement une faible partie de la propriété, dont on fit une promenade à la mode sous son appellation de Tivoli, promenade où se donnèrent maintes fêtes et qui, par son nom, éveille encore tant de souvenirs dans nos esprits, mais dont aujourd’hui il ne reste plus que ce qu’en ont dit les livres et les journaux du temps. (La Vie privée des Financiers au XVIIIe siècle, par H. Thirion, p. 276.)
  53. Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil (1733-1807). Après avoir été, de 1760 à 1783, ambassadeur en Russie et en Suède, à Naples et à Vienne, il fut, à sa rentrée en France, nommé ministre d’État et de la maison du roi, avec le gouvernement de Paris. Démissionnaire en 1788, il n’en conserva pas moins la confiance du roi et de la reine. Au moment du renvoi de Necker, il fut mis, comme « chef du conseil général des finances » à la tête du ministère éphémère du 12 juillet 1789, dit « ministère des Cent-Heures ». Il ne tarda pas à émigrer, séjourna successivement à Soleure, à Bruxelles et à Hambourg, rentra en France sous le Consulat et mourut à Paris le 2 novembre 1807.
  54. Antoine de Rivarol (1753-1801). Ironiste étincelant dans les Actes des Apôtres, il a donné en 1789, au Journal Politique-National de l’abbé Sabatier des articles, ou plutôt des Tableaux d’histoire, qui lui ont valu d’être appelé par Burke « le Tacite de la Révolution ». Il émigra le 10 juin 1792, un mois avant Chateaubriand, et résida d’abord à Bruxelles. C’est là qu’il publia une Lettre au duc de Brunswick, une Lettre à la noblesse française et la Vie politique et privée du général La Fayette, dont il rappelait ironiquement le sommeil au 6 octobre, en lui donnant le nom de « général Morphée ». — Chateaubriand a peut-être un peu arrangé les choses en se donnant à lui-même le dernier mot, dans le récit de son échange de paroles avec Rivarol. Il n’était pas si facile que cela de toucher celui qui avait si bien mérité et qui justifiait en toute rencontre son surnom de Saint-Georges de l’épigramme.
  55. Le baron de Montboissier, gendre de Malesherbes, était l’oncle par alliance du frère de Chateaubriand. — Sur le baron de Montboissier, voir au tome I des Mémoires, la note 1 de la page 232 (note 37 du Livre V).
  56. Caligula était fils d’Agrippine, laquelle avait agrandi Cologne : d’où le nom romain de la ville : Colonia agrippina. — Saint Bruno, fondateur de l’ordre des Chartreux, était né à Cologne vers 1030. Après avoir été revêtu de plusieurs dignités ecclésiastiques et avoir refusé l’archevêché de Reims (1080), il se retira avec six de ses compagnons dans un désert voisin de Grenoble, aujourd’hui appelé la Chartreuse (1084), et y fonda un monastère.
  57. Frédéric-Guillaume II, neveu du grand Frédéric, auquel il avait succédé en 1786. Il mourut en 1797.
  58. Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de Brunswick-Lunebourg (1735-1806), général au service de la Prusse. Il commandait en chef les armées coalisées contre la France en 1792. Ayant repris un commandement en 1805, il fut battu à Iéna et mortellement blessé d’un coup de feu près d’Auerstædt (14 octobre 1806).
  59. Sur le marquis de Mortemart et sur La Martinière, voir, au tome I des Mémoires, les notes 3 de la page 185 et 1 de la page 186 (notes 19 et 20 du Livre IV).
  60. Au siècle précédent, on écrivait indifféremment Goyon ou Gouyon ; mais ici le vrai nom est Gouyon, celui de Goyon appartenant à une famille d’une autre origine, les Goyon de l’Abbaye et des Harlières, dont faisait partie le général comte de Goyon, qui a commandé de 1856 à 1862 le corps d’occupation à Rome. — La 7e compagnie bretonne, dans laquelle s’était engagé Chateaubriand, avait pour chef Pierre-Louis-Alexandre de Gouyon de Miniac, né à Plancoët vers 1754, décédé à Rennes le 26 juin 1818.
  61. Ô Richard ! ô mon roi ! et Pauvre Jacques ! étaient deux romances différentes. La première avait été popularisée par l’opéra-comique de Sedaine et de Grétry, Richard-Cœur-de-Lion ; les paroles et la musique de la seconde étaient de madame la marquise de Travanet, née de Bombelles, dame de madame Élisabeth. En voici le premier couplet :

    Pauvre Jacques, quand j’étais près de toi,
      Je ne sentais pas ma misère :
    Mais à présent que tu vis loin de moi,
      Je manque de tout sur la terre.

  62. Jean-Baptiste-René de Guehenneuc, comte de Boishue, marié à Sylvie-Gabrielle de Bruc. Son fils fut tué à Rennes le 27 janvier 1789. — Voir, au tome I des Mémoires, la note de la page 265 (note 71 du Livre V).
  63. Lucius Carey, vicomte de Falkland (1610-1643), membre du Parlement et secrétaire d’État de Charles Ier. Après s’être d’abord prononcé en faveur de la rébellion, il épousa chaudement la cause royale ; il fut tué à la bataille de Newbury.
  64. Chrétien-Auguste, prince de Waldeck (1744-1798). Il perdit un bras au siège de Thionville.
  65. Louis-Félix, baron de Wimpfen (1744-1814) était maréchal de camp lorsqu’il fut élu député aux États-Généraux par la noblesse du bailliage de Caen. Nommé commandant de Thionville, lors de l’entrée des Prussiens en France, il défendit intrépidement cette place pendant cinquante-cinq jours, jusqu’au moment où il fut dégagé par la victoire de Valmy. Après la révolution du 31 mai, il mit, quoique royaliste, son épée au service des députés girondins réfugiés à Caen ; mais les beaux parleurs de la Gironde, après une bataille pour rire qui reçut le nom de bataille sans larmes, se refusèrent à pousser plus loin l’aventure. Wimpfen réussit à se cacher pendant le règne de la Terreur. Le gouvernement consulaire lui rendit son grade de général de division, et l’Empereur le nomma inspecteur des haras. Il fut créé baron en 1809. Le général de Wimpfen a laissé des Mémoires.
  66. Manassès de Pas, marquis de Feuquières (1590-1639), lieutenant général sous Louis XIII. Il contribua puissamment à la prise de La Rochelle, et chargé, en 1633, d’une mission diplomatique, il réussit à resserrer l’alliance entre la France, la Suède et les princes protestants de l’Allemagne. Ayant mis, en 1639, le siège devant Thionville, il y fut blessé et pris, et mourut quelques mois après de ses blessures.
  67. Le chevalier de la Baronnais était l’un des nombreux fils de François-Pierre Collas, seigneur de la Baronnais, et de Renée de Kergu, mariés à Ruca, en 1750, et établis, vers 1757, dans la paroisse de Saint-Enogat. Ils avaient déjà cinq enfants, et de 1757 à 1778 ils en eurent quinze autres, vingt en tout. Chateaubriand ne s’éloigne donc pas beaucoup de la vérité, lorsqu’il leur en attribue vingt-trois. Seulement, quand il leur donne vingt-deux garçons et une fille, il fait un peu trop petite la part du sexe faible. Il y avait, chez les la Baronnais, huit filles contre douze garçons.
  68. Hugues Métel, écrivain ecclésiastique du XIIe siècle (1080-1157). Il se vantait de composer jusqu’à mille vers en se tenant sur un pied, stans pede in uno. Chateaubriand fait ici allusion à un apologue qui se trouve en tête des Poésies de Métel et qui est intitulé : D’un loup qui se fit hermite. C’est la meilleure pièce de Métel, — à moins qu’il ne faille l’attribuer, comme le veulent plusieurs érudits, à Marbode, évêque de Rennes, son contemporain.
  69. François-Sébastien-Charles-Joseph de Croix, comte de Clerfayt (1733-1798), s’était distingué pendant la guerre de Sept ans. Mis en 1792 à la tête du corps d’armée que l’Autriche joignait aux Prussiens, il prit Stenay et le défilé de la Croix-aux-Bois, assista aux batailles de Valmy et de Jemmapes, dirigea la retraite avec beaucoup de talent à cette dernière bataille, surprit les Français à Altenhoven, fit débloquer Maëstricht, eut la plus grande part dans le succès des coalisés à Nerwinde, à Quiévrain et à Furnes (1793). Pendant la campagne de 1794, il dut céder le terrain à Pichegru. Créé feld-maréchal l’année suivante, il entra dans Mayence (28 octobre 1795), après avoir battu isolément trois corps d’armée français envoyés contre lui. Une disgrâce inexplicable fut le prix de ces éclatants triomphes : la cour de Vienne, au mois de janvier 1796, le remplaça par le prince Charles.
  70. L’armée des émigrés, en 1792, était fractionnée en trois corps. Le premier (dix mille hommes), formé avec les émigrés, de Coblentz, était commandé par les maréchaux de Broglie et de Castries. Le second (cinq mille hommes) était sous les ordres du prince de Condé. Le troisième corps, sous les ordres du duc de Bourbon, comprenait quatre à cinq mille émigrés cantonnés dans les Pays-Bas autrichiens. Les émigrés de Bretagne faisaient partie de ce troisième corps. (Histoire de l’armée de Condé, par René Bittard des Portes, p. 27.)
  71. François-Prudent-Malo Ferron de la Sigonnière, né dans la paroisse de Saint-Samson, près de Dinan, le 6 juin 1768. Il était l’un des quatorze enfants de François-Henri-Malo Ferron de la Sigonnière, marié, le 4 mai 1762, à Anne-Gillette-Françoise Anger des Vaux. Le camarade de Chateaubriand est mort au château de la Mettrie, en Saint-Samson, le 14 mai 1815.
  72. En plus d’un endroit de ce sixième livre, en effet, c’est Chateaubriand qui parle sous le nom d’Eudore, particulièrement dans cette page sur les veilles nocturnes du camp : — « Épuisé par les travaux de la journée, je n’avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m’arrivait, pendant ce court repos, d’oublier ma nouvelle fortune ; et lorsque aux premières blancheurs de l’aube les trompettes du camp venaient à sonner l’air de Diane, j’étais étonné d’ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y a pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n’ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l’écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l’aurore. J’aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d’où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisceaux d’armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l’attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait l’eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau. »
  73. La petite île d’Aaron est la presqu’île où est située le rocher de Saint-Malo.
  74. Odyssée, livre IV, vers 606. Ce vers dit seulement : « Brouté par les chèvres, et qui ne saurait suffire à la nourriture des chevaux. » C’est Mme Dacier qui, la première, a fait honneur à Télémaque de ce doux sentiment de la patrie, qui ne se trouve point dans le texte grec. (Voy. Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 89.)
  75. François-Victor Kellermann (1735-1820), d’une famille noble d’origine saxonne, établie à Strasbourg au XVIe siècle. Il était maréchal de camp en 1788. Appelé, en 1792, au commandement de l’armée de la Moselle, il battit les Prussiens à Valmy, de concert avec Dumouriez. Il n’en fut pas moins destitué le 18 octobre 1793, et envoyé à l’Abbaye, où il resta treize mois enfermé. Mis en liberté après le 9 thermidor, et investi du commandement de l’armée des Alpes, il arrêta en Provence, avec 47 000 hommes, la marche des Autrichiens, forts de 150 000 hommes. Le 20 mai 1804, il fut créé maréchal d’Empire, et, le 3 juin 1808, duc de Valmy. Louis XVIII le fit pair de France, le 4 juin 1814. Il se tint à l’écart pendant les Cent-Jours, quoique compris dans la promotion des pairs du 2 juin 1815, et reprit, à la seconde Restauration, sa place à la Chambre haute, où Chateaubriand et lui se retrouvèrent.
  76. André Morellet (1727-1819), membre de l’Académie française. Nous le retrouverons quand Chateaubriand publiera son roman d’Atala.
  77. Mémoires d’un détenu, pour servir à l’histoire de la tyrannie de Robespierre, par Honoré Riouffe. Publiés peu de temps après le 9 thermidor, ces Mémoires, produisirent une immense sensation. — Honoré-Jean Riouffe était né à Rouen, le 1er avril 1764. Après avoir été secrétaire, puis président du Tribunat, il administra successivement, sous l’Empire, les préfectures de la Côte-d’Or et de la Meurthe. Créé baron, le 9 mars 1810, il succomba, le 30 novembre 1813, à Nancy, aux atteintes du typhus, qui s’était déclaré dans cette ville par suite de l’entassement des malades, après les revers de la campagne de Russie.
  78. Philippe-Laurent Pons, dit Pons de Verdun, né à Verdun, le 17 février 1759, mort à Paris, le 7 mai 1844. Avant la Révolution, il était un des fournisseurs attitrés de l’Almanach des Muses. Député de la Meuse à la Convention, cet homme sensible vota la mort du roi et applaudit à l’exécution de Marie-Antoinette, « cette femme scélérate, qui allait enfin expier ses forfaits. » (Séance de la Convention du 15 octobre 1793). Député au Conseil des Cinq-Cents, il se rallia au coup d’État de Bonaparte, et devint, sous l’Empire, avocat général près le tribunal de Cassation.
  79. Ce fut seulement après le 9 thermidor, que Pons de Verdun fit cette motion. Le décret voté sur son rapport est du 17 septembre 1794.
  80. Séance de la Convention du 18 janvier 1795.
  81. Alberte-Barbe d’Ercecourt, dame de Saint-Balmon, née en 1608, au château de Neuville, près de Verdun. Pendant la guerre de Trente ans, alors que les armées françaises et allemandes dévastaient la Lorraine et que son mari avait pris du service dans l’armée impériale, restée seule à Neuville, elle prit le harnais de guerre, et, à la tête de ses vassaux, défendit sa demeure, escorta des convois, poursuivit les maraudeurs. La paix de Westphalie lui ayant fait des loisirs, elle les consacra aux lettres et fit imprimer, en 1650, une tragédie, les Jumeaux martyrs. Après la mort de son mari, elle se retira à Bar-le-Duc, chez les religieuses de Sainte-Claire, et mourut dans leur couvent en 1660.
  82. Jean La Balue (1421-1491), cardinal et ministre d’État sous Louis XI.
  83. Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R. Ch.-F. d’Artois, fils de France, duc de Berry, par le vicomte de Chateaubriand, livre second, chapitre VIII.
  84. Nous sommes maintenant si brouillés avec la mythologie, qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Céphale était un prince de Thessalie, si remarquablement beau que l’Aurore, un beau matin, sentit pour lui les feux d’un désir insensé.
  85. C’est le début de la célèbre romance de Cazotte, la Veillée de la Bonne femme ou le Réveil d’Enguerrand.
  86. François de La Noue, dit Bras-de-fer, célèbre capitaine calviniste, né en 1531, au manoir de La Noue-Briord, près de Bourgneuf (Loire-Inférieure). En 1578, les États-Généraux des Pays-Bas, résolus à s’affranchir de la domination de Philippe II, le firent général en chef de leur armée, à la tête de laquelle il se montra le digne adversaire du duc de Parme, l’un des plus habiles généraux du roi d’Espagne. Tombé dans une embuscade aux environs de Lille, il fut enfermé pendant cinq ans dans les forteresses de Limbourg et de Charlemont. Offre lui fut faite de sa liberté, mais « pour donner suffisante caution de ne porter jamais les armes contre le roy catholique, il fallait qu’il se laissât crever les yeux ». — Mortellement blessé au siège de Lamballe, il expira quelques jours après à Moncontour où il avait été transporté (4 août 1591). Henri IV, auprès duquel il avait combattu à Arques et à Ivry, fut profondément affligé de sa mort : « C’estait, dit-il, un grand homme de guerre et encore un plus grand homme de bien. On ne peut assez regretter qu’un si petit château ait fait périr un capitaine qui valait mieux que toute une province. »
  87. C’est toujours la romance de Cazotte, dont le troisième couplet commence ainsi :

    Sire Enguerrand venant d’Espagne,
    Passant par là, cuidait se délasser…

  88. Rosalinde et le Duc exilé sont les principaux personnages de l’une des pièces de Shakespeare, Comme il vous plaira, dont plusieurs scènes se passent dans les Ardennes.
  89. Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry, première partie, livre troisième, chapitre VI.
  90. La veuve d’Armand de Chateaubriand vint se fixer en France à la chute de l’Empire. Sur sa requête à l’effet d’obtenir que la naissance de ses enfants fût mentionnée dans les registres d’état civil de Saint-Malo, le tribunal de cette ville rendit, le 12 juillet 1816, un jugement qui a été transcrit, le 22 du même mois, sur le registre des naissances de l’année, et dont voici un extrait :

    « Considérant qu’il est prouvé par les pièces servies qu’Armand-Louis de Chateaubriand, obligé de quitter la France, sa patrie, se rendit à l’île de Guernesey ; que le 14 septembre 1795 il épousa dans cette île Jeanne le Brun, originaire de Jersey ; que ces époux se fixèrent à Jersey et que de leur mariage sont issus à Jersey, savoir : Jeanne, née le 16 juin 1796 (ou 28 prairial an IV) ; Frédéric, né le 11 novembre 1799 (ou 20 brumaire an VIII).

    « Considérant que le père de ces enfants est décédé à Vaugirard, en France, le 31 mars 1809, et que la pétitionnaire (Jeanne le Brun) et ses enfants, désirant se fixer en France, leur patrie, il leur devient nécessaire que leur naissance soit constatée sur les registres destinés à assurer l’état civil des Français… » — Sur Armand de Chateaubriand et sa descendance, voy. au tome III, l’Appendice sur Armand de Chateaubriand.

  91. Philippe d’Auvergne, prince de Bouillon, né à Jersey en 1754, mort à Londres en 1816. Fils d’un pauvre lieutenant de la marine britannique, Charles d’Auvergne, il avait été adopté par le duc Godefroy de Bouillon, qui voyait sa race menacée de s’éteindre. Philippe d’Auvergne se prêta avec un indéniable courage, à l’aventure qui l’avait changé en prince. S’il lui arriva parfois d’amoindrir, par des minuties d’étiquette, la valeur d’un dévouement entier à ses compatriotes d’adoption, il ne faillit jamais au devoir de soutenir avec énergie, devant les gouverneurs anglais de l’île, la cause des malheureux réfugiés. Rien d’ailleurs de ce qui fait les meilleurs romans ne manque à son inconcevable carrière, ni les pages d’amour, ni les heures de prison, ni la fin mystérieuse. — Voy. Le Dernier prince de Bouillon, par H. Forneron, et, dans Émigrés et Chouans, par le comte G. de Contades, le chapitre sur Armand de Chateaubriand.
  92. François-Marie-Anne-Joseph Hingant de la Tiemblais, fils de messire Hyacinthe-Louis Hingant, seigneur de la Tiemblais et de Juigné-sur-Loire, et de Jeanne-Émilie Chauvel, né à Dinan, paroisse de Saint-Malo, le 9 août 1761. Il fut reçu conseiller au parlement de Bretagne le 5 décembre 1782. Dévoué à la cause royale, il aurait probablement partagé le sort de vingt-deux membres de sa famille, victimes de leur foi politique et religieuse, s’il n’avait réussi à émigrer en Angleterre. Fort instruit et très laborieux, il fournit, dit-on, des matériaux à Chateaubriand pour son Génie du Christianisme. Rentré en France, il consacra ses loisirs à des travaux littéraires et scientifiques. Outre deux savants Mémoires couronnés, en 1810 et en 1822, par l’Académie de La Rochelle et par la Société centrale d’agriculture du département de la Seine-Inférieure, il publia, en 1826, une intéressante nouvelle sous ce titre : Le Capucin, anecdote historique. Le conseiller Hingant de la Tiemblais est mort au Verger, en Plouer, le 16 août 1827.
  93. Lamba Doria, dans la guerre de Gênes contre Venise, battit la flotte vénitienne, commandée par l’amiral André Dandolo, devant l’île Curzola, sur la côte de Dalmatie.