Mémoires d’un Éléphant blanc/Texte entier

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Armand Colin et Cie (p. 1-189).





Chapitre Premier


L’ÉCOLIER DE GOLCONDE


Ce que je dois dire tout d’abord, c’est comment j’ai appris à écrire. Cela m’arriva cependant assez tard dans ma longue vie, mais il me faut l’expliquer en commençant, car il paraît que vous, les hommes, qui enseignez tant de travaux à ceux de ma race, n’avez pas coutume de leur faire faire leurs classes, et un éléphant capable de lire et d’écrire est un phénomène assez rare pour être incroyable.

Je dis rare, car j’ai entendu affirmer que mon cas n’est pas unique.

Pendant ma longue fréquentation des hommes, j’étais parvenu à comprendre beaucoup de leurs paroles, je savais même plusieurs langues : le siamois, l’hindoustani et un peu d’anglais. J’aurais pu parler, je m’y essayais quelquefois ; mais je ne produisais que des sons extraordinaires qui faisaient rire mes maîtres et épouvantaient les éléphants, mes compagnons, quand il leur était donné de m’entendre, car cela ne ressemblait pas plus à leur langage que, paraît-il, à celui des hommes.

J’avais près de soixante ans, ce qui est la fleur de la jeunesse pour nous, lorsque le hasard me permit d’apprendre à tracer des lettres et à écrire des mots que je ne parvenais pas à prononcer.

L’enclos qui m’était réservé, dans le palais de Golconde, et où j’étais absolument libre, était borné d’un côté par un mur de briques émaillées, bleues et vertes, assez haut, mais qui m’arrivait juste à l’aisselle ; je pouvais donc, si cela m’amusait, regarder par-dessus le mur tout à mon aise.

Je me tenais de préférence à cet endroit, à cause de grands tamariniers qui projetaient une ombre fraîche des plus agréables. J’avais beaucoup de loisirs, j’étais même désœuvré, car je ne servais plus guère qu’aux promenades ; mon bain pris, ma toilette faite, mon repas terminé, mes gardiens, ou plutôt mes serviteurs, faisaient la sieste, allaient voir leurs amis, se divertir avec eux, tandis qu’immobile sous les arbres, je méditais, repassant dans ma mémoire les aventures de ma vie passée.

Chaque jour, de la cour voisine, montaient des cris joyeux et des rires, qui me distrayaient ; puis le silence se faisait et une psalmodie monotone le rompait seul. C’étaient de tout jeunes garçons qui récitaient l’alphabet. Car une école était établie là.

À l’ombre des arbres, sur une pelouse recouverte çà et là de petits tapis, les enfants, coiffés de calottes rouges, se roulaient, folâtraient, tant que le maître n’était pas là. Dès qu’il paraissait, tous se taisaient, et lui, allait s’asseoir, sur un tapis plus grand, près d’un vieil arbre. Au tronc de cet arbre était fixé un tableau tout blanc sur lequel il écrivait à l’aide d’un morceau de vermillon.

Je regardais et j’écoutais, très distraitement d’abord, suivant surtout les jeux furtifs des écoliers, qui se faisaient des niches, me regardaient de côté avec des grimaces drôles, pouffaient de rire tout à coup sans cause apparente. Les punitions pleuvaient, les pleurs succédaient aux rires, et moi, qui étais un peu la cause des distractions, je n’osais plus me montrer.

Mais ma curiosité était éveillée. L’idée de chercher à apprendre ce qu’on enseignait à ces petits hommes, s’affirmait dans ma tête. Je ne pouvais pas parler, mais qui sait, je pourrais peut-être écrire !

Dissimulé, dans le feuillage, aux yeux des petits espiègles, je prêtais une attention extrême aux leçons, faisant quelquefois un si grand effort pour comprendre, que des tremblements me parcouraient tout le corps.

Il s’agissait seulement d’énoncer à la suite les lettres de l’alphabet et de les tracer sur le tableau blanc. La nuit, au lieu de dormir, j’exerçais ma mémoire, et quand, malgré ma persévérance, je ne pouvais retrouver le son et la forme des lettres, je poussais des cris de désespoir qui souvent réveillèrent mes gardiens.

Un jour, devant le tableau de l’école, se tenait debout un garçon déjà grand, mais dont l’intelligence était assez rebelle. Depuis plusieurs minutes le maître lui ordonnait de tracer la lettre E. L’enfant, la tête basse, un doigt dans la bouche, se dandinait d’un air penaud : il ne savait pas.

Tout à coup, une résolution me vint. J’allongeai ma trompe pardessus le mur et, prenant doucement le crayon des doigts du petit ignorant, un peu ému de mon audace, je traçai sur le tableau blanc un E gigantesque.

La stupéfaction fut telle, du maître et des écoliers, qu’elle se manifesta seulement par un grand silence et des bouches béantes.

Enhardi par le succès, je saisis le linge humide qu’on passait sur le tableau et j’effaçai l’E que j’avais fait. Puis, en caractères plus petits, m’appliquant de mon mieux, j’écrivis l’alphabet d’un bout à l’autre.

Cette fois, le maître tomba la face contre terre en criant au miracle et les élèves épouvantés s’enfuirent.

Moi, j’exprimais ma satisfaction en agitant d’arrière en avant mes larges oreilles.

L’instituteur tout tremblant se leva, décrocha le tableau en ayant soin de ne rien effacer, et après m’avoir fait un très humble salut, il s’en alla.

Quelques instants plus tard, je vis venir mon mahout[1] qui, sans me harnacher, m’emmena, à travers les grandes avenues du parc, jusqu’à la varangue du palais.

Là se tenait d’ordinaire ma chère maîtresse. En ce moment, elle avait quitté son canapé de rotin et, agenouillée sur un coussin, examinait en s’ébahissant le tableau couvert de lettres que lui montrait le maître d’école. Autour d’elle, des visiteurs regardaient aussi : il y avait là plusieurs Hindous et un Anglais. Dès qu’elle me vit, la princesse se releva, courut à moi, en battant des mains.

— Est-ce vrai ? est-ce vrai ? cria-t-elle. Iravata, c’est toi qui as fait cela ?

Je répondis par des clignements d’yeux et des claquements d’oreilles.

— Oui ! il dit oui ! affirma ma douce maîtresse qui, elle, savait bien me comprendre.

Mais l’Anglais secouait la tête d’un air moqueur.

— Pour croire une chose aussi incroyable, il faudrait la voir de ses propres yeux et non l’entendre conter.

Je voulus effacer l’écriture sur le tableau.

— Non, non, s’écria le maître d’école en l’éloignant de moi. J’ai vu le miracle et je supplie l’âme royale qui habite le corps de cet éléphant de me permettre d’en garder la preuve.

Sur un signe de la princesse, on fit venir des scribes qui déroulèrent devant moi une feuille de satin blanc et me donnèrent un calame trempé dans de l’encre d’or.

L’Anglais, avec une drôle de grimace, mit devant un de ses yeux un morceau de verre et devint très attentif.

Sûr de moi, maintenant, sans me laisser intimider par ces regards et ce silence, je serrai fermement le calame du bout de ma trompe, et, sans me presser, très nettement, j’écrivis l’alphabet d’un bout à l’autre.

— Iravata, ô mon fidèle ami ! s’écria la princesse, je savais bien que tu étais plus que notre égal !

De ses beaux bras blancs, elle entourait ma vilaine trompe, et appuyait sa joue contre ma peau rugueuse : je sentis des larmes rouler sur elle ; alors, tremblant d’émotion, je ployais les genoux et je pleurais aussi.

— Très curieux, très curieux, murmurait l’Anglais extrêmement agité et qui laissait tomber et remettait sans cesse le morceau de verre au coin de son œil.

— Qu’en dites-vous, milord, vous, un des plus savants hommes de l’Angleterre ? demanda la princesse en m’essuyant les yeux avec son écharpe de gaze.

Le savant avait repris tout son sang-froid.

— Quintus Mucius, qui trois fois fut consul, dit-il, raconte qu’il a vu un éléphant tracer des caractères grecs et former cette phrase : « C’est moi qui ai écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques » [2]. Et Élien rapporte qu’un éléphant a écrit des sentences entières et même a parlé. Je ne pouvais croire des choses pareilles. Il faut bien reconnaître qu’elles sont possibles et s’incliner devant les anciens, nos maîtres, en s’excusant d’avoir douté de leur parole.

Ma princesse décida que le maître d’école serait attaché à ma personne et chargé de m’apprendre à écrire des syllabes et des mots, si cela était possible.

Le brave homme, avec un respect profond et une patience digne d’un saint, se mit à l’œuvre dès le lendemain.

Je fis, moi, de si grands efforts pour comprendre que je maigris de façon à donner de l’inquiétude à ceux qui m’aimaient. Ma peau en vint à flotter sur mes membres comme un habit trop large, mais lorsqu’on parla d’interrompre les leçons, je poussai de tels cris de désespoir qu’il ne fut plus question de cela. On m’obligea seulement à espacer les heures d’étude, à me promener, et surtout à ne pas oublier de manger comme cela m’arrivait souvent dans la fièvre d’apprendre qui me tenait

Je fus enfin récompensé de mes peines. Un jour, je pus écrire le nom bien-aimé de ma princesse : il est vrai qu’il fut aussitôt effacé, tellement je noyai le papier sous un déluge de larmes.

À partir de ce moment, il sembla que des voiles s’étaient déchirés dans mon cerveau. Je fis des progrès rapides et avec une étonnante facilité. Ce fut au point que mon professeur ne parut plus être à la hauteur de sa tâche, et que l’on appela auprès de moi un très illustre brahmane pour achever mon éducation.

J’entendais dire que tout Golconde ne s’occupait que de moi, et que l’on s’attendait, le jour où je saurais écrire, à d’extraordinaires révélations sur les migrations successives de l’âme royale, peut-être divine, qui habitait mon corps d’éléphant.

Ce que j’écrivis fut simplement l’histoire de ma vie déjà longue, et que ma chère maîtresse ne connaissait pas en entier. Elle fut aussitôt traduite de l’hindoustani, dans lequel je l’avais écrite, en toutes les langues d’Asie et d’Europe, et vendue par centaines de mille volumes.

Cette gloire, qui me fit beaucoup d’envieux parmi les auteurs des différents pays dont les livres ne se vendaient pas aussi bien, ne me rendit pas orgueilleux. Ma récompense, ce fut sa joie et son émotion à Elle ; le reste du monde m’importait peu, car tout ce que j’avais fait, c’était seulement, uniquement pour Elle !




Chapitre II


LA FORÊT NATALE


Je suis né dans la forêt de Laos, et, du temps de ma jeunesse, je n’ai gardé que de bien confus souvenirs : quelques corrections, infligées par ma mère quand je refusais de me baigner ou de la suivre à la cueillette des fruits et des herbes ; quelques joyeuses parties avec les éléphants de mon âge ; des terreurs les jours de grands orages ; des pillages de récoltes dans des champs ennemis et de longues béatitudes aux bords des ruisseaux, dans les clairières silencieuses. C’est tout, car, en ce temps-là, des brumes étaient sur mon esprit qui ne se déchirèrent que plus tard.

Quand je fus grand, je m’aperçus avec surprise que les anciens de la harde[3] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir ; cela me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais ; cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur faisais, tous s’éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang qui me reflétait, que je n’étais pas semblable aux autres. Ma peau, au lieu d’être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants, était d’une couleur blanchâtre, rose par endroits. D’où cela pouvait-il venir ? Une sorte de honte s’empara de moi, et je pris l’habitude de m’écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j’étais ainsi triste et humilié, loin des autres, j’entendis un bruit léger dans le taillis. J’écartai les branches avec ma trompe et j’aperçus alors un être très singulier qui marchait sur deux pattes et, cependant, n’était pas un oiseau.

Il n’avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme !

Une terreur extrême s’était emparée de moi ; mais une curiosité plus violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très petit, que j’aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me semblait d’une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol, en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques instants, il se releva et s’éloigna à reculons, en s’inclinant à chaque pas, jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue.

Dans l’espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le lendemain. L’homme revint, mais cette fois, il n’était pas seul. En me voyant, ses compagnons, comme lui-même, se livrèrent encore à des mouvements singuliers, se jetant la face contre la terre ou pliant leur corps en deux, à plusieurs reprises.

Ma stupéfaction était extrême et ma crainte diminuait. Je trouvais les hommes si jolis, si lestes dans leurs gestes, que je ne me lassai pas de les regarder.

Ils s’en allèrent pourtant et je ne les revis plus.

Un soir que, solitaire, selon ma coutume, je descendais boire au lac, j’aperçus sur l’autre rive un éléphant qui me regarda aussi et bientôt me fit des signes affectueux. Cela me flatta de voir qu’il n’éprouvait pas pour moi, comme les autres, de la répulsion ; qu’au contraire il semblait m’admirer et tout disposé à se lier d’amitié avec moi. Pourtant je ne le connaissais pas ; il n’était certainement pas de notre harde.

Il arracha quelques racines délicates dont nous sommes friands et me les montra, comme pour me les offrir ; alors je n’hésitai plus, je me mis à la nage et je traversai le lac.

Quand j’eus atteint l’autre rive, je fis comprendre à cet aimable étranger que je n’étais pas venu attiré par la gourmandise, mais bien pour jouir de sa compagnie. Il me força tout de même à accepter une partie de sa trouvaille et se mit gentiment à manger le reste. Puis, après quelques gambades qui me semblèrent fort gracieuses, il s’élança en avant, m’invitant par des regards aimables à l’accompagner dans sa promenade. Je ne me fis pas prier et nous nous enfonçâmes tous deux dans la forêt, courant, folâtrant, cueillant des fruits et des fleurs.

Je prenais tant de plaisir aux gentillesses de mon nouvel ami que je ne m’aperçus pas du chemin qu’il me faisait parcourir. À un moment, cependant, je me trouvai tellement dépaysé que je m’arrêtai inquiet.

Nous venions de déboucher dans une plaine inconnue dont les lointains se découpaient singulièrement sur le ciel ; c’étaient des pointes, des monticules couleur de neige, des boules brillantes, des fumées ; toutes choses qui n’étaient pas de la nature.

En voyant mon hésitation, mon compagnon, pour la faire cesser, me donna un amical coup de trompe, assez vif cependant pour laisser deviner une vigueur peu ordinaire, mais ma défiance était éveillée, je ne fus guère convaincu par cette tape dont la peau me cuisait et je refusai d’aller plus loin.

L’étranger poussa alors un cri prolongé auquel d’autres cris répondirent.

Sérieusement effrayé cette fois, je me retournai brusquement vers la forêt. Une dizaine d’éléphants venaient d’en sortir et me barraient le passage.

Celui qui m’avait ainsi dupé, sans que je puisse encore comprendre pourquoi, craignant le premier élan de ma colère, s’était prudemment éloigné ; il courait devant moi avec promptitude ; mais j’étais beaucoup plus grand que lui et j’aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l’atteindre, je m’arrêtai net ; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable palissade, faite de troncs d’arbres géants. C’était donc là qu’on voulait m’attirer, me faire prisonnier ? …

J’essayai de reculer, de m’enfuir, mais j’étais cerné par les complices de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre ; je me lançai en avant, fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser ; je courais comme un fou tout à l’entour, heurtant de mes défenses, saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher ; je m’acharnai surtout contre la porte ; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu ; ils ne revinrent que lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et, qu’immobile, baissant la tête, je m’avouai vaincu.

Celui qui m’avait attiré dans ce piège reparut et s’approcha de moi sans crainte en traînant d’énormes chaînes, dont il m’entoura les pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie, il me fit comprendre que je n’étais pas en danger et que, si je voulais me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue ; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur le sol et, bientôt, je m’endormis.




Chapitre III


MARCHE TRIOMPHALE


Quand je rouvris les yeux, le soleil était levé et je vis tout autour de l’enclos, hors de ma portée, les éléphants de la veille, attachés par un pied à l’aide d’une corde, facile à rompre d’un seul effort. Avec beaucoup de satisfaction, ils mangeaient d’excellentes herbes et des racines amassées devant eux.

J’avais trop de honte et de tristesse pour avoir faim, et je regardais d’un œil morne ces prisonniers dont je ne pouvais comprendre l’air tranquille et heureux. Lorsqu’ils eurent mangé, des hommes parurent et, loin de témoigner de la frayeur, les éléphants les saluèrent en agitant leurs oreilles et en donnant tous les signes de la joie. Chacun s’adressait à un homme spécialement, et l’homme ne s’occupait que d’un seul. Il détachait l’entrave du pied, frottait d’un onguent la peau rugueuse, puis, à un signe, le captif repliait, en arrière, un pied de devant pour que l’homme pût y monter et se hisser ainsi sur le colosse.

Je regardai tout cela avec une si vive surprise que j’oubliai presque ma peine. Maintenant, chaque homme était assis sur le cou d’un éléphant et, l’un après l’autre, ils se mirent en marche, puis sortirent de l’enclos qui, derrière eux, fut refermé.

Je restai seul, comme abandonné. La journée fut longue et cruelle ; le soleil me brûlait, la faim et la soif commençaient à me faire souffrir. Je ne me débattais plus ; mes jambes étaient meurtries par les vains efforts que j’avais faits. J’étais accablé, hébété, me considérant déjà comme mort.

Au coucher du soleil, les éléphants revinrent, apportant chacun une charge de nourriture, et je les vis encore manger gaiment, tandis que la faim me tordait l’estomac, et que nul ne paraissait plus m’apercevoir.

Quand la nuit tomba encore une fois, je me laissai aller à pousser des cris de douleur plus que de colère. La faim et la soif ne me permirent pas de dormir un seul instant.

Le matin un homme s’avança vers moi. Il s’arrêta à quelque distance et se mit à me parler. Je ne comprenais pas, naturellement, ce qu’il me disait, mais la voix était douce et je me rendais compte qu’elle ne menaçait pas. Quand il n’eut plus rien à dire, il découvrit un bassin qu’il portait, empli d’une nourriture inconnue, mais dont le parfum appétissant me fit trépigner de désir. Alors, l’homme vint à ma portée et, s’agenouillant, il soutint le bassin devant moi.

J’étais si affamé que j’oubliai tout orgueil, toute colère, et même, toute prudence, car ce que l’on m’offrait pouvait être empoisonné. En tout cas, je n’avais jamais rien goûté d’aussi délicieux et, quand le bassin fut vide, je ramassai les moindres miettes tombées sur le sol.

L’éléphant qui m’avait capturé revint près de moi, portant sur son cou un homme. Il me fit comprendre, par de légers coups de trompe, que je devais fléchir une de mes jambes de devant, afin que celui qui m’avait donné à manger pût monter sur mon dos. J’obéis, résigné à tout, et, très lestement, l’homme s’élança et s’installa près de ma tête ; puis il me piqua l’oreille avec une pointe de fer, mais doucement, pour m’indiquer seulement qu’il était armé, et qu’il pouvait, au moindre signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l’oreille, si sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai aucune marque d’impatience. Alors, on m’ôta les entraves des pieds ; l’éléphant se mit en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l’enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me fit entrer pour me baigner et pour boire ; après les privations que j’avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais, quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive ; mais une piqûre à l’oreille me fit bientôt comprendre qu’il fallait obéir. J’eus une si grande peur d’être de nouveau privé de manger et de boire, que je m’élançai hors de l’eau, bien décidé à faire tout ce que l’on voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j’avais aperçues au bout de la plaine, le jour où l’on m’avait fait prisonnier. C’était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de Siam ; mais je n’avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était de nouveau si éveillée que j’avais hâte d’arriver.

À mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et, à ma grande surprise, je finis par m’apercevoir que c’était moi qu’ils attendaient, moi qu’on voulait voir. À mon approche, ils poussaient des cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face contre terre, les bras étendus ; puis, derrière moi, ils se relevaient et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec des drapeaux d’or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu’il m’arrêta court. On eût dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le sifflement du vent, mêlés à des voix d’oiseaux. Je fus si effrayé que je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent ; j’eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de courage qu’un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre la route, si vivement que l’homme assis sur mon cou n’avait pas eu le temps de me piquer trop fort l’oreille.

Je dus m’arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait un discours.

Le grand bruit terrible avait cessé ; mais il reprit dès que le personnage se tut. Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c’étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage ; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu’ils faisaient c’était de la musique ; je m’y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l’instant, je n’avais plus peur et tout ce que je voyais m’amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante ; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jetait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir ? pourquoi me comblait-on de tant d’honneurs ? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait ? Je ne pouvais rien me répondre alors ; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut, les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui me rendait plus précieux qu’un trésor. Ma présence était un signe de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l’on me traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage ; c’était le palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour, en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C’était comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient ; des pyramides d’or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des étendards rouges flottaient ; je m’aperçus que sur tous était figuré un éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d’une porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés, huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l’escalier, lui faisant face, et on m’arrêta là. Un grand silence s’établit ; l’on eût dit qu’il n’y avait là personne tant cette foule, tout à l’heure si bruyante, était maintenant muette.

La porte rouge et or s’ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d’or où il était assis, les jambes croisées ; sa robe, couverte de pierreries, lançait sans discontinuer des rayons aveuglants ; devant lui marchaient de jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes ; d’autres portaient des bassins d’argent, hors desquels floconnait la fumée des parfums.

J’explique tout cela aujourd’hui avec les mots que j’ai appris depuis, mais alors, j’admirais sans comprendre, et j’avais la sensation de voir toutes les étoiles du ciel nocturne en même temps que le soleil du jour et les fleurs du plus beau printemps.

Les porteurs du roi descendaient les marches en face de moi : Sa Majesté approchait. Alors, mon conducteur me piqua l’oreille et mon compagnon, me frappant les jambes de sa trompe, m’indiqua que je devais m’agenouiller.

Je le fis volontiers devant cette splendeur, qui me semblait devoir brûler celui qui y toucherait.

Le roi inclina légèrement la tête ; il m’avait salué ! Je sus par la suite que seul j’étais honoré d’une pareille faveur et j’appris vite à rendre au roi son salut, ou plutôt, à le saluer le premier.

Sa Majesté m’adressa quelques paroles, qui ne furent pour moi qu’un bruit agréable. Il me donna le nom de « Roi magnanime », avec le titre de mandarin de première classe, puis il posa sur mon front une chaîne d’or et de pierres précieuses. Il rentra ensuite dans son palais. Les assistants, toujours prosternés jusque-là, se relevèrent d’un seul mouvement, et avec des sauts et des cris de joie, m’accompagnèrent vers mon palais, à moi, où l’on allait m’installer.

C’était dans un jardin au milieu d’une vaste pelouse que s’élevait ce palais. Les murs étaient en bois de santal et les larges toitures débordaient tout autour ; vernies en rouge, elles luisaient au soleil avec çà et là des globes de cuivre et des têtes d’éléphants sculptées.

On me fit entrer dans une salle immense, si haute que les poutrelles rouges qui s’enchevêtraient au faîte, me rappelèrent les branchages de la forêt natale, quand le soleil du soir les empourprait.

Un vieil éléphant blanc se promenait lentement dans la salle. Dès qu’il m’aperçut il s’avança vers moi, en agitant ses oreilles pour me faire fête. Ses défenses étaient ornées d’anneaux d’or garnis de clochettes et il avait sur le front une couronne pareille à celle que le roi m’avait mise.

Tout cela ne l’embellissait guère ; sa peau était ridée et gercée, avec des taches grises comme de la terre sèche ; des rougeurs aux aisselles et autour des yeux. Ses défenses étaient jaunies et cassées et il avait peine à se mouvoir. Cependant il paraissait aimable et je répondis à sa politesse.

Mon conducteur descendit de mon cou, tandis que des officiers et des serviteurs se prosternaient devant moi, comme j’avais vu qu’on le faisait devant le souverain lui-même. Puis ils me conduisirent devant une haute table de marbre où, dans des bassins d’or et d’argent, des bananes, des cannes à sucre, toutes sortes de fruits délicieux, des herbes choisies, des gâteaux, du riz, du beurre fondu, étaient offerts à mon appétit.

Quel régal !

Ah ! j’aurais voulu que ceux de ma harde, qui paraissaient tant faire fi de moi, vissent de quelle façon on me traitait parmi les hommes.

L’orgueil se levait dans mon cœur et je ne regrettais plus, déjà, la forêt sauvage et la liberté.




Chapitre IV


ROYAL ÉLÉPHANT DE SIAM


Prince-Formidable — ainsi était nommé le vieil éléphant, mon compagnon — couché non loin de moi sur la litière odorante, me contait un peu de sa vie, et m’enseignait mes devoirs de royal éléphant de Siam.

— Il y a plus de cent ans que je suis ici, disait-il ; je suis très vieux et malade, malgré les singes blancs que vous voyez gambader là-haut dans les poutres. Ils sont là pour nous préserver des mauvaises influences et des maladies ; cependant tous ceux qui étaient avec moi dans ce palais sont morts à quelques jours de distance d’un mal qu’ils prenaient l’un de l’autre, et moi, le plus vieux, je survis.

Voilà plusieurs années que je suis seul, et le désespoir était grand à la cour de ne plus posséder qu’un éléphant blanc et de ne pas en découvrir d’autres, malgré les battues continuelles que l’on faisait dans les forêts. On disait que de grands malheurs menaçaient le royaume et votre arrivée a dû être une fête pour tout le pays.

— Pourquoi donc nous considère-t-on avec tant de respect ? demandai-je, qu’avons-nous d’extraordinaire ? Parmi les éléphants, au contraire, on semble nous mépriser.

— J’ai cru comprendre que les hommes, lorsqu’ils meurent, se transforment en animaux ; les plus nobles, en éléphants, et les rois, en éléphants blancs. Nous sommes donc d’anciens rois humains… Cependant, je ne me souviens pas d’avoir été ni roi, ni homme.

— Moi non plus, dis-je, je ne me souviens de rien. Mais alors, ce serait donc par jalousie que les éléphants gris nous ont en aversion ?

— Pas du tout, dit Prince-Formidable, ceux qui n’ont pas approché les hommes sont de vraies bêtes et ne savent rien. Ils croient que la couleur de notre peau vient d’une maladie et ils nous tiennent pour inférieurs à eux, tandis que cette particularité est au contraire un signe de royauté ; vous voyez que ce sont de vraies brutes.

J’admirais la sagesse et le savoir de mon nouvel ami, qui avait tant vécu. Je ne pouvais me lasser de l’interroger et il me répondait avec une complaisance inépuisable.

Je traduis aujourd’hui en paroles ce qu’il tâchait de me faire comprendre alors en le traduisant lui-même dans le langage très borné des éléphants ; il lui fallait recommencer maintes fois les explications et il ne s’impatientait nullement de mon ignorance, lui qui depuis longtemps comprenait la langue des hommes.

— Attention ! me dit-il tout à coup, en entendant une lointaine musique, voici les Talapoins qui viennent vous bénir.

Il s’efforça de me faire entendre ce que c’était que les Talapoins ; j’eus l’air de comprendre, par politesse, mais en réalité je n’avais rien compris, sinon qu’il s’agissait d’un honneur nouveau qu’on allait me rendre.

Précédés de nos officiers et de nos esclaves, trois hommes, très différents des autres, s’avancèrent au son de la musique.

Ils avaient la tête rasée, les oreilles saillantes et portaient de longues robes jaunes à larges manches. En entrant, ils ne se prosternèrent pas, ce qui, je l’avoue, me choqua un peu.

Le plus vieux marchait au milieu ; il s’arrêta devant moi et commença à parler d’une voix singulière, haute et monotone ; puis, sans se taire, il prit de la main d’un de ses compagnons une houppe à manche d’ivoire, tandis que l’autre lui tendait un bassin plein d’eau. Il trempa la houppe dans l’eau et se mit à m’asperger d’une façon qui m’agaça beaucoup ; je recevais des gouttes d’eau dans les yeux, sur les oreilles, et comme cela durait un peu trop, à mon idée, j’arrachai vivement cette houppe de la main du Talapoin et, l’imbibant bien d’eau, je la secouai sur eux trois, leur rendant ainsi ce qu’ils m’avaient fait. Ils se sauvèrent en riant et en s’essuyant la figure avec leurs manches, et moi je poussai un long cri pour proclamer ma victoire et mon contentement. Cependant, Prince-Formidable n’approuva pas ma conduite. Il trouva que j’avais manqué de dignité.

Peu après, on vint nous chercher pour nous conduire au bain. Un esclave marchait devant nous en frappant des cymbales pour nous faire faire place, et d’autres élevaient au-dessus de nos têtes de magnifiques parasols.

Dans notre parc même, s’étendait un beau lac et on m’y laissa plonger, nager, barboter cette fois autant que je voulus. La journée, terminée par un repas aussi copieux que délicat, me parut extrêmement agréable.

Il en fut ainsi chaque jour, moins les Talapoins qui ne revinrent pas. Une seule heure était un peu pénible, celle où je prenais ma leçon. C’était le soir avant le coucher. L’homme qui s’était le premier assis sur mon cou, restait mon gardien principal, mon mahout, et il devait m’instruire, m’apprendre à connaître les ordres indispensables, à comprendre certains mots : en avant, en arrière, à genoux, relève-toi, à droite, à gauche, halte, plus vite, doucement, c’est bien, c’est mal, assez, encore, saluez le roi, etc.

Prince-Formidable m’aidait beaucoup en me traduisant les ordres en langage d’éléphant et je sus bientôt tout ce qu’il fallait savoir.

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi, fort agréables, mais assez monotones et je n’ai pas grand’chose à en dire.

Prince-Formidable mourut la seconde année après mon arrivée. On lui fit des funérailles royales et toute la cour prit le deuil. Je restai seul quelque temps, puis d’autres éléphants blancs furent amenés. Mais les nouveaux venus, qui ne savaient rien et avaient un caractère ombrageux et rebelle, m’inspirèrent peu d’intérêt.




Chapitre V


LA DOT DE SAPHIR-DU-CIEL


Un jour mon mahout qui, comme tous les mahouts d’ailleurs, avait l’habitude de me faire journellement de longs discours, que j’avais fini par comprendre, se posa devant moi, les bras croisés comme il le faisait quand il voulait être écouté. Je fus tout de suite attentif, car je voyais à son air ému et agité qu’il s’agissait cette fois de quelque chose de grave.

— Roi-Magnanime, me dit-il, devons-nous nous réjouir, ou devons-nous pleurer ? Une vie nouvelle est-elle un bien, ou est-elle un mal ? Faut-il désirer le changement ou faut-il le redouter ? Voilà les questions qui se balancent dans ma tête comme les deux plateaux d’une bascule. Toi qui fus un roi et qui es maintenant un éléphant, si tu pouvais parler, tu me répondrais ; tu saurais me dire si, dans tes nombreuses transformations, le changement t’a causé de la joie ou du regret. Ta sagesse mettrait fin à mon anxiété, peut-être ; car, peut-être aussi, tu n’en sais pas plus long que moi et tu me dirais seulement : Résignons-nous à ce que nous ne pouvons empêcher et attendons pour pleurer ou pour nous réjouir que les événements nous aient été bons ou mauvais. Eh bien ! faisons ainsi, Roi-Magnanime, résignons-nous et attendons. Ce que nous devons attendre, voilà ce que tu ne sais pas et ce que je vais te dire.

Notre grand roi, Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla, Mom, Ka, Phra, Putie, Chow (car je ne peux nommer le roi sans lui donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier ministre lui-même ne le pourrait pas) ; notre grand roi, donc, est père de plusieurs princes et aussi d’une princesse, une jolie princesse déjà grande et en âge de se marier. Eh bien ! voilà, justement on la marie. Le roi, Phra, Putie, Chucka… a accordé la princesse Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c’est ainsi ; sans t’avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à un prince inconnu qui, peut-être, n’aura pas pour Ta Majesté les égards qu’elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble éléphant que je conduis ? Et qu’est Sa Majesté sans moi ? Aussi on me donne avec toi ; je suis un fragment de la dot royale ; nous sommes liés jusqu’à la mort ; nous ne faisons qu’un ; tu iras donc où je te conduirai et où tu iras j’irai. Ô Roi-Magnanime ! devons-nous nous réjouir ou pleurer ?

Je ne le savais vraiment pas, et j’étais très troublé de ce que je venais d’apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui m’ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie ; abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes choses ! de cela on pouvait pleurer ; mais aussi, voir de nouveaux pays, de nouvelles villes, connaître d’autres aventures, de cela, peut-être, fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur était d’attendre, et, pour le moment, de se résigner.




Chapitre VI


LE DÉPART


Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises, avec une pommade parfumée de magnolia et de santal ; on posa sur mon dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le diadème royal. On me mit de gros anneaux d’or aux quatre pieds, et à mes défenses des cercles ornés de pierreries ; à chacune de mes oreilles pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé j’avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j’allais quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui restaient et avec lesquels je commençais à me lier d’amitié. Ils me répondirent par d’éclatants coups de trompe que j’entendis encore longtemps en m’éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon triomphe ; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi. Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était monté dans un houdah d’or ajouré sur un colossal éléphant noir, un géant parmi les éléphants ; à droite et à gauche marchaient le prince et la princesse sur des montures de taille encore plus qu’ordinaire. Le houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la rendaient invisible ; le prince, jeune et beau, avait une physionomie des plus agréables qui m’inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et, derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux, suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière d’honneur, qui à Siam est l’insigne le plus noble, et dont le plus ou moins de richesse fait connaître l’importance du rang de celui qui la possède ; puis, c’étaient les bagages de la princesse : d’innombrables caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient depuis huit jours. C’était maintenant l’adieu du roi et du peuple à sa princesse, la conduite au quai du départ.

On fit une station à la pagode la plus riche de la ville, celle où l’on vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n’a pas sa pareille au monde, car elle est haute de près d’un mètre et épaisse comme le corps d’un homme.

On descendit alors par les rues étroites, traversées de ponts et de canaux, sur la rive du fleuve, le large et beau Meï-Nam. Au loin, on voyait les montagnes d’un bleu foncé sur le ciel lumineux : la chaîne aux Trois-Cents-Pics, le Rameau de Sabab, la colline des Pierres-Précieuses. Mais le spectacle qu’offrait le fleuve, tout couvert d’embarcations pavoisées et ornées de fleurs, était incomparable. Il y avait de grandes jonques dorées et pourpres, avec leur voile, en paille de bambou, déployée comme un éventail, leurs mâts portant des banderoles, et leur avant bombé, figurant une tête géante de poisson, ouvrant de gros yeux fixes ; toutes sortes de barques, des sampans, des radeaux supportant des tentes de soie et qui semblaient des kiosques flottants, tous chargés à sombrer d’une foule joyeuse et bruyante, d’orchestres et de chanteurs qui jouaient et chantaient alternativement.

Des salves d’artillerie, dont le tonnerre n’eût pas égalé le bruit, éclatèrent quand le roi parut, et le peuple poussa une acclamation tellement formidable que je serais mort de peur, si je n’avais pas été déjà habitué à ne m’étonner de rien.

La canonnière qui devait nous emmener dans l’Inde fumait devant un embarcadère magnifiquement décoré. C’était là qu’il fallait se séparer. Le roi et les fiancés descendirent de leurs éléphants. Les Mandarins firent la haie et tout le peuple se tut pour écouter.

Alors le roi, maître sacré des Têtes, Maître sacré des Existences, Possesseur de Tout, Seigneur des Éléphants Blancs, Souverain Très Haut, Infaillible et Infiniment Puissant, fit un discours, tout en mâchant du bétel, qui lui ensanglantait la bouche et l’obligeait à cracher dans un bassin d’argent que tenait un esclave.

Le prince, à genoux devant son royal beau-père, fit un autre discours, moins long que le premier, et en ne mâchant rien. La fiancée pleurait dans ses voiles.

Il fallut s’embarquer, et il y eut un peu de confusion, à cause des nombreuses caisses en bois de tek, et des chevaux que l’on emmenait et que ma présence effrayait beaucoup.

Un long sifflement se fit entendre, les musiques jouèrent, le canon tonna, une oscillation me donna le vertige et le rivage s’éloigna.

Toutes les embarcations nous suivirent d’abord à force de rames et de voiles, mais elles furent bientôt distancées ; le roi se tint debout sur l’embarcadère aussi longtemps qu’il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s’éloigner cette ville où j’avais souffert d’abord, puis où j’avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé contre moi, regardait aussi. À un tournant du fleuve, tout disparut ; alors nos yeux se rencontrèrent ; les siens comme les miens étaient pleins de larmes.

— Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu’on perdit de vue ses rivages ; l’eau se mouvait d’une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l’estomac ; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m’est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fût utile, à Elle… mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.




Chapitre VII


LA LUMIÈRE DU MONDE


Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s’appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n’avait certes pas pour moi les égards auxquels j’étais accoutumé : il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas ; mais il faisait mieux que tout cela : il m’aimait. Le premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna de l’affection et non pas pour ma qualité d’éléphant blanc, beaucoup moins appréciée dans l’Inde qu’à Siam, mais parce qu’il me trouvait intelligent, affable et soumis plus qu’aucun autre de ses éléphants. Il s’occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu’on ne me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C’était encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d’être traité en ami.

Alemguir aurait voulu que sa femme, la princesse Saphir-du-Ciel, ne se servît que de moi comme monture ; mais jamais elle ne voulut consentir à s’installer sur mon dos.

— Ce serait un sacrilège, disait-elle, une grave offense à l’un de mes aïeux.

Elle était persuadée que j’étais un de ses arrière-grands-pères, subissant une métamorphose. Son mari eut beau la railler doucement, il ne parvint pas à la faire céder. Alors, il lui donna un éléphant noir et me garda pour son service.

J’étais fier de porter mon prince aux promenades, aux fêtes, à la chasse au tigre qu’il m’avait enseignée. Ma vie était moins paresseuse qu’à Siam, mais beaucoup plus variée et amusante. Mon mahout, malgré la peine que lui procurait cette existence mouvementée, la trouvait meilleure et plus joyeuse que la vie nonchalante de jadis, et comme d’habitude, il me faisait part de ses sentiments.

On m’enseigna aussi la guerre, car, dans l’année qui suivit celle du mariage d’Alemguir avec Saphir-du-Ciel, de graves inquiétudes vinrent assombrir le bonheur des jeunes époux. Un puissant voisin, le maharajah de Mysore, ne cessait de chercher querelle au prince de Golconde pour des questions de frontières. Alemguir faisait tout le possible pour éviter de rompre la paix, mais le mauvais vouloir de son adversaire était évident et, malgré les efforts conciliants des ambassadeurs, une guerre était imminente.

La princesse avait écrit à son père, le roi de Siam, qui envoya des canons et un petit nombre de soldats, mais l’ennemi était fort et l’angoisse de tous augmentait à chaque heure.

Un jour, les ambassadeurs revinrent, consternés ; les pourparlers étaient rompus, le maharajah de Mysore déclarait la guerre au prince de Golconde.

En grande hâte on termina les préparatifs et, un matin, on me revêtit de mon appareil de combat. Une carapace de corne me couvrait jusqu’au-dessous des genoux ; sur la tête j’avais une calotte de métal et ma face était protégée par une visière de fer avec des trous pour les yeux et une pointe au milieu du front ; ma trompe et ma croupe furent revêtues d’une demi-cuirasse articulée, ayant au milieu une arête saillante, armée de dents, et l’on mit à mes défenses des fourreaux d’acier aigus et tranchants qui les allongeaient et en faisaient des armes terribles.

Ainsi harnaché, mon mahout qui, lui aussi, avait une cuirasse et pesait sur mon cou plus qu’à l’ordinaire, me conduisit au pied de la varangue du palais, du côté de la grande cour d’honneur, dans laquelle tous les chefs de l’armée étaient réunis.

Le prince Alemguir parut sous la varangue, et ses officiers l’acclamèrent en choquant leurs armes.

Il était magnifique dans sa parure guerrière : une tunique de mailles d’or sous une légère cuirasse constellée de pierreries, un bouclier rond qui éblouissait, et un casque damasquiné avec un diamant pour cimier.

Debout, sur la plus haute marche, il harangua les guerriers, mais je ne savais pas encore l’hindoustani et je ne compris pas ce qu’il disait.

Au moment où il descendait pour se mettre en selle, la princesse Saphir-du-Ciel, suivie de toutes ses femmes, s’élança hors du palais et se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.

— Hélas ! criait-elle à travers ses larmes, que vais-je devenir séparée de toi ? Comment supporterai-je les angoisses continuelles de te savoir exposé aux blessures et à la mort ? L’héritier que nous attendions, dans la joie et dans les fêtes, viendra au milieu des pleurs et du désespoir, il naîtra orphelin, peut-être, car, si le père est tué, la mère ne survivra pas !

J’écoutais cela le cœur serré, sous ma carapace, et le prince, très ému, retenait ses larmes. Il fit un effort cependant pour se maîtriser et répondit avec calme :

— Chaque homme se doit à son pays et le prince plus que tout homme. Notre honneur et le salut du peuple sont plus précieux pour nous que notre félicité même. Il nous faut donner l’exemple du courage et de l’abnégation, au lieu de nous laisser amollir par les larmes. Si la guerre m’est cruelle, et si je meurs, tu vivras, ma femme bien-aimée, pour élever notre enfant. Plus tard, nous nous retrouverons et nous serons éternellement heureux dans l’autre vie.

Il s’efforçait doucement de dénouer l’étreinte de ces bras délicats. Le voile léger de Saphir-du-Ciel s’accrochait aux ornements de la cuirasse, il s’y déchira, y laissa un lambeau que le prince recueillit et garda comme un talisman.

Maintenant Alemguir était en selle et c’est moi que, d’une voix haletante de sanglots, la princesse suppliait :

— Iravata, toi qui es fort, toi qui aimes ton maître et qui dois m’aimer, puisque tu as l’âme d’un de mes aïeux, protège le prince, défends-le, ramène-le-moi vivant, car s’il ne revient pas, je mourrai…

En disant ces mots, la princesse devint pâle comme de la neige et tomba évanouie dans les bras de ses suivantes. Je fis le serment dans mon cœur, de défendre mon maître de tous mes efforts, et de ne pas ménager ma vie pour sauver la sienne.

Profitant de l’évanouissement de Saphir-du-Ciel qui la rendait insensible, Alemguir avait donné le signal du départ. On quitta le palais, puis on sortit de Golconde pour rejoindre le gros de l’armée qui campait dans la plaine.

L’artillerie et les éléphants furent placés au centre des bataillons ; les cavaliers à droite et à gauche, et les fantassins devant et derrière.

Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, les timbales grondèrent sourdement, l’armée tout entière poussa une longue clameur et l’on marcha vers l’ennemi.




Chapitre VIII


BATAILLE


Quelle chose terrible qu’une bataille ! terrible et grandiose. Comme cela vous grise et vous étourdit, vous rend féroce, intrépide, indifférent au danger. La musique, le fracas du canon, la fusillade, les cris des combattants. Tout ce tumulte, cette fumée, cette poussière, vous communiquent une fureur particulière, qui fait que vous haïssez des êtres que vous ne voyez même pas, que vous n’avez jamais connu, et qui, sans plus de raison, ont contre vous la même rage mortelle.

Dans les premiers moments, moi qui n’avais jamais tué que des tigres, je frissonnais à l’idée de verser du sang humain ; j’hésitai, j’évitai de porter des coups. Mais soudain, je vis mon maître en danger : un cavalier le visait de tout près. Il n’eut pas le temps de tirer, mes défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du cheval, que j’enlevai en l’air, et dont je jetai le cadavre sanglant, avec celui qu’il portait, au milieu des ennemis.

À partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi ; je perçais, je tranchais, j’éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts, pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent chaussés de sang.

Le prince m’excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu’un soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu’il était déchargé, ne se taisait pas, et son tir était si sûr qu’il ne manquait jamais celui qu’il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir, toujours plein d’ardeur, me poussait toujours plus loin ; il voulait atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne répondait pas.

Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s’occupait qu’à me diriger et, moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la situation, cria d’une voix éperdue :

— En arrière ! … ou c’en est fait de nous !

Mais le prince criait :

— En avant !

Et mon mahout eut beau me labourer l’oreille de son croc, je refusai d’obéir.

— Prince ! prince ! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave, l’armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des ennemis, on nous cerne, nous sommes pris ! … Il est trop tard ! …. trop tard pour fuir ! …

Une balle l’atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou, se cramponna un instant, m’inondant de sang, puis il tomba.

Mort, il était mort !

Je m’arrêtai, consterné, retournant le corps doucement du bout de ma trompe ; il ne bougeait plus, ne respirait plus ; c’était fini. Mon pauvre mahout avait rendu le dernier soupir, si vite, presque sans souffrir.

Voilà donc ce qu’avait été pour lui la destinée !

Je le revoyais là-bas, à Bangok, me parlant gravement : « Devons-nous nous réjouir ou pleurer ? … » Hélas ! il était mort ; il n’avait plus ni larmes, ni joies ! …

Mais autour de moi éclataient des cris de triomphe. Mon maître luttait encore.

— Prenez-le vivant ! criait du haut de son éléphant le maharajah. Il faut qu’il meure de la main du bourreau.

Je voulais m’élancer encore, mais je m’enchevêtrai les pieds dans des nœuds coulants qu’on m’avait lancés et que mes mouvements furieux pour me dégager serrèrent davantage. C’en était fait. J’étais pris, et mon maître avec moi.

Pauvre princesse Saphir-du-Ciel, qui, dans le palais désolé, se lamentait et pleurait, souffrant de l’angoisse, mille fois plus que nous du malheur ! C’était donc aussi, pour elle, la destinée ! J’entendais encore sa douce voix, me suppliant, m’adjurant de lui ramener l’époux bien-aimé. Et voilà ! Nous étions vaincus, prisonniers, et on lisait au prince enchaîné la sentence qui le condamnait à mourir, d’une mort honteuse, à l’aube du lendemain.

Moi, j’étais une valeur, je faisais partie du butin ; on n’en voulait pas à ma vie. Mais j’avais été si terrible dans le combat qu’on n’osait m’approcher.

Je réfléchissais de toute la puissance de mon faible esprit et je jugeai qu’il fallait paraître me soumettre. Je commençais à sentir la cuisson de mes blessures et la fatigue du combat ; mon lourd harnais de guerre me lassait beaucoup.

Je me mis à pousser des gémissements plaintifs, comme pour implorer l’assistance de ceux qui faisaient cercle autour de moi. L’un d’eux, me voyant si calme, osa s’approcher. Je redoublai ma plainte, en la faisant très douce.

— Il doit être blessé, dit l’homme, il faut le panser afin qu’il guérisse, car c’est une bête d’un très grand prix.

Tous s’approchèrent. On défit ma carapace ; on enleva toutes les pièces de l’armure et j’y aidai de mon mieux. Quand ce fut fini, je me couchai sur le sol, comme accablé.

J’avais beaucoup de blessures, une seule un peu profonde, au défaut de l’épaule.

On fît venir un médecin qui me pansa. Pendant ce temps, je songeais à mon maître, qui peut-être était blessé, lui aussi, et que l’on ne secourait pas. Je n’avais pas cessé de le suivre de l’œil, sans en avoir l’air, pendant la comédie que j’avais jouée ; j’avais vu qu’on l’avait traîné dans une tente misérable, qu’on l’avait attaché à un poteau, et que des soldats, l’arme au poing, le gardaient. Le chagrin me serrait le cœur, et les gémissements que je poussais étaient sincères, mais mes blessures ne les causaient pas. Pourtant je feignis l’indifférence pour mon maître ; je paraissais ne songer qu’à moi et je sus remercier si bien le chirurgien, de ses soins, qu’il fut touché et ordonna qu’on me retirât les nœuds coulants qui me meurtrissaient les jambes.

— Cet éléphant est d’une douceur remarquable, dit-il ; donnez-lui à manger et à boire, car il paraît très las et très faible, c’est sans doute à cause du sang qu’il a perdu, et il faut le réconforter.

Il s’éloigna pour aller panser d’autres blessures.

On m’apporta bientôt une bonne provision de fourrage, des légumes, du riz et de l’eau fraîche dans un grand bassin. Je pensais au prince Alemguir qui, peut-être, souffrait de la soif, et mon gosier se serra.

Cependant, nous sommes esclaves de notre énorme appétit ; la faim nous dompte et nous affaiblit très promptement ; il fallait donc manger, pour être fort et prêt à tout. Je le fis de l’air nonchalant et dégoûté d’un malade, sans me relever du sol. Alors, ne redoutant rien de moi, on me mit au pied une légère entrave, reliée à un pieu, et on me laissa.




Chapitre IX


L’ÉVASION


La nuit venait ; des lumières piquaient de points rouges toute l’étendue du camp ; des fumées montaient, droites dans l’air tranquille ; je voyais autour des marmites des hommes accroupis, noirs sur la clarté, puis il y eut des danses, des chants et des musiques ; on célébrait la victoire en buvant, en criant, en se disputant ; on simula même des luttes corps à corps qui s’envenimèrent si bien que le sang coula. Puis, peu à peu, le silence se fit, tout s’éteignit ; un lourd sommeil pesa sur ce soir de bataille.

Alors je me dressai sur mes pieds.

Il n’y avait pas de lune, seules les grandes étoiles palpitaient au ciel. J’écoutai ; je regardai dans la demi-obscurité. Les tentes formaient des monticules sombres, qui ondulaient à perte de vue. Aucun bruit, sauf le cri intermittent de lointaines sentinelles qu’on ne voyait pas. Devant la tente où mon maître était enchaîné, deux soldats en tuniques blanches, le fusil à l’épaule, marchaient lentement. Je distinguais parfaitement leurs longues robes claires et leur turban de mousseline. Par moments, le canon de leur fusil brillait, reflétant une étoile.

Tuer ces deux hommes, délivrer mon maître, fuir avec lui, est-ce que cela était possible ?

Les sentinelles se promenaient lentement autour de la tente du prisonnier, marchant en sens inverse l’une de l’autre, de façon qu’elles voyaient à la fois de tous les côtés.

Comment les atteindre, sans qu’elles puissent donner l’éveil ?

Immobile dans la nuit, je les suivais de l’œil, cherchant à bien comprendre leurs mouvements, les positions diverses qu’elles occupaient dans leur va-et-vient. Je remarquai qu’au moment où l’un des soldats rencontrait et croisait mon compagnon, il me tournait le dos, puis disparaissait derrière la tente et, qu’aussitôt, l’autre soldat, décrivant le cercle, me présentait aussi le dos. Un instant très court s’écoulait avant que le premier, me faisant face alors, reparût.

Je ne pouvais atteindre les geôliers tous les deux d’un seul coup, et si l’un me voyait attaquer l’autre, il avait le temps de donner l’alarme et d’éveiller tout le camp. C’était donc pendant cet instant si bref qu’il fallait agir.

Une vingtaine de pas me séparaient de la tente et cela augmentait la difficulté de l’entreprise en raccourcissant encore l’instant où j’étais invisible ; il fallait la tenter cependant.

J’essayai de défaire l’entrave de mon pied. Je ne pus y réussir ; mais, d’une secousse, j’arrachai le pieu qui me retenait. J’étais libre.

Choisissant le moment favorable, je fis quelques pas vers la tente ; puis j’attendis un autre tour des soldats pour en faire encore quelques autres. Je gardai l’attitude d’un éléphant endormi et ils ne remarquèrent pas, dans l’obscurité, que je m’étais rapproché.

Il était temps. Il fallait agir : au prochain tour, pensais-je.

Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d’attendre encore. Ma seule peur était de ne pas réussir et j’avais aussi un peu d’angoisse à l’idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les hommes ne m’avaient-ils pas donné l’exemple de la férocité ? et, pour délivrer mon maître, j’aurais sacrifié, sans remords, toute l’armée ennemie.

Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême que je ménageai tous mes mouvements.

Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu’il y ait eu d’autre bruit que le craquement de ses os broyés. J’avais déjà rejeté son cadavre, quand l’autre se trouva en face de moi.

Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un bond en arrière, un bond si peu mesuré qu’il le fit tomber sur le dos. Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s’abattant sur lui en fit une boue sanglante.

Je respirai longuement ; puis je prêtai l’oreille : dans le lointain, toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux limites du camp dont nous occupions le centre ; on allait les relever bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince ; il n’y avait pas un instant à perdre.

Pourtant je n’osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince ? accablé de fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie perdues ? Je ne savais vraiment que faire, et l’épouvante de voir les minutes s’écouler me faisait courir un frisson sur la peau.

Tout à coup, il me vint une idée. J’arrachai d’un côté tous les pieux qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute une moitié, en la rejetant sur l’autre, comme eût pu le faire un vent de tempête. L’abri était enlevé de cette façon. Le prince m’apparut, assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.

Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette sur le ciel étoilé.

— Iravata ! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère !

Les larmes me venaient ; mais il ne s’agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n’était rien pour moi. D’un seul coup elles furent brisées ; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.

— Que fais-tu ? Comment es-tu libre ? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.

Tout à coup il comprit, se dressa debout.

— Mais tu me délivres ! dit-il, tu veux me sauver.

Je fis signe que c’était cela, et qu’il fallait se hâter.

Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j’avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l’entrave ; puis je l’aidai à se hisser sur mon cou.

Ah ! quel plaisir j’avais à le sentir là ! mais nous étions loin d’être hors de danger.

Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.

Sortant de l’obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d’une centaine de pas, il était impossible de percer l’obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées ; et le prince jugea qu’il valait mieux se glisser entre les tentes dans l’enchevêtrement des ombres.

Nous avons l’avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des panthères ou des chats. Tout un troupeau d’éléphants en voyage, s’il redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne pas froisser une feuille. L’oreille la plus fine ne percevrait pas le bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines, dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.

Il serait donc juste de dire : léger comme un éléphant, mais je pense que cette idée ne vient à personne.

Cette particularité explique comment je pus circuler entre ces milliers de tentes, y voyant mal, ayant pour passer, le plus souvent, bien juste la largeur de mon corps, sans rien accrocher, sans rien renverser, sans qu’aucun bruit pût dénoncer notre présence.

Nous étions à la limite du camp, maintenant, et le plus difficile était de la franchir, car elle avait été rapidement fortifiée par des retranchements et des fossés. Mais ce travail hâtif était médiocre et peu solide.

Le prince se pencha tout près de mon oreille et me dit :

— Essaye de renverser le mur de terre dans le fossé de façon à le combler, tout en ouvrant une brèche.

C’était compris. Je me mis à l’œuvre. La terre, encore molle, cédait facilement ; mais je ne pouvais éviter un choc sourd quand elle tombait dans le fossé. Le bruit était bien faible, bien étouffé, et cependant il me semblait formidable.

Enfin la brèche était faite ! Je passai, puis, m’enfonçant dans la boue du fossé, je parvins à remonter sur l’autre bord.

Nous étions hors du camp et j’allongeai le pas avec allégresse.

Mais un cri retentit, un cri d’alarme. On nous avait vus dans l’espace découvert que je franchissais à toute vitesse. « Attention, mon maître ! » Je le saisis, je le couchai en travers sur mes défenses, le soutenant avec ma trompe, sans ralentir ma course. Mon oreille très subtile avait perçu le bruit de fusils qu’on armait. On allait tirer sur nous ; mais le prince, protégé par toute la masse de mon corps, ne risquait rien.

Une lueur brusque cingla l’obscurité ; de multiples crépitements éclatèrent, et je reçus une poignée de balles sur la croupe. Elles y rebondirent ; d’ailleurs ces petites billes de plomb n’étaient pas capables d’attaquer la rude peau d’un éléphant. Elles me piquèrent seulement comme des pointes rougies au feu. Une seconde décharge ne m’atteignit pas si ce n’est une balle qui, frôlant mon oreille, l’échancra d’un petit morceau.

Je courais plus vite, voulant atteindre un taillis qui du moins nous mettrait à l’abri des balles.

Au moment où je l’atteignais, j’entendis derrière nous le choc sourd des chevaux qui galopaient.

— Nous sommes poursuivis, dit Alemguir. Il avait repris sa place sur mon cou. Je me jetai au plus épais du fourré, faisant une trouée à l’aide de mes défenses, écrasant les branchages sous mes pieds. Mais cela nous retardait, dénonçait nos traces, laissait un chemin ouvert à nos ennemis. Impossible d’éviter ce danger, et l’inquiétude me donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de sang-froid, me parlait doucement.

— Calme-toi, disait-il, rien n’est désespéré ; tu sais combien les chevaux ont peur de toi ; s’ils nous atteignent, tu n’auras qu’à te retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.

Mais, sans pouvoir l’exprimer, je pensai :

— Les balles pourraient atteindre mon cher prince.

Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui vient si tôt en été, commençait à poindre.

Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la galopade des chevaux.

— N’est-ce pas un torrent ? dit Alemguir. Si nous pouvions l’atteindre et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions sauvés.

Je dressai ma trompe, humant l’air pour m’orienter, et je changeai de direction.

Le taillis s’éclaircissait ; j’avançais plus aisément entre de jeunes arbres et des roseaux que j’écrasais sous mes pieds, et nous fûmes bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d’une gorge.

L’eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige, s’était creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre deux murailles.

— Hélas ! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous perdre ! Il est impossible de descendre dans cette rivière.

À mon avis, c’était difficile mais non impossible, et comme réfléchir perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à gauche, de façon à former une sorte d’escalier ; mais quand je crus que je pouvais m’y risquer, la terre s’éboula et, glissant sur la boue gluante, j’entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais, avec un pouf formidable qui fit rejaillir l’eau à une hauteur extraordinaire.

Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n’avait aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j’étais cependant un peu abasourdi.

Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire ; il courait pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de l’eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.

Tout à coup il tourna la tête.

— Voici nos ennemis ! dit-il.

Les cavaliers, suivant la trouée que j’avais faite dans le taillis, venaient de déboucher sur la berge ; ils nous aperçurent et, suivant la rive, se lancèrent de notre côté.

Le prince ne les quittait pas des yeux.

— Ils ajustent, me cria-t-il ; pousse ton cri de guerre.

Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu’il me fût possible ; il était assez réussi ; et les échos se le rejetèrent à n’en plus finir. L’effet que mon maître voulait produire ne manqua pas ; les chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et toute la charge des fusils s’éparpilla sans nous atteindre.

— Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir ; plusieurs cavaliers sont désarçonnés et les autres ont beaucoup de peine à se faire obéir de leurs montures.

Je tournais le dos et ne pouvais rien voir, mais j’étais bien heureux de ce que j’entendais là. Le courant nous emportait toujours, et il n’y avait pas moyen d’aborder sur l’autre rive qui présentait toujours une muraille à pic, tandis que du côté de nos ennemis le terrain, de plus en plus, s’abaissait.

Les soldats de Mysore étaient parvenus à dompter leurs chevaux, et ils gagnaient sur nous rapidement ; mais c’était un autre danger qui m’inquiétait tout à coup : je sentais l’eau m’emporter avec une rapidité croissante, inexplicable, comme attirée vers un gouffre. Je me mis, par de vigoureux coups de pieds, à lutter contre le courant, à essayer de rebrousser chemin, mais je ne retardai que de bien peu la course qui devenait vertigineuse. Le prince partageait mon angoisse.

— Aide-moi, dit-il ; debout sur ton cou, je pourrai voir ce qui nous menace.

Je tendis ma trompe par-dessus mon front, et il s’y appuya pour se tenir debout.

— N’hésite pas, cria-t-il aussitôt d’une voix qui tremblait. Jette-toi sur le rivage où sont nos ennemis, la rivière tombe dans un abîme en une cataracte épouvantable.

De toutes mes forces je nageai vers le bord ; mais une force supérieure à la mienne me tirait vers la chute, dont nous n’étions plus déjà qu’à une centaine de mètres.

— Courage ! courage ! cria mon maître qui haletait.

Je fis un effort désespéré, tendant tous mes muscles, mettant en jeu toute la vigueur dont j’étais doué. Mais j’étais à bout d’haleine, étourdi par le grondement terrible et si proche de la cataracte, et ce tourbillonnement de l’eau qui brouillait la vue.

Je croyais bien que tout espoir était perdu et j’allais m’abandonner, quand je sentis le fond sous mon pied ! Cela ranima mon énergie ; en deux poussées je fus à quelques mètres du bord, debout sur un fond de roches solides, les flancs secoués par un essoufflement cruel.

Le prince, dont je sentais encore les membres trembler, me flattait de la main, me disant de douces paroles. L’eau, en courant, écumait contre mes jambes massives, comme sur les piles d’un pont ; mais elle ne pouvait plus m’emporter. Les soldats, avec des cris de joie, accouraient, nous visant tout à leur aise.

— Fonds sur eux ! ordonna mon maître.

Je fis retentir le tonnerre de ma voix et je m’élançai hors de l’eau, la trompe haute. Les chevaux reprirent peur, bondissant, secouant le mors ; plusieurs tournèrent bride, s’enfuirent ventre à terre. Le chef, cependant, s’acharnait ; maîtrisant des éperons sa monture plus docile, il tira. La balle passa si près de la tête l’Alemguir qu’elle lui brûla les cheveux. Alors, transporté de fureur, je courus sur le soldat, et, l’ayant rejoint, je l’empoignai avec ma trompe et l’arrachai de sa selle.

Au cri qu’il poussa, au lieu de chercher à le secourir, ceux de ses compagnons qui tenaient encore, prirent la fuite. Pendant ce temps, je balançai le vaincu comme un trophée, puis je le lançai au milieu de la rivière où il tomba avec un pouf presque aussi fort que le mien de tout à l’heure. Le misérable se débattit un instant, puis fut emporté, précipité avec la cataracte.




Chapitre X


GANÉÇA


Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que nous avions endurées.

Le prince était descendu ; debout devant moi, il me regardait avec reconnaissance.

— Sans toi, me dit-il, à l’heure qu’il est, ma tête roulerait dans le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui s’écoulaient, et, pour n’en pas distraire une seule, je ne t’ai remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le soleil qui flamboie, je veux t’exprimer les sentiments que m’inspirent ton dévouement et ton héroïsme. Ô Iravata ! sans toi, Saphir-du-Ciel, dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort ; sans toi, je ne verrais pas l’enfant qui doit naître ; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé ; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c’est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux ! Ah ! la princesse de Siam a raison, c’est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J’étais confus de tant d’éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j’avais une âme, c’était tout simplement une bonne âme d’éléphant, toute pleine d’affection pour celui qui m’avait le premier traité en ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d’un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée : mouvements d’oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j’exprimai ma satisfaction.

— Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore ; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s’éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d’étincelles et d’irisations.

C’était donc là le saut que nous avions manqué de faire ! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le parait. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place ; mais il n’en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l’autre côté, dans une prairie, couverte d’herbes fraîches et touffues, mon maître m’ordonna de manger.

— Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n’ai rien pris.

Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim ! Je continuai d’avancer comme si je n’avais pas compris.

— Je t’entends bien, Iravata, dit le prince ; tu veux te priver parce que je suis à jeun ; mais il ne le faut pas ; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac ; celui de l’homme est plus patient.

J’étais torturé surtout par la soif d’ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.

— Mange ; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J’arrachai par-ci par-là quelques brassées d’herbes, mais sans consentir à m’arrêter. Je cherchai des yeux si je n’apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.

— Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina ; on m’a dépouillé de tout, on ne m’a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n’ai réussi à sauver que mon sceau royal, l’idée m’étant venue, au moment où l’on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture ; il faut donc patienter jusqu’à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison ; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin ; mais j’avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu’aucun lieu habité n’apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s’était couvert la tête pour s’abriter des rayons brûlants de midi ; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la forme d’une ruche.

— C’est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage au dieu qu’elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à l’ombre du bosquet.

Quelle surprise, lorsque je fus devant l’ouverture de l’édicule sacré ! le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours, était un homme avec une tête d’éléphant.

— Ganéça, le dieu de la Sagesse ! s’écria le prince, le hasard seul ne m’a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu’à tous, je dois rendre des actions de grâce !

Il s’était agenouillé au pied de l’autel et, à demi-voix, priait.

Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et peu profonde, j’examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d’homme, portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe sur sa main droite. Je voyais le dessus de l’autel que mon maître prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. Ô joie ! il y avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits variés, plus que la nourriture d’un homme pendant trois jours.

Ma trompe atteignait l’autel. Dès que le prince eut achevé sa prière, je posai successivement plats et corbeilles devant lui.

— Les offrandes ! s’écria-t-il ; certes je n’aurais pas osé les prendre, malgré mon extrême besoin ; mais, offertes par toi, je ne peux pas les refuser ; il me semble que le dieu lui-même me les donne… Et peut-être es-tu Ganéça.

Je n’étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait : mon maître mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil percevait dans l’air.

C’était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s’il est possible qu’il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le dieu des éléphants.




Chapitre XI


ON NOUS PREND POUR DES VOLEURS


Nous étions à Beejapour depuis plusieurs mois, le prince Alemguir et moi, et beaucoup d’aventures nous étaient arrivées dans cette ville, la première rencontrée sur notre route à peu de distance de la chapelle de Ganéça.

Les maîtres actuels de l’Hindoustan, les Anglais, étaient en nombre à Beejapour, où un gouverneur résidait. Nous étions donc là hors des atteintes du maharajah de Mysore, lui-même soumis aux conquérants anglais, et ne régnant qu’en leur payant un tribut ; mais d’autres dangers nous menaçaient : mon maître, tout d’abord, fut pris pour un voleur !

En le voyant presque nu, hâve, dépouillé de tout, les chevilles et les poignets gardant la meurtrissure de chaînes, on ne crut rien de ce qu’il affirmait. On le soupçonnait de s’être échappé d’une prison, et ce qu’on l’accusait d’avoir volé, c’était moi-même.

Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui ; mais quand on essaya de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moineaux :

Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu’il était possible que l’inconnu fût bien le propriétaire de l’éléphant, mais qu’il fallait venir s’expliquer devant le commissaire, qui jugerait.

Je couchai mon maître sur mes défenses comme j’avais fait une fois déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand ébahissement de la foule, je suivis les agents.

Le commissaire, malgré l’évidence, nous fit subir plusieurs épreuves, pour s’assurer que le fugitif était bien mon possesseur ; mais il conclut que cela ne l’empêchait pas d’être un personnage dangereux, un espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu’il fallait le garder en prison.

Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur de Beejapour, avec lequel il s’expliquerait ; mais le gouverneur était à la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.

Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l’idée que Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d’inquiétude, n’eût torturé son cœur. La retraite de l’armée avait dû lui apprendre la défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.

Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit qu’il s’entendrait avec lui.

Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise.

Après qu’Alemguir lui eut dit qui il était, lui eut montré son sceau royal et conté ses revers et ses aventures, le gouverneur exprima tous ses regrets des ennuis que ses subalternes, par excès de zèle, lui avaient causé en son absence, et il invita le prince à venir habiter chez lui, à Jasmin-Cottage, aux environs de la ville.

Mon maître le suppliait de lui fournir les moyens de retourner à Golconde, où son absence pouvait causer de grands malheurs ; mais sir Percy Murray, malgré toute sa courtoisie, ne pouvait, à ce qu’il affirmait, laisser un inconnu s’éloigner sans être assuré de son identité ; il serait blâmé en haut lieu et risquerait d’être destitué, disait-il. Mais il pria le prince d’écrire à sa femme et de lui dire d’envoyer à Beejapour plusieurs notables personnages de Golconde et un témoin anglais, si cela était possible, pour venir reconnaître le prince, et, qu’aussitôt la preuve faite qu’il était bien celui qu’il disait être, on lui rendrait la liberté.

Pendant le voyage des envoyés, le gouvernement de Beejapour fit tous ses efforts pour rendre au prince la vie agréable. Son hospitalité était des plus cordiales, sa nombreuse famille, pleine de gaieté et d’entrain ; on donna des fêtes champêtres, des soirées, des bals, et mon maître fut sinon distrait, du moins très intéressé par les mœurs, nouvelles pour lui, de la société anglaise.

Enfin, les messagers revinrent avec une lettre de Saphir-du-Ciel, et accompagnés de l’oncle du prince et de plusieurs amis, qui pleurèrent de joie en revoyant mon maître, sur lequel ils avaient pleuré de chagrin.

Alemguir, me traitant toujours en ami, vint me lire la lettre de la princesse et m’annoncer que nous partions le lendemain.

— S’il était possible de te faire voyager en chemin de fer, ajouta-t-il, nous arriverions le soir même ; mais cela serait difficile et te déplairait peut-être.

Pourvu que ce ne fût pas sur mer, j’étais disposé à voyager de n’importe quelle façon. Je fis comprendre à mon maître que j’irais volontiers en chemin de fer, et cela fut décidé.

On m’installa dans un grand wagon découvert que l’on abrita sous une tente et que l’on tapissa d’une épaisse litière. Puis, à l’aide d’un plancher en pente douce, on m’y fit monter.

Il paraît que l’on n’avait jamais vu un éléphant prendre le chemin de fer, car il y eut beaucoup de badauds sur le quai de la gare, venus pour assister à mon embarquement.

Le prince me recommanda de me coucher, afin d’être moins secoué, et, après avoir fait ses adieux au gouverneur, qui l’avait accompagné avec plusieurs officiers anglais, il monta dans son compartiment et l’on ferma les portières.

Des coups de sifflet vibrèrent, et le train se mit en marche. N’ayant pas l’habitude d’aller en voiture, le mouvement me causa un peu de vertige ; mais cela n’était rien à côté des abominables souvenirs de la traversée de Siam à Ceylan, et l’idée d’arriver avant la nuit me remplissait de joie. Aussi je pris mon mal en patience quand, augmentant de vitesse, le train nous emporta à toute vapeur vers Golconde.




Chapitre XII


PARVATI


Pendant notre absence, une petite princesse était née au palais de Golconde. Alemguir, tout joyeux, vint me la montrer dans les dentelles de ses langes.

Qu’elle était mignonne, jolie, fragile et toute pareille à une fleur ! Sa petite main secouait un hochet d’or et elle avait autour du cou un rang de grosses perles qui semblaient des gouttes de lait figées.

On l’avait appelée Parvati, le nom d’une déesse.

Comme j’étais ému en la regardant ! comme mon cœur battait ! mais je ne savais exprimer ce que j’éprouvais qu’en me balançant gauchement d’un pied sur l’autre.

Saphir-du-Ciel avait failli mourir, aussi lui avait-on caché les revers de l’armée et la captivité du prince. Elle avait appris en même temps les dangers courus et la délivrance ; l’espoir de revoir bientôt son époux avait hâté sa guérison.

Dès qu’elle sut la part que j’avais prise à l’évasion, elle vint solennellement me remercier. À ma grande confusion, elle s’agenouilla devant moi, me rendit hommage, comme on faisait à Siam. Puis elle déclara que, puisque mon pauvre mahout était mort à la bataille, je n’aurais plus que des serviteurs, m’étant montré d’intelligence trop supérieure pour avoir besoin d’être dirigé, et qu’elle entendait que je fusse laissé absolument libre dans le parc, les domaines et même dans la ville et la campagne, s’il me plaisait d’aller me promener seul.

Alors commença pour moi une vie charmante. Il me sembla qu’on m’avait élevé à la dignité d’être humain, et le sentiment de responsabilité que ce nouvel état m’inspira fit que je m’appliquai à ne jamais causer de désordre et à rester digne de la confiance que l’on me témoignait. Mais quel plaisir j’avais à gagner la campagne, puis la forêt, à courir librement sous les frondaisons, en écrasant les broussailles, en arrachant de jeunes arbres, comme autrefois, sans contraindre mes mouvements, ainsi que je devais le faire dans un milieu qui, le plus souvent, n’était pas à ma taille. J’usais là un peu de ma force perdue et cela m’apaisait et me délassait de la façon la plus agréable.

Mais, après quelques heures, je sentais combien la solitude d’autrefois me serait impossible à supporter, comme j’étais supérieur à moi-même et loin de la vie sauvage. Une inquiétude me prenait de mes maîtres, de mes amis plutôt ; une peur d’être perdu, abandonné, de ne plus retrouver la route, je me hâtais alors vers la ville, calmé dès que j’apercevais les murs de Golconde, ses dômes couleur de neige, ses fins minarets dépassant les bouquets de palmiers.

Une fois les murs franchis, je flânais dans les rues, traversant les bazars où je savais que chacun s’empressait de m’offrir quelque friandise ; puis je rentrais au palais et mon premier soin était de chercher la petite Parvati : je la trouvais au milieu de ses nourrices et de ses servantes, dans les bosquets de jasmins et de roses ; alors je la contemplais de loin avec une admiration et un bonheur extraordinaires.

Je la vis ainsi lentement s’épanouir de jour en jour et de mois en mois ; bientôt elle se roula sur la mousse fleurie, marcha comme un jeune animal, puis se mit debout, essaya ses premiers pas entre des bras tendus.




Chapitre XIII


MA PRINCESSE


Un jour — ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes souvenirs — la petite princesse avait déjà plus d’un an, elle marchait et sautait on ne peut mieux. C’était à peu de distance d’un joli lac, bordé de lotus de toutes les couleurs ; sur des tapis, à l’ombre des arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.

Je la suivais des yeux, m’intéressant à sa chasse.

Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient plus loin ; elle, se dépitait, s’acharnait à la poursuite, refaisait les mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait une fleur envolée.

À mon idée, la petite princesse s’écartait trop, se rapprochait imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas ? Je jetai un regard sur les femmes. Deux d’entre elles jouaient aux échecs ; toutes les autres, penchées vers l’échiquier, suivaient attentivement la partie, la discutaient avec volubilité ; elles étaient complètement absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu’elles étaient chargées de garder.

Tremblant de colère, j’allais courir à elles et renverser leur échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l’eau et qui continuait à avancer. Le papillon s’était posé sur un lotus.

J’étais immobilisé par l’angoisse, mais elle ne fut pas longue : la petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu’un cri eût attiré l’attention.

En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu des nénuphars et des lotus. Je fouillai l’eau avec ma trompe, dans l’enchevêtrement des tiges.

Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques secondes qui s’écoulèrent me parurent longues, horriblement.

Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants, tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements ! Il était bien temps, vraiment, et cela servait beaucoup ! J’aurais voulu les jeter toutes dans le lac.

Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l’enlevai, inanimée, comme morte, noire de vase et toute ruisselante.

Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute ; mais je voulais, moi, qu’elle fût connue, et, sans me soucier de leurs clameurs, je me mis à courir vers le palais.

C’était jour de réception ; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J’entrai sans hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères, j’allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l’enfant toute souillée de boue, sans souffle et sans mouvement.

Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe ; mais elle reconnut Parvati.

— Ma fille ! cria-t-elle, et dans quel état ! morte peut-être !

Un médecin, qui était présent, s’avança.

— Rassurez-vous, Majesté, dit-il ce n’est rien : une syncope.

Il prit l’enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres ; tout le monde s’empressa pour secourir la petite princesse.

Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles expliquaient l’événement, toutes à la fois, avec des protestations, des serments, des pleurs. C’était incompréhensible.

— Taisez-vous, dit la reine ; ne répondez qu’à mes questions !

Et elle interrogea une des femmes.

— La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en sanglotant.

Une négresse ajouta :

— C’est l’éléphant blanc qui l’y a jetée.

Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins qu’elle tomba par terre, muette pour longtemps.

— Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient emprisonnées ! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l’instant je ne veux m’occuper que de ma fille.

Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu’on emportait la négresse sur un brancard.

Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d’or, fut remise par le médecin sur les genoux de la reine.

La mignonne semblait toute surprise d’être là, ne se souvenant de rien ; elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis, intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son visage en regardant en dessous.

Elle n’était pas morte, pas même malade !

Quelle joie ! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n’ayant pas d’autres moyens d’exprimer mon contentement.

— Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main, nous saurons ce qui s’est passé, et tu nous aideras à le découvrir. Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier ! peut-être te dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux !

C’était vrai, cela ; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie ! Si par malheur j’avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader dans la forêt, ou au bain ; ou occupé à manger, ou simplement distrait et regardant ailleurs, c’est une petite morte qu’on eût retirée de l’eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la ville.

La rumeur du palais avait attiré l’attention du roi, et on n’avait pas pu lui cacher l’accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout ému ; mais Parvati s’élança vers lui en riant, tout à fait remise et s’amusant de ce grand voile d’or, qu’une princesse avait prêté et qui traînait derrière elle en faisant du bruit.

Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails sur l’événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que l’enquête eût lieu tout de suite.

— Iravata, me dit-il, conduis-nous à l’endroit où le malheur a eu lieu.

J’obéis à l’instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les assistants me suivirent extrêmement intéressés.

Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l’échiquier, encore chargé des pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n’expliquait rien. Quel était le coupable ? Qui fallait-il punir ?

Les femmes furent amenées et on les interrogea. Mais elles continuèrent à mentir, répondant confusément, m’accusant toujours.

— Il a passé comme un ouragan, nous faisant grand’peur ; la princesse était devant lui, il l’a poussée dans l’eau.

— Et ensuite, demanda le roi, qui l’a retirée du lac ?

— C’est nous, c’est nous, dirent-elles, mais l’éléphant nous l’a arrachée et s’est enfui en l’emportant.

Le prince me regarda. Je lui fis signe que ce n’était pas cela.

— Qu’on les fouette, cria-t-il, jusqu’à ce qu’elles avouent la vérité.

Ce fut alors un concert de hurlements, qui redoubla d’acuité quand des esclaves parurent, armés de doubles lanières de cuir.

Le roi fit un signe. Les esclaves empoignèrent chacun une femme, la jetèrent à genoux et leur cinglèrent les reins d’un coup de lanières. Ce fut assez pour leur délier la langue ; c’était à qui parlerait, raconterait l’histoire, la vraie.

— J’écoute, dit le roi, et il désigna celle qui devait parler.

— Faites-nous grâce, ô roi très magnanime ! dit-elle ; nous sommes coupables. Voilà ce qui s’est passé : Ananta jouait avec Zobeïde une partie d’échecs, et le jeu se présentait d’une façon très extraordinaire. Toutes nous regardions du coin de l’œil, intéressées malgré nous, tout en surveillant la chère princesse qui cueillait des fleurs et nous les apportait. Malheureusement, nous engageâmes des paris et, au moment décisif, notre attention fut un moment tout entière captivée par la marche des pièces. Monseigneur l’éléphant blanc était là depuis longtemps, regardant par-dessus les buissons. Tout à coup, avec un grondement affreux, il s’élança, brisant les branches, écrasant les fleurs, et se précipita vers le lac, d’où, après quelques instants de recherche, il retira la princesse.

Le roi s’approcha de moi, les yeux pleins de larmes.

— Tu es vraiment notre bon génie, ô Iravata ! dit-il ; après m’avoir sauvé d’une mort honteuse, voilà que tu me rends ma fille ! Certes il n’est pas un homme au monde à qui je sois redevable d’une gratitude pareille à celle que je te dois. Que ces misérables femmes soient chassées et exilées, ajouta-t-il. Voilà bien la punition, mais comment récompenser dignement le sauveur ?

J’aurais voulu pouvoir parler, afin de dire que nulle récompense ne vaudrait pour moi le bonheur de les voir vivants et de vivre près d’eux. Saphir-du-Ciel pleurait à chaudes larmes, agenouillée devant ce gouffre d’eau qui aurait pu ne pas lui rendre son enfant. Tout à coup elle se releva, prit Parvati sous les bras et la tendit vers moi.

— Ô toi, mon aïeul inconnu ! s’écria-t-elle, toi, qui si manifestement nous protèges, accepte la garde de ma fille ; je te la confie, que toi seul veilles sur elle, et jamais alors l’angoisse ni l’inquiétude ne mordront mon cœur.

À moi la princesse Parvati ! à moi la délicieuse fleur humaine que j’aimais par-dessus tout ! C’était moi qui devais la garder, veiller sur elle, être près d’elle toujours ! Cela m’emplit d’un si grand enthousiasme que je lançai un coup de trompette tellement formidable que tous les assistants frissonnèrent.

Je m’arrêtai court, penaud et inquiet. J’avais peut-être effrayé aussi ma bien-aimée qui ne voudrait pas de moi pour gardien. Il n’en était rien, au contraire ; elle riait aux éclats en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, et criait :

— Encore ! encore !

Si bien que je recommençai la fanfare, mais en l’adoucissant un peu.




Chapitre XIV


JEUX D’ÉLÉPHANT


Quel paradis que ces années pendant lesquelles je fus l’esclave de cette enfant !

Elle m’avait accepté tout de suite et une entente extraordinaire s’était établie entre nous. Elle commençait à parler, et par elle, sans peine aucune, j’apprenais l’hindoustani. Jusque-là, un interprète qui n’avait presque pas d’autres fonctions que de me traduire en siamois ce que je devais comprendre, avait été attaché à mon service. J’avais bien retenu quelques mots, mais trop peu, et rarement une phrase entière ; tandis qu’avec Parvati, qui lentement et sûrement découvrait le langage, je le découvrais aussi.

J’étais celui à qui elle parlait le plus, et tant que je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire, avec obstination elle répétait les mots. Il s’agissait le plus souvent d’un jeu nouveau qu’elle imaginait. Avec un partenaire tel que moi, on peut penser que nos jeux n’étaient pas ordinaires.

— Balance-moi ! criait-elle.

Alors je repliais un peu ma trompe en dedans de façon à lui faire une sorte de fauteuil vivant qui la serrait légèrement pour qu’elle ne pût pas tomber, et, doucement, je la balançais. Son rire perlé s’égrenait sans cesse, mais elle était insatiable :

— Plus fort ! plus fort !

Et j’accélérais le mouvement, l’élargissant, jusqu’au moment où, jugeant le jeu dangereux, je m’arrêtais.

Alors elle se fâchait, me battait. Mais ses tendres menottes se meurtrissaient aux rugosités de ma peau ; elle s’arrêtait avec une vague envie de pleurer et disait :

— Méchant ! tu piques.

Pour la consoler, j’allais vers la fontaine, où elle me suivait en battant des mains.

— Oui ! oui ! fais le jet d’eau, disait-elle.

Cela consistait à absorber une énorme quantité d’eau (nous en pouvons amasser dans notre estomac un volume incroyable) et, la trompe haute, à la rejeter en gerbes, en pluie, en tourbillons. Le soleil jouait dans les gouttelettes, les irisait, les faisait étinceler.

La tête levée, les yeux extasiés, Parvati regardait. Elle ne riait pas, ne criait pas, mais gravement disait :

— C’est beau !

Son idée fixe avait été, tout d’abord, de monter sur mon dos, de s’y installer pour se faire promener. Mais une chute du haut de la montagne que j’étais pour elle, eût été trop terrible, et j’opposais une ferme résistance à son désir, tout en cherchant s’il n’y avait pas moyen de la contenter.

Après beaucoup de réflexion, j’imaginai quelque chose. J’allai cueillir des lianes flexibles et, en m’appliquant beaucoup, avec une peine extrême, je tressai une sorte de corbeille qui pouvait se suspendre à mon cou, et où je plaçai délicatement ma petite princesse. De cette façon, elle était comme posée sur mon cœur. Je pouvais la surveiller, l’abriter du soleil, la préserver de tout danger.

Elle fut ravie de mon invention et Saphir-du-Ciel autant qu’elle ; seulement, la reine fit remplacer mon informe ouvrage par une installation plus parfaite, et la promenade devint un de nos plaisirs favoris.

Nous allions par la ville, sous les platanes abritant des fontaines de porphyre. Les brahmanes, qui passaient, dans leurs robes d’une blancheur éclatante, jetaient une bénédiction à la fille de leur roi ; les seigneurs que nous croisions, montés sur des chevaux à la crinière tressée et ornée de franges, ou sur des éléphants caparaçonnés, la saluaient avec d’affectueux sourires ; les nobles dames faisaient arrêter leur litière, traînée par des bœufs blancs, et lui parlaient un moment.

Mais ce que Parvati préférait c’était le peuple, le peuple qui laissait éclater une joie si bruyante en la voyant s’avancer, pendue comme une perle à mon cou ; les noirs, les marchands, qui partout l’acclamaient, les enfants surtout, la foule de ses petits amis pour lesquels elle était une fée.

Nous nous arrêtions devant le temple de Vichnou, qui se découpait comme une grande ruche de pierre sur le ciel bleu. Aussitôt nous étions entourés par tout un monde de bambins à moitié vêtus, courant nu-pieds dans la poussière, riant, criant, faisant un bruit aigu, joyeux et assourdissant.

La princesse se penchait un peu et, tendant ses petites mains, imposait silence à ses sujets. Ils se taisaient tout de suite et se rangeaient en cercle.

— Qui est-ce qui a été sage ? demandait-elle d’un air très majestueux.

— Moi ! moi ! répondait invariablement et d’une seule voix toute l’assemblée.

— Si vous mentez, Brahma le saura et Allah aussi, et vous serez fouettés.

— Non ! non ! très sages ! criait-on de toutes parts.

— Alors, allons au bazar !

Les cris reprenaient de plus belle et, comme une nuée de sauterelles, toute cette marmaille, tandis que je me remettais en marche, sautait, cabriolait dans la poussière soulevée ; quelques gamins même s’oubliaient jusqu’à faire la roue, exercice qui, je dois l’avouer, émerveillait la princesse.

Une bourse pleine de roupies était accrochée à une de mes défenses et nous achetions au bazar toutes sortes d’objets et de friandises.

Chaque enfant, après avoir mûrement réfléchi, un doigt dans la bouche le plus souvent, disait ce qu’il voulait : des mangues, des bananes, des oranges, un sorbet, des pâtes confites, ou bien un collier en graines de vamba, rouges comme du corail, des bracelets de terre émaillée, un parasol, des babouches ; quelques-uns demandaient un pagne ou un voile de mousseline. Je n’étais pas oublié, moi, non plus. Je devais aussi choisir ce qui me plaisait, et invariablement je m’arrêtais à la devanture d’un pâtissier, où ma gourmandise se donnait libre carrière. J’engloutissais tartes, galettes, gâteaux à la crème, biscuits, brioches, tout l’étalage. J’avais honte de ma goinfrerie ; mais je ne pouvais pas me retenir. C’était moi qui faisais la plus grosse dépense.

La monnaie de la dernière roupie, je la jetais à la volée, et tandis que les enfants s’éparpillaient pour ramasser les pièces, nous nous échappions ; quelque-fois, ils se lançaient à notre poursuite et nous rejoignaient. Ils formaient alors, autour de moi, en se tenant par la main, une ronde joyeuse qui m’emprisonnait.

Parvati s’agitait dans sa corbeille, elle avait bien envie de descendre, de se mêler à la danse ; mais sa dignité de princesse ne permettait pas une pareille chose. Quand je devinais que les jambes lui démangeaient de trop, je rompais le cercle, d’un air sévère, et je m’éloignais rapidement.




Chapitre XV


LA SCIENCE


L’éducation de Parvati était commencée, à son grand chagrin et au mien ; pendant de longues heures, il fallait écouter les brahmanes, au lieu de jouer avec moi, ou d’aller haranguer les joyeux gamins de la ville. La musique, la danse, l’écriture, la poésie ! tout cela était terrible et j’entendais ma bien-aimée pleurer, pousser des cris, trépigner au milieu de ses maîtres, respectueux mais sévères.

Je restais à la porte de la salle d’étude, impuissant, la tête basse, répondant par des gémissements aux révoltes rageuses de l’élève indocile.

Parfois elle s’échappait tout en larmes, s’élançait vers moi, entourait ma trompe de ses petits bras en me criant :

— Emmène-moi ! Sauvons-nous dans la forêt, bien loin des méchants brahmanes !

Mais le brahmane en chef, dans sa robe blanche, apparaissait, cachant un bon sourire sous un air courroucé, et il me reprenait l’espiègle.

Elle avait obtenu pourtant la permission d’apprendre ses leçons dans la corbeille pendue à mon cou, tandis que je marchais lentement sous les arbres, à travers le parc.

Je me souviens surtout d’une fable qui nous donna bien de la peine à apprendre, tant les oiseaux et les papillons nous fournirent de distractions pendant ces heures d’étude-là. Nous en vînmes à bout cependant et, si j’avais pu parler, j’aurais été capable de souffler à ma petite princesse, quand elle se trompait en la récitant. Elle était jolie, cette fable, et démontrait qu’on ne saurait être trop méfiant dans la vie. Aujourd’hui encore, je me la rappelle et puisque je la sais, je peux me donner le plaisir de la transcrire d’un bout à l’autre sans craindre de commettre d’erreur. Elle était intitulée :


La Grue et l’Écrevisse


Dans une belle forêt, il y avait un grand étang peuplé de toutes sortes de poissons ; sur ses rives, une grue avait sa demeure. Cette grue étant devenue vieille, elle ne pouvait plus tuer les poissons pour les manger. Donc, le gosier serré par la faim, elle s’avança au bord de l’étang et pleura ; elle fit ruisseler sur le sol des larmes pareilles à d’innombrables perles.

Se tenant sur une patte, qui semblait une tige, le cou penché, la coquine de grue trompait les sots poissons qui la prenaient pour un lotus.

Or, une écrevisse, accompagnée de divers animaux aquatiques, s’approcha et affligée de la douleur de la grue, elle lui dit avec respect :

— Mon amie, pourquoi aujourd’hui ne t’occupes-tu pas à chercher ta nourriture, et ne fais-tu que pousser des soupirs pleins de larmes ?

— Mon enfant, répondit la grue, ce que tu as remarqué est la vérité. Je me nourris de poissons ; mais voici : j’ai renoncé à tout désir, et maintenant je me laisse mourir de faim. Ainsi, même lorsqu’ils viennent tout auprès de moi, je ne mange plus les poissons.

Lorsque l’écrevisse eut entendu cela, elle dit :

— Mon amie, quel est le motif de cette renonciation à tout désir ?

— Mon enfant, répondit la grue, je suis née et j’ai grandi au bord de cet étang. J’ai appris qu’une calamité le menace, une absence de pluie de douze années est sur le point d’avoir lieu.

— De qui as-tu appris cela ? dit l’écrevisse.

— D’un illustre astrologue, répondit la grue. Hélas ! cet étang a très peu d’eau et il sera vite à sec. Quand il sera desséché, ceux avec qui j’ai grandi et toujours joué périront tous par le manque d’eau, je n’ai pas le courage de voir ce malheur. C’est pourquoi je jeûne ainsi jusqu’à ce que mort s’en suive, et je pleure à l’idée que pas un de vous n’échappera.

Quand l’écrevisse eut entendu cela, elle rapporta aux autres animaux aquatiques ces paroles de la grue, et ceux-ci, poissons, tortues et autres, le cœur saisi de crainte et d’angoisse, allèrent tous vers la grue et lui dirent :

— Mon amie, est-il quelque moyen de nous sauver ?

— Il y a, répondit la grue, pas trop loin de cet étang, un grand lac qui a beaucoup d’eau et est embelli de quantité de lotus. Quand même Pardjania, dieu de la pluie, reste vingt-quatre ans sans faire pleuvoir, ce lac ne se dessèche pas. Si donc quelqu’un de vous veut monter sur mon dos, je le porterai dans ce lac.

Or, les poissons eurent confiance en ce discours, ils accoururent de tous côtés, criant :

— Prends-moi, prends-moi ! … Moi d’abord ! moi d’abord !

La méchante grue les faisait monter sur son dos l’un après l’autre, allait vers un grand rocher situé à peu de distance, les jetait dessus et les mangeait selon son bon plaisir.

— Mon amie, c’est avec moi que tu as eu le premier entretien d’amitié, pourquoi me laisses-tu ici et emportes-tu les autres ? Sauve-moi donc la vie aujourd’hui.

La méchante grue, lorsqu’elle entendit cela, pensa : je suis dégoûtée de la chair de poisson ; aujourd’hui donc je me servirai de cette écrevisse comme d’assaisonnement. Et elle fit monter l’écrevisse sur son dos et se mit en route vers le rocher du supplice.

L’écrevisse vit de loin une montagne d’ossements sur le rocher ; elle reconnut les arêtes de poissons, et demanda à la grue :

— Mon amie, à quelle distance est ce lac ? es-tu bien fatiguée par mon poids ?

— Écrevisse, répondit la grue, comment peux-tu croire qu’il y a un autre lac ? Je l’avais inventé pour subsister. Maintenant donc, rappelle en ta mémoire ta divinité tutélaire, car je vais te jeter aussi sur ce roc et te manger.

Mais quand elle eut fini de parler, son cou tendre et blanc comme une tige de lotus fut saisi et serré par les pinces de l’écrevisse, si bien que la grue cessa de vivre. L’écrevisse prit ensuite le cou de la grue et tout doucement retourna à l’étang.

— Ah ! écrevisse, pourquoi es-tu revenue ? demandèrent, en la voyant, les animaux aquatiques, s’est-il montré quelque présage ? Et la grue, pourquoi tarde-t-elle ? Nous sommes tous chagrins de ne pas la voir paraître.

Lorsqu’ils eurent ainsi parlé, l’écrevisse dit en riant :

— Sots que vous êtes ! cette menteuse a trompé tous les poissons, les a jetés pas bien loin d’ici sur un roc, et les a mangés. Aussi, comme je devais vivre encore, j’ai deviné la trahison de cette traîtresse et je lui ai coupé le cou. N’ayons donc plus aucune crainte ; tous les animaux aquatiques seront désormais heureux…


C’était là, n’est-ce pas, une bien jolie fable ?




Chapitre XVI


LA PARURE


Hélas ! Parvati grandissait ! Elle devenait belle comme le soleil et jolie comme la lune ; mais déjà ce n’était plus l’enfant joueuse qui ne se plaisait qu’avec moi. C’était une vraie princesse, à qui la reine enseignait toutes les règles de l’étiquette et du cérémonial des cours.

Sa parure l’occupait beaucoup maintenant, elle, si insouciante jusque-là et qui déchirait ses pagnes à tous les buissons.

Comme tout m’était permis, je ne quittais pas les abords du pavillon qu’elle habitait et je m’arrangeais pour toujours apercevoir, du coin de l’œil, ma princesse, par les larges fenêtres ouvertes ou sous les vérandas fleuries.

Bien souvent, ainsi, j’assistais aux travaux de sa toilette et je ne pouvais comprendre pourquoi on se donnait tant de peine pour embellir une beauté aussi parfaite.

Les esclaves apportaient d’abord de l’eau du Gange, dans laquelle elles baignaient Parvati, puis on l’inondait de santal et on la poudrait avec une poudre de safran, qui lui donnait la couleur d’une statue d’or. On la couvrait alors d’un sari aussi léger que le brouillard et elle s’asseyait, les jambes croisées, sur un large coussin de velours pourpre. Aussitôt les coiffeuses s’avançaient, séparaient en deux masses la chevelure, luisante et sombre comme un ruisseau la nuit, la peignaient, la parfumaient, puis l’ornaient de perles et de fleurs de jasmin : on teignait ensuite, à l’aide du menhdi, en un beau rouge orangé, la paume de ses mains et la plante de ses pieds ; elle mordait du bétel pour empourprer ses gencives ; ses longues paupières et ses grands sourcils étaient noircis par du surmeh, et avec du missi elle teintait de bleu ses lèvres roses. À ses chevilles, on attachait des anneaux ornés de clochettes, on enfermait sa taille dans une ceinture d’or et on chargeait son cou et ses bras de colliers et de bracelets. Ainsi arrangée j’avais peine à la reconnaître ; elle me semblait si majestueuse, si grave, si différente d’elle-même, que j’étais un peu triste, croyant qu’elle s’éloignait de moi.

Maintenant, quand nous sortions, elle n’était plus dans la corbeille posée sur mon cœur, elle s’installait dans un houdah somptueux, à double clocheton doré, à rideaux de soie vert pâle, établi sur mon dos. Cependant elle ne voulait auprès d’elle aucun serviteur, aucune suite. La liberté avec moi était encore ce qu’elle aimait le plus.

— Vois-tu, Iravata, me disait-elle, quand ta force porte ma faiblesse, il me semble devenir presque une divinité. Je suis inaccessible comme Vichnou, le Dieu bleu, invincible comme le héros Rama, je me sens tellement augmentée par ton dévouement, ta puissance et ta bravoure que mon orgueil s’épanouit et me sert de trône comme le lotus primitif qui porte Brahma. Mais quand je te quitte, comme je suis humiliée alors de n’être plus qu’une pauvre petite princesse qui marche sur la terre !

En entendant cela je me dandinais, j’agitais mes oreilles, je poussais de petits grognements de joie.

Nous ne gaminions plus comme autrefois près des fontaines, sur les places publiques ; je traversais Golconde à une allure grave et digne, puis, hors des murs, j’allongeais le pas et je gagnais la forêt.




Chapitre XVII


L’ENLÈVEMENT


Un jour, une idée très coupable me vint.

Parvati s’était montrée depuis quelque temps extrêmement agacée par les exigences de plus en plus nombreuses de son état de princesse, par les réceptions, les parades, les longues dissertations des brahmanes sur la vie présente et future, les interminables poèmes que récitait, d’une voix traînante, à propos des moindres événements arrivés au palais, le poète de la cour.

— Ah ! disait-elle, être libre, n’être qu’une simple mortelle, faire seulement ce que l’on veut, sans souci de paraître sous un masque, sans être forcée de sourire quand on voudrait pleurer, d’être grave quand on voudrait rire ! …

Être libre ! Moi aussi, j’y pensais pendant les longues journées où j’étais privé d’elle… Eh bien ! c’était facile ! il fallait nous échapper, nous enfoncer dans la forêt, ne plus revenir.

J’évitai de réfléchir à tout ce qu’un pareil projet avait de criminel, je repoussai toutes les objections qui auraient pu me venir, et, en quittant un jour le palais de Golconde, comme pour une promenade ordinaire, j’étais parfaitement décidé à ne pas y revenir.

J’atteignis la forêt, plus vite que de coutume, et je m’enfonçai dans des régions où nous ne nous étions pas encore aventurés.

Arrivé là, j’étais sauvé. Je savais bien qu’on ne viendrait pas nous poursuivre, car il n’avait pas plu depuis longtemps et la terre sèche ne gardait aucune empreinte de mes énormes pieds. Cependant, pour plus de sûreté, et pour dérouter même le flair des chiens je marchai pendant près d’une demi-heure dans le lit rocheux d’un ruisseau peu profond, et quand je remontai sur la terre opposée, je pus me dire en toute confiance que j’étais bien seul pour longtemps avec ma chère petite princesse Parvati.

Enfin ! j’avais donc quitté cette cour où tout me séparait de mon amie : le cérémonial, l’étiquette, les grandes fêtes officielles et les mille soins de toilette qu’elle était obligée de prendre à toute heure du jour afin de ne paraître jamais en public vêtue de la même robe.

Maintenant il ne serait plus question de tout cela. Elle allait vivre bien tranquillement, bien heureusement dans les bois, comme une petite anachorète, servie par un grand esclave blanc. Et je la servirais si bien, j’aurais pour elle tant de prévenances, tant d’inquiétudes, tant d’affection, tant d’amour !

Elle était si légère sur mon clos que je ne la sentais pas du tout, pas plus que si une mouche verte ou un oiseau bleu du Bengale s’était posé sur ma peau rude. Mais je l’entendais bien chanter et sa voix me ravissait. Elle chantait un récit très long et très beau que ses filles d’honneur lui avaient appris et qu’on appelait le Gita Govinda. Je crois qu’elle ne le comprenait pas très bien, mais elle l’aimait à cause de cela.

De temps en temps, je relevais jusqu’à elle le bout de ma trompe et elle me donnait une poignée de main, en riant. Elle était très joyeuse de ce voyage, car c’était bien le premier qu’elle faisait. Certes on lui avait parlé de cette partie de la forêt pleine de fleurs rouges, mais elle savait qu’on ne l’y mènerait pas, de peur qu’un gros fruit, tombé d’un arbre, ne blessât ses membres délicats, ou qu’un serpent dangereux ne s’élançât sur elle.

Plus on le lui défendait, plus elle désirait aller là, sans doute, car elle n’aimait pas qu’il y eût pour elle des obstacles et des interdictions. Aussi, avec quelle joie avait-elle laissé son bon ami Iravata la conduire au bois défendu !

Au bout de deux heures, nous fûmes en pleine forêt sauvage. Les arbres, au-dessus de nos têtes, avaient une hauteur prodigieuse et leurs cimes étaient si épaisses que le soleil ne les traversait pas. Les plantes ne poussaient pas à leurs pieds : il n’y avait pas de buissons, pas de lianes, rien qu’une innombrable quantité de troncs maigres et sans branches, comme si nous avions pénétré dans la colonnade d’un temple immense. Parvati avait un peu peur maintenant de cette grande solitude et de ce profond silence. Elle avait cessé de chanter et, quand elle me parlait, sa voix était toute triste.

Je me mis alors à courir dans une autre direction ; je me rappelais qu’à une petite distance de là, le terrain montait en pente douce jusqu’à une colline peu élevée qui était célèbre par sa beauté ; ce fut de ce côté que je me dirigeai et j’y parvins en quelques minutes. Un vent parfumé apportait de là le bruit des oiseaux dans les feuilles : Parvati recommença à chanter.

Cette nouvelle foret était merveilleuse. Il y avait tant de fleurs sur la terre, que j’eus bientôt les pieds tout rouges de les avoir écrasées, comme si j’avais marché dans le sang. Les arbres avaient plus de fleurs que de feuilles, et des buissons d’abeilles pendaient à toutes les branches. De petites corolles jaunes et bleues poussaient sur les troncs eux-mêmes après avoir percé l’écorce. Il y avait des parterres de plantes grasses où s’épanouissaient des fleurs épaisses. C’étaient les fleurs sacrées où les esprits bienfaisants habitent, dispensateurs des grandes joies et des désirs réalisés.

Parvati voulut descendre pour en cueillir quelques-unes ; j’enroulai ma trompe doucement autour de sa longue taille flexible et je la déposai comme une fleur au milieu de ces fleurs cramoisies. Elle arracha de leurs tiges les sept plus belles corolles, fit un trou au fond de chacune et y fit passer une mince liane qui les réunit sans les serrer. Après cela, elle défit ses tresses rapidement, secoua tous ses cheveux sur son dos et y attacha comme elle put sa guirlande. Je ne l’avais jamais vue si jolie : ses parures de cour chargeaient à l’excès sa petite tête faible que les couronnes et les colliers faisaient pencher sur l’épaule. J’aurais voulu toujours la voir ainsi avec cette coiffure fleurie qu’elle s’était faite elle-même, sans esclave et sans miroir.

Je la replaçai doucement sur mon cou et je repris ma marche dans la forêt : les lianes devenaient si nombreuses et si hautes que je ne pouvais plus les enjamber ; parfois j’étais obligé de me dresser sur mes pieds de derrière et de poser ceux de devant sur un faisceau de lianes vertes qui me barraient le chemin. Le poids de mon corps était à peine suffisant pour faire craquer ces barrières naturelles et me livrer passage en avant.

Souvent aussi, les arbres étaient si près les uns des autres et les branches si basses que ma chère petite Parvati aurait pu s’y blesser la figure ou s’égratigner aux épines. Alors je soulevais très haut avec ma trompe tout ce qui aurait pu toucher la princesse, afin que rien, pas même une fleur ne lui fît cligner les yeux.

Tout ce qu’elle voyait la tentait. De grands oiseaux qui passaient avec des plumes extraordinaires lui laissaient le regret de ne les avoir pas pris pour faire de leur queue verte et rose un éventail merveilleux. Elle aurait voulu les petits singes gris qui se moquaient d’elle au bout des branches et lui jetaient des fruits légers dans les cheveux. Elle aurait voulu les gros insectes qui brillaient dans la lumière et ceux qui bourdonnaient autour des grappes bleues. Hélas ! je ne pouvais rien lui donner de tout cela ; d’ailleurs, je n’aurais pas voulu continuer ce voyage avec toute une ménagerie sur mon dos ; et, s’il faut le dire, j’étais un peu jaloux de l’attention que prêtait Parvati à toutes ces choses plus belles que moi.

Le soleil allait se coucher et la forêt devenait toute transfigurée dans les rayons rouges du soir, quand nous arrivâmes au bord du lac, tout entouré d’arbres et tellement couvert de lotus qu’on ne voyait presque pas ses eaux.

Parvati voulut descendre ; je l’aidai, mais je me repentis bientôt de mon imprudence quand je vis mon amie dénouer son grand pagne de soie d’or, le jeter sur la berge et plonger dans l’eau lumineuse.

Comme une bonne très prudente, j’avais peur des rhumes pour ma petite maîtresse et je lui fis de grands signes de trompe pour l’engager à remonter. Alors elle me supplia des yeux, prit un lotus dans chaque main et se croisa les bras sur la poitrine, comme on fait devant les statues de la déesse Laschmi quand on veut l’implorer pour une grâce ou la remercier de l’avoir accordée.

Je la laissai donc faire ; je fus assez faible pour cela. Elle était si joyeuse et si vive. Parmi les grands lotus qu’elle écartait en marchant sur le fond du lac, je ne voyais que sa petite tête ronde, ses yeux brillants comme la nuit et sa bouche rieuse entre ses cheveux mouillés. Elle laissait dans l’eau, derrière elle, tout un sillage parfumé, où s’en allaient la poudre bleue et l’essence de santal sacré qu’on avait répandues sur elle pour lui donner la couleur du ciel. Et bientôt elle n’aurait été qu’une petite fille comme les autres, si elle n’avait conservé dans son regard un éclair de royauté.




Chapitre XVIII


LA PUNITION


Le soleil se coucha ; elle revint lentement vers la berge et s’apprêtait à remonter, quand elle poussa un cri perçant et mit ses deux mains devant sa bouche en tremblant de tous ses membres : je suivis la direction de ses yeux ; un grand frisson me traversa à mon tour quand j’aperçus, roulé dans les grandes herbes, un serpent de l’espèce la plus dangereuse, qui guettait Parvati pour s’élancer sur elle dès qu’elle aurait mis le pied sur la rive.

Oh ! comme je fus puni alors de ma coupable pensée ! L’inquiétude qui me brûlait le cœur en voyant Parvati en danger, me fit comprendre combien devaient souffrir Saphir-du-Ciel et Alemguir, en ne voyant pas revenir leur fille bien-aimée, à l’heure accoutumée. J’étais donc redevenu une brute égoïste ? un être sans réflexion ? un simple éléphant enfin, pour avoir eu l’idée impardonnable de dérober la princesse à sa famille et à sa cour ? Maintenant, elle était perdue peut-être, et moi avec elle, car j’étais bien décidé ne pas lui survivre, si l’affreux reptile la touchait de son venin mortel.

Ces pensées déchirantes se succédèrent dans ma tête avec une rapidité terrible, et manquèrent me faire perdre mon sang-froid. Il me revint assez vite heureusement. Je poussai un cri brusque et strident en même temps que je fis un bond vers lé serpent qui, surpris et effrayé, replia vivement une partie de ses spirales, renfonçant ainsi sa tête dans les feuilles.

Il me faisait face maintenant, sifflant et crachant, et c’était ce que j’avais voulu.

Parvati remonta sur la rive ; elle était sauvée ! Mais, joignant les mains, elle me criait de prendre garde à la morsure de l’affreuse bête, de nous enfuir plutôt que de combattre.

Je ne pouvais lui répondre que mon cuir épais ne craignait rien du serpent, excepté autour des yeux et sur la lèvre ; que j’étais trop irrité, de la peur que j’avais eue, pour renoncer à la vengeance.

L’ennemi ne bougeait plus, il fixait sur moi le regard luisant de ses yeux sans paupières, dardait sa langue fourchue, pareille à une flamme noire, et, replié sur lui-même en plusieurs festons, allait s’élancer.

Le haut de son corps était à demi caché sous les feuilles, le milieu serrait le tronc d’un arbre et l’animal était si long que plusieurs replis traînaient encore sur le sol. Je posai mon large pied sur ces replis en pesant de tout mon poids.

Alors le serpent se détendit, cingla les branches et les feuillages avec des sifflements de fureur. Cependant il cherchait à se dégager pour fuir. Ne pouvant y parvenir, il revint sur moi d’un élan si rapide que je ne pus l’éviter. Il s’enroula à mes jambes, à mon cou, mordant ma peau rude à pleine gueule, mais se cassant les dents sur elle. Le danger était autre pour moi : avec une force extraordinaire, il resserrait peu à peu son étreinte autour de mes jambes, entravant mes mouvements, et, ce qui était plus grave, pressant mon cou de telle façon que le souffle me manquait.

Impossible de l’atteindre avec mes défenses, il me tenait de trop près et j’étais vraiment dans une situation pénible.

Qu’allait devenir Parvati, hélas ! seule dans la forêt, si j’étais étouffé par ce monstre ?

Et toujours, peu à peu, la vivante corde se serrait autour de moi. Je ne pouvais plus bouger malgré mes efforts et le sang sifflait à mes oreilles, sous l’étranglement progressif.

Alors je me jetai par terre, me roulant frénétiquement, écrasant mon ennemi sous moi, le déchirant aux épines.

La lutte fut longue. Mais enfin, je sentis le froid et gluant étau mollir, se relâcher, puis se détendre tout à fait.

Je me relevai, soufflant de tous mes poumons. Le serpent flasque, inerte, s’allongeait à terre, ondulant encore mollement, pareil à un ruisseau de sang et d’encre.

Je me mis à le piétiner, à le déchirer avec mes défenses, à en faire une bouillie.

Quand j’eus bien usé ma colère, fier et content, je cherchai Parvati.

Ah ! combien je me repentis du crime d’avoir voulu l’enlever !

Ma princesse était étendue sur le sol, toute blanche, immobile, comme morte !




Chapitre XIX


L’ANACHORÈTE


La nuit était venue très vite et très noire sous l’épaisseur des branches qui faisaient l’ombre même en plein jour.

Que pouvais-je tenter ? Comment porter secours à ma princesse, toujours immobile et que j’apercevais à peine ?

Doucement, avec ma trompe, je lui avais soulevé le haut du corps, la maintenant dans cette position en la balançant doucement, en l’éventant avec mes oreilles.

Mais elle ne bougeait pas, et l’idée qu’elle était peut-être morte m’emplissait d’une telle angoisse que, à mon insu et sans reprendre haleine, je poussais des gémissements et des cris si déchirants qu’ils furent pris pour des cris humains, et c’est ce qui nous tira de peine.

Je vis tout à coup trembler au loin sous les feuillages une petite lueur rousse qui semblait s’approcher. C’était une lanterne, certainement ! … il y avait donc un homme dans cette solitude ? …

Je fis mes cris plus plaintifs encore et la lueur s’approcha plus vite. Elle était dirigée de notre côté et je ne pouvais pas voir celui qui tenait la lanterne. À quelque distance, il s’arrêta, et une voix faible et un peu tremblante se fit entendre.

— Qui donc se plaint ainsi ? demandait-elle ; qui donc trouble le repos de la forêt ? … Se peut-il que ce soit cet éléphant ? Quelle raison a-t-il alors de gémir ainsi qu’un homme ?

Je couchai la princesse sur mes défenses, je la mis sous la lueur de la lanterne…

— Ah ! la pauvre enfant ! … s’écria aussitôt la voix.

Et un vieillard s’approcha tout à fait, posa sa main osseuse et brune sur le cœur de Parvati.

— Elle est évanouie seulement, dit-il, venez, suivez-moi. Ne perdons pas de temps. N’entendez-vous pas qu’un orage se prépare ? Ne restons pas un instant de plus sous les arbres.

Il se mit à marcher rapidement en éclairant la route et je le suivis, portant avec précaution ma chère Parvati évanouie.

Il atteignit bientôt une grande clairière au milieu de laquelle, adossée à un rocher, s’élevait une petite cabane en planches.

— Nous voici chez moi, dit l’homme, je ne suis qu’un pauvre anachorète dégoûté du monde et retiré dans la solitude pour méditer, je suis dénué de tout. La forêt m’a fourni des plantes, cependant, qui auront la vertu, j’espère, de rappeler à la vie cette mignonne jeune fille.

Ma tête seule pouvait passer la porte de la cabane. Je posai Parvati sur un lit de feuilles, tandis que l’anachorète accrochait la lanterne.

Il écrasa ensuite entre ses mains une herbe au parfum violent, la fit respirer à la princesse, lui en frotta les tempes et les poignets.

À ma grande joie, Parvati revint à elle, se passa les mains sur les yeux, et sourit en me regardant.

— Ah ! l’affreux serpent ne t’a pas étouffé, mon cher Iravata ? s’écria-t-elle, j’ai eu si peur, que j’ai cru mourir.

Alors, elle raconta à l’anachorète tout ce qui nous était arrivé, et quel ami j’étais pour elle. Il lui dit à son tour comment il avait entendu mes plaintes et nous avait secourus.

Il put lui offrir quelques fruits délicats qu’elle accepta avec plaisir, car elle n’avait rien mangé durant toute cette longue journée.

— Ô saint homme ! dit-elle ensuite, se peut-il que vous viviez tout seul au milieu de la forêt ? combien vous devez être triste et malheureux !

— Non, enfant, répondit-il, ceux qui vivent avec leurs pensées ne sont pas seuls. Au lieu de regarder, comme vous, la vie qui passe ou est passée, je regarde en avant, vers le mystère d’après la mort, et il y a là de quoi occuper toutes les minutes du jour et de la nuit.

— Ô saint homme ! dit-elle, pourquoi mépriser la vie ? elle est douce et charmante et le cœur se serre à penser qu’elle ne doit pas toujours durer…

Un immense éclair éblouit la princesse qui se cacha les yeux dans ses mains en poussant un cri.

Enfonçant ma tête plus avant dans la cabane, je bouchai toute la porte avec mon corps pour lui masquer les éclairs.

Pauvre petite ! dit l’anachorète, et moi qui parle du néant final à cette fleur ravissante, qui fleurit et embaume tout autour d’elle.

Il lui écarta doucement les mains qu’elle crispait toujours sur ses yeux.

— Ne crains rien, dit-il, nous sommes ici à l’abri de l’orage.

Et, pour la distraire, il ajouta :

— Si tu veux, je vais te conter une histoire, qui te fera comprendre pourquoi je n’aime pas un monde où le hasard peut servir un voleur et un menteur et le combler de bienfaits.

— Oh ! je vous en prie, dit Parvati oubliant l’orage, contez-moi cette histoire.

— Voici, dit l’anachorète :


Autrefois, vivait un pauvre brahmane ignorant, qui possédait une nombreuse famille. Après avoir mendié longtemps, ils entrèrent, lui et les siens, au service d’un homme fort riche nommé Sthûladatta ; les enfants de Hariçarman, c’est ainsi que s’appelait le brahmane, gardaient les vaches, les moutons et les bêtes de la basse-cour ; sa femme vaquait aux besoins du ménage, lui-même fut attaché à la personne du maître.

Un jour Sthûladatta célébra les noces de sa fille, mais il omit d’inviter Hariçarman à cette fête.

— Bien sûr, dit celui-ci à sa femme, on me méprise à cause de ma pauvreté et de mon ignorance ; mais je vais me faire passer pour un savant, afin que Sthûladatta m’estime. À l’occasion, tu pourras dire que je suis un devin très fort.

Alors, il fit sortir le cheval du gendre de Sthûladatta de l’écurie et le cacha dans un endroit écarté de la forêt. Le fiancé, la fête terminée, voulut rentrer chez lui avec sa jeune femme, mais il ne put retrouver son cheval. On battit la forêt, on fouilla les clairières, les invités se dispersèrent pour retrouver les traces de l’animal, mais ils revinrent bientôt sans avoir pu rejoindre le fugitif.

Alors la femme de Hariçarman s’avança et dit :

— Mon mari aurait bien vite retrouvé le cheval perdu ; il est devin et connaît le langage des astres ; pourquoi ne le questionnez-vous pas ?

Sthûladatta fit appeler Hariçarman, et lui dit :

— Peux-tu m’indiquer l’endroit où se trouve le cheval perdu ?

Hariçarman répondit :

— Maître ! tu as convié une foule d’invités pour assister aux fêtes des fiançailles de ta fille ; mais tu n’as pas daigné m’inviter, parce que je ne suis qu’un pauvre brahmane. Vois, pourtant, parmi tous ceux qui sont venus te rendre visite, nul ne saurait te faire retrouver le cheval de ton gendre et tu es forcé d’avoir recours à moi, que tu méprises. N’importe, je ne suis pas rancunier, et je saurai t’indiquer, grâce à la science que je possède, l’endroit où est maintenant celui que tu cherches.

Alors il tira des lignes cabalistiques, fit des cercles magiques et finit par désigner l’endroit où il avait caché le cheval.

À partir de ce moment, on le tint en haute estime dans la maison de Sthûladatta.

Peu de temps après, un vol fut commis dans le palais du roi ; on y avait dérobé des joyaux, des pierres précieuses et de l’or.

Le roi, ayant entendu parler de Hariçarman, le fit venir au palais et lui dit :

— On m’a vanté tes vertus de devin. Saurais-tu m’indiquer les misérables qui ont osé s’introduire dans mon palais pour voler mes trésors ?

Hariçarman, fort embarrassé, s’inclina devant le roi, et parla ainsi :

— Grand roi, maître puissant ! tu me prends à l’improviste. Grâce à ma profonde science, en effet, nul secret ne reste voilé à mes yeux perspicaces ; je découvre ce qui est couvert, je mets au grand jour ce que les autres voudraient cacher à jamais. Donnez-moi jusqu’à demain, pour que je puisse me mettre en contact avec les astres.

Le roi le fit conduire dans une chambre du palais où Hariçarman seul devait passer la nuit.

Le vol avait été commis par une servante du palais nommée Dschihva (la langue) et par son frère. Pleine d’angoisses et craignant que le prétendu devin ne les dénonçât au roi, Dschihva alla à pas de loup vers la porte de la chambre qu’occupait Hariçarman, dans l’espoir de surprendre quelques-unes de ses paroles. Le faux devin n’avait pas moins peur que la servante infidèle et poussait des imprécations contre sa langue (dschihva) qui lui avait suscité tant d’ennuis.

Il s’écria :

— Ô dschihva (langue), qu’as-tu commis dans ta convoitise stupide !

Dschihva s’imagina que ces paroles s’adressaient à elle ; elle entra dans la chambre et se précipita aux pieds de Hariçarman, lui indiqua l’endroit où elle avait caché les joyaux dérobés, le supplia de ne pas la trahir et lui promit, s’il voulait se taire, de lui remettre tout l’or provenant du vol.

Le lendemain, Hariçarman conduisait le roi vers l’endroit où se trouvaient les pierreries, mais l’or il le garda, et dit au roi :

— Seigneur, les voleurs en s’enfuyant, ont emporté l’or.

Le roi, fort satisfait de rentrer en possession de ses joyaux, voulut récompenser Hariçarman, mais un conseiller du roi l’en empêcha et dit :

— Tout cela n’est pas naturel, ô roi ! Comment veux-tu qu’une pareille science fût possédée par quelqu’un qui n’a pas étudié les textes saints ? Très certainement, cette histoire a été arrangée d’avance entre ce Hariçarman et les voleurs. Pour que je sois convaincu de la science de ce prétendu devin, il faudra le mettre encore une fois à l’épreuve.

Le roi s’entretint durant quelques instants à voix basse avec son conseiller. Celui-ci sortit et revint bientôt, portant entre ses mains un pot tout neuf, fermé d’un couvercle, dans lequel on avait introduit un crapaud.

Le roi s’adressant à Hariçarman, lui dit :

— Si tu devines ce que renferme ce pot, tu jouiras de tous les honneurs, sinon tu seras mis à mort pour avoir osé me tromper.

Hariçarman se crut perdu. Des souvenirs, vifs comme les éclairs, traversaient son esprit. Il pensa à sa joyeuse jeunesse ; il se rappela que son père l’avait désigné autrefois par un sobriquet, « le crapaud », et, machinalement, il dit en se parlant à lui-même, mais assez distinctement pour être entendu :

— Ce pot est ta prison, mon petit crapaud, grâce à lui tu es bien inquiet, tandis qu’autrefois tu étais au moins libre !

Tous ceux qui l’entouraient pensèrent naturellement que ces paroles s’adressaient au crapaud enfermé dans le pot. L’épreuve parut concluante. À partir de ce jour, le roi fêta Hariçarman, le combla de biens, et, depuis, il occupa le rang d’un prince.

— Voici, conclut l’anachorète, une histoire qui démontre qu’il n’y a pas de justice en ce monde et qu’il faut désirer d’en sortir, pour trouver un monde meilleur, ou même lui préférer le néant.

— Ô saint homme ! dit Parvati, l’histoire de Hariçarman n’est pas finie et qui sait ce qui lui arrivera par la suite ? une punition d’autant plus terrible, peut-être, qu’elle aura été retardée, le frappera ; ou bien il souffrira de ne pas être ce qu’il paraît, de se savoir voleur et menteur, quand on le salue honnête homme et savant. Il me semble que dans la vie on est toujours puni de ses fautes. Vois plutôt ce qui nous est arrivé aujourd’hui : Iravata, le plus sage des éléphants, pour la première fois n’a pas eu sa prudence accoutumée ; il s’est enfoncé trop avant dans la forêt, et moi, au lieu de le retenir, amusée par notre escapade, je l’ai poussé à aller plus loin encore. Nous avons manqué périr tous les deux ; puis l’orage a grondé sur nos têtes, et nous voici en pleine nuit au milieu de la forêt, à une distance effrayante du palais de Golconde, où mes parents bien-aimés, pleins d’angoisse, pleurent sans doute leur fille coupable.

En disant cela, Parvati avait des larmes dans ses beaux yeux et, en l’entendant, je baissai la tête et pleurai aussi.

— Ne vous désolez pas, dit l’anachorète qui me regardait attentivement, les dangers que vous avez courus vous ont peut-être sauvés d’un danger plus grand. Cet éléphant, qui s’est élevé moralement à la hauteur humaine, le connaît sans doute, ce danger, et il est le seul coupable…

Je tremblais de tous mes membres sous ce regard qui me devinait, en entendant ces paroles qui m’accusaient, et je baissais la tête de plus en plus.

— Qu’il prenne garde cet éléphant, dit-il encore ; en se rapprochant de l’homme par la raison et la pensée, il gagnera aussi les défauts et les passions de l’homme. Je vois dans la suite de sa vie, je vois qu’il sera malheureux, et l’artisan de son malheur, à cause d’un sentiment trop humain.

Un grand silence régna après ces paroles prophétiques. Parvati était tout émue et moi je n’osais pas relever la tête. Je me reculai même, découvrant la porte que j’obstruais de mon corps.

Alors une clarté douce et vive, couleur de turquoise et d’émeraude, entra dans la cabane. L’orage était fini et la pleine lune, dans un ciel où fuyaient encore quelques nuages, venait de se lever. Les fleurs et les feuillages, ravivés par la pluie, embaumaient.

— Partez, mes amis, dit alors l’anachorète d’une voix très douce ; l’orage vous a servis. Ceux qui vous attendent ne sont pas aussi inquiets qu’ils auraient pu l’être ; se fiant à la sagesse de l’éléphant, en qui ils ont toute confiance, ils croient qu’il s’est abrité de l’orage, et que c’est cela seulement qui cause votre retard. Allez, la lune éclaire comme en plein jour. Que le roi et la reine de Golconde ne sachent jamais la vérité.




Chapitre XX


DÉSESPOIR


Grâce aux Anglais qui s’étaient interposés, et avaient fait cesser la guerre, un traité de paix avait été signé entre le maharajah de Mysore et le rajah de Golconde, mon maître. Mais, sous des apparences d’amitié, la rancune couvait toujours, et cette paix, dont la rupture eût causé la ruine de mon maître, moins puissant que son ennemi, on cherchait le moyen de la consolider.

Celui que l’on trouva fut terrible : terrible pour moi, et amena le malheur que l’anachorète m’avait annoncé, et, comme il l’avait prédit, je fus le propre ouvrier de mon infortune…

Parvati devint tout à coup singulière. Une préoccupation qu’elle ne me disait pas, l’absorbait continuellement, et je ne pouvais deviner si elle était triste ou joyeuse. Des heures entières elle restait immobile, étendue dans son fauteuil de rotin, les regards fixés devant elle, ses petites mains comme crispées sur les bras de son siège.

Je crus comprendre qu’elle était surtout inquiète, impatiente ; elle semblait attendre quelque chose. Mais elle, qui d’ordinaire me disait toutes ses pensées, restait mystérieuse cette fois-ci.

Un jour je la vis dans la grande avenue de tamariniers, regardant avec une attention extrême un objet qu’elle tenait dans la paume de sa main ; elle l’élevait à la hauteur de ses yeux, l’approchait tout près, puis l’éloignait et clignait les paupières. Elle finit par laisser retomber son bras en courbant la tête.

Je m’approchai d’elle, et je vis qu’elle avait des larmes dans les yeux. Alors, poussant des cris plaintifs, je m’agenouillai devant elle, tâchant de lui faire comprendre combien je souffrais d’ignorer la cause de son chagrin.

Elle avait compris et me fit relever en me flattant doucement de la main.

— Je vais tout te dire aujourd’hui, Iravata, s’écria-t-elle. Si je me taisais, c’est que je redoutais d’énoncer des choses que j’aurais voulu laisser dans le néant ; les évoquer dans des mots, cela me semblait devoir leur donner une sorte d’existence, un commencement de réalité. J’attendais, j’espérais que tout cela s’évaporerait comme les nuages au ciel présageant un orage et qui se dissipent sans qu’il éclate. Maintenant, tout est certain.

Je tremblais d’angoisse en l’entendant parler ainsi et d’une voix si grave. Elle s’était assise sur un banc sculpté, en bois laqué rouge et or, et regardait encore cet objet caché dans sa main.

— Je suis princesse, reprit-elle. J’ai cru longtemps que cela signifiait que j’étais plus puissante, plus riche, plus libre que les autres mortelles. J’ai appris que ce n’est pas cela seulement. Nous nous devons, paraît-il, au bonheur du peuple, dont nous sommes les chefs, et notre devoir est, quelquefois, de leur sacrifier notre propre bonheur.

Le bonheur du peuple ! la sacrifier, elle ! Qu’allais-je donc apprendre ?

Tout à coup, elle ouvrit sa main, me montra un petit portrait encadré d’or et de diamants.

— Vois-tu, c’est un prince, dit-elle, examine-le bien… Cette face large, ce teint presque noir, sous le turban couleur de neige, cette bouche épaisse, surmontée d’une moustache ébouriffée, ces longs yeux à demi fermés, et qui ont un air si narquois. Tout cela constitue une figure qui ressemble peu à celle que je m’imaginais devoir être celle d’un jeune prince, et encore, ajouta-t-elle, il doit être flatté.

Elle élevait le portrait à la hauteur de mon œil droit, et je fermais l’autre pour mieux regarder.

Autant qu’un éléphant peut distinguer une peinture, et surtout d’après la description qu’en donnait la princesse, je reconnus que celle qu’on me montrait représentait un être très redoutable, un ennemi ; et, à peine avais-je aperçu cette image, que je pris en haine celui qu’elle reproduisait, sans savoir encore combien j’avais raison de le haïr.

— Ce prince s’appelle Baladji-Rao, dit Parvati, c’est le fils du maharajah de Mysore, celui qui, au temps de ma naissance, fit une guerre injuste au roi mon père, qui ne fut sauvé d’une mort honteuse que grâce à toi, mon cher Iravata. Eh bien ! vois combien est singulière la destinée des princes ! ce Baladji, fils de celui qui voulut me faire orpheline, on va me marier avec lui, pour rendre durable la paix entre les deux royaumes.

— La marier !

— Ce prince ne m’a jamais vue, continua-t-elle, je ne le connais pas, comment pourrait-il y avoir de l’amitié entre nous ? aussi ne s’agit-il pas d’amitié, mais de politique : je me dois au bien de l’État. Me plaindre serait indigne de ma noble origine, et de me voir triste, cela attristerait mes chers parents, qui semblent se réjouir de cette alliance.

J’étais atterré. Je restai immobile et muet pendant quelques instants ; mais je ne pus me contenir, je me mis bientôt à trépigner en poussant des cris de détresse.

— Non, non, Iravata ! s’écria-t-elle, ne te désole pas ainsi, tes plaintes semblent exprimer mon propre chagrin et je ne veux pas qu’il soit exprimé, je l’étouffe en moi-même, je refoule mes larmes ; je veux être une fille vraiment royale, digne de la longue et double file d’aïeux, qui forme dans l’histoire une chaîne lumineuse, dont je suis le dernier anneau. D’ailleurs, on ne te séparera pas de moi, cela je ne l’accepterai jamais.

Ne pas me séparer d’elle quand déjà, libre encore, elle était si peu avec moi ! Ah ! pourquoi n’était-elle pas restée l’enfant sur laquelle je devais veiller ? … Être ensemble était alors un plaisir pour elle comme pour moi, tandis qu’à présent, je la sentais occupée de tant de choses qui ne me concernaient pas, distraite par tant de plaisirs où je n’étais pour rien ! Quand elle serait mariée, elle aurait une cour à elle, tout un palais à organiser et à diriger, qu’est-ce que je deviendrais, moi ? J’avais honte de gémir ainsi sur moi-même, et de ne pas penser à sa peine à elle ; mais un sentiment nouveau, dont je n’étais pas maître, s’éveillait et grondait en moi, une fureur, une haine farouche contre cet homme inconnu qui allait me prendre ma petite princesse.

Elle me défendait d’exprimer mon désespoir et il m’étouffait ; je n’avais pas une âme royale, moi ; je ne devais rien à mes aïeux, je n’étais qu’une bête des forêts, amenée par la fréquentation des hommes à penser et à souffrir, mais je ne savais pas encore, comme eux, dissimuler mes sentiments ; je souffrais, il me fallait crier, et puisque ma princesse ne le permettait pas, je m’enfuis tout à coup de sa présence, et j’allais, comme une bête blessée, me lamenter, sur la litière de mon étable.




Chapitre XXI


JALOUSIE


Il parut un jour au palais de Golconde, l’ennemi, le fiancé, celui que je haïssais d’avance.

Quand je le vis venir de loin, parlant en riant à Parvati, une flamme rouge dansa devant moi, et je fermai les yeux aussitôt pour tâcher d’échapper à la frénésie de fureur qui m’envahissait à cette vue.

Je les entendais s’approcher ; cette voix inconnue pénétrait dans mes oreilles, y bourdonnait, me piquait comme une flèche aiguë. À l’entendre, je revoyais la guerre sanglante, les corps broyés sous mes pieds, mon maître enchaîné honteusement et notre fuite périlleuse à travers les jongles.

Un tremblement me secouait de haut en bas. Je courbai la tête en tenant mes yeux obstinément fermés et je me mis à labourer le sol avec mes défenses, pour user ma rage.

Je les entendais toujours s’approcher, elle de son pas si léger, lui, traînant nonchalamment les pieds. Il m’avait remarqué, c’était de moi qu’il parlait.

— Tiens, disait-il, vous avez un éléphant blanc ? Je sais que dans certains pays on a beaucoup de vénération pour les animaux de cette espèce, à Siam, entre autres, la patrie de la reine votre mère. Chez nous, on est moins naïf, on aime les éléphants blancs pour la parade ; mais on les estime moins que les autres, parce qu’ils sont moins robustes.

Parvati s’était arrêtée devant moi ; inquiète de ma sourde colère, bien visible pour elle, cherchant à m’apaiser de sa douce main, et sa voix tremblait un peu quand elle répondit au prince :

— Iravata est le bon génie de ma famille, il incarne certainement un de nos aïeux et il est pour moi l’ami le plus cher.

— Pas plus que votre fiancé, j’espère ? dit-il, avec un rire suffisant.

— Celui qui m’est dévoué depuis ma naissance m’est mieux connu que le fiancé d’hier…

— C’est sérieux ! s’écria Baladji, en riant plus fort, faut-il que je sois jaloux vraiment de cette grosse bête-là ? …

Je ne pus me retenir d’ouvrir les yeux, et, devant l’expression de mon regard, croisant le sien, le prince se recula de quelques pas.

— Par Kali, qui danse sur des morts ! dit-il, votre ancêtre n’a pas l’air très agréable, ses yeux sont plus féroces que ceux d’un tigre.

— Éloignons-nous, je vous prie, dit Parvati, je ne sais ce qui l’irrite, mais Iravata n’est pas comme à son ordinaire.

— Je m’éloignerai très volontiers, dit le prince, en cherchant à cacher sa peur, car je déteste le voisinage des éléphants à cause de leur odeur.

Il me tourna le dos, s’en allant à grands pas, tandis que Parvati, avant de le rejoindre, les mains jointes, me jeta un regard plein de supplications.

Mais il avait bien fait de partir, je n’aurais pu me maîtriser, l’idée de l’écraser sous mes pieds, de le pétrir en bouillie m’était venue un instant, et malgré la honte que j’éprouvais d’un sentiment aussi coupable, je ne pouvais le chasser.




Chapitre XXII


LA FUITE


Les jours suivants, Parvati ne vint pas me voir. Je l’apercevais de loin, errant dans les jardins, toujours en compagnie du noir Baladji-Rao dont le turban blanc, lamé d’or, brillait sur le vert sombre des buissons.

Peut-être ma princesse voulait-elle me punir de m’être montré si haineux et si mauvais, peut-être redoutait-elle de ma part quelque mouvement de rage ; mais son absence envenima mon chagrin, ma haine s’augmenta contre celui qui me privait d’elle, et la pensée homicide devint une obsession de mes jours et de mes nuits.

Le palais était tout en rumeur, à cause des préparatifs des noces. On vint m’essayer un caparaçon de brocart d’argent, brodé de perles et de turquoises, une couronne de plumes, et un houdah en filigrane d’or dans lequel devaient s’asseoir les fiancés le jour de la cérémonie, car c’était à moi que l’on réservait l’honneur de les porter, dans la marche triomphale qu’ils devaient faire à travers Golconde.

Mais, à mesure qu’approchait le jour du mariage, mon désir de tuer le prince grandissait, et je pris soudain, pour éviter de commettre un crime, une détermination bien douloureuse.

Je résolus de quitter le palais, de m’enfuir.

Quitter Parvati ! quitter le prince et Saphir-du-Ciel ! Ces êtres qui m’avaient fait une vie si douce, si libre et si heureuse ! m’en aller au hasard des aventures, redevenir sauvage peut-être ! Comment pourrais-je supporter un tel chagrin, un tel malheur !

Il fallait me sacrifier, cependant, pour éviter d’attirer de terribles catastrophes sur ceux qui m’avaient traité comme un ami. Baladji-Rao assassiné à Golconde, c’était la guerre rallumée, d’épouvantables représailles, la ruine de mes bienfaiteurs ; et j’avais beau essayer de me dompter, de me résigner à accepter ce que je ne pouvais éviter, la vue du prince de Mysore, aussi loin qu’il fût de moi, faisait monter dans mon cerveau une bouffée de colère, qui m’ôtait la raison et me poussait invinciblement au meurtre.

Partir ! il fallait partir ! donner à ma chère Parvati cette dernière preuve de dévouement.

La nuit qui précéda le jour des noces, au moment où la lune se couchait, j’ouvris sans bruit le grand portail de mon étable, et je sortis à pas légers.

Un instant j’eus l’idée d’aller pour la dernière fois devant la chambre de ma princesse, de cueillir des lotus et de les accrocher à son balcon, comme je le faisais souvent, c’eût, été là au moins un adieu, et elle l’eût compris. Mais j’avais le cœur serré, les yeux troubles ; je craignis d’être faible, de ne plus vouloir partir après m’être rapproché d’elle ; et, rapidement, je traversai la cour, j’enlevai la barre et les chaînes de la porte, puis, après l’avoir refermée le mieux que je pus, je m’élançai dehors.

Un grand silence emplissait Golconde, tout était noir et désert. Je connaissais si bien les rues et les places de la ville que je pus la traverser, malgré l’obscurité, d’une allure très rapide. Je baissais la tête sous la honte et le chagrin, tout en marchant mes lourdes larmes tombaient sur mon chemin, si larges, qu’on aurait pu par elles retrouver ma trace, si l’aride poussière ne les avait bues aussitôt.

Le jour naissait quand j’aperçus la forêt qui si souvent avait été le but de nos promenades avec ma douce Parvati.

Quand se découpait alors à l’horizon la ligne bleuâtre et sombre que dessinaient sur le rose éclatant du ciel les arbres de la lisière, comme je me sentais heureux et prêt à amuser la rieuse princesse avec ma folâtre gaieté. Et maintenant, combien j’étais triste et malheureux en m’enfonçant sous l’ombre verte. J’avais la poitrine gonflée d’énormes soupirs — des soupirs d’éléphant — qui, parfois s’échappaient en sonorités terribles qui effrayaient toutes les bêtes du bois.

J’étais si ému que je dus m’arrêter et, si j’avais été homme, j’aurais, comme le poète de la cour, qui mettait en vers tous les sentiments du cœur, exhalé mon chagrin en une longue plainte poétique, et les cris rauques que je poussais auraient pu se traduire ainsi :

— Hélas je ne te verrai plus, ô ma chère Parvati, sourire de ma vie, soleil de mes jours, lune de mes nuits ; je ne te verrai plus jamais, hélas ! Ta main fine ne me flattera plus, et ta voix harmonieuse ne me dira plus ces mots d’amitié qui m’étaient aussi doux que vos plus douces musiques. Mais il faut que je te quitte pour ne pas commettre devant toi un crime affreux.

Oh ! sans doute, tu m’auras bientôt oublié. Tu seras toujours la divine princesse Parvati, bénie de tous, et moi, privé de toi, je ne serai plus rien qu’une bête errante et misérable, qui n’aurai pour me consoler que le souvenir de l’ancien bonheur ! … Oui, c’est ainsi qu’eût crié le poète et que j’eus crié si je n’avais pas été un éléphant.

Je m’enfonçai plus avant dans la forêt, et l’idée me vint d’aller chercher un appui auprès du bon anachorète qui nous avait si cordialement accueillis, la princesse et moi, le jour où j’avais voulu l’enlever et où le serpent et l’orage m’avaient fait me repentir de ma faute. Certes, ce pieux vieillard, qui avait médité les livres saints et savait bien qu’il ne faut pas être moins pitoyable aux animaux qu’aux humains, ne me repousserait pas et, peut-être, ses paroles de consolation apaiseraient-elles un peu le chagrin qui m’abattait.

À mesure que j’avançais, la forêt me paraissait bien changée ; les oiseaux ne l’égayaient plus, les fleurs étaient pâles et comme languissantes, et même, il semblait qu’une mort précoce y desséchait le feuillage des arbres.

— C’est parce que je suis triste, pensai-je d’abord, que la forêt me paraît triste ; mais bientôt, quand j’aurai retrouvé l’anachorète, ses paroles me rendront quelque espérance et quelque courage ; j’entendrai de nouveau le chant des oiseaux qui nous saluait jadis, et de nouveau, je verrai briller les fleurs que, jadis, je cueillais pour elle.

Hélas ! quelle était mon erreur ! Comme moi, la forêt avait bien réellement perdu toute sa gaieté ; les oiseaux ne voulaient plus y chanter et les fleurs ne voulaient plus s’y épanouir.

J’eus beau la parcourir en tous sens, je ne pus y trouver l’anachorète ; à la fin, je découvris, ensevelies déjà sous les herbes, des planches à demi pourries et qui marquaient, seules, la place où s’élevait autrefois sa cabane. Je compris qu’elle avait été abandonnée et que les vents et les pluies l’avaient détruite.

Ainsi l’anachorète, près de qui j’espérais trouver un refuge, avait quitté la forêt ; il avait cherché un autre ermitage, il avait repris la vie errante de mendiant que les livres sacrés ordonnent aux brahmanes de mener parfois, ou, peut-être même, était-il mort, tué par quelque tigre vorace. Et ainsi, avec lui, toute joie s’était enfuie de la forêt qu’il ne sanctifiait plus.




Chapitre XXIII


LA HARDE


Mon chagrin s’accrut encore, s’il pouvait s’accroître. Qu’allais-je devenir, moi, habitué depuis si longtemps à vivre parmi les hommes et choyé de tous ? Pourquoi alors une sage pensée ne me vint-elle pas, celle de regagner le palais de Golconde, où on ne se serait peut-être pas encore aperçu de ma faute ? Mais ma jalousie et ma haine homicide m’égaraient ; il fallait que j’en fusse puni, et la sage pensée qui m’aurait épargné tant de maux ne passa pas dans mon esprit. J’allai donc au hasard des fourrés et des clairières, m’enfonçant presque affolé en des régions inexplorées ; et déjà, à ma tristesse, s’ajoutait une autre souffrance. Si j’avais, comme les hommes, la faculté de rougir, je rougirais de l’écrire : la faim me faisait cruellement souffrir. Je n’aurais pas dû, en un tel instant, songer à de si viles préoccupations ; mais, je le répète, notre race supporte moins que toute autre le manque de nourriture ; et, durant ma longue vie, j’ai vu la douleur de tant d’hommes céder à la crainte de la faim qu’on ne m’en voudra pas, je l’espère, du sentiment que j’exprime.

Ainsi, j’étais très triste et j’avais faim. Je cueillais bien, çà et là, quelques feuilles à demi mortes ou quelques maigres herbes ; mais qu’était cela pour me rassasier ? Et je me désespérais, quand je reconnus en des bruits assez lointains qui me parvinrent, la sonorité des barrits ; et je repris un peu d’espoir.

— Ces éléphants que j’entends barrir sont, sans doute, des éléphants sauvages ; j’essayerai pourtant de les attendrir et, peut-être, voyant ma détresse, voudront-ils bien m’admettre dans leur harde.

Je tâchais ainsi de me rendre moi-même un peu de courage, et je marchai vers la partie de la forêt d’où j’avais entendu venir des cris d’éléphants ; parfois de nouveaux cris m’arrivaient, et, ainsi guidé, je découvris, au bout d’un assez long temps, une clairière autour de laquelle étaient accroupis une vingtaine de grands éléphants.

Au milieu de la clairière s’élevait un gros tas de fruits et de légumes frais. Les éléphants, à la nuit, s’éparpillaient dans les champs et les vergers voisins de la forêt, et là, pillaient ce qui était nécessaire à leur nourriture. Au retour, ils rapportaient ce qu’ils n’avaient pu manger et mettaient en commun leur butin. Je les voyais en jouir tranquillement. De temps à autre, l’un d’entre eux allongeait la trompe, prenait quelques fruits ou quelques légumes et les mâchait lentement, l’air heureux et comme bien sûr que nul ne viendrait le déranger.

Plusieurs dormaient ; et pourtant, malgré l’apparence alors calme et pacifique de ces éléphants, on les sentait d’un caractère farouche et prêts à se défendre ardemment contre tout intrus ; aussi je tremblais en m’approchant d’eux.

Je cherchais quel gémissement pouvait les attendrir, lorsque l’un d’eux m’aperçut et poussa un grognement rauque pour donner l’alerte à ses compagnons ; aussitôt ils tournèrent la tête ; ceux qui mangeaient interrompirent leur repas et les dormeurs s’éveillèrent. Tous me regardèrent, et, dans leurs regards, je ne distinguai nulle sympathie pour celui qui venait troubler leur quiétude. Je fus sur le point de fuir, sans même tenter de les toucher ; mais mon désir d’apaiser ma faim me retint et, dans le langage des éléphants, je leur dis à peu près ceci :

— Mes frères, je suis un malheureux bien inoffensif et qui ne songe aucunement à vous nuire. Voilà longtemps que j’erre au hasard sans trouver d’asile et, si vous ne m’assistez, la faim m’aura bientôt tué. Ayez pitié de ma détresse ; donnez-moi un peu de vos provisions et, en échange, je vous rendrai tous les services que vous exigerez de moi.

Ces paroles ne les émurent pas. Ils se disaient entre eux :

— C’est un éléphant blanc, un malade, sans doute, ou tout au moins un être qui ne nous ressemble pas. À quoi bon l’accueillir parmi nous ?

Un éléphant, plus grand et plus vigoureux encore que les autres, qui semblait le chef de la harde, cria plus fort :

— Il ne faut jamais accueillir les étrangers ; défions-nous des nouveaux venus, et loin de leur être favorables, chassons-les. Quand même cet éléphant serait noir, il faudrait le repousser puisqu’il n’est pas né dans cette clairière. Il est blanc, donc, à plus forte raison, nous devons le renvoyer d’ici.

Et tous reprirent :

— Oui ! oui ! qu’il s’en aille !

Ils se tournèrent vers moi en criant :

— Va-t’en ! va-t’en !

J’essayai de leur parler encore ; mais leurs cris redoublèrent. Plusieurs se levèrent et me menacèrent de leurs défenses. Seul contre vingt éléphants, qu’aurais-je pu faire ? Puis, la vie parmi des maîtres affectueux, la vie calme et l’habitude de veiller sur la plus douce et la plus charmante des princesses m’avaient rendu très pacifique ; je n’aimais pas les querelles, les cris me faisaient horreur ; et je m’éloignai de la clairière où j’avais espéré un instant trouver un refuge.

Je compris bien que je n’avais rien à attendre de mes semblables. Partout, on m’accueillerait comme un intrus. Je me rappelais d’ailleurs que, dans mon enfance, quand j’habitais encore au pays de Siam la forêt natale, ma couleur blanche, à qui j’avais dû depuis ma fortune parmi les hommes, m’avait fait mal voir, même par mes compagnons de harde. Que serait-ce donc pour des étrangers, même moins farouches que ceux que je venais de rencontrer ! Toujours les éléphants me chasseraient d’auprès d’eux.




Chapitre XXIV


LE BRAHMANE


Je ne savais vraiment que faire, et mes réflexions s’assombrissaient de plus en plus, quand je m’aperçus que, peu à peu, j’étais sorti de la forêt.

Une plaine assez riche, où alternaient les champs et les prairies, et où, çà et là, se dressaient des villages, s’étendait à perte de vue. Une route blanche traversait la plaine.

C’était déjà le crépuscule ; les champs étaient déserts, je ne voyais nul paysan sur la route. Je résolus de la gagner, pourtant ; elle me conduirait certainement vers quelque ville, où je serais recueilli ; chassé par mes pareils, je ne pouvais plus avoir d’espérance qu’en la bonté des hommes. Mais, comme je traversais un champ de légumes, je ne pus résister à la tentation d’en voler quelques-uns, et je commençai ainsi à assouvir ma faim.

La nuit était tombée quand j’atteignis la route. Je me mis à la suivre, dérobant parfois un fruit ou deux aux arbres qui la bordaient.

J’y marchais depuis peu, quand mes regards furent attirés par une masse noire, au bas du talus. Je m’approchai de cette masse, et, l’observant avec soin, je m’aperçus que c’était un homme. — Était-il mort ou dormait-il seulement ? Je le flairai avec ma trompe, et je sentis la chaleur de son haleine. — C’était un vivant ! Je l’observais de plus près encore ; ses vêtements, souillés de boue et de poussière, étaient en guenilles. Ils ressemblaient à ceux d’un artisan, et pourtant, à la ceinture de l’homme, je remarquai le cordon qui distingue les brahmanes. Un brahmane en ce costume ne pouvait être de ceux qui mendient pour obéir aux préceptes ; d’ailleurs, l’odeur de son haleine, qui rappelait l’odeur de certaines liqueurs importées par les Européens, — au palais j’en avais parfois vu et flairé avec horreur dans des flacons, — témoignait qu’il ne menait pas une vie de mortification, comme le doivent les brahmanes mendiants. C’était sans doute un de ces brahmanes tombés dans la misère, dans l’âpad, comme on dit en la langue de l’Inde, et à qui la loi sainte permet dès lors de faire tous les métiers, même ceux qui, en temps ordinaire, sont le plus sévèrement interdits à leur caste.

À force de regarder ce brahmane endormi, j’en arrivai à distinguer ses traits. Il n’avait pas l’air méchant. Sans doute il m’accueillerait avec bonté, comme peut-être un don des dieux. Puis, j’avais depuis si longtemps désappris la solitude que je ne pouvais plus la supporter ; une compagnie s’offrait à moi, que vaudrait-elle ? je ne le savais pas. Mais ce brahmane, dût-il être le plus cruel des maîtres, j’aimais encore mieux vivre maltraité par lui que vivre solitaire.

Pour l’éveiller, je le frappai donc d’un léger coup de trompe. Il ouvrit ses yeux et balbutia :

— Hein ? Qu’est-ce que c’est ?

L’air, que la nuit avait fraîchi, le réveilla tout à fait, et il m’aperçut :

— Quel est cet éléphant ? C’est lui sans doute qui, me frôlant de sa trompe, m’a réveillé : me voudrait-il du mal ?

Il se leva, avec assez de peine. Je me mis à pousser de petits grognements plaintifs et suppliants, pour lui bien montrer que je ne lui voulais aucun mal, mais qu’au contraire j’implorais son assistance. Bientôt, il n’eut plus peur.

— Je ne sais d’où tu viens. Mais bah ! qu’importe ? Ne devons-nous pas accueillir les animaux aussi bien que les hommes ? On dirait que tu veux devenir mon compagnon.

Je baissai la tête, en signe d’assentiment, comme les humains.

— Tu me sembles intelligent. Je ne suis qu’un pauvre brahmane, dans l’âpad, obligé, pour vivre, d’accepter les plus grossières besognes, et bien indignes de mon rang. Je dois sans doute expier des péchés commis dans une vie antérieure. Suis-moi, si tu veux. Tu partageras ma triste existence ; et, peut-être même, me seras-tu utile : à qui possède un éléphant on confie des travaux plus lucratifs qu’à qui s’en va seul, et n’offrant que la force de ses bras, et sa bonne volonté.

Pour lui montrer que j’acceptais de vivre désormais avec lui, je pliai un pied de devant l’invitant ainsi à monter sur mon dos ; il comprit, se hissa sur moi, et, quand il se fut, tant bien que mal, installé, il me dit :

— Va devant toi, ô toi que peut-être les dieux m’ont envoyé pour mon bien ; va devant toi, je n’ai ni famille ni demeure ; nous accueillera qui voudra !

Je n’étais plus seul : c’était, dans mon lamentable sort, un bonheur ; et je suivis, un peu moins triste, la route blanche dans la nuit, en portant mon nouveau maître.

Mon nouveau maître s’appelait Moukounji. Bien des fois, quand nous errions, de longues journées, sans trouver personne qui voulût nous occuper, l’un ou l’autre, ou tous deux à la fois, je l’entendis raconter parmi les gémissements, l’histoire de sa vie, et je finis par la savoir par cœur. Elle était d’ailleurs assez simple. Il appartenait à une famille de riches brahmanes, avait passé sa jeunesse à Lahore, où il avait été instruit dans toutes les sciences nécessaires aux brahmanes par des maîtres excellents ; plus tard, le rajah des Mahrattes l’avait pris à son service comme pourohita : le pourohita est le prêtre que les princes chargent d’offrir en leur nom les sacrifices aux dieux : j’ai entendu des Anglais dire qu’il y avait, chez de riches Européens, des prêtres de leur religion chargés de fonctions analogues et qu’ils appelaient chapelains. Moukounji plaisait fort au rajah des Mahrattes, qui lui demandait souvent conseil, et il serait arrivé aux plus hautes dignités, s’il n’avait eu un terrible défaut. Il ne pouvait résister au désir de boire des liqueurs fortes et s’enivrait sans cesse. Étant ivre, il avait, plusieurs fois, manqué gravement à l’étiquette de la cour mahratte et, malgré toute l’affection qu’il avait eue pour lui, son maître avait dû le chasser. Ce malheur n’avait pas corrigé Moukounji de son défaut ; au contraire, il avait pris l’habitude de boire de plus en plus ; chassé de toutes les maisons, méprisé par les autres brahmanes, il en était arrivé à la plus triste des misères ; il vagabondait à travers l’Inde, faisant le premier métier venu ; il avait été cuisinier, il avait servi des maçons ; et partout son défaut l’avait empêché d’être gardé longtemps. Maintenant, il s’employait le plus souvent à aider les portefaix et les terrassiers, et vivait de bien maigres salaires, dont il dépensait la plus grande partie à acheter de cette liqueur jaune que les Européens nomment eau-de-vie, je ne sais pourquoi : car il me semble qu’elle tue lentement les hommes, plutôt qu’elle ne les fait vivre.

Grâce à moi, Moukounji fut un peu moins misérable ; il me louait pour transporter de lourds fardeaux, il se louait lui-même pour en porter de légers ; et les grossiers légumes dont il me nourrissait ne lui coûtaient pas la différence entre les salaires d’autrefois et ceux d’aujourd’hui.

Notre vie était assez monotone. Quand, dans un village ou une ville, Moukounji ne trouvait plus rien à faire, nous partions et nous vagabondions jusqu’au jour où l’on nous embauchait de nouveau. Moukounji était au fond un brave homme, toujours prêt à rendre service, quand il le pouvait : la manière dont il m’avait recueilli en était bien la preuve. Il était gai, et il aimait à répéter les belles sentences qu’il avait apprises, dans sa jeunesse, à Lahore. Mais, quand il était ivre, son caractère s’aigrissait, parfois même il devenait méchant et s’emportait violemment ; il se querellait avec ses compagnons, et plusieurs fois il alla jusqu’à me battre.

Certes, je n’étais pas heureux ; quand on m’employait à de trop viles besognes, quand Moukounji me rouait de coups, je souffrais cruellement ; mais à quoi m’aurait servi la révolte ? Mon sort aurait pu être pis encore, pensais-je, et je me résignais.

Et toujours, je songeais à ma vie passée ; je me demandais ce que devenait la divine Parvati ; l’horrible prince l’aimait-il au moins ?

Était-elle heureuse ?

Se souvenait-elle de moi ?

Et je supposais, à ces questions, les réponses qui m’étaient les plus agréables. Et ces rêves adoucissaient un peu mon chagrin.

Je ne pourrais dire toutes les villes que je vis avec Moukounji, toutes les rivières que je traversai, toutes les montagnes que je parcourus. Je me rappelle, dans une ville française, Pondichéry, avoir aidé à bâtir un palais pour le gouverneur ; je servis à transporter les rails pour un chemin de fer que l’on construisait aux environs de Madras ; je fis maints autres travaux, toujours analogues pourtant, et je vécus plusieurs années cette vie errante et monotone à la fois.




Chapitre XXV


L’ANNEAU DE FER


De village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, nous arrivâmes à Calcutta ; et ce fut là qu’une fois de plus ma vie changea. Voici comment.

Nous étions depuis longtemps déjà dans cette grande cité où Moukounji trouvait sans cesse à nous occuper. L’anglais, qu’il avait appris dans sa jeunesse, lui était parfois d’un grand secours. Il y avait plusieurs jours que nous travaillions sur le port, où l’on nous employait à décharger les vaisseaux. Les fardeaux très lourds ne m’étaient rien à porter ; et Moukounji, alerte et insinuant, rendait mille services aux voyageurs et aux matelots. Il gagnait assez largement notre vie ; mais, hélas ! il n’en résultait guère pour lui que des accès d’ivresse plus fréquents et plus terribles, et pour moi que des coups et des humiliations. Souvent il s’en allait avec quelques autres, boire dans les tavernes qui avoisinaient le port, et je restais seul à attendre son retour. Il savait bien que je lui resterais fidèle.

Or, un matin, nous venions d’aider à décharger un assez gros navire de commerce et Moukounji m’avait laissé mangeant quelques légumes, et était allé boire, quand, au même quai, aborda un paquebot avec de nombreux passagers. Je me désolai, voyant que mon maître allait manquer une occasion de gagner peut-être quelques roupies ; et je ne pouvais me mettre à le chercher au hasard. Le plus sage parti était de l’attendre avec patience, et c’est celui que je pris. Moukounji pouvait venir à temps encore : pourvu qu’alors il ne fût pas ivre.

Je regardais donc les passagers qui débarquaient. C’étaient des Européens et surtout des Anglais, qui couraient çà et là, cherchant leurs paquets, interpellant les porteurs, ne se faisant pas comprendre, et ne comprenant pas ce qu’on leur disait. Le spectacle qu’ils donnaient me divertissait assez, et j’observais chacun attentivement, essayant de deviner, d’après son aspect et son air, comment il allait agir. Je ne fus pas long à remarquer, parmi ceux qui débarquaient, un groupe d’individus dont le calme contrastait avec l’agitation des autres. Ils étaient une vingtaine environ, à peu près autant d’hommes que de femmes, jeunes presque tous, et vêtus avec une correction et une élégance parfaites. Il ne semblait pas que le voyage les eût fatigués ; ils se rangeaient sur le quai, sans s’étonner de rien ; l’un d’eux, avec le plus grand flegme, passa, au bout d’un instant, la troupe en revue, et, ayant constaté que personne ne manquait :

— Nous pouvons aller à l’hôtel, dit-il à ses compagnons.

Puis, s’adressant spécialement à un jeune homme :

— Je vous prierai, monsieur Oldham, de vouloir bien rester ici, et de surveiller le débarquement de nos bagages.

— Oui, monsieur John Harlwick, je resterai.

Et, sauf M. Oldham, la troupe s’éloigna en bon ordre.

J’examinai curieusement M. Oldham ; c’était un singulier jeune homme : il était grand et maigre ; les jambes très longues, les bras très longs aussi ; et il avait des mains énormes. La tête était assez petite ; la bouche se fendait jusqu’aux oreilles, et les joues saillaient étrangement. En attendant qu’on débarquât les bagages de ses compagnons, M. Oldham arpentait le quai à grands pas un peu impatient et grommelant des mots indistincts, où je ne comprenais rien.

J’étais désolé que Moukounji fût absent.

— Ces étrangers, pensais-je, doivent avoir de nombreux bagages, peut-être fort lourds, et certainement si mon maître était là, nous trouverions du travail.

Tout en réfléchissant ainsi, je jouais machinalement avec un gros anneau de fer qui était à mes pieds. Il avait été jadis scellé dans le sol ; mais il ne tenait presque plus, et, en jouant, je l’avais involontairement arraché. Je m’amusais, maintenant, à le faire sauter en l’air, et quand il retombait, je le recevais au bout de ma trompe. Tout à coup les regards de M. Oldham tombèrent sur moi ; et il se mit à m’observer attentivement. Le jeu qui m’occupait sembla l’intéresser fort, et il demanda à un des hommes attachés au service du port :

— Connaissez-vous le maître de cet éléphant ?

— Certes, répondit l’autre, c’est un pauvre homme qui s’emploie à décharger les navires.

— Il est le maître d’un animal bien intelligent.

Et ce fut tout. Pourtant M. Oldham ne cessait de me regarder ; et moi, je mettais mon amour-propre à ne jamais manquer l’anneau chaque fois qu’il retombait. Et M. Oldham poussait des ah ! et des oh ! admiratifs. Et il murmurait :

L’éléphant jongleur : voilà un titre qui ferait bien sur nos affiches.

Cependant on commençait à décharger les bagages de M. Oldham et de ses amis. C’étaient de grandes caisses aux formes bizarres, c’étaient des paquets de cordes, des paquets de bâtons et maints objets emballés à peine et dont je ne pouvais deviner l’usage. Puis l’on sortit du navire de grands chariots, des cages avec des animaux divers, et enfin je vis amener des chevaux, qui semblaient encore tout étonnés du voyage qu’ils avaient fait.

— Voilà d’étranges voyageurs, me disais-je, et qui traînent avec eux de curieux bagages.

On chargea les caisses et les paquets sur les chariots auxquels on attela les moins beaux des chevaux ; des hommes qui étaient évidemment les serviteurs de M. Oldham et de ses compagnons prirent les chevaux à la bride, ou montèrent sur les chariots ; et tous allaient quitter le port quand revint enfin Moukounji.

Il n’était pas très ivre, et il alla offrir à M. Oldham ses services. Il était trop tard. Mais comme il indiquait que j’étais à lui, M. Oldham lui dit :

— Ah ! vous êtes le maître de cette intelligente bête. Alors venez donc à l’Hôtel Victoria et demandez M. John Harlwick, directeur du Grand Cirque des Deux Mondes, il est possible qu’il ait à vous parler.

Et M. Oldham s’éloigna avec les chariots chargés de bagages.

Moukounji ne songea pas d’abord à aller voir M. John Harlwick ; il ne comprenait pas ce que pouvait lui vouloir le directeur du Grand Cirque des Deux Mondes ; mais le hasard, sans doute, fit que, pendant deux jours, le travail nous manqua presque et nous dûmes à peu près jeûner. C’est alors qu’il se rappela l’invitation de M. Oldham. Il pensa que M. John Harlwick, s’il n’avait rien de sérieux à lui proposer, s’apitoierait tout au moins sur son sort et lui donnerait quelque aumône. Il me recommanda — et c’était une recommandation bien superflue — la sagesse et la patience, et il se rendit à l’Hôtel Victoria.




Chapitre XXVI


LE GRAND CIRQUE DES DEUX MONDES


Au bout d’une heure environ, Moukounji revint. Il était tout joyeux ; il gambadait et chantait, et, quand il fut près de moi, il m’embrassa la trompe et il me parla :

— Ah ! mon bon compagnon, mon brave ami, comme le sage a raison de dire : « Pour qui a du talent, il n’y a pas de terre étrangère ; pour qui est content de peu, il n’y a pas de chagrin ; pour qui a de la fermeté, il n’y a pas d’accident ; pour qui a de la résolution, il n’y a rien d’impossible. » Comme elle est juste cette sentence ; et non moins que celle-ci : « La vie des êtres est instable comme le reflet de la lune dans l’eau : puisqu’on sait qu’elle est telle, il faut pratiquer la vertu. » Oui, oui, il faut pratiquer la vertu, et c’est parce que je la pratique, parce que j’ai supporté gaiement et résolument le malheur qu’aujourd’hui les dieux m’envoient un sort moins mauvais.

Il s’interrompait, dansait autour de moi, battait des mains, et il reprenait :

— Oui, oui, mon bon, la vie est instable comme le reflet de la lune dans l’eau ; j’aurais raillé celui qui, dans ma jeunesse, quand j’étudiais, à Lahore, les livres des sages, m’aurait dit qu’un jour je déchargerais des navires sur le port de Calcutta ; et, hier, j’aurais ri de qui m’aurait affirmé que ce soir j’appartiendrais à la troupe de M. John Harlwick, directeur unique du Grand Cirque des Deux Mondes. Et tout cela, pourtant, est arrivé.

Il m’embrassait encore, et il parlait toujours :

— Ô mon ami, mon sauveur, toi qui es peut-être Ganéça lui-même, oui, désormais, nous aurons un abri sûr ; nous ne serons plus exposés à coucher, par les nuits pluvieuses, dans les fossés des routes, et nous ne craindrons plus la faim. Nous vivrons heureux, mon ami, hébergés et payés par le bon M. John Harlwick, et peut-être avons-nous trouvé la fortune.

Et il racontait son entrevue avec le directeur du cirque :

— J’arrive à l’hôtel Victoria ; je demande M. John Harlwick, et l’on m’introduit auprès d’un homme jeune encore, mais grave, d’une gravité telle que j’avais peur, moi qui n’ai jamais tremblé : car, ainsi que l’a dit le sage, « dans la forêt, dans les bois aux chemins ardus, dans les rudes misères, parmi les troubles, sous la menace des épées, les hommes vertueux ne connaissent pas la peur ». M. Harlwick avait auprès de lui ce jeune homme qui m’avait parlé l’autre jour et qu’il appelait M. Oldham. En me voyant, M. Oldham dit à M. Harlwick : « Ah ! c’est cet homme dont je vous ai parlé, et qui possède cet éléphant si intelligent. » Et voilà qu’il fait ton éloge, racontant je ne sais quelle histoire où je ne comprenais pas grand’chose, où sans cesse il était question d’un anneau de fer avec lequel il t’avait vu jongler. Bref, M. Harlwick me demande si je veux te vendre : « Moi, vendre mon ami, m’écriai-je, vendre un éléphant qui m’a été envoyé par les dieux, qui peut-être est un dieu ! jamais, jamais ! — C’est dommage, reprit M. Oldham, cet éléphant eût fort bien complété notre troupe. — Tant pis ! » dit M. Harlwick. Et j’allais m’en aller quand M. Oldham me retint d’un signe, et, s’adressant à M. Harlwick : « Mais, monsieur, il y aurait peut-être un moyen de tout arranger : si vous engagiez à la fois l’éléphant et le maître ? — Laissez-moi réfléchir cinq minutes », répondit M. Harlwick. Oh ! M. Harlwick est un sage, et qui sait vite prendre des décisions. Les cinq minutes écoulées, il me dit : « Voulez-vous accepter de faire, avec votre éléphant, partie de notre troupe ? » Moi, je n’avais pas besoin de réfléchir, ne fût-ce qu’une minute, pour accepter. Je ne savais pas bien, à vrai dire, à quel métier M. John Harlwick nous emploierait : mais il semblait un homme riche, qui nous assurait au moins la vie. Et j’ai dit oui, et je ne crois pas avoir lieu de m’en repentir.

Et de nouveau, chantant et riant, Moukounji gambadait autour de moi. Puis, redevenant sérieux :

— M. Oldham, avec qui me laissa M. Harlwick, m’a appris quel est le métier de celui-ci. Il montre, en somme, des animaux savants, et ses compagnons font des tours de force et d’adresse. Maintenant donc, ô mon ami, au lieu de te fatiguer en de durs travaux, tu vas, par ton habileté, divertir les curieux. Et nous ne manquerons plus de rien.

Je dois l’avouer, je ne me sentais pas aussi heureux que mon maître. Autant j’aurais eu plaisir à amuser des êtres chers comme Saphir-du-Ciel et Parvati, autant je me sentais peu porté à réjouir des indifférents. Ma vie présente était, certes, bien dure : mais, du moins, je pouvais être triste ; tandis qu’à l’avenir, je le comprenais, il me faudrait paraître gai à des heures marquées d’avance, et même si, alors, les plus amères pensées me torturaient.

Pourtant, je ne voulus pas troubler le bonheur de Moukounji, et je répondis à sa joie par des signes amicaux. Bientôt nous quittâmes le port et nous allâmes rejoindre M. John Harlwick.

Et c’est ainsi que j’entrai dans la troupe de M. John Harlwick, directeur du Grand Cirque des Deux Mondes.

Le soir même, M. John Harlwick nous présenta à sa troupe. Il avait loué un terrain vague, où il avait dressé son cirque ; c’était une grande bâtisse en bois et en fer, qu’on pouvait monter et démonter très rapidement et qui, construite, était d’aspect élégant et confortable ; on n’eût jamais dit que quelques heures suffiraient pour en désajuster tous les morceaux et les charger sur des chariots. Elle se composait de deux parties contiguës : le cirque proprement dit — la piste et les gradins pour les spectateurs — et les écuries, avec quelques chambres où étaient logés les palefreniers et les personnages secondaires de la troupe : les personnages importants logeaient à l’hôtel, comme le directeur.

Quand nous fûmes arrivés au cirque, M. Harlwick désigna d’abord la place que j’occuperais à l’écurie et la chambre que Moukounji, qui ne voulait abandonner à personne la tâche de me soigner, partagerait avec un des palefreniers. Puis nous entrâmes sur la piste, où la troupe était réunie. C’étaient bien les mêmes gens que j’avais vus débarquer trois jours auparavant. Le directeur parla ainsi :

— Messieurs et mesdames, je vous présente M. Moukounji, le propriétaire de cet éléphant ; l’éléphant est, m’a dit mon spirituel ami, M. Oldham, une bête remarquable, à qui il a vu exécuter un tour difficile et intéressant, sans que personne l’ait dressé ; c’est un sujet qui fera honneur à notre troupe, déjà si bien composée. Accueillez donc avec amitié l’éléphant et le maître.

Très correctement, les membres de la troupe vinrent, chacun à son tour, saluer Moukounji, et me caresser ; et, au fur et à mesure, M. Harlwick, s’adressant à Moukounji, les nommait par leur nom et indiquait leur emploi.

— M. Oldham, monsieur, notre premier clown et régisseur, que vous connaissez déjà ; M. Edward Greathorse, notre premier écuyer, et mistress Greathorse, une des plus distinguées équilibristes qui soient, et leurs deux enfants, le jeune M. William Greathorse, qui n’a pas son pareil pour crever un cerceau en papier et retomber d’aplomb sur un cheval ; et la charmante miss Annie Greathorse, qu’a séduite l’étude du trapèze, et qui connaît déjà tous les secrets de cet art difficile.

M. et Mme Greathorse ne me plurent qu’à demi. M. Greathorse était un homme très grand, très sec, qui semblait âgé d’une quarantaine d’années ; on sentait, à le voir, qu’il était habitué à parler à des chevaux, et à leur parler rudement. Mme Greathorse avait à peu près le même âge que son mari et était aussi grande que lui ; mais, autant il était maigre, autant elle était grosse ; son visage, vulgaire, avait un air de dureté, et son nez était singulièrement aplati. J’en compris, plus tard, la raison : l’exercice favori de Mme Greathorse était de tenir, en équilibre sur son nez, un bâton avec, au bout, une grosse boule de fer.

Le jeune M. Greathorse, à qui l’on pouvait donner dix-sept ou dix-huit ans, me déplut tout à fait, tant il avait l’air sournois. Il ne devait se plaire qu’à jouer à ses camarades les plus méchants tours.

Seule, de cette famille, miss Annie m’inspira quelque sympathie. C’était une jeune fille, presque une enfant encore, de quinze ans environ, d’aspect assez chétif, et à qui le trapèze avait, outre mesure, développé les bras. On devinait qu’elle se fatiguait trop et qu’elle souffrait ; sa figure était agréable, douce et pâle, et elle avait de jolis cheveux blonds.

Après les Greathorse vinrent six personnages qui se ressemblaient tous, bien que le plus âgé parût trente-cinq ans, et le plus jeune neuf ou dix ; ils souriaient tous du même sourire, qui semblait figé sur leurs lèvres.

— Les frères Smith, monsieur, dit M. Harlwick ; de bien recommandables gentlemen ; tant qu’on ne les a pas vus faire la pyramide humaine, on ne sait pas ce qu’est l’acrobatie.

Les frères Smith saluèrent, souriant toujours.

Puis ce fut une jeune femme, fort élégante et gracieuse.

Miss Morley, monsieur : vous l’admirerez dans ses exercices de haute école, notre savante amazone, monsieur.

Après miss Morley, s’approchèrent trois hommes et trois femmes, ni grands ni petits, ni gras ni maigres, ni beaux ni laids, mais très corrects :

— Nos écuyers et écuyères, monsieur : M. Crampton et mistress Crampton, M. Hampton et mistress Hampton, M. Mapton et mistress Mapton.

Successivement ensuite M. John Harlwick présenta :

— M. Nilo Bong, monsieur, le fameux gymnaste tonkinois ; les sœurs Ulverstone, miss Jane Ulverstone et miss Lucy Ulverstone, monsieur, qui, chaque soir, éblouissent les spectateurs par leur adresse à la barre fixe, monsieur ; M. Pound, monsieur, pour qui soulever deux cents livres est un jeu, et mistress Pound, son épouse, la fée du revolver et de la carabine, monsieur : à cent pas elle ne manquerait pas une noisette, monsieur ; M. Tom Liverpool, le lutteur admirable que nul n’a pu renverser, monsieur, et qui terrasserait des géants, monsieur ; miss Alice Jewel, monsieur, qui, sur un fil de fer, traverserait le Gange, là où il est le plus large.

Tous ces personnages étaient assez insignifiants. M. Nilo Bong avait beau se dire Tonkinois, et avoir les yeux un peu bridés, son teint prouvait qu’il était Européen ; M. Pound et M. Tom Liverpool étaient deux hommes énormes, d’aspect peu intelligent ; mistress Pound était une femme toute petite, toute maigre, l’air assez revêche ; miss Jane et Lucy Ulverstone et miss Alice Jewel étaient de correctes jeunes filles, assez jolies, et qui saluaient aimablement.

Il ne restait plus à présenter de la troupe que quatre personnes, deux hommes et deux femmes :

Les deux hommes se ressemblaient fort, et tous deux rappelaient M. Oldham ; mais les traits qui, chez M. Oldham, n’étaient que comiques, s’accentuaient chez eux jusqu’au grotesque ; et le grotesque de leur personne frappait d’autant plus qu’ils affectaient d’être graves. Quand vint leur tour :

— M. Trick et M. Trock, monsieur, dit M. Harlwick : je pourrais les affirmer les plus spirituels clowns qu’il y ait au monde, si eux-mêmes ne s’inclinaient devant la supériorité de M. Oldham. Ils sont les enfants chéris de la gaieté.

MM. Trick et Trock saluèrent Moukounji, et une jeune femme, très belle, qui avait de grands yeux noirs et d’épais cheveux dorés, s’approcha :

— Miss Sarah Skipton, monsieur : la divine artiste à qui nous devons la danse lumineuse.

En inclinant aimablement la tête, salua miss Sarah Skipton, et, enfin, M. Harlwick présenta une jeune fille qui semblait la grâce même, avec ses cheveux d’un blond délicat et ses yeux bleus qui étaient un sourire.

— Miss Sarah Skipton est, pourrait-on dire, l’étoile de notre troupe, miss Circé Nightingale en est la perle, monsieur : c’est la douce charmeuse des oiseaux, et vous la prendrez pour quelqu’une de vos déesses quand vous la verrez parmi son cortège de fauvettes et de rossignols.

Miss Circé Nightingale sourit gracieusement à Moukounji, et de sa jolie main, me caressa longuement. Et je la remerciai amicalement déjà.

En somme, à part M. Greathorse, mistress Greathorse, le jeune Greathorse, et aussi mistress Pound, tous ces gens paraissaient plutôt agréables, et il ne me sembla pas qu’il dût être trop pénible de vivre avec eux. Et même, pour quatre des jeunes femmes qui étaient de la troupe, je me sentis, dès lors, de la sympathie ; l’élégance de miss Clary Morley me charmait ; sans doute miss Morley était douce aux animaux, et ce ne devait pas être avec des coups qu’elle dressait les chevaux. Pour miss Annie Greathorse, j’éprouvais de la pitié : je comprenais qu’on la maltraitait, qu’elle était malheureuse, et je pensais déjà que je pourrais peut-être la protéger. J’admirais l’éclatante beauté de miss Sarah Skipton, et la grâce enchanteresse de miss Circé Nightingale me séduisait. Et je me disais :

— Ici je me ferai quatre amies, et j’aurai quatre ennemis.

Quand toute la troupe eut été présentée, M. John Harlwick dit à Moukounji :

— C’est ce soir que, pour la première fois, nous jouons à Calcutta, et je voudrais, le plus tôt possible, présenter votre éléphant au public. D’abord, quel est son nom ?

— Comme, un jour de détresse, il vint me trouver, je ne sais d’où, et comme il m’apporta de la consolation, je l’appelle Devadatta, ce qui, dans notre langue, signifie donné par les dieux.

— C’est bien. Sur nos affiches nous l’appellerons donc : le fameux éléphant Devadatta. Mais, dites-moi : ne représentez-vous pas un de vos dieux avec une tête d’éléphant ?

— Le divin Ganéça, dieu de la sagesse, a la tête d’un éléphant.

— Parfait ! s’écria M. Harlwick. Le fameux éléphant Devadatta, frère de Ganéça, dans ses divers exercices. Voilà ce que portera notre affiche. Ne sera-ce pas bien, monsieur Oldham ?

— Ce sera très beau, dit M. Oldham.

— Maintenant, reprit M. Harlwick, il faut voir quels exercices nous lui enseignerons. C’est vous, monsieur Oldham, qui l’avez découvert : c’est vous que je charge de son éducation.

— Vous m’honorez, monsieur Harlwick. Elle sera promptement terminée. D’abord, je veux lui faire répéter, devant vous, le jeu auquel il se divertissait sur le port.

M. Oldham fit apporter un anneau de fer. Je compris qu’il fallait jouer avec comme j’avais joué sur le port. M. John Harlwick fut satisfait de cette épreuve :

— C’est très bien, dit-il ; il faudrait qu’il jouât avec plusieurs anneaux à la fois, et ce serait parfait ; dès demain, il pourra débuter.

On apporta plusieurs anneaux ; tous, successivement, je les lançais en l’air et les recevais au bout de ma trompe ; je n’en manquais pas un ; et M. Harlwick était ravi.




Chapitre XXVII


MES DÉBUTS


Aussi, dès le lendemain, lisait-on sur l’affiche du Grand Cirque des Deux Mondes :


LE FAMEUX DEVADATTA


FRÈRE DE GANÉÇA


ÉLÉPHANT JONGLEUR


Le soir, quand la représentation commença, j’étais peu ému, mais j’étais assez humilié.

— Que dirait Parvati, si elle me voyait ? pensais-je. Je vais divertir la foule par de vils exercices, et, si j’ai le malheur de laisser échapper un anneau, peut-être serai-je battu. M. Oldham m’a l’air assez bienveillant ; mais M. Greathorse me traiterait peut-être fort mal, ou tout au moins me menacerait, comme il menace les chevaux qui tournent en ce moment autour de la piste.

Pour ouvrir la représentation, en effet, il y avait un exercice équestre par MM. Crampton, Hampton et Mapton. Il s’agissait de faire sauter aux chevaux divers obstacles, et, près de la porte, je pouvais voir assez bien. M. Greathorse, debout au milieu du cirque, un fouet énorme à la main, cinglait l’air de grands coups, pour exciter les pauvres bêtes ; et quand l’une d’elles, malgré le bruit du fouet, malgré les efforts de son cavalier, faisait mine de regimber devant un obstacle, il la menaçait avec le manche du fouet ; et je voyais qu’il eût été joyeux de passer de la menace à l’acte.

Après MM. Crampton, Hampton et Mapton paraissaient les sœurs Ulverstone. Mais tandis qu’on préparait leur barre fixe, trois singuliers personnages se précipitèrent dans le cirque, l’un faisant la roue, l’autre marchant sur les mains, le troisième se désarticulant en une série de culbutes. Ils étaient vêtus d’un vêtement très ample, d’une seule pièce, bariolé de dessins bizarres : ainsi l’un avait un soleil au milieu du dos et sur la poitrine ; sur l’autre s’étalait un crapaud fantastique ; tous trois s’étaient enfariné le visage, et portaient une perruque de filasse blanche ou rouge, avec une longue mèche au sommet de la tête. Ils divertissaient le public par mille facéties extravagantes : ils échangeaient de grands soufflets, se jetaient par terre l’un l’autre, se relevaient brusquement ; ils feignaient d’aider les serviteurs qui tendaient les cordes destinées à fixer la barre, et sans cesse tombaient dans les plus grotesques positions ; et le public riait bien haut de leurs folies.

J’examinai avec soin ces trois personnages ; et sous la farine, je finis par retrouver les traits de M. Oldham, et ceux de MM. Trick et Trock. J’en restai tout surpris ; et je fus un peu choqué d’avoir pour précepteur un gentleman qui manquait à ce point de dignité.

Et entre chaque numéro du programme, M. Oldham et MM. Trick et Trock commençaient leurs plaisanteries.

La représentation se continuait fort bien. Les éloges que M. Harlwick avait décernés à ses compagnons en nous les présentant, me semblaient mérités. Les frères Smith étaient d’une agilité merveilleuse ; si mistress Greathorse semblait désagréable à vivre, c’était une adroite équilibriste, et miss Alice Jewel était, sur la corde raide, d’une grande dextérité. Les écuyers, les écuyères montaient habilement, et je fus ravi par les gracieux mouvements qu’avait à cheval miss Clary Morley ; elle ne frappait pas son cheval ; elle ne l’excitait que par des paroles amicales. Seule, la pauvre Annie Greathorse me fit souffrir : je la sentais si mal à l’aise sur son trapèze.

C’était après elle que devait paraître le « fameux Devadatta ». Et je parus. Mon succès fut grand, on m’applaudit ; quand je rentrai, on me caressa. Et pourtant je n’étais pas joyeux : la moindre caresse de Parvati m’eût été plus douce.

Dans la représentation la fin me charma plus que tout le reste : on terminait en effet par les oiseaux de miss Circé Nightingale, et par la danse lumineuse de miss Sarah Skipton.

On amenait au milieu du cirque une volière, pleine d’oiseaux divers, qui chantaient harmonieusement. Puis, parut miss Circé, charmante en une robe clair azur, et avec, autour de la taille, une ceinture d’argent ; un peigne d’argent retenait ses fins cheveux blonds et les parait d’un éclat atténué ; à la main, elle tenait une flûte d’argent. Elle vint à la volière ; elle en ouvrit la porte, et les oiseaux s’échappèrent, voltigeant gaiement autour d’elle, et, parfois, se posant sur son épaule. Elle leur souriait en amie ; et, à un geste qu’elle fit, tous s’envolèrent vers le plafond du cirque. Alors, elle joua de la flûte, et les oiseaux lui répondaient, et l’on ne savait plus si son chant n’était pas le chant d’un oiseau. Elle pressa le rythme de l’air et les oiseaux redescendirent vers elle ; et ils volaient autour de sa tête, et semblaient la couronner d’une vivante couronne. Sans cesse, elle changeait le rythme de la chanson, et les oiseaux familiers formaient de nouvelles figures, toutes gracieuses ; et l’on eût pris la douce charmeuse d’oiseaux pour quelque reine du ciel. Et quand la flûte se tut, les gais amis de miss Circé rentrèrent dans la volière, et ravis, les spectateurs applaudirent, unanimes.

Où était la volière, on amena une assez grande estrade ; là monta miss Sarah Skipton, vêtue d’une ample robe blanche, d’étoffe légère, aux plis nombreux ; et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Puis, on éteignit les lustres ; seules quatre lampes, quatre lanternes plutôt, restèrent allumées, qui dardaient leurs rayons sur l’estrade, entourant miss Sarah d’une gloire lumineuse. Devant les lampes on faisait passer des verres de couleur, et, parmi les lumières, changeantes sans cesse, Sarah dansa ; elle dansait, légère et vive, ou lente et languissante ; et sa robe, rouge, verte, jaune, violette alternativement, ou encore de plusieurs couleurs à la fois, tourbillonnait autour d’elle ; et la femme devenait fleur, papillon, oiseau ; elle était l’aurore, elle était le crépuscule ; elle était l’orage aux mille éclairs, elle était la mer souriant au matin ; elle était les pierres précieuses, elle était le soleil victorieux. Et, soudain, les lustres se rallumèrent, et tous acclamaient Sarah triomphante.

La représentation était finie ; modestement, je rentrai à l’écurie, ébloui encore de la danse lumineuse.




Chapitre XXVIII


SALTIMBANQUE


Bientôt sur l’affiche du Grand Cirque des Deux Mondes on put lire :


LE FAMEUX DEVADATTA


L’ÉLÉPHANT UNIQUE


FRÈRE DU DIVIN GANÉÇA


DANS SES DIVERS EXERCICES


M. Oldham, en effet, s’était acquitté fort bien et fort vite de mon éducation, et je ne charmais plus seulement le public en jonglant avec des anneaux de fer. À chaque représentation, toujours dans le même ordre, se succédaient mes exercices ; quand je fus tout à fait instruit, voici ce que je faisais :

D’abord, je jonglais avec des anneaux de fer ; puis on dressait une cible, je me plaçais en face ; j’avais à côté de moi une corbeille pleine de balles, avec ma trompe, je lançais les balles contre la cible ; et je ne crois pas l’avoir jamais manquée.

La cible enlevée, on m’apportait une grosse boule de fer ; je m’y tenais en équilibre, et la faisais marcher avec mes quatre pieds. Cet exercice me fatiguait fort ; aussi, pour me reposer, me faisait-on jouer une scène dramatique.

Un jeune roi et une jeune reine erraient par la campagne gaiement ; tout à coup l’on entendait des bruits de chasse, et je paraissais, poursuivi par quelques cavaliers ; effrayés, le jeune roi et la jeune reine cherchaient à se cacher ; je faisais, semblant être furieux, deux ou trois fois le tour du cirque. Puis j’avisais la reine, je me précipitais vers elle. Alors, dans la scène, telle que l’avait d’abord composée Moukounji, — car mon maître était, pour me faire briller, devenu auteur, — le roi devait la protéger de son corps, il dégainait son sabre, me l’enfonçait dans le poitrail, et je tombais, simulant la mort. Le sabre, bien entendu, était une arme en fer-blanc émoussé, et dont la lame entrait dans la poignée.

Mais ce dénouement fut changé, et par moi, dès le premier soir où l’on donna la scène. C’était miss Nightingale qui jouait la jeune reine. Elle était charmante dans ce rôle, avec une robe de gaze blanche, sous laquelle transparaissait une tunique de soie mauve. Et, quand je la vis, si gracieuse, le souvenir de Parvati, qui ne me quittait guère, me revint plus vif et plus cher que jamais ; alors, au lieu de courir violemment vers elle, je m’arrêtai ; je m’avançai lentement, et, l’air humble et soumis, j’allai m’agenouiller devant elle. Le public applaudit longuement, et l’on décida qu’on garderait ce dénouement à la scène désormais.

C’était après cela que je faisais cinq fois le tour du cirque en bicyclette, une bicyclette énorme construite à ma taille (on s’imagine avec quelle peine un éléphant peut se tenir sur un pareil instrument). Je faisais mouvoir les pédales avec mes pieds de devant et le guidon avec ma trompe. Je devais ensuite me tenir debout et danser une polka. Enfin, pour terminer mes exercices, je jouais une autre scène, — comique celle-là, — et qu’avait composée M. Oldham :

Au milieu du cirque, on m’apportait une table, avec une chaise à ma taille et, auprès, entre deux poteaux, une cloche à laquelle pendait une corde. J’entrais, je m’asseyais sur la chaise, et, de ma trompe, je tirais la corde de la cloche. M. Oldham, vêtu en garçon de restaurant, accourait, et je lui faisais comprendre que je voulais dîner.

— On vous sert, monsieur Éléphant, disait-il.

Il sortait. D’un sac qu’on m’avait attaché aux reins, je tirais, toujours avec ma trompe, une paire d’énormes lunettes, je les assurais devant mes yeux ; puis je prenais un journal, et faisais comme si je lisais — alors, je ne savais pas encore vraiment lire. — Peu à peu, M. Oldham ne revenant pas, je simulais l’impatience ; de nouveau je sonnais, et M. Oldham accourait :

— On vous sert, monsieur Éléphant.

Il disparaissait. Deux fois encore je sonnais, et deux fois M. Oldham me criait :

— On vous sert, monsieur Éléphant.

Sans jamais rien m’apporter.

La troisième fois enfin, il me servait un plat : c’étaient quelques pains et je les avais rapidement engloutis. Je sonnais. M. Oldham venait, et je lui marquais que je voulais un second plat. Au bout d’un long temps, il m’apportait des légumes qui étaient aussi vite mangés que les pains. Je demandais un troisième plat, et cette fois, j’avais des fruits, des gâteaux et une bouteille de Champagne dont je faisais bruyamment sauter le bouchon.

Pour la dernière fois je sonnais, et je faisais signe que je voulais la note. Sans tarder, maintenant, M. Oldham m’apportait un long morceau de papier. Je remettais mes lunettes, — je les avais ôtées pour manger, — je regardais le papier, et je poussais un sonore grognement d’indignation. M. Oldham tombait, comme de peur, et, par une culbute, se relevait et il criait :

— Qu’est-ce que vous avez, monsieur Éléphant ?

Je témoignais de mon mécontentement en me levant et en piétinant la note.

— Vous la trouvez trop élevée ?

Je faisais signe que oui.

— Vous allez pourtant me payer…

Je faisais signe que non.

— Ah ! vous ne voulez pas me payer ?

Toujours non de ma part.

— Eh bien ! monsieur Éléphant, nous allons voir.

Et, très haut, il appelait :

— Eh ! eh ! là-bas, messieurs-policemen !

Alors, entraient MM. Trick et Trock, vêtus en policemen.

— Messieurs-policemen, disait M. Oldham, voici M. Éléphant qui ne veut pas me payer.

— C’est bien, criait M. Trick, en prison, monsieur Éléphant.

— En prison ! répétait M. Trock.

À cette menace, l’air confus, je tirais de mon sac des morceaux de papier simulant des bank-notes et je m’en allais, tandis que M. Oldham et MM. Trick et Trock se réjouissaient par une danse extravagante.

Cette scène amusait fort le public, qui, chaque soir, me rappelait au moins trois fois. Mais moi, je me sentais humilié de jouer un rôle comique, — de faire presque le clown.

Je vécus ainsi plusieurs années ; quand dans une ville les recettes baissaient, M. Harlwick se transportait dans une autre. De Calcutta, nous allâmes à Chandernagor, de Chandernagor à Patna ; puis je vis Bénarès, Allahabad, Delhi, que sais-je encore ?

J’aurais pu ne pas être très malheureux ; j’avais su me faire respecter de ceux qui tout d’abord avaient essayé de me taquiner. M. Oldham était fier de son élève, et l’aimait ; Moukounji était toujours le brave homme qui m’avait recueilli, et mes quatre amies, Annie, que je protégeais souvent contre les brutalités de sa mère, Circé Nightingale, Sarah Skipton et Clary Morley étaient pleines de prévenances pour moi et me gâtaient sans cesse. Mais hélas ! je songeais à ma belle vie d’autrefois, si calme et si joyeuse, et je songeais à Parvati, qui souffrait peut-être, et que j’aurais pu défendre. M’avait-elle oublié ? Ou, si elle pensait à moi, ne m’accusait-elle pas d’ingratitude ? Et n’avais-je pas, en effet, été un ingrat, de la quitter ainsi, bassement jaloux ? Aussi, malgré les soins dont on m’entourait, j’étais toujours bien triste.




Chapitre XXIX


RETOUR AU PARADIS


Un jour, le Grand Cirque des Deux Mondes arriva à Bombay. J’étais ce jour-là à bout de courage, écrasé de honte. Moi, le Roi-Magnanime, devant qui tout un peuple s’était prosterné, moi le guerrier farouche qui avais versé tant de sang ennemi, rendu le trône à un prince, été le compagnon aimé de la plus belle des princesses, j’en étais réduit à me montrer dans de grotesques parades, pour étonner et divertir des foules !

Ah ! combien la vie m’était lourde, comme je me sentais seul, au milieu de mes nouveaux compagnons, malgré leur bienveillance pour moi.

Puisque sans doute je ne devais jamais revoir Parvati, retrouver le paradis perdu, à quoi bon prolonger le supplice ? J’étais décidé à m’enfuir de nouveau, à chercher dans les forêts solitaires le cimetière des éléphants et là, à me laisser mourir de faim, au milieu des ossements blanchis de mes pareils.

Oui, cette représentation serait la dernière.

Quand tous dormiraient je quitterais mon abri de planches, je traverserais à la nage l’étroit canal qui sépare l’île de Bombay du continent et j’irais chercher le lieu de repos où toutes mes peines mourraient avec moi.

J’étais si préoccupé par la détermination que je venais de prendre et par les réflexions que m’inspirait mon chagrin, que je fis à peine attention à l’agitation extraordinaire qui ce soir-là régnait parmi les artistes du Grand Cirque des Deux Mondes.

On rafraîchissait les costumes, on astiquait les accessoires, on répétait les tours, sus depuis longtemps, avec une ardeur peu commune, on cousait même, en toute hâte, une frange d’or à des draperies de velours rouge, pour un usage que je ne pus deviner.

La représentation commença beaucoup plus tard que de coutume. On la retarda autant que cela fut possible, malgré les trépignements d’impatience du public.

Lorsque je m’avançai sur la piste, je vis, juste en face de l’entrée, un grand espace séparé des places ordinaires par des cloisons peintes en rouge ; le devant de cette loge improvisée était orné de draperies frangées d’or, d’écussons aux armes d’Angleterre et de guirlandes de fleurs ; des fauteuils étaient disposés dans la loge.

Je compris que l’on attendait quelque personnage illustre, mais qu’il ne viendrait pas, sans doute, car la loge était vide encore et faisait un grand trou sombre au milieu des autres places qu’emplissait une foule compacte, aux toilettes claires et brillantes.

M. Oldham, en soupirant, me fit faire mes exercices et j’en étais au travail d’équilibre sur la sphère roulante, quand un mouvement général du public, qui ne me regardait plus, me fit comprendre que l’illustre personnage venait d’entrer.

Très attentif à ne pas perdre l’équilibre, je ne pouvais lever la tête pour regarder.

— C’est peut-être le président de Bombay, pensai-je, et je ne tiens guère à le voir.

Mais tout à coup la sphère s’échappa d’entre mes pieds ; perdant l’équilibre, je tombai à genoux : une voix de femme venait de crier :

— Iravata !

Qui donc pouvait crier ainsi mon nom d’autrefois ? … mon nom de bonheur ? … et cette voix ! … Cette voix harmonieuse et claire qui était entrée en moi comme une épée m’avait jeté à genoux en précipitant tout mon sang au cœur ! … ce ne pouvait être que sa voix ! … sa voix à Elle ! … J’en étais certain et cependant je n’osais regarder. Il me semblait que je serais mort d’une déception.

Le public, surpris et respectueux, gardait un profond silence ; la voix, un peu attristée cette fois, se fit entendre encore :

— M’as-tu donc oubliée tout à fait, Iravata ?

D’un bond, je fus debout, devant la loge, qui était juste à ma hauteur, et, à travers mes larmes de joie, je voyais Parvati comme dans des flammes. Elle me caressait, m’embrassait, sans s’inquiéter de toute cette salle qui la regardait… Et moi ! ce que j’éprouvais, un être humain ne pourrait pas l’exprimer… Et j’étais plus honteux que jamais des cris rauques, des piétinements sur place qui étaient mes seuls moyens de manifester un bonheur qui m’étouffait.

— Méchant ! méchant ! me disait-elle à demi-voix, tout près de mon oreille, tu as pu me fuir ainsi, m’abandonner dans un moment si grave de ma vie ? … J’ai bien vu que tu ne donnais pas ton consentement à ce mariage, tu lisais dans l’âme du prince sans doute et cette âme ne te plaisait pas. Certes, ta sagesse voyait juste, mais tu aurais dû, comme moi, te résigner et te soumettre au destin, au lieu de me quitter comme un ingrat, comme un jaloux… Car tu étais jaloux et j’ai lu la mort du prince dans tes yeux. Si c’est pour éviter un crime que tu t’es enfui de Golconde, je te pardonne, malgré le chagrin que tu m’as causé. Tu peux maintenant revenir avec moi, ajouta-t-elle : je suis veuve.

Certes, ce que je fis en entendant cette bienheureuse parole n’était pas convenable ; on m’a appris qu’il ne faut se réjouir de la mort de personne, mais je ne pus me contenir : je poussai des coups de trompette tellement vigoureux que presque tous les assistants s’enfuirent épouvantés, et je fis trois fois le tour de la piste au grand trot.

Le prince Alemguir et Saphir-du-Ciel étaient aussi dans la loge. Je ne les avais pas vus tout d’abord, aveuglé que j’étais de larmes et d’émotion. Ils avaient appelé auprès d’eux le directeur du Grand Cirque des Deux Mondes et je compris tout de suite que l’on traitait avec lui de ma rançon.

Il se montra à la fois digne et humble, devant le roi et la reine de Golconde et, avec beaucoup de loyauté, il déclara que je ne lui appartenais pas, que j’étais seulement engagé dans la troupe, avec mon maître actuel, et que, d’ailleurs, j’avais fait affluer tant de roupies dans la caisse de l’association qu’il me devait de la reconnaissance, tandis que je ne lui devais rien.

Ce fut donc à titre de largesse qu’il accepta, après s’être beaucoup défendu, le magnifique diamant que le roi lui offrait, et la somme importante qui devait être distribuée à tous les acteurs de la troupe.

Moukounji s’était approché et je fis comprendre à Parvati que je désirais ne pas l’abandonner. Il se tenait le mieux qu’il pouvait, on ne s’aperçut pas qu’il était ivre, et il fut convenu qu’on l’emmènerait à Golconde.

Tous les artistes, dans leurs costumes de spectacle, étaient réunis sur la piste.

Je fis mes adieux, le plus affectueusement que je le pus, mais ils me semblaient déjà loin, loin de moi, comme oubliés, enveloppés de brouillard et de nuit.

J’avais retrouvé ma lumière, ma joie, ma vie ; je ne voyais plus que cela et, tandis que les bouchons de champagne sautaient et que les verres se choquaient en mon honneur, ce fut comme dans un rêve que je quittai pour toujours le Cirque des Deux Mondes, absorbé que j’étais dans l’immense bonheur de sentir de nouveau sur mon dos le poids léger de mon adorée princesse, enfin reconquise.


  1. Conducteur attaché spécialement à la garde d’un éléphant.
  2. Mucianus ter consul, auctor est aliquem ex his et litterarum ductus græcarum didicisse, solitumque præscribere ejus linguæ verbis : « Ipse ego hæc scripsi et spolia celtica dicavi. »
    (Plinii secundi Naturalis historiæ VIII, 3.)
  3. Troupe d’animaux sauvages.