Mémoires d’un Éléphant blanc/XXI

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Armand Colin et Cie (p. 133-135).





Chapitre XXI


JALOUSIE


Il parut un jour au palais de Golconde, l’ennemi, le fiancé, celui que je haïssais d’avance.

Quand je le vis venir de loin, parlant en riant à Parvati, une flamme rouge dansa devant moi, et je fermai les yeux aussitôt pour tâcher d’échapper à la frénésie de fureur qui m’envahissait à cette vue.

Je les entendais s’approcher ; cette voix inconnue pénétrait dans mes oreilles, y bourdonnait, me piquait comme une flèche aiguë. À l’entendre, je revoyais la guerre sanglante, les corps broyés sous mes pieds, mon maître enchaîné honteusement et notre fuite périlleuse à travers les jongles.

Un tremblement me secouait de haut en bas. Je courbai la tête en tenant mes yeux obstinément fermés et je me mis à labourer le sol avec mes défenses, pour user ma rage.

Je les entendais toujours s’approcher, elle de son pas si léger, lui, traînant nonchalamment les pieds. Il m’avait remarqué, c’était de moi qu’il parlait.

— Tiens, disait-il, vous avez un éléphant blanc ? Je sais que dans certains pays on a beaucoup de vénération pour les animaux de cette espèce, à Siam, entre autres, la patrie de la reine votre mère. Chez nous, on est moins naïf, on aime les éléphants blancs pour la parade ; mais on les estime moins que les autres, parce qu’ils sont moins robustes.

Parvati s’était arrêtée devant moi ; inquiète de ma sourde colère, bien visible pour elle, cherchant à m’apaiser de sa douce main, et sa voix tremblait un peu quand elle répondit au prince :

— Iravata est le bon génie de ma famille, il incarne certainement un de nos aïeux et il est pour moi l’ami le plus cher.

— Pas plus que votre fiancé, j’espère ? dit-il, avec un rire suffisant.

— Celui qui m’est dévoué depuis ma naissance m’est mieux connu que le fiancé d’hier…

— C’est sérieux ! s’écria Baladji, en riant plus fort, faut-il que je sois jaloux vraiment de cette grosse bête-là ? …

Je ne pus me retenir d’ouvrir les yeux, et, devant l’expression de mon regard, croisant le sien, le prince se recula de quelques pas.

— Par Kali, qui danse sur des morts ! dit-il, votre ancêtre n’a pas l’air très agréable, ses yeux sont plus féroces que ceux d’un tigre.

— Éloignons-nous, je vous prie, dit Parvati, je ne sais ce qui l’irrite, mais Iravata n’est pas comme à son ordinaire.

— Je m’éloignerai très volontiers, dit le prince, en cherchant à cacher sa peur, car je déteste le voisinage des éléphants à cause de leur odeur.

Il me tourna le dos, s’en allant à grands pas, tandis que Parvati, avant de le rejoindre, les mains jointes, me jeta un regard plein de supplications.

Mais il avait bien fait de partir, je n’aurais pu me maîtriser, l’idée de l’écraser sous mes pieds, de le pétrir en bouillie m’était venue un instant, et malgré la honte que j’éprouvais d’un sentiment aussi coupable, je ne pouvais le chasser.