Mémoires d’un paysan bas-breton/L’assaut

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VIII

L’ASSAUT


Vers deux heures de l’après-midi, le bateau s’arrêta devant un amas considérable de baraques en bois. C’était Kamiech, point de débarquement pour les Français. Depuis la soupe de midi, nous étions déjà en branle-bas pour entrer en possession de nos sacs et de nos fusils, qui avaient été déposés au fond du navire. Aussi, en arrivant dans le port, étions-nous prêts à débarquer ; mais nous avions encore un repas à manger, toute notre journée devant compter à bord ; nos bons amis les Anglais, sachant que nous ne pouvions le manger de suite, nous servirent de la viande froide, des biscuits et du vin que nous pouvions emporter. Après la distribution, nous descendîmes dans de grands chalands manœuvrés par des Turcs, qui nous conduisirent sur la terre ferme, « sur le plancher des vaches », que nous n’avions pas foulé depuis quinze jours.

En mettant pied à terre, je vis des officiers et des sous- officiers du 26e de ligne, dans lequel nous étions versés. J’en remarquai un qui portait des galons de sous-lieutenant sur une capote de soldat ; les sous-officiers avaient des pantalons, des capotes et des casquettes écrasées, on ne savait trop de quelle couleur ; toutes les figures étaient délabrées et bronzées. Nous étions frais et bien habillés auprès de ceux-là. Hélas ! combien de temps resterions-nous en ce bel état ; beaucoup ne sont pas revenus dans leur pays pour le dire. On nous mit en rangs, et je ne fus pas peu surpris de voir des sous-officiers déployant des feuilles et faisant l’appel par compagnie, comme si nous étions au 37e. Comment et par où nos noms étaient-ils arrivés là avant nous ? Je ne savais pas qu’un petit vapeur français, qui faisait le service de courrier entre Marseille et Sébastopol, était arrivé à Kamiech huit jours avant nous et qu’il avait apporté les listes des détachements attendus.

L’appel fini, on se mit en route pour le camp. Après avoir traversé « la ville en bois » de Kamiech, nous nous trouvâmes en vue des lignes de tentes qui s’allongeaient à perte de vue vers notre droite. Bientôt nous rencontrâmes des redoutes, des retranchements, des parallèles, qui avaient été les travaux préliminaires du siège. Partout on voyait des boulets, des mitrailles, des bombes éclatées ou entières, des lambeaux de gibernes et de ceinturons. Il y avait sur un plateau un télégraphe aérien, dont les grands bras ne cessaient de remuer en formant toutes sortes de figures géométriques. Notre nouveau régiment était campé en avant et un peu à gauche de ce télégraphe.

En arrivant devant le camp, le colonel et les commandants vinrent nous inspecter, puis chaque capitaine prit ses hommes pour les conduire à sa compagnie, où nous fûmes distribués par escouades. Je tombai encore, grâce à ma taille, le dernier de la dernière escouade, la huitième. Il n’y avait plus, dans cette escouade, que quatre hommes et le caporal ; nous y arrivions cinq, ce qui remontait l’escouade à dix. Nous n’avions pas encore mangé la ration que les English nous avaient servie à bord. Mais, avant de manger, nous nous arrangeâmes tous les cinq pour avoir deux litres d’eau-de-vie, afin de trinquer avec nos nouveaux camarades pendant qu’ils nous raconteraient un peu les misères de la guerre. La nuit était venue, le canon tonnait toujours. Nous étions maintenant tout près. Quand l’eau-de-vie fut arrivée, le caporal dit qu’il vaudrait mieux la brûler pour en faire un punch, qu’il se chargeait, lui, de fournir le sucre.

Quand nous eûmes bu quelques gobelets de punch, ces cinq malheureux, qui avaient l’air abattu, se réveillèrent un peu et nous racontèrent qu’ils avaient passé la nuit précédente et la moitié de la journée dans les tranchées, et c’était ainsi toutes les deux nuits, et souvent encore des alertes et des prises d’armes pendant le temps qu’ils devaient se reposer. Depuis longtemps, nous disait le caporal, on parlait tous les jours de donner l’assaut, qui avait déjà été tenté deux ou trois fois, mais toujours sans succès. Pendant que nous écoutions nos camarades au bruit du canon, le sergent de la section entra dans la tente, pour voir ses nouvelles figures et mettre nos noms sur son calepin particulier. Le punch n’était pas encore tout bu ; il trinqua avec nous et nous dit : « Mes pauvres amis, je crois que vous êtes arrivés juste à propos : je viens d’apprendre par l’adjudant qu’on va donner l’assaut demain. — Tant mieux, dit un de nous, un petit Parisien, alors nous serons baptisés demain par le baptême du feu. En attendant, les Russes n’auront toujours pas ce punch; buvons-en et vive le 26e ! »

Il n’y avait pas longtemps non plus que ces malheureux étaient arrivés à Sébastopol ; ils étaient venus, comme nous, pour remplir les vides qui s’étaient faits dans le régiment le 18 juin, devant Malakoff. Depuis longtemps, il n’y avait plus au 26e un seul homme de ceux qui étaient partis les premiers… Enfin, vaincus par le sommeil, chacun finit par s’étendre à terre, la tête sur son sac, et sa femme, c’est-à-dire son fusil, entre les bras, ce que le sergent nous avait recommandé en cas d’alerte : le canon grondait toujours.

Le lendemain, nous fûmes réveillés par La mère Michel, musique à laquelle nous avions été assez habitués au camp de Sathonay. Aussitôt, on nous réunit sur le front de bandière pour l’appel, puis on fit former les faisceaux et nous retournâmes dans nos tentes prendre le café, moulu à coups de crosse de fusil. On nous avait recommandé de ne pas nous éloigner. On nous distribua du biscuit qui n’était pas si beau ni si bon que celui des Anglais. Un instant après, on cria : « Aux armes ! tout le monde aux faisceaux ! » Quelques vieux soldats disaient : « Ah ! ah ! ça y est, cette fois, ce n’est pas trop tôt; nous allons bien rire aujourd’hui ; gare les Russes ! »

Notre sergent-major, comme tous les autres, était allé à l’ordre : lorsqu’il revint, on nous fit former le cercle. Il nous lut alors l’ordre ou le discours du général Pélissier, lequel disait, en effet, que nous allions enfin porter le dernier coup à Sébastopol et à l’armée du tsar, qu’il était plein de confiance dans le courage et la bravoure de son armée, comme elle pouvait avoir confiance en lui. Cette exhortation se terminait comme toujours par les cris de vive la France ! vive l’empereur ! et de tous côtés on entendait des hourras ! et on voyait les casquettes s’agiter en l’air, accompagnant le cri : À nous Sébastopol !

Les Russes entendirent bien nos cris. Mais à eux aussi on faisait en ce moment un discours comme à nous. On leur disait qu’ils allaient enfin en finir avec l’armée des alliés, la jeter à la mer ou la faire prisonnière, et ils poussaient aussi, comme nous, de formidables hourras ! vive la Russie ! vive le tsar ! à nous les Français, les Anglais et les Piémontais ! Il devait être alors neuf heures du matin : le soleil semblait gai et brillant. Je me souvins que nous étions le 8 septembre, jour de la grande fête de mon pays, la fête de Notre-Dame de Kerdevot qui m’avait guéri de la fièvre. Quoique beaucoup attiédi dans ma ferveur religieuse, je pensai tout de même que peut-être cette bonne dame me protégerait encore dans les terribles éventualités qui se préparaient.

Le mouvement commença. Nous marchâmes en colonne jusqu’à l’entrée des tranchées. Là on fit halte. De l’endroit où nous nous trouvions, on embrassait tout le panorama de Sébastopol, de la tour Malakoff, de la rade, de la ligne des troupes françaises, anglaises et piémontaises. Sur la hauteur du télégraphe, on voyait un grand nombre de civils, hommes et femmes, qui étaient venus de loin, sans doute, pour assister au drame qui allait se jouer, comme autrefois les Romains allaient au cirque assister et applaudir à la lutte des esclaves contre les bêtes féroces. Depuis le matin, le canon avait cessé ; il se faisait un grand silence qu’on n’avait pas eu, disaient les vieux, depuis longtemps ; mais ce silence avait quelque chose de lugubre, de terrible ; il faisait battre tous les cœurs.

Tout à coup une détonation se fit entendre du côté de Malakoff ; presque au même instant, un boulet, qui avait ricoché contre une tranchée, vint passer droit au-dessus de notre compagnie qui n’était pas encore engagée dans les tranchées ; tout le monde baissa plus ou moins la tête pour saluer ce monstrueux projectile ; il alla, sans faire de mal, s’entasser parmi ses confrères qui gisaient par milliers dans les ravins. C’était le signal du branle-bas.

Deux secondes après, la terre tremblait sous les bordées qui partaient toutes à la fois et de tous les côtés. Nous avions pris la file dans la tranchée, marchant les uns derrière les autres, le fusil en bandoulière. Les officiers et les sous-officiers nous criaient à chaque instant : « Baissez la tête ! » Nous avancions lentement ; souvent on entendait : Gare la bombe ! Une de ces bombes vint tomber à dix pas en face de notre compagnie. On cria : À plat ventre ! Nous nous jetâmes à plat ventre. Malgré toutes les précautions, cette bombe, en éclatant, nous fit cinq victimes, deux morts et trois grièvement blessés. Nous avions tous été éclaboussés, couverts de terre et de graviers. Les boulets, la mitraille, les biscaïens passaient par-dessus nos têtes, rasant le parapet, nous aveuglant de terre et de poussière. Malgré les recommandations des chefs et malgré les volées de mitraille, je ne pouvais, par instants, m’empêcher de regarder par-dessus le parapet, cherchant à voir Malakoff, si nous en étions encore loin. Mais on ne pouvait plus rien voir qu’un immense nuage, noir et gris, de fumée et de poussière : les spectateurs civils du plateau du télégraphe ne devaient pas être contents.

Nous marchions toujours ; nous étions arrivés presque aux dernières parallèles. Tout à coup nos canons cessèrent leur feu ; mais en même temps la fusillade, qui ne s’était pas encore fait entendre, éclata drue et serrée du côté de Malakoff. C’était l’assaut qui commençait. On allait jouer la dernière scène de ce long et terrible drame. Nous étions arrêtés. Nous attendions notre tour de monter. Nous étions dans le ravin qui précède Malakoff : d’après le dire de M. Jurien de la Gravière, si les Russes y avaient seulement placé deux pièces de canon, jamais nous n’aurions pris cette fameuse tour, la clef de Sébastopol. Les Russes l’ont bien reconnu après, mais c’était trop tard… Des hommes du génie passaient devant, avec des cordes, des crampons, des échelles de corde et de bois. Les soldats riaient et se moquaient en disant : « Eh bien, mon vieux, s’il nous faut entrer par là dans Sébastopol, un par un, nous ne sommes pas près d’y être. » Du côté de Malakoff, commença à revenir aussi la file des blessés, avec des mouchoirs autour de la tête, des bras en écharpe ou traînant une jambe, d’autres portés sur des civières d’où l’on voyait le sang dégoutter.

La fusillade continuait toujours et le défilé des blessés augmentait. Nous étions avertis de nous tenir prêts, et notre capitaine, M. Lamy, nous exhortait à le suivre bravement. Nous demandions aux blessés qui passaient comment ça marchait là-haut ; mais leurs réponses étaient contradictoires : les uns disaient que les zouaves étaient déjà dans la tour, les autres disaient qu’on n’y entrerait jamais, et que nous serions tous sacrifiés comme au 18 juin. On commençait déjà à parler de trahison, lorsqu’une immense clameur, venant de tous les côtés à la fois : « Notre drapeau flotte sur la tour Malakoff ! Sébastopol est à nous ! » nous édifia enfin sur l’état des choses. La fusillade avait diminué et peu à peu s’éteignit complètement. Nous restâmes presque à la même place jusqu’à la nuit.

Alors on nous fit faire demi-tour pour rentrer au camp, en traversant cette fois les parallèles, au risque de nous casser le cou. Arrivés au camp, nous trouvâmes la soupe prête, soupe fabriquée avec de l’eau, du lard rance et du biscuit gâté, que les soldats appelaient turlutine. Cette turlutine était à peine servie que nous entendions de tous côtés le cri : Aux armes ! et prenez vos sacs et tout le campement ! Pour nous, les nouveaux arrivés, cette subite alerte n’avait rien d’extraordinaire : Castellane nous y avait assez habitués, et nos sacs n’étaient pas difficiles à faire, puisque nous n’avions pas eu le temps de les défaire. Mais il n’en était pas de même pour les anciens, qui n’avaient pas mis sac au dos depuis longtemps et ne savaient pas trop où se trouvaient leurs bagages de campagne. Les chefs tempêtaient, frappaient du pied sur la terre, et du plat de sabre sur les tentes, en lançant de furieuses épithètes contre les anciens qui ne sortaient pas, tandis que les jeunes étaient prêts depuis longtemps. On entendait au loin les officiers supérieurs crier aussi. Enfin on finit par se trouver tous à peu près et l’on partit.

On se dirigeait vers la droite, du côté des Anglais. Notre route était éclairée par les flammes qui s’élevaient de Sébastopol. Tout à coup, la terre trembla sous nos pas et un bruit épouvantable nous secoua de la tête aux pieds. En regardant du côté de Sébastopol, on vit tourner en l’air, à une très grande hauteur, des affûts de canons, des pierres énormes, des sacs à terre, des gabions, etc. C’était la première mine qui venait de sauter, qui fut suivie bientôt d’une deuxième et d’une troisième. La terre ne cessait de trembler ; je commençais à croire que nous allions tous sauter ou nous engloutir avec la ville. On savait depuis longtemps que tous les alentours de Sébastopol étaient minés et que ces mines étaient préparées pour faire sauter l’assaillant. Mais notre génie, que nous appelions à Lyon le génie malfaisant, prétendait avoir découvert et annulé toutes ces mines : c’est du moins ce qu’on nous racontait. Nous continuions à marcher, dans un silence complet, toujours en appuyant vers la gauche, c’est-à-dire du côté de la ville que nous avions cependant perdue de vue, nous trouvant maintenant dans un ravin. Il y avait plus de deux heures que nous marchions, sans savoir pourquoi ni où nous allions, lorsque, enfin, nous entendîmes des coups de fusil devant nous. C'étaient encore les Russes aux prises avec les Anglais.

Les Russes, après la prise de Malakoff, qui était la clef de Sébastopol, avaient passé de l'autre côté, ne voulant pas rester pour défendre une ville où il n'y avait plus que des ruines. Ils étaient venus dans l'espoir de surprendre les armées alliées, du moins les portions de ces armées qui devaient se trouver alors au repos, pendant que les mines feraient sauter les environs de Malakoff, de sorte que les vainqueurs se seraient trouvés ensevelis dans leur victoire. Heureusement pour nous, la ruse avait été éventée à temps. Quand les Russes apprirent que nous marchions au secours des Anglais, ils battirent en retraite et tout fut fini.

Le lendemain de la prise de Sébastopol, après avoir assisté au défilé des prisonniers russes, nous retournâmes à notre camp, mais ce ne fut que pour repartir encore le lendemain pour une excursion ou une autre campagne qui devait durer sept mois, dans les plaines de Baïdar, les montagnes de Kardambel, les vallées et les montagnes du Belbeck. Nous partîmes pour cette campagne environ quinze mille hommes et nous en avions, disait-on, devant nous, quarante mille.