Mémoires d’un paysan bas-breton/Rentrée au pays

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XVI

RENTRÉE AU PAYS


Quelques jours après, toutes les troupes quittèrent la Vénétie, les unes pour rentrer en France, les autres pour aller prendre garnison dans différentes villes de la Lombardie, où elles devaient rester encore un an pour attendre les arrangements définitifs. Notre brigade, 14e chasseurs, 18e de ligne et 26e, eut pour garnison Bergame : nous restâmes là jusqu’à la fin de mai 1860, à manger de la castagna et de la polenta. C’est en quittant cette ville que j’ai fait le plus grand trajet que j’aie jamais fait à pied, puisque, de Bergame, nous vînmes au Tréport, au fond de la Normandie, en passant par Milan où nous restâmes cinq jours, ce qui me permit de visiter la belle cathédrale, Magenta, Turin, le Mont-Cenis, que nous traversâmes le 15 juin dans la neige et par un froid sibérien, Chambéry, où nous restâmes encore cinq jours pour les fêtes de l’annexion de la Savoie à la France. À propos de cette annexion, nous fûmes obligés d’aller passer quelques jours en observation sur le lac de Genève, car les Suisses avaient protesté contre l’annexion d’un canton qui appartenait à la fédération helvétique. Tout finit par s’arranger diplomatiquement, et nous reprîmes notre voyage par Bourg, Mâcon, Dijon, Paris, Rouen, Dieppe, où devait rester la plus grande partie du régiment ; le reste fut réparti entre la ville d’Eu et le Tréport ; notre compagnie fut désignée pour ce petit port de mer, où il n’y avait alors que des douaniers et des pêcheurs, excepté pendant l’été où il venait quelques baigneurs.

Nous arrivâmes au Tréport vers la fin de juillet, mais je n’y restai pas longtemps, car deux jours après j’étais nommé sergent avec un autre caporal de ma compagnie, un certain Olivier, qui faillit devenir fou de contentement et d’orgueil. Il y avait longtemps qu’il devait espérer ce grade, car il avait alors quinze ans de service, et dix ou douze ans de grade de caporal. À moi, cette promotion m’avait causé presque du dépit. Je me trouvais si bien dans cette compagnie de voltigeurs, parmi tous ces hommes « d’élite » dont je m’étais fait une nouvelle famille. En quittant cette compagnie, j’allais quitter une deuxième fois mon pays, mes parents et mes amis. Si la chose eût été possible, j’aurais volontiers cédé ma place à un autre, car je faisais encore assez de jaloux. Ma nouvelle compagnie était la 2e du 3e bataillon, qui était à Dieppe : c’était la compagnie même où j’avais été simple soldat.

À Dieppe, cependant, je fus assez heureux pour rencontrer un nouveau collègue qui partageait à peu près mes idées et mes sentiments. Il était chargé de la bibliothèque du régiment, et là, tous les deux, nous passions de très agréables moments dans la lecture et les discussions philosophiques. Nous n’allions jamais avec les autres sous-officiers jouer et faire, dans les cafés, des dettes qui coûtèrent cher, plus tard, à plusieurs d’entre eux. Mon nouvel ami travaillait pour entrer dans la télégraphie, et je l’aidais de mon mieux à apprendre la langue italienne, dont il avait besoin pour passer son examen. J’allais quelquefois avec lui au bureau du télégraphe, où on lui apprenait la manière de transmettre les dépêches par le système Morse. On le faisait correspondre avec un employé de Rouen, qui lui répondait souvent qu’il ne comprenait rien à « son griffonnage », puis ils finissaient par se dire toutes sortes de bêtises. On riait et on revenait prendre le café à la bibliothèque, où mon ami avait tout ce qu’il fallait pour cela. On invitait aussi le correspondant de Rouen. Celui-ci répondait qu’il aurait humé avec plaisir ce café de sous-off : il n’y avait qu’à le lui expédier par le télégraphe. Je passai ainsi la fin de l’année 1860 et le commencement de 1861, entre les exercices, les promenades militaires et la bibliothèque. Au printemps, ma compagnie se trouva désignée pour aller tenir la petite garnison du Tréport.

J’étais, comme je l’ai dit plus haut, dans la compagnie où j’avais été simple soldat, mais le capitaine Lamy n’y était plus. La compagnie était alors commandée par un lieutenant, qui n’était, certes, pas la pâte des hommes, mais le sous-lieutenant était encore d’une bien plus mauvaise composition. Celui-là était, au dire de tout le monde, mieux fait pour commander des Hottentots ou des Canaques que pour commander des hommes civilisés et disciplinés. Cet homme était, du reste, assez mal vu également de ses supérieurs ; il recevait d’eux non seulement des reproches, mais souvent des punitions pour son inconduite et sa mauvaise tenue. Pour se venger, ou peut-être pour rentrer en grâce auprès de ses supérieurs, il semait des punitions à tort et à travers autour de lui.

Or, j’étais le premier et le plus directement exposé à ses coups, étant le premier sergent de sa section. Toutes les fois qu’un officier veut punir un sergent, les motifs ou les prétextes ne lui manquent pas, surtout dans une compagnie où il y a toujours des jeunes soldats plus ou moins malpropres et des hommes vicieux et incorrigibles. Presque chaque fois qu’il y avait une revue, j’étais sûr d’être puni : sans avoir rien vu par lui-même, mais pour faire croire qu’il avait vu et pensant se mettre à couvert, le sous-lieutenant m’infligeait quatre jours de consigne ou quatre jours de salle de police ; le motif était facile à trouver et d’une rédaction bien connue. N’ayant eu jusque-là que quelques punitions insignifiantes, ces punitions répétées de mon sous-lieutenant, qui m’avaient d’abord affligé, me consternèrent. Je ne pouvais me consoler qu’en songeant que mon congé approchant me permettrait bientôt de fuir mon petit tyran et persécuteur.

Ernest Renan a dit que jamais il n’aurait pu faire un soldat ; il aurait déserté ou se serait suicidé. J’aurais voulu le voir en 1861, comme je l’ai vu plus tard, pour savoir ce qu’il m’aurait conseillé dans la situation où je me trouvais. En ce moment-là, je ne voyais pour moi aucun autre moyen de vivre que la carrière militaire, et je me voyais forcé de l’abandonner pour me soustraire à la haine ou à l’imbécillité d’un seul individu. J’avais alors vingt-six ans, plus de parents ni d’amis capables de m’ouvrir une porte, aucun métier pour gagner honnêtement ma vie. N’importe, je me voyais obligé de prendre mon congé, et je le pris. Le 23 août je quittai le Tréport, mon congé en poche, le cœur gros, l’esprit inquiet, les idées confuses.

J’avais pris mon congé pour Quimper, mon pays natal, comptant y trouver peut-être, à défaut de parents, quelques connaissances ; je songeais aussi, — car l’orgueil et la vanité entrent partout, — à faire voir mes deux grandes décorations de Crimée et d’Italie, et surtout mes galons de sous-officier, à mes « pays », à ces gens de la campagne qui m’avaient connu mendiant mon pain et gardant les vaches.

En arrivant au village, j’allai directement chez le maire d’Ergué-Gabéric qui était toujours le même et qui occupait ces fonctions depuis vingt-cinq ans. M. le maire, qui m’avait bien connu enfant et misérable, ne voulait pas me reconnaître pour le fils du vieux père Déguignet, mort de faim au bord de la route quelques années auparavant : il fallut qu’il vît mes papiers. Il fut très étonné de me voir sous-officier : il n’avait jamais vu un seul soldat rentrer dans sa commune avec ce grade. Il me félicita et me dit que j’étais sûr de trouver un bon emploi.

Oui, je voyais bien que je pouvais trouver en ce moment un emploi, ou tout au moins à « me caser », car, soit dit ici sans orgueil et sans vanité, j’étais alors sinon un bel homme, au moins un assez joli garçon. Je venais de passer plusieurs mois au Tréport, nourri dans une bonne cantine, où nous buvions de la bière brune à discrétion, boisson nourrissante et donnant de belles couleurs. Je ne paraissais guère avoir plus de vingt et un ans. Toutes les filles des environs bonnes à marier étaient prêtes à me tendre la main, comptant avoir non seulement un joli garçon, mais un homme dont la fortune était faite.

Hélas, pauvres filles ! elles se trompaient : je n’avais ni sou ni maille, et je ne voyais devant moi que ténèbres et misères. On travaillait alors sur le chemin de fer de Quimper à Châteaulin. J’allai demander à travailler. Le maître de chantier, à qui on m’avait adressé ne fit que se moquer de moi, pensant lui-même que je me moquais de lui en m’offrant comme terrassier. J’avais encore quinze francs dans ma poche. Je pris la route de Brest. En arrivant, j’allai m’informer s’il n’y avait pas moyen d’entrer comme ouvrier à l’arsenal. On me demanda quel état j’avais. Je répondis que je n’en avais aucun. « Alors, vous ne pouvez entrer que comme manœuvre, et encore il faudra peut-être attendre longtemps. » Je ne pouvais pas attendre longtemps. En repassant sur le pont de Recouvrance qu’on venait d’inaugurer, je m’accoudai sur le bord du parapet, considérant les vicissitudes et les misères de ce monde, la hauteur de ce pont et la profondeur de la mer. Il me restait encore trois chemins à prendre : celui de me précipiter là à l’instant même, celui de la mendicité que j’avais si bien suivi dans mon enfance, et celui de retourner à l’armée. Ce fut ce dernier que je pris ; là, j’étais certain d’être accepté sans condition et sans délai.

Le bureau de recrutement et l’intendance se trouvaient alors justement à Brest. J’avais tous mes papiers sur moi. Je n’eus qu’à me présenter pour être immédiatement incorporé au 63e de ligne, dans lequel j’avais demandé à entrer, parce que je savais que ce régiment venait de partir pour l’Afrique où je voulais aller. Tout cela fut fait en moins de vingt-quatre heures, et j’avais touché mille francs, en laissant encore quinze cents francs à la caisse de la dotation de l’armée. Jamais je n’avais été si riche. Et moi qui, vingt-quatre heures avant, voulais me jeter à la mer faute de pain et d’argent, lorsque je n’avais qu’à mettre ma signature au bas d’une feuille de papier pour avoir du pain assuré pendant sept ans, et deux mille cinq cents francs encore par-dessus le marché !

Je pris aussitôt le bateau à vapeur pour Châteaulin puis la voiture de Châteaulin à Quimper, où je me dépêchai d’aller déposer neuf cents francs entre les mains d’une vieille tante pour qu’elle les plaçât, en mon nom, à la Caisse d’épargne, car je ne pouvais les placer moi-même, la caisse ne recevant alors que de petites sommes à la fois. Cette tante était simplement une cousine de ma mère. Elle ne m’avait jamais vu. Elle eut l’air d’être très flattée d’avoir un petit-neveu sous-officier et surtout si économe ; elle me promit d’avoir soin de mon argent. J’avais six jours pour me rendre à Poitiers où était le dépôt de mon nouveau régiment. Je pouvais donc rester encore deux ou trois jours au pays. J’avais laissé mon sac chez un fermier d’Ergué-Gabéric. Ce sac, rempli de linge et de chaussures, pouvait encore me servir, de sorte qu’en arrivant dans mon nouveau régiment je n’aurais besoin de rien et, au lieu de verser de l’argent à ma masse, comme la première fois, j’en aurais à recevoir, au moins à la fin du prochain trimestre.

J’allai donc chez le fermier reprendre mon sac, mais je n’y allai pas, cette fois, les poches et les mains vides. J’avais pris cinq litres d’eau-de-vie, du sucre et du café. Je voulais régaler, au moins une fois, quelques-unes de mes vieilles connaissances et leur faire voir que j’étais réellement riche, ainsi qu’on avait dit dès mon arrivée. Je savais que tous ces gens aimaient beaucoup l’eau-de-vie ; le café, ils ne le connaissaient guère encore, mais je me proposais de le leur faire connaître, en leur préparant du café à la mode du soldat.

J’ai déjà dit que je m’étais engagé non pas par pur goût ou penchant militaire, pas même par sentiment patriotique, ne sachant pas alors ce que c’était que le militarisme ni le patriotisme ; mon seul but était de chercher de l’instruction partout où j’en trouverais et par tous les moyens dont je pourrais disposer. Je voulais savoir pourquoi il y avait des hommes qui savaient tout et d’autres qui ne savaient rien ; pourquoi, comment et par quelles lois la terre tournait, ainsi que les millions de milliards d’autres globes célestes ; pourquoi les livres saints, dont je connaissais déjà une bonne partie, ne parlaient pas de ces mouvements ; pourquoi il y avait sur la terre des grands et des petits, des rois et des sujets, des maîtres et des esclaves, des savants et des idiots, des riches et des pauvres ; pourquoi M. et madame de Kerorhant qui ne travaillaient jamais, ne priaient jamais, se portaient toujours bien, allaient en voiture, mangeaient et buvaient tout ce qui leur faisait plaisir, sont morts sans grandes souffrances, ont eu de grands enterrements et de nombreuses prières, moyennant quoi leurs âmes sont allées tout droit au ciel ; tandis que mon père et ma mère ont travaillé et prié toute leur vie, ne mangeant que des pommes de terre cuites à l’eau et du mauvais pain de seigle, ont fait de longues et terribles maladies par excès de travail et de privations, sont morts tous les deux de faim et enterrés à peu près comme deux chiens, sinon tout à fait sans quelques petites prières isolées, du moins sans grandes cérémonies et grande pompe religieuse, faute desquelles leurs pauvres âmes ont dû aller en purgatoire pour continuer les souffrances que leurs corps ont endurées sur la terre.

Soldat, j’allais, pour m’instruire de toutes ces choses, dans les théâtres écouter les drames, les comédies, les tragédies, les opéras, les féeries ; aux églises écouter les sermons catholiques et protestants, aux tribunaux entendre des plaidoiries, aux facultés ouïr des discours et des conférences ; j’allais dans les laboratoires voir les expériences de physique, les analyses et les synthèses chimiques. C’est là qu’il fallait aller, en ce temps heureux du césarisme, si on voulait s’instruire, car des livres et des journaux, il ne fallait pas en parler. J’allais aussi très souvent, surtout à Paris, sur les places publiques, qui étaient alors constamment couvertes de saltimbanques, de paillasses, de pierrots, de tireuses de cartes, de vendeurs de chansonnettes plus ou moins comiques, d’arracheurs de dents « sans douleurs », de vendeurs d’eau de Jouvence ou de panacées universelles ou de pommades qui faisaient pousser les cheveux sur les têtes de quatre-vingt-dix ans, au besoin sur les genoux, voire même sur les têtes de bois. Tous ces gens-là étaient des clients de l’empire, des soutiens du trône à leur façon ; ils amusaient les badauds, ce qui les empêchait de s’occuper de politique.

Je m’aperçois que j’ai laissé là-bas, au Guelenec, en Ergué-Gabéric, mes cinq litres d’eau-de-vie et mon café sur le feu, pour faire cette excursion philosophique à travers le monde ; mais je vais revenir quand le café bouillira et lorsque j’aurai trouvé l’instrument qui va me servir à ébahir mes « pays» et surtout mes payses, celui qui va faire l’attrait, le bouquet de cette soirée alcoolique et vraiment bretonne.

En venant en congé, j’avais passé par Paris où je restai vingt-quatre heures. Je ne pus m’empêcher d’aller sur la place de la Bastille où je vis un individu qui vendait une espèce de carnet recouvert en rouge, au prix de cinquante centimes, et qu’il appelait « la merveille des merveilles ». Tout le monde en prenait, et je fis comme tout le monde. Je tendis mes cinquante centimes pour voir cette merveille des merveilles : il y avait un petit prospectus pour expliquer comment opérait cette grande merveille. En arrivant à l’auberge où j’étais descendu, je m’empressai d’ouvrir mon carnet.

C’était tout simplement une enveloppe, pliée de façon spéciale, dans l’intérieur de laquelle il y avait trois feuilles de papier tricolore pliées en six. Ces feuilles étaient découpées et pliées de telle façon qu’elles formaient en réalité deux poches ou deux cachettes, malgré qu’on n’en pouvait voir qu’une. Je compris alors le « truc » de la merveille des merveilles : il suffisait de mettre préalablement une pièce en or quelconque dans une des poches, puis de demander à « l’honorable société » une vieille pièce de monnaie ou même un mauvais bouton qu’on mettait dans l’autre poche ; après avoir plié les trois feuilles sur la vieille pièce et renfermé le tout dans l’enveloppe rouge, on posait celle-ci sur la table, puis on ouvrait l’enveloppe et les trois feuilles de l’autre bout : on trouvait la pièce en or, et l’on pouvait dire à « l’honorable société » ébahie que la vieille pièce de monnaie ou le bouton était transformé en or.

Donc à Ergué-Gabéric, tout en prenant le café, fortement carabiné, dans de grandes écuelles en terre, les langues de ma petite société allèrent bon train. À la fin, la fermière n’y tenant plus, voulut savoir si réellement j’étais aussi riche qu’on le disait :

— Oui, madame, répondis-je, beaucoup plus riche même qu’on ne le dit ; la richesse, du reste, ne me coûte rien. Je fais de l’or quand je veux et autant que j’en veux. Voyez plutôt.

Je pris alors mon carnet rouge dans lequel j’avais eu soin de glisser une pièce de vingt francs, puis je demandai une vieille pièce de deux liards ou un vieux bouton ; on m’apporta une pièce de deux liards dont on trouvait encore beaucoup à cette époque. Après l’avoir, devant tout le monde, enveloppée dans les trois feuilles de papier tricolore puis dans l’enveloppe rouge, je jetai le paquet devant une des jeunes filles qui se trouvait en face de moi, en la priant de l’ouvrir ; après avoir hésité un instant, en regardant tout autour d’elle, elle finit tout de même par l’ouvrir et découvrit, naturellement, la pièce de vingt francs que j’y avais mise, tandis que la pièce de deux liards se trouvait à côté, dans l’autre cachette, dont il était impossible de soupçonner même l’existence. À la vue de cette belle pièce en or toute neuve, ces pauvres gens restèrent ahuris. Je recommençai l’opération de transmutation, mais cette fois avec un vieux bouton, qui réussit également. Je ne pouvais plus recommencer, sous peine de dévoiler le « truc » ; je préférais laisser ces gens dans l’illusion et sous le charme, sachant qu’ils s’y plaisaient.

Mais j’avais encore une autre merveille, qu’on ne pouvait montrer qu’une seule fois, et encore fallait-il le faire avec beaucoup d’adresse et d’à-propos. C’étaient quatre pièces de vieille monnaie, à les voir d’un côté, mais, de l’autre côté, c’étaient quatre belles pièces de vingt francs. Je n’avais qu’à prendre ces quatre pièces dans mon porte-monnaie et à les étaler sur la main, en faisant voir les quatre vieilles pièces de deux liards, puis, fermant adroitement la main et en l’ouvrant de même, je faisais voir l’autre côté des pièces qui figurait parfaitement des pièces en or, mais il fallait se dépêcher de remettre en poche, bien entendu… Voilà comment je passai ce soir-là pour un millionnaire, et sans doute pour un homme qui avait vendu son âme au diable.

Quoi qu’il en soit, j’avais eu là une assez bonne soirée qui m’avait coûté un peu cher, il est vrai ; mais j’étais riche : j’avais encore près de cent francs dans mes poches et neuf cents francs chez la vieille tante. Je m’étais du reste amusé à la mode du temps. En ce temps-là, comme disent les Évangiles, on ne s’amusait guère autrement sur les places publiques, dans les cafés et cabarets, dans les chemins de fer, dans les casernes et dans les plus grands salons : on ne voyait partout que sorciers, magiciens, thaumaturges, prestidigitateurs, médiums, somnambules « translucides », etc. L’impératrice avait son prestidigitateur, son magicien, comme elle avait son coiffeur et son confesseur, et beaucoup de ces charlatans, voyageant à travers le monde, disaient avoir opéré devant S. M. l’Impératrice des Français, comme les vendeurs d’eau de Jouvence ou autres élixirs de longue vie se disaient fournisseurs de la belle Espagnole.

Quand j’eus terminé avec mes tours merveilleux et que le café fut absorbé, je versai deux litres d’eau-de-vie dans le chaudron et j’y mis le feu, en ayant soin, toutefois, de faire brûler sur le foyer, car, si j’avais mis le chaudron sur la table, la flamme bleuâtre de l’alcool qui donne, comme on sait, aux figures une couleur singulièrement diabolique, aurait effrayé ces pauvres gens, et, pour sûr, cette fois, j’aurais passé pour le diable en personne, déguisé en soldat ; probablement ils auraient regardé avec la chandelle sous la table, pour voir si je n’avais pas les pieds fourchus. Quand le punch fut bu, je m’empressai de prendre mon sac et disparus subitement, comme Méphistophélès, dans la nuit, me dirigeant vers Quimper, laissant ces gens ahuris, moitié ivres, inquiets et peut-être quelque peu effrayés, autant par tout ce qu’ils venaient de voir que par ma subite disparition[1][2].

JEAN-MARIE DÉGUIGNET

  1. Ici s’arrête la première partie de ces Mémoires : la Revue en donnera la suite quelque jour.
  2. WS : La Revue n'a jamais édité la suite de ces Mémoires.