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Mémoires d’un révolutionnaire/VI1

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AUTOUR D'UNE VIE
SIXIÈME PARTIE — Chapitre premier.



Chapitre premier


BUT DE MON ACTIVITÉ DANS L’EUROPE OCCIDENTALE. — SÉJOUR À ÉDIMBOURG ET À LONDRES. — JE COLLABORE À LA Nature ET AU Times. — DÉPART POUR LA SUISSE. — L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS ET LA SOCIAL-DÉMOCRATIE ALLEMANDE. — PROGRÈS DE L’INTERNATIONALE EN FRANCE, EN ESPAGNE ET EN ITALIE.


Une tempête était déchaînée sur la Mer du Nord, lorsque nous approchions des côtes d’Angleterre. Je contemplai avec joie la lutte de notre bateau contre les vagues qui déferlaient avec fureur et je restai assis sur le pont pendant des heures, tandis que les embruns venaient me mouiller le visage. Après les deux années que j’avais passées dans une obscure casemate, toutes les fibres de mon être intime semblaient frémir d’une vie nouvelle et aspiraient fiévreusement à une existence pleine d’activité.

Mon intention n’était pas de rester plus de quelque semaines ou quelques mois à l’étranger, juste le temps nécessaire pour permettre au bruit causé par mon évasion de se calmer, et aussi pour rétablir un peu ma santé. Je débarquai sous le nom de Levachov, nom sous lequel j’avais quitté la Russie, et, évitant Londres, où les espions de l’ambassade de Russie n’auraient pas tardé à être sur mes talons, je gagnai d’abord Édimbourg.

Cependant, je ne devais jamais retourner en Russie. Je fus bientôt entraîné dans le tourbillon du mouvement anarchiste, qui se propageait alors dans l’Europe occidentale, et je sentis que je serais plus utile ici pour aider le mouvement à trouver sa véritable expression que je ne pouvais l’être en Russie. Dans mon pays natal, j’étais trop connu pour faire de la propagande ouvertement, surtout parmi les ouvriers et les paysans, et, plus tard, quand le mouvement russe devint une conspiration et une lutte à main armée contre le représentant de l’autocratie, on renonça nécessairement à l’idée d’un mouvement populaire, tandis que mes inclinations me portaient de plus en plus à partager le sort de ceux qui travaillent et peinent. Répandre parmi eux les idées susceptibles de les aider à diriger leurs efforts pour le bien général des ouvriers ; approfondir et élargir l’idéal et les principes qui seront la base de la future révolution sociale ; développer cet idéal et ces principes devant les ouvriers, non comme un ordre émané des chefs du parti, mais comme la résultante de leur propre raison ; et ainsi éveiller leur propre initiative, maintenant qu’ils étaient appelées à descendre dans l’arène de l’histoire pour travailler à une organisation nouvelle et équitable de la société : voilà ce qui me semblait aussi nécessaire au développement de l’humanité que tout ce que je pouvais accomplir alors en Russie. Je me joignis donc au petit nombre d’hommes qui travaillaient dans ce sens dans l’ouest de l’Europe, et je pris la place de ceux qui avaient succombé après des années de lutte acharnée.

* * *

Lorsque j’eus débarqué à Hull et que je me fus rendu à Édimbourg, j’informai seulement quelques amis de Russie et de la Fédération Jurassienne de mon arrivée en Angleterre. Un socialiste doit toujours gagner sa vie par son propre travail ; en conséquence, je me mis à chercher du travail dès que je me fus établi dans la capitale de l’Écosse, où je louai dans un faubourg une petite chambre.

Parmi les passagers de notre bateau, il y avait un professeur norvégien, avec lequel je causais, essayant de me rappeler le peu que j’avais su autrefois de la langue suédoise. Il parlait allemand. « Mais puisque vous parlez un peu le norvégien, me dit-il, et que vous voulez l’apprendre, parlons-le tous les deux. »

« Vous voulez dire le suédois ? » osai-je lui demander. « Je parle suédois, n’est-ce pas ? »

« Ma foi, je croirais plutôt que c’est du norvégien, mais sûrement pas du suédois, » répondit-il.

Il m’arrivait ce qui arriva à l’un des héros de Jules Verne, Paganel, qui avait appris par mégarde le portugais au lieu de l’espagnol. En tout cas, je m’entretins beaucoup avec le professeur - admettons que c’était en norvégien - et il me donna un journal de Christiana, contenant le rapport de l’expédition norvégienne qui venait rentrer après avoir étudié les grands fonds de l’Océan Atlantique Nord. Aussitôt après mon arrivée à Édimbourg, j’écrivis un article en anglais sur ces explorations et je l’envoyai à la Nature, que mon frère et moi lisions régulièrement à Pétersbourg depuis sa première apparition. Le directeur en prit connaissance et me remercia en me faisant remarquer avec une extrême bienveillance, que j’ai souvent rencontrée depuis en Angleterre, que mon anglais était « très bon » et qu’il ne lui manquait que d’être « un peu plus idiomatique ». Je dois dire que j’avais appris l’anglais en Russie et que j’avais traduit avec mon frère la Philosophie de la Géologie de Page, et les Principes de la Biologie, d’Herbert Spencer. Mais je l’avais appris dans les livres, et je le prononçais très mal, de sorte que j’éprouvais la plus grande difficulté à me faire comprendre de ma propriétaire écossaise ; sa fille et moi avions l’habitude d’écrire sur des bouts de papier ce que nous avions à nous dire, et comme je n’avais pas idée « de l’anglais idiomatique », je devais faire les fautes les plus amusantes. Je me souviens notamment d’une histoire de tasse de thé où mon ignorance de la langue dut me faire passer pour un glouton auprès de ma propriétaire. Mais je dois dire, pour ma défense, que je n’avais jamais trouvé dans les livres de géologie que je lisais en anglais, ni dans la Biologie de Spencer, la moindre allusion à cet important sujet qu’est une tasse de thé.

Je fis venir de Russie le Bulletin de la Société russe de géographie, et aussitôt je commençai à envoyer au Times quelques articles sur les explorations géographiques des Russes. Prjévalski était, à cette époque, dans l’Asie centrale, et en Angleterre on s’intéressait à son voyage.

Cependant, l’argent que j’avais apporté avec moi disparaissait rapidement, et, comme toutes les lettres que j’envoyais en Russie étaient interceptées, je ne pouvais réussir à faire connaître mon adresse à mes parents. Je partis donc au bout de quelques semaines pour Londres, pensant que je pourrais y trouver une occupation plus régulière. Le vieux réfugié, P. L. Lavrov, continuait à Londres la publication de son journal : En avant ; mais comme j’espérais retourner en Russie et que les bureaux de ce journal russe devaient être étroitement surveillés par des espions, je n’y allai pas.

Je me rendis naturellement au bureau de rédaction de la Nature, où je reçus un cordial accueil de son sous-directeur, Mr. J. Scotte Keltie. L’éditeur désirait donner plus de place dans son journal aux courtes Notes, et il trouvait que je les écrivais exactement comme on les désirait. On m’assigna donc dans les bureaux une table sur laquelle était un monceau de revues scientifiques publiées dans toutes les langues possibles. « Venez tous les lundis, Mr. Levachov, me dit-il, parcourez ces revues et si vous trouvez quelque article qui vous paraisse intéressant, écrivez un compte-rendu ou notez l’article : nous l’enverrons à un spécialiste. » Mr Keltie ne savait naturellement pas que je devais écrire et corriger chacune de mes notes deux ou trois fois avant d’oser lui soumettre mon anglais ; mais on me permit d’emporter les revues scientifiques chez moi, et, bientôt, je pus gagner ma vie avec mes comptes rendus de la Nature et de mes « paragraphes » du Times. Ces derniers m’étaient payés régulièrement le jeudi de chaque semaine et je trouvai ce mode de payement excellent. Assurément, il y avait des semaines où je n’avais aucune nouvelle intéressante de Prjévalski, et où mes notes sur d’autres parties de la Russie n’étaient pas acceptées, comme manquant d’intérêt : ces semaines-là, je me contentais de boire du thé et de manger du pain.

Un jour, cependant, M. Keltie prit quelques livres russes sur les rayons de son office et me pria d’en faire un compte rendu pour la Nature. Je regardai ces livres : à mon grand embarras, je vis que c’étaient mes propres ouvrages sur la période glaciaire et l’orographie de l’Asie. Mon frère n’avait pas manqué de les envoyer à notre revue favorite, la Nature. J’étais dans une grande perplexité, et mettant les livres de ma serviette, je rentrai chez moi pour réfléchir à la chose.

« Que vais-je en faire ? » me demandais-je. « Je ne puis pas en faire l’éloge, puisqu’ils sont de moi ; je ne puis pas non plus être sévère envers l’auteur puisque je partage les vues qu’il exprime dans ces livres. » Je décidai de les rapporter le lendemain et d’expliquer à M. Keltie que je m’étais introduit chez lui sous le nom de Levachov, mais que j’étais, en réalité, l’auteur de ces livres et que je ne pouvais en faire la critique.

M. Keltie connaissait par les journaux l’évasion de Kropotkine et il fut enchanté de savoir le réfugié sain et sauf en Angleterre. Quant à mes scrupules, il me fit remarquer justement que je n’avais besoin ni de blâmer ni de louer l’auteur, mais de raconter simplement aux lecteurs ce que les livres contenaient.

A partir de ce jour commença entre nous une amitié qui dure encore.

* * *

En novembre ou décembre 1876, je remarquai dans le journal de P. L. Lavrov, sous la rubrique « Boîte aux Lettres » un avis à K., le priant de passer au bureau du journal pour retirer une lettre venant de Russie. Pensant que l’avis était pour moi, je me rendis au bureau, et bientôt des relations amicales s’établirent entre le directeur du journal, les jeunes gens qui l’imprimaient et moi.

Quand je me présentai pour la première fois au bureau du journal — ma barbe rasée et mon chapeau haut de forme sur la tête — et que je demandai dans mon plus pur anglais à la dame qui m’avait ouvert la porte : « M. Lavrov est-il là ? », je m’imaginais que personne au monde ne reconnaîtrait qui j’étais, avant que j’eusse dit mon nom. Il paraît cependant que la dame, — qui ne me connaissait pas du tout, mais qui connaissait bien mon frère quand il demeurait à Zurich — me reconnut tout de suite ; elle monta l’escalier en courant pour dire qui était le visiteur. Elle me dit ensuite : « Je vous ai reconnu immédiatement à vos yeux, qui me rappelaient ceux de votre frère. »

Mon séjour en Angleterre fut alors de courte durée. J’entretenais une correspondance active avec mon ami James Guillaume, de la Fédération Jurassienne et dès que j’eus trouvé un travail de géographie suivi, que je pouvais faire en Suisse aussi bien qu’à Londres, je partis pour ce pays. Les dernières lettres que j’avais reçues de la maison me disaient que je ferais aussi bien de rester à l’étranger, car il n’y avait rien de particulier à faire en Russie.

Un souffle d’enthousiasme passait alors sur le pays en faveur des Slaves, qui venaient de se soulever contre l’oppression séculaire des Turcs, et mes meilleurs amis Serghéi (Stepniak), Kelnitz et quelques autres étaient partis pour la péninsule des Balkans afin de se joindre aux insurgés. « Nous lisons, écrivaient mes amis, les correspondances du « Daily News » sur les horreurs commises en Bulgarie ; nous pleurons en les lisant et nous allons nous enrôler soit comme volontaires dans les bandes des insurgés des Balkans, soit comme infirmières. »

Je partis pour la Suisse ; je me donnai corps et âme à la Fédération Jurassienne de l’Association Internationale des Travailleurs, et suivant le conseil de mes amis suisses, je me fixai à La Chaux-de-Fonds.

* * *

La Fédération du Jura a joué un rôle important dans le développement du socialisme moderne. Il arrive souvent qu’un parti politique, après s’être proposé un but et avoir proclamé qu’il ne sera satisfait que s’il atteint complètement ce but, se divise en deux fractions. L’un d’elle reste ce qu’était le parti, tandis que l’autre, tout en prétendant n’avoir pas changé un mot à son programme originel, accepte une sorte de compromis et se trouve entraînée de compromis en compromis très loin de son programme primitif, et devient un parti de réformes modestes et d’expédients.

Une scission analogue s’était produite au sein de l’Association Internationale des Travailleurs.

Le but avoué de l’Association était dès son origine l’expropriation des propriétaires actuels du sol et des capitalistes, et la remise de tout ce qui est nécessaire à la production des richesses aux mains des producteurs eux-mêmes. Les ouvriers de toutes les nations étaient invités à s’organiser pour mener directement la lutte contre le capitalisme ; à rechercher les moyens de réaliser la socialisation des moyens de production et de consommation ; et quand ils seraient prêts à le faire, à prendre possession des moyens de production et à régler cette production sans tenir compte de l’organisation politique présente qui devait être soumise à une complète reconstruction. L’Association devait donc préparer elle-même une immense révolution, — une révolution qui ouvrirait à l’humanité une ère nouvelle de progrès basée sur la solidarité universelle. C’était là l’idéal qui tirait de leur assoupissement des millions d’ouvriers en Europe et amenait à l’Association ses meilleures forces intellectuelles.

Mais bientôt deux fractions se développèrent dans le sein de l’Internationale. Lorsque la guerre de 1870 eut abouti à la défaite complète de la France, lorsque l’insurrection de la Commune de Paris eut été écrasée et que les lois draconiennes dirigées contre l’Association eurent interdit aux ouvriers de France d’en faire partie ; et lorsque, d’un côté, un gouvernement parlementaire — but des radicaux depuis 1848 — eut été introduit dans « l’Allemagne unifiée », les Allemands s’efforcèrent de modifier la méthode et le but du mouvement socialiste tout entier. « La conquête du pouvoir politique dans les États existants » devint le mot d’ordre du groupe qui prit le nom de « Social-démocratie ». Les premiers succès électoraux de ce parti aux élections du Reichtag allemand firent naître de grandes espérances. Le nombre des députés social-démocrates s’étant élevé de deux à sept et bientôt à neuf, des hommes, autrement raisonnables, se mirent à prédire qu’avant la fin du siècle les social-démocrates auraient la majorité au parlement allemand et organiseraient alors par des lois appropriées un « État populaire » socialiste. L’idéal socialiste de ce parti perdit graduellement son caractère de mouvement qui devait être déterminé par la masse des travailleurs organisés ; il visa l’exploitation des industries par l’État — c’était en fait, le socialisme d’État, c’est-à-dire, le capitalisme d’État. En Suisse, les efforts des social-démocrates tendent actuellement, au point de vue politique, à la centralisation et combattent le fédéralisme, et au point de vue économique à l’exploitation des chemins de fer par l’État et à la monopolisation des banques et de la vente des alcools. L’exploitation du sol par l’État, la socialisation des grandes industries et même des moyens de consommation viendraient ensuite, dans un avenir plus ou moins éloigné.

Peu à peu toute la vie et toute l’activité de la social-démocratie allemande furent subordonnées à des considérations électorales. On traitait avec dédain les syndicats ouvriers et on désapprouvait les grèves, parce que les uns et les autres détournaient l’attention des ouvriers des luttes électorales. Tout mouvement populaire, toute agitation révolutionnaire dans un pays quelconque de l’Europe était accueilli par les chefs du parti social-démocrate avec plus d’animosité encore que par la presse capitaliste.

Dans les pays latins, cependant, cette tendance nouvelle ne trouvait que peu de partisans. Les sections et fédérations de l’Internationale restaient fidèles aux principes qui avaient présidé à la fondation de l’Association. Fédéralistes par leur passé historique, hostiles à l’idée d’un gouvernement centralisé et en possession de traditions révolutionnaires, les ouvriers de race latine ne pouvaient suivre l’évolution qui s’opérait chez les Allemands.

La scission entre les deux branches du mouvement socialiste devint apparente aussitôt après la guerre franco-allemande. L’Internationale avait créé, comme je l’ai déjà dit, une organisation centrale, sous la forme d’un conseil général résidant à Londres ; et les esprits directeurs de ce conseil étant deux Allemands, Engels et Marx, le conseil devint la citadelle de la nouvelle tendance des social-démocrates ; tandis que les fédérations latines recevaient leur inspiration de Bakounine et de ses amis.

Le conflit entre les marxistes et les bakouninistes ne fut pas une affaire personnelle. Ce fut le conflit nécessaire entre les principes de fédéralisme et les principes de centralisation, entre la Commune libre et le gouvernement paternel de l’État, entre l’action libre des masses populaires marchant vers leur affranchissement et le perfectionnement légal du capitalisme en vigueur — un conflit entre l’esprit latin et l’esprit allemand, qui, après avoir battu la France sur le champ de bataille, prétendait à la suprématie dans le domaine de la science, de la politique, de la philosophie et aussi du socialisme et représentait sa conception du socialisme comme « scientifique », tandis qu’il qualifiait toutes les autres conceptions d’« utopiques ».

Au congrès de l’Association internationale tenu en 1872 à La Haye, le conseil général de Londres exclut de l’Internationale, au moyen d’une majorité fictive, Bakounine, son ami Guillaume et même la Fédération jurassienne. Mais comme il est certain que la plus grande partie de ce qui restait de l’Internationale — c’est-à-dire les Fédérations espagnole, italienne et belge — suivrait les Jurassiens, le congrès essaya de dissoudre l’Association. Un nouveau conseil général, composé d’un petit nombre de social-démocrates, fut nommé à New York, où il n’y avait pas d’organisation ouvrière appartenant à l’Association qui pût le contrôler ; et on n’en a plus entendu parler depuis. Pendant ce temps les Fédérations espagnole, italienne, belge et jurassienne continuèrent à exister et à tenir comme d’habitude pendant les cinq ou six années qui suivirent les congrès internationaux annuels.

A l’époque où je vins en Suisse, la Fédération jurassienne était le centre et le foyer des fédérations internationales. Bakounine venait de mourir (1er juillet 1876), mais la fédération conservait la position qu’elle devait à son impulsion.

En France, en Espagne et en Italie, la situation était telle que la persistance de l’esprit révolutionnaire, qui s’était développé parmi les ouvriers internationalistes avant la guerre franco-allemande, empêchait seule les gouvernements de faire un pas décisif pour écraser l’ensemble du mouvement prolétaire et inaugurer le règne de la Terreur Blanche. On sait très bien que la restauration de la monarchie des Bourbons en France fut sur le point de devenir un fait accompli. Le maréchal Mac-Mahon ne fut maintenu comme Président de la République que pour préparer une restauration monarchique. Le jour même de l’entrée solennelle de Henri V à Paris était fixé et les carapaçons des chevaux, ornées de la couronne et du chiffre du prétendant, étaient déjà prêts. On sait aussi que ce projet de restauration ne fut empêché que parce que Gambetta et Clemenceau — l’opportuniste et le radical — avaient couvert une grande partie de la France de comités armés et prêts à se soulever contre toute tentative de coup d’État. Mais la véritable force de ces comités résidait dans les ouvriers, dont un grand nombre avaient appartenu autrefois à l’Internationale et qui en avaient conservé le vieil esprit. Je puis dire, d’après ce que j’en sais personnellement, que dans ces comités, les chefs du parti radical appartenant à la classe moyenne auraient peut-être hésité au moment psychologique, tandis que les ouvriers auraient saisi la première occasion favorable pour se soulever, d’abord pour la défense de la République et peut-être ensuite pour le triomphe de la cause socialiste.

Il en était de même en Espagne. Dès que l’entourage clérical et aristocratique du roi le poussait à accentuer sa politique de réaction, les républicains les menaçaient d’une insurrection, dans laquelle, ils ne l’ignoraient pas, les ouvriers représentaient le principal élément de lutte. Dans la seule province de Catalogne il y avait plus de cent mille ouvriers solidement organisés en syndicats, et plus de quatre-vingt mille Espagnols faisaient partie de l’Internationale, tenant régulièrement des congrès, et payant régulièrement leur cotisation à l’Association avec un sentiment du devoir vraiment espagnol. Je puis parler de ces organisations en connaissance de cause, acquise sur les lieux mêmes, et je sais qu’elles étaient prêtes à proclamer les États-Unis d’Espagne, à renoncer au gouvernement des colonies et à faire dans les régions les plus avancées de sérieux essais dans le sens collectiviste. Ce fut cette menace permanente qui empêcha la monarchie espagnole de supprimer toutes les organisations de paysans et d’ouvriers et d’inaugurer une réaction franchement cléricale.

Des conditions analogues existaient aussi en Italie. Les syndicats du nord de l’Italie n’avaient pas encore la puissance qu’ils ont actuellement ; mais certaines régions d’Italie fourmillaient de sections de l’Internationale et de groupes républicains. La monarchie était sous la continuelle menace d’un renversement, si les républicains de la classe moyenne venaient à faire appel aux éléments révolutionnaires de la classe ouvrière.

Bref, en jetant un regard en arrière sur ces années, dont près d’un quart de siècle nous sépare maintenant, je suis fermement persuadé que si l’Europe ne traversa pas une période de réaction terrible après 1871, elle le dut surtout à l’esprit qui s’était éveillé dans l’Europe occidentale avant la guerre franco-allemande et qui s’était conservé chez les internationalistes anarchistes, les Blanquistes, les Mazzinistes et les républicains « cantonalistes » d’Espagne.

Naturellement, les Marxistes, absorbés par leurs luttes électorales locales, s’occupaient peu de cette situation. Préoccupés de détourner de leurs têtes les foudres de Bismark et craignant avant tout qu’un esprit révolutionnaire ne fît son apparition en Allemagne et n’attirât des mesures de répression qu’ils n’avaient pas la force de braver, ils répudiaient, par tactique, non seulement toute sympathie pour les révolutionnaires de l’ouest de l’Europe, mais ils se laissaient peu à peu animer d’une véritable haine contre l’esprit révolutionnaire en général. Ils le dénonçaient avec virulence partout où il se signalait, — même quand ils en remarquèrent les premiers signes en Russie.

Aucun journal révolutionnaire ne pouvait être imprimé en france à cette époque, sous le maréchal Mac-Mahon. Chanter la Marseillaise était considéré comme un crime ; et je fus frappé un jour en voyant quelques-uns de mes compagnons de route (en troisième, bien entendu) saisis d’effroi lorsqu’ils entendirent quelques conscrits chanter le chant révolutionnaire dans une gare de chemin de fer (en mai 1878). « Est-ce qu’il est de nouveau permis de chanter la Marseillaise ? » se demandaient-ils l’un l’autre avec anxiété. La presse française ne comptait donc aucun journal socialiste. Les journaux espagnols étaient très bien rédigés, et quelques-uns des manifestes de leurs congrès contenaient d’admirables exposés du socialisme anarchiste ; mais, qui est au courant des idées des Espagnols en dehors de l’Espagne ? Quant aux journaux italiens, ils n’avaient tous qu’une existence éphémère, apparaissant, disparaissant, et réapparaissant autre part sous d’autres titres ; et bien que quelques-uns d’entre eux fussent admirables, ils ne se répandaient pas hors de l’Italie. Il en résultat que la Fédération jurassienne, avec ses journaux rédigés en Français, devint pour les pays de race latine le foyer où se maintint et se formula cet esprit révolutionnaire qui — je le répète — sauva l’Europe d’une sombre période de réaction. Ce fut aussi cette Fédération qui servit de base aux théories de l’anarchisme, formulées par Bakounine et ses amis, dans une langue qui était comprise dans toute l’Europe continentale.