Mémoires d’une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante/06/Chapitre III

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chapitre iii

Mon éducation luciférienne

(Suite)


Puisqu’il maudissait les Vaughan catholiques d’Angleterre, dans son fanatisme surexcité, ceux-ci aujourd’hui prient pour lui, unis de cœur avec sa fille. Oui, ils espèrent, comme moi, que mon malheureux père, en son agonie, aura eu une de ces lueurs de la grâce, dont le Dieu des suprêmes miséricordes a toujours comme une réserve, trésor de bonté qui profita souvent à de grands coupables. Oh ! alors, quelle joie pour moi, cet espoir inexprimable, à la pensée que sa chère âme peut encore être arrachée à des flammes non-éternelles !…

Merci surtout à ceux qui prient avec le plus d’ardeur ; parmi eux, j’ai grand plaisir à citer les Vaughan, comtes de Lisburn, en Cordiganshire, au pays de Galles, dont les fils ont eu pour professeur, à Oscott-College, un de mes bons amis, et dont la petite-fille, miss Christine, a épousé un converti distingué d’Écosse. Eux-mêmes, et par exception, les Vaughan de cette branche avaient eu le malheur de se laisser gagner, il y a longtemps, par l’hérésie ; mais vers 1830, époque à laquelle le chef de cette branche épousa une irlandaise catholique, la sainte religion rentra à leur foyer, et maintenant elle y règne, en douce souveraine, sur toute la famille ; le triomphe du catholicisme a été complet chez eux, chaque jour leurs actions de grâces s’élèvent au ciel. Dans un remerciement public, dont je prie leur modestie de ne pas se froisser, j’avais le devoir de leur consacrer cette courte mention, particulièrement à l’honorable Georges Vaughan, des comtes de Lisburn, ainsi qu’à sa pieuse épouse et à leur charmante fille, madame Ogilvie Forbes.

M’étant acquittée de cette dette de cœur, — et remerciant aussi S. G. Mgr Macdonald, archevêque d’Édimbourg, et S. G. Mgr Mostyn, évêque d’Ascalon, vicaire apostolique pour le pays de Galles, cousin de mon dévoué et cher ami L***, l’ancien professeur d’Oscott-College, lesquels ont bien voulu m’envoyer leur bénédiction à l’occasion de mon baptême et de ma première communion, — je reviens à l’ancêtre, au Thomas Vaughan, dont les ascendants forment notre origine commune.

Il est certain qu’Alibone a commis des erreurs inouïes au sujet de Thomas Vaughan (Eirenœus Philaléthès); je crois l’avoir clairement démontré plus haut. Cependant, ces erreurs peuvent s’expliquer, jusqu’à un certain point, par la similitude de nom, les Vaughan étant déjà nombreux à la fin du seizième siècle, en ce pays de Galles qui est le berceau de la famille, et, d’autre part, la confusion pouvant se faire entre divers personnages de l’époque qui s’approprièrent le pseudonyme de magie et de littérature adopté par mon ancêtre.

Ainsi, il est certain qu’un proche parent du vrai Philalèthe portait exactement le même nom que lui et parait être l’un de ses oncles, né, par conséquent, après Robert Vaughan, l’antiquaire, qui est mort à Hengurth en 1666 et dont le dernier descendant a laissé ses papiers de famille à sir William Vrinne de Peniarth. Cet autre Thomas Vaughan, du Monmouthshire, comme Philàlèthe, naquit en 1606, entra dans la Compagnie de Jésus à l’âge de vingt-sept ans, fut admis dix années plus tard à la profession des quatre vœux solennels (3 décembre 1643), fit partie très longtemps de la Mission anglaise, et mourut dans le nord de l’Angleterre le 25 mars 1675, c’est-à-dire âgé de soixante-neuf ans et après trente-deux années de profession ; ce saint jésuite, qui resta inébranlable dans la foi, au milieu d’une incessante persécution, a dû être un de mes protecteurs au ciel, j’en demeure convaincue.

Quant aux divers écrits qui ont paru sous la signature Philalèthe, par imitation de celle de mon ancètre, ils sont innombrables.

Jugez en par ceci : tous ces livres et pamphlets, classés sous le titre de Philalèthe remplissent un volume entier du catalogue du British Museum. Par beaucoup, le pseudonyme Eugenius Philalèthes est attribué à Thomas Vaughan, tandis qu’Eirenœus est attribué à Georges Starkey, dont je parlerai tout à l’heure. Il y a aussi un Irenœus, que plusieurs attribuent à William Spang ; mais d’autres l’accordent à Thomas Vaughan. Tant d’imitateurs étant survenus, on s’y perd, et d’ailleurs les appréciations sont contradictoires.

Donc : il importe peu de s’arrêter à des discussions oiseuses, qui ne feraient pas avancer d’un pas la question. Des auteurs tels que Gould et Findel, ont commis des erreurs, en interprétant d’une façon un peu trop hasardée, des écrivains plus anciens. D’après Wood, le très consciencieux auteur de l’Histoire d’Oxford, une traduction anglaise de la Themis Aurea de Michel Maïer, publiée en 1656 à Londres, et une traduction, également anglaise, de la Fama Fraternitatis Rosæ Crucis, de Valentin Andreæ, publiée en 1652, ont porté la signature Eugenius et seraient attribuées à un Thomas Vaughan autre que mon ancêtre. Or, à cette époque, je ne vois d’autre Thomas que l’éminent jésuite né en 1606 et mort en 1675 : comment pourrait-on supposer un instant que ce saint homme de Dieu ait coopéré à la propagation des doctrines de la Rose-Croix ? cela est tout à fait inadmissible. Chez les jésuites d’Angleterre, le R. P. Thomas Vaughan est considéré, à juste titre, comme ayant eu une vie irréprochable, sans aucune défaillance passagère ; les Mémoires du Rév. Dr Oliver, S. J., le déclarent dans les termes les plus formels. D’autre part, les manuscrits légués de l’un à l’autre en ma famille, et dont l’authenticité ne saurait être contestée, ont la signature Eirenœus et non Eugenius. Wood a donc pu rapporter un bruit qui courait en son temps et ce bruit a pu être l’origine des erreurs dont Gould et Findel eux-mêmes se sont faits les échos.

Laissons. L’essentiel, c’est la véridicité indiscutable de l’histoire si étrange de Thomas Vaughan, qui fut disciple de Robert Fludd et de qui je descends en ligne directe, qui fut le successeur de Valentin Andreæ à la grande-Maîtrise de la Rose-Croix socinienne ; et je reprends le récit de ses pérégrinations à travers le monde, tel que je le tiens de mon père et de mon oncle, s’appuyant sur les documents provenant de l’héritage de mon bisaïeul James, de Boston, documents pour eux d’un prix inestimable.

C’est à Calw, petite ville près de Stuttgard, où Andreæ était pasteur, que Thomas Vaughan l’y rencontra, en 1636, porteur de la lettre de Robert Fludd. Là, se trouvait de passage, remplissant une mission secrète de la Fraternité, un certain Jérôme Stoïnus, fils du ministre socinien qui présidait le synode de Luclavie. Andreæ fit le meilleur accueil à Thomas et chargea Stoïnius de l’accompagner auprès de Samuel Blonski, dit Fidelis. Ce voyage se termina par une visite à Komenski, — mais il n’est dit nulle part en quelle ville eut lieu la rencontre, — et par le retour à Londres. L’année suivante, mourait Robert Fludd.

En 1638, Thomas Vaughan effectua son premier voyage en Amérique ; il avait alors vingt-six ans.

À ce propos, voici d’abord un point curieux à relever : — Parmi les manuscrits de Philalèthe, recueillis par mon bisaïeul James, il en est un assez grand nombre où l’écrivain s’exprime en homme religieux ; mais il est impossible, par ces déclarations, de déterminer exactement quelle religion il professait (je parle de la religion professée en apparence), quand il traversa l’Atlantique pour la première fois. Nulle part il ne dit, en termes catégoriques, si extérieurement il était demeuré catholique ou s’il était passé dans l’un des camps de l’hérésie anglaise. On en est donc réduit aux conjectures. Quant à moi, j’incline à penser qu’il s’était déjà rallié aux non-conformistes ; car c’est avec eux qu’on le voit dès lors en constants rapports.

On sait que la première tentative de colonisation eut lieu au Massachussets, en 1602, par des puritains, sous la conduite de Bartholomew Gosnald ; mais elle n’était pas de suites sérieuses. Le premier établissement réel des Anglais fut en Virginie, où 105 émigrants partis de Londres, ayant pour chef le capitaine Christophe Newport, fondèrent, en 1607, Jamestown ; cette colonie prospéra beaucoup, ensuite, sous l’intelligente direction du capitaine Smith, et c’est en 1614 que toute la région explorée par lui reçut le nom de « Nouvelle Angleterre ». Mais bientôt, tandis que les Hollandais débarquaient, et s’installaient dans le pays qui est aujourd’hui l’état de New-York, une nouvelle société de puritains anglais, comprenant une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, conduits par John Carver, William Brewster, William Bradford, Edward Winslow et Miles Standish, s’établit dès 1620 plus au nord ; c’est le 21 décembre, après une traversée de cent-six jours, que le Mayflower les débarqua dans un havre de la baie de Massachussets, et là ils construisirent une ville qu’ils nommèrent Plymouth. Je rappellerai brièvement que la fondation de cette colonie puritaine de Plymouth fut suivie de celle de Massachussets-Bay ; la ville de Salem y fut édifiée en 1628, par John Endicott, et celle de Trimountain, en 1630, par John Winchrop et Thomas Dudley.

Voici exactement quelle était la situation de la Nouvelle-Angleterre, quand Thomas Vaughan s’y rendit, en 1638. Les Anglais avaient colonisé dans les diverses régions appelées aujourd’hui Virginie, New-Plymouth, Massachussets, New-Hampshire, Maine, Maryland, Connecticut, Providence, New-Haven et Rhode-Island ; les Hollandais étaient à Nieuwe-Amsterdam (devenue plus tard New-York), et avaient aussi des colonies dans la contrée qui est maintenant New-Jersey et dans celle de Delaware, là mêlés aux Suédois.

Trimountain, en Massachussets, avait changé de nom. Dans la relation de son premier voyage en Amérique, Thomas Vaughan parle, avec de grands éloges, du ministre protestant John Cotton, qui l’accueillit en lui témoignant beaucoup d’amitié. D’après certaines expressions du manuscrit, il semblerait que le pasteur Cotton avait traversé l’Atlantique avant les pélerins du Mayflower ; car il y est dit qu’il « retourna » en Angleterre en 1612, et qu’ayant été tracassé pour avoir adopté les idées des non-conformistes, il était revenu définitivement en Massachussets, en 1633, c’est-à-dire après Winchrop et Dudley. Le révérend John Cotton avait passé la cinquantaine, lorsqu’il reçut mon ancêtre Thomas, alors tout jeune homme, et celui-ci garda grande impression de ses prédications ardentes ; de là aussi je conclus que Thomas s’était vraiment rallié aux puritains, tout en restant imprégné des secrètes doctrines de Robert Fludd ; mais, dans la Fraternité socinienne, il n’appartenait encore qu’à la Croix d’Or. John Cotton, en Angleterre, avait été ministre à Boston, petite ville du comté de Lincoln, qui avait fourni la majeure partie de l’émigration de 1630 ; c’est lui qui décida ses compatriotes à changer le nom de Trimountain en celui de Boston, sous lequel l’humble colonie est connue maintenant du monde entier.

Ce premier voyage de Thomas Vaughan en Amérique n’offre aucun incident remarquable. Nous savons qu’il était retourné en Angleterre dans les premiers jours de juin 1639 ; en effet, il était à Londres, lorsque se répandit, causant un vif émoi chez les occultistes d’Europe, la nouvelle de la découverte d’une mystérieuse corne d’or en Danemark, et Thomas se rendit alors immédiatement dans ce pays.

Le 20 juin de cette année-là, une jeune danoise, que Philalèthe appelle Kaatje Schwenz, du village d’Osterby, près Tondern, aperçut sur le bord d’une route quelque chose de pointu et de jaunâtre, qui sortait de terre et qu’elle prit pour une vieille racine. Huit jours plus tard, passant encore par le même chemin, elle remarqua de nouveau cette chose bizarre ; mais, cette fois, elle eut la curiosité de se rendre compte de ce que c’était. Elle creusa la terre tout autour et eut quelque peine à en retirer l’objet. C’était un bloc de métal, paraissant être de l’or, en forme de corne longue de soixante-six centimètres, creusée de telle sorte que sa contenance était de plus de deux litres, pesant plus de trois kilogs, artistement travaillée et couverte de figures symboliques des plus étranges. Heureuse de sa trouvaille, la demoiselle Shwenz, escortée de ses parents, la porta à Tondern, où on lui apprit qu’elle était véritablement en or.

Le roi de Danemark, Christian IV, fit venir Kaatje Schwenz à sa résidence de Gluckstadt et lui acheta la précieuse corne à un prix qui fut pour elle une fortune.

Cette corne, qui est historique, est demeurée jusqu’en 1802 au musée de Copenhague, époque où elle tenta un hardi voleur qui s’en empara et la fit fondre ; longtemps elle mit à la question la cervelle des archéologues. Thomas Vaughan et plusieurs de ses collègues en alchimie ont vu, dans les mystérieuses figures qui l’ornaient, l’histoire de la recherche de la pierre philosophale. À son rapport, elle était formée à l’extérieur de onze pièces différentes, dont chacune était séparée de l’autre par un anneau, l’ensemble décrivant des courbes. Thomas en a laissé le dessin. Les figures représentées, qu’il explique en occultiste, sont des serpents, des poissons, des oiseaux de proie, des loups à la gueule béante, des chevaux à têtes et mains humaines, des têtes de mort, des tridents, des étoiles, deux satyres dont l’un porte une hache et l’autre porte une faux, des hommes dans toutes les attitudes, à genoux, les mains jointes et renversées, élevées vers le ciel, l’un d’eux tenant un poignard, un autre un miroir, un cavalier au galop, la lance au poing, un arbalétrier visant une pièce de gibier, un mage vêtu d’une longue robe traînante et coiffé d’un bonnet à queue, une femme brandissant un couteau contre un homme placé auprès d’elle, des monstres à face hideuse, et, tout autour de la corne, des lignes innombrables de points formant tantôt des croix, tantôt des cœurs.

En ce temps, Amos Komenski était à Londres où il publiait son Prodromus Pansophiæ universæ. Thomas Vaughan lui fit, sur la corne d’or de Tondern, un volumineux rapport, qui fut approuvé par lui, ainsi que par William Lilly, Georges Wharton, docteur Pearson, et John Booker ; ce rapport, qui n’a jamais été imprimé, est au nombre des manuscrits de Philalèthe, provenant de la succession de mon bisaïeul James. Il ne présente aucun intérêt de publication, si ce n’est qu’il établit les preuves de certaines relations de Thomas Vaughan avec divers astrologues, mathématiciens, théologiens protestants et médecins de l’époque, tous occultistes de la Rose-Croix socinienne.

La Pansophia, de Komenski, laisse percer que la Franc-Maçonnerie est bien d’origine socinienne. Dans ce livre, que mon père prenait plaisir à me citer et dont j’ai lu aussi la louange par Findel, on voit apparaître, — et je ne crois pas me tromper en ajoutant : pour la première fois, — l’expression Grand Architecte de l’Univers, appliquée à la divinité, une divinité qui n’est certainement pas le Dieu des catholiques, mais un dieu mal défini, vague. Ce dieu, mon père me l’expliquait ainsi : « C’est le dieu que la plupart des religions, autres que le catholicisme romain, adorent, quoique sans le bien comprendre ; c’est le dieu qui ne veut pas de superstition dans son culte ; c’est celui qui aime tous les humains comme ses enfants et qui voit avec tristesse les catholiques, abusés, adorer son éternel ennemi, Adonaï, le Dieu-Mauvais. » L’ouvrage de Komenski est inspiré de ce même sentiment ; pour le rose-croix frère morave, il faut « détruire la puissance de la Papauté, à n’importe quel prix », et il prédit cette destruction « par une vaste association internationale d’hommes bien éclairés, d’un esprit juste, ennemis du fanatisme sacerdotal, qui élèveront un temple de toute sagesse, d’après les plans mêmes du Grand Architecte de l’Univers ».

Thomas Vaughan avait vingt-huit ans, quand il passa de la Rose d’Or à la Rose-Croix, c’est-à-dire lorsqu’il fut initié au 5e degré, Adeptus minor. L’initiation lui fut donnée par Amos Komenski ; c’est alors qu’il choisit pour nom Eirenœus Phitaléthès. Son initiateur, en le félicitant au nom du grand-maître Valentin Andreæ, lui rendit cette fameuse lettre de recommandation de Fludd, qu’il avait portée, quatre années auparavant, sans en connaître le contenu, au pasteur de Calw, à cet homme qui, pour le vulgaire public, était un modeste ministre protestant dans un village du Wurtemberg, mais qui était en réalité le chef suprême de l’occultisme en Europe. En 1640, Valentin Andreæ, s’élevant dans ses fonctions extérieures, était devenu prédicateur de la cour, et bientôt le duc de Brunswick-Wolfenbuttel allait le prendre pour chapelain. — Il faut noter ces noms, que j’énumère, en rapportant ce qui m’a été enseigné. Celui qui a étudié l’histoire de la Maçonnerie verra ainsi la lumière se faire de plus en plus ; il est intéressant, en effet, de constater l’entrée de la famille de Brunswick dans la secte, quand on sait le rôle maçonnique important que joua un duc de Brunswick au moment de la Révolution.

À peine admis aux grades de la parfaite initiation, Thomas Vaughan se dépense avec une activité dévorante ; il est d’un infatigable zèle. Alors, il commence à n’avoir plus de domicile fixe ; il va et vient ; il est partout. Il est, ainsi qu’il s’intitule, « le Philalèthe, citoyen de l’univers ». En Angleterre, il partage ses courts séjours entre Oxford et Londres.

Voici le temps où il se lie avec Elias Ashmole. Retenons : voici l’histoire vraie des origines de la Franc-Maçonnerie sectaire ; et je poursuis ma rectification de nombreuses erreurs qui ont cours.

D’abord, une erreur assez répandue, du moins en France, parmi quelques catholiques passionnés pour l’étude des questions maçonniques, c’est celle qui consiste à croire Elias Ashmole issu de famille juive. Plusieurs m’ont écrit à ce sujet, en me faisant part de leur opinion sur l’action des juifs dans la Franc-Maçonnerie, et cette action influente est incontestable ; mais il ne faut pas aller trop loin. La secte n’est ni d’origine protestante, comme l’avance M. Léo Taxil, qui a eu le tort de ne pas faire remonter ses recherches à plus haut que 1717, ni d’origine juive, comme le croient les antisémites ; elle est d’origine socinienne, absolument.

Double cause de l’erreur française sur Ashmole : il vint souvent à Oxford et y fut étudiant, or il y avait une école rabbinique à Oxford ; en outre, il est certain qu’il eut pour maitre le rabbin Salomon Frank, de qui il apprit l’hébreu.

On peut dire encore que son prénom (Elias ou Élie) et celui de son père (Simon) ont contribué à tromper les anti-maçons de France : mais ces prénoms ne prouvent rien ; car, en Angleterre, à la naissance d’un enfant, autrefois comme aujourd’hui, souvent on choisit le prénom dans l’Ancien Testament. On peut tirer aussi certaines inductions morales de son caractère, de sa manière de vivre : il était cupide, poursuivant la fortune par tous les moyens ; ainsi, âgé de trente-deux ans, il épousa une femme qui en avait cinquante-trois, lady Mainwairing, veuve de trois maris et mère d’enfants dont l’aîné, aussi âgé que lui et désapprouvant ce mariage, tenta de le tuer ; cette dame, plus riche encore que mûre, était une parente de sa première femme, car lui aussi était veuf ; et longtemps après, étant veuf pour la seconde fois, il épousa, à cinquante-un ans, toujours pour le même motif de lucre, une toute jeune fille, miss Dugdale, fille de sir William Dugdale, héraut d’atouts de Windsor, que le roi Charles II comblait de ses faveurs. Au moral, Elias Ashmole fut un personnage assez malpropre ; en 1637, sa seconde femme plaida contre lui en séparation, en faisant valoir des arguments qui le montrent sans aucune dignité. Sa principale passion fut l’acquisitiveness, la soif d’acquérir.

Il me répugnait, et j’ai quelquefois disputé à son sujet contre mon père et mon oncle, trop enclins à fermer les yeux sur ses vices, en raison de son zèle de rosicrucian et de sa collaboration avec notre ancêtre Thomas Vaughan.

En réalité, Elias Ashmole n’était pas d’origine juive. Il n’était plus de la première jeunesse quand il se mit à étudier l’hébreu sous la direction de Salomon Frank ; c’était pour comprendre divers auteurs hermétiques, qu’il éprouva le besoin de savoir cette langue ; l’argument visant le fait d’avoir eu pour professeur un rabbin tombe donc de lui-même. Mais voici ce qui est plus décisif : Philalèthe, racontant sa liaison avec Ashmole, indique la profession de son père Simon, sellier, état que les juifs n’exerçaient pas, et il dit expressément qu’Elias avait été enfant de chœur à la cathédrale de Lichfield, sa ville natale.

Thomas Vaughan connut Elias Ashmole en 1641 ; né en 1617, celui-ci avait donc alors vingt-quatre ans, et Philalèthe était de cinq années plus âgé que lui. Grâce à la protection du baron James Pagett, Ashmole était avocat depuis 1638, époque à laquelle il épousa sa première femme, miss Eleonor Mainwaring. Or, lorsqu’il se lia avec Thomas, il venait de la perdre tout récemment, et il convoitait déjà la fortune de sa vieille parente, dont à force d’intrigues il devait finir par obtenir la main, malgré l’opposition de la famille.

Le mystère de la mort d’Eleonor Ashmole n’a jamais été élucidé. La première femme d’Elias, après une union de quatre ans, commencée en adolescence par tous deux, était dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, robuste et non chétive, lorsqu’elle mourut subitement, sans maladie, emportée par une indisposition foudroyante. Ashmole venait d’être recruté pour la Rose-Croix par le capitaine George Wharton, le même dont j’ai cité le nom plus haut, qui fut un des approbateurs du rapport de Thomas Vaughan sur la corne d’or de Tondern, George Wharton et Thomas Wharton, celui-ci médecin, présentèrent Elias Ashmole à Philalèthe, à qui William Lilly et Henry Blount, par délégation de Komenski, avaient conféré les grades supérieurs, jusqu’à celui de Magister Templi inclusivement, et donné pouvoir d’initier à son tour.

« Je fus étonné, rapporte mon ancêtre, de ce que les deux Wharton me proposèrent de l’admettre (Elias) aux mystères de la Rose-Croix sans l’éprouver auparavant par les quatre grades de la Croix d’Or. Cela me paraissait imprudent, et cela ne s’accorde qu’en justifiant d’extraordinaires mérites. Mais ils insistèrent beaucoup, et Thomas Wharton me déclara que le néophyte ne nous trahirait jamais ; sans me donner d’autres explications, il m’assura qu’Elias était lié à lui par un terrible secret et qu’il le tenait tout-à-fait en son pouvoir. »

Un jour que, mon père et moi, nous feuilletions ces pages du manuscrit latin de Philalèthe, je ne pus m’empêcher d’exclamer :

— Ashmole avait empoisonné sa jeune femme Eleonor, et c’est de Thomas Wharton qu’il tenait le poison !…

— Ô mon enfant, qu’oses-tu dire ? répliqua aussitôt mon père.

Et Nathan Pixly (un ami de mon père), qui était présent, ajouta :

— Une telle supposition est absurde ; il n’apparaît nulle part qu’Eleonor Ashmole gênât la Fraternité des Rose-Croix… Pourquoi le docteur Wharton aurait-il aidé à la mort prématurée de cette jeune femme inoffensive ?…

Cet échange d’impressions provoqua entre nous une discussion sur ces pratiques criminelles. Mon père s’efforçait de me retenir, de m’empêcher de parler. Pixly soutenait le droit au meurtre d’un adversaire.

— En duel, oui, disais-je, dans un combat face à face, à armes égales, en risquant soi-même sa vie, soit ; par le poison, jamais !… C’est traitrise, hypocrisie et lâcheté.

— Tais-toi, fit mon père ; tu es trop jeune pour porter un jugement là-dessus… Il n’y a pas crime, quand la mort d’un adversaire nuisible est ordonnée par la légitime autorité d’un supérieur consacré à notre dieu, et peu importe alors le moyen à employer pour supprimer l’adversaire… Apprends à réfléchir, et tais-toi…

— Mon père, quelque peine qu’il m’en coûte à vous le dire, sur ce point je ne serai jamais d’accord avec vous.

Elias Ashmole fut donc initié à la Rose-Croix en 1641. Il est bon de fixer cette date ; car elle est en contradiction avec d’autres assertions, soit que le Journal d’Ashmole manque de sincérité, soit encore qu’il soit apocryphe. Ccs mémoires du fameux antiquaire occultiste ne furent publiés qu’en 1717 ; ils peuvent avoir été fabriqués par quelque franc-maçon, puisque l’année de la publication est celle-là même de l’apparition officielle de la Franc-Maçonnerie. Mais alors on se demanderait pourquoi cette manœuvre au détriment de la renommée de Philalèthe. Il est donc plus probable que le Journal a vraiment Ashmole pour auteur et que celui-ci a volontairement omis ce qui pouvait fortifier la réputation de Thomas Vaughan. Il avait aussi intérêt à retarder l’époque à laquelle il fit la connaissance des Wharton ; car il est incontestable qu’il était lié à eux. Les Wharton l’avaient aidé, sans aucun doute pour moi, à le rendre veuf de sa première femme, et, ceci alors est reconnu, à lui faire épouser la seconde, la vieille et richissime dame, dont il s’appropria une grande partie des biens ; il était si étroitement lié à eux, qu’en 1652 il délivra George Wharton de la prison et le fit intendant de ses biens, ces mêmes biens qui lui avaient été acquis par son second mariage.

Toutefois, s’il fut initié à l’époque que j’indique, néanmoins on ne l’admit pas encore au conseil des chefs de la Rose-Croix pour l’Angleterre ; en effet, il n’assistait pas au conciliabule secret où fut condamné à mort un prêtre français, nommé l’abbé Bouis.

En ce temps, Amos Komenski vint à Londres, et y vit Thomas Vaughan, Henry Blount, les Wharton, John Booker, le mathématicien Oughtred, William Lilly, le docteur Hewitt et autres chefs rose-croix, mais il ne demeura pas longtemps ; il repartit bientôt et se rendit en Suède, auprès de son ami Lodewijk van Geer, que nous avons vu prenant part au convent de Magdebourg.

C’est pendant son court séjour en la capitale anglaise que Komenski présida le conciliabule auquel je viens de faire allusion.

À cette secrète réunion, on disserta en faveur des juifs kabbalistes, bons alliés contre le catholicisme, Blount signala l’abbé Bouis, prêtre d’Arles, qui venait de publier en Provence, l’année précédente, un ouvrage où, en je ne sais quel passage, les juifs étaient, paraît-il, assez malmenés. La relation n’indique pas le titre de cet ouvrage.

« Blount exposa à l’assemblée que ce prêtre des ténèbres, dans le but d’exciter la populace contre les juifs, avait fabriqué une lettre d’un souverain satrape, rabbin des rabbins, prince des Juifs à Constantinople, adressée en 1489 aux juifs d’Arles, alors menacés d’expulsion s’ils ne se convertissaient pas au catholicisme. Cette prétendue lettre conseillait aux juifs de se faire chrétiens, en gardant la foi de Moïse dans leur cœur ; d’élever leurs enfants dans la science, afin que, devenus médecins et apothicaires, ils ôtent aux chrétiens leurs vies, ou dans la théologie, afin que, devenus clercs et même chanoines, ils ruinent les églises catholiques.

« L’assemblée se montra fort irritée contre ce prêtre Bouis, et l’avis unanime fut qu’il méritait la mort. Thomas Wharton fut chargé de préparer du poison ; Komenski ordonna que justice serait faite de Bouis par un frère qu’il enverrait en France et qui prendrait le temps nécessaire pour exécuter la sentence sans compromettre la confrérie.

« On condamna aussi deux frères de Vienne, en Autriche, coupables d’avoir eu avec des étrangers une conversation sur les secrets de la Fraternité. Komenski ordonna, avec l’approbation unanime, qu’on ferait disparaître ces loquaces dangereux, et qu’on dirait qu’ils ont été supprimés par les jésuites. »

Thomas Vaughan accompagna Komenski jusqu’à Hambourg, d’où celui-ci se rendit en Suède ; Philalèthe se dirigea vers les Pays-Bas. À la Haye, il initia Martin de Vriès, le navigateur, parent de Simon de Vriès.

L’année suivante, Thomas visite l’Italie ; ce voyage est, pour lui, un pieux pèlerinage socinien. À Udine, il voit en secret Claude Guillermet de Beauregard, plus connu sous le nom de Bérigard le Pisan, et Galilœus Lynceus comme frère de la Rose-Croix. Beauregard était alors professeur de philosophie à l’université de Padoue, après avoir professé à Pise. Le grand-maître démissionnaire Cremonini, à sa mort (1631), lui avait laissé ses manuscrits.

En revenant d’Italie en Angleterre, Philalèthe s’arrêta quelque peu en France. C’est alors qu’il conçut le projet d’organiser la Franc-Maçonnerie, telle qu’elle est aujourd’hui.

Il voulait réaliser le plan de Fauste Socin, élargir l’infernale propagande, restreinte jusqu’alors aux mystérieux groupes des rose-croix. Le patriarche de Luclavie avait dit qu’il fallait agir dans l’ombre, avec un secret absolu, jusqu’au jour où l’on pourrait enrôler un plus grand nombre d’adeptes, au moyen d’une vaste association n’inspirant pas la défiance aux pouvoirs publics ; et le convent de Magdebourg avait fixé au deuxième centenaire de la révolte de Luther l’époque de cette transformation et cet agrandissement de la Rose-Croix socinienne.

Thomas Vaughan pensa que le mieux était de préparer la nouvelle évolution, sans attendre la date de 1717. On respecterait le vote du Convent des Sept, en ne manifestant publiquement qu’à la date fixée l’existence de l’association ; mais l’association elle-même, on l’aurait d’ici là ; on l’aurait, en grande partie au moins, organisée.

Comment donc s’y prendre ?… Et pourquoi, se dit Philalèthe, ne s’introduirait-on pas dans une association déjà existante, et pourquoi n’opérerait-on pas à l’abri de sa vieille réputation d’inocuité ?…

Il songea d’abord à faire servir les Compagnonnages à ses desseins.

Se trouvant à Reims, il y guérit la femme d’un chapelier, qui était Compagnon du Devoir. Cet homme se répandit en grands éloges sur le compte du mystérieux voyageur, qui exerçait « par bienfaisance » la médecine ; Thomas Vaughan ne faisait jamais payer ses soins. Les Compagnons chapeliers l’invitèrent à une de leurs réunions et lui conférèrent une sorte d’honorariat.

Philaléthe en profita pour les déterminer à modifier quelque peu le cérémonial de leurs réceptions ; les chapeliers rémois se laissèrent convaincre, il leur composa alors un rituel, basé sur une parodie de la Passion du Christ, avec une cène dont l’ensemble était une dérision de l’institution de l’auguste sacrement eucharistique : avant toute chose, dès son entrée dans l’assemblée qui le devait recevoir Compagnon, le récipiendaire avait à jurer sur l’évangile de saint Jean qu’il ne révélerait à personne, pas même à son confesseur, rien des cérémonies de son initiation ni de ce qu’il pourrait par la suite entendre ou voir dans les réunions du Compagnonnage ; ce serment une fois prêté, on administrait au récipiendaire un nouveau baptême, en lui donnant à comprendre que c’était le seul valable pour être sauvé.

Philalèthe composa encore un rituel à peu près semblable, pour les Compagnons cordonniers rémois. Après quoi, il quitta la ville.

Cette innovation, goûtée par plusieurs, gagna quelques Compagnonnages. Toutefois, rentré à Londres, Thomas Vaughan se livra à de nouvelles réflexions, et, après mûr examen, jugea que l’association, plus universelle, des Libres-Maçons ou des francs-maçons, ouvriers du bâtiment, se prêtait mieux à la réalisation de son projet.

Ce changement de batteries lui fut inspiré par la lecture des manuscrits de Nick Stone, dont il fut mis en possession en 1643.

Nick Stone était un des Sept du convent de Magdebourg. En sa qualité d’architecte, il faisait partie de la corporation des Francs-Maçons ; il avait secondé Inigo Jones, grand-maître des loges anglaises, lesquelles, à cette époque, n’étaient nullement sectaires. D’autre part, comme Rose-Croix, il avait approfondi dans le sens luciférien les aperçus donnés par Fauste Socin, et il avait composé, pour les neuf grades de la Fraternité, des cahiers que les chefs ont déclaré remarquables. Son cahier du 8e degré (Magister Templi) était vraiment satanique.

Thomas Vaughan fut frappé, en lisant ces manuscrits. Il se demanda s’il n’était pas possible d’étendre l’enseignement de la Rose-Croix à tous les maçons acceptés qu’alors on admettait dans les loges comme membres honoraires. En effet, les Francs-Maçons recevaient, sous le nom de « maçons acceptés », des seigneurs, des gens de lettres ou de professions libérales, des riches bourgeois, qui rehaussaient l’éclat de leurs réunions, qui venaient faire parade en leurs fêtes, qui étaient leurs protecteurs et leurs Mécènes. Certainement, se dit-il, cet élément, doué de certaines qualités intellectuelles, se prêtait mieux à l’extension des principes du socinianisme occulte que les ouvriers des Compagnonnages.

Il eut bientôt pris son parti : il se dit que la solution du problème était là, et dès lors il s’appliqua à la précipiter. Quelques frères de la Rose-Croix s’étaient mêlés aux francs-maçons : la loge de Warrington en comptait plusieurs (Richard Penkett, James Collier, Richard Sankey, Henry Littler, John Ellam, Richard Ellam et Hugh Brewer) ; à Londres, les Wharton et leurs amis s’étaient glissés, comme « maçons acceptés », dans une loge. Philalèthe les encourageait à propager les principes de Socin. Enfin, il leur déclara, dans une réunion du 14 mai 1643, qu’il ne fallait plus se borner à un prosélytisme restreint, mais qu’il était temps d’entrer, avec un programme bien déterminé, dans ces loges corporatives et de s’en servir comme instruments.

La relation de cette assemblée du 14 mai 1643 est en entier dans les mémoires de Philalèthe. Tout le plan de la Franc-Maçonnerie d’aujourd’hui y est exposé.

Cependant, Thomas Vaughan fut obligé d’interrompre ses travaux d’organisation. Il reçut de Komenski une invitation à venir le rejoindre en Suède. Là, le lieutenant de Valentin Andreæ était devenu un personnage prépondérant. Van Geer (un des Sept de Magdebourg) s’était transporté et établi dans le pays : il avait conquis le chancelier Axel Oxenstiern, alors véritable régent, vu la minorité de la reine Christine ; il avait été créé baron ; grand industriel, réalisant une colossale fortune dans la fonderie des canons, armateur de la flotte suédoise, il était un homme indispensable, et Oxenstiern, subissant son influence, protégeait ouvertement Komenski.

Quel nouveau complot contre l’Église fut alors tramé par Thomas Vaughan et Amos Komenski ? Je l’ignore. Il existe ici une lacune dans les mémoires de Philalèthe ; il se borne à mentionner son voyage en Suède et à constater la position de ses amis, en faveur à la cour.

Il mentionne aussi, — et mon père me le faisait remarquer avec fierté, — que Martin de Vriès, son fanatique admirateur, ayant été chargé d’une expédition pour reconnaître l’île d’Yeso, donna le nom de cap Eirœneus au cap où il débarqua (7 avril). Ainsi, le prénom rosicrucian de Philalèthe servait à fixer une découverte géographique ; c’est de l’histoire, cela.

Nous savons que, l’année suivante (1644), Thomas Vaughan est de nouveau en Angleterre ; car nous avons l’intéressante relation d’une assemblée de Rose-Croix qu’il présidait à Londres, en février. Elias Ashmole y prit part. Philalèthe rendit un bref compte de son séjour en Suède. Mais alors, aussi, on était en pleine guerre civile : Olivier Cromwell avait remporté d’importants succès à la tête des troupes du Parlement, Charles ier était trahi de toutes parts, par les hommes sur lesquels il avait compté. Henry Blount se trouvait parmi les traîtres ; la bataille d’Edge-Hill le fit passer à Cromwell ; du moins, la défaite du roi fut son prétexte, car partout la trahison avait été préméditée. Le mot d’ordre était donné par les Rose-Croix, qui s’étaient fort répandus parmi les puritains.

En mars, Thomas Vaughan réunit encore les adeptes dont il était sûr, au local d’une loge de Londres. Il y eut évocation de Lucilio Vanini, qui avait été supplicié vingt-cinq ans auparavant à Toulouse. Dans ses mémoires, mon ancêtre dit que Vanini apparut et déclara qu’il n’avait été nullement athée, comme on l’a cru ; il était vraiment luciférien. Mon père, qui vénérait Lucilio Vanini en le qualifiant de martyr, s’appuyait sur cette apparition pour m’expliquer que grand nombre de personnages, revendiqués comme leurs par les matérialistes, étaient nôtres en réalité.

Mais nous voici arrivés à l’année du pacte de Philalèthe avec Satan.

1644 s’était achevé sur la ruine du pouvoir royal ; car le 9 février 1649, jour où la tête de Charles ier tomba à Whitehall, fut la consommation de la ruine : le pouvoir royal, en réalité, avait été jeté à bas, quand les troupes du Parlement avaient été victorieuses, quand la reine avait été obligée de se réfugier en France, quand le prince palatin Robert avait été défait, quand York avait été pris, quand les Communes avaient obtenu contre Laud, archevêque de Cantorbéry, évêque de Londres, l’inspirateur de résistance aux puritains, ce bill d’attainder qui le déclarait coupable du crime de haute-trahison.

C’était un homme austère et intègre, cet archevêque Laud. Il avait prévu les malheurs qui alors fondaient sur sa patrie. Il rêvait, assure-t-on, le retour de l’Angleterre et de l’Écosse à l’Eglise de Rome, qu’il appelait toujours « l’Eglise-Mère », quoique officiellement évêque anglican. On dit qu’il était si bien de cœur avec la Papauté, si désireux de voir finir le schisme désolant, si actif dans ses efforts pour amener d’abord l’union religieuse dans le royaume, la réunion au catholicisme, que le Souverain-Pontife lui avait offert le chapeau de cardinal. Il était dans sa soixante-treizième année, le digne vieillard, quand la Chambre des Lords s’associa aux Communes contre lui, le livrant aux juges, après plus de trois années d’une dure captivité, et requérant la peine capitale. Le fait de haute-trahison ne put être prouvé ; mais la haine des protestants de toutes sectes contre Laud était implacable. Pourtant, le noble martyr était innocent de tout complot antinational ; au contraire, il avait toujours donné l’exemple du désintéressement et de toutes les vertus. N’importe ; les juges, par six voix contre cinq, le condamnèrent au dernier supplice.

L’ambitieux Cromwell, lui, s’était fait recevoir « maçon accepté » : je n’ai pu trouver l’indication que ce fut en telle loge plutôt qu’en telle autre ; mais tout me porte à croire que ce fut en la loge de Warrington, dans le Lancashire, car les Rose-Croix sociniens gouvernaient alors cette loge, ou ils s’étaient glissés en grand nombre, et le président Richard Penkett dit « le frère Olivier Cromwell » dans une lettre du 15 décembre 1644 adressée à Thomas Vaughan. Or, le chef de la révolte contre Charles ier n’était pas « maçon accepté » à simple titre honorifique ; il était vraiment gagné en secret à la Rose-Croix socinienne.

En ce temps-là, Philalèthe avait demandé à être élevé au neuvième et dernier degré, Magus. Valentin Andreæ lui avait répondu : « Ce n’est ni de moi ni d’aucun parmi les plus parfaits d’entre nous que tu recevras la consécration de Mage, à laquelle tu aspires. Notre dieu a des vues particulières sur toi ; c’est lui-même qui te consacrera, il nous l’a dit. Invoque-le, appelle-le ; il t’enverra un prince des célestes lumières, qui t’enseignera comment tu dois te préparer à cette exceptionnelle consécration. »

Thomas Vaughan raconte ce qui se passa en cette circonstance.

« Six jours avant la mort de Laud, j’étais en prière, après avoir relu la lettre du souverain-maître de la Fraternité ; je demandais à notre dieu de m’envoyer le prince des célestes lumières, dont j’attendais humblement l’instruction.

« Je ne vis aucune apparition ; mais j’entendis une voix.

« — Un secret partisan du papisme, me dit cette voix, va recevoir bientôt le châtiment mérité ; notre dieu veut que ce soit ta main qui verse le sang de ce traître ; obtiens d’être l’exécuteur de la juste sentence. Tu recueilleras de ce sang maudit sur un linge consacré à l’éternel ennemi de notre dieu. Tu prépareras un pacte, selon ton inspiration. Au jour où le Christ fut conçu dans le sein de Marie, tu brûleras le linge ensanglanté, et tu appelleras l’éternel Seigneur Lucifer. Il viendra, il te consacrera lui-même ; il t’accordera alors ce que tu lui demanderas. »

« La voix se tut. J’avais compris mon devoir.

« J’eus du frère Richard Penkett une lettre pour le frère Olivier Cromwell. Au jour du châtiment de Laud, je fus, au dernier moment, substitué à l’exécuteur, la substitution étant ignorée de tous. L’homme eut un long regard sur moi, avant de poser la tête sur le billot. Je frappai, en disant en moi-même : « Ô divin Lucifer, sois satisfait ; ton fidèle serviteur immole le traitre. Bonne justice est faite. » Et j’ajoutai, quand la tête roula sur le sol : « Bona Lucifero justitia ! »

« Un frère m’avait procuré un de ces linges dont les prêtres papistes se servent pour recueillir les fragments de leur pain sacramentel et qui figurent, dans leur superstition, le linceul du Christ. J’humectai ce linge du sang de Laud, et je le conservai jusqu’au jour fixé.

« Ce jour là, ayant jeûné, je me mis en oraison pendant trois heures après le coucher du soleil. J’avais préparé le pacte et ma demande au Dieu-Bon. Je jetai dans un brasier le linge où le sang de Laud s’était figé, et quand il fut consumé, je m’écriai, en prosternant ma face contre terre :

« — Seigneur, bon Seigneur, divin Esprit régnant sur l’univers, vous dont le souffle anime le chaos et crée les mondes, vous l’excellent et le suprême pur, Feu vivant et purificateur, éternel Amour, invisible Roi des cieux supérieurs, soyez visible à votre serviteur fidèle, et daignez paraître pour lui donner la science et la force qui lui manquent encore. Bon Seigneur, paraissez et me consacrez Mage pour vous servir à jamais et travailler avec infatigable zèle à l’oeuvre qui vous est chère. Éternel Seigneur Lucifer ! éternel Seigneur Lucifer ! éternel Seigneur Lucifer! »

« Quand je relevai la tête, je vis la chambre pleine d’éclairs, et cependant les éclats du tonnerre que j’entendis en même temps étaient très lointains ; puis, le bon Seigneur fut tout à coup devant moi dans le troisième cercle intérieur au triangle.

« Au-dessus du brasier, qui se mit à dégager une épaisse fumée grise, un spectre humain se forma de cette fumée elle-même. Le spectre se nomma à moi et me dit être Fauste Socin, le premier souverain-maître de la Rose-Croix. Il me tendit une de ses mains ; je voulus la baiser, mais je ne rencontrai rien sous mes lèvres. Pourtant, le spectre tenait en son autre main une épée, et elle n’était nullement une vaine apparence ; bientôt j’en eus la preuve.

« Le dieu me parla longuement. Il m’instruisit de ses desseins ; il me fit connaître la future gloire de la Fraternité, dont j’étais désormais un des chefs ; il me sacra successeur du patriarche Fauste, après le patriarche Valentin. Enfin, il me demanda ce que je désirais.

« — Trente-trois ans de vie encore », lui répondis-je.

« Il prit alors l’épée que le spectre tenait et en posa la lame à plat sur ma tête ; je sentis le poids de l’arme ; elle n’était donc pas une apparence, une vapeur, comme le spectre de Fauste. Le dieu frappa, de son doigt, trente-trois petits coups sur l’épée, et il dit :

« — Tu vivras trente-trois ans, selon ton désir ; mais tu ne mourras point de mort humaine. À pareil jour, dans trente-trois années, je te transporterai vivant dans mon éternel royaume ; ainsi, tu n’auras pas de sépulture sur la terre, et tu vivras, d’un corps glorifié, dans les pures flammes du Ciel de feu. »

« Le dieu me dit encore :

« — Tu traverseras de nouveau l’Océan, et là-bas je t’enverrai Vénus-Astarté elle-même, qui sera ton épouse, qui vivra avec toi durant onze jours sur la terre, et dont tu auras une fille ; celle-ci portera mon nom et le tien. »

« Il remit l’épée entre les mains de Fauste.

« Fauste me dit :

« — Présente le pacte à notre dieu tout-puissant. »

« Je lui obéis.

« Le bon Seigneur signa le premier ; je signai ensuite, avec mon sang. Fauste reçut le pacte, après que je l’eus remis à notre dieu ; il le toucha de la pointe de l’épée et me le rendit.

« Le pacte reproduisait les figures que j’avais tracées sur le sol, pour obtenir l’apparition de Lucifer.

« La prudence me fut recommandée par le patriarche Fauste.

« Enfin, celui-ci et le dieu disparurent, la terre s’entr’ouvrant sous leurs pieds. Quant à moi, je me prosternai de nouveau et je baisai pieusement la place où le bon Seigneur avait daigné m’apparaître. »

C’est après avoir été consacré Mage de cette façon, que Thomas Vaughan entreprit d’écrire l’Introïtus apertus.

Dès lors, il déploya, pour propager les secrets principes du socinianisme, une activité surhumaine ; je comprends maintenant que mon ancêtre était véritablement possédé. Sous son impulsion, les Rose-Croix se multipliaient, et, aussitôt qu’ils avaient le 5e degré, ceux de leurs confrères qui étaient déjà « maçons acceptés » les faisaient entrer à ce même titre dans les loges maçonniques. En Angleterre, surtout, et en Écosse, tous les sociniens étaient alors francs-maçons, sans que les vrais maçons, ceux dont la profession se rapportait à la construction, pussent soupçonner que leur société servait à abriter les plus noirs complots contre la religion catholique. Les initiés aux mystères de l’occultisme trouvaient toujours quelque prétexte pour se réunir à part au sein des loges.

Voici le moment où Thomas Vaughan s’unit à Elias Ashmole pour la composition des grades d’Apprenti, Compagnon et Maître, c’est-à-dire pour l’introduction du symbolisme impie dans les grades de la Confrérie internationale des Libres-Maçons.

Nous sommes en 1646. Philalèthe dit à Ashmole : « Les maçons constructeurs ont leurs cérémonies d’Apprentissage, de Compagnonnage et de Maîtrise, auxquelles nous, maçons acceptés, nous assistons en spectateurs, mais qui ne sont point pour nous. Il faut donc donner aux maçons acceptés un Apprentissage symbolique, un Compagnonnage symbolique et une Maîtrise symbolique. Ces cérémonies seront réservées aux intellectuels. » Elias et Thomas se mirent à l’œuvre ; le rituel d’Apprenti fut composé en février, avec ces épreuves, qui ont été conservées jusqu’à nos jours, ces voyages, ce baptême par le feu, etc.

En cette même année, mourait en Pologne un rose-croix fameux, Svendivogius, anabaptiste que le grand-maître Valentin Andreæ avait gagné au gnosticisme socinien, et qui devint expert alchimiste et zélé propagateur de l’occultisme.

Sur ces entrefaites, Thomas Vaughan, après avoir laissé à Ashmole un aperçu du symbolisme à introduire dans le grade de Compagnon, partit pour l’Amérique, où il avait hâte de voir se réaliser en sa faveur la prédiction de Lucifer. Il débarqua à Boston.

Sa liaison avec l’apothicaire Starkey est bien connue. George Starkey, l’inventeur du savon à la térébenthine, encore en usage aujourd’hui, a certifié plus d’une fois, quand il retourna en Angleterre, qu’il avait connu « le Philalèthe » en Amérique ; que « ce philosophe venait très familièrement dans son laboratoire, où il faisait quelquefois la transmutation des métaux imparfaits en or ». Lenglet-Dufresnoy, prélat français, auteur estimé d’une vie de Jeanne d’Arc, rappelle, dans son Histoire de la Philosophie hermétique (1742) que Starkey reçut plusieurs fois de Thomas Vaughan des lingots de ce même or qu’il avait obtenu par ses secrètes opérations d’alchimie. Cet auteur ajoute : « Mais Philalèthe, qui était un homme rangé et de bonnes mœurs, s’apercevant que l’apothicaire consommait en débauches ce qu’il lui donnait, s’éloigna de lui et ne le vit plus. » C’est à Starkey que quelques auteurs ont attribué, bien à tort, le pseudonyme Eirœneus Philaléthès.

Philalèthe ne se borna pas à visiter ses compatriotes colonisateurs. Il pénétra fort avant dans les terres de la côte orientale ; une vision lui avait appris que Vénus-Astarté s’unirait à lui, au sein d’une de ces tribus indigènes que les conquérants de la Nouvelle-Angleterre refoulaient toujours de plus en plus à l’intérieur.

Un mois tout entier, il demeura parmi les Lenni-Lennaps, qui le respectèrent ; non seulement ils n’attentèrent pas à sa vie, mais encore ils eurent pour lui les plus grands égards.

Ce fut en plein pays sauvage qu’il épousa le démon, ayant pris une forme humaine et se donnant à lui sous le nom de Vénus-Astarté, reine des cieux supérieurs, première princesse du royaume de Lucifer.

Une nuit d’été, selon le récit de Philalèthe, par un beau clair de lune, et tandis qu’il se promenait, l’astre, aperçu à travers les branches des arbres de la forêt, sembla tout-à-coup se rapprocher et se glisser comme une lueur éblouissante et pénétrante. Peu à peu, le croissant lunaire, se rapprochant toujours, parut une sorte de lit arqué, lumineux, flottant dans l’espace, et qui venait, venait vers la terre. Une femme d’une merveilleuse beauté était au repos, dormant sur ce lit céleste, la tête gracieusement inclinée, encadrée de l’un des bras, arrondi. Et la lune, ainsi transformée, sans grossir dans son rapprochement, descendait vers Philalèthe. Les arbres écartaient doucement leurs branches pour lui livrer passage, et les oiseaux, réveillés, mais ne s’effrayant pas, saluèrent de leurs mélodieuses chansons la reine-daimone Vénus-Astarté. C’était bien l’épouse promise par Lucifer à Thomas Vaughan.

La légende ajoute, que le lit-nef se déposa lentement de lui-même dans une clairière et que tout autour les arbustes s’enflammèrent, sans pourtant se consumer ; une foule de petits daimons, semblables à des enfants de sept à huit ans, sortirent de terre, les bras chargés de fleurs, qu’ils offraient à la déesse. Celle-ci, se soulevant à demi, tandis que Philalèthe se précipitait à ses pieds, lui prit la main et passa à son doigt un anneau nuptial, qu’elle avait apporté, anneau d’or rouge, orné d’un diamant ; et cet anneau, il ne le devait garder que durant les onze jours de leur union ; Vénus-Astarté le remporterait, en remontant au ciel.

Pendant les onze jours que la reine des cieux supérieurs passa sur terre, les petits daimons enfantins servirent les deux époux ; une tente, d’une fantastique richesse, avait été dressée dans la forêt dont les mauvaises bêtes s’éloignèrent ; Vénus-Astarté et Thomas Vaughan se nourrissant de mets succulents, de fruits exquis, buvant des breuvages délicieux que les lutins leur versaient, semblaient oublier, elle, la cour de Lucifer, lui, l’humanité.

Le onzième jour, Philalèthe était père d’une petite fille, et Vénus-Astarté, disant adieu à son époux terrestre, reprenant l’anneau nuptial, s’éleva dans les airs sur la lumineuse nef, sur le croissant luminaire disposé en forme de lit. Tente et lutins s’évanouirent comme si tout cela n’eût été qu’un songe. Mais l’enfant n’était pas un rêve, Thomas la tenait dans ses bras.

Or, la déesse, en le quittant, lui avait dit : « Tu mettras sous pieds toute affection ; notre fille ne doit pas être élevée par toi ; tu la confieras à une famille de ces Indiens au cœur candide ; choisis, comme la plus pure, celle que les vieillards de la tribu te désigneront sous le nom de « famille d’adorateurs du feu ».

Philalèthe exécuta cet ordre. Une famille de Lenni-Lennaps reçut l’enfant, et il partit pour ne la revoir jamais ; mais il laissa aux peaux-rouges une sorte de médaillon où son portrait avait été gravé dans la perfection par une main diabolique, afin que ses traits, du moins, fussent connus plus tard par sa fille ; et il lui apprit à dire le nom luciférien qu’il lui avait donné, « Diana », et qui était gravé aussi, au-dessous du sien, sur le médaillon. Mais les peaux-rouges qui élevèrent l’enfant ne se contentèrent pas de l’appeler ainsi ; ils lui donnèrent encore un nom qui lui resta, Wulisso-Waghan, ce qui, dans la langue Lennape, signifie « la parfaite Beauté ».

Telle est la légende de la naissance de la première Diana Vaughan, légende dont s’enorgueillissait mon père, et à laquelle j’ai cru, lorsque j’étais plongée dans l’erreur. Je dois à la vérité de dire que cette légende n’est pas acceptée par tous les MAGES ÉLUS : un certain nombre la tiennent pour fabriquée par mon bisaïeul James, de Boston, qu’ils considèrent comme d’origine delaware, — tout au moins sang-mêlé, — et ils disent même que pour s’anglifier, il s’est attribué une généalogie entièrement fausse, afin de justifier la transformation du nom Lennape Waghan en celui de Vaughan ; en cela, les adversaires de la légende luciférienne de Thomas Vaughan vont trop loin.