Mémoires d’une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante/08/Chapitre III

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chapitre iii

Mon éducation luciférienne

(Suite)




Albert Pike n’a pas été tout d’abord luciférien dans le sens qu’aujourd’hui l’on donne à cette qualification ; elle s’applique, maintenant, aux palladistes presque exclusivement. Mais longtemps il chercha sa voie dans l’immense désert de la haine à Dieu. On a dit qu’il voulut, alors qu’il tâtonnait encore, restaurer l’antique paganisme ; un démon l’inspira, et il composa ces Hymnes aux Dieux, qu’un fervent catholique ne saurait lire sans trembler ; plusieurs de ces hymnes font encore les délices des réunions secrètes des Arrière-Loges des États-Unis et du Royaume Britannique.

Le fondateur Rite Palladique Réformé Nouveau, à qui mon père avait communiqué la manuscrit annoté de l’Introïtus apertus, lui avoua que, semblable à Helvétius, il avait cherché la pierre philosophale, sans réussir à obtenir le résultat voulu ; mais qu’un jour, tout-à-coup, il comprit et eut alors plein-succès.

Faire de l’or à volonté ! Vraiment, c’est chimère, malgré tous les enseignement imprimés des alchimistes. La pierre philosophale, dans sa recherche, est aussi difficile à découvrir que le germe de l’homuncule. Tout cela, abominables rêveries !

Et pourtant la pierre philosophale s’obtient, et le germe de l’homuncule aussi.

« Il faut que l’Adepte travaille, écrit Philàlèthe dans ses Notes ; il faut qu’il cherche avec opiniâtreté, et c’est pourquoi nous lui donnons des formules toujours incomplètes et qu’il ne pourra jamais compléter.

« Cherche, jeune homme ; cherche, vieillard ; tu ne trouveras rien, tant que tu t’obstineras uniquement dans la science humaine. Mais pourquoi m’imposer ce labeur inutile ? demanderas-tu. Il n’est point inutile, te répondrai-je ; si tu n’obtiens pas la pierre philosophale, objet de tes rêves, tu enrichiras la science humaine de quelque autre découverte, et tu contribueras à accroître la renommée des alchimistes. Travaille, travaille, Adepte de la Rose-Croix. Quand tu auras longtemps travaillé sans succès en vue de ton avide désir, je te dirai toujours : Travaille encore.

« Aujourd’hui, nous t’avons élevé au 9e degré de la Fraternité. Je vais te parler sans voiles ; car maintenant tu peux entendre, ceux qui t’ont élu savent ton âme forte.

« Adepte, écoute bien ceci.

« Quand tu lisais ces pages, tu n’as donc jamais interrogé ta raison ? tu ne lui as jamais demandé quel est ce Dieu-Bon qui est notre Seigneur, notre Roi et notre Souverain Maître ?… Réfléchis, est-ce le Dieu que l’on adore à Rome ?

« Le Dieu du papisme est-il bon ?… Homme, souviens-toi : si ta mémoire est oublieuse, je vais te rappeler tout le mal que le Dieu romain a fait à l’humanité. »

Ici, il y a un long passage que je ne puis reproduire ; il attristerait trop mes lecteurs catholiques, et il m’épouvante quand je le relis. La plume me tomberait des mains, si j’osais essayer de le retranscrire. Ô Dieu d’amour, Divin Père qui avez donné le sang de votre Fils, le sang divinement pur de Jésus, pour racheter les crimes des hommes, quels épouvantables blasphèmes contre votre infinie bonté !…

Philalèthe termine son impie explication en ces termes :

« Homme, toi que nous avons élevé au rang des Mages, je te fais le juge de ce Dieu. Il n’est pas le nôtre.

« Maintenant, as-tu compris ?… Renferme-toi dans la solitude de ta chambre, et prie le Dieu-Bon. Si tu veux te le rendre favorable, prononce avec amour tous les noms des hommes qui sont maudits par les prêtres du Dieu qu’on adore à Rome, depuis Caïn jusqu’à Wiclef, Luther et notre premier grand-maître Fauste Socin. Que ces noms sortent de tes lèvres avec une bénédiction ; alors, si tu es digne de lui, notre Dieu viendra en personne et te donnera cette pierre philosophale que l’Athanor lui-même est impuissant à produire. »

Le jour où, pour la première fois, mon oncle me traduisit ces pages de Thomas Vaughan, je ne pus m’empêcher de lui dire :

— Caïn ! comment prononcerait-on avec amour le nom de Caïn ?

Et me voici donnant libre épanchement à mon horreur pour le premier meurtrier qui ait versé le sang humain sur la terre.

Je répétais :

— Caïn ! Caïn ! l’assassin de son frère ! Dire son nom avec une bénédiction ?… Oh ! mon oncle, oh ! papa, jamais !

Mon oncle regarda mon père, en silence ; puis, il dit :

— Cette enfant nous donnera grande peine à élever ; parfois, vraiment, je désespère d’elle…

— Elle est encore trop jeune pour comprendre, répliqua mon père ; si tu m’avais écouté nous aurions commencé par ne pas lui laisser lire la Bible… Mieux eût valu entreprendre avant tout et exclusivement son instruction purement scientifique, sans lui parler d’aucune divinité…

— Non, non… Et si elle s’était jetée dans l’athéisme ?… Non, non, nous avons pris la bonne route ; mais il faut nous armer de beaucoup de patience…

— D’ailleurs, le Dieu lui-même l’a dit ; elle sera sa zélée prêtresse, conclut mon père ; ne nous lassons pas, la lumière luira éblouissante au jour que l’Éternel Excelsior voudra.

Ils avaient eu cette discussion devant moi. Je ne savais que penser. Voyant que mon père était contrarié, je l’embrassai bien fort, et je lui dis :

— Veux-tu que nous interrompions, petit père ?

Il allait fermer le manuscrit ; mais mon oncle, qui est opiniâtre, l’arrêta, et il essaya de continuer.

Alors, moi, pour taquiner mon oncle, je me campai sous son nez et je lui pris en riant la barbiche, et me voici à lui dire :

— Et Judas ? faut-il dire son nom avec amour ?… Apprends-moi un peu cela… Ah ! le bon Judas !… Ah ! l’excellent Judas !… Ah ! Judas, crème des braves gens !… Ah ! grand saint Judas !… Est-ce que je dis bien cela comme il faut, mon oncle ?

Je n’y pouvais tenir, tant j’éclatais de rire.

Mon oncle entra alors dans une terrible colère. Il criait, comme un fou :

— Ce n’est pas possible !… Elle a un maléakh dans le corps ! (C’est la première fois que j’entendis ce mot.)

Il allait, il venait, il jetait les chaises par terre, et il criait encore :

— Maudits soient les maléakhs qui entravent cette bonne éducation !…

Papa essayait de le calmer.

— Je t’assure qu’elle n’y a mis aucune malice ; tu sais qu’elle est espiègle… Ne crois pas qu’un maléakh la tienne… Voyons, tu sais que c’est impossible, puisqu’elle n’a pas été souillée par l’eau d’Adonaï !…

C’était le grand argument de mon père ; mais mon oncle refusait de se laisser convaincre.

Tout-à-coup, il s’élança vers un cabinet où l’on m’avait toujours défendu d’entrer.

— Où vas-tu ? que fais-tu ? demanda mon père, vivement.

— C’est Raphaël qui la tient ! fit-il ; nous allons bien voir !…

Et il se précipita dans le cabinet. Un instant après, il en ressortait, tenant une petite fiole. Cette fois, je ne riais plus ; je lui voyais un visage sombre, et mon père eut un geste de commandement, pour me faire comprendre de ne pas bouger.

— Papa, mon oncle, je vous en prie, dis-je, pardonnez-moi ; je n’ai pas voulu vous causer du chagrin. J’ai plaisanté, tout simplement, je vous assure… Mon oncle, je serais désolée, vois-tu, si tu continuais à être fâché. Pardonne-moi !…

Il était grave, à présent, même solennel ; je n’y comprenais plus rien.

— Pauvre enfant, me dit-il, tu n’es nullement coupable ; je n’ai rien à te pardonner. Non, va, chère petite, tu n’es pas responsable. Assieds-toi ; nous laissons la leçon pour aujourd’hui ; je vais chasser le maléakh…

Je ramassai une des chaises, et je m’assis à l’endroit qu’il me désignait, au milieu de la chambre ; mon père écartait les meubles.

J’étais émue ; mais, au fond, cela m’intriguait, cet étrange préambule ; je me demandais à quoi mon oncle voulait en venir, avec sa fiole.

Il la déboucha et versa quelques gouttes du contenu dans le creux de sa main ; c’était quelque chose d’huileux ; puis, il frotta, en s’enduisant, ses lèvres, son nez, ses paupières, et, avec un doigt, le creux de ses oreilles, pendant qu’il murmurait des mots inintelligibles. Mon père lui répondait dans la même langue. C’était un dialogue récité.

Ensuite, il se mit à tourner autour de moi, en faisant de larges enjambées, et il s’arrêtait quelques instants, à chaque septième pas ; alors, mon père tournait trois fois sur lui-même.

Cette manœuvre dura plusieurs minutes. En ce temps-là, je n’eus pas pu dire combien d’enjambées mon oncle fit ainsi, ni combien de fois mon père tourna en pivot car j’avais en tête toute autre préoccupation que celle de compter. Plus tard, j’ai su quelle était cette opération rituelle : le principal exorciste luciférien effectue en rond onze fois sept pas, et son assistant effectue ses trois tours sur lui-même à onze reprises. Alors, je ne savais que penser de ce manège ; mon inquiétude augmentait ; certes, je n’avais plus la moindre envie de rire.

Mon oncle, à la fin, se coucha de tout son long par terre et approcha ses lèvres huileuses du bout de mon pied droit ; il souffla très fort et recommença, à parler sa langue incompréhensible ; le nom « Raphaël » revenait souvent dans ce qu’il disait, avec le nom « Asmodœus ».

À ce moment, je m’aperçus que mon père n’était plus là ; il était sorti sans bruit, tandis que je regardais mon oncle allongé sur le sol. Et mon oncle soufflait de plus belle et psalmodiait en quelque sorte à demi-voix son baroque langage. Quand mon père rentra, il apportait une poule noire ; alors, mon oncle se leva. Mon père et lui me dirent d’ouvrir la bouche ; j’obéis. Papa tenait la poule, qui se débattait, et il la tenait avec le bec ouvert, contre ma bouche ; le bec du volatile entrant un peu dans ma bouche. Mon oncle passait sur mes cheveux sa main, celle où il avait versé le liquide gras ; puis, du doigt, il me toucha les narines, les yeux, les oreilles, toujours en parlant l’incompréhensible jargon.

Enfin, tous deux poussèrent un grand cri, et mon père étrangla net la poule noire.

Ne riez pas, lecteurs, quoique ceci semble comique, tant sont grotesques les basses-œuvres de Satan, singe de Dieu. En vérité, je comprends aujourd’hui qu’aucun maléakh ne me tenait, et que le démon se jouait de mon malheureux père, de mon cher oncle. Mais si l’ange Raphaël était absent, le diable, lui, présent, attendait l’étranglement de la poule pour tromper mes parents, de façon à les endurcir dans leur funeste erreur, et pour frapper mon esprit.

Deux ou trois secondes s’étaient à peine écoulées depuis l’étranglement de la poule, que, d’elles-mêmes, sans pierre lancée de nulle part, toutes les vitres de l’une des fenêtres se brisèrent avec fracas.

— Gloire à Dieu ! s’écria mon oncle ; la chère enfant est délivrée !…

Mais tout ceci a peu d’importance ; c’est minime fait dans ma vie, si mal commencée. Laissons.

Retenons l’artitice du démon, entretenant ses alchimistes de la Rose-Croix dans l’espérance qu’ils parviendront à découvrir par eux-mêmes le secret de transmuter le plomb en or, et les attendant au jour où, après mille expériences, ils n’auront rien obtenu en satisfaction de leur désir, et leur faisant dire alors par celui qui les initie au 9e degré, Magus : « La pierre philosophale, c’est moi qui la donne. En veux-tu quelques parcelles, homme avide ? Eh bien, invoque-moi ; forme dans ton cœur la conviction que je suis Dieu, et non seulement Dieu, mais encore le Dieu-Bon, et que le Dieu des chrétiens est le Dieu-Mauvais. Appelle-moi, en murmurant avec amour tous les noms des maudits, des réprouvés. Bénis Caïn ; exalte le Samaritain Simon ; vénère même l’Iscariote. Recherche quel sacrilège pourra m’être le plus agréable, afin que je te reconnaisse digne de moi. Alors je viendrai ; alors, j’apparaîtrai devant toi, et tu te prosterneras à mes pieds, et tu m’adoreras. Je te donnerai un peu de ces grains mystérieux que Philalèthe montrait à Helvétius ; et ces grains, infernaux talismans, ces grains, qui seront le gage de ton alliance à l’abîme, ces grains opéreront la transmutation. Les hommes seront confondus devant ta science ; d’autres chercheront à leur tour, et parmi eux il s’en trouvera qui suivront ton exemple jusqu’au bout. Adore Satan, homme avide, et tu pourras écrire comme Philalèthe : « Je possède la pierre philosophale ; je ne l’ai volée à personne, je la tiens de notre Dieu seul ! »

Albert Pike a donc narré à mon père qu’au temps où son esprit flottait entre la vénération de l’antique paganisme et l’étude de projets nouveaux, il s’occupait aussi d’hermétisme en approfondissant les vieux traités d’alchimie ; la solution du grand problème qu’il savait avoir été trouvée par d’autres le passionna quelque temps.

Un jour qu’il était vivement mortifié par ses insuccès, il se sentit envahi par une idée furieuse qui lui brûlait le cerveau.

— Sors de ton laboratoire, lui disait une voix intérieure ; tes alambics, tes cornues, tes creusets sont vains pour ce que tu veux… Sors ; va en plein air, marche dans la campagne…

— Dans la campagne ?…

— Oui, marche, va devant toi, loin, loin…

Albert Pike obéit à la voix.

— Plus loin encore, lui soufflait-elle.

Il ne l’entendait plus en lui-même ; elle parlait devant lui, derrière lui, à ses côtés.

— Marche, marche !…

Enfin, elle dit :

— Arrête-toi ; c’est ici… Médite devant le Dieu-Bon, qui remplit de sa présence cette sauvage solitude.

Autour de lui, il ne voyait que des rochers.

Et il se mit à réfléchir.

« Le Dieu-Bon » avait dit la voix ; mais elle ne l’avait pas désigné par son nom. De lui-même, Pike ajouta bientôt :

— Les dieux qui sont bons sont nombreux, Apollon est bon, et Vénus est bonne, et sont bons et bonnes, aussi, Neptune, Mars, Uranus, Cupidon, Bacchus, Esculape, Faune, Mercure, le grand Pan, Cybèle, Vesta, Junon, Cérès, Diane, Thémis, Hébé, Flore et Pomone ; Pluton lui-même n’est pas mauvais, il est justicier terrible. Or, la voix m’a dit « le Dieu-Bon », c’est-à-dire celui qui est suprêmement bon, le dieu le plus grand et le meilleur. Oui, le Dieu-Bon est Jupiter… Jupiter, que le Jéhovah biblique a détrôné par le christianisme, triomphant avec la trahison de Constantin… Jupiter, Dieu-Bon, eurêka !… Jupiter est donc ici ?… Il me voit, il m’entend, il attend mon hommage… Ô Zeus, roi des dieux et maître des hommes, oui, c’est vous qui êtes le Dieu-Bon !… Rochers qui m’entourez, je vous consulte ; pierres, ayez des bouches, et parlez-moi ; apprenez-moi comment Jupiter sera content de son fidèle adorateur… Hélas ! les rochers sont muets, la pierre n’a pas de voix… Nature, nature, tu te tais, quand je t’adjure de me répondre ?… Eh bien, roc endurci dans le silence, je te forcerai à me donner un signe, comme Moïse qui te frappa de sa baguette, magicien de Jéhovah !…

Ce fut ce souvenir de Moïse qui l’inspira.

Jéhovah avait sa haine, le Jéhovah noir, ainsi que déjà il l’appelait ; et il insulta le dieu de la Bible, mal interprétée, à son sens ; il jeta l’anathème à Moïse.

Il s’agitait devant les rochers impassibles.

— Rochers, vous êtes des ouvriers de mal ; je vous maudis !… Vous serviez Moïse, et vous dédaignez mon commandement !… Rochers, redoutez ma colère !… Quoi ! vous demeurez sourds encore ?… Alors, je vous brave, je vous défie !… Rochers qui vous entr’ouvrîtes pour engloutir Coré, Dathan et Abiron, sachez que je hais le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament… Je sens que Jupiter me protège ; vous ne m’engloutirez pas !…

Il lui sembla entendre un lointain craquement dans les pierres.

— Oh ! oui !… clama-t-il, je vous mets au défi de m’engloutir !… Le sang bouillonne en mes veines : j’ai force et volonté… Vouloir, c’est pouvoir… J’ose, je veux, je peux !… Rochers de cette solitude, maintenant, j’ordonne !… Vous avez englouti Coré, Dathan, Abiron ; rendez-les !… Coré fut maudit par Jéhovah ; que Coré soit béni !… Dathan fut maudit par Jéhovah ; que Dathan soit béni !… Abiron fut maudit par Jéhovah ; qu’Abiron soit béni !… Rochers, je vous somme de vous entr’ouvrir ; pierres, écartez-vous ; que la flamme de l’abîme, la flamme dans laquelle disparurent Coré, Dathan et Abiron, devienne une flamme réparatrice des crimes de Jéhovah !… Une dernière fois, rochers entr’ouvrez-vous !… Au nom de Jupiter, Saint des saints, Dieu des dieux, je le commande, je le veux !…

Il y eut une formidable déchirure des rocs, dans un fracas grandiose, raconta Albert Pike. De la crevasse, les flammes jaillissaient, et les trois Hébreux apparurent à la surface.

— Ne nous plains pas, dit Coré ; nous sommes au royaume du Dieu-Bon.

Ils lui expliquèrent qu’ils étaient envoyés vers lui par le Très-Haut le plus haut, qui le comblerait de ses faveurs, et ils lui prédirent de brillantes destinées. Il serait le Pape de la vraie religion, restaurée dans toute sa pureté de doctrine.

Quant à là pierre philosophale, Coré, s’étant avancé jusqu’au bord de la crevasse, lui en remit un fragment assez notable.

— Mais, ajouta l’infernal patriarche, le Dieu-Bon donne la pierre des Sages à ceux de ses élus qui recherchent la richesse uniquement pour l’employer à propager son culte ; en encore, en leur permettant de transmuter en argent et en or les métaux de peu de valeur, il a pour principal but de leur démontrer sa toute toute-puissance. Il veut qu’ils sachent ainsi, à n’en plus douter jamais, qu’il est souverain maître de la nature, et que son rival, le Dieu-Mauvais, n’opérant pas ce prodige, lui est inférieur… Tu te serviras de cette pierre philosophale, jusqu’à sa dernière parcelle ; mais le Dieu-Bon ne t’en donnera d’autre que lorsqu’il le jugera nécessaire. Il ne veut pas t’exposer à livrer ton âme à l’amour de l’or ; c’est pour ton bien qu’il désire te voir confiant surtout en ton activité.

Les trois démons, qui se faisaient passer aux yeux de Pike pour Coré, Dathan et Abiron, s’entretinrent quelque temps avec lui. Il lui dirent dans quel sens il fallait qu’il interprétât désormais le mot « dieux » appliqué aux esprits de lumière, adorés autrefois dans les divers paganismes ; il lui nommèrent tous les démons qui avaient eu des autels chez tant de peuples, en désignant chacun par son véritable nom au royaume du Dieu-Bon. Il lui promirent que la protection du Très-Haut le plus haut ne lui manquerait jamais, jusqu’à la fin de ses jours.

Ainsi, Pike s’est cru initié à la vraie lumière par Coré, Dathan et Abiron, et c’est là la secrète raison pour laquelle, dans ses controverses avec les ministres protestants, il soutenait toujours le fils d’Isaar et ses complices de révolte contre Moïse et les proclamait innocentes victimes.

Je comprends aujourd’hui comment fut trompé cet homme, qui eut si longtemps mon enthousiaste admiration.

Pike achevait son récit aux parfaits initiés, en disant que les rochers entr’ouverts se rejoignirent et que les trois patriarches, au sein de leur tourbillon de flammes, s’élevèrent dans les airs, pour y disparaître, après lui avoir envoyé un amical salut.

Telle est la narration qui me fut faite par mon père, et mon oncle en tirait des conclusions qui me plongeaient dans un étonnement ravi.

— C’est donc vrai, tout cela ? lui demandai-je. Mais pourquoi le Dieu-Bon lui-même n’a-t-il point paru devant le grand Albert ? pourquoi lui a-t-il envoyé des messagers pour lui remettre la pierre ?

— Remarque, mon enfant, que notre suprême grand-maître n’avait pas imploré le Dieu-Bon de paraître en personne. Il l’appelait alors Jupiter, et son respect était si profond qu’il n’eût osé désirer se trouver face à face avec lui… Qu’a-t-il demandé au Tout-Puissant, dans sa sublime inspiration et son énergique volonté de Mage ? Il a demandé que les rochers s’entr’ouvrissent et que Coré, Dathan et Abiron parussent. Le Dieu-Bon l’a exaucé. Il aimait le Père Céleste, mais en même temps il le craignait, comme on doit l’aimer et le craindre, chère enfant.

— Moi, je l’aime de toute mon âme ; mais je n’en ai pas peur. Oh ! que voudrais le voir ! Il y a tant de choses que j’aurais à lui dire !… Dis, mon oncle, puisque tu l’as vu, toi, prie-le de venir ici, pour recevoir l’hommage de sa petite Diana.

— Non, ce n’est pas encore le temps ; il faut que tu t’améliores, que tu aies toutes les dispositions requises qui ont été spécialement fixées… Car, chère enfant, toi aussi, tu es prédestinée ; tu as une mission toute particulière à remplir, elle t’a été enseignée avant même que tu vinsses au monde.

— Il me faudra donc beaucoup attendre ?…

— Cela ne dépend aucunement de nous. Plus tard, tu sauras. Aie patience, et instruis-toi bien. Voilà qui importe surtout, pendant que tu es en âge d’apprendre.

— Alors, quand je serai savante, je pourrai demander au Dieu-Bon de se manifester à moi ?

— Quand tu seras très savante, oui, mais en étant également disposée à obéir à ses volontés.

— Puisqu’il est le Dieu-Bon, il ne m’ordonnera pas de mal faire !

— Certainement. Mais c’est seulement quand tu seras tout-à-fait instruite, que tu comprendras combien ses œuvres et ses volontés ont toujours le bien pour but et pour résultat.

— Et cela peut-il être bien, quelquefois, de tuer quelqu’un, comme Caïn qui tua Abel ?

— Sans autre doute, parfois, il est nécessaire qu’un mauvais homme soit supprimé. Puisque Philalèthe a écrit que le nom de Caïn doit être prononcé avec amour, c’est que, dans la querelle entre Caïn et Abel, c’est Caïn qui avait raison. La loi ordonne de tuer tous les méchants ; le bourreau pend ou guillotine les méchants que la loi condamne.

— Mais Abel n’avait été condamné par personne !

— Parce qu’en ces premiers temps il n’y avait pas de tribunaux. C’est Caïn, homme juste, qui le condamna, au tribunal de sa conscience, et il fut à la fois le juge et l’exécuteur.

— Et quel mal Abel avait-il fait ?

— Il adorait Adonaï.

— Alors, il faudrait tuer tous les adorateurs d’Adonaï ?

— Non ! mon enfant ; ils sont victimes de l’erreur ; Abel, au contraire, n’était aucunement dans l’erreur ; il s’avait que l’humanité, qui venait à peine de naître, avait été vouée à la mort et à toutes les souffrances par la méchanceté d’Adonaï ; il savait que sa mère, Eva la Très-Sainte, l’avait enfanté dans les douleurs les plus atroces, par la méchanceté d’Adonaï. Et c’est Adonaï qu’il adorait, au lieu d’adorer le Dieu-Bon, Notre Seigneur Lucifer, de qui l’humanité n’avait reçu que des bienfaits !… Caïn, fidèle serviteur de Lucifer, l’immola ; il accomplit ainsi un grand acte de justice… Tu vois, chère enfant, que notre glorieux ancêtre Thomas a eu raison d’écrire qu’il faut prononcer avec amour le nom de Caïn.

— Moi, si j’avais été Caïn, j’aurais mieux aimé convertir Abel.

— Il n’était pas convertissable.

— Qu’en sais-tu ?… Cela n’est pas dans la Bible, tout ce que tu m’enseignes.

— Si, tout cela y est ; mais le Dieu-Mauvais a empoisonné le monde d’un flot d’erreurs, et peu savent interpréter la Bible… Quand connaîtras l’Apadno et le Livre des Révélations, tu comprendras tout… Seulement, il faut procéder en tout avec ordre, et nous n’en sommes pas encore là.

— Enfin, je veux bien maudire Abel, puisque, papa et toi, vous le maudissez ; mais, dis-moi, mon oncle, lorsque je verrai Dieu-Bon, est-ce qu’il me donnera un peu de pierre philosophale ?… J’en voudrais un gros morceau pour maman ; car tu sais qu’elle n’a jamais assez d’argent à donner à ses pauvres… Oh ! alors, comme j’aimerai Notre-Seigneur Lucifer !…

Les ouvrages de Philalèthe, et principalement les manuscrits provenant de la succession de mon bisaïeul James, étaient, sinon la base de mon enseignement, du moins le point de départ de chaque leçon. Mon père et mon oncle dissertaient à l’occasion d’une phrase, d’un mot, et m’imprégnaient graduellement de tous les dogmes du luciférianisme palladique. Ainsi, tout en recevant goutte à goutte en mon âme la doctrine qui m’était sacro-sainte, je grandissais dans la vénération pour l’illustre ancêtre, Thomas Vaughan.

Les Notes, réservées aux Mages seuls, doivent avoir été rédigées fort postérieurement à la restitution du manuscrit de l’Introïtus Apertus à Philalèthe par Jean Lange, son imprimeur d’Amsterdam. En effet, il y est écrit qu’Helvétius, après l’aventure que j’ai rapportée selon son propre récit, travailla sans succès, pendant plus de quatre années, à la recherche de la pierre philosophale. On comprend que le médecin du prince d’Orange s’obstina à ses expériences, comme tant d’autres : après avoir été longtemps incrédule, il avait, un jour, constaté les merveilleux résultats ; il savait que la pierre philosophale existait, puisqu’il en avait reçu du mystérieux étranger une parcelle, et qu’il avait opéré lui-même avec succès. Mais il ignorait que la pierre était un infernal talisman ; il la croyait produit naturel ; il ne savait pas que la transmutation du plomb en or était, non une œuvre de chimie, mais un prestige diabolique.

D’après la phrase employée par Philalèthe, il semble assez certain qu’Helvétius reçut l’initiation au 9e degré après quatre années environ passées dans les grades inférieurs.

Thomas Vaughan s’exprime ainsi :

« J’avais eu soin de confier à un Frère intelligent et zélé la mission de nous gagner tout-à-fait le savant médecin, après qu’il fut convaincu de l’existence de la pierre ; — mais je me réservais de lui donner moi-même la suprême initiation. Je fis de lui le successeur de Serenus. »

En 1668, Philalèthe initia Simon de Vriès, à La Haye, et il le chargea de veiller sur Spinoza, qu’il savait devoir être très utile à la secte. C’est ainsi que Simon de Vriès, très riche par l’or des Rose-Croix, fut le protecteur de Spinoza ; il pourvoyait à tous ses besoins. Spinoza avait alors trente-six ans et travaillait fiévreusement à l’exposé de son système panthéiste, qui a gagné tant d’âmes à Satan.

L’année suivante, Philalèthe fit passer une sorte d’examen au jeune Charles Blount, auquel il portait un intérêt tout particulier, puisqu’il avait été désigné par Lucifer pour être souverain grand-maître de la fraternité après lui.

Thomas Vaughan se rendit dans la famille Blount et questionna l’adolescent, pour se rendre compte des progrès qu’il avait faits en impiété. Le jeune Charles combla de joie Phllalète par ses réponses.

Mais voici ce qui montre bien l’affreux degré de précocité satanique de Charles Blount. Il avait quinze ans à peine.

Il dit à Thomas Vaughan :

— Venez dans ma chambre, et vous verrez quelque chose qui vous réjouira.

C’était un crucifix, qu’il avait placé, la tête en bas, suspendu à la muraille, près de son lit. Ce crucifix, très grand, était en bois, grossièrement sculpté ; un stylet était planté dans l’image du Sauveur, transperçant la place du cœur.

Philalèthe félicita l’adolescent, et dit :

— Il ne faut pas frapper au cœur, mais au nombril.

Et il changea le stylet de place.

Le jeune Charles Blount, en se couchant, ne s’endormait qu’après avoir injurié le Christ, dont l’icône renversée était clouée devant lui.

Au sentiment de beaucoup, Charles Blount fut un athée. Quelle erreur ! Il fut luciférien pratiquant, dès son plus jeune âge. Un grand nombre de ses écrits peuvent paraître, peut-être, d’un impie surtout sceptique ; mais son satanisme de Rose-Croix, mal voilé sous les apparences d’une étude philosophique, se comprend aisément quand on lit la Vie d’Apollonius de Tyane.

Philalèthe était dans sa cinquante-sixième année quand il publia les Experimenta de prœparatione Mercuri Sophici et les Tractatus Tres, ainsi divisés : 1° la Métamorphose des Métaux ; 2° la Préparation du Rubis céleste ; 3° la Source de la Vérité chimique.

Ces trois traités sont des œuvres que leur auteur lui-même jugeait médiocres. Il les écrivit, à ses débuts dans l’alchimie, alors qu’il ignorait le secret des secrets. On s’est demandé pourquoi il les fit imprimer en 1668, puisqu’ils lui paraissaient indignes de lui. Certains ont avancé qu’il voulut faire disparaître ces manuscrits, les détruire, mais que l’imprimeur, les ayant reçus alors qu’il hésitait encore, refusa de les rendre, sous prétexte d’une dette ancienne, et publia malgré l’auteur. Rien n’est plus inexact. Philalèthe était de goûts modestes et n’eût jamais de dettes ; il était dans les meilleures relations d’amitié avec son imprimeur, dont il contribua grandement à faire la fortune. La vérité : il craignait alors d’être allé trop loin dans l’Introïtus Apertus, d’avoir trop permis aux perspicaces de deviner le redoutable secret des Rose-Croix ; en un mot, il redouta de s’être compromis ; et c’est pour réparer l’effet possible de son ouvrage capital, pour jeter le désarroi dans l’esprit des curieux profanes qui cherchent à percer les mystères de l’occultisme socinien, qu’il publiait les Tractatus Tres.

Une traduction française des trois traités existe ; elle fut faite pour la bibliothèque du maréchal d’Estrées. Une réédition latine du premier, seul, s’imprima vingt ans plus tard à Amsterdam. Enfin, ce même premier traité, publié en allemand à Hambourg, en 1705, c’est-à-dire alors que Phitalèthe n’était plus de ce monde depuis longtemps, donne une nouvelle preuve de l’identité d’Eirenœus comme même personnage que mon ancêtre ; car cette édition allemande de la Métamorphose des Métaux porte en toutes lettres : « par Thomas Vaughan ».

Quant aux deux autres traités, on les retrouve reproduits en entier par Manget, dans sa Bibliothèque chimique.

Rappelons en passant que c’est en 1670 que Spinoza publia son fameux Tractatus theologico-politicus, qui posait le panthéisme en principe. L’ouvrage, qui forme un volume in-quarto de 240 pages, porte « Hambourg » comme lieu d’édition. Dans ses Mémoires, Philalèthe affirme que cette indication était fausse ; il fallait dépister les adversaires : le livre fut imprimé, en réalité, à Amsterdam, chez l’imprimeur des Rose-Croix, et c’est le F▽ Simon de Vriès qui fit les frais de l’édition.

En 1671, mourut à Amsterdam le vieux Komenski, dans les bras de Thomas Vaughan ; le Frère Serenus était dans sa quatre-vingtième année.

Mais voici que le temps approche où Philalèthe doit, non pas mourir, mais disparaître à son tour.

Vers 1674, il fit venir auprès de lui le jeune Charles Blount, pour qui croissait de plus en plus son affection. Mon ancêtre a laissé dans ses manuscrits une relation des effrayants conseils qu’il donna à son successeur, lors de cette entrevue.

C’est la destruction de l’Église de Jésus-Christ qu’il veut ; mais il sait que le monde n’est pas encore mûr pour le culte public de Lucifer. Il faut donc détruire la religion par tous les moyens qui ne laisseront pas comprendre le but final.

Il engage Charles à se pénétrer des préceptes secrets des néo-platoniciens d’Alexandrie ; il lui fait l’éloge de la belle et savante Hypathie. Simon le Mage et le divin Apollonius lui sont présentés comme des patriarches de la plus haute sainteté. Il lui recommande de s’appuyer sur les Maçons Acceptés, qui forment l’élite des Loges maçonniques, et de veiller, quand il ne sera plus là, lui Philalèthe, à ce que la propagande socinienne soit toujours très active au sein de ces réunions si bien tolérées par les gouvernements.

« J’ai été vraiment inspiré de Dieu, écrit-il, le jour où j’ai compris tout le concours que la Fraternité de la Rose-Croix obtiendrait d’innombrables hommes, en s’insinuant dans la société des Libres-Maçons. Admire, mon jeune Frère, les progrès que nous avons accomplis, depuis que j’ai mis à exécution cette idée grandiose. Nous nous étendons déjà sur l’Europe presque entière. Nous tiendrons un jour les deux mondes dans nos mains. Si tu veux remplir dignement la mission que le Très-Haut Lucifer t’a donnée en te choisissant pour me succéder, applique-toi sans cesse à réchauffer le zèle des Maçons Acceptés ; car, je te dis de par notre Dieu, ces Loges aujourd’hui si bénignes contiennent le volcan dont la lave submergera et détruira à jamais la religion du Christ maudit. »

Et Philalèthe écrit en note :

« Quand je parlais ainsi au jeune homme, il ne pouvait contenir son enthousiasme ; à plusieurs reprises, il se précipita à mon cou et m’embrassa ».

Cette grande affection de Thomas Vaughan pour Charles Blount reposait en majeure partie sur la conformité de leurs sentiments impies. Il y avait autre chose encore : parfois, Philalèthe se sentait triste ; son enfant lui manquait ; il lui semblait que, si sa fille avait pu être auprès de lui, c’est ainsi qu’il l’aurait élevée. Mais son Dieu avait arrêté qu’elle lui resterait toujours étrangère ; il ne tenta pas d’essayer de la revoir, ce qui lui eût été facile en retournant en Amérique. Il se soumettait à la volonté du Dieu-Bon, qui le voulait tout entier à son œuvre de chef suprême de l’occultisme.

« Mon Dieu, répétait-il souvent dans ses prières, je vous ai fait le plus grand sacrifice qui put me coûter ; être privé de mon enfant !… J’ai accepté cette dure épreuve de ne jamais la voir en ce monde… Du moins, faites-moi savoir qu’elle vit encore et qu’elle est heureuse ! »

Lucifer accédait souvent à son désir.

Un daimon d’ordre inférieur lui apparaissait parfois, rarement le même, et lui donnait des nouvelles de la Diana Wulisso-Waghan. C’est ainsi qu’il la suivait de loin dans l’existence. Il la sut grandissant parmi les Adorateurs du Feu lenni-lennaps ; il la sut fiancée, puis épouse du plus vaillant guerrier d’une tribu delaware ; il la sut mère.

Mais jamais il ne put la voir de loin, dans ses œuvres d’occultisme. Le prétendu Dieu-Bon lui refusa cette satisfaction.

Thomas avait construit un miroir concave, d’acier, dans lequel, après certaines prières et magiques opérations, il apercevait des personnages vivants, appartenant à la Rose-Coix ou y touchant d’une manière quelconque, par parenté avec un chef, par impiété ou autres tendances permettant à la secte d’attirer à elle, etc. Il surveillait aussi ses subalternes de la fraternité, et il guidait les recruteurs dans leurs choix ; car il voyait, comme devant lui, dans ce miroir ensorcelé, les hommes voués aux daimons et en dispositions analogues, alors même qu’ils vaquaient à leurs occupations les plus intimes.

Il voulut, un jour, évoquer l’esprit qui lui permettait de voir de cette sorte, dans le secret et à distance. Cet esprit avait nom « Nergal ». Sa présence était nécessaire, chaque fois, pour la réussite, de son œuvre de surveillance. Ce jour-là, il voulait lui demander de lui permettre de voir sa fille au moyen du miroir magique ; en son opinion, ce n’était point enfreindre la défense du Dieu-Bon.

Nergal ne répondit point à son appel ; mais Baal-Zeboub parut et lui déclara que cela même n’était pas possible. Philalèthe n’insista pas ; il se jeta aux pieds de Baal-Zeboub et le pria de faire excuser par Lucifer sa témérité.

Un autre jour, — ceci se passa en 1675, à Hambourg, — en entrant chez lui dans sa chambre, le soir très tard, pour se coucher, il s’aperçut que son lit était défait et occupé par quelqu’un qui paraissait de petite taille, un enfant au sommeil. Ayant approché sa lampe, il vit que l’occupant, le dormeur, était un tout jeune peau-rouge, d’environ sept ans, c’est-à-dire de l’âge qu’avait alors son petit-fils.

Il contemplait longuement l’enfant.

Et voici que celui-ci se réveilla, étonné d’abord, plus encore que Philalèthe, et bientôt effrayé, ne reconnaissant pas cet homme qui se tenait là, debout.

Philalèthe se sentait heureux. Quelque chose en lui, un sentiment instinctif, lui disait que c’était vraiment le fils de sa Diana, et son cœur remerciait les surnaturelles puissances qui avaient accompli le prodige, qui avaient apporté l’enfant, pour lui donner le plaisir de le voir un peu, auprès de lui, à défaut de la mère.

Or l’enfant parla, exprimant sa crainte, malgré les efforts de Philalèthe, qui par des caresses voulait le rassurer ; mais l’embarras de l’alchimiste était grand, puisqu’il ne comprenait pas le langage qu’il entendait.

Alors il s’écria :

« — Dieu-Bon, c’est bien là l’enfant de ma fille ; je vous remercie du fond du cœur. Achevez votre œuvre ; faites que je puisse lui parler !… »

Et soudain, il eut la science de la langue lennape ; l’enfant se montra moins craintif, se laissa embrasser. Philalèthe lui dit qu’il était de son sang, dans les termes que l’on peut employer pour expliquer à un petit garçon cet âge. Il lui parla de sa mère, et l’enfant, se familiarisant de plus en plus, lui raconta ses jeux, lui donna quelques aperçus sur la vie de ses parents.

Puis, — car Lucifer, rapporte Thomas Vaughan, avait voulu que cette joie fût seulement passagère, — l’enfant éprouva comme un retour de sommeil, ferma les yeux pour s’endormir… Il n’était plus là, il avait disparu ; la mystérieuse puissance qui l’avait apporté venait d’opérer de nouveau. Et sans doute, l’enfant, en se réveillant en Amérique, dans sa tribu, crut n’avoir fait qu’un rêve.

C’est en 1677 que Spinoza mourut à la Haye, et c’est en cette même année que Philalèthe donna à Charles Blount la mission d’écrire la vie d’Apollonius de Tyane ; il ne lui restait plus alors qu’une année à vivre sur cette terre. Le terme du pacte du 25 mars 1645 approchait.

L’année de sa disparition, il publia le Ripley revised et l’Enarratio methodica trium Gebri medicinarum, et termina ses Mémoires. Il écrivit enfin une lettre, qui est aux archives du Souverain Conseil Patriarcal de Hambourg ; cette lettre est adressée à Charles Blount. Il est dit expressément qu’il faut que personne ne sache ce qu’il est devenu ; il ordonne le silence complet sur lui. « Dès le 25 mars, nul ne sache si je suis mort ou vivant ; mais, sois certain que ce jour-là je n’appartiendrai plus à ce monde, et depuis ce jour-là même, tu seras mon successeur. Que le Grand Architecte de l’Univers te protège et t’inspire. »

Il est de certitude absolue que l’Enarratio trium Gebri été imprimée au commencement de 1678, et l’auteur y parle des soins apportés à cette édition ; donc, l’auteur était encore de ce monde. Il est également indéniable, d’autre part, que l’année suivante Henry Vaughan, frère de Thomas, publia, en lui donnant tout le caractère d’une œuvre posthume, le recueil de poésies de Philalèthe ; ce recueil a pour titre : Thalia rediviva, et la première et unique édition porte bien : 1679.

Donc : aucune erreur. 1678 est très exactement l’année de la disparition de Thomas Vaughan, et très exactement il avait deux fois trente-trois ans.

Mes éducateurs avaient si bien fait pénétrer en mon esprit, — selon leurs propres convictions, d’ailleurs, — l’idée de l’excellence régénératrice et vivicatrice des flammes qui sont l’élément de royaume de Lucifer, que songer à cette disparition de mon ancêtre n’était aucunement pour moi un effroi, mais bien au contraire un rêve divin et le sujet d’un ardent désir du même sort.

Cet enlèvement de Philalèthe par le Dieu-Bon en personne a sa narration écrit par Philalèthe lui-même ; non pas dans ses Mémoires, cela va de soi, puisque ses Mémoires, rédigés d’après des notes prises de temps en temps sur les événements saillants de chaque mois, s’arrêtent à la veille de son dernier jour terrestre.

Voici ce que ne démentira pas M. le contre-amiral Alberts-Hastings Markham, Mage Élu et principal délégué du Directoire Central de Naples pour la marine anglaise de la Méditerranée :

À La Valette, ville chef-lieu de l’île de Malte, existe un Parfait Triangle, dont il est le grand-maître d’honneur, et dont le F▽ Hamilton Sharpe est le grand-maître président effectif. Dans la Maçonnerie avouée, M. le contre-amiral Markham appartient au Rite Écossais Ancien Accepté, avec le grade de Prince du Royal-Secret, auquel il a été élevé dans le courant de la dernière année. Son Triangle nommé Il Moallem tad-dar, a siège et temple secret à la Strada Stretta, n° 27.

Ce Triangle est souché directement sur le Préceptorat Templier, nommé Mélita, dont le contre-amiral est le Prieur, et qui a sa réunion régulière le second jeudi de chaque mois, à l’adresse que je viens d’indiquer.

De ce Triangle dépendent :

1° Le Conseil secret St John and St Paul, dont les réunions sont irrégulières ;

2° Le Chapitre de Rose-Croix, The Rose of Sharon, ne se réunissant que trois fois par an, en janvier, mars et novembre ;

3° Les deux Conclaves de Cheveliers de la Croix-Rouge de Constantin et Kadosch de Saint-Jean, nommés l’un Wingnancourt et l’autre La Valette.

4° Les trois Loges Symboliques de Malte, Keystone (réunions le quatrième lundi de chaque mois, à l’exception de juin, juillet, août et septembre), Ramsay (réunions le quatrième jeudi de février, avril, octobre et décembre), Union of Malta (réunions le troisième mercredi de chaque mois, à l’exception de juin, juillet et août), une Loge Symbolique, établie en Sicile, à Syracuse, via Landalina, nommée! la R∴ L∴ Carlo-Eduardo Coffey (réunions le premier lundi de chaque mois). Les réunions du Parfait Triangle ont lieu le second jeudi de mars, juin, septembre et décembre, afin que les palladistes de Syracuse appartenant à la juridiction du Moallem tad-dar puissant profiter du paquebot Florio-Rubattino qui part de Syracuse dans la nuit et débarque à La Valette le jeudi matin.

Or, le Parfait Triangle Il Moallem tad-dar possède un talisman infernal des plus curieux.

Ce talisman est une flèche de vieux fer, forgée à Gibraltar, et dont la pointe écrit sur le papier, comme une plume métallique ; et cette pointe, quand on veut qu’elle écrive, suinte de l’encre verte, sans qu’il y ait une goutte de ce liquide cachée dans le métal de la flèche.

Pour la faire écrire, il faut invoquer le Dieu-Bon, qu’on appelle en ce Triangle « le Maître de la Maison », il Moallem tad-dar. L’opération magique ne peut pas être répétée plus d’une fois tous les trois ans.

Le Dieu-Bon étant invoqué selon le rite, sa signature lumineuse se trace dans l’air comme un éclair, en ses cinq traits enchevêtrés et fulgurants ; c’est le signe, par lequel il fait savoir à l’assemblée qu’il consent à animer la flèche de fer par l’esprit de Thomas Vaughan.

En effet, les Mages Élus présents, ainsi que la Maîtresse Templière Souveraine, s’il s’en trouve quelqu’une de passage à Malte, évoquent alors Philalèthe.

Seul, l’esprit de Philalèthe se manifeste dans la flèche de fer. — On m’excusera de parler le langage de mes ex-Frères : je sais aujourd’hui que ce ne sont point les âmes des humains trépassés qui agissent en ces œuvres maudites ; c’est le démon, lui véritablement. Je donne cette déclaration une bonne fois, afin de n’avoir plus à y revenir. Mais on comprendra que, pour présenter l’état d’âme des occultistes d’une manière intelligible, je dois m’exprimer à leur point de vue, quoique ne partageant plus leur erreur. — Et l’esprit de Philalèthe, en cette manifestation, écrit sur un seul thème : il narre son enlèvement par le Dieu-Bon, c’est-à-dire sa disparition du 25 mars 1678.

Je le répète donc, et j’accentue mon défi : M. le contre-amiral Markham (Albert-Hastings) est vivant ; il est un des officiers supérieurs les plus connus de la marine anglaise, si par contre sa haute situation maçonnique est ignorée de la généralité de ses compatriotes, eh bien, il ne me démentira pas ; il ne saurait nier que le Parfait Triangle dont il est le grand-maître d’honneur et le Préceptorat Templier dont il est le prieur, possèdent, en leur commun siège, n° 27 de la Strada Stretta, à La Valette, île de Malte, la magique flèche de fer qui, d’elle-même et sans encre, écrit en lettres vertes sur le papier la prétendue histoire véritable et sincère de l’enlèvement de mon ancêtre Thomas Vaughan par le prétendu Dieu-Bon au prétendu Ciel Supérieur ou Royaume du Feu Divin.

Mon père et mon oncle m’avaient tant parlé de ce prodige, que, dans l’année 1889, lorsque je vins en Europe à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, et lorsque j’allai ensuite visiter l’Italie, à mon départ de Naples où les FF ▽ Bovio et Panunzi me présentèrent leurs amis, je me rendis de là à Messine et à Malte, uniquement afin d’assister à cette merveille, d’intérêt direct pour moi ; et je fus reçue par plusieurs des Frères que M. le contre-amiral Markham préside aujourd’hui, maillet battant ; et le Parfait Triangle Il Moallem tad-dar m’ouvrit ses portes ; et je fus saluée par les hommages de tous, comme dernière descendante de l’illustre alchimiste de la Rose-Croix socinienne, fondateur de la Franc-Maçonnerie ; et le Dieu-Bon ne se borna pas à donner sa signature aérienne et fulgurante ; il parut en personne, entouré de Baal Zéboub et d’Astaroth, et il présida lui-même la tenue ; et la flèche de fer, se dressant toute seule écrivit une nouvelle fois, en mon honneur, l’extraordinaire histoire.

Si, depuis cette époque, quelque franc-maçon palladiste de La Valette ou de Città-Vecchia s’est converti, Mgr Pace, évêque de Malte et archevêque de Rhodes, peut le faire interroger ; il ratifiera de point en point tout ce que j’affirme à ce sujet.