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Mémoires de Cora Pearl/40-1

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Jules Lévy (p. 341-344).


XL

TROUBADOURS ET AMATEURS.


Je ne puis passer sous silence les amoureux plus ou moins platoniques, les troubadours qui sont venus sous ma fenêtre gratter de la guitare.

Le plus sentimental fut un homme jeune encore : barbe blonde avec les yeux noirs, type de beauté que j’avoue n’estimer que médiocrement chez un homme. Il portait un chapeau rond d’une remarquable hauteur, et un frac avec des pans absolument invraisemblables : sur l’habit, un pardessus qui lui venait à peine à mi-jambes. Je demeurais avenue des Champs-Élysées. Il était trois heures, et il pleuvait à torrents.

Mon poète, — ce ne pouvait être qu’un poète — passe, repasse, traverse la chaussée, va droit à un banc, situé juste en face de ma fenêtre ; puis ouvre son parapluie, l’écarte à l’envers, tire son crayon et le taille, les yeux braqués sur la fenêtre, derrière laquelle je me tenais en robe de chambre, spectatrice de son manège. Sans nul doute, il rêvait poésie, et s’apprêtait à m’écrire une ode brûlante. Je ne perdais pas un de ses mouvements, et le prenais en pitié. Sa main courait fébrile. Trois fois le crayon casse sous la tension de sa verve, trois fois il le retaille. Le chant est terminé et le poète trempé, grâce à son parapluie toujours ouvert, mais qui n’a pas un instant abrité sa tête. Il se lève, m’envoie un baiser langoureux, serre son poulet, et s’éloigne enfin, non sans se retourner plus de dix fois. Était-ce un songe ? Je serais par moment tentée de le croire, car je n’ai reçu de la poste aucune espèce de vers. Peut-être aussi le pauvre diable n’avait-il plus rien dans sa bourse pour affranchir. Peut-être, et c’est évidemment la vérité, a-t-il déposé sa poésie chez moi, dans la boîte aux journaux, où elle s’est confondue avec tant d’autres que je recevais quotidiennement ?

Sa mise râpée, son air déconfit, ses yeux battus m’ont fait appeler le lieu de sa station poétique : le banc des larmes !

Un autre jour, c’était au Bois, mais cette fois à six heures. Je me promenais au pas de mon cheval. Je vois sortir d’un fourré un homme en blouse. Il traverse l’allée solitaire que je suivais, et vient se camper en face de moi, sa pipe dans une main, l’autre main sur son cœur. Je fais faire un détour à mon cheval et passe outre. Quelques pas plus loin, j’aperçois un monsieur, mis avec élégance, qui m’envoie des baisers, avec des façons d’épileptique. Je mets mon cheval au trot, et disparais à un tournant. Là, j’entends derrière moi des voix. Je m’arrête, me retourne, et cachée derrière les arbres, je regarde. Le blousard avait rejoint le gentleman, et tous deux se roulaient par terre. Une scène de pugilat sans doute, provoquée par mon malencontreux passage.