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Mémoires de Fanny Hill/Introduction

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Introduction de Guillaume Apollinaire
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INTRODUCTION

Le célèbre auteur des Memoirs of a woman of pleasure naquit en 1707 ou en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d’accord sur ce point, ne peuvent indiquer le lieu où il vit le jour.

Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb, figure parmi les membres du Spectator Club, imaginé par Steele et Addison.

Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le jeune John Cleland reçut une bonne éducation à l’École de Westminster. Ses études terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut pas pour longtemps, car, à la suite d’une affaire qu’on ignore, il fut destitué et revint en Angleterre.

C’est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées.

À cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir les tavernes, les Bagnios et les Seraglios que l’on venait d’ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens que l’on a appelés des Temples d’Amour.

Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles fréquentées par les misérables et les prostituées de bas étage. Dans d’autres, au contraire, la Noblesse s’enivrait, jurait et faisait tapage de la façon la plus grossière. La plupart des repas fins se donnaient à la taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils faisaient une honorable exception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu’une taverne en annonçait, il n’était point rare que les consommateurs vinssent faire queue à la porte.

Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que faisaient les Anglais de son temps.

Voici la description d’un fin dîner anglais au mois de juin.

Un repas de cette sorte durait généralement plus de quatre heures, et le plus souvent les convives étaient silencieux.

Pour le premier service, d’un côté, la table ronde était chargée d’un jambon rôti, reposant mollement sur des fèves de marais. Un énorme rosbif était de l’autre côté. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu de la table, flanqué de deux saucières, l’une de beurre, l’autre d’une sauce au gingembre et aux herbes, aromatiques. Dans une marmite se trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait.

Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans sauce, cuits, dans l’eau bouillante, à découvert, pour conserver leur couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourrée de groseilles à maquereau.

Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des pots d’argent pour la bière, une assiette, une fourchette de fer à deux branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de cuiller. Les serviettes étaient inconnues.

Après le second service, la nappe enlevée, on servait le dessert : des fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On apportait alors les verres à la française et l’on portait les santés, en commençant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames.

On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec des tartines de beurre.

Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun se soulageait sans vergogne, et comme l’on tenait le plus souvent les fenêtres fermées, les vapeurs de l’urine, se mêlant aux vapeurs de l’alcool et du vin, rendaient l’atmosphère irrespirable pour d’autres que des Anglais.

À propos du sans-gêne qu’apportaient les Anglais dans la satisfaction de leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapporté par Casanova, qui visita Londres quelques années après la publication du livre de Cleland :

« Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, j’aperçus à ma gauche cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin impérieux et qui tournaient le derrière aux passants. Cette position me parut d’une indécence révoltante et j’en témoignai mon dégoût à Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au moins tourner leur face aux passants.

« — Nullement, s’écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait peut-être, et à coup sûr on les regarderait ; tandis qu’en exposant leur postérieur, ils ne courent point le danger d’être connus, et qu’en outre ils forcent les gens tant soit peu délicats à se détourner.

« — J’approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez naturel que cela révolte un étranger.

« — Sans doute, car les usages s’enracinent comme des préjugés. Vous aurez pu remarquer qu’un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher ses écluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une allée, se coller contre une porte ou s’abriter contre une borne ?

« — Oui, j’en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue ; mais s’ils évitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela n’est pas bien.

« — Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture à regarder là ?

« — C’est encore vrai. »

Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n’était pas une règle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les Damnations, les Futitions, les Malédictions, le Ciel et l’Enfer formaient dans ces exclamations irritées les plus étranges alliances de mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffiné et témoignant d’une profonde culture.

Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens polis eux-mêmes s’abordaient de la façon suivante :

« Damn ye, I am glad to see you. (Soyez damné, je suis bien aise de vous voir.) »

Ou bien :

« Damn ye, you dog, how do you do ? (Soyez damné, chien, comment vous portez-vous ?) »

Rencontrait-on un ami qu’on n’avait vu depuis longtemps, on lui disait :

« You son of a whore, where have you been ? (Fils d’une putain, avez-vous été ?) »

Et les damned revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et les choses.

Il serait trop long d’énumérer toutes les tavernes où l’on rencontrait les prostituées ou bien où l’on pouvait les faire venir en chaise.

Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la Tête de Turc à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, où il existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous les soirs.

Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux tables et les nappes y étaient clouées. Les, filous y observaient un certain décorum. Ils avaient, des règlements et des chefs qui les appliquaient. On y buvait et fumait, on y échangeait, on y vendait ce qui avait été escamoté pendant la journée.

Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. Sur la grande table, on lisait l’inscription que voici :

Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get straw for nothing.

(Ici on peut se saouler pour un penny, tomber ivre-mort pour deux pence et avoir de. la paille par-dessus le marché.)

En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus dans les caves, où on les étendait sur de la paille.

Une société mêlée fréquentait encore le Lion Blanc, une des dernières des cent tavernes de Drury, si célèbres sous Charles II. La police voulut une fois intervenir dans une orgie qui s’y faisait et l’on trouva, mêlées à des filles de la plus basse catégorie, des dames de qualité qui furent laissées en liberté, tandis que les autres étaient menées en prison.

À la Cave au Cidre, près de Maiden Lane, on rencontrait de jolies femmes et des gens d’esprit, des écrivains, des acteurs.

La Rose Tavern, dans Russel Street, n’était fréquentée que par les membres de l’aristocratie. Ils venaient s’y enivrer en soupant avec des femmes.

Mais l’établissement le plus élégant et le plus cher était celui à la Tête de Shakespeare et les courtisanes tenaient à honneur de figurer sur la liste que Jack Harris, le gérant, tenait à la disposition des gentlemen, ses clients.

C’est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel écervelé, s’étant enivré, rencontra une fille qui lui plut au point qu’il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter qu’elle avait le pied bien fait et fort petit.

Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela : il voulut manger le soulier et le fit accommoder sur-le-champ.

La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle en hachis, et les talons de bois, coupés en lamelles fines, furent frits au beurre et servirent à garnir le plat, qui fut savouré amoureusement.

Cette folie fut renouvelée au XIX° siècle, à Saint-Pétersbourg, en l’honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dévorèrent les chaussons de danse.

Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à bière (Ale houses), où l’on ne voyait guère de femmes et où on ne donnait pas de verres, toutes les personnes de la même compagnie buvant au même pot. Quand le maître du cabaret servait lui-même, on l’invitait ordinairement à boire le premier et il acceptait toujours, disant :

« Your healths, gentlemen. (À vos santés, gentlemen). »

Il enfonçait alors son nez dans l’écume qui s’élevait au-dessus du pot et s’essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bière de droite à gauche. Et celui qui aurait témoigné de la répugnance à boire après son voisin aurait été regardé de travers.

Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafés où les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces établissements étaient semblables au café de Tom King.

Dans cette baraque en planches, accotée au marché, en face de Tavistock Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et jeunes, mais bizarrement attifées et trop fardée, les yeux cernés à l’encre de Chine, parées de colliers en verroteries de toutes couleurs, de boucles d’oreilles, et dont le langage précieux et grossier était mêlé de termes d’argot, de mythologie et de mots marins.

Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.


« Rien en Angleterre, écrit-il, n’est comme dans le reste de l’Europe ; la terre même a une nuance différente, et l’eau de la Tamise a un goût qu’on ne trouve à aucune autre rivière ; tout Albion porte un caractère particulier ; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes et les femmes, tout a un type qu’on ne trouve que là. Il n’est pas étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c’est l’orgueil national qui les fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations ; chacune se met en première ligne, et au fait il n’y a que le second rang qui soit difficile à déterminer.

« Ce qui attira d’abord mon attention, ce fut la propreté générale, la beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au trot, enfin la construction de leurs villes, de Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car elles sont extrêmement longues et n’ont presque point de largeur. »


Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à Londres :


« Il était sept heures, et un quart d’heure après, voyant beaucoup de monde dans un café, j’y entrai. C’était le café le plus mal famé de Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l’Italie qui venaient à passer la Manche. J’en avais été informé à Lyon, et je m’étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je n’y suis plus allé.

« Étant allé m’asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d’un crayon, s’occupait à effacer certaines lettres et mettait la correction en marge ; ce qui me fit juger que c’était un auteur. Une oisive curiosité m’ayant fait suivre cette besogne, je vis qu’il corrigeait le mot ancora, mettant un h en marge, comme voulant faire imprimer anchora. Cette barbarie m’irritant, je lui dis que depuis quatre siècles on écrivait ancora sans h.

« — D’accord, me dit-il ; mais je cite Boccace, et dans les citations il faut être exact.

« — Je vous fais réparation d’honneur, monsieur, je vois que vous êtes homme de lettres.

« — De la très petite espèce. Je m’appelle Martinelli.

« — Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m’a parlé de vous. J’ai lu quelques-unes de vos satires.

« — Oserais-je vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?

« — Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du Décaméron ?

« — J’y travaille encore et je tâche d’augmenter le nombre de mes souscripteurs.

« — Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.

« — Vous me faites honneur.

« Il me donna un billet, et voyant que ce n’était qu’une, guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pour m’en aller, je lui dis que j’espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l’ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui disant que je n’étais à Londres, pour la première fois, que depuis une heure.

« —Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous ; permettez-moi de vous accompagner.

« Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m’avait conduit au café d’Orange, le plus décrié de Londres.

« — Mais vous y allez !

« — Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal :

Cantabit vacuus coram latrone viator.

Les fripons n’ont aucune prise sur moi ; je les connais, ils me connaissent ; nous ne nous parlons point. »

S’il ne retourna pas au café d’Orange, Casanova voulut connaître toutes les tavernes.

« J’allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me faire aux mœurs de ces insulaires si grands et si petits. »


C’est dans les tavernes que l’on invitait à dîner ses amis.


« À Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c’est l’habitude, mais non à sa propre, table. Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et à boire une bouteille de champagne. J’acceptai, et arrivé à la taverne il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont les mœurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais que je mangeais chez moi, parce qu’aux tavernes on ne donnait pas la soupe : — Êtes-vous malade ? me disait-on, car la soupe n’est bonne que pour les gens malades. » L’Anglais est souverainement carnivore ; il ne mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu’il épargne la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m’a fait dire que le dîner anglais n’a ni commencement ni fin. La soupe est considérée comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le bouillon. Ils prétendent que le bouilli n’est bon que pour être donné au chien. Au fait, le bœuf salé qui leur en tient lieu est excellent. Il n’en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible de m’accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce qui contribua peut-être à m’en dégoûter, ce furent les vins excellents de France que mon marchand de vin me fournissait ; ils étaient très purs, mais très chers. »

Voici une autre visite de Casanova dans une taverne :


« …J’allai dîner à Star-tavern, où l’on m’avait dit que l’on trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres. C’était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle ; il y allait fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet particulier, et le maître, s’apercevant que je ne parlais pas l’anglais, vint me tenir compagnie, m’aborda en français, ordonna ce que je voulais et m’étonna, par ses manières nobles, graves et décentes, au point que je n’eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m’avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus jolies filles de Londres.

« — Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous pouvez en avoir à souhait.

« — Je suis venu dans cette intention.

« Il appelle, et un garçon fort propre s’étant présenté, il lui ordonna de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu’il lui aurait dit de m’apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes herculéennes.

« — Monsieur, lui dis-je, l’aspect de cette fille ne me revient pas.

« — Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.

« Ce propos m’ayant mis à mon aise, j’ordonnai qu’on donnât un shilling et qu’on m’en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me tenait toujours compagnie.

« — Je ne veux plus de filles, lui dis-je ; je ne veux que bien dîner. Je suis sûr que le pourvoyeur s’est moqué de moi pour faire plaisir aux porteurs.

« — C’est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l’on veut. »

Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure :


« Il partit d’un grand éclat de rire quand je lui dis qu’à Star-tavern j’avais renvoyé une vingtaine de filles sans m’accommoder d’aucune, et qu’il était la cause de mon désappointement.

« — Je ne vous, ai pas dit le nom de celles que j’envoie chercher, et j’ai eu tort.

« — Oui, vous auriez dû me le dire.

« — Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.

« — Pourrai-je aussi les avoir ici ?

« — À votre choix.

« — Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez la préférence à celles qui parlent français.

« — Voilà le mal ; les plus belles ne parlent qu’anglais.

« — Faites toujours ; pour ce que je veux en faire, nous nous comprendrons. »

« Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées ; une seule était marquée douze.

« — Celle-ci est donc le double plus belle ? lui dis-je.

« — Ce n’est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l’entretient et qui n’en use qu’une ou deux fois par mois.

« … N’ayant rien à faire ce jour-là, j’envoyai Jarbe[1] chez l’une des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant dire que c’était pour dîner tête à tête avec elle.

« Elle vint, mais, malgré l’envie que j’avais de la trouver aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne devait pas s’attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait gagner ; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain ; elle avait été fort jolie ; elle l’était encore ; mais je la trouvai triste et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller.

« Le troisième jour, n’ayant point envie d’essayer encore d’un troisième billet, j’allai à Covent-Garden, et m’étant trouvé face à face d’une jeune personne attrayante, je l’abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir souper avec moi.

« — Que me donnerez-vous au dessert ?

« — Trois guinées.

« — Je suis à vos ordres.

« Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle me tint tête comme je l’aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que c’était l’une de celles que lord Pembroke m’avait taxées à six guinées. Je jugeai qu’il fallait faire ses affaires par soi-même ou n’avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent que des objets à peine dignes d’attention.

« La dernière, celle de douze guinées, que je m’étais réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas digne d’un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble lord qui l’entretenait. »


Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent parfois de véritables orgies, et voici le récit d’une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu’y figurer, triste qu’il était des misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait se suicider ; il fit rencontre du chevalier Edgard, jeune Anglais, aimable, riche, qui le sauva :


« — Fort bien, dit Edgard… je ne vous quitte pas ; après la promenade nous irons au Canon. Je vais faire prévenir une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, et nous ferons partie carrée.

« Je lui donnai ma parole d’aller l’attendre au Canon

« Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver…

« Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me tenait ce jeune homme me faisaient du bien ; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice qu’elles méritaient, mais sans leur faire l’accueil auquel elles étaient accoutumées…

« Nous eûmes un dîner à l’anglaise, c’est-à-dire sans l’essentiel, sans soupe ; aussi je n’avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux ; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement les deux nymphes.

« Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l’Anglaise de danser le Rompaipe en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions le costume du père Adam et que l’on trouvât les musiciens aveugles…

« On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à sentir l’aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les toilettes s’étant faites pendant que les artistes accordaient leurs instruments, l’orgie commença.

« Ce fut un de ces moments dans lesquels j’ai connu beaucoup de vérités. Dans celui-là j’ai vu que les plaisirs de l’amour sont l’effet et non la cause de la gaîté. J’avais sous mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et de régularité ; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et jusqu’à la musique, tout était ravissant, séduisant ; mais aucune émotion ne vint m’annoncer que j’y fusse sensible. Le danseur conserva l’air conquérant, même pendant la danse, et je m’étonnais de n’avoir jamais fait cette expérience sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l’une à l’autre jusqu’à ce que l’effet naturel l’eût rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint s’assurer si je donnais quelque signe de vie ; mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.

« L’orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la Française et de payer les frais, n’ayant que peu d’argent sur moi. »

Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios.

Les bagnios avaient été d’abord de véritables établissements de bains.

C’est dans un bagnio que Tillotson, qui fut dans le XVII° siècle le plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l’aventure suivante, qui montre qu’il pouvait aussi prétendre au titre d’homme le plus distrait de l’Angleterre.

Ayant donc été dans un bagnio, il s’y baigna, enfoncé dans ses méditations ; lorsqu’il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.

Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d’enfants le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya chercher la culotte.

C’est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu’il ne concevait pas l’obstination de cette mouche qui le perçait jusqu’au sang…

Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu’au plaisir.

Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe siècle, étaient montées avec magnificence. Ce n’étaient que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n’avait été oublié. Les Anglais s’y livraient à la débauche la plus dispendieuse. Un jeune homme de Southampton, qui n’avait jamais mis les pieds à Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d’une fortune de 4o,ooo livres sterling.

Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il descendit dans un bagnio dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du bagnio résolurent de plumer le pigeon. On l’entoura de good companions, de filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus spirituelles. À ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où les vins les plus chers n’étaient pas épargnés. Cette orgie durait depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d’un ami qu’il avait à Londres. Il l’envoya chercher pour qu’il prît part à ses débauches. Mais l’ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu.

Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s’élevait à 12, 000 livrés sterling (environ 296, 000 francs).

L’ami du provincial s’opposa à ce qu’on le dépouillât. On plaida, et le tribunal jugea qu’un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne valaient que 2, 000 livres sterling, que l’habitant de Southampton fut condamné à payer.

Le plus réputé parmi les bagnios était celui de Molly King, au milieu de Covent-Garden.

Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de Mère Cole et que, Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameuse comédie, la Bouquetière de Bath.

Ses traits ont été fixés par Hogarth. C’était une femme maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C’est encore elle qui inventa la capeline.

Le bagnio de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les liqueurs qu’on y servait.

Mrs. Stanhope tenait un bagnio également fameux et connu sous le nom de Hellfire Stanhope. Cette procureuse était la maîtresse du président de l’Hellfire-Club ou Club du feu d’enfer, où l’on se livrait aux orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c’était chez elle que l’on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le Saint-James-Bagnio et le Key-Bagnio.

Casanova ne manqua pas de visiter les bagnios.


« Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec une catin de bon ton, espèce qui n’est pas rare à Londres. C’est une partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées. L’économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l’économie qui gâte les plaisirs n’était pas de mon fait. »

Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu’il ne connut les bagnios que plus tard et qu’il y fut mené par lord Pembroke longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon.


« Je passai le jour suivant avec l’aimable lord, qui me fit connaître le bagnio à l’anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que je ne m’arrêterai pas à décrire, parce qu’elle est connue de tous ceux qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance. Nous eûmes, dans cette partie, deux sœurs fort jolies qu’on appelait les Garich. »

Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l’on trouvait deux ou trois filles. Mais le premier seraglio venait à peine d’être ouvert par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C’est elle qui donna à son établissement le nom de seraglio. Elle avait un grand nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du lait d’amandes. Les clients ne venaient guère qu’après la fermeture des théâtres.

Les seraglios se multiplièrent vite.

Voici réimprimées d’après un ouvrage rare, Les Sérails de Londres, livre traduit de l’anglais, les descriptions des lieux de prostitution à Londres, au XVIIIe siècle :

« Ce siècle d’avancement[2] et de perfection dans les arts, les sciences, le goût, l’élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice, devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris.

« Nos pères connaissaient si peu ce que l’on appelle aujourd’hui le ton qu’ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse ; les saillies même de la jeunesse étaient inexcusables ; il fallait, avant le vœu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus parfait célibat. L’adultère était alors jugé un des plus grands crimes que l’on pût commettre ; et lorsqu’une femme s’en rendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société ; ses parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd’hui, la véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du savoir-vivre, a pris la place de ces notions gothiques : la galanterie s’est introduite graduellement jusqu’à ce qu’elle ait atteint son présent degré de perfection.

« Ce fut sous le règne de Charles II qu’elle commença à prendre naissance. Ce monarque en établit l’exemple dans le choix et le nombre de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets ; mais dès que Jacques, ce prince moine et bigot (qui, comme l’avait observé Louis XIV, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la galanterie fut alors bannie de ces royaumes.

« A l’avènement de George 1er, les dames reprirent leur pouvoir. La gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il n’y avait point de partie complète sans les dames ; ces parties devinrent ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants. L’intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais avait favorisée ; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se retirèrent dans les boudoirs.

« Sous le règne de George II, la galanterie se purifia ; elle devint une science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la maîtresse d’un homme puissant qu’au premier ministre, et les dignitaires de l’Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs d’une Laïs favorite.

« Le règne présent est celui où la galanterie et l’intrigue sont parvenues au plus haut degré de perfection.

« Les divorces ne furent jamais si multipliés qu’ils le sont de nos jours ; il ne faut pas s’imaginer qu’ils sont occasionnés par aucune affection réelle de l’une ou l’autre des parties, car si elles se sont unies par l’intérêt ou l’alliance, de même elles se désunissent par l’intérêt ou le caprice d’un autre mariage.

« Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l’on peut se procurer pour une somme stipulée. Avant l’institution des sérails, le théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de Covent-Garden. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de Moll-king, au centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle général des prostituées et libertines de tous les rangs. À cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelé lord Mordington. Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association ; elle était souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l’espérance de s’y enrichir ; mais il était entouré de tant d’escrocs qui, par leurs artifices, le trompaient si adroitement que c’était un miracle lorsqu’il retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n’avait pas un schelling pour se procurer un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit ; si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d’argent, tandis qu’il dormait, les mains habiles de l’un et l’autre sexe remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de ses disciples.

« Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec une fortune très considérable, qu’elle avait amassée par les folies, les vices et le libertinage du siècle.

« Vers le même temps, la mère Douglas, mieux connue sous le nom de mère Cole, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa maison que des libertins du premier rang ; les princes et les pairs la fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités ; les femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que, tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé, son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente.

« Il y avait à cette époque, à l’entour de Covent-Garden, d’autres endroits de marque inférieure. Mme Gould fut la première en vogue, après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité ; elle méprisait les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d’aller à la campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu’au lundi matin ; elle les traitait du mieux qu’il lui était possible ; ses liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la personne d’un certain notaire-public, d’extraction juive, pour qui elle avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses grandes capacités.

« Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une dame connue sous le nom de Helle-Fire-Stanhope ; on l’appelait ainsi à cause de la liaison intime qu’elle avait eue avec un gentilhomme à qui on avait donné ce sobriquet, parce qu’il avait été président du club de Helle-Fire. Mme Stanhope passait pour une femme aimable et spirituelle ; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la bonne compagnie.

« Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de Weatherby et de Margeram.

« Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l’origine, établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu’un grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis la maîtresse entretenue jusqu’à la barboteuse, se rendirent dans la maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de faim, tandis qu’elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en entrant dans cet infâme lieu, d’y rencontrer un jeune apprenti qui la régalait d’une tranche de mouton et d’un pot de bière ; et, s’il avait un peu d’argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et l’engageait à passer le reste de la nuit avec elle.

« Lucy Cooper avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de prostitution : non qu’elle eût l’intention de disposer de ses charmes à un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu’elle y fût conduite par la nécessite ; car elle était alors élégamment entretenue par feu le baronnet Orlando Brn, un vieux débauché, qui était si enchanté de ses reparties qu’il l’aurait épousée si elle n’eût pas eu la générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur. Quoiqu’il ne lui laissât manquer de rien et qu’il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D’après ce récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son hôtel. La dissipation était sa devise ; elle haïssait le baronnet, et chez Weatherby elle était sûre d’y rencontrer Palmer l’acteur, Bet Weyms, Alexandre Stevens, Derrick et autres esprits dont la compagnie lui était agréable.

« À. la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une tournure bien différente ; elle ne donna plus de dîners au beau Tracey ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a compté plus d’une fois les arbres du parc pour un repas ; mais si quelque connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l’invitait pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de Lucy ou de Charlotte Hayes. À cette époque, cette dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par rapport au beau sexe ; il avait cinq pieds neuf pouces de haut ; sa taille était celle d’un Hercule et sa contenance tout à fait agréable ; l’extravagance de sa parure lui avait fait donner l’étiquette de beau Tracey. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c’était un homme au-dessus du médiocre pour le bon sens et l’instruction ; il était écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en cette occasion « que tandis qu’on embellissait l’extérieur de sa tête, il polissait toujours la région intérieure ». Il serait à désirer que les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque judicieuse d’un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui, quoiqu’il fût d’une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa santé avant d’avoir atteint sa trentième année ; mais nos élégants du jour n’ont que l’extérieur ; ils n’ont d’expressions dans leur contenance que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.

« La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu’il n’avait ni souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance. Le docteur Smollet était présent ; il aperçut son embarras et lui dit : « Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si souvent au cabinet. » Comme il n’y avait point d’étrangers dans le café, Derrick pensa qu’il pourrait tirer avantage de l’observation et se procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie ; exposant alors sa pauvreté : « Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir. » — « Sur mon honneur, Derrick, reprit Smollet, je l’avais jugé de même, car vos pieds sentent mauvais. » Le malheur fut que l’observation se trouva juste. Cependant le docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie, l’emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer des bas et des souliers.

« Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt après, elle n’eut plus la même vogue ; les disputes et les rixes qui toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret.

« La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à celle de Weartherby ; elle était établie sur le même pied ; on la regardait comme la petite pièce d’un spectacle, ou, pour mieux dire, on s’y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c’est-à-dire que dès que l’on se trouvait fatigué des amusements d’un endroit, on allait à l’autre et on y restait toute la soirée. Ce rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l’autre.

« Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l’intrigue, de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements, nous arrivons à l’époque où ces amusements nocturnes furent établis à l’extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus agréable et sous la dénomination d’Institution des Sérails.

« Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans sa maison de Berwick-Street, Soho. Elle avait voyagé en France et avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la direction des dames Pâris et Montigny, deux anciennes abbesses qui connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus belles prostituées de cette ville ; elles étaient de différents pays et de différentes religions ; mais elles étaient toutes unies par la même doctrine que l’on appelait la croyance de Paphos ; elle consistait en peu d’articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse, dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible ; le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de la déesse de Cypris, l’attention la plus stricte à satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs ; enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu’elles pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur constitution. Enfin, c’était un crime impardonnable de cacher à la mère abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu’elles recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres dépenses se payait un louis d’or, somme qui aurait suffi à défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne mousseux et autres dépenses de la maison.

« Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu’au soir dans un grand salon ; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis que d’autres les accompagnaient de la voix ; il y en avait qui brodaient au tambour ou festonnaient ; on leur interdisait l’usage des liqueurs, excepté l’orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu’elles observassent le plus strict décorum.
Halot's Progress. — Pl. II. II. — Un Juif entretient Polly somptueusement.

« L’amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou l’opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la sultane favorite de la nuit ; si elle le ramassait, c’était une preuve qu’elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail ; elle ne voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit.

« Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements amoureux et à les établir d’après le système parisien : elle meubla une maison dans le goût le plus élégant ; elle engagea les filles de joie de Londres les plus accréditées ; elle prit un chirurgien pour examiner leur salubrité et n’en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande quantité d’étoffes de soie et de dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d’habiller ses vestales dans le goût le plus recherché ; elle y employa donc tous ses soins ; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux articles qu’elle n’observa point, l’économie des prix et. l’abolition des liqueurs jusqu’au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune, dont les bourses s’ouvraient largement lorsqu’il s’agissait de satisfaire leurs passions, et à l’extravagance desquelles elle proportionnait toujours ses demandes ; aussi elle amassa en peu de temps une fortune considérable ; elle acheta des terres et elle devint, par la suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation.

« Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs personnes à l’imiter dans son plan. Charlotte Hayes, femme bien connue par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple ; elle loua une maison dans King’s-place, Pall-mall, elle la meubla magnifiquement et parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.

« Charlotte Hayes, Lucy Cooper et Nancy Jones sortirent vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut seulement le météore d’une heure ; elle était une des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu’il était impossible de la reconnaître. Comme Nancy n’avait plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l’empêchait d’entrer dans les séminaires amoureux, comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner pendant sa maladie, qu’elle, n’avait plus, ni voiture élégante ni habillements magnifiques, qu’elle était, en un mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l’espoir de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d’aller à l’hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature.

« Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent une tournure très désagréable ; elle avait, par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa constitution ; sa figure vive et tout à fait agréable était bien changée, elle n’avait plus les charmes suffisants pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que Fett…ace la secourut autant qu’il le put, mais ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter l’impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu’au moment où elle fut mise en liberté par un acte d’insolvabilité.

« Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l’aidèrent à établir un séminaire à l’extrémité de Bow-Street, où elle fit assez bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses débauches la réduisirent au tombeau.

« Charlotte avait pris tant d’empire sur le beau Tracey qu’il faisait ce qu’elle lui commandait ; nous avons déjà observé qu’il était devenu, par la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes ; aussi Charlotte le trompait notoirement ; il le voyait et il n’osait lui en faire de reproches. Quand elle se prenait d’inclination pour un homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons ; mais lorsqu’il croyait que la dépense ne devait se monter qu’à quatre ou cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou quarante. Quand Charlotte manquait d’argent, elle avait un moyen ingénieux pour s’en procurer : elle s’habillait avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus à moins qu’il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir de sa compagnie ; elle ne restait pas avec lui plus d’une heure, mais s’il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre guinée ; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer, ses courses qu’il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de l’Angleterre ; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre.

« Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de se procurer d’autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui n’était pas facile à rencontrer ; mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance particulière d’un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, lui procura la sienne. C’est alors que Charlotte forma son établissement dans King’s-Place ; elle eut soin d’avoir des marchandises choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première classe ; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait aussi fixer le prix d’une robe ou autres ajustements, celui, d’une montre, d’une paire de boucles d’oreilles ou autres menus bijoux. Elle l’établissait en proportion de la nourriture, du logement et du blanchissage des personnes ; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait ; lorsque quelques-unes cherchaient à s’échapper, elle les renfermait jusqu’à ce qu’elles se fussent acquittées envers elle ; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à l’abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu’elles possédaient, afin d’obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel elle avait établi sa maison.

« Les visiteurs du sérail de Charlotte étaient des pairs débiles, qui comptaient plus sur l’art et les effets des charmes femelles que sur la nature ; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les appeler telles ; et ils étaient obligés d’avoir recours, non seulement à la pharmacie, mais encore à l’aide factice de l’invention femelle ; des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s’imaginaient que leurs capacités amoureuses n’étaient pas en décadence, tandis qu’ils manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges, oubliaient la valeur de l’or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable. Kitty Young et Nancy Feathers étaient de nouvelles figures que l’on ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, pouvaient aisément passer pour des vierges ; elles jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités.

« Voici, à cette occasion, un échantillon de l’état des prix et demandes de ce sérail :

« Dimanche, 9 janvier.

« Une jeune fille pour l’Alderman Drybones. — Nell Blossom, âgée d’environ dix-neuf ans, qui, depuis quatre jours, n’a fréquenté personne et est dans son état de virginité. 20 guinées.

« Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le baronnet Harry Flagellam. — Nell Hardy, de Bow-Street. — Bet-Flourish, de Berners-Street, —ou Miss Birch, elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées

« Une bonne réjouie pour lord Spasm.— Black Moll, de Hedge Lane, jouissant d’une santé vigoureuse. 5 guinées

« Colonel Tearall, une femme modeste. — La servante de Mme Mitchell, arrivant du pays et n’ayant point encore paru dans le monde. 10 guinées

« Doctor Frettext, après l’office, une jeune personne complaisante, affable, d’une peau blanche et ayant la main douce. — Poll Nimblewrist, d’Oxford Market ou Jenny Speedydhand de May-fair. 2 guinées

« Lady Loveit, arrivant des eaux de Bath, trompée dans ses amours avec lord Alto, désire de rencontrer mieux et d’être bien montée cette soirée avant de se rendre sur la route de la duchesse de Basto. — Le capitaine O’Thunder ou Sawney Rawbone. 50 guinées

« Son Excellence le comte Alto, —une femme à la mode, pour la bagatelle seulement pendant une heure, Mme O’Smirk, arrivant de Dunkerque, ou Miss Graeful, de Paddington. 10 guinées

« Lord Pyebald, pour jouer une partie de piquet, prendre les tétons et autre chose, sans en venir à d’autre fin qu’à la politesse. — Mme Tredrille, de Chelsea. 5 guinées.

« Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment elle s’y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le Doctor fut donc placé au troisième ; Lady Loveit eut la chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp ; l’Alderman Drybones, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes de cérémonies ; le baronnet Harry Flagellum, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était nécessaire à cet effet ; Lord Spasm, la chambre française à coucher ; le Colonel passa dans le parloir ; le Comte alla dans le salon de chasteté, et lord Pyebald dans la salle de jeu. Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par l’arrivée d’un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa gaieté ordinaire ; il demanda à Charlotte une bouteille de vin de champagne ; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec lui ; elle y consentit et lui dit qu’étant dans ce moment très occupée, elle espérait qu’il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du séminaire, il dit à Charlotte qu’il venait pour une affaire très importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. « J’allai, la nuit dernière, chez Arthur, et, par un malheur inexprimable, je fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode.

« — Eh bien ! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette affaire ?

« — Je vous dirai, répliqua-t-il, qu’à ma connaissance, mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir, une personne qui ait grandement cette, maladie, afin que je sois complètement en état de me venger de l’infidélité de ma femme et de la bonne fortune de mon rival.

« — Dieux ! s’écria Charlotte, qui s’imaginait qu’il voulait l’insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous m’étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce. »

« Il était temps pour milord d’en venir à une explication plus particulière ; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres sterling. Cette espèce d’avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire : elle l’écouta avec plus d’attention, et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse s’ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la double inoculation avait eu tout l’effet qu’il en avait désiré. Quelque temps après, l’associé de son lit parut en public ; milord lui demanda le prix de sa gageure, qu’il paya immédiatement afin de ne pas entrer en discussion sur cette affaire.

« Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de s’engager ; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis longtemps ne l’étaient plus ; des femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair ; des maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles à la garantie d’une minute près.

« Vers, les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu’une des servantes, en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la taverne ; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la chambre des postes : le capitaine O’Thunder, par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha O’Thunder et la dame en défi amoureux ; elle était entièrement livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s’écria avec extase ; « C’est un ange, grand dieux ! » M. O’Thunder, quoique Irlandais, était si confondu et si honteux qu’il ne savait que dire ni que faire ; à la fin, il s’écrie : « Il est impertinent d’interrompre ainsi les gens dans leurs amusements particuliers. » En disant ces mots, il saute en bas du sopha, il saisit Toper par le col et l’assomme d’une grêle de coups de poing. La dame jette des cris affreux ; chacun, effrayé du bruit, sort avec précipitation de sa retraite ; le docteur Frettext court ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa chemise à moitié pendante ; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à moitié relevés ; l’alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise en disant : « Diantre ! quel fracas pour une maison si « bien réglée. » Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié d’avoir perdu son coup, quoiqu’il ne jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent presque in puris naturalibus, croyant que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, et, n’ayant point de force, s’appuie sur Lady Loveit. La pauvre Charlotte s’évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.

« Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l’on l’y forcerait. O’Thunder se chargea de cet emploi s’il en était nécessaire ; mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se retirer.

« Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène dans la maison de Madame Mitchell ; son principal commerce était moins avec la noblesse qu’avec les bourgeois et souvent avec leurs épouses ; elle avait le plus grand soin de leur donner des marchandises choisies ; elle considérait que la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance ; elle était constamment à l’affût des jeunes personnes qui se dégoûtaient de la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irréparable, se réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chasteté pour prendre le chemin de la destruction…


« Sam Foote (le fameux comédien), Chace Price et George Sel…n, étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu’il venait de lui tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte Hayes et que, s’ils voulaient, il leur en ferait la lecture. » Volontiers », s’écrièrent Samuel et George. Il lut comme il suit :

« — Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.

« — Plusieurs institutions importantes et louables sont ignorées par l’effet d’une timidité qui accompagne toujours la vertu et la modestie, tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandées à l’attention du public par l’impudence et la présomption ; car c’est ordinairement en proportion du mérite supposé des candidats que l’on en impose.

« — Il est de mon devoir de devenir le défenseur d’une institution qui a ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront plus en peine d’envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu’ils seront assurés de trouver ici tous les avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire fondé par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agréable de la capitale. On n’y adopte point les préjugés ni les erreurs étrangères, et tandis que l’on inspirera à ce sexe aimable les sentiments de la liberté anglaise, nos trésors alors ne sortiront point de notre île et ne passeront point dans d’autres royaumes. Cette institution est actuellement en activité et est située près de Pall-mall.

« — Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe encore et dont il porte le nom. À en juger par les miracles qu’elle a déjà opérés et qu’elle fait, journellement, il n’y a point de doute qu’elle ne soit incessamment canonisée et que son nom ne soit inséré dans le calendrier, ce dont le lecteur conviendra d’après la lecture suivante :

« — Liste des miracles opérés et faits journellement par sainte Charlotte :

« — Elle change en un instant les guinées en vins de champagne, de Bourgogne ou punch.

« — Elle guérit le mal d’amour et par sa touche apprivoise le cœur le plus sauvage.

« — Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des grâces à celles qui n’en ont point.

« — Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.

« — Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.

« — Elle administre l’absolution dans les cas les plus désespérés, sans confession.

« — Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses visiteurs, elle change la forme la plus grossière en l’or le plus pur, par un procédé aussi vif qu’inexprimable, lequel a échappé à la découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.

« — Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons maintenant parler des lois, constitution, règlements et mœurs de ce séminaire.

« — Toute sœur qui prend le voile doit être ou jeune ou. belle ; si elle réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux considéré par la déesse Vénus, à qui cette institution est dédiée. Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n’y a pas eu de grande intimité, l’abbesse la juge digne d’être admise au rang des candidates.

« — Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori ; si par hasard il lui restait dans le cœur quelque tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d’en obtenir une parfaite guérison.

« — Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs sœurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le dessein de les convertir et d’apporter du soulagement à leur âme, de même les sœurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher à ces dignes frères.

« — Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l’attention des dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s’approprie, à cet effet, tous les présents, dons et possessions des sœurs, d’une manière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter en elles la vanité ou l’ambition.

« — Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux, ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n’en admet aucun dans le couvent ; elle n’aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin ; elle en permet, au contraire, l’usage, surtout dans les instants où l’on sacrifie à la déesse ; ces moments devant être regardés, par la communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en lettres rouges dans le calendrier du séminaire.

« — Sa sévérité ne s’étend point à priver les sœurs de la jouissance des plaisirs raisonnables et innocents ; sous ce rapport, elle considère les représentations dramatiques de toute espèce ; elle leur permet de visiter souvent les théâtres et même l’opéra. Elle a loué à cet effet, dans chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de séminaire de Sainte-Charlotte. Comme les jésuites irlandais et autres prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les sœurs de ne point se confesser à aucun des frères de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif d’Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire l’instruction dans son couvent.

« — Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être détournées par leurs autres sœurs, ni par les domestiques de la maison.

« — Si quelque frère essayait d’enlever quelque sœur du couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être chassé à perpétuité du séminaire.

« — Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la société que les sœurs ne communiquent point avec celles des autres communautés.

« — Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et leurs vertueuses dispositions ; ces lettres doivent être écrites par les personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à ce séminaire.

« — Sainte Charlotte, qui considère l’exercice très nécessaire à la santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie monastique ; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est la prêtresse.

« — Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant équipage appartenant au couvent, afin d’attirer constamment l’attention des passants.

« — Les heures des sœurs pour le coucher et le lever sont différentes ; elles sont relatives aux vigiles qu’elles doivent observer et au nombre des saints qu’elles doivent fêter : car, à cet égard, sainte Charlotte est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le décorum le plus strict sont observés ; alors les nonnes se trouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.

« — Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque sœur cette ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre ; mais comme l’approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions, généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu’elle reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur le sein.

« — Comme cette institution n’est pas trop rigide et qu’on n’y envisage que l’éducation agréable du sexe, on n’y interdit point la musique et la danse ; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deux arts, dont la plupart des sœurs ont tiré le plus grand avantage : on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans pareille.

« — Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l’occasion, agit doublement comme médecin et confesseur ; il ne prend point d’honoraires.

« — En un mot, tous les plaisirs innocents d’une vie agréable et la félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n’a rien de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers. »

« Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant l’auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu’il lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d’aller, le soir même, faire une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes ; et nous ne manquerons pas d’accompagner les trois Génies dans le séminaire.

  • * * * *

« Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les compliments de part et d’autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses amis et lui étaient venus d’après la lecture qu’on leur avait faite des règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses et heureusement calculées pour l’avancement de la décence, du décorum et du bon ordre. L’abbesse le remercia poliment de son honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses nonnes, elle lui dit que Clara Ha.wd finissait sa toilette et allait paraître dans le moment ; que Miss Shly avait prié avec tant d’ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du repos ; que Miss Shd.m était en ce moment confessée par un vieux baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que Miss Wls et Miss Sctt étaient allées à la comédie ; mais que si elles n’y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient aussitôt que la pièce serait achevée…

« … Alors Clara entra ; et comme M. Price avait suffisamment satisfait sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha.w…d de chanter, ce qu’elle fit à la satisfaction générale de toute la compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice ; Foote la pria de lui réciter quelques morceaux ; après quelque hésitation, elle déclama avec tant d’art une scène de la Belle Pénitente que Samuel, surpris et enchanté de son talent, jura qu’elle jouerait sur son théâtre si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c’était une pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une révérence ; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les applaudissements les plus avantageux.

« Miss Sh…d…m descendit : on la pria de chanter ; elle répondit qu’elle était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu’elle demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. « J’ai été, dit-elle, deux grandes heures avec lui et j’ai eu plus de peine à faire passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que nous servons, que si j’eusse fouetté la plus obstinée de toutes les mules des Alpes. »

« Chace Price dit qu’il s’étonnait que la fertile imagination de Charlotte n’eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes d’œuvres pieuses ; qu’il lui était venu dans l’idée d’en construire une dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnes à la fois ; et que, d’après un pareil procédé, on pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de quarante Flagellums,

« Foote fut de cet avis ; puis, tournant le projet à l’avantage national, il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de patentes et qu’attendu le rapport énorme qu’en retireraient les propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit considérable sur chacune de ces machines.

« George Sel…n s’informa ensuite de la virginité des nonnes. L’alderman Portsoken l’avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu’il avait passé la nuit d’auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne véritablement vierge, mais qu’il ne pouvait pas concevoir comment l’hymen pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était continuellement livré.

« Charlotte parut un peu déconcertée ; mais le champagne agissant en ce moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très injudicieusement : — Que son opinion était qu’une femme pouvait perdre sa virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge ; que le Dr O’Patrick l’avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la même manière que l’on fait le boudin ; qu’elle l’avait éprouvé elle-même et que, quoiqu’elle eût perdu la sienne mille fois et qu’elle eût été ce matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge aussi bonne qu’une vestale. Que, quant à l’hymen, elle avait toujours entendu dire que c’était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait point partie de la formation de la femme ; qu’elle hasardait donc de dire qu’elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu’il en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessus le marché ; qu’elle avait une personne, nommée Miss Suy, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller Pliant, qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité ; que Miss Suy, étant la fille d’un libraire et ayant travaillé sous l’inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles. »

« Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un composé d’ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de se retirer ; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé ; il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha.w…d, afin de l’engager pour son théâtre ; ensuite les trois Génies prirent congé de Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à Bedford-arms.

  • * * * *

« Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner quelques notions sur celui de sa voisine.

« Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la première dame abbesse qui, pour s’attirer des chalands, en leur recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine au-dessus de sa porte ; sur une plaque de cuivre était inscrit :

In medio tutissimus.

« La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques ; elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes Miss Emilie Clthst. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa vie.

« Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly ; elle était un jour dans la boutique lorsque le comte de Ln y vint pour acheter différentes marchandises : le lord fut grandement frappé des charmes d’Emilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder ; il informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de l’impression que cette jeune personne avait faite sur lui ; il lui promit une récompense considérable s’il pouvait la lui procurer : l’appât était très séduisant ; il lui répondit qu’il allait tout employer pour l’accomplissement de ses souhaits ; il commença son attaque par lui adresser une lettre dans laquelle il lui marquait : « qu’il avait souvent contemplé ses charmes avec ravissement ; qu’il s’était flatté de pouvoir vaincre sa passion, mais qu’il s’apercevait qu’il lui était impossible de lui cacher plus longtemps son amour ; qu’il se jetait à ses pieds et implorait sa miséricorde ; que son destin était entre ses mains et qu’il la conjurait de décider, à son gré, de son sort ; qu’il préférait la mort à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l’aimable Emilie pouvait seule adoucir. » La jeune personne lut cette épître avec émotion ; d’un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d’avoir fait la conquête d’un beau jeune homme qu’elle savait venir dans le magasin de son père ; de l’autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à plaindre son tourment : elle consulta donc une dame en qui elle avait confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valet de chambre du lord L…n n’était pas à mépriser ; il était le grand favori de son maître ; rien ne se faisait dans la maison que par ses ordres ; il dirigeait tout et même milord par-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Emilie ne doutait point qu’il ne procurât un fort bon emploi à son valet de chambre : dans tous les événements, elle serait bien mariée et c’était la principale des choses qu’elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez d’espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu’il ne manqua d’exécuter ; il introduisit auprès d’elle une femme qu’il faisait passer pour sa sœur et qu’Emilie regardait déjà comme la sienne propre ; elle lui ouvrit donc les secrets de son cœur qui furent aussitôt rapportés au frère supposé. Il lui proposa d’aller à la comédie, et comme la sœur, en apparence, devait être de la partie, Emilie ne vit point de danger d’accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du spectacle jusqu’à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba avec une force si prodigieuse qu’il lui fut impossible d’avoir une voiture ; il fallait cependant prendre une résolution : son avis fut de se rendre dans une taverne voisine et d’y souper jusqu’à ce que la pluie cessât ou que l’on pût se procurer une voiture. Emilie frémit d’abord au nom de taverne, mais elle n’eut plus de scrupules lorsque sa compagne lui représenta qu’en pareille circonstance sa délicatesse était hors de saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la ronde. Le valet de chambre n’avait pas oublié de préparer son hameçon, ni d’introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée d’eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d’un endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux d’Emilie étaient plus animés que jamais ; cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l’opium qu’il infusa adroitement dans un verre de vin et qu’Emilie but.

L’effet n’en fut pas long, car Morphée s’empara aussitôt de ses sens. Emilie étant ainsi livrée au sommeil, le valet de chambre et la sœur prétendue se retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine l’issue de l’affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à ses désirs brûlants. Emilie s’éveilla et s’aperçut trop sensiblement de sa situation ; elle connaissait milord ; elle vit qu’elle était perdue. Milord s’efforça de l’apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était si forte qu’il n’était plus le maître de sa raison, qu’il l’adorait, l’idolâtrait, qu’il lui donnait carte blanche sur les conditions qu’elle lui imposerait pour vivre avec lui ; une voiture, une maison élégante, , cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa faveur qu’elle s’abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit aussitôt en possession de ce qu’il lui avait promis. Mais, hélas ! la satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s’aperçut que sa passion était bien diminuée ; sous le prétexte de la jalousie, il lui chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.

« Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes d’Emilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et amasser pour l’avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle bouche ornée de deux rangées d’ivoire qui, par leur régularité et leur blancheur, enchantent la vue ; imaginez-vous, dis-je, une telle personne et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d’Emilie lui disait qu’elle avait de justes prétentions à la conquête universelle ; que si milord l’avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage à ses charmes ; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l’idée d’un besoin à venir ; mais les vicissitudes de cette vie sont si extraordinaires et si peu attendues qu’elle se trouva, en peu de temps, dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses ajustements ; elle ne trouva plus d’admirateurs, elle se trouva enfin forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité contraint souvent le sexe ; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation l’invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu’elle y serait regardée comme une amie. Emilie avait paru avec éclat dans le grand monde, et elle était appelée le Phaéton femelle par rapport à un accident qui lui arriva au spectacle : un jour qu’elle se trouvait au théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n’étant pas calculée à celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu’aux dames qui étaient dans la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si M. Gln ne fût venu galamment à son secours et n’eût éteint le feu. Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements d’Emilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans King’s-Place.

« Emilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son caractère qu’elle peut exiger la somme qu’elle désire ; elle a refusé plus d’une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce qu’elle n’aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui proposa de l’entretenir et de l’établir très avantageusement ; mais comme elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant de marine, qui n’est pas très délicat dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un riche baronnet, offrit à Emilie de l’épouser ; mais, soit qu’elle soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu’elle craignît qu’il eut l’intention de la traiter comme sa première épouse, elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En général, Emilie est une fille de joie, mais elle n’en a point les sentiments ; elle peut servir d’exemple aux sœurs de la communauté et leur inspirer de la dignité dans l’exercice de leur profession.

  • * * * *

« … Dans les alentours de King’s-Place, nous sommes restés assez longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit demeurait Mme Bnks, femme intelligente, assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu’elle n’avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l’indigence et qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été longtemps sa directrice ; elle avait fait chez elle un apprentissage régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important ; en un mot, B…nks, ayant amassé une somme d’argent dans sa louable vocation, pensa qu’il était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye ; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans Curzon-Sreet. Clara Ha.wd fit son premier noviciat public dans ce séminaire, quoiqu’elle allât dans la suite dans celui de Charlotte. Miss Mds fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses nonnes ; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui étaient si puissants qu’ils captivèrent le savant Dr. B…kns. Miss Sally Hdsn était la troisième en date ; elle fut si prudente et si économe qu’elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une abbesse. La turbulente Mme Cx était aussi inscrite sur la liste de Mme B…nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui donnent le droit, sous d’autres rapports, de choisir sa compagnie ; mais elle n’écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s’est distingué dans le monde, littéraire. On crut d’abord que Mme C…x était l’objet de ses attentions ; mais cette erreur fut bientôt rectifiée, lorsqu’on vit clairement que Mme B…nks occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son cœur, malgré son visage hommasse et sa figure commune ; il disait à cette occasion qu’elle avait ce je ne sais quoi, auquel tout homme sensible ne peut résister. Miss Betsey Stnsn exerce la fonction d’une nonne lorsqu’il y a un trop grand courant d’affaires et que toutes les autres sœurs se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne point le forcer d’aller dans un séminaire ; mais sa vocation générale est celle d’assister Mme B…nks ; et dans cette circonstance, elle déploie la plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l’action, dans ce double emploi, l’oblige généralement à prendre les eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme Wls.n a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné ; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours l’admiration. Mme Brn, généralement connue sous la dénomination de The Constable, étant un excellent moule pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter les forces de Sa Majesté. Mme Fgsn, la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon accord avec tout le monde ; soyez chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s’en met pas en peine, pourvu que l’argent ne soit pas léger ; mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de balances pour peser l’or : malgré le grand nombre d’admirateurs de différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l’attester un certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F…gs…n., qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu’elle tient dans ses bras l’homme qu’elle aime, s’abandonne tout à fait. Marie Brn a été pareillement engagée dans ce séminaire…

  • * * * *

« Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu’elle ne quitte King’s-Place ; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques coups d’éclat, elle commença d’abord par recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches pour son séminaire ; la première, par la visite des registres d’offices ; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.

« Charlotte s’habilla d’une manière simple et, ressemblant, par sa mise et son maintien, à la femme d’un honnête négociant, elle alla dans les différents bureaux des registres d’offices, aux alentours de la ville, demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au premier étage ; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa locataire malade au point de garder le lit ; d’autres fois, elle la rendait vaporeuse ; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d’amener son plan à exécution, elle prit des logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage, n’eût donné de l’alarme et n’eût empêché l’accomplissement de son dessein. Lorsque quelque fille honnête, d’une figure jolie et annonçant la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu’elle ne pouvait pas voir ; mais elle lui disait qu’il fallait que la servante couchât auprès d’elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu’il était important qu’elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la veiller.

« Les préliminaires furent ainsi établis ; comme les servantes vont généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille innocente, qui s’était présentée à elle, fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste état qu’ils ne pouvaient pas supporter la lumière. À dix heures, toute la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil ; mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec Mme Charlotte ; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer qu’elle serait bien traitée, on la favorisa d’un verre de vin ; les esprits de Nancy étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand, hélas ! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil entre les bras du lord Cn, du lord Bke ou du colonel L…, elle se plaint de la supercherie ; les cris qu’elle jette n’apportent aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu’il lui est inévitable d’échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d’avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d’argent et un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n’y a plus de grandes difficultés de l’engager à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans King’s-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la même manière.

« Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu’elle faisait insérer dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l’effet désiré et lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d’une nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes qui se proposaient d’entrer en service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et le témoignage de la bonté du lieu ; quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que l’on serait chez elle sur le pied d’amie, et par ces publications badines elle trompait ainsi l’innocence confiante. Voici un avertissement qu’elle fit paraître il y a quelque temps et qu’elle adressa à George Sn :

« — On a besoin d’une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d’une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n’ait, en aucune manière, servi dans la capitale ; elle doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu’on se propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté ; elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte ; elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions qui lui seront faites pour son avantage. »

« Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.

« Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines ; elle commença d’abord par leur faire apprendre un nouveau genre d’amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à ses meilleures pratiques, dont voici le contenu :

« — Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord… ; elle prend la liberté de l’informer que demain soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles qu’elles sont pratiquées à Otaïti, d’après l’instruction et sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra. »

« Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth :

« — Telles étaient nos matines… » En parlant des cérémonies religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit : « Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d’une manière toute différente : un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille d’environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait d’après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d’un rang supérieur, particulièrement Oberea, qui, l’on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte. »

« Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur Hawkesworth sur l’exécution de ces cérémonies, d’autant qu’elles sont plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit :

« — Cet événement n’est pas mentionné comme un objet de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d’être considéré et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la coutume : si elle a son origine dans la coutume, quelque générale qu’elle soit, il sera difficile de remonter jusqu’à sa source ; si c’est dans l’instinct, il ne sera pas moins difficile de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les mœurs duquel on n’en trouve pas la moindre trace. »

« Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128.

« Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion « était seulement cachée par la coutume ». Ayant donc assez de philosophie naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement d’apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu’elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l’invention, imagination et caprice de l’Arétin. C’était donc à cet effet que dans les répétitions qu’elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune d’elles les gestes et postures dans lesquels elles étaient déjà très expérimentées.

« Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des Communes.

« L’horloge n’eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença. Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme athlétique qu’elle avait pu se procurer : quelques-uns d’entre eux servaient de modèles dans l’Académie royale, et les autres avaient les mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système de l’Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des présents reçus en pareilles occasions par les dames d’Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot d’ordre de santa Charlotta, en conservant le temps le plus régulier au contentement universel des spectateurs lascifs, dont l’imagination de quelques-uns d’eux fut tellement transportée qu’ils ne purent attendre la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements de l’assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa troupe qu’il n’y eut pas une manœuvre qui ne fût exécutée avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.

« Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent ; la plupart d’elles répétèrent la partie qu’elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l’on se séparât, le vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les spectateurs et l’allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la soirée !

« Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d’un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se jeta dans les bras du comte… pour mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande maîtresse en théorie.

« Nous allons les laisser jusqu’à midi, l’heure du déjeuner, attendu que les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu’à ce moment.

  • * * * *

« … La maison de Mme Hamilton[3] peut proprement être regardée plutôt comme une maison d’intrigue qu’un séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme Hamilton n’avait point le caractère mercenaire des autres mères abbesses : elle aimait mieux traiter d’une partie joyeuse, agréable et amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l’argent qu’elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir du plaisir d’être dans une bonne compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.

« D’après ce genre d’amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison ; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu’elle est la région de l’amour platonique. Non, il n’est point de femmes plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu’elle a un homme qu’elle aime ou plutôt qu’elle est la favorite d’un homme de grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope : non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de Diane ; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la dignité d’une femme honnête…

  • * * * *

« … Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand mérite ; elle céda à la fin à l’influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine Wn qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa prendre son essor ; elle se livra bientôt au premier venu ; mais lorsqu’elle s’aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu’il serait prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu’il avait quelque crédit chez un tapissier et qu’il jugeait, d’après la connaissance et l’expérience qu’elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et d’après l’étude et le jugement approfondi qu’il avait faits de la vie réelle et d’une variété de vocations qu’il avait poursuivies, que le plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus grande réussite.

« Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction ; ils louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, qu’ils arrangèrent en très peu de temps et qu’ils meublèrent de la manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que Nancy Brn, Maria Ss, Lucy Fscher et Charlotte Mrtin s’étaient aussitôt engagées dans ce séminaire : elles étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes d’elles eussent paru dans la ville pendant un assez long temps ; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses pour le service présent ; mais comme Mme Nelson se proposait d’être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait toutes les jeunes personnes qui se présentaient.

« Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le séminaire de Mme Goadby etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un nombre considérable de visiteurs. Le lord Mh, le lord Dne, le lord Bke, le duc de Dt, le comte Hg, le lord Fth, le lord Hn et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la voir ; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises n’étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée d’envoyer chercher d’autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui était fertile dans l’art de la séduction, pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait demander un prix considérable ; elle alla donc, visiter constamment tous les registres d’offices ; elle se rendit dans les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises les plus fraîches que l’on pût trouver dans Londres.

« Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son particulier, devint si jalouse d’elle que, dans le dessein d’établir son séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de l’Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles marchandises, qu’elle se proposa de présenter à ses convives lors de la rentrée du Parlement.

« Mme Nelson n’eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son cœur l’émulation la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby ; elle mit une fois de plus son génie imaginatif en marche ; elle avait une légère connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler à l’aiguille ; ayant donc lu dans les papiers un avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son dessein n’était pas d’exercer longtemps cette fonction, elle n’essaya point d’améliorer l’éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les bonnes mœurs’ ; au contraire, elle s’efforça de corrompre leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l’on goûtait dans les caresses d’un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que c’était folie et préjugé de croire qu’il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres qu’elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les Mémoires d’une fille de joie et autres productions du même genre leur furent secrètement communiqués ; elles les lisaient avec avidité. Quand elle vit qu’elle avait suffisamment animé leurs passions et qu’elle avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l’air, elle se rendit avec deux des plus belles filles de l’école dans sa maison située dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s’appelaient Miss Wms et Miss Jnes, étaient âgées d’environ seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes familles.

« Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord B… et M. G… de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison qu’elles trouvèrent une collation servie ; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson informa les jeunes demoiselles qu’elles étaient chez une de ses parentes et qu’elle les priait d’agir librement et sans cérémonie ; en conséquence, Miss W…ms et Miss J…nes se livrèrent à leur appétit avec beaucoup de satisfaction ; on les engagea à boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu’il était temps d’introduire les gentilshommes ; et quoiqu’ils fussent déjà dans la maison, un coup à la porte annonça leur arrivée ; en entrant dans l’appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu’ils causaient ; les jeunes demoiselles furent d’abord alarmées mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement de différentes choses.

« Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de Kensington ; lorsque l’on fit entrer la musique et que l’on proposa de danser ; elles étaient si passionnées de la danse qu’elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps qui s’écoulait tandis qu’elles se divertissaient ; en un mot, elles continuèrent de danser jusqu’à minuit ; pendant ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter l’effervescence de leur passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et presque leur destruction prochaine.

« Il était deux heures du matin lorsqu’elles se retirèrent pour se coucher ; tandis qu’elles se déshabillaient, elles ne purent s’empêcher de parler de la tournure, de l’élégance, de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W…ms avoua qu’elle désirait posséder pendant la nuit le lord B… dans ses bras, et Miss J…nes déclara qu’elle se croirait complètement heureuse si M. G… était dans son lit avec elle ; les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur chambre, en disant qu’il était impossible de refuser des invitations aussi tendres et qu’ils se croiraient plus que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations, ils n’offraient pas leurs services.

« Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se mettre au lit, et elles n’avaient en ce moment d’autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G…, prenant Miss J…nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord B… maître de la personne de Miss W…ms. Elles s’étaient trop avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.

« Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi heureux que leur situation l’exigeait et qu’ils goûtèrent jusqu’au lendemain un bonheur sans mélange.

« Mais le lendemain, comment retourner à leur école ? comment excuser leur absence ? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur ; elles la supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme Nelson était trop beau ; elle avait entièrement les cartes entre les mains ; elle en avait déjà joué un sans prendre et avait gagné deux cents guinées ; elle espérait avec de telles dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l’endroit où elles étaient retenues ; ils obtinrent du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre Mme Nelson.

  • * * * *

« Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W…ms et de Miss J…nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent de décamper : le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler d’œufs durs.

« Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu’il n’y avait point de poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street, Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu’elle avait joué dans Wardour-Street ; dans cet endroit, elle avait été trop loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu ; elle jugea alors qu’il était prudent de ne pas s’élever au-dessus des filles de joie sur le haut ton.

« Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient Mme Marshl, Mme Smth, Mme Bker, Mlle Fisher et Mlle Hmet.

« La première de ces dames était la fille d’un chapelain qui lui donna une bonne éducation et qui s’efforça de fortifier son esprit par les sentiments de la religion et de la morale. Elle est d’une figure agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel Wn, et elle résigna sa vertu et non pas son cœur à ces propositions ; au colonel succéda un homme qu’elle aimait sincèrement, mais elle découvrit trop tard qu’il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après il la quitta ; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à Mme Wston, à Mme Nelson et dans les autres séminaires.

« Mme Sm…th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement belle ; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes ; étant donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné une somme considérable d’argent, et maintenant elle figure avec éclat au Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.

« Mme B…ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au théâtre. Quoiqu’elle ait paru souvent ici dans le caractère d’une déesse, nous ne pensons pas qu’elle ait quitté les planches ; elle a de justes prétentions à ce titre ; elle vécut pendant deux ans avec le comte Hg ; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B…ker, elle visite maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre au-dessus du besoin ; elle va également dans les mascarades et autres endroits publics.

« Miss Fisher a adopté ce nom parce qu’elle s’imagine ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du bon ton la plus admirée ; on ne peut refuser qu’il y ait beaucoup de rapport entre elles ; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de Kitty ; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier rang.

« Miss H…met a la prétention de se croire petite parente de Mme Les…ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire ; il est certain qu’il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles, elle imite cette dame autant qu’elle le peut dans son jeu, et comme Miss H…met est très vive, elle se flatte d’être engagée l’année prochaine à un des théâtres.

« Nous allons maintenant parler d’une dame qui unit le jeûne et la débauche, la religion et le vice dans un degré d’hypocrisie dont il y a peu d’exemples. Mme P… est ou prétend être la femme d’un prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de la justice ; elle est si extrêmement dévote qu’elle considère comme un péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche ; mais nous ne dirons pas qu’elle l’abhorre aussi complètement que de ne jamais en goûter d’une autre manière et aussi abondamment et aussi voluptueusement que possible ; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de système végétal… Sa dévotion est égale à son péché. Si elle doit se coucher à cinq heures avec l’amant le plus athlétique que l’on puisse décrire, elle n’a aucune sorte d’objection pour ne pas éprouver la vigueur de son camarade de lit ; mais aussitôt qu’elle entend la cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à bas du lit, elle s’habille promptement et elle vole à l’église ou à la chapelle pour faire des dévotions ; l’office achevé, elle revient à son cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever les cérémonies de Vénus qu’elle avait auparavant commencées ; cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d’obstacles pour empêcher le progrès de son voyage céleste.

« Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien ? Mme M…rshall peut disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la personne de Mme Sm…th, d’autant que l’unique étude à laquelle elle s’est toujours appliquée est celle d’une agréable courtisane. Mme B…ker peut ravir par son chant et vous faire croire qu’elle est presque une déesse, comme elle l’était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et l’affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d’un adorateur, Miss Fisher peut prendre tous les airs d’une femme de qualité du plus haut ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages furieux, Miss H…met peut en remplir le caractère avec autant de grâce qu’Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l’esprit de la chair, Mme P… jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu’il le désirera, excepté au lit.

« Il n’est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu’au méthodiste qui accable ses paroissiens d’une abondance de damnation pour l’autre monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble des douceurs et félicités de cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.

« Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage, à Mme Nelson, nous jugeons qu’il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes amies de King’s-Place.

  • * * * *

« Nous revenons maintenant au grand endroit d’amour, de plaisir et de bonheur, au célèbre sanctum sanctorum, ou King’s-Place. Pendant nos dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry, nous allons présentement parler d’elle comme d’un caractère extraordinaire.

« État présent et exact des séminaires dans King’s-Place, donné d’après les meilleures autorités :

« Mme Adams.

« Mme Dubéry.

« Mme° Pendergast.

« Mme Windsor.

« Mme Mathews.

« Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner une petite description de la négresse Harriot, tandis qu’elle demeure encore dans un de ces endroits voluptueux.

« Harriot habitait les côtes de la Guinée ; elle était extrêmement jeune lorsqu’elle fut conduite avec d’autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de Kingston. À mesure qu’elle avança en âge, on découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par l’instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades ; il prit en elle une confiance particulière et il la fit l’intendante de ses négresses ; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était veuf, il l’admettait très souvent dans son lit ; cet honneur était toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu’elle était sa favorite ; elle resta dans cet état près de trois années, pendant lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l’appelèrent alors en Angleterre ; Harriot l’y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité l’objet chéri de ses désirs, et cela n’était pas en quelque sorte extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui des belles filles d’Albion, elle possédait plusieurs charmes qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s’adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n’aurait point souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an quelques centaines de livres sterling. La personne d’Harriot était très attrayante ; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.

« Telle fut sa situation pendant plusieurs mois ; mais, malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n’avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu’il paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques bijoux ; elle avait toujours agi d’une manière si généreuse et si équitable qu’à la mort de son maître elle n’avait pas amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu’elle eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.

« La scène fut bientôt changée : de surintendante d’une table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance n’aurait pas duré longtemps si elle n’eût pas avisé aux moyens de venir promptement au secours de ses finances presque épuisées.

« Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l’on appelle ordinairement la chasteté et ce que d’autres nomment la vertu. Les filles de l’Europe, aussi bien que celles de l’Afrique, en connaissent rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea toujours Harriot, quoiqu’elle eût lu des livres pieux et remplis de morale ; elle trouva qu’il était nécessaire de tirer un parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s’adressa à Lovejoy, pour qu’il la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au lord S…, qui s’arracha aussitôt des bras de Miss Ry pour voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s’attendait pas, qu’il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling,

« Harriot roula alors dans l’or ; trouvant donc qu’elle avait des attraits suffisants pour s’attirer la recommandation et l’applaudissement d’un connaisseur aussi profond que l’était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait toujours commander le prix.

« Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez elle qu’avec un doux papier appelé communément billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d’argent, les beaux ameublements et les bijoux qu’elle s’était achetés. Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l’occasion favorable qui se présentait à elle de succéder à Mme Johnson dans King’s-Place ; elle écouta cet avis et, employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.

« Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris un caprice pour un certain officier des gardes qui n’avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa d’accepter les offres de tout autre. adorateur ; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand déficit dans l’état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue ; les domestiques, à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence : ils augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent plusieurs choses de valeur, qu’elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut pas les poursuivre, quoiqu’ils terminèrent la scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.

« Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l’extrémité septentrionale de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l’aimable Emily, les beaux yeux de Ph…y et la jolie Coleb…ke.

« Cette Emily n’est point Emily C…l…lh…st, dont nous avons déjà parlé, mais Emily R…berts, qui descendait d’une famille toute différente. Son père était un rémouleur très fameux, et peu d’artistes dans ce genre ont eu autant de réputation que lui ; cependant, malgré son état et la considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Emily aucune fortune-capitale, ce qui la contraignit d’entrer au service ; elle se plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps dans l’état de l’innocence. À la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée d’abandonner la maison. Dès qu’elle eut donné au monde le gage de son indiscrétion, elle n’eut plus d’inclination pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d’aisance, de dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut avouer qu’Emily était, dans le sens du mot reçu de King’s-Place, une très bonne marchandise ; il est impossible d’être plus aimable qu’elle… Son frère travaille toujours dans l’humble état de rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Emily n’a pas avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires de Ring’s-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.

« Miss Ph…y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de ses yeux ; elle est, à d’autres égards, une fille fort gentille et très agréable ; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le lord P…, qui bientôt l’abandonna et la mit dans la nécessité d’aller exposer ses charmes dans ce marché, général de la beauté.

« Miss Coleb…ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses reparties. M. R…, l’acteur, eut l’honneur d’être le premier sur la liste de ses adorateurs ; elle fut la dupe d’un avertissement qu’il lui adressa au sujet de sa belle figure théâtrale ; en conséquence de cet avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R… lui promit de lui enseigner l’art dramatique et de la présenter au directeur du théâtre ; il lui dit qu’il ne doutait point qu’elle ne devînt, en peu de temps, l’ornement de la scène et qu’elle n’obtînt un traitement considérable ; il lui donna quelques leçons dramatiques ; mais dans une des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu’elle fut forcée de reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu’elle réalisa les descriptions les plus amoureuses de nos poètes.

  • * * * *
« Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l’équinoxe et nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant, nous entrâmes dans la baie Dubéry, où nous sommes assurés d’être très bien ravitaillés et d’y être pourvus des vins et autres liqueurs nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de King’
Halot's Progress. — Pl. III. III. — Polly est réduit à la misère dans son logement de Drury-Lane.
s-Place.

« Mme Dubéry est une femme du monde, et quoiqu’elle n’ait jamais lu les Lettres de Chesterfield, elle peut découper une pièce avec autant d’adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d’élégance qu’elle. Quoiqu’elle ait reçu une éducation d’école et que ses mœurs furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des Bijoux indiscrets, ses manières sont si polies qu’elle paraît en quelque sorte une femme de ton ; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d’expressions qui choquent la bienséance ; elle a quelque teinture de la langue française ; elle parle un peu italien, et, par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs étrangers aussi bien que les sénateurs anglais : c’est pour cette raison que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent toute la satisfaction qu’ils désirent.

Le comte de B…, M. de M…p…n, le baron de N…, M. de D…, le comte de M… et le comte H… conviennent tous que les traités de cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le département du Nord vient, suivant l’occasion, y faire sa visite, et Mme Dubéry n’est pas sans les plus grandes espérances que le département méridional suivra bientôt leur exemple.

« Il ne faut cependant pas s’imaginer que les visiteurs de Mme Dubéry étaient tous des membres du corps diplomatique ; non, assurément…

  • * * * *

« … Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast, qui, après la maison de Mme Dubéry, est le plus voisin dans King’s-Place, nous ne pouvons refuser l’invitation que nous avons reçue de nous rendre chez la célèbre Mme Wrs ; une dame entièrement sur le haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les femmes galantes et les beaux garçons de classe supérieure et qui s’est acquis une grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes ; aussi, par ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de presque chaque dénomination…

« Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes, des musiciens et des chanteurs. À notre première entrée, le groupe était formé du lord Py, du colonel Boden, de M. Ansd et de M. Cbd. Les dames étaient Mme Hn, Mme Py, la marquise de Cn, Mme Grr et Mmes J…… Il vint bientôt après d’autres visiteurs des deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le plus agréable, d’autant que l’esprit et la beauté y régnaient à plus d’un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de jouer aux cartes, on fit deux quadrilles…

« … On pria M. Lni de chanter ; il se rendit de la manière la plus agréable au désir de la compagnie ; son ami l’accompagna de la flûte, et ils reçurent les applaudissements qu’ils méritaient.

« Le lord P.f.t., ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la compagnie, ne put s’empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique ; il nous dit : « Je suis disciple de Pythagoras, et je crois fermement à la métempsycose. Tandis que M. L…ni chantait, je ruminais quelle serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes ; je pensais que celle de Lady H…s passerait dans le corps d’une chèvre de l’espèce la plus vicieuse ; que celle de Mme P…y animerait peut-être un hoche-queue ; que celle de la marquise de C…n pourrait, comme un serpent, se plier et se replier dans la figure d’un Bh orgueilleux ; que celle de Mme Gr…r occuperait certainement le corps petit, mais chaud, d’une grenouille, d’autant que l’on assure que cet animal est de toutes les créatures vivantes le plus long dans l’acte de coïtion ; que celle de la pauvre Mme Hx, que je plains de tout mon cœur, se réfugierait dans celui d’une brebis innocente, comme étant jugée une victime ; quant à celles de Mmes J…, je pense que rien ne pourrait mieux leur convenir que les corps d’une vipère, d’un crapaud ou d’un serpent à sonnettes. » Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu par M. L…ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés de toute la compagnie.

  • * * * *

« En nous éloignant de King’s-Place, nous allons rendre une visite amicale à une ancienne connaissance, dans Queen-Anne’s-Street. Nous serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Brdshaw. Nous aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est que nous n’étions par informé, du moins en partie, des. anecdotes suivantes.

« Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la généalogie de Miss Fanny Herbert. Cette dame, que nous avons rencontrée d’abord dans un séminaire, dans Bow…-Street, commença, bientôt après, cette époque, à travailler pour son compte et tint une maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue, où elle demeura longtemps.

« C’était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières. Nous croyons qu’elle n’avait point recours à l’art supplémentaire qu’emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégamment meublée ; une bonne table servie en vaisselle d’argent séduisait l’œil de ses visiteurs : ses nymphes, en général, étaient des marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu et peut-être le principal soutien de sa maison ; mais quoiqu’elle ne fût pas prodigue de ses faveurs, elle n’était pas insensible à la rhétorique persuasive d’un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très bien taillé. Le capitaine H…, M. B…, M. W… et plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie particulière ; il faut cependant avouer qu’elle n’avait point l’âme mercenaire : par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous beaux garçons de profession, au lieu d’augmenter ses revenus, contribuaient plutôt à les diminuer, d’autant que la plus grande partie d’entre eux se trouvaient ruinés.

« À la fin, elle trouva un gentilhomme d’une fortune considérable qui fut si passionné de ses charmes qu’il pensa que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul, était de l’épouser ; il lui offrit donc sa main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne’s-Street (où elle demeure actuellement) ; il la fit meubler d’une manière élégante et fixa le jour de leurs noces ; mais il tomba subitement malade ; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se rendre aux eaux de Bath ; il y fut à peine rendu qu’il y paya, avant la célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu’il lui avait meublée dans Queen-Anne’s-Street, y ayant pris son nom, l’a toujours porté depuis.

« Mis Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre. Comme elle n’avait point entièrement abandonné sa maison dans Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution variée ; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de Queen-Anne’s-Street.

« Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour l’intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se comportait avec plus d’honnêteté que Fanny ; elle a l’esprit enjoué et emploie à propos l’équivoque ; à cet égard, on peut la regarder comme une seconde Lucie Cooper ; en effet, Fanny l’imite trop, et quelquefois sans succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et quoiqu’elle ne soit plus dans son printemps, elle n’en est pas moins une personne digne encore de recherches.

« Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l’agréable Miss Mn, la capricieuse Mme Wn et l’aimable Miss Th. Ces dames fréquentent alternativement King’s-Place et les autres séminaires. Mais elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme à leur esprit que dans Queen-Anne’s-Street.

« La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier P0 et M. Mr, Portugais. M. Pisni, résident vénitien, a pris un caprice pour Mme W…n. Quant à Miss T…h, elle est devenue l’intime amie de M. d’Ago, ministre de Genève.

« Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br…dsh…w tout le corps diplomatique du département méridional, à l’exception de l’ambassadeur espagnol ; nous allons prendre congé de ces messieurs, pour parler d’un nouveau visiteur, le lord Champêtre…

  • * * * *

« Ce fut chez Mme Br…dsh…w que le lord Champêtre vit d’abord Mme Armst…d. C’est l’opinion générale que le lord eut un tendre penchant pour Fanny et qu’il passa dans ses bras de doux moments ; mais il est certain qu’il rendait de fréquentes visites particulières à Mme Br…dsh., w, toutes les fois qu’il n’avait point d’autre objet ostensible d’attachement, et que l’on a vu cette dame se promener dans sa voiture dans les environs de la ville et sur les différents chemins qui conduisent à Richmond, Putney et Hampstead. Il dirigea bientôt sa chaude artillerie sur Mme Armst…d qui venait souvent chez Mme Br…dsh…w ; il la pressa de si près qu’elle céda bientôt, d’après une carte blanche qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle céda tambour battant, mèche allumée. Nous prions le lecteur de ne pas mal interpréter cette dernière expression et de croire qu’il n’y avait point la moindre raison de soupçonner un tison de l’un ou de l’autre côté.

« Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d’avoir un tendre penchant pour Fanny, quoiqu’elle ait presque cinquante ans et qu’il partage ses affections entre elle et Mme Armst…d. Que ce soit assuré ou non, il n’en est pas moins vrai que les dames vivent dans le plus parfait accord et qu’il ne paraît pas y avoir entre elles la moindre apparence de jalousie.

« Comme nous avons donné un détail particulier de la conduite de Fanny jusques et y compris sa situation présente, nous allons avoir la même attention pour Mme Armst…d.

« Nous sommes informés que Mme Armst…d n’est point d’une famille illustre et qu’elle est la fille d’un cordonnier ; qu’étant abandonnée de ses parents et que n’ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de mettre ses charmes à prix, et que l’excellente négociatrice, Mme Goadby, ayant entrepris d’en faire la vente, en informa un marchand juif. Il paraît qu’à cette époque elle avait tout au plus quinze ans ; elle était bien faite, ses traits étaient parfaits et sa physionomie était tout à fait agréable. Il est prouvé que le lord L…n fut, après le juif, le second admirateur à qui Mme Goadby la présenta : mais comme les finances du lord n’étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu’il aurait pu le désirer, Mme Armst…d trouva que ses moyens pécuniaires n’étaient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors convenable d’accorder sa compagnie au duc de A…, mais leur correspondance ne dura que quelques mois, parce qu’il découvrit bientôt son infidélité ; quelque temps après, elle passa dans les bras du noble Crkter ; cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future avec lady Champêtre ; mais on peut dire, , en cette occasion, que le duc et le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon.

« Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme Armst…d ; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead ; cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l’été dernier dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener dans les endroits voisins.

« Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu’il y a raison de croire qu’elle durera longtemps ; il est successivement occupé à satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny Hebet et de Mme Armst.d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel B…, du baronnet Thomas L…, du lord B… et de plusieurs des membres de chez Arthur et de Bootle. Les dames qui fréquentaient ordinairement la maison de Mme Br…dsh…w étaient Charlotte Spr, qui prit ce nom de sa liaison avec le lord Spr, Miss Glle, Miss Masn, Mme Tr et Mme Lne.

« La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la liste des courtisanes du haut ton ; quoiqu’elle soit toujours dans son printemps et qu’elle soit de la figure la plus agréable, elle est très difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu’elle en ait plusieurs, elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord B… est très amoureux de Charlotte, malgré qu’il la connaisse depuis six ans passés. Le lord n’est plus actuellement le gai, le beau garçon de vingt-deux ans, comme l’était Ned H… quand il fit la conquête d’une certaine duchesse à Tunbridge ; il trouve qu’il y a plus de peine à attacher un friand morceau que d’en venir à une action avec une dame d’expérience qui est libre d’accès et disposée à soutenir le siège, quoiqu’il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c’était une attaque de jeunesse.

« Comme l’aventure du lord B… à Tunbridge fut à la fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d’en trouver ici le détail. À cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient loués par M. Toy, qui, sur le récit d’une hésitation dans sa voix et commençant tous ses mots par Tit Tit (n’importe l’interprétation que l’on donne à ce premier mot), fut surnommé Tit Tit[4]. Mme la duchesse de M… était dans cette saison à prendre les eaux ; se promenant un jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante sensitive qui lui parut si extraordinaire qu’après l’avoir bien remarquée elle la reconnut pour être celle d’un Tit Tit. Elle fut si frappée de sa longueur et de sa grosseur qu’elle résolut d’en avoir la possession ; dans ce dessein, elle alla jusqu’à offrir sa main au Toy ; mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter l’honneur qui lui était proposé ; cependant Toy s’intéressant au vif désir de Son Altesse et s’étant aperçu aussitôt qu’elle avait envisagé avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M… que ce gentilhomme possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu’en peu de temps Ned fut en pleine possession de sa… fortune.

« Miss G…lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles de Mme Br…dsh…w, est grande et d’une figure agréable ; elle a tout au plus dix-huit ans ; sa contenance douce et expressive indique la bonté naturelle de son caractère : elle est la fille d’un chapelain qui mourut pendant qu’elle était très jeune et qui ne lui laissa d’autre soutien qu’une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation des fils et des filles des ecclésiastiques ; elle fut donc, par les fonds de cet établissement, placée apprentie chez une couturière ; elle demeura chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d’un avocat lui fit la cour ; elle l’écouta favorablement, s’imaginant que ses desseins étaient honorables ; elle consentit de passer avec lui en Écosse. Lorsqu’ils furent en route, le clerc employa si bien la rhétorique amoureuse qu’il lui persuada d’antidater la cérémonie. Après deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta ; elle se vit alors obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée d’avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les avis de cette dame ; elle commença alors un nouvel apprentissage dans cette maison.

« Miss Mas…n descend d’une famille qui vivait au delà de ses revenus et qui s’imaginait qu’il n’était point nécessaire de lui amasser une dot, d’autant qu’elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants pour se procurer un mari de rang et de fortune ; mais, hélas ! les hommes de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple frappant de la vérité de cette observation.

« Mme Tur…r est la fille d’un gros marchand de drap qui, à sa. mort, lui laissa une fortune assez considérable ; elle vécut pendant quelque temps dans l’abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M. Tur…r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu’il en usa avec cette dame) qui lui offrit de l’épouser ; elle céda en peu de temps à ses tendres sollicitations : les noces se firent. À peine le premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur…r décampa, après s’être emparé de l’argent comptant, des billets de banque et effets précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu’elle possédait ; elle apprit, mais trop tard, qu’avant de l’épouser il avait au moins une demi-douzaine de femmes existantes qu’il avait également traitées. Dans son désespoir, elle résolut d’user de représailles envers tout le sexe masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui s’adresseraient à elle ; elle a si bien réussi à cet égard qu’après avoir travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs elle a réalisé une somme de 1, 5oo livres sterling.

« Mme L…ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très expressifs et de superbes cheveux ; elle est âgée d’environ vingt-cinq ans ; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, n° 10. Nous avouons que nous n’avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais nous croyons qu’elle a été pendant quelque temps chez une marchande de modes, près de Leicester-Fields. Elle n’a point l’âme mercenaire, mais elle est très voluptueuse et très agréable.

« Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw, de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue visite.

  • * * * *

« La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King’s-Place et a, jusqu’à présent, conservé sa dignité, d’après les règlements de cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué aux plaisirs de la première noblesse…

  • * * * *

« … Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d’après les bruits qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline à un vice qui révolte la nature humaine et dont l’idée seule fait frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et ses visiteurs n’imputassent plus à sa maison un pareil genre d’amusements.

« Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre desquelles Betsy Kng, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans, que l’on peut regarder comme la Laïs là plus attrayante qui soit dans les séminaires aux alentours de King’s-Place. On peut comparer sa personne à son caractère qui est complètement aimable ; et si l’on pouvait, pour un moment, oublier qu’elle est forcée par la nécessité de prostituer sa douce personne, on s’imaginerait voir en elle un ange. Betsy K…ng fut séduite, étant à l’école, par la négresse Harriot qui était dans ce temps dans toute sa gloire ; mais il faut avouer qu’elle n’employa pas envers elle les mêmes artifices dont Santa Charlotta se servit à l’égard de Miss M…e, de B…L…, ou Mme Nelson à l’égard de Miss W…ms et Miss J…nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut la négociatrice du traité entre Betsy K…g et le lord B…e ; mais il faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car elle déclara qu’elle était fatiguée d’être à moitié innocente, puisque d’après les pratiques de ses camarades d’école, elle avait acquis une telle connaissance dans l’art de la masturbation qu’elle satisfaisait ses passions presque à l’excès ; mais ce moyen, au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer avec plus d’empressement la véritable jouissance d’un bon compagnon. Le lord B…e lui fut présenté dans ce point de vue ; comme il possédait de toutes les manières tout ce qu’il faut pour rendre une femme complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses embrassements. Sa fuite jeta l’alarme dans l’école. Lorsque son oncle, qui était son plus proche parent existant, découvrit qu’elle était débauchée et qu’elle résidait dans un des séminaires de King’s-Place (pour nous servir d’une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu’elle ne lui était plus rien. La passion du lord B…e n’ayant pas duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses charmes et d’admettre en sa compagnie une variété d’amants.

« Miss N…w…m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor. Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs ; elle a les plus beaux cheveux du monde qui n’exigent d’autres arts que de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une aisance honnête ; mais l’ambition de briller et un goût insatiable pour la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie qu’elle méprise et qui. quelquefois, lui devient à charge : mais comme l’argent est pour Mme N…w…m un argument tout-puissant, elle ne peut pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu’il se trouve dans sa route un Soubise ou le petit Isaac de Saint-Mary Axe, elle se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu’elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure ou à un juif qu’à un chrétien, ou à toute autre personne, n’importe sa croyance.

« Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de Miss Mereth, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le baronnet Vtkns, le baronnet Ww, le lord By et la plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à Londres ; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes Bretonnes ; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont modelées différemment des dames anglaises et qu’elles vous procurent un degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n’ont encore pu atteindre…

  • * * * *

« Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme R…ds…n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le bon ton au suprême degré ; elle n’admet point dans sa maison les femmes qui fréquentent les séminaires, ni celles que l’on peut se procurer à la minute par un messager de Bedford Arms ou de Maltby. Ses amies femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui viennent, incognito, s’amuser avec un beau garçon et gagner, par leurs exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front de leurs chers, doux et impotents maris…

« … Mme R…ds…n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des parties suivant qu’elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautive d’erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l’infortuné Byng) ; et quoiqu’elle ait reçu mille compliments avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d’abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s’en tirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement.

« Le duc de A… vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce séminaire ; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de capituler sur leurs conditions ; ils se trouvèrent tous trompés dans leur attente ; ils se retirèrent, à l’exception d’un seul qui crut qu’en leur absence il pourrait vaincre Miss L…n qui passait pour une prude et qui, au rapport de plusieurs personnes, n’avait jamais cédé à aucun homme, malgré qu’elle fréquentât la maison de Mme R…ds…n. Il commença d’abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu’il voulait la convaincre qu’il n’y avait rien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté ; il assura qu’il avait scrupuleusement étudié le sexe pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes, affectations, hypocrisie et dissimulation ; il ajouta qu’afin de raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de travail et d’assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il n’en doutait point, son approbation et ses remerciements ; en disant cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé :

« Échelle d’incontinence et de continence femelle.

« Nous supposerons le plus haut degré être un trente et un et lorsque le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être ainsi trouvé :

1. Furor uterinus : 31 2 en 100 2. Un pouce au-dessous de Furor : 3o 4 en 100 3. Pour être complètement satisfaite : 29 6 en 40 4. Passions extravagantes. : 28 10 en 50 5. Désirs insurmontables : 27 12 en 60 6. Palpitations enchanteresses : 26 6 en 20 7. Chatouillement déréglé : 25 8 en 30 8. Frénésies d’occasion : 24 9 en 17 9. Langueurs perpétuelles : 23 5 en 18 10. Affections violentes : 22 3 en 12 11. Appétits incontestables : 21 6 en 25 12. Démangeaisons lubriques : 20 1 en 3 13. Désirs déréglés : 19 3 en 4 14. Sensations voluptueuses : 18 1 en 1 15. Caprices vicieux et opiniâtres : 17 4 en 11 16. Idées séduisantes : 16 4 en 5 17. Émissions involontaires et secrètes : 10 2 en 4 18. Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs : 14 1 en 100 19. Masturbation dans les écoles : 13 12 en 13 20. Jouissances en perspective : 12 12 toutes 21. Sur le bord de la consommation : 11 14 en 15 22. Lenteur fatale : 10 1 en 11 23. Espérances séduisantes : 9 1 en 2 24. Mûre pour la jouissance : 8 toutes au-dessus de 14 25. Penchant de jeunesse : 7 toute demoiselle à tout âge. 26. Plaisirs antidatés : 6 4 en 5 27. Espérances flatteuses et attentes agitées : 5 3 en 9 28. Lubricité temporaire : 4 3 en 4 29. Pruderie judicieuse : 3 1 en 20 30. Chasteté à contrôler : 2 4 en 1000 31[5]. Insensibilité glaciale et froide : 1 1 en 10000

« … Miss Fa…kl…d, une des plus belles personnes de Soho square, débuta dans la vie galante à l’âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette époque par un major des Black-guards qui l’enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture avec son protecteur, qui, l’ayant un jour surprise dans les bras de son jardinier, s’empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. À Londres, elle mena joyeuse vie ; elle ne négligea aucun des plaisirs capables d’assouvir les différentes passions de son âme ; préférant donc les plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu’on lui faisait journellement ; elle se forma une société de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur de la volupté ; elle traitait avec la plus grande magnificence les favoris de ses plaisirs ; elle récompensait le zèle de ceux qui n’étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W…p…le contribuait beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l’entraînait dans des dépenses considérables ; chaque jour elle voyait diminuer les dons du feu lord ; elle s’aperçut bientôt que toujours dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner ; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses plaisirs ; elle forma alors le dessein d’établir un sérail dans un genre différent des autres séminaires ; elle fit part de son projet à Mme W…p…le, qui l’approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux.

Elle loua dans Saint-James’s-Street trois maisons qui se touchaient les unes aux autres ; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant ; les appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets ; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour passer d’une maison dans l’autre :, Elle appelle ces trois maisons les temples de l’Aurore, de Flore et du Mystère. L’entrée principale du sérail de Miss Fa…kl…d est par la maison du milieu, que l’on intitule le temple de Flore ; la maison à gauche est le temple de l’Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.

« Le Temple de l’Aurore est composé de douze jeunes filles, depuis l’âge de onze ans jusqu’à seize ; lorsqu’elles entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque ; celles qui sortent du temple de l’Aurore sont remplacées sur-le-champ par d’autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit ; de. manière que cette maison, que Miss Fa…kl…d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre de nonnes.

« Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries ; elles ont deux gouvernantes qui ont soin d’elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu’à festonner et à broder au tambour ; elles ont un maître de danse pour donner à leur corps un maintien noble et aisé ; elles ont également à leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre desquels sont La Fille de joie et autres ouvrages de ce genre, qu’on leur fait lire principalement, afin d’enflammer de bonne heure leurs sens ; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs qui résultent de l’union des deux sexes dans les divers amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur défend entre elles la masturbation ; les gouvernantes les surveillent strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise habitude que l’on contracte malheureusement dans les écoles ; elles ne sortent jamais ; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans cette maison, si elles ne peuvent pas s’accoutumer à ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu’elles ne songent pas à la privation de leur liberté.

« Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss Fa…kl…d, lui est maintenant d’un grand rapport ; elle s’assure, par cet arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu’elles ont atteint l’âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d’état de préjudicier à leurs vestalies. On ne peut être introduit dans ce noviciat que par Miss Fa…kl…d ; il faut avoir, pour y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d’impuissance. Le lord Cornw…is, le lord Buck…am, l’alderman B…net et M. Simp…n sont les paroissiens les plus fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître d’école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes ; pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d’aller faire des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d’observer si ces paroissiens paillards n’outrepassent pas les règles de l’ordre. Il est expressément défendu aux nonnes qui ne sont pas en exercice d’aller épier la conduite de leurs camarades. Ces jeunes personnes n’ont point de profits, les présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et leur éducation.

« Le Temple de Flore est composé du même nombre de nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous charme ; mais dans le tête-à-tête elles sont d’une vivacité, d’une gaieté, d’une complaisance et d’une volupté inconcevables ; elles sont également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs sont souvent incertains sur leur choix ; elles vivent ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa…kl…d pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale de leur ordre d’apporter en bourse commune les gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier de chaque mois ; si par hasard l’une d’entre elles (ce qui n’est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d’avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa…kl…d, et tous les bénéfices qu’elle a reçus depuis le moment où elle est entrée dans ce temple jusqu’à cette époque lui seraient confisqués par Miss Fa…kl…d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse qu’elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus sincère et les exempte de reproches et explications de préférence qu’elles pourraient continuellement se faire.

« Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu’il leur plaît. Miss Fa…kl…d ne suit point, à leur égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, leurs habillements et le peu qu’elles possèdent, et les forcent même de demeurer malgré elles, jusqu’à ce qu’elles se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa…kl…d les exempte de toute charge quelconque ; elle pousse le désintéressement jusqu’à faire don à celles qui ont été élevées dans le temple de l’Aurore de tous les ajustements dont elles sont parées dans le sérail ; mais toutes celles qui abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par Miss Fa…kl…d qu’elles ne songent point à s’en aller ; d’ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu’elles sont assurées de s’amasser, en plusieurs années, une petite fortune.

« Miss Fa.kl.d est si généralement connue par ses égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes qu’elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses de son ordre ; mais, s’étant fait une loi inviolable d’avoir toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, à moins qu’elle ne s’y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses nonnes ne s’en aillent d’elles-mêmes, elle n’accepte point leurs offres, mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.

« Des douze nonnes destinées au service du temple de. Flore, six ont été élevées dans celui de l’Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l’âge de onze ans, nous n’en donnerons aucun détail ; les six autres s’appellent Miss Edwd, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Jonhsn, Miss Buret et Miss Bidph.

« Miss Edw…d est une brune piquante de vingt et un ans elle est la fille d’un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw…d représenta en vain la disproportion d’âge. Son père lui enjoignit expressément de se conformer à ses volontés, Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à l’intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme ; elle s’en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s’il apprenait qu’elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa…kl…d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l’établissement de son sérail ; elle la reçut avec affection et l’initia aussitôt dans les mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd’hui avec une ferveur surprenante.

« Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans : elle entra chez Miss Fa…kl…d le jour même que Miss Edw…d. Elle perdit son père dans l’âge le plus tendre ; sa mère est revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetait d’occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, qui n’était séparée de la sienne que par une cloison de planches couvertes en papier peint ; elle prenait le prétexte de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait ; elle retournait ensuite auprès de son compère ; elle jasait avec lui ; leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée d’exclamations divines que Miss Butler, curieuse d’entendre leur baragouinage, auquel son jeune cœur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, s’approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afin d’entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se disputaient avec tant d’ardeur ; elle enrageait de ne rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l’agitation dont ils étaient animés ; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part et d’autre pendant l’intervalle de ces exclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se répétait, et Miss Butler n’était pas plus instruite. Ne pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou imperceptible à la muraille ; elle découvrit alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations ;. elle soupira, elle envia la jouissance d’une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu’elle ne rentrerait que le soir et lui. recommanda d’avoir bien soin de la maison. M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère ; Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée ; elle l’engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas naissants de sa filleule et qui cherchait l’occasion de les admirer de plus près, la complimenta d’abord sur ses charmes ; il la prit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il l’accabla de mille baisers qu’elle lui rendit avec la même ardeur et comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d’avoir avec sa filleule la même conversation qu’il avait journellement avec sa commère, lui dit qu’il désirait s’entretenir avec elle d’un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisait d’avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l’air de prendre la plus vive attention et qu’elle se gardait bien d’interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d’une manière forte et vigoureuse ; Miss Butler soutint de même sa réplique ; elle alla même, dans la chaleur de l’action, jusqu’à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut répondre ; elle avait tant à cœur de prendre la défense d’un sujet aussi beau qu’elle voulut passer à un quatrième argument ; mais le parrain, n’ayant plus d’objections valables à lui présenter, s’avoua vaincu ; cependant on finit amicalement par un baiser de part et d’autre la dispute, que l’on se proposa de reprendre le lendemain, à l’insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille ; mais la bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait s’exprimer ; la parole lui manquait ; elle fut d’autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s’attendait pas, qu’elle n’avait jamais eu tant envie de causer ; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, d’abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d’empêcher le lendemain son parrain d’avoir une grande conférence avec elle ; en effet, elle s’y prit si bien qu’elle le mit hors d’état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu’elle crut qu’il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son compère, commença à le soupçonner d’indifférence à son égard : elle remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain ; ses questions réitérées et les prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu’il y avait de l’intelligence entre eux ; elle voulut donc s’en convaincre ; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu’elle sortirait le lendemain de bonne heure et qu’ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. À cette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d’un œil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons.

Mme Butler s’en alla donc de bon matin, comme elle l’avait annoncé la veille ; elle se plaça en sentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d’où elle pouvait tout épier ; elle vit bientôt M. James qui, d’un air joyeux, se rendait chez elle ; elle suivit peu de minutes après ses pas ; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de chaleur qu’ils n’avaient pas entendu rentrer cette dame. À cette vue, Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille ; elle l’accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu’elle rencontra Mme Walp…e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujet de son chagrin, la consola et l’amena chez Miss Fa…kl…d.

« Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus intéressante ; elle perdit ses père et mère dès l’âge le plus tendre ; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d’elle. M. Roberts, non satisfait d’avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu’elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l’attachement simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu’à ravir l’honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n’eut pas plus tôt consommé son crime qu’il vit l’abîme infernal ouvert sous ses pieds ; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d’infamie, accablé de dettes et de remords, il ne vit d’autre moyen d’échapper au glaive de la justice que d’anéantir lui-même son existence ; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience, s’abandonna aux conseils d’une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner la description, puisqu’elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande de modes de Miss Fa…kl…d ; elle lui vanta, d’après les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame ; elle l’engagea d’y entrer avec elle ; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu’elle voulut : elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à Miss Fa…kl…d.

« Miss Ben…et est justement cette amie de Miss Edw…d et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa…kl…d ; elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille ; il n’est point de figure plus enchanteresse que la sienne ; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient plus de charmes que les agréments d’un ménage paisible, envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s’épargner l’embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d’une pareille existence, les accablèrent de leur poids ; épuisés par les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l’indigence, et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. Miss Ben…et venait à peine de retourner à la maison paternelle lorsqu’elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, elle chercha à se placer ; elle s’adressa pour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa…kl…d. Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw…d à y venir avec elle.

« Miss Jonhs…n, superbe brune âgée de vingt-deux ans ; toute sa personne est un assemblage de volupté ; elle est la fille d’une femme entretenue qui, dépensant d’un côté tout ce qu’elle gagnait de l’autre, se trouvait sans cesse dans le besoin : voyant qu’elle n’avait plus d’attraits pour captiver les cœurs, elle ne trouva d’autre ressource pour exister que de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans ; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss Jonhs…n se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison ; ayant entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa…kl…d, elle se présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu’à présent.

« Miss Bid…ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan et qui n’a point d’attachement pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants : elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d’école qu’ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle s’attacha particulièrement à l’instruction des jeunes gens, qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant d’embonpoint dans son travail qu’elle se vit obligée, à l’âge de quinze ans, de quitter son père qui la maltraitait ; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après l’avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu’elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda à Miss Fa…kl…d.

« Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Shrian, le lord Gry, le lord Hamil.on, le lord Bolbrke, MM. Smlet, Vaubgh, Shlk, Wson, etc. » Le Temple du Mystère n’est consacré qu’aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n’y sont point admises. Miss Fa…kl…d et son amie Mme Walp…e mettent tant d’adresse, d’honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations qu’elles retirent un produit considérable de ce genre d’affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec affluence… »

Dans ces bagnios, dans ces seraglios, on n’ignorait pas la flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux ouvrage intitulé The Cries of London, dont il a été donné une réimpression accompagnée d’une traduction parfois insuffisante sous le titre : Les Cris de Londres au XVIII° siècle (Paris, 1893), nous montre un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant : « Come buy my little Tartars, my pretty little Jemmies ; no more than a half penny a piece. (Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites verges ; je ne les vends qu’un demi-penny pièce.) » Le mot Tartars est sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l’on a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que l’on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux mœurs corrompues.

Cependant, ce n’est que plus tard qu’il y eut des seraglios aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par Miss Collett, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu’en 1828 que la reine de cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation appelé Berkeley-Horse et, paraît-il, encore en usage.

  • * * * *

Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais il ne s’est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le début des Memoirs rappelle le premier tableau du Harlot’s Progress, de Hogarth ; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la diligence d’York devant l’auberge de la Cloche, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne sait pas la vie misérable qui l’attend dans les Cavernes d’iniquité du quartier de Flesh-Market, où logent les prostituées…

Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans les rues populeuses, observant les mœurs, écoutant les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains de chansons connues :

« Gentle shepherd tell me where, where, where, where, etc. (Gentil berger, dites-moi , , , , etc.) »

Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l’animation de la ville. C’est à peine s’il nous parle de l’impression que les belles boutiques produisent sur les campagnards. Il n’a pas fixé l’aspect pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa meule en chantant : Knives to grind, razors or scissors to grind ! C’est-à-dire : Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser !

Le marchand de paillassons criait : Buy a mat ; a door mat or a bed mat ! (Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une descente de lit !)

Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse : Buy a roasting Jack ! (Achetez un tourne-broche !)

Le chaudronnier chantait : Any pots, or pans, or kettles to mend ? Any work for the thinker ? (Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des bouilloires à raccommoder ? Avez-vous de l’ouvrage pour le chaudronnier ?)

La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés dumplings, les annonçait bizarrement : Diddle, diddle, diddle, dumplings, o ! hot ! hot ! et les petits garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient en l’imitant : Diddle, diddle, diddle dumplings ! tout chauds, tout chauds.

Des juifs sordides, marchands d’habits, passaient en poussant leur appel lamentable : Old clothes to sell ? Any shœs, hats or old clothes ? (Vieux habits à vendre ? Chaussures, chapeaux ou vieux habits ?)

Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait : Sand o ! sand o, any sand below, maids ? (Du sable, oh ! du sable, oh ! vous faut-il du sable, servantes ?)

Était-ce le vendredi saint ? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de brioches que l’on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était dessinée, les annonçait : One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns (Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns !)

Avait-on un soufflet endommagé ? On attendait que le cri de celui qui les réparait retentît : Bellows to mend ; maids your bellows to mend ? (Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer ?)

L’été, c’était la marchande de groseilles à maquereau : Ready-pick’d green gooseberries, eight pence a gallon ! (Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon.) Les ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles, de lait et de sucre recouvert d’une légère pâte.

Le charbonnier n’était pas le moins bruyant : Small coal ; maids, do you want, any small coal ? (Charbon de bois ! Servantes, ’vous faut-il da charbon de bois ?)

En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères ; Primroses, primroses ! Buy my spring flowers. (Primevères, primevères ? Achetez-moi des fleurs de printemps.)

Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui vendait les pigs ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il criait : A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce ? (Un cochon et de la compote de pruneaux, qui m’achète du cochon et de la compote de prunes ?)

Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l’on estimait surtout les rowley powlies. Les Anglais préparaient les pois en les faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était long : Green Hastings, hastings. 0 ! come here’s your large rowley powlies, no more than six pence a peck ! (Pois verts nouveaux, pois verts ! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le peck !)

Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les servantes entendaient : Hare skins, or rabbit skins ! (Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre !) elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles des rongeurs qu’elles avaient soigneusement mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de lièvre huit pence.

Les marchandes de homards vivants disaient d’une voix de tête : Buy a lobster, a large live lobster. (Achetez-moi un homard, un gros, homard vivant.) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s’en faisait une grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d’huile, de vinaigre, de sel et de poivre.

Voici un cri particulièrement mélodieux : Ground ivy, ground ivy, come buy my ground ivy ; come buy my water cresses. (Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m’acheter du lierre terrestre, venez m’acheter du cresson.)

La marchande d’allumettes chantonnait : Matches, maids ! my pickedpointed matches ! (Allumettes, servantes ! mes allumettes bien pointues !)

Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu’il annonçait ainsi : Buy a mouse trap, or a trap for you rats. (Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre vos rats.)

En automne, on vendait des noisettes : Jaw-work, jaw-work, a whole pot for a half-penny, hazelnuts ! (Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes !)

Les crabes s’annonçaient brièvement : Crab ! Crab ! Will you crab ? (Crabe ! crabe ! Voulez-vous des crabes ?)

Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de bouteilles, les demandait humblement : Any fluit glass or broken bottles for a poor man today ? (Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme aujourd’hui ?)

C’étaient encore les fèves vantées allègrement : Windsor beans : a groat a peck, broad Windsors. (Fèves de Windsor, un groat le peck, les belles fèves de Windsor.)

D’autres marchands de fruits annonçaient : Nice peaches or nectarines ; rare ripe plums (Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de qualité rare), ou encore : A groat a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat a pound. (Un groat la livre de belles avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre.) Ou bien : Wheh you will for a half-penny, golden rennets. (Choisissez celle que vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées.)

De Chelsea, d’Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs légumes : Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys. (Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan extraordinaires !)

Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en criant : Rabbits, o ! a fine Rabbit. (Lapins ! Oh ! un beau lapin !)

Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands, et faisait le fond d’une sorte de pain d’épice que l’on vendait chaud dans les rues : Hot spice gingerbread, all hot ! (Du pain d’épice chaud, tout chaud !) Le plus renommé était débité par un marchand qui se tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un petit four en fer-blanc.

Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se rendant à l’école : Hot bak’d Pippins, nice and hot ! (Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes !)

Le marchand de volaille criait, d’une voix rauque : Buy a chicken, or a fine fat fowl ! (Achetez, un poulet ou une belle poule grasse !)

Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le cri bien connu : Any brickdust below, maids ? Maids, do you want any brickdust ? (Vous faut-il de la poudre de brique, en bas, les servantes ? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique ?)

Malgré qu’il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands et c’est pour eux que l’on criait : Nice green cucumbers ! 0 ! two for three halfpence ! (De beaux concombres verts ! Oh ! deux pour trois demi-pences !)

Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu’ils préfèrent : Buy my found liver or lights for your cat ! (Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat !)

Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise : Buy a jack-line or a clothesline ! (Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre le linge !)

Les mandarines, que l’on appelait oranges de Chine, étaient un fruit fort apprécié : China oranges ; one a penny, two a penny, nice China ! (Oranges de Chine ; une pour un penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine !)

La marchande d’éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue : Sprats, o ! Sprats, o ! Fresh live sprats ! (Les éperlans, oh ! Les éperlans frais vivants !)

Quand venait l’automne et jusqu’en hiver, les noix ornaient souvent la table. On les mangeait trempées dans un verre de vin ; aussi était-il prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en criant : Walnuts, nice walnuts ; ten a penny, fine cracking walnuts ! (Les noix, les belles noix ; dix pour un penny, les belles noix croquantes !)

Le marchand de lacets les portait au bout d’une perche, en ventant la qualité de sa marchandise multicolore : Long and strong, long and strong ; come buy my garters and laces, long and strong ! (Longs et solides, longs et solides, venez m’acheter des jarretières et des lacets longs et solides !)

Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son gibier : Buy a wild duck, or a wild fowl ! (Achetez un canard sauvage ou une poule-sauvage !)

Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons : New mackerel, nice mackerel ! (Le maquereau nouveau, le beau maquereau !)

Quand l’été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises : courte-queue, cerises de Kent ou bigarreaux : A half-penny a stick, Duke cherries ; round and found, no more than a half-penny a stick ! (Un demi-penny le bâton, les griotes ; rondes et saines, un demi-penny le bâton seulement !)

Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait : Old chairs to mend ; any old chairs to mend ? (Vieilles chaises à réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer ?)

Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton : Oysters, o ! Fine Wainfleet oysters ! (Des huîtres, oh ! de belles huîtres de Wainfleet !)

Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs : Nice strawberries, or hautboys ! (Les belles fraises, les grosses fraises !)

Les oiseaux chanteurs, le linot, l’alouette accompagnaient de leurs trilles leur marchand qui chantait : Buy my singing, singing birds ! (Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs !)

Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l’utilité de sa marchandise m’échappent), qui s’en allait par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du suivant : My old soul, will you buy a bowl, ? Cela rime en anglais, mais non plus en français : Ma vieille âme, voulez-vous m’acheter une boule ?

Le tonnelier criait : Any work for the cooper ? (Avez vous de l’ouvrage pour le tonnelier ?)

Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en criant : Buy a fire-stone, cheeks for you stoves ! (Achetez une pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux.)

Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant : Buy my flounders, live flounders ! (Achetez-moi des flondes, des flondes vives !)

Le cireur se promenait, un petit panier à la main : Black your shœs, Your Honour ! Black, sir ! black, sir ! (Faites noircir vos souliers, Voire Honneur ! Noircir, monsieur ! noircir, monsieur !)

Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les allées malpropres où les beaux ne s’aventuraient pas sans se salir.

À ce propos Casanova remarque :

« Un homme en costume de cour n’oserait aller à pied dans les rues de Londres sans s’exposer à être couvert de boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au nez. »

Ajoutons que l’accent de la plupart des cireurs indiquait une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n’est connu en France que depuis la moitié du XIX° siècle. Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement l’adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle de Mme Cole, dans le roman de Cleland.

La marchande d’anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell jusqu’au Strand en criant : Buy my eels ; a groat a pound live eels ! (Achetez-moi des anguilles ; un groat la livre d’anguilles vives !)

Rien d’étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des poissons chers et estimés : Buy my maids ; and fresh soles ! (Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches !)

De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en était encombré et retentissait de leurs cris : Any milk below, maids ? (Vous faut-il du lait, en bas, les servantes ?)

La marchande de riz au lait s’installait avec son attirail et sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise qu’elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère plus sale encore : Hot rice milk ! (Du riz au lait tout chaud !)

La marchande d’almanachs en vendait de toutes sortes en criant : New almanacks, news ! Some lies, and some true. Buy a new almanack ! (Almanachs nouveaux, nouveaux ! Il y en a qui mentent, d’autres qui disent vrai. Achetez un almanach nouveau !)

L’almanach contenait les renseignements les plus utiles, des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de la lune, la table pour calculer l’intérêt, la liste des rois, l’époque où commencent et finissent les termes, etc.

Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la nourriture des pauvres gens ; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent de viande. À Londres même, les pommes de terre coûtaient bon marché. Potatoes ! o ! Two pound a penny ! fîve pound two pence ! (Les pommes de terre ! oh ! Deux livres pour un penny ! cinq livres pour deux pence !) Mais ce mets était réputé grossier et réservé aux gens du commun.

Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui criaient ; Any kitchenstuff ? (Avez-vous des restes de graisse à vendre ?) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d’aller trouver telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s’occupait de leur fortune, pour peu qu’elles voulussent être aimables avec de vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de servantes devenues des grandes dames pour l’avoir écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l’effet de ses paroles habiles dans l’âme des jeunes filles innocentes et naïves.

Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l’illusion de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit qu’on vendait dans les rues et qu’on allait manger dans une taverne. A hot loaf ! A White-Conduit loaf ! (Un pain tout chaud ! un pain de White-Conduit !) L’abus du thé était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de l’époque. White-Conduit était un de ces jardins publics, nommés tea-gardens, parce qu’on y prenait surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche londonienne au XVIII° siècle furent ceux de Vauxhall et de Ranelagh, qui étaient situés hors des barrières de Londres.

Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c’était surtout, ainsi que le dit une description du temps, « de petite bourgeoisie, d’ouvriers et d’ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, toutes filles d’honneur comme il plaît à Dieu. »

On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps ? On allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les plus fréquentés était le Dog’ and Duck, situé dans Saint-George’s fields, à portée des trois ponts. On allait aussi à White-Conduit Hill, à Bagnigge Wels, au Belvédère, à Bermondsey Spas, au Cromwell, au New Tumbridge, à la Florida, au Rumbolo, à Hihgbury barn.

Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.

Voici la description du Ranelagh, d’après un ouvrage du temps : Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie de l’Angleterreouvrage fait à Londres par M. D. S. D. L.

« Ranelagh est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres ; c’est un des endroits d’amusements publics les plus à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu’on y trouve les soirées du printemps et partie de l’été. Afin que Ranelagh continue d’être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on ne l’ouvre qu’au commencement d’avril et il finit en juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.

« On paie à la porte une demi-crown (un petit écu). En traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins ; mais, dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l’abri de l’inclémence des saisons.

« Ranelagh-House appartenait au comte de Ranelagh. À sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l’intention d’en faire une place d’amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente rotonde ou amphithéâtre. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et sous l’inspection de M. Jones ; elle fut commencée et finie en 1740.

« Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon de Rome. L’architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l’intérieur de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres ; ils sont de l’ordre dorique et le premier étage est rustique. Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie au-dessus, dont l’escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont les croisées. »

À l’époque où parut Fanny Hill, l’orchestre était élevé au centre de la rotonde.

Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le café gratis. Les loges avaient chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui contenait la même quantité de loges qu’en bas, ayant chacune son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que les jardins. Reprenons la description de Londres et ses environs :

« La partie de derrière est entourée d’une allée sablée, éclairée avec des lampes, et l’extrémité de cette espèce de terrasse est plantée d’arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable vues au travers des arbres.

« Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au sud de Ranelagh-House et qui conduit au fond du jardin : c’est une allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d’ormes et d’ifs et éclairée par vingt lampes.

« Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du dieu Pan, et la statue d’un de ses faunes est sur le dôme ; il est peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.

« À la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. À droite sont deux allées : la plus près de l’eau a douze lampes ; et l’autre, qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches triomphales et offrent un charmant coup d’œil le soir.

« Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde ; il n’en coûte qu’un schelling. »

Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce qu’était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là :

« Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai que c’était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique, je m’y rendis dans le dessein de m’y amuser jusqu’à minuit et d’y chercher quelque beauté qui me plût.

« La rotonde du Ranelagh me plut ; je m’y fis servir du thé, j’y dansai quelques minutes ; mais point de connaissances ; quoique j’y visse plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n’osais en attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer ; il était près de minuit ; j’allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que je n’avais point payé ; mais il n’y était plus et j’étais fort embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant sa voiture, s’apercevant de mon embarras, me dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j’accepte avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s’appuyant sur mon bras, elle monte, m’invite à me placer à côté d’elle et ordonne qu’on arrête devant chez moi.

« Dès que je fus dans la voiture, je m’évertuai en expressions de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que j’éprouvais de ne l’avoir point vue à. la dernière assemblée de Soho-Square.

« — Je n’étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath aujourd’hui.

« Je me loue du bonheur que j’avais de l’avoir rencontrée, je couvre ses mains de baisers, j’ose lui en donner un sur la joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de l’amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la réciprocité, je m’enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la plus évidente de l’ardeur qu’elle m’avait inspirée.

« Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l’avais trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour lui. faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais passer à Londres ; mais elle me dit : « Nous nous reverrons encore et soyez discret. » Je le lui jurai et ne la pressai pas. L’instant d’après la voiture s’arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de cette bonne fortune.

« Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu’enfin je la retrouvai dans une maison où lady Harington m’avait dit d’aller me présenter à la maîtresse de sa part. C’était une lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n’était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus introduit au salon pour l’attendre. Je fus agréablement surpris en y. apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, occupée à lire, une gazette. Il me vint dans l’esprit de la prier de me présenter. Je m’avance vers elle et à la question que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d’un air poli qu’elle ne pouvait pas, n’ayant pas l’honneur de me connaître.

« — Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas ?

« — Je vous remets fort bien, mais une folie n’est pas un titre de connaissance.

« Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m’adressa plus la parole jusqu’à l’arrivée de lady Germen.

« Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l’à-propos me permettait de lui adresser la parole. C’était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres d’une belle réputation. »

On trouve aussi dans Londres et ses environs une description détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.

« Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu’à la fin d’août ; l’admission est d’un schelling.

« En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d’ormes qui forment une arche, à l’extrémité de laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription :

Spectator Fastidiosus Sibi Molestus

« En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les armes des princes de Wales. Tout cet édifice est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en plaistic, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de Paris, mais qui n’est connue que de l’architecte. Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour la partie vocale qu’instrumentale, sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et finit à onze.

« Sur une grande pièce de bois est un paysage qu’on appelle The Day-Scène. On l’ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte en transparent, dont l’effet est très brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie court en foule, au son d’une cloche qui sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la recouvre au bout de dix minutes.

« Dans la partie du bosquet, en face de l’orchestre, sont placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l’ordre composite, qui fut construit pour le dernier prince de Wales, dans lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est supporté par des pilastres de l’ordre dorique. Dans le plafond sont trois petits dômes, avec des ornements dorés d’où descendent trois lustres.

« Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par M. Hay-man, tirés des pièces historiques de Shakespeare. Ils sont admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l’expression.

« Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la tempête dans la tragédie de Lear.

« Le second est le moment de la tragédie d’Hamlet, où le roi, la reine de Danemark, au milieu de leur cour, donnent audience.

« Le troisième est la scène d’Henri V, qui précède la fameuse bataille d’Azincourt : elle se passe devant la tente du roi ; son armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d’un trompette, vient lui demander s’il veut composer pour sa rançon.

« Le dernier est la scène de la TempêteMiranda aperçoit, pour la première fois, Ferdinand : elle est à lire sous un arbre ; le livre lui tombe des mains ; Ferdinand est à ses genoux et exprime l’agréable surprise qu’il éprouve. Prospero, dans sa robe magique, affecte de la colère…

« … L’espace entre le pavillon et l’orchestre est le rendez-vous général de la compagnie qui s’y rassemble pour entendre le chant. Lorsqu’une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2, 000 lampes qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face de l’orchestre, elles forment trois arches triomphales ; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.

« Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre…

« … La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée de carreaux de Flandres, afin d’éviter l’humidité que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d’allées sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de peintures, d’après les dessins de MM. Hayman et Hogarth. Chaque pavillon a une table et peut tenir huit personnes…

« … Les peintures des pavillons sont :

« 1° Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de ces lieux ;

« 2° Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le bois ;

« 3° La nouvelle rivière d’Islington avec une famille qui se promène ; une vache qu’on trait et des cornes fixées sur la tête du mari ;

« 4° Une partie de quadrille et un service de thé ;

« 5° Un concert ;

« 6° Des enfants faisant des châteaux de cartes ;

« 7° Une scène du Médecin malgré lui ;

« 8° Un paysage ;

« 9° Une contredanse de villageois autour d’un mai ;

« 1o° Enfilez mon aiguille ;

« 11° Un vol de cerf-volant ;

« 12° Le moment du roman de Paméla, où elle annonce à la femme de charge le désir qu’elle a de retourner chez ses parents ;

« 13° Une scène du Diable à payer entre Jobson Nell et le sorcier ;

« 14° Des enfants jouant à la cachette ;

« 15° Une chasse ;

« 16° Paméla sautant par la fenêtre pour s’échapper de chez lady Davers ;

« 17° La scène des Merry Wives de WindsorSir John Falstaff est mis dans la corbeille au linge sale ;

« 18° Un combat naval entre les Espagnols et les Maures ;

« Les peintures finissent ici ; mais les pavillons continuent et conduisent à une colonnade de 5oo pieds de longueur, dans la forme d’un demi-cercle…

« Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d’autres pavillons qui mènent dans la grande allée.

« Dans le dernier de ces pavillons est peinte Suzanne aux yeux pochés, lorsqu’elle vient dire adieu à son doux William, qui est à bord de la flotte qui va partir…

« En retournant au bosquet, les pavillons derrière l’orchestre ont les peintures suivantes :

« 1° Difficile à plaire ;

« 2° Des glisseurs sur la glace ;

« 3 Des joueurs de musette et de hautbois ;

« 4° Un feu de joie à Charing-Cross et autres réjouissances. Le coche de Salisbury versé ;

« 5 Le jeu de Colin-Maillard ;

« 6° Le jeu des lèvres de grenouilles ;

« 7° Une hôtesse de Wapping, avec des matelots qui débarquent ;

« 8° Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui enfonce des épingles dans le menton. »

La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées, les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle « prairie défendue par un haha pour empêcher qu’on n’y entre ».

À la fin on donne :

« le prix des denrées qu’on peut avoir dans ces jardins.

Une bouteille de bourgogne : 7 Schelling 6 Pence Une de champagne : 10 Schelling 6 Pence De Frontignac : 7 Schelling De Claret[6] : 7 Schelling De vieux hock : 6 Schelling De madère : 5 Schelling Du Rhin : 3 Schelling De Sheres[7] : 3 Schelling 6 Pence De Montagne : 3 Schelling De Port[8] : 2 Schelling 6 Pence De Lisbonne : 2 Schelling 6 Pence Une bouteille de cidre : 1 Schelling Une d’arrack : 8 Schelling Deux livres de glace : 1 Schelling La petite bière : 0 Schelling 6 Pence Un poulet : 3 Schelling Un plat de jambon : 1 Schelling Un de bœuf : 1 Schelling Un de bœuf roulé : 1 Schelling Un pigeon préservé dans le beurre : 1 Schelling Une laitue : 0 Schelling 6 Pence Une petite mesure d’huile : 0 Schelling 5 Pence Un citron : 0 Schelling 3 Pence Une tranche de pain : 0 Schelling 1 Pence Un petit pain de beurre : 0 Schelling 2 Pence Un biscuit : 0 Schelling 1 Pence Une tranche de fromage : 0 Schelling 2 Pence Une tarte : 1 Schelling 0 Pence Une custard[9] : 0 Schelling 4 Pence Un gâteau de fromage : 0 Schelling 4 Pence Un plat d’anchois : 1 Schelling Un d’olives : 1 Schelling Un concombre : 0 Schelling 6 Pence Une gelée : : 0 Schelling 6 Pence Les bougies : 1 Schelling 4 Pence »

L’entrée au Vauxhall coûtait un schelling.

Casanova observe :

« Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l’entrée du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s’y procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et solitaires, allées garnies de mille lampions, et l’on y trouvait pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres ; depuis le plus haut jusqu’au plus bas étage. »

Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c’est pour se libérer que, sur la proposition d’un libraire, il écrivit les Memoirs of a woman of pleasure, autrement Fanny Hill, œuvre remarquable ; libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées.

On ne sait pas bien si la première édition des Memoirs parut en 1 747, 1748, 1749 ou 1750. On pense que l’éditeur en fut le libraire Griffiths, qui publiait The Monthly Review. Cela paraît probable, car dès 1760 Griffith publia, sous le titre de Memoirs of Fanny Hill, une édition publique, mais très adoucie de l’ouvrage de Cleland, et le Monthly Review fit l’éloge d’un ouvrage dont la publication clandestine et le texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent.10, 000 guinées.

Poursuivi pour l’avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse, et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de ne plus écrire d’ouvrages libres. Cleland observa cette condition et toucha sa pension jusqu’à la fin de sa vie. Il vécut dans l’étude, à l’écart de la société qui ne lui pardonnait pas d’avoir écrit les Memoirs. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu’il charmait par son érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de livres rares et précieux.

Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.

Cleland écrivit, outre les Memoirs of a woman of pleasure. plusieurs romans qui ne manquent pas d’intérêt :

The Memoirs of a Coxcomb (1767, in-18)ou Mémoires d’un fat ; Surprises of Love ou Surprises d’amour (Londres, 1765, in-12) ; The Man of Honour ou l’Homme d’honneur (Londres, 3 vol. in-12).

Il composa des pièces : Titus Vespasian, 1755 (in-8°), drame ; Timbo Chiqui or the american Savage, 1758 (in-8°), drame en 3 actes.

On lui doit quelques essais de philologie celtomaniaque sans grande valeur : The way to thing by words, and to words. by thing, et en 1768, Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the analytic method, to retrieve the antient Celtic, ouvrage auquel il donna l’année suivante un supplément sous le titre d’Additionnal articles to the Specimen, etc.

Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le Public Advertiser, où il signa tantôt Modestus et tantôt A. Briton.

Gay, dans la Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l’amour, etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l’Essai sur l’homme, de Pope), intitulé Essay on woman ou Essai sur la femme, et qui est de John Wilkes : « D’après une note insérée dans un catalogue d’autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l’auteur de The woman of pleasure. »

Dans le Bulletin du Bouquiniste (mars 1861), M. Charles Nodier releva vivement cette assertion :

« Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France, et il est probable même qu’elle a dû être signalée depuis longtemps en Angleterre.

« Wilkes est bien le véritable auteur de l’Essai sur la femme ; il n’est permis à aucun égard de le révoquer en doute… »

Le seul ouvrage qui garde de l’oubli le nom de John Cleland, c’est le roman de Fanny Hill, la sœur anglaise de Manon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.

G. A. [10]



Notes[modifier]

  1. Le domestique nègre de Casanova.
  2. Les Sérails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant les scènes qui y sont journellement représentées, les portraits et la description des Courtisanes les plus célèbres et les caractères de ceux qui les fréquentent. Traduit de l’anglais. Paris, 1801. Ce livre, publié chez Barba, relate l’état de la galanterie londonienne bien avant la date où il fut publié à Paris, et traite des maisons de débauche de Londres, à peu près à partir de l’époque où parut le roman de John Cleland.
  3. Miss Nelly Eliott avait adopté le nom de Mme Hamilton.
  4. « N’ayant point employé dans le cours de cet ouvrage aucune expression obscène, je me flatte que le lecteur suppléera à la traduction de ce premier mot. » (Note du traducteur.)
  5. « Le lecteur s’apercevra que nous avons pris cette échelle du haut en bas et de bas en haut, ayant envisagé l’Arétin dans chaque particularité. »
  6. Vin de Bordeaux.
  7. Vin de Xérès que les Anglais nomment Sherry.
  8. Vin de Porto
  9. Pot de crème.
  10. Guillaume Apollinaire.