Mémoires de John Tanner/12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (1p. 153-166).


CHAPITRE XII.


Récolte de sucre d’érable. — Neiges et gelée printanières. — Préparatifs guerriers. — Campagne manquée. — Rencontre à l’étang des Castors. — Hospitalité. — Village imaginaire. — La prairie. — Le médecin ventriloque.


Nous restâmes en cet endroit jusqu’au printemps, et au commencement de la saison du sucre, nous nous rendîmes à Ke-new-kau-neshe-way-boant. Nous priâmes les Indiens qui y résidaient de nous donner quelques arbres pour notre récolte, et ils nous assignèrent une place où il ne croissait qu’un petit nombre d’érables d’une faible végétation. Net-no-kwa, mécontente, refusa de rester. Après deux jours de marche, nous trouvâmes ce que nous cherchions ; les castors abondaient dans les alentours. Comme nous terminions la récolte du sucre, Wa-me-gon-a-biew vint à nous dans une extrême détresse, avec son beau-père et toute sa nombreuse famille. Nous étions en état de leur donner quelque chose ; mais la vieille Net-no-kwa, en leur remettant dix de mes plus belles peaux de castors (56), ne put s’empêcher de dire : « Ces castors et beaucoup d’autres ont été tués par mon jeune fils, qui a bien moins de force et d’expérience que vous et Wa-me-gon-a-biew. » Elle paraissait faire ce présent à contre-cœur, et le vieillard semblait un peu mortifié.

Quelques jours après, ils nous quittèrent pour aller rejoindre les traiteurs, et Waw-be-be-nais-sa vint se réunir à nous au moment où nous allions partir pour le comptoir de Mouse-River. Les feuilles étaient poussées, et nous prenions des esturgeons dans la rivière, lorsque la neige couvrit le sol plus qu’à hauteur de mon genou ; la gelée fut si forte, que les arbres se fendaient comme au milieu de l’hiver. La rivière gela, et beaucoup d’arbres moururent.

Au comptoir de Mouse-River, les Assinneboins, les Crees et les Ojibbeways se rassemblaient de nouveau pour aller porter secours aux Mandans contre les A-gutch-a-ninne-wugs, peuplade dont j’ai déjà parlé. Il me prit envie de les accompagner, et je dis à la vieille femme : « Je veux aller avec mes oncles qui vont rejoindre les Mandans. » Elle tenta de me dissuader, et ne pouvant y parvenir, elle me prit mon fusil et mes mocassins. Cette opposition ne fît qu’animer mon ardeur, et je suivis les Indiens nu-pieds et sans armes, espérant que quelqu’un d’entre eux viendrait à mon aide ; mais j’avais mal compté, car ils me repoussaient sans vouloir écouter mes supplications.

Irrité et mécontent, je vis bien qu’il ne me restait qu’à retourner et à rester avec les femmes et les enfans. Je ne redemandai pas mon fusil à la vieille femme, et prenant mes trappes, je quittai notre cabane, où je ne revins qu’avec assez de peaux de castors pour pouvoir obtenir en échange un second fusil ; mais mon ardeur belliqueuse s’était apaisée. La plupart des femmes que les guerriers avaient laissées commencèrent à manquer de vivres, et ce ne fut pas sans de grands efforts de ma part et de celle du petit nombre de très jeunes hommes et de vieillards restés avec nous que la famine fut évitée.

Les guerriers revinrent enfin après n’avoir fait que peu de chose ou même rien ; nous nous séparâmes alors, et notre famille se dirigea vers Elk-River (la rivière de l’Élan), accompagnée d’un parent de Net-no-kwa, nommé Wau-zhé-gaw-maish-kum (celui qui marche le long du rivage) : cet homme avait deux femmes, dont l’une se nommait Me-sau-bis (duvet d’oison) ; il menait aussi avec lui un autre chasseur distingué, nommé Kau-wa-be-nit-to (celui qui les effraie tous). De Mouse-River nous nous dirigeâmes presque droit au nord, et comme nous avions six chevaux, notre course fut très rapide ; il nous fallut cependant bien des jours pour atteindre la source de la rivière de l’Élan. Là Wau-zhé-gaw-maish-kum nous quitta pour une expédition guerrière du côté du Missouri ; mais Kau-wa-be-nit-to resta et nous donna toujours la meilleure part de sa chasse ; il m’indiqua aussi un étang et une digue de castors à quelque distance.

Je m’y rendis un soir, et je découvris bientôt un sentier frayé par les castors en traînant du bois dans l’étang ; je me mis tout près en embuscade, supposant que bientôt je verrais passer du gibier ; à peine m’étais-je placé, que j’entendis, à peu de distance, un bruit semblable à celui que fait une femme en apprêtant des peaux : j’en fus un peu alarmé, car, comme nous ne connaissions pas d’Indiens dans ce quartier, il était à craindre que quelque tribu ennemie ne fût campée dans les environs ; mais, déterminé à ne pas rejoindre ma famille sans avoir éclairci mes doutes, je tins mon fusil tout prêt à faire feu, et m’avançai avec précaution dans le sentier. Mes yeux se portaient fort loin, tout droit devant moi ; à peine m’étais-je un peu avancé, que tournant mes regards de côté, je vis dans les buissons, près de moi, tout au plus à un pas du sentier, un Indien nu, couvert de peintures, couché à plat ventre, et, comme moi, tenant son fusil en joue. Au même instant, et sans savoir ce que je faisais, je sautai de l’autre côté du sentier, et j’allais tirer, lorsqu’un grand éclat de rire m’arrêta ; toutes mes appréhensions se dissipèrent, et l’Indien, se levant, m’adressa la parole dans la langue des Ojibbeways.

Il avait cru, comme moi, qu’il n’y avait pas, dans les environs, d’autres Indiens que sa famille ; et venant de sa hutte, élevée très près de l’étang des Castors, il avait été fort surpris d’entendre la marche d’un homme à travers les buissons. Il m’avait vu le premier, et s’était caché, ne sachant s’il venait un ami ou un ennemi ; après quelques instans d’entretien, il vint avec moi à notre cabane, et Net-no-kwa reconnut en lui un parent. Cet homme et sa famille passèrent une dizaine de jours avec nous, puis allèrent camper à quelque distance.

Je me voyais, pour la seconde fois, menacé de rester un hiver entier seul avec une famille à faire vivre ; mais, aux premiers froids, sept chasseurs naudoways, dont l’un était neveu de Net-no-kwa, arrivèrent de Mo-ne-ong (Montréal), et se décidèrent à demeurer avec nous. A la chute des feuilles et au commencement de l’hiver, nous tuâmes beaucoup de castors. Je surpassai à la chasse cinq des Naudoways, et, quoiqu’ils eussent chacun dix piéges et moi six seulement, je pris toujours plus de castors qu’aucun d’eux ; les deux autres pouvaient me battre à presque tous les exercices.

Dans le cours de l’hiver, nous reçûmes dans notre camp deux nouveaux Naudoways, qui chassaient pour la compagnie appelée, par les Indiens Ojibbeways, Way-met-e-goosh-she-wug (les Chippeways français). Peu de temps après leur arrivée, le gibier devint plus rare, et la faim commençant à se faire sentir, nous convînmes, tous ensemble, d’aller à la chasse des bisons. Le soir, tous les chasseurs étaient rentrés, sauf deux Naudoways, un grand jeune homme et un très petit vieillard. Le lendemain, le jeune Indien revint avec une peau de bison fraîchement préparée et une belle paire de mocassins neufs : il nous raconta qu’il avait trouvé sur son chemin sept huttes de Crees, dont il avait eu beaucoup de peine à se faire entendre ; mais qu’ensuite reçu dans une de ces huttes, nourri et traité avec bonté, il y avait passé toute la nuit. Le matin, il pliait la peau de bison sur laquelle il avait dormi, et se disposait à la laisser, mais on lui dit qu’on la lui avait donnée ; et une des femmes, remarquant que ses mocassins n’étaient pas très bons, lui en présenta de neufs.

Cette hospitalité est très commune chez les Indiens qui n’ont eu que peu de rapports avec les blancs, et c’est la première vertu que les vieillards enseignent aux enfans dans les conversations du soir ; mais les Naudoways avaient été peu accoutumés à un pareil traitement dans les contrées d’où ils venaient.

Peu d’instans plus tard, le vieillard revint aussi : il nous dit avoir rencontré cinquante cabanes d’Assinneboins, dont il avait reçu un bon accueil ; que ces Indiens avaient d’abondantes provisions et des mœurs hospitalières. Quoiqu’il ne rapportât aucune preuve de ses assertions, il nous persuada que nous ne pouvions mieux faire que d’aller rejoindre ces Assinneboins. Le lendemain matin, comme nous nous disposions à le suivre, il nous dit : « Je ne suis pas encore prêt, il faut d’abord que je raccommode mes mocassins. » Un des jeunes chasseurs, pour éviter un retard inutile, lui donna une paire de mocassins neufs. Il dit alors qu’il voulait couper un morceau de sa couverture (57) pour se faire des mitaines ; un de nos compagnons avait des morceaux tout coupés, et vint à son aide ; le vieillard nous exposa ensuite divers autres motifs de retard, qui eurent pour résultat de faire subvenir, par l’un et par l’autre, à ses divers besoins. Mais, enfin, nous commençâmes à mettre en doute sa véracité ; quelques uns de nous, suivant sa trace, reconnurent que, n’étant point allé bien loin, il n’avait ni rencontré aucun Indien, ni rien mangé depuis sa sortie.

Les cinquante cabanes d’Assinneboins n’existant que dans l’imagination du vieillard, nous allâmes à la recherche des Crees que le jeune Naudoway avait rencontrés. Le hasard nous fit trouver, sur notre chemin, une autre bande de la même tribu ; c’étaient des étrangers pour nous, mais, demandant leur chef, nous allâmes nous asseoir à son foyer ; les femmes mirent aussitôt la chaudière sur le feu, et tirèrent d’un sac une substance inconnue de nous tous, qui excita vivement notre curiosité. Notre repas servi, nous reconnûmes que c’étaient de petits poissons, à peine longs d’un pouce, et tous d’égale grosseur. Au moment où on les avait jetés dans la chaudière, ils formaient, ensemble, une masse compacte entièrement glacée ; ces petits poissons, que nous nous habituâmes ensuite à prendre et à manger, se trouvent dans des creux qui restent ouverts sur les étangs peu profonds, et s’y amassent en telle abondance, qu’on peut les prendre par centaines à pleines mains.

Quand notre repas fut terminé, l’Indienne, qui paraissait la principale femme du chef, examina nos mocassins, et nous en donna, à chacun, une paire de neufs. Ces Indiens étaient en voyage et nous quittèrent bientôt ; nous nous décidâmes alors à former un sunjegwun ou dépôt de tous les objets qui pourraient nous embarrasser pendant une longue marche, et d’aller dans les plaines à la chasse des bisons. Nous suivîmes donc le sentier des Crees que nous rejoignîmes dans la prairie.

C’était vers le milieu de l’hiver ; bientôt après, le jeune Naudoway, qui nous avait guidés, tomba malade ; ses amis prièrent un vieux médecin de la bande des Crees, nommé Muk-kwah (l’ours), de travailler à sa guérison. « Donnez-moi, dit le vieillard, dix peaux de castors, et j’emploierai mon art à le guérir. » Nous avions laissé nos pelleteries en dépôt, et, depuis notre arrivée, nous n’avions tué que neuf castors, mais le médecin accepta, pour tenir lieu de la dixième peau, une pièce de drap égale, au moins, en valeur, et prépara sa hutte pour recevoir le malade, que l’on assit, sur une natte, auprès du feu. Le vieux Muk-kwah, vrentriloque d’un talent fort ordinaire, et médecin de peu de réputation, imita divers sons, le moins mal qu’il le put, et voulut faire accroire aux assistans que ces sons partaient de la poitrine du malade. Il nous dit enfin qu’il reconnaissait le bruit d’un mauvais feu dans le sein du Naudoway, et posant une main sur son cœur, l’autre et la bouche sur son dos, il souffla et frotta quelque temps jusqu’à ce qu’une petite boule vînt à tomber à terre comme par accident : il continua encore à souffler et à frotter, tantôt jetant la petite boule, tantôt la roulant entre ses mains, et enfin il la mit au feu, où elle brûla avec un léger pétillement semblable à celui de la poudre humide.

Je n’en fus pas du tout surpris, car je l’avais vu répandre un peu de poudre- sur la partie du plancher où la boule était tombée. S’apercevant sans doute que ce qu’il avait fait ne satisfaisait point les Naudoways, il prétendit qu’il y avait un serpent dans le sein du malade, et qu’il ne pourrait l’en faire sortir que le lendemain. Dans cette seconde séance, après de pareilles précautions et d’égales momeries, il montra un petit serpent qu’il assurait avoir tiré du corps du malade. Pendant quelque temps, il tint une main sur la partie du corps d’où il prétendait avoir extrait le serpent, attendant, disait-il, que l’ouverture se refermât. Il refusa de détruire le serpent, et le serra soigneusement, de peur, assurait-il, qu’il n’entrât dans quelque autre Indien. Cette supercherie, mal soutenue, ne produisit, sur le malade, aucun effet sensible, et prêta beaucoup à rire aux Naudoways : ils apprirent bientôt à imiter ses différens sons, et en firent un sujet de plaisanterie et de sarcasme. Quelques uns des hommes, les plus respectables et les plus sensés parmi les Crees, nous avertirent ne plus désormais avoir recours à Muk-kwah, qui était, chez eux, considéré comme fou.



(56) Selon John Hunter, la peau de castor est l’unité monétaire des naturels de l’Amérique du nord. (p. 154)


(57) Les couvertures fabriquées par les Européens, et qui sont aujourd’hui le principal vêtement des Indiens, ont le plus grand rapport de forme avec les manteaux de fourrures dont ils couvraient jadis leur nudité. M. de Chateaubriand définit ce vêtement un morceau de flanelle jeté sur leurs épaules.

(Voyage en Amérique, p. 63, édit. de 1832.)

« La peau de buffle dont ils s’enveloppaient et qui leur servait de lit a été remplacée par des couvertures de laine ou de drap qu’ils portent dans toutes les saisons. Presque toutes les nations avec lesquelles les blancs commercent sont vêtues de même. »

( Perrin du Lac, Voyage chez les Nations sauvages du Missouri ; 1802. ) (p. 161)