Mémoires de John Tanner/17

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Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (1p. 227-240).



CHAPITRE XVII.


Voyage de Clarke et de Lewis aux montagnes rocheuses. — Passion du jeu chez les Indiens. — Jeu du mocassin. — Jeu du beg-ga-sah. — Pari à la cible. — Mis-kwa-bun-o-kwa, l’aurore. — Nouvelle proposition de mariage. — Pressentiment d’une vieille Indienne. — La flûte des Indiens. — Mariage et dot.


En allant au comptoir de Mouse-River, j’appris que quelques blancs des États-Unis étaient venus y acheter divers objets pour un parti de leur nation, qui séjournait alors au village des Mandans. Je regrettai d’avoir perdu cette occasion de voir des compatriotes ; mais comme on m’avait donné à entendre qu’ils allaient former dans ce village un établissement permanent, je m’en consolai par l’espoir de quelque occasion prochaine d’aller les visiter. J’ai su, depuis, que ces blancs étaient de la suite du gouverneur Clarke et du capitaine Lewis, alors en marche pour les montagnes rocheuses et l’Océan Pacifique.

La chute des feuilles était déjà fort avancée, lorsque nous nous rendîmes à Ke-nu-kau-ne-she-way-boant, où le gibier abondait ; nous résolûmes d’y passer l’hiver. Là, pour la première fois, je me livrai tout à fait, avec Wa-me-gon-a-biew et d’autres Indiens, à la passion du jeu (74), vice presque aussi funeste à ces peuplades que l’ivrognerie. Nous jouions surtout au mocassin. Le nombre des joueurs est illimité ; mais ordinairement ils sont peu nombreux. Quatre mocassins sont nécessaires ; dans l’un d’eux, un objet convenu, tel qu’un petit bâton ou un petit morceau de drap, est caché par l’un des deux partis de parieurs. Les mocassins sont placés sur une même ligne ; et l’un des adversaires doit en toucher deux du doigt ou d’une baguette. Si le premier qu’il touche renferme l’objet caché, il perd huit points ; si le gage n’est pas dans le second, il perd deux points. S’il n’est point dans le premier, mais bien dans le second, il gagne huit points. Les Crees jouent ce jeu différemment ; ils mettent tour à tour la main dans chaque mocassin, et ne gagnent que si l’objet caché se trouve dans le dernier ; s’il est dans le premier, ils perdent aussi huit points. Ces points ont une valeur de convention ; quelquefois une peau de castor ou une couverture vaut dix points ; un cheval ou un bœuf, cent. Avec les étrangers, ils aiment à jouer gros jeu. Alors un cheval peut ne valoir que dix points.

Mai» c’est le jeu du bug-ga-sauk ou beg-gasah (75) qu’ils jouent avec le plus de passion, et qui entraîne les plus funestes conséquences. Les beg-ga-sah-nuks sont de petites pièces de bois, d’os, ou quelquefois de métal provenant d’une vieille chaudière. Un côté est peint en noir ; ils aiment que l’autre soit brillant. Leur nombre varie, mais on n’en prend jamais moins de neuf. On les met tous ensemble dans un grand vase de bois, ou dans une auge destinée à cet usage. Les joueurs, divisés en deux partis, quelquefois de vingt ou de trente chacun, s’asseient des deux côtés ou circulairement. Le jeu consiste à frapper le bord du vase de manière à faire sauter en l’air tous les beg-ga-sah-nuks, et du mode dont ils retombent dans l’auge dépend le gain ou la perte. Si le coup a été heureux jusqu’à un taux déterminé, le joueur recommence et recommence encore, comme au billard, jusqu’à ce qu’il manque ; alors vient le tour de son voisin. Les deux partis s’animent bientôt, et des rixes résultent souvent de ce que l’un veut arracher le vase à l’autre avant que ce dernier soit bien convaincu d’avoir perdu.

Les vieillards et les gens sensés sont fort opposés à ce jeu ; Net-no-kwa ne m’avait point laissé m’y livrer avant cet hiver. Dans les premiers temps, notre parti eut quelque succès ; mais la chance tourna, et nous finîmes par perdre tout ce que nous possédions. Voyant qu’il ne nous restait absolument plus rien, les gagnans allèrent camper à quelque distance et, selon l’usage, firent grand bruit de leur victoire. Quand je l’appris, je réunis tous les hommes de notre parti, et pour tenter de regagner ce que nous avions perdu et de mettre un terme à d’insolentes vanteries, je leur proposai d’aller faire un pari avec nos adversaires. Nous empruntâmes, en conséquence, quelques objets à nos amis, et nous allâmes visiter les détenteurs de nos dépouilles. Voyant que nous n’avions pas les mains vides, ils consentirent à jouer avec nous ; cette fois le beg-ga-sah nous réussit, et nous regagnâmes assez dans la soirée pour pouvoir offrir, le lendemain matin, un très bel enjeu pour une partie de cible. Nous pariâmes tout ce que nous avions. Ils étaient loin de vouloir nous engager, mais ne pouvaient décemment nous refuser. Nous plaçâmes un but à une distance de cent verges ; je tirai le premier, et ma balle toucha tout près du centre ; aucun de nos adversaires n’en approcha ; j’eus tout le succès de ce jeu, et nous regagnâmes ainsi la plus grande partie de ce que nous avions perdu pendant l’hiver entier.

Le printemps était déjà avancé et nous faisions nos préparatifs de départ, lorsqu’un vieillard, nommé O-zhusk-koo-kon (le foie du rat musqué), l’un des chefs des Métais, vint dans ma cabane avec une jeune femme, sa petite-fille, et les parens de cette vierge. Elle était belle, et n’avait pas plus de quinze ans ; mais Net-no-kwa n’en conçut point une opinion favorable. Elle me dit : « Mon fils, ces gens-là ne cesseront pas de vous tourmenter, si vous restez ici ; et comme la jeune fille ne vous convient en aucune manière pour en faire votre femme, je vous conseille de prendre votre fusil et de vous en aller. Faites un camp de chasse, et ne revenez qu’après leur avoir laissé le temps de bien se convaincre que vous ne voulez pas de leur proposition. » Je suivis ce conseil, et 0-zhusk-koo-kon parut perdre l’espoir de me faire prendre pour femme sa petite-fille.

Peu de temps après mon retour, assis un soir devant ma cabane, je vis une jeune fille de bonne mine se promener en fumant. Elle me regardait de temps en temps ; enfin elle vint à moi et me proposa de fumer avec elle ; je lui répondis que je ne fumais jamais. « Vous ne me refusez, reprit-elle, que parce que vous ne voulez pas toucher à ma pipe. » Je pris la pipe et fumai un peu, ce qui ne m’était réellement jamais arrivé. Elle resta quelque temps à causer avec moi, et je commençai à la trouver de mon goût. Depuis cette rencontre, nous eûmes de fréquentes entrevues, et peu à peu je conçus de l’attachement pour elle.

Je rapporte ces détails, parce que cette manière de lier connaissance s’éloigne des usages des Indiens ; chez eux, le plus souvent, un jeune homme, épousant une fille de sa propre tribu, n’a, jusqu’alors, entretenu avec elle aucune relation intime ; ils se sont vus dans le village, peut-être l’a-t-il regardée en passant, mais il est probable que jamais ils ne se sont parlé. Le mariage est décidé par les vieux parens, et, quand leur intention est signifiée au jeune couple, il est bien rare que quelque objection s’élève ; tous deux savent que, si cette union déplaît soit à l’un et à l’autre, soit à l’un ou à l’autre, en tout temps il sera facile de la rompre.

Mes conversations avec Mis-kwa-bun-o-kwa (l’aurore), tel était le nom de la femme qui m’avait offert sa pipe, firent bientôt du bruit dans le village. Un jour, le vieux O-zhusk-koo-koon entra dans ma cabane, tenant encore par la main une de ses nombreuses petites-filles ; il avait conclu de la rumeur publique qu’à l’exemple des jeunes hommes de mon âge, j’avais envie de prendre femme. « Voici, dit-il à Net-no-kwa, la plus belle et la meilleure de toute ma postérité, je viens l’offrir à votre fils. » A ces mots, il partit, la laissant dans la cabane.

Cette jeune fille avait toujours été traitée par Net-no-kwa avec une bonté toute particulière, et passait, dans notre bande, pour l’une des femmes les plus désirables. Net-no-kwa parut un peu embarrassée et saisit enfin une occasion de me dire : « Mon fils, la femme que vous offre O-zhusk-koo-kon est belle et bonne ; mais vous ne devez pas la prendre, parce qu’elle porte dans son sein un mal qui la conduira au tombeau avant un an : il vous faut une femme forte et de bonne santé ; faisons donc à cette jeune fille un beau présent pour la traiter comme elle le mérite, et renvoyons-la auprès de son père. » La jeune fille repartit, chargée de riches cadeaux, et, moins d’un an après, la prédiction de la vieille femme était accomplie.

Nous devenions, Mis-kwa-bun-o-kwa et moi, de jour en jour plus attachés l’un à l’autre ; il est probable que Net-no-kwa ne désapprouvait point ma conduite ; je ne lui en parlais pas, mais elle ne pouvait l’ignorer, et je découvris bientôt qu’elle en était instruite. J’avais, pour la première fois, passé une grande partie de la nuit auprès de ma maîtresse ; m’étant glissé fort tard dans notre cabane, je m’étais endormi. Le lendemain, au point du jour, un petit coup sec sur mes pieds nus me réveilla.

« Debout, dit la vieille femme qui se tenait près de moi, une baguette à la main, debout, jeune homme, qui allez prendre femme, mettez-vous donc à poursuivre le gibier ; vous monterez plus haut dans l’estime de la femme de votre choix, si elle vous voit rapporter, de bonne heure, le produit d’une chasse heureuse, que si elle vous rencontre faisant le beau dans le village, quand les chasseurs sont tous partis. » Je n’avais rien à répondre, et je sortis armé de mon fusil. De retour à midi, avec toute la charge de moose gras que je pouvais porter, je la jetai aux pieds de Net-no-kwa en lui disant d’un ton rude : « Voici, vieille femme, ce que vous m’avez demandé ce matin. » Elle fut très satisfaite et me donna des éloges ; j’en conclus qu’elle n’avait point de mécontentement de ma liaison avec Mis-kwa-bun-o-kwa, et j’éprouvai beaucoup de joie de penser que ma conduite obtenait son approbation. Il y a beaucoup d’Indiens qui repoussent et négligent leurs vieux parens ; mais, quoique Net-no-kwa fût devenue décrépite et infirme, j’avais alors, et j’ai toujours conservé pour elle, le respect le plus absolu.

Je redoublai de diligence à la chasse ; presque toujours je rentrais de bonne heure, ou au moins avant la nuit, chargé de venaison ; j’apportais à ma toilette toute l’élégance possible, et je me promenais dans le village en jouant quelquefois de la flûte indienne ou pe-be-gwun. Pendant quelque temps, Mis-kwa-bun-o-kwa prétendit ne pas vouloir me prendre pour mari mais mon ardeur paraissant tendre à se ralentir, elle renonça tout à fait à cette affectation ; de mon côté, je vis mon désir d’amener une femme dans ma cabane décroître rapidement de jour en jour ; je fis quelques efforts pour rompre toutes nos relations et ne plus la visiter ; quand elle vit mon indifférence devenir de plus en plus évidente, elle essaya, tantôt par les reproches, tantôt par les larmes et les prières, d’émouvoir mon cœur, mais je ne dis point à la vieille femme de l’amener dans ma hutte, et de jour en jour j’éprouvais moins de penchant à la reconnaître publiquement pour ma femme.

Vers ce temps, j’eus à me rendre au comptoir de la rivière Rouge, et je partis avec un Indien de demi-sang qui appartenait à cet établissement ; il avait un cheval fort léger, et la distance que nous devions parcourir a été depuis reconnue, par les planteurs anglais, de soixante-dix milles. Nous montions tour à tour à cheval, et celui qui devait aller à pied courait tenant le cheval par la queue. Toute la distance fut franchie en un seul jour. En revenant j’étais seul et sans monture ; je voulus faire la course dans le même espace de temps, mais l’obscurité et l’excès de la fatigue me forcèrent de m’arrêter à dix milles de ma cabane.

Quand j’y arrivai le lendemain, je vis Mis-kwa-bun-o-kwa assise à ma place. Comme je m’arrêtais sur la porte, hésitant à entrer, elle baissa la tête ; mais Net-no-kwa, d’un ton rude qui ne lui était pas familier à mon égard, me dit : « Allez-vous tourner le dos à notre cabane et déshonorer cette jeune femme qui, sous tous les rapports, vaut mieux que vous ? Tout ce qui s’est passé a été de votre choix et non du sien ou du mien. Vous avez jusqu’à ce jour couru après elle dans le village, allez-vous la repousser comme si elle s’était jetée sur votre chemin ?... » Les reproches de Net-no-kwa ne me paraissaient pas tout à fait injustes ; l’inclination parlait aussi. J’entrai et je m’assis auprès de Mis-kwa-bun-o-kwa ; nous devînmes de la sorte mari et femme.

Pendant mon voyage à la rivière Rouge, la vieille Net-no-kwa, sans s’inquiéter de mon consentement, avait fait son marché avec les parens de la jeune femme et l’avait amenée dans notre cabane, pensant bien qu’il ne serait pas difficile de me faire approuver sa conduite. Dans la plupart des mariages entre jeunes Indiens, les parties les plus intéressées ont moins à faire que dans cette circonstance. La valeur des présens que les parens d’une jeune femme ont droit d’attendre (76), en échange de sa personne, diminue en proportion du nombre de maris qu’elle a déjà eus.



(74) « Aleam (quod mirere) sobrii inter seria exercent, tanta lucrandi, perdendive temeritate, ut cum omnia defecerunt, extremo ac novissimo jactu de libertate et de corpore contendant. » (Tacite, De moribus Germanorum.) (p. 228)

(75) « Le jeu de noyaux est un jeu de hasard, ils sont noirs d’un côté et blancs de l’autre ; on n’y joue qu’avec huit seulement. On les met dans un plat qu’on pose à terre, après avoir fait sauter les noyaux en l’air. Le côté noir est le bon ; le nombre impair gagne, et les huit blancs ou noirs gagnent double, ce qui n’arrive pas souvent.» (La Hontan, Mém. de l’Amérique, t. 2, p. m.)

Lafitau, t. 2, p. 340, explique, avec les développemens les plus complets, le jeu des noyaux, marqués des deux côtés, l’un noir, l’autre blanc.

Charlevoix, t. 5, p. 384 et suiv., et t. 6, p. 26 et suiv., donne de longs et curieux détails sur les jeux de hasard auxquels les sauvages américains se livrent avec une véritable passion. (p. 229)


(76) « Dotem non uxor marito, sed uxori maritus offert. » (Tacite, De Moribus Germanorum.) (p. 240)