Mémoires de Louise Michel/Chapitre XI

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 119-133).

XI


Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes.

J’aurais voulu que l’animal se vengeât, que le chien mordît celui qui l’assommait de coups, que le cheval saignant sous le fouet renversât son bourreau ; mais toujours la bête muette subit son sort avec la résignation des races domptées. — Quelle pitié que la bête !

Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme.

Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent.

Des cruautés que l’on voit dans les campagnes commettre sur les animaux, de l’aspect horrible de leur condition, date avec ma pitié pour eux la compréhension des crimes de la force.

C’est ainsi que ceux qui tiennent les peuples agissent envers eux ! Cette réflexion ne pouvait manquer de me venir. Pardonnez-moi, mes chers amis des provinces, si je m’appesantis sur les souffrances endurées chez vous par les animaux.

Dans le rude labeur qui vous courbe sur la terre marâtre, vous souffrez tant vous-mêmes que le dédain arrive pour toutes les souffrances.

Cela finira-t-il jamais ?

Les paysans ont la triste coutume de donner de petits animaux pour jouets à leurs enfants. On voit sur le seuil des portes, au printemps, au milieu des foins ou des blés coupés en été, de pauvres petits oiseaux ouvrant le bec à des mioches de deux ou trois ans qui y fourrent innocemment de la terre ; ils suspendent l’oiselet par une patte pour le faire voler, regardent s’agiter ses petites ailes sans plumes.

D’autres fois ce sont de jeunes chiens, de jeunes chats que l’enfant traîne comme des voitures, sur les cailloux ou dans les ruisseaux. Quand la bête mord le père l’écrase sous son sabot.

Tout cela se fait sans y songer ; le labeur écrase les parents, le sort les tient comme l’enfant tient la bête. Les êtres, d’un bout à l’autre du globe (des globes peut-être !), gémissent dans l’engrenage : partout le fort étrangle le faible. Étant enfant, je fis bien des sauvetages d’animaux ; ils étaient nombreux à la maison, peu importait d’ajouter à la ménagerie. Les nids d’alouette ou de linotte me vinrent d’abord par échanges, puis les enfants comprirent que j’élevais ces petites bêtes ; cela les amusa eux-mêmes, et on me les donnait de bonne volonté. Les enfants sont bien moins cruels qu’on ne pense ; on ne se donne pas la peine de leur faire comprendre, voilà tout.

N’ai-je pas moi-même jeté aux vilaines gens des crapauds (qui devenaient ce qu’ils pouvaient), Cette pensée me fit changer de manière d’agir envers les vilaines gens.

C’étaient des poèmes relatant tout ce qu’on leur reprochait, en vers plus ou moins sauvages, que je leur envoyais. Ces vilaines gens-là étaient bien inoffensifs, à comparer avec ceux que je vis depuis.

Mon rôle de don Quichotte valut à mon grand-père bien des lettres où on promettait de venir me corriger vertement, puisqu’il ne le faisait pas lui-même ; mais jamais on n’y vint.

Il me souviens de quelques-uns de ces poèmes vengeurs. Le dernier, la Grugéide, se terminait par les imprécations d’un châtelain du pays contre l’auteur (parodie des imprécations de Camille) : « Poème, unique objet de mon ressentiment. » Il y avait un dessin où le châtelain était représenté déchirant les feuillets, et un autre où les spectres de douze têtards apparaissaient à l’abbé Croque-Arête.

Cela commençait comme l’Énéide.

Grugeïdos — liber primus — argumentum.

Le sujet en était la clef d’un parc retirée à un vieillard qui en mourut de chagrin, parce qu’un jeune ami (l’abbé Croque-Arête) s’était niaisement amusé avec des têtards. Comme la haine de la force, la remarque que le mérite est rarement reconnu date de mes plus jeunes années. (J’en ai vu mille exemples dans le cours de ma vie, le premier est donc le seul qui m’ait causé de l’étonnement.) J’avais toujours vu dans les livres à l’usage de la jeunesse, et même dans les autres, l’illusion contraire. Il s’agit d’un vieux maître d’école, homme simple, dont nous avons peut-être été les seuls, mes parente et moi à remarquer l’étonnante capacité pour les mathématiques, c’était l’instituteur de Vroncourt.

Très enfant alors, je m’étais seulement aperçue qu’expliqué par lui on comprenait de suite tout calcul.

Comme j’écrivais depuis longtemps mes vers en caractères à mon usage, imités de ceux des livres, on reconnut qu’il était temps de m’apprendre à écrire comme tout le monde. C’est cette année-là que M. Laumont le grand, médecin de Bourmont me demandait gravement (comme il parlait toujours) pourquoi je ne faisais pas d’ouvrages en prose. J’entrepris une histoire, intitulée les Méchancetés d’Hélène. Cela commençait ainsi : « Hélène était très méchante et très opiniâtre. » C’était le recueil de mes propres malices où j’avais ajouté pour la moralité une punition exemplaire.

Hélène qui avait volé chez un vieux médecin une petite encyclopédie (un volume relié en peau où il y avait les noms de tout ce qu’on peut apprendre) était condamnée à passer un mois sans autre livre qu’une grosse grammaire qu’elle n’aurait pas volée, bien sûr, pour se la procurer.

— Ah ! petit monstre, dit M. Laumont, je m’en doutais bien que c’était vous qui aviez pris mon livre ! Gardez-le, petit mauvais sujet !

On découvrit dans l’Histoire d’Hélène bien d’autres choses ! Chacun n’est-il pas, dès l’enfance, capable en bien et en mal de tout ce qui se trouve dans ses cordes ?

Ce qui me toucha le plus, c’est que je n’avais plus besoin de cacher le livre pour rêver sur les nomenclatures mystérieuses que je m’imaginais contenir le savoir humain, comme si ce qui va toujours en avant pouvait être renfermé dans quoi que ce soit. L’Histoire d’Hélène fut mon dernier ouvrage en caractères d’imprimerie. Personne, à la maison, n’écrivant bien et aussi pour me laisser moins de temps à occuper comme il me plaisait, j’allai chaque jour à l’école du village.

L’instituteur se nommait Michel sans être mon parent. — Combien j’en ai rencontré de Michel !

J’eus bientôt trouvé moyen, tout en m’appliquant, de faire des méchancetés.

Lorsque monsieur le maître, comme nous disions, du haut de son grand fauteuil de bois, la chaire, avait bien recommandé d’écrire exactement les dictées, j’avais soin d’ajouter à ce qui devait être écrit tout ce qui n’était pas destiné à l’être. Cela faisait quelque chose de ce genre :

« Les Romains étaient les maîtres du monde (Louise, ne tenez pas votre plume comme un bâton ; — point virgule), — mais la Gaule résista longtemps (Virginie, tenez-vous droite) à leur domination. (Les enfants du haut de Queurot, vous venez bien tard ; — un point. Ferdinand, mouchez-vous. — Les enfants du moulin, chauffez-vous les pieds). — César en écrivit l’histoire, etc. »

J’ajoutais même des choses que monsieur le maître ne disait pas, ne perdant pas une minute, griffonnant avec zèle.

J’aurais été aussi peu sensible à la colère de monsieur le maître qu’aux reproches ordinaires, s’il ne m’eût dit froidement : Si l’inspecteur voyait ça, vous me feriez casser !

Une grande tristesse tomba toute froide sur moi ; je ne trouvai rien à répondre, même quand il me défendit de lui apporter désormais des feuilles de roses pour son tabac.

Sèches en hiver, fraîches en été, c’était moi qui les lui apportais toujours : il aimait à en mettre dans la tabatière d’écorce de cerisier, fermée de ce petit couvercle qu’on tire par une lanière de cuir.

Le lendemain, ma dictée était irréprochable ; mais pendant plus de huit jours, sous l’œil sévère de monsieur le maître, je tournai dans la poche de mon tablier le papier blanc plein de roses sèches que j’avais préparées sans espérance.

Enfin voyant que j’avais le cœur gros, il me les demanda, et une fois rentrée en grâce, si je fis d’autres malices, ce n’était plus celles que l’inspecteur pouvait reprocher à monsieur le maître.

Gagnant si peu qu’il faisait toutes sortes de petits travaux pendant les longs étés où les enfants ne vont pas en classe dans nos villages, le vieux maître était toujours gai ; je ne l’entendis jamais dire une parole amère.

L’école de Vroncourt est une maison obscure, n’ayant que deux pièces : la plus grande donnant sur la rue est la classe ; l’autre où il ne fait jamais clair donne sur le coteau plein d’herbe ; la fenêtre se trouve comme un soupirail de cave au ras du sol : c’est le logement de l’instituteur. Il y avait à cette fenêtre, comme à celle de la classe, de toutes petites vitres et des rideaux de cotonnade rouge.

Devant la fenêtre de la classe travaillait tout l’hiver, à des ouvrages de couture, la femme du maître d’école (la maîtresse) ; son profil, un peu sévère sous sa grande coiffe blanche, me semblait très beau. Près d’elle, les jours de catéchisme, venait s’asseoir ma tante Victoire, pour vérifier si je l’avais bien appris.

Les tables étaient rangées de trois côtés, celui de la porte d’entrée seul était libre devant les tables. Il y avait deux ou trois bancs pour les petits qui n’écrivaient pas (et quelques grands, ayant ce qu’on appelait de très belles mains, qui écrivaient sur leurs genoux) ; il n’y avait plus à s’inquiéter de la façon dont ils peignaient et ils en étaient très fiers.

Quant à moi, malgré les cinq genres d’écriture qui me furent enseignés à l’école de Vroncourt, et la belle anglaise des cours normaux de Chaumont, je redevins comme nous étions tous à la maison, roulant, échevelant les mots, laissant l’écriture changer d’allure suivant la pensée ; c’est ce qui rend la mienne assez difficile à imiter.

On y réussit pourtant. Ma pauvre mère reçut, il y a deux ans, une lettre assez bien contrefaite (la signature était un chef-d’œuvre), pour lui faire croire qu’étant très malade je la demandais à Saint-Lazare : — ceci était un crime. On en ajouta un second, en envoyant (très bien imité à ce qu’il paraît) un recours en grâce ayant pour but d’aller près de ma mère. Le faussaire ignorait que, précisément à ce moment-là, j’y étais depuis quelques jours.

Revenons au temps passé.

J’avais remarqué que monsieur le maître, rien que par la façon dont il posait un problème, provoquait la réponse. — Il vous mettait ce qui s’appelle le nez dessus.

L’opération faite au tableau noir sous le souffle du vieux calculateur, qui du bout de sa longue baguette de coudrier indiquait la place des chiffres, avait quelque chose de la vision : l’œil gardait l’ample dessin des nombres et il me semblait que ces questions-là, énoncées par lui, avaient un rythme.

J’avais raconté cela à mon grand-père, si bien qu’un soir je l’entendis causer avec monsieur le maître de tant de choses, si loin de mes pauvres petits problèmes, que je les aurais bien écoutés ainsi pendant toute l’éternité. Ce jour-là je découvris que monsieur le maître avait tout simplement le génie des nombres et qu’il était, en outre, un grand astronome et un barde. Je reconnus aussi que l’algèbre est plus facile que l’arithmétique.

— Pourquoi, dit mon grand-père, n’avez-vous pas écrit sur les mathématiques ?

Le vieux maître d’école eut un rire triste et narquois. Ils ajoutèrent certaines appréciations que je ne compris que bien plus tard, mais le rire m’avait frappé et je riais aussi quand je voyais dans les livres le mérite reconnu et la vertu récompensée.

J’ai retrouvé bien des fois la simplicité du vieux maître d’école chez des gens de mérite. J’ai pensé à lui un jour que le commandant de la Virginie racontait son voyage au pôle Nord. Le vieux loup, électrisé par la tempête de la journée, par la haute mer du Cap, par les effluves qui courent dans les navires, revivait ce voyage et le faisait revivre.

— Pourquoi n’avez-vous pas écrit cela ?

— Je ne suis pas littérateur, et puis les savants se sont occupés de toutes ces choses.

Bien des savants le sont-ils autant et ont-ils vu par eux-mêmes ?

Tant que les études n’auront pas une méthode encyclopédique, de manière à élargir l’horizon au lieu de le restreindre, il se joindra, à tous les obstacles de la pauvreté qui entravèrent le vieux maître d’école, les obstacles du préjugé qui fait craindre ce qui ne fait pas partie du coin exploré, comme il arrivait au commandant de la Virginie.

Est-ce que tout ne tient pas à tout ? N’est-ce pas entraver le développement humain et le développement de sens nouveaux que de ne pas procéder par des vues générales ?

C’est seulement quand le vaste ensemble est dressé que chacun fouille son petit coin en harmonie avec le tableau, mais cela n’arrivera qu’avec le reste.

Une impression que j’ai retrouvée encore, c’est la tristesse qui vous prend quand il faut détruire un animal à qui on ne peut faire grâce sans qu’il arrive à d’autres quelque accident. On tient dans ses mains l’être qui veut vivre.

Avez-vous vu une vipère coupée au cou ? Les morceaux se tordent, cherchant à se joindre. On souffre une angoisse en voyant cela, mais il le fallait. La vipère aurait mordu quelqu’un.

Une fois, au-dessus de la côte des vignes, on avait entouré une pauvre louve qui hurlait, ses petits dans ses pattes. J’avoue avoir demandé sa grâce, qu’on ne m’accorda pas, bien entendu.

Mais quelle que soit la pitié qui torde le cœur, il faut que l’être nuisible disparaisse, et la grâce que je demandais enfant, pour la louve, je ne la demanderais pas pour certains hommes pires que des loups contre la race humaine.

Quant à ceux qui à eux seuls, comme les tzars, représentent l’esclavage et la mort d’une nation, je n’aurais ni plus d’hésitation ni plus d’émoi, qu’en ôtant du chemin un piège dangereux.

Tu peux frapper cet homme avec tranquillité.

Tel serait toujours, vienne l’occasion, mon sentiment, aujourd’hui comme hier, comme demain.

On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens : pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ?

C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes.

Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. On a beau marcher dessus, la chaleur et l’étincelle s’y réveillent toujours.

Jusque dans la gouttière du laboratoire, la bête est sensible aux caresses ou aux brutalités. Elle a plus souvent les brutalités : quand un côté est fouillé, on la retourne pour fouiller l’autre ; parfois malgré les liens qui l’immobilisent, elle dérange dans sa douleur le tissu délicat des chairs sur lequel on travaille : alors une menace ou un coup lui apprend que l’homme est le roi des animaux ; parfois aussi pendant une démonstration éloquente, le professeur pique le scalpel dans la bête comme dans une pelote : on ne peut pas gesticuler avec cela à la main, n’est-ce pas ? et puisque l’animal est sacrifié, cela ne fait plus rien.

Est-ce que toutes ces démonstrations-là ne sont pas connues depuis longtemps aussi bien que les soixante et quelque opérations qu’on fait à Alfort sur le même cheval ; opérations qui ne servent jamais, mais qui font souffrir la bête qui tremble sur ses pieds saignants aux sabots arrachés.

Ne vaudrait-il pas mieux en finir avec tout ce qui est inutile dans la mise en scène des sciences ? Tout cela sera aussi infécond que le sang des petits enfants égorgés par Gille de Rez et d’autres fous dans l’enfance de la chimie. Une science, au lieu d’or, est sortie des creusets du grand œuvre ; mais elle en est sortie suivant le procédé de la nature des éléments que la chimie décompose et recomposera un jour.

Peut-être l’humanité nouvelle, au lieu des chairs putréfiées auxquelles nous sommes accoutumés, aura des mélanges chimiques contenant plus de fer et de principes nutritifs que n’en contiennent le sang et la viande que nous absorbons.

Eh bien, oui, je rêve, pour après le temps où tous auront du pain, le temps où la science sera le cordon bleu de l’humanité ; sa cuisine ne flattera peut-être pas autant au premier moment le palais de la bête humaine, mais ce ne sera pas trichiné ni pourri, et refera aux générations, exténuées des longues famines ou des longs excès des ancêtres, un sang plus fort et plus pur.

Tout sera alors pour tous, même les diamants, car la chimie saura cristalliser le charbon, comme elle sait du diamant consumé refaire la cendre d’un charbon.

Il est probable qu’à ce moment-là bien d’autres richesses et de plus beaux triomphes que le diamant vulgarisé appartiendront à la science qui se servira de toutes les forces de la nature.