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Mémoires de Louise Michel/Chapitre XIV

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 169-179).
XIV


Le comité de vigilance de Montmartre aura son histoire à part ; nous en sommes peu de survivants ; il fit sous le siège trembler la réaction. On s’envolait chaque soir, du 41 de la chaussée Clignancourt, sur Paris, tantôt démolissant un club de lâcheurs, tantôt soufflant la révolution, car le temps de la duperie était passé. Nous savions ce que pèsent les promesses et la vie des citoyens devant un pouvoir qui se noie.

À Montmartre, il y avait deux comités de vigilance, celui des hommes et celui des femmes.

J’étais toujours à celui des hommes, parce que ceux-là tenaient des révolutionnaires russes. J’ai encore un vieux plan de Paris qui était au mur de la seconde salle ; je l’ai emporté et rapporté à travers l’Océan, en souvenir. Nous avions, avec de l’encre, couvert les armes de l’Empire qui le décoraient, cela eût sali notre repaire.

Jamais je ne vis intelligences si droites, si simples et si hautes ; jamais individualités plus nettes. Je ne sais comment ce groupe faisait son compte, il n’y avait pas de faiblesses ; quelque chose de fort et de bon vous reposait.

Chez les citoyennes même courage ; là aussi des intelligences remarquables ; mais au 41 j’étais allée d’abord avec les citoyens, je continuais d’appartenir aux deux comités dont les tendances étaient les mêmes. Celui des femmes aussi aura son histoire, peut-être seront-elles mêlées, car on ne s’inquiétait guère à quel sexe on appartenait pour faire son devoir. Cette bête de question était finie.

Le soir, je trouvais moyen d’être aux deux clubs, puisque celui des femmes, rue de la Chapelle, à la justice de paix, s’ouvrait le premier. Nous pouvions ainsi assister après à la moitié de la séance du club de la salle Pérot, quelquefois à la séance entière ; tous deux portaient le nom de club de la Révolution distinct des Grands-Carrières.

J’entends encore l’appel et je pourrais dire tous les noms. Aujourd’hui c’est l’appel des fantômes.

Les comités de vigilance de Montmartre ne laissaient personne sans asile, personne sans pain. On y dînait avec un hareng pour quatre ou cinq, mais on n’épargnait pas pour ceux qui en avaient besoin les ressources de la mairie, ni les moyens révolutionnaires des réquisitions. Le XVIIIe arrondissement était la terreur des accapareurs et autres de cette espèce. Quand on disait : Montmartre va descendre ! les réactionnaires se fourraient dans leurs trous, lâchant comme des bêtes poursuivies les caches où les vivres pourrissaient, tandis que Paris crevait de faim.

On riait de bon cœur, quand un de nous avait amené quelque mouchard qu’il croyait un bon citoyen.

On a fauché le comité de vigilance comme tous les groupes révolutionnaires : Les rares qui restent, Hippolyte F…, Bar…, Av…, Viv…. Louis M… savent comme on y était fier et comment on portait le drapeau de la Révolution.

Peu importait à ceux-là d’être moulus obscurément dans la lutte ou bien au grand soleil.

Qu’importe de quelle manière passe la meule, pourvu que se fasse le pain !


On se demande quelquefois comment tant de choses ont pu contenir dans la vie pendant les quinze ans qui viennent de s’écouler. On écrirait tant qu’on voudrait ; le cadre d’abord, afin qu’on puisse fermer le livre où on voudra.

Ce n’est pas ici ce qu’on appelle un ouvrage à sensation, c’est un rapide regard sur la vie et la pensée d’une femme de la Révolution. Cela ne fait guère sensation quand on nous broie ; seulement c’est là que cesse pour nous toute entrave à être d’utiles projectiles dans la lutte révolutionnaire. Personne ne souffrant plus de ce qui nous arrive, rien ne nous arrête, j’en suis là ! Cela vaut mieux pour la cause.

Qu’importe, maintenant, dans le cœur arraché saignant de la poitrine, que des bec de plume y fouillent comme des becs de corbeau, personne n’est plus là pour souffrir des calomnies ; ma mère est morte !

Si elle avait vécu quelques années, quelques mois encore, j’aurais passé tout ce temps-là près d’elle ; aujourd’hui, qu’importe prisons, mensonges et tout le reste ? Que ferait la mort ? Ce serait une délivrance ; ne suis-je pas déjà morte ?

Si je sors d’ici ce sera pour rentrer dans la fournaise où l’on sent le souffle de l’inconnu qui vous fouette au visage.

Que parle-t-on de courage ? Est-ce que je n’ai pas hâte d’aller retrouver ma compagne Marie et ma mère ! Ma pauvre mère, qui vivrait si seulement j’avais été l’an dernier à Saint-Lazare. Elle m’aurait sentie près d’elle, mon arrivée, à son agonie, lui a redonné un mois d’existence.

Venir à Saint-Lazare ? Je ne l’ai demandé qu’à ses derniers instants, promettant en échange d’aller en Calédonie, au milieu des tribus, fonder cette école que j’avais promise aux Canaques.

On ne l’a pas voulu, ce n’est pas ma faute ; je suis allée près de ma mère mourante : les gouvernants ont été, comme il arrive toujours, moins mauvais que leurs lois ; ils m’ont laissée quelques jours près d’elle.

Toujours l’homme est obligé de briser la loi dont il s’enveloppe comme d’un filet et qu’il étend sur les autres.

Nul homme ne serait un monstre ou une victime sans le pouvoir que les uns donnent aux autres pour la perte de tous.

Si ce livre est mon testament, qu’il en tombe à chaque feuillet des malédictions sur le vieil ordre de choses.

Il y a longtemps que je serais morte si je ne pensais pas que nous aurons bientôt à donner le coup de chien ; celui où flotteront ensemble les bannières rouges et noires.

Encore une chose que les gouvernants ont fait de bien, c’est de ne pas avoir écouté ceux qui, ne suivant que leur sensibilité, demandaient qu’on me mît en liberté, ma mère encore chaude !

Ma pauvre mère, morte parce que je n’étais pas là ! La liberté, comme si on m’eût payé son cadavre ! On ne l’a pas fait et on a bien fait.

Est-ce que quelque chose peut m’émouvoir, depuis qu’elle ne souffre plus ?

Je n’attends ni douleur ni joie, je suis bonne pour le combat.

Retournons rapidement en arrière, puisque chaque chose sera reprise : le 22 Janvier, le 18 Mars, le combat, la défaite, les comités d’hommes et de femmes, la déportation, le retour ; les prisons avant et après le retour.


Le 18 mars, sur la butte Montmartre, baignée de cette première lueur du jour qui fait voir comme à travers le voile de l’eau, montait une fourmilière d’hommes et de femmes ; la butte venait d’être surprise ; en y montant on croyait mourir.

Voici pourquoi la butte était l’objectif de la réaction.

Les canons payés par les gardes nationaux étaient laissés dans un terrain vague au milieu de la zone abandonnée aux Prussiens.

Paris ne le voulut pas, on les reprit au parc Wagram.

L’élan donné par un bataillon du 6e arrondissement fut général ; l’idée était dans l’air, chaque bataillon alla reprendre ses canons ; ils passaient sur les boulevards à bras d’hommes, de femmes et d’enfants, drapeau en tête.

Des marins proposaient déjà de reprendre les forts à l’abordage comme des navires ; cette idée respirée dans l’air nous grisait.

Il n’arriva aucun accident quoique les pièces fussent chargées.

Montmartre, comme Belleville et Batignolles, avait ses canons ; ceux qu’on avait mis place des Vosges furent transportés au faubourg Antoine.

Les clubs étaient fermés depuis le 22 janvier, les journaux suspendus ; si on n’eût senti le peuple en éveil il est probable que le 18 Mars, au lieu d’être le triomphe du peuple, eût été celui d’un roi quelconque.

Le fils Badingue n’était pas encore mort ; Montmartre désarmé, c’était l’entrée du souverain, Bonaparte ou d’Orléans, qu’eussent protégé l’armée trompée ou complice et les Prussiens établis dans les forts.

Elle ne voulut point, cette fois, être complice, l’armée, que, trois mois plus tard, on prenait pour écraser Paris.

L’armée leva la crosse en l’air au lieu d’arracher les canons français aux gardes nationaux et surtout aux femmes qui les couvraient de leurs corps ; les soldats comprenaient, cette fois, que le peuple défendait la République en défendant les armes dont les royalistes et impériaux, d’accord avec les Prussiens, eussent tourné la gueule vers Paris.

Oui, le 18 Mars devait appartenir à l’étranger, allié des rois ou au peuple ; il appartint au peuple.

Lorsque la victoire se décida ainsi pour nous, je regardai autour de moi et j’aperçus ma pauvre mère qui m’avait suivie pensant que j’allais mourir.

Clément Thomas et Lecomte, au moment où Clément Thomas commandait de tirer sur le peuple, furent arrêtés.

Tous deux étaient, par leurs actes mêmes, condamnés depuis longtemps, cela datait de loin, de Juin 48 pour Clément Thomas. Il l’avait rappelé sous le siège en insultant la garde nationale.

Lecomte avait comme lui un arriéré à payer : ses soldats se souvenaient.

La vengeance sortit du passé, sans ordre : c’est l’heure qui sonne.

Elle sonnera encore pour bien d’autres, sans que la Révolution qui passe s’attarde sur le chemin à le faire ou à l’empêcher.

On compte ceux qui meurent ainsi aux représailles populaires, mais d’un côté seulement ; de l’autre on se compte pas, on ne le pourrait pas.

C’est le chaume sous les faucilles, l’herbe fauchée au soleil d’été.

Plusieurs des nôtres aussi périrent ; Turpin, tombé près de moi, à l’attaque du n° 6 de la rue des Rosiers, pendant la nuit, mourut quelques jours après à Lariboisière.

Il m’avait dit de recommander sa femme à Clémenceau ; la volonté du mort fut exécutée fidèlement.

Je n’ai jamais lu la déposition de Clémenceau, dans l’Enquête du 18 Mars ; nous ne lisions pas de journaux.

Les indécisions qu’on lui reproche viennent de son illusion d’attendre encore quelque progrès du parlementarisme mort ; cette illusion est le microbe qu’il a rapporté de l’Assemblée, tout en fuyant l’Assemblée de Bordeaux.

Sa place est dans la rue et les circonstances l’y traîneront, au jour d’indignation ; c’est ce qui lui reste du tempérament révolutionnaire.

La froide indignation de la révolte, un jour de grand crime ; c’est ce qui le fera sortir de là-dedans comme il est sorti de l’Assemblée de Bordeaux.

Allons ! les derniers du Parlement restés honnêtes, ne vaut-il pas mieux suivre le grand Jacobin qui vous montre la route, Delescluze !

Il y a assez longtemps que cela dure et dans les pourritures il ne vient plus rien. Vous aurez beau y semer, on aura beau y verser du sang, c’est fini, bien fini.

À quoi bon changer le nom, pour qu’à l’Élysée et à l’Hôtel de Ville on ne puisse secourir les blessés sans danser sur les cadavres, pendant que le peuple, crevant de faim, regarde monter les fusées dans l’air, comme aux anciens 15 Août.

Le pouvoir ! c’est se servir d’un ciseau de verre pour sculpter le marbre. Allons donc ! dominer c’est être tyran, être dominés c’est être lâches ! Que le peuple se mette donc debout, il y a assez longtemps qu’on fouette le vieux lion pour qu’il casse la muselière.

Et le lendemain ? dit-on.

Eh bien, le lendemain, il est à l’humanité nouvelle, elle s’arrangera dans le monde nouveau : est-ce que nous pouvons comprendre ce lendemain-là ?

Qu’elle passe sur nous comme sur un pont, nous ne sommes bons qu’à cela. Ne discutons pas, aveugles que nous sommes, l’aurore qui se lève.

En révolution, l’époque qui copie est perdue, il faut aller en avant. La Commune, enserrée de toutes parts, n’avait que la mort à l’horizon, elle ne pouvait qu’être brave, elle le fut.

Elle a ouvert la porte toute grande à l’avenir ; il y passera.

Le navire de Paris est en rade, bien en rade de la nouvelle rive, il danse sur ses ancres, les meilleurs de l’équipage ont été jetés aux requins ; mais il abordera.

Et comme il est beau ce navire, avec ses pavillons flottants rouges et noirs sur nos deuils et sur notre espoir ! Voici la revanche de l’humanité entière aux éternels jours de mai.

Sur le sang fleurit la vengeance, comme l’eau fleurit le gazon, disaient les braves.

Les vengeances personnelles disparaîtront comme les gouttes d’eau dans les vagues déchaînées.

On ne compte pas les vicissitudes des grains de sable ; ils roulent avec les autres, ils y sont tous.