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Mémoires de Louise Michel/Chapitre XVI

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 203-214).


XVI


On comptait, en juin 1872, 32,905 décisions rendues par la justice versaillaise ; il y avait déjà 72 condamnations à mort et cela continuait toujours, sans compter 33 condamnés à mort par contumace ; total : 105 condamnés à la peine capitale.

On fusillait encore à Satory, quand nous avons quitté la centrale d’Auberive pour l’embarquement, comme on envoyait encore de nouveaux déportés quand vint l’amnistie.

46 enfants au-dessous de 16 ans furent placés dans des maisons de correction, pour les punir sans doute de ce que leurs pères avaient été fusillés ; de tout petits avaient eu la tête écrasée contre les murs, mais cela c’était pendant la saoulure de la lutte.

Dans les salons de l’Élysée, Foutriquet allait au-devant du duc de Nemours.

Dans le courant de la soirée, arrivaient également le comte et la comtesse de Paris, le duc d’Alençon, les princes et princesses de Saxe-Cobourg-Gotha.

La présence des princes d’Orléans était l’événement de cette réception.

C’était le troisième dîner offert par M. Thiers, l’orléaniste président de la République ; après ce fut Mac-Mahon, le maréchal de l’Empire et plus ça changeait, plus c’était la même chose.

Nous ne pensions pas au voyage avec amertume. Ne valait-il pas mieux ne plus voir, en effet ? Je devais trouver bons les sauvages après ce que j’avais vu ; là-bas, je trouvai meilleur le soleil calédonien que le soleil de France.

Ma mère, encore forte, était chez sa sœur, je la savais bien ; j’attendais donc sans voir sous son calme, comme je l’ai vue depuis, sa peine muette et terrible.

Comme au temps où j’étais pensionnaire à Chaumont, elle m’apportait des gâteries de mère ; ma tante demeurait avec elle, tout près, à Clefmont.

Pauvre mère, combien ses vieilles mains m’annoncèrent de petits envois, à Clermont, encore l’année dernière !

Un an après ma condamnation, mon oncle expiait encore sur les pontons le crime de m’avoir pour nièce. Après mon départ, seulement, on le mit en liberté ; mes deux cousins furent également emprisonnés.

Nous n’apportons guère de bonheur à nos familles et pourtant nous les aimons d’autant plus qu’elles souffrent davantage ; nous sommes d’autant plus heureux des rares instants passés au foyer que nous savons combien ces instants-là seront fugitifs, et regrettés des nôtres.

Je revois Auberive avec les étroites allées blanches serpentant sous les sapins ; les grands dortoirs où, comme autrefois à Vroncourt, le vent souffle en tempête et les files silencieuses de prisonnières, sous la coiffe blanche, pareille à celle des paysannes, le fichu plissé sur le cou avec une épingle.

Quelques-unes des nôtres avaient été condamnées aux travaux forcés, pour varier ; l’une, Chiffon, en mettant son numéro sur son bras, cria : Vive la Commune ! De celles qui furent reconnues trop faibles pour le départ, plusieurs sont mortes : Poirier si courageuse pendant le siège et la Commune ; Marie Boire et bien d’autres que nous n’avons pas trouvées au retour.

Une mourut en Calédonie, Mme Louis, déjà vieille, appelant à son heure dernière ses enfants qu’elle ne devait jamais revoir.

Élisabeth de Ghi, devenue Mme Langlais, mourut sur le navire pendant le voyage de retour Elle eût aimé à revoir Paris ; on était loin encore quand, entre deux coups de canon, on glissa par les sabords son corps au fond de l’eau.

Marie Schmidt, la brave, est morte l’an dernier à l’hospice de la rue de Sèvres ; elle avait été, en 1871, ambulancière et soldat. Le travail est rare au retour et la misère tue vite.

Dormez en paix, les vaillantes, sous les cyclones, sous les flots ou dans la fosse commune ; vous êtes les heureuses !

Des vivantes, je ne dis rien. Pourtant elles luttent rudement le combat de la vie contre les jours sans travail, c’est-à-dire sans pain. La déportation aura, comme le voyage, son histoire à part dans ce livre.

De celles de Cayenne, deux sont mortes : Élisabeth Retif, pauvre et simple fille qui avait bien su relever les blessés sous les balles, mais qui ne comprit jamais que qui que ce soit y pouvait trouver du mal.

Salut aux mortes obscures qui ont souffert pour ceux qui viendront après nous, sans que l’horizon lointain secouât dans leur ombre, en gerbes d’étoiles, les éblouissements de l’aurore !

Quand je parlerai des survivants de la lutte, de l’exil et de la déportation, je dirai le courage de Mme Lemel, pendant le combat et là-bas ; cela ne lui fera pas de tort ; car, où elle travaille, ils sont tout un nid de forçats de la Commune et repris de la justice versaillaise.

Dans les détails qui suivront, je parlerai seulement de ceux à qui on ne dira pas :

— Ah ! vous venez du bagne pour la Commune ! Eh bien, allez, il n’y a plus de travail chez moi pour vous.

Cela s’est vu, cela se voit souvent.

Je revois le voyage sur la Virginie, le navire à pleines voiles et les grands flots. Je revois dans leurs détails les sites de là-bas.

À la presqu’île Ducos, demeurant au bord de la mer, près de la forêt ouest, éternellement on entendait le flot battre les récits ; autour de nous, les sommets crevassés des montagnes d’où, pendant les grandes pluies, des torrents se versent avec bruit ; au couchant, le soleil disparaissant dans les flots.

Dans la vallée, des niaoulis aux troncs blancs se tordent, ayant sur leurs feuilles argentées une phosphorescence.

De l’autre côté de la montagne, c’est Numbo avec ses maisons en terre que les lianes entourent d’arabesques ; de loin, à voir leurs groupes capricieux entre les arbres, on est charmé ; il me semble y être encore. Chacun avait bâti son nid ou creusé son repaire suivant son caractère.

Le père Croiset s’était fait, exemple unique, une cheminée ; on pouvait presque, les jours de 18 Mars, y faire le café sans faire flamber le toit.

G… avait retourné une moitié de la montagne pour y faire des cultures. On aurait dit être chez Robinson ; il y avait dans son trou, sous le rocher, toute une ménagerie au milieu de laquelle trônait son chat.

La maison de Champy, si petite, qu’en s’y asseyant plusieurs, on est comme dans un panier, est sur la côte opposée.

Ce panier-là, c’est le vent qui en fait danser l’anse quand il souffle à décorner les bœufs de l’île Nou et de la forêt nord.

Tout en haut, comme une vigie, est Burlot ; on entend la voix assez sonore de sa poule qui crie comme un âne avertirait quand on entre.

Chacun de nous a son animal familier, les chats dominent ; on les emmène avec soi quand on va dîner chez un camarade.

Tout à coup, comme du temps des Gaulois, un accent formidable traverse les airs, c’est Provins qui cause d’une baie à l’autre avec quelqu’un de nous ; la réponse ne lui parvient pas souvent, il est seul à avoir pareil souffle.

Voilà la forge du père Malézieux, la case où Balzenq fait son essence de niaouli ; on se croirait chez un alchimiste.

Pour tout cela les procédés sont aussi rudimentaires qu’au temps de l’âge de pierre. Il faut faire soi-même ses outils en remplaçant comme on peut les choses qui manquent ou qui ne passent pas. Je vois Bunant, sa hachette à la ceinture, allant au bois, équipé comme sa femme, bandit. Du côté du camp militaire est la prison. Beaucoup de nos amis y ont fait de longs séjours ; sous le gouverneur Aleyron elle était toujours pleine ; comme il n’y avait pas de cellules à part pour les femmes on s’est débarrassé une bonne fois de nous en nous envoyant de Numbo à la baie de l’Ouest, ce qui mit fin à mon cours de jeunes gens ; ce cours avait été commencé par Verdure.

Notre rébellion et les conditions qu’on fut obligé de subir pour nous faire consentir à habiter la baie de l’Ouest appartiennent à la seconde partie de mon ouvrage. On céda parce qu’il y aurait eu plus d’ennuis encore pour M. Ribourg à nous laisser nous entêter ; il n’y avait pas, je le répète, de prison particulière pour y loger une demi-douzaine de femmes.

J’ai parlé du cours de jeunes gens commencé par Verdure.

Verdure fut le premier que je demandai en arrivant à la presqu’île Ducos : il venait de mourir.

Les correspondances n’étaient point encore régulières ; les lettres qu’il attendait depuis si longtemps arrivèrent ensemble, en paquet, après sa mort.

Le maître dort là-bas : que sont devenus maintenant les élèves ?

Muriot s’est tué, les autres s’en vont par la vie où leur titre de déporté ne doit pas leur ouvrir les portes des ateliers.

Plusieurs ont une intelligence remarquable. Le gouvernement d’Aleyron fut une époque de folie furieuse ; on tira sur un déporté rentrant chez lui quelques instants après l’heure fixée ; il y avait aux appels des provocations insensées ; les déportés, comme punition, étaient privés de pain.

Le comique — il y en a toujours — fut de placer autour de Numbo, pendant la nuit, des factionnaires dont les appels, au milieu du silence, faisaient un effet d’opéra.

J’avoue avoir pris grand plaisir à ce spectacle : on aurait dit une représentation de la Tour de Nesle avec un immense agrandissement de scène. De belles voix profondes avaient été par hasard prises pour commencer.

Puis les voix s’enrouèrent et on se blasa sur l’effet.

Toute foule nous paraît petite après les ruches humaines ; tout voyage nous semble court après notre traversée du monde entier et les jours s’entassent sans penser à peine si chaque année on tourne le sablier.

Près de la prison, sur la pente de la montagne, sous une vérandah couverte de lianes, était la poste. Les jours de courrier on montait à l’heure exacte cette côte avec anxiété. Si la lettre avait été mise en retard il fallait attendre au courrier suivant.

On ne pouvait avoir de réponse à une lettre qu’au bout de six à huit mois, le temps de l’aller et du retour c’était, à la fin, régulièrement de six mois seulement.

O mes chères lettres, avec quelle joie je les recevais ! Celle qui m’écrivait les plus longues est morte maintenant que je suis de retour.

M. de Fleurville, l’inspecteur des écoles de Montmartre, s’était chargé de mes affaires, c’est-à-dire d’un certain nombre de dettes. C’est lui qui fit publier, se chargeant des frais, les Contes d’enfants écrits à Auberive et, là-bas, il m’écrivait les découvertes nouvelles, car nous n’avions pas de journaux.

Il me semble revivre ces jours disparus. Je descends la petite côte mes lettres à la main : celle de Marie, toute pleine de fleurs ; celle de M. de Fleurville, où il me gronde une bonne moitié comme au temps de Montmartre ; celle de ma mère où elle m’assure qu’elle est toujours forte.

Elle me le disait encore au commencement de décembre dernier, tout comme à cette époque, défendant qu’on m’avertit.

Pour revenir de la poste à la baie de l’Ouest, on suivait le bord de la mer ; une odeur âcre et puissante emplissait l’air. Cela sent bon, les grands flots !

Sur le chemin, dans la case de L…, on entend sa guitare, fabriquée à Numbo par le père Croiset. Il fait bon sur le rivage, et l’on pense aux plus éprouvés, — ceux de l’île Nou. — Hélas ! c’est là que sont les meilleurs. On est avide de leurs nouvelles, bien difficiles à se procurer à travers mille obstacles.

Voici les burnous blancs des Arabes, passant dans la vallée. Quelquefois il arrivait des choses drôles. C’est ainsi qu’un jour, une simple discussion que j’avais avec un camarade faillit prendre les proportions d’un événement. Nous causions de la révolte canaque, question brûlante à la presqu’île Ducos, et nous parlions si fort, et nous déployions de tels volumes de voix, qu’un surveillant accourut du poste, croyant à une émeute, à une révolte. Il se retira tout interloqué et tout honteux, constatant que nous n’étions que deux !

Après cinq ans de séjour à la presqu’île, je pus aller comme institutrice à Nouméa, où il m’était plus facile d’étudier le pays, où je pouvais voir des Canaques des diverses tribus ; j’en avais à mes cours du dimanche, toute une ruche chez moi.

Peu après mon départ de la presqu’île, quelques-uns de mes amis de l’île Nou y arrivèrent. Ce fut une grande joie pour la déportation. Nous les aimions mieux que tous les autres parce qu’ils souffraient davantage ; cela les maintenait aussi fiers qu’aux jours de Mai.

Là-bas, au bord de la mer, assis sur les rochers, les événements nous revenaient montant comme les flots.

Les jours tombaient sur les jours dans le silence, et tout le passé, pareil à la neige grise des sauterelles, tourbillonnait autour de nous.

Beaucoup sont restés, tombés là-bas, dans le grand sommeil.

Que de spectres ! Il y en a de doux, il y en de terribles.

Là-bas, sous les cyclones, avec ceux qui, en mourant, se souvenaient et regardaient monter la revanche, il y a de gracieux fantômes. Une belle fille de seize ans, Eugénie Piffaut, des enfants, Théophile Place, qui dans le cercueil tient de ses mains si petites les strophes écrites pour sa naissance.

Blanche Arnold, pareille à une douce fleur de liane, dort sous les flots, morte pendant le retour.

Par vous je termine la page, ombres frêles et charmantes de jeunes filles et de petits enfants !