Mémoires de Madame la marquise de La Rochejaquelein, 1889/Avant-propos

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AVANT-PROPOS[1]





Je n’ai point voulu faire un livre et n’ai jamais songé à être un auteur ; aussi j’ai besoin de dire comment j’ai été conduite à imprimer mes Mémoires.

Ce fut pendant les tristes loisirs de mon second exil en Espagne que je commençai à écrire les souvenirs de l’époque, encore récente, où j’avais vu et éprouvé tant de malheurs. Je m’animais en les racontant ; ma plume courait rapidement, puis je restais fatiguée et oppressée sous une douleur que j’avais ainsi ravivée. Je passais quelquefois des semaines entières sans avoir le courage de reprendre cette tâche. Je ne pouvais même me décider à relire ce que j’avais écrit. J’ai été ainsi quatre ou cinq ans à les écrire de ma main.

J’avais conduit mon récit jusqu’au passage de la Loire ; plusieurs années après, je le repris, sur les instances de M. de la Rochejaquelein. Je fis copier le premier jet par des amis, je relus l’ouvrage, le corrigeai, le rectifiai, puis M. Beauvais, concierge actuel du château royal à Bordeaux[2], en fit une seconde copie. Je la fis relire très secrètement à plusieurs Vendéens, ils y ajoutèrent des notes, j’en écrivis aussi plusieurs »

Vers ce moment-là, M, de la Rochejaquelein fit connaissance avec M. de Barante, qui venait d’être nommé sous-préfet de Bressuire. Il succédait à un nommé Du Colombier, devenu préfet ; celui-ci, pour se faire valoir, avait cherché tous les moyens de susciter des troubles et en avait inventé. Il avait fait mettre en prison plus de quatre cents personnes des environs de Bressuire et fait exiler une foule d’autres, au nombre desquelles notre respectable tante, mademoiselle de la Rochejaquelein.

M. de Barante était auditeur au Conseil d’État ; sa nomination à Bressuire était une espèce de disgrâce. Il fit ouvrir les prisons, revenir les exilés, força le préfet Dupin à consentir à ces actes de justice, tant il prit d’influence sur lui par sa supériorité et par son caractère. J’ai raconté, dans le supplément à mes Mémoires, quelle fut son administration, quels bons souvenirs il a laissés dans la Vendée, et comment il nous inspira une amitié et une confiance qui depuis n’ont jamais été altérées par les temps ni par les circonstances.

À cette époque, malgré un despotisme absolu, il y avait assez de grandeur dans les idées générales, pour que les rapports des hommes estimables entre eux ne pussent pas les compromettre. On pouvait rester chacun dans ses opinions et ses devoirs et s’entendre parfaitement sur les sentiments qui unissent les âmes élevées, quoique jetées par le torrent des révolutions sur des rives opposées.

M. de Barante s’était sincèrement intéressé au récit de nos malheurs, au dévouement et au courage des parents et amis que nous pleurions ; il aimait le caractère doux, indépendant et ferme des habitants de notre Bocage. Il témoignait tant de désir de connaître la vérité sur les terribles événements qui avaient fait de ces paysans un peuple de héros et couvert la contrée de ruines, que mon mari lui promit de lui montrer mes Mémoires. Il désirait faire corriger les imperfections de ma rédaction ; M. de Barante me supplia avec tant de bonne grâce de le choisir, que je lui confiai la copie Beauvais ; j’insistai pour que personne ne la vît.

Cependant, M. de la Rochejaquelein attachait plus de prix que moi à ce témoignage précieux pour nos familles, nos compagnons et nos sentiments ; il me pria de ne pas exiger une discrétion absolue et de laisser M. de Barante lire mon récit à quelques-uns de ses amis et des nôtres. Il le porta d’abord à Genève chez son père : madame de Staël et un très petit nombre de personnes assistaient à cette lecture ; puis à Paris ils furent, avec l’autorisation de M. de la Rochejaquelein, montrés au duc de Montmorency et au prince de Laval. Bientôt on commença à en parler ; je l’appris par mon cousin germain, le comte, depuis duc de Lorge. Quoique je l’eusse toujours traité en frère, il ignorait, comme tous nos parents, que j’eusse jamais rien écrit ; aussi me manda-t-il qu’on avait pris mon nom, et il disait à tout le monde que ces Mémoires étaient apocryphes.

Je me plaignis à M. de Barante de ce qu’il étendait, plus que je ne le voulais, la permission de mon mari ; je lui exprimai la crainte que cela n’attirât sur nous des persécutions ; j’étais d’autant plus fâchée de cette espèce de publicité, qu’ayant relu sa rédaction, bien des choses ne me contentaient pas, et d’ailleurs l’ordre qu’il y avait mis me faisait apercevoir de plusieurs fautes à corriger. Il cessa aussitôt ses lectures, mais j’appris peu après qu’il avait été fait des copies. M. de Barante s’en défendit, fit des recherches et découvrit ce qui suit :

Il avait prêté le manuscrit à M. Mathieu de Montmorency pour deux jours, et celui-ci à sa mère pour vingt-quatre heures. Le prince de Talleyrand, qui avait l’habitude d’aller chez elle tous les soirs, la trouva lisant mes Mémoires. Il insista pour qu’elle les lui prêtât, mais elle répondit qu’elle ne pouvait y consentir, ayant pris l’engagement formel de les rendre le lendemain matin. M. de Talleyrand se mit à rire en disant : « Cela doit être effectivement fort curieux, mais vous n’avez pas besoin de tant vous dépêcher. » Il sonna et dit : « Qu’on porte ce manuscrit au ministère ; il y a vingt-quatre cahiers, que vingt-quatre commis les copient cette nuit et me les rendent demain matin, cousus comme ils le sont en ce moment. » — « Voilà, ajouta-t-il en se retournant vers madame de Laval, le moyen de lire un manuscrit tranquillement. » M. de Montmorency, sans se douter de rien, remit à M. de Barante le dépôt que celui-ci lui avait confié. Le prince de Bénévent porta la copie à Bonaparte, qui la garda quinze jours, puis il la prêta à la duchesse de Luynes, à Esclimont. Elle y resta sur le billard, la lisait qui voulait.

M. de Barante fut au désespoir, craignant que, par spéculation, on ne fit imprimer ces Mémoires. Il se rendit chez M. de Pommereul, directeur général de la librairie, pour l’avertir que, comme rédacteur, il s’opposait à toute impression de cet ouvrage volé, et, comme préfet, à la publication d’un livre pouvant réveiller des sentiments royalistes. Bonaparte était alors maître de l’Europe ; on ne pouvait imprimer, contre la défense sévère qui en fut faite aussitôt par la police. M. de Pommereul dit à M. de Barante de lui nommer la personne qui avait volé le manuscrit, assurant qu’il le ferait saisir et le lui rendrait ; mais M. de Barante, craignant la puissance de M. de Talleyrand, qui d’ailleurs le protégeait, n’eut garde de le nommer, et il eut raison.

Au retour du Roi, en 1814, j’étais restée à Bordeaux, à cause de mes jeunes enfants ; les circonstances étaient entièrement différentes, toutefois elles me donnaient encore plus la crainte de voir mon manuscrit imprimé. L’administration n’avait plus le droit, comme auparavant, de s’y opposer ; ma mère, qui était à Paris, s’en inquiétait encore plus que moi. Elle me demanda de faire moi-même au plus tôt cette publication. J’avais revu mes Mémoires avec soin, j’abrégeai ou je retranchai plusieurs passages des premiers chapitres, qui contenaient des détails relatifs au temps de ma première jeunesse et sans aucun rapport à la Vendée, et des trois premiers chapitres je n’en fis qu’un. Je corrigeai les épreuves, elles passèrent aussi sous les yeux de M. de Barante. Depuis lors, le livre a eu cinq autres éditions[3] ; la cinquième et la sixième sont les seules auxquelles j’ai fait quelques changements.

J’ai tant de répugnance pour le titre de femme auteur, que j’avais fait mettre en tête de la première : Écrits par elle-même et rédigés par M. le baron de Barante. J’avais mis cela sans le prévenir, aussi a-t-il fait retrancher son nom des éditions suivantes ; mais, en parlant de ses ouvrages, les journaux et les biographies ont souvent dit qu’il était l’auteur de mes Mémoires. Quelques personnes m’ont engagée à réclamer : je ne l’ai pas voulu, il eût semblé que je cherchais à diminuer la part qu’il a prise dans une rédaction dont il avait bien voulu se charger. M. Alphonse de Beauchamp avait lu, même avant M. de Barante, mon manuscrit ; il a prétendu que le supplément était de M. de Barante. Au contraire, il n’y a pour ainsi dire pris aucune part ; je l’ai écrit à la hâte, à Bordeaux ; il l’a vu, mais il y a fait à peine quelques corrections. La gloire littéraire de mon excellent ami a trop de titres, pour que mes Mémoires puissent y contribuer.

Ce supplément a peu d’intérêt, il manque de détails ; c’est un résumé et non pas un récit[4]. Les événements qui y sont indiqués étaient trop récents pour pouvoir être librement racontés et appréciés, par moi surtout, qui avais tant souffert et senti si cruellement les malheurs que l’anarchie et le despotisme avaient fait subir à ma famille. J’espérais alors qu’après tant d’infortunes, des jours heureux m’étaient réservés.

M. de la Rochejaquelein venait d’être nommé maréchal de camp, commandant de la compagnie des grenadiers à cheval de la maison du Roi. Il y avait appelé comme officiers des émigrés, des Vendéens et de braves officiers de l’armée impériale ; la plupart des grenadiers avaient servi dans la garde, presque tous étaient décorés. Je me plaisais à vivre entourée de cette famille militaire, et j’étais fière de les entendre appeler les Grenadiers de la Rochejaquelein. Mon mari exerçait sur eux une autorité toute paternelle. Leur fidélité, au 20 mars, répondit à sa confiance. J’avais avec moi mes huit enfants, dont l’aîné n’avait pas douze ans. Je les voyais avec joie entrer dans la vie sous la protection de leur nom, que l’on me disait aimé dans toutes les opinions et dans tous les partis.

Je ne me sens pas le courage de raconter la nouvelle série de malheurs qui tarda si peu à commencer pour moi. Les Cent-Jours arrivèrent : je devins veuve une seconde fois sur les champs de bataille de la Vendée, le 4 juin 1815. Depuis ce moment fatal, j’ai vécu dans le deuil. J’ai perdu plusieurs de mes enfants ; ceux qui me restent ont éprouvé aussi des pertes cruelles. Mon second fils est tombé sous les murs de Lisbonne, en combattant pour la légitimité. J’ai fermé les yeux de mon incomparable mère. J’aurai passé ma vie dans les larmes ; je suis aveugle, je n’ai plus de force pour dicter le récit de mes dernières douleurs[5].

Mes Mémoires sont augmentés, outre les deux chapitres rétablis d’après mon premier manuscrit, d’un choix d’anecdotes éparses que j’avais écrites comme souvenirs et qui m’avaient paru peu intéressantes ; quelques personnes en ayant jugé autrement, j’ai consenti à les intercaler dans cette nouvelle édition.

  1. Cet avant-propos a été écrit pour la sixième édition, 1848. Une partie avait été supprimée à l’impression.
  2. L’ancien palais archiépiscopal, construit en 1771-1778 par le prince de Rohan-Guémenée et devenu résidence impériale, puis château royal. C’est depuis 1835 l’hôtel de ville.
  3. Il y a eu jusqu’à ce jour, 1887, treize éditions numérotées et plusieurs autres.
  4. Ce supplément a formé, depuis la sixième édition, les trois derniers chapitres ; nous ne les avons pas reproduits, n’en ayant pu retrouver le manuscrit autographe.
  5. La marquise de La Rochejaquelein est morte à Orléans le 15 février 1857.