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Mémoires de Suzon sœur de D. B., éd. 1778/3

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LA PERLE
DES PLANS
ÉCONOMIQUES,
OU
LA CHIMÈRE.
RAISONNABLE


PREMIÈRE PARTIE


La miſere des Auteurs & les ris du public n’ont pu couper toutes les têtes à l’hydre renaiſſant des Économiſtes. Non, leur mauvais ſuccès & phyſique & moral ne les a pas tous rebutés. En voici un nouveau qui vient peut-être augmenter l’épais athmoſphere d’ennui, qu’a répandu ſur nos climats le tourbillon de ſes confreres, & que n’a pas encore diſſipé le ſouffle du temps. N’importe, il oſe eſpérer de l’indulgence de M. Turgot qu’il daignera jetter un œil favorable ſur un projet intéreſſant, qui, de plus, ſe flatte du mérite de la nouveauté.

En effet, de tous ces politiques profonds qui ſe rongent les doigts, qui ſe frottent le front, qui mettent leur cervelle à l’alambic, pour en exprimer une idée qui leur procure quelque choſe de plus qu’un cure-dent, un verre d’eau & la Gazette ; de toutes ces vieilles Sybilles de caffé, il n’en eſt point qui air ſeulement ſoupçonné le phénix des Plans Économiques. Se ſont-ils jamais imaginé qu’un membre toujours pernicieux au corps de l’État, pût lui devenir très-utile, qu’un membre avide du ſuc de ſes voiſins pût entretenir en eux tout l’embonpoint, toute la fraicheur de la ſanté ; enfin qu’un membre ſouvent gangrené pût rendre les autres plus ſains & plus robuſtes ? Et quel eſt donc ce membre ? Sans doute la malignité croit déjà que ma plume indiſcrette a l’audace d’attaquer les vénérables ſoixante de l’Académie de Plutus, qui, pour la plupart, nourriſſent généreuſement les triſtes quarante de l’Académie d’Apollon ; point du tout. À la vérité, la différence n’eſt pas grande. Le membre de l’État dont je parle, naît, croît & s’aggrandit comme nos Publicains : en un mot, je parle des Courtiſannes.

Ces milliers de ſauterelles qui jadis affligerent l’Égypte, inondent aujourd’hui non-ſeulement les Villes de la France, mais encore celles de l’Univers entier. Sans doute la baguette miraculeuſe de quelque Magicien leur a ôté leur premiere forme, pour leur en donner une preſque ſemblable à la nôtre. Comme nous, leur machine ſe ſoutient & chemine ſur deux jambes ; deux bras ſont attachés à deux épaules, ſurmontées d’une tête comme la nôtre : ſeulement plus de paſſions, plus d’effronterie, anime leurs regards, un coloris menſonger embellit leurs joues ; ſur leur ſein s’élevent deux pommes de rambour qu’un ruban officieux empêche ſouvent de paroître des pommes cuites ; & plus bas, plus bas, alte là… Voilà à peu près la différence de leur forme avec la nôtre.

Le Magicien, en changeant la forme de ces sauterelles, leur a laiſſé malheureuſement leur naturel. Comme celles de l’Égypte, elles ſe répandent dans les rues, dans les places publiques, dans les ſpectacles ; elles ſe gliſſent juſques dans l’intérieur des maiſons, elles rongent tout, dévorent tout, conſument tout ce qui ſe préſente. Si dans l’Égypte il ſe fût trouvé un homme qui d’un mal ſi incommode à l’État, eût procuré un bien très-avantageux, je vous le demande, Meſſieurs les François, que n’eût-il pas obtenu du Monarque ? Eh bien ! l’Économiſte qui prend la liberté de vous communiquer ſes vues philoſophiques, brûle de rendre ce ſervice à la patrie. Quelles richeſſes, quels honneurs ne doit-il pas attendre, ſur-tout en France, ſur-tout lorſque la bienfaiſance eſt aſſiſe ſur le Trône ?

Rien de plus ſimple que mon plan, rien de plus avantageux que ſon exécution. Procédons d’abord aux moyens. Si la nature du sujet eſt aſſez piquante, du moins tâchons de ne la pas rendre plus faſtidieuſe, par la longueur & la ſéchereſſe des détails.

Elle eſt sûre de faire rouler les eaux du Pactole dans ces temples enrichis des offrandes de mille adorateurs ; elle en eſt ſur cette pomme que produit l’arbre fécond du bien & du mal ; cette pomme que le ſerpent de nos foibles Adams paie à des prix ſouvent répétés, & toujours extraordinaires. Détournons dans l’État, ſeulement un filet de ces ondes dorées & intariſſables ; tout à coup la fertilité reparoîtra, & la diſette fera place à l’abondance.

La difficulté eſt de tromper ces Eves modernes dont la nature eſt de tromper. Mais ne nous effrayons pas à l’aſpect des obſtacles. Combien de fois, même ſans néceſſité, nos Égliſes ont-elles vu dépouiller gaiment leurs Saints reſpectables, qui ſembloient devoir glacer d’effroi les raviſſeurs, par leur mine flegmatique & ſilencieuſe ? Craindroit-on de porter la main ſur les tréſors de ces ſaintes affables, qui ſe communiquent aux mortels avec tant de douceur & d’humanité ?

Suppoſons que je ſois chargé de l’exécution & que je mette la main à l’œuvre. D’abord je choiſis quatre rues aux quatre coins de Paris : enſuite de ſuperbes grilles ferment chaque rue par les deux bouts.

Sans perdre de tems, je prends avec moi les diſciples les plus experts de Saint Côme, je les établis mes lieutenans ; & nouveau général de Cypris, je fais la revue de ſes troupes. Nous courons dans tous les quartiers de Paris, nous viſitons nos amazones… de pied en cap. Toutes les héroïnes qui ne ſont pas encore guéries de leurs anciennes bleſſures, ou qui en ont reçu de nouvelles dans les aſſauts amoureux, obtiennent ſur le champ les invalides dans le Château Royal de Bicêtre ; toutes celles qui peuvent encore faire des campagnes ſont enrolées ſous mes drapeaux.

Mais quels cris de rage & de fureur ſe ſont entendre autour de moi. Au ſecours ! au ſecours ! ſi le Miniſtere m’abandonne, mon Plan tombe, l’État eſt ruiné, & moi je ne ſuis plus. Je vois ces Madeleines, au-paravent ſi douces, ſe changer tout à coup en Bacchantes & s’écrier : arrête, audacieux, quoi ! ne ſommes-nous pas ſous l’appui de la Police ? De quel droit viens-tu troubler nos plaiſirs ? N’avons-nous pas des Couvens réglès où nous payons, en nous damnant, de quoi nourrir les pauvres élus du Paradis ? Arrête, ou ſinon ? avec les compas de nos toilettes, nous t’imprimons, dans toutes les parties du corps, les glorieuſes ſtygmates de Saint François.

D’un autre côté, je vois des Carmes, des Cordeliers & des Capucins, la barbe hériſſée, & la main armée de redoutables cordons, me menacer de m’envoyer au Ciel comme Saint Étienne, ſi j’arrache de leur voiſinage des tentatrices ſalutaires pour mortifier la chair de concupiſcence. Ah ? mes Révérends, ah ? mes charitables Peres ? de quoi vous plaignez-vous ? Je ne porte pas un pied profane dans les piſcines délicieuſes ou vos corps ſe purifient de leur taches journalieres ; retournez-y bien vîte & laiſſez-moi tranquille. Et vous, charmantes poupines, calmez-vous de grace ; écoutez-moi, & vous verrez qu’en cherchant le bien de l’État, je n’oublie pas le vôtre, vous avez déjà des demeures aſſurées : plus d’inquiétudes, plus de crainte. Les viſites importunes d’une groſſiere Police ne vous arracherons plus inhumainement d’entre les bras de l’amour. De plus, le choix de vos compagnes vous honore. Vous êtes le troupeau d’élus dont on a retranché les brebis galeuſes. Sentez-vous, mais ſentez-vous bien ce double avantage ?

Écoutez-moi donc, & ſuivez l’ordre que je veux établir parmi vous.

Toutes mes troupes raſſemblées, vues et revues & duement examinées, je les partage en quatre bataillons ; un pour chaque rue. Je diviſe chaque bataillon eu trois claſſes, en Minois à croquer, en Minois appétiſſans, en Minois plaiſans. Après cette diviſion, qui ne peut manquer d’être heureuſe, puiſqu’elle eſt faite ſelon l’ordre ternaire, Je loge le minois à croquer au premier étage ; au ſecond les minois appétiſſans ; au troiſieme, les minois plaiſans. À meſure que mes héroïnes perdent le don d’animer l’ouvrier ſouvent immobile de la génération, je le fais paſſer du premier étage au ſecond, du ſecond au troiſieme, du troiſieme au quatrieme, au cinquieme, au ſixieme & même au ſeptieme, s’il s’en trouve.

C’eſt dans ces dernieres demeures qu’habiteront les vielles Prêtreſſes qui auront coulé leurs beaux jours au ſervice de Vénus. Toutes auront l’emploi qui convient à leur mérite. Les unes ſeront portieres, les autres vivandieres, celles-la cuiſinières, celle-ci fripieres ; ainſi du reſte. Par-là aucun membre ne devient inutile dans ma nouvelle République.

Vous ſavez que deux grilles ferment chaque rue : autant de grilles, autant des Bureaux. Chaque Bureau eſt pour un côté de l’enclos & ocupe trois perſonnes ; deux Portieres & un Commis. Des deux Tourrieres l’une ouvre la grille & la referme, l’autre par ſa vigilance empêche que le Buraliſte, en travaillant pour les intérêts de l’État, ne travaille auſſi pour les ſiens, & ne prenne plus que le quart de la recette. La devotion amene-t-elle quelque Pélerin dans ces lieux ſacrés ! Il ne ſe perd pas un ſeul inſtant en demandes & en réponſes inutiles pour ſavoir si Monſieur veut monter au premier étage, où ſont les Minois à croquer ; au ſecond, où ſont les Minois appétiſſans, au troiſieme, où ſont les Minois plaiſans ? La ſurveillante du Commis demande auſſi-tôt : Monſieur veut-il du croquer, ou de l’appétit, ou du plaiſir ? Cela s’entend, & l’on entre auſſi vite qu’à la Comédie.

Mais n’eſt-il pas a craindre que le zele, ou la curioſité ne conduiſe vos adorateurs dans un temple plutôt que dans un autre ? N’eſt-il pas à craindre que leurs mains ne brûlant leur encens que ſur des autels particulierement chéris, cette partialité ne répande la diſcorde parmi vos divinités ? Point du tout : la jalouſie (Prodige incroyable.) eſt bannie de ce nouvel Olympe, & comment ? le voici.

Le Buraliſte tient un nombre de billets égal à celui de mes Nymphes ; le nom & la demeure de chacune ſont écrits ſur chaque billet. Jamais on ne donne le même ; ainſi tous temples ſont fréquentés alternativement. À peine le poſtulant à-t-il remis la ſomme preſcrite, il reçoit un billet, il eſt conduit par un garde dans le ſanctuaire deſiré ; & apres le ſacrifice, il remet fidelement ſon billet au Bureau. Mais auſſi le changement n’eſt-il pas dangereux pour les ſacrificateurs ? Nullement : ma prudence économique a tâché de prévoir à tout. D’abord je vous avouerai naturellement que je n’avois pas envie d’introduire dans ma République féminine, la triſte faculté de Médecine & de Chirurgie : mais enfin, Dieu ne veut-il pas que les animaux, même les plus malfaiſans, vivent ici bas ? En conſéquence dans chaque dépôt d’amour, je fonde quatre places pour deux Chirurgiens & deux Médecins. Leur Principale occupation eſt d’obſerver tous les jours ſi les fontaines du plaiſir ne ſont point, infectées dans leurs ſources, & d’en faire un rapport exact au Directeur, La sûreté ne manquera donc pas d’attirer dans le ſéjour de nos amazones, un grand nombre d’Amateurs ; & j’eſpere que la curioſité n’en procurera pas moins.

Le ſon de la cloche, appelle t-il à dîner où à ſouper ces divinités, qui ne le cédent pas en appétit, aux plus ſimples mortelles ; alors les grilles s’ouvrent gratis pour tout le monde, excepté pour la livrée. Ce qui frappe d’abord les regards, ce ſont les différens portraits des Divinités, leſquels ſont ſuſpendus aux portes des rez-de-chauſſée, avec le titre de chaque étage. C’eſt la que les lunettes, les beſycles & les lorgnettes ſont d’un grand uſage. Aprés l’examen des copies, l’on paſſe à celui des originaux, qui ſe trouvent dans les réfectoirs. Les réfectoirs ſont au nombre de trois, l’un pour les minois à croquer, l’autre pour les minois appétiſſans, & le dernier pour les minois plaiſans. Dans cette arêne tous les prétendus Beaux-eſprits, tous les garçons philoſophes ſont libres de ſe le diſputer par les pointes, les Calambours & les gentilleſſes demi-honnêtes. Mais il faut laiſſer les groſſieretés à la porte, ſous peine d’y être mis ſoi-même. La gaité eſt l’ame de tous les repas ; & l’on eſt ſûr de trouver des antagoniſtes féminins, dont l’enjouement ne laiſſe pas languir la converſation. Du moins l’intention du Fondateur eſt de bannir l’ennui de cet empire amoureux.

C’eſt à ce but que tendent toutes les occupations de mes Citoyennes.

Chaques claſſe a un jour dans la ſemaine pour établir ſes appas dans les promenades publiques, & pour attirer dans ſon temple de nouveaux adorateurs ; tels que des riches Maltôtiers ennuyés de leurs femmes, des Milords Anglois, curieux du bon ton & des Barons Allemands, faiſant leur tour de France : ſans oublier nos petits Abbès, que le bon Dieu paie exactement tous les mois pour ſe divertir ; pour les Syrennes qui ne quittent point la mer de Tendre, tantôt elles prennent le frais ſous les myrthes plantés dans leurs enclos ; tantôt elles s’occupent dans leurs chambres à des lectures ſolides & édifiantes. Point de bibliotheque nombreuſe, mais bien choiſie. Parmi les livres eſſentiels, l’on compte le Débauché converti, ſuivi de l’Ode à Priape, le Moyen de parvenir, la Religieuſe en chemiſe, le Chapitre des Cordeliers, la Pucelle, Thereſe Philoſophe, le Capucin ſans barbe, les Lauriers Eccleſiaſtiques, Margot la Ravaudeuſe, le Portier des Chartreux enrichi des poſtures de l’Arétin, le Compere Mathieu, l’Académie des Dames, la Putain errante, l’Ecole des filles & les, &c. &c. &c. C’eſt dans ces ſources fécondes qu’elles puiſent tous les moyens capables, au défaut de leurs attraits, de tranſporter les hommes dans le Paradis de Mahomet.


Si quelquefois les eſprits animaux irrités par une trop grande agitation du ſang, oſent troubler le repos de mes Nymphes par l’inſomnie : j’ai des armes puiſſantes qui calment ſoudain la révolte. Une Vieille s’approche du lit, ouvre une groſſe vie des Saints, ou un long Mémoire, ou un Mercure de France, ou un Diſcours Académique, ou le monſtrueux Dictionnaire de l’Encyclopédie. À peine la Vieille a-t-elle braqué ſur ſon nez, des lunettes, à peine a-t-elle balbutié quelque ligne


De ces livres vantés effet prodigieux !
La Nymphe en ſoupirant, baille & ferme les yeux.


Voilà, voilà les ſecrets merveilleux dont ſe ſervent mes agréables ſolitaires pour plaire aux autres, ſe plaire à elles-mêmes dans leur retraite & chaſſer de leur ſociété la maladie de l’ennui ; maladie commune aux cercles les plus brillans.

Tout État tomberoit bientôt dans la langueur, s’il n’étoit animé par le reſſort Je l’émulation & qui peut mettre ce reſſort en mouvement, ſi ce n’eſt l’eſpoir des récompenſes ? C’eſt là le ſoutien inébranlable de tout établiſſement : c’eſt-là le véritable aliment qui entretient le feu ſacré ſur l’Autel de Veſta. Parmi les récompenſes, j’en réſerve une auſſi flatteuſe qu’honorable. Quelle eſt-t-elle ? Une retraite aſſurée pour toutes les vétérantes, qui comptent vingt-cinq ans de ſervice ſous les drapeaux de Vénus.

Obſervez cette reſtriction, qui n’eſt pas inutile pour le maintien de la paix & du bon ordre. Je, le ſais, il n’eſt guere poſſible d’empêcher les tracaſſeries & les querelles parmi les eſcadrons coëffés ; mais dans ces nouveaux Couvens, qu’aucune None, entraînée par son penchant féminin, ne faſſe agir trop rudement le Pied ou la main ; qu’elle n’arrache point de cheveux, qu’elle ne déchire ni coëffe ni mantelet. Je ne les force point, comme Jupiter à prendre la figure de différens animaux pour échapper à ma fureur : mes Déeſſes n’en ont point le pouvoir, ni moi la volonté ; ſeulement chaque action violente, recule d’un mois l’entrée au port de la grace & du ſalut. Quant à ce port, je le laiſſe au choix du Miniſtere. À mon avis, on ne feroit pas mal d’honorer de ce choix le Couvent des Céleſtins, où trois ou quatre tondus, tout au plus, dans la crainte ſans doute d’étourdir les Saints en aboyant le parchemin, emploient une moitié de leur vie à dormir, & L’autre à rien faire. Aucun lieu ne me paroît plus convenable aux Vieilles émérites pour finir leur carriere dans le chemin du ſalut.

Mais ſans m’en appercevoir, je parle déjà des avantages qui réſultent de mon établiſſement. Arrétons-nous un moment pour reprendre haleine. Nous allons entrer dans cette partie intéreſſante qui doit être le but principal de tout plan Économique.


Fin de la premiere Partie.

LA PERLE
DES PLANS
ÉCONOMIQUES,
OU
LA CHIMÈRE.
RAISONNABLE


SECONDE PARTIE

C’est une vérité conſtante : les hommes dans leurs états diſcordans concourent tous, ſouvent ſans y penſer, à l’harmonie générale ; les uns par l’emploi purement phyſique de leurs mains & de leurs bras ; les autres, par le mélange du premier emploi avec celui de la raiſon ; d’autres enfin, par le commerce ſeul de la raiſon qu’ils conſultent dans le ſilence de la ſolitude.

Le devoir de ces derniers, que l’ignorance regarde ſouvent comme des êtres inutiles, eſt d’éclairer la patrie avec le flambeau de leurs connoiſſances.

Malheur au mortel qui change ce flambeau divin en feu follet, pour égarer & précipiter dans l’abîme, ſes infortunés Concitoyens. L’exécution de la poſtérité eſt ſa récompenſe ; & cette triſte récompenſe, on cherche à l’obtenir, lorſqu’ennuyé des pas lents de la réflexion, on ſe laiſſe entraîner par la fougue d’une imagination trompeuſe. C’eſt un Téleſcope qui préſente tous les objets ſous une face attrayante & ; flatteuſe ; c’eſt une Fée qui tranſporte tout-à-coup dans des Palais enrichis d’or & de diamants ; dans des plaines émaillées de fleurs, & arroſées par le criſtal des fontaines ; dans des bocages rafraîchis par l’haleine des Zéphirs & égayés par le chant des oiſeaux. Le charme ceſſe-t-il, ce ne ſont plus que des landes arrides, des rochers ſourcilleux & d’affreux déſerts… ſi dans ce moment mes yeux enchantés par mon imagination, n’apperçoivent que des avantages chimériques ? que le Miniſtere, que la Nation entiere ſoit mon Juge. Mais qu’on ne prononce qu’après m’avoir entendu.

Semblables au ſuc de la terre qui d’abord nourrit les racines d’un arbre, enſuite ſe communique au tronc, & de-là ſe répand juſques dans les Plus foibles branches, mon Plan Économique étend ſes avantages & ſur l’État en général & ſur toutes les familles en particulier.

Je fixe une certaine ſomme pour chaque claſſe de Minois qui peuplent ce moderne Paphos. 12 liv. pour les Minois à croquer, 6 liv. pour les Minois apètissants, 3 liv. pour les Minois plaisans. Certainement la taxe n’eſt pas exhorbitante. Combien de vieux penards donnent cent fois davantage pour des Minois qui ne ſont rien moins qu’apetiſſans.

Tous les ſoirs les Commis prépoſés prennent le quart de la recette pour l’État. Je n’ai pas envie d’ouvrir le Barême & de remplir des colonnes de chiffres ; ma plume ſe refuſe à des calculs réſervés pour la main sûre du Miniſtere. Mais ou je me trompe, ou l’État doit retirer plus que le triple, plus même que le quadruple de ce que la Police arrache avec tant de peine de nos Couvents ordinaires, Voilà tout à coup de nouvelles ſommes ajoutées aux millions, dont les Proteſtants & les Juifs veulent, dit-on, payer à la France la liberté de prier Dieu. Paſſons aux avantages particuliers.

La portion de l’État ſéparée, le reſte de la maſſe ſe partage entre mes Citoyennes, en proportion de la beauté & de ſervices rendus à la république. Autant de place à remplir, autant de malheureux de moins : & plus les perſonnes choiſies ſont infortunées, plus le choix leur devient avantageux. Précieuſe république ! Quelles reſſources l’indigence ne trouvera-t-elles pas dans ton ſein !

L’on ſent que pour les quatre enclos, il faut quatre Directeurs qui honorent encore plus leur dignité, que la dignité ne peut les honorer. J’eſpere que le Miniſtere Jettera les yeux ſur ces fous antiques, qui se ſont immortaliſés en ſe ruinant avec les Laïs du bon ton. À ce titre, ils méritent d’être les principeaux de ces Colléges. N’eſt-il pas juſte que les auteurs de leurs déſastre en deviennent les réparatrices ? La plupart de mes héroïnes ſeront charmées de les retrouver, dût-on battre la caiſſe dans toutes les parties de la France. Mais je crois qu’il ne ſera pas néceſſaire de ſortir de Paris. Depuis long-tems ces triſtes Croix de S. Louis, qui ont beaucoup de peine à dîner pour dix ſols par repas, excitent ma compaſſion. Ils éprouvent, mieux que tout autre, combien il eſt difficile de vivre de promeſſes. Auſſi veux-je ſuppléer à ces penſions Royales, dont la Cour pour l’ordinaire, fixe le payement à la Vallée de Joſaphat. Je les deſtine à maintenir le bon ordre dans mes États. En qualité de guerriers, ils ne ſeront pas fâchés de finir leur carriere avec des Amazones.

Mon humanité s’attendrit auſſi ſur le ſort de tous ces Commis que M. Albert vient d’éconduire de ſes Bureaux, perſuadé ſans doute que je leur trouverois promptement une place. Car, je ne crois pas qu’une ame auſſi ſenſible que la ſienne voulût les rendre les victimes de la faim. Allons, mes pauvres enfans, ne pleurez pas, ne vomiſſez pas des reproches injurieux contre votre ancien ſupérieur. En voici un autre qui vous tend les bras ; entrez & courbez vous tranquillement ſur les Bureaux de ma Police.

Et vous ; illuſtres Majors de la Gaſcogne, qui, l’eſtomac à jeun, inondez les Portiques de Saint Côme & priez dévotement ce digne Patron, de vous faire la grace d’envoyer beaucoup de badaux dans l’autre monde, afin de reſter plus à votre aiſe en celui-ci ; interrompez vos prieres : quittez ce temple pour me ſuivre. Je n’examine pas ſi vous entendez ſeulement les termes de votre art aſſaſſin : connoiſſez vous la maladie à la mode ? En voilà plus qu’il n’en faut pour ma république.

Et vous, glorieux avortons des Raphaël, des le Brun, des Vanloos, qui ne pouvez trouver des figures aſſez complaiſantes pour ſe laiſſer, eſtropier par vos mains, voici, voici de quoi tirer de la pouſſiere vos palettes & vos pinceaux : quel miracle j’opérerois, ſi j’échauffais votre imagination glacée ! Sans aller chercher ſi loin l’Italie vous la trouverez ici. Voyez, conſultez ces Nymphes : barbouillez avec ardeur. Chaque année au Carnaval une médaille eſt le prix du tableau le plus amoureux & le plus voluptueux.

Et vous, rimailleurs infatigables, empoulés proſateurs, qui, tout en louant vos ouvrages, envoyez les Libraires & les Imprimeurs à tous les diables, & vingt fois par jour maudiſſez le Ciel de vous avoir inſpiré la fatale penſée de vous servir de la plume, plutôt que de la lime ou du rabot, deſcendez, deſcendez de vos greniers, raſſemblez-vous. Sur le Pont neuf, votre véritable Parnaſſe : de là je vous conduirai en triomphe dans ma brillante république. Je vous en établis les Hiſtoriographes & les Panégyriſtes. Au Carnaval, une médaille eſt également réſervée au livre le plus déteſtable ſur les plaiſirs de l’Amour. Les Académiciens qui jugeront les chef-d’œuvres des concurrents dans la Peinture & l’éloquence ſont les Minois à croquer ; & les vainqueurs auront la liberté de profiter des nuits vacantes de leurs juges.

Quel heureux ſuccès mon plan ne doit-il pas eſpérer, puiſqu’il eſt déjà accueilli avec les plus grands éloges, par mes nouveaux protégés ! Tous élevent ſes avantages juſqu’au Ciel ? tous remplis d’allegreſſe m’accablent de bénédictions ; tous répetent à l’envi : mortel deſcendu des Cieux pour nous rendre à la vie, ô pere des infortunés, ſans toi nous étions perdus ; ſans toi nous ſerions morts de faim, ou nous nous ſerions jettés la tête en bas dans la riviere. Je me flatte que tout Paris, que toute la France unira bientôt ſa voix à leurs acclamations, en admirant les fruits que fera naître un plan ſi merveilleux.

Alors les fréquentes ſéductions, les orgies nocturnes, les maladies honteuſes, tout diſparoîtra. Des parents ſages ne craindront plus que leurs enfants éloignés de la maiſon paternelle, ſur le déclin du jour, ne laiſſent échouer leur foible innocence contre le premier écueil, & ne raportent ſur un lit de douleur le tableau déſolant de leur naufrage. Les filles le diſputeront moins ſouvent à leurs meres dans l’art de la population. Les femmes, ſous prétexte d’aller au Temple du vrai Dieu, n’iront pas dans celui de l’Amour, y mériter les rentes payées à leurs appas. Les maris curieux d’y porter leurs offrandes, n’auront pas la honte de rencontrer leurs chaſtes épouſes au nombre des veſtales que la Prêtreſſe fait paſſer en revue ſous leurs yeux. Toutes ces beautés de Province, qui ont caſſé leur ſabot dans leur pays, ne viendront plus hardiment au milieu des rues, en vendre les débris aux paſſans. Toute fille reconnue ſans état & ſans mœurs, ſera renfermée dans mes enclos, aprés l’examen requis. Toutes les Hélenes importantes qui perdront le généreux mortel qui les louoit avec leur appartement, auront la complaiſance de ſe rendre dans mes aſyles, pour y attendre qu’un nouveau Pâris daigne les rétablir dans leur premier état. C’eſt-là que les Créſus ennuyés de leur fortune, pourront à leur aiſe marchander les moyens de la renverſer en peu, de tems.

Aprés l’exécution de tels réglemens ; croit-on que les rues ſeront encore auſſi embarraſſées de bataillons coëffés, que de voitures ? Croit-on que la tranquillité de la nuit ſera troublée par le vacarme, qu’excite chez une voiſine incommode, ou la folie ordinaire des jeunes ſpadaſſins, ou la préſence imprévue de redoutables Alguaſils ? Croit-on que les yeux & les oreilles ſeront ſcandaliſés par des ſpectacles, par des diſcours qui révoltent les hommes les plus indifférents ? Non ſûrement. Mais qu’on ſe contente de délaſſer l’eſprit fatigué des Miniſtres, par la lecture de ces réglemens, L’on ne verra, l’on ne verra plus de ſcéne ſemblable à celle dont je fus témoin dernierement, même ſans le vouloir. Elle mérite d’avoir ici ſa place. Je crois qu’elle vaut mieux que toutes mes raiſons, pour déterminer en faveur de mon plan, la volonté du Miniſtère.

Un de mes amis veut réſoudre une affaire ; il s’engage à payer un ſouper aux parties intéreſſées, & m’invite à l’accompagner : je le ſuis dans un lieu, que je nommerois ſans difficulté, s’il étoit fait pour y voir la comédie dont on nous régala. Les convives arrivés, l’on ſe met à table.

D’abord, ſoit la nouveauté des viſages, ſoit plutôt le deſir de ſatisfaire ſon appétit, l’on mangea plus de morceaux que l’on ne dit de paroles. De tems en tems le ſilence étoit interrompu par quelques éloges ſur l’Ordonnance du feſtin. Pendant ce prélude aſſez tranquille, entre, l’hôte de la maiſon, lequel étoit ſurement connu d’une partie des convives : on le preſſe de s’armer d’un verre, il ne s’y refuſe pas. Il fait plus, il s’aſſied. Alors l’office des dents ceſſe un peu pour faire place à celui de la langue.

Le repas commençoit à s’égayer lorsqu’il paroît une figure auſſi jolie que modeſte en apparence : ſans un œil frippon, je l’aurois priſe pour une None nouvellement échapée du Couvent. Elle ſalue la compagnie en ſouriant, s’approche du maître de la maiſon, qu’elle appelle ſon oncle, & l’embraſſe : mais l’embraſſe d’une maniere dont je n’ai jamais vu nieces embraſſer leurs oncles.

Vous croyez peut-être qu’elle le baiſa amoureuſement ſur les yeux ou à la bouche ? Que vous êtes loin de deviner ! Il eſt vrai, ce que vous croyez fut ſon début ; mais bientôt relevant ſon juppon, elle grimpe ſur ſon oncle prétendu, paſſe les deux cuiſſes autour de ſon col, le ſerre étroitement, & laiſſe retomber ſes vêtemens ſur les épaules du cher oncle. Vous jugez bien où pouvoient ſe trouver la bouche & le nez du patient, qui appelloit tranquillement ſa niece une petite eſpiégle : vous jugez bien auſſi que les éclats de rire & les groſſes plaiſanteries ne furent point épargnés ; Pour moi dans ce moment, je penſois à Agamemnon qui ſe couvroit le viſage d’un manteau, pour ne pas voir le ſacrifice d’Iphigénie.

Pendant que j’y penſois, arrive une autre nièce, qui prend en folâtrant la place de la premiere. Je ne ſais pas ſi notre hôte en queſtion a beaucoup de freres & de ſœurs, tout ce que je ſais, c’eſt qu’il ne manque pas de nieces, car il en vint encore une troiſieme qui lui fit ſubir la même cérémonie. Les fumées du vin, & la ſingularité du ſpectacle avoit échauffé la tete à la plupart des convives ; ils ne voulurent pas reſter ſpectateurs oiſifs. L’un tire une niece vers lui, l’étend ſur ſes genoux, la trouſſe, la patine, la claque, & ſe met en devoir de faire baiſer ſon énorme patêne à ſon voiſin. Celui-ci, profite d’une cuiſſe de dindon qu’il tient à la main, l’enfonce dans le double moutardier qu’on lui préſente, & la paſſe honnêtement ſur la bouche, de ſon rival. Le premier aggreſſeur ne ſe décourage point : d’une main robuſte il applique les deux promontoires de la Madéleine, ſur le viſage de ſon adverſaire, puis de l’autre main il ſaiſit une bouteille, & fait couler la liqueur de Bacchus ſur la fontaine amoureuſe qui rend le tout comme une gouttiere, dans la bouche, le nez & les yeux du pauvre diable. Inondé d’un déluge ſi inattendu, le vaincu ſe dégage avec vigueur, la fille jure, & le champion victorieux ſe pâme de rire avec la compagnie.

Enfin les brouhahas & cette lutte libertine ceſſent tout à coup, & notre attention ſe fixe sur une autre Peronelle montée ſur la table. Vous n’imagineriez jamais pourquoi faire ; avant de l’avoir vu, j’étois, comme vous, dans l’incertitude. Avec un ſang, froid admirable, elle commence par affubler ſes épaules & des cotillons & de la chemiſe. Juſques là il, n’y a rien de fort extraordinaire. Voici ce qui m’etonna le plus ; ſans caſſer, ſans même renverſer un ſeul verre, une ſeule bouteille, elle danſa un menuet tout entier avec une ſoupleſſe, une dextérité qui lui mériterent les applaudiſſemens de toute l’aſſemblée. Pour voir la danſe des œufs ſur les remparts, l’on donne 24 ſols ; mais en vérité, l’on en eût bien donné ſans regret 48 pour admirer une danſeuſe ſi admirable. Tandis qu’on l’accabloit d’éloges, de careſſes & de baiſers ; mon ami, adreſſant la parole au maître de maiſon ; Signor, lui dit-il, voilà deux de vos nieces qui nous ont déjà beaucoup amuſés ; il eſt juſte que la derniere paye auſſi ſon écot. À ces mots, il la ſaiſit & me fait ſigne. Moi, je n’avois pas envie de repréſenter la Statue du Feſtin de pierre ; je prête la main à mon ami, nous couchons la victime ſur un banc. Malgré ſes cris nous l’attachons avec nos mouchoirs. Auſſi-tôt mon ami faiſant l’office de Grand-Prêtre, tire des ciſeaux de ſa poche, & lui tond délicatement toute la bordure de ſon labyrinthe ; puis ſemant de ce noir plumage dans tous les verres, il s’écrie que le premier qui refuſe d’en boire ſoit condamné à toute la dépenſe. À cette menace terrible pour la bourſe des convives, chacun, d’une main docile, porte la coupe à la bouche, & l’avale juſqu’à la lie ; excepté votre ſerviteur & mon ami, qui n’y perdoit pas beaucoup, puiſque d’avance il ſeroit chargé de tous les frais.

Mais ſans mon ſecours, il n’en étoit pas quitte pour le feſtin. Nos Nymphes ſenttirent que nous étions de bons bourſiers. Si vous les aviez vues alors ! Quel ſincere attachement leurs bouches nous témoignoient ! À les en croire, elles ne vouloient aimer que nous ſeuls ; pour nous ſeuls elles réſervoient toutes leurs complaiſances. Nous étions ſeuls des hommes à ſentiments, & qui plus eſt, les plus beaux hommes du monde. Étoit-ce là des compliments flateurs ? Ils n’euſſent point manqué de faire tomber le fromage du bec de jeunes Corbeaux à plumer ; mais de vieux renards ! s’ils ſont la dupe de ces avides cigognes, ils le ſont une fois, rarement deux. D’abord j’avertis tout bas mon ami de prétexter en ſortant un beſoin naturel ; puis hauſſant la voix, oui lui dis-je, entrons ici… prés… dans ce Café… tu ſais… qui fait le coin… Nous y trouverons de quoi ſatisfaire ces Dames. J’eſpere qu’elles auront la complaiſance de nous y accompagner. Redoublement d’éloges de leur part. Nous ſortons : mon ami docile à mes ordres, n’oublie pas ſon rôle, & s’arrête à quatre pas du Café. De mon côté je m’empreſſe d’y faire entrer les Princeſſes ; on s’aſſied : la liqueur arrive. Je voyois dans leurs yeux qu’elles triomphoient de nous tenir dans leurs filets, mais je leur appris à ne chanter le triomphe qu’après la victoire, Je feins de m’impatienter de la lenteur de mon ami, je ſors ; mais je ſors pour ne plus rentrer. Mon ami & moi nous gagnons leſtement notre demeure, ſans ceſſer de rire de la tragi-comédie dont on avoit aſſaiſonné le ſouper, & ſur-tout du dénouement dont nous terminions la piece.

Cette hiſtoire forme un épiſode un peu long, je l’avoue ; mais tous les détails n’en ſont-ils pas néceſſaires ; Quelle foule de réflexions ne font-ils pas naître ? Cette aventure ſcandaleuſe ne pouvoit-elle pas être répétée le même jour, ou par la ſuite, dans mille endroits de Paris ? Ne pouvoit-elle pas l’être devant des jeunes gens ſans expérience, puiſqu’elle le fut devant nous ; devant des hommes faits, devant des têtes, je ne dis pas à perruques, mais des têtes portant perruque ?

De ces réflexions, & de mille autres encore, quelle eſt la conſéquence ? C’eſt que mon plan eſt la ſeule digue qu’on puiſſe oppoſer au débordement des mœurs : C’eſt que mon plan eſt un canal heureuſement inventé, pour apporter des richeſſes dans les tréſors de l’État ; c’eſt qu’enfin l’exécution de mon plan eſt d’une néceſſité indiſpenſable. Se préſentât-il mille obſtacles à vaincre, il faut les vaincre tous. Mais heureuſement il ne s’en préſente aucun. Seroit-ce la naiſſance trop multipliée des Cupidons, occaſionnée par la conduite plus réglée de nos Vénus ? Ouvrez, ouvrez les portes de nos Couvens. Tous les Moines, en reconnoiſſance des ſervices qu’ils ont reçu des meres, adopteront avec plaiſir les enfans, & s’il eſt vrai que les enfans tiennent toujours de ceux qui leur ont donné d’être, leur éducation ne leur coûtera aucune peine. Ils retrouveront dans ces petits Saturnins toute l’inclination Monacalle.

Reſteroit-il de l’inquiétude pour les jeunes Nymphes ? on les laiſſera croître ſous les paiſibles loix de leurs agréables meres ; ce ſont des citoyennes tout acquiſes à la République. Quelle objection peut-on faire encore ? Si ma voix n’eſt pas aſſez perſuaſive, écoutez celle de la Patrie qui demande l’execution d’un tel plan, non ſeulement dans la Capitale, mais encore dans toutes les Villes du Royaume.

Écoutez cette mere affligée du déſordre de ſes enfans, qui voudroit même qu’aux quatre enclos de Pairs on en ajoutât un cinquieme, & dans quel lieu ? Près du Palais Royal ; & pour qui ? pour toutes les Vierges-meres des Italiens, des François & de l’Opéra, ſans oublier celles de Nicolet & d’Audinot. Ces Reines de Théâtre ne méritent-elles pas de contribuer aux avantages de ma précieuſe République ? Divin Platon oui, tu ſerois cent fois plus divin ; ſi ta cervelle philoſophique en eût imaginé une pareille.

À cette belle exclamation, j’allois terminer ma chaude péroraiſon ; mais mon ancien Profeſſeur de ſeconde, ce reſpectable pédant de Mazarin, ce cadet Thomas dont la plume emphatique a martyriſé Tite-Live dans une traduction ſoporifique, ce Juge ſourcilleux me blâmeroit de finir par une ſi courte apoſtrophe, & même me le prouveroit par ſon éloge inconnu du Chevalier Bayard. Docile écolier, j’ajoute encore deux mots & je me tais.

Le Miniſtère ſans doute n’a pas encore, ainſi que les Libraires, abandonné à la voracité des vers le merveilleux ouvrage de mes confreres les Économiſtes, je veux parler de cet habile Opérateur qui, ſans le ſecours de la Lanterne magique, fit voir au public l’Adminiſtration actuelle des revenus royaux, & celle qu’il vouloit introduire ſous l’emblème de deux Colonnes. L’une chancelente, minée de toutes parts, appuyée ſur une foible baſe, menaçoit une ruine certaine ; l’on devine aiſément ce que cette colonne repréſentoit ; l’autre, ferme & ſolide, appuyée ſur une baſe inébranlable, & de plus couronnée de guirlandes, ſembloit devoir, par ſa durée, braver la faulx du tems : l’on devine encore plus aiſément que cette Colonne étoit l’emblème de L’Adminiſtration propoſée par le modeſte inventeur. Si la premiere Colonne demendoit une prompte réparation, le même beſoin ſubſiste encore, puiſqu’on n’apporte aucun changement. Qu’on exécute mon Plan, la Colonne eſt rétablie, & le deſſein de mon cher confrere & le mien ſeront remplis.


FIN