Mémoires de Valentin Conrart/01

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


NOTICE
sur
VALENTIN CONRART
ET SUR SES MÉMOIRES.


Valentin Conrart naquit à Paris en 1603 ; il étoit le fils aîné de Jacques Conrart et de Peronne Targer, qui l’élevèrent dans la religion calviniste, qu’ils professoient. Conrart reçut en naissant le prénom de Valentin : c’étoit celui de son aïeul maternel[1], qui vraisemblablement lui servit de parrain. S’il falloit croire au récit de Borel, Conrart seroit issu d’une famille noble et ancienne du Hainaut, attachée aux ducs de Bourgogne, et illustrée par de hauts faits d’armes[2] ; mais cet écrivain n’a eu d’autre but que de flatter la vanité de Conrart, auquel il dédie son ouvrage. Le père de Conrart étoit d’une honnête famille de Valenciennes ; il n’a jamais annoncé aucun prétention à la noblesse, car il prenoit dans les actes, et il y a reçu de son fils, la simple qualité de bourgeois de Paris[3]. Jacques Conrart trouvoit même très-mauvais que Valentin prît des airs de gentilhomme. « C’étoit, dit un contemporain, un bourgeois austere, qui ne permettoit pas à son fils de porter des jarretieres ni des roses (des rosettes) de souliers, et qui lui faisoit couper les cheveux au dessus de l’oreille. Il avoit des jarretieres et des roses, qu’il mettoit et ostoit au coin de la rue. Une fois qu’il s’ajustoit ainsi, il rencontra son pere tête pour tête : il y eut bien du bruit au logis[4]. »

Jacques Conrart destinant son fils à remplir un emploi dans les finances, négligea de lui faire faire ses études ; il n’étoit plus temps de les commencer, quant Valentin sentit le besoin de s’instruire. Il se contenta d’apprendre l’italien et l’espagnol ; et il s’attacha surtout à bien connoître sa langue, à l’écrire purement et avec exactitude.

La langue française commençoit à se former ; Malherbe et Regnier venoient de l’enrichir de tours et d’expressions habilement dérobés aux anciens. Ils l’avoient délivrée des entraves dans lesquelles Ronsard, Du Bartas, Jodelle, Jamin, Pontus du Tyard, et d’autres à leur suite, avoient cherché à la retenir. Mais ce grand travail n’étoit encore qu’ébauché ; notre langue, incertaine et sans règles, ne connoissoit d’autres lois que les caprices des écrivains.

Conrart et ses amis observoient ces variations ; ils s’en entretenoient fréquemment, et se cherchoient souvent sans pouvoir se rencontrer. Ils convinrent enfin, en 1629, de se réunir chez l’un d’eux une fois chaque semaine. Cette société se composoit de Godeau, Chapelain, Conrart, Gombauld, Giry, Habert, et son frère l’abbé de Cérisy, Malleville et Serisay. Conrart leur offrit sa maison, qui devint le berceau de la nouvelle Académie. « Là, dit Pellisson, ils s’entretenoient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toutes sortes de choses, d’affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu’un avoit fait un ouvrage, comme il arrivoit souvent, il le communiquoit volontiers à tous les autres, qui lui en disoient librement leur avis[5]. » Ces commencemens de l’Académie française sont décrits avec beaucoup de vérité dans le discours que l’abbé de La Chambre prononça, comme directeur, le premier juillet 1684, à la réception de Despréaux. Ce grand poëte succédoit à M. de Bezons, conseiller d’État, qui avoit remplacé à l’Académie le chancelier Seguier[6]. Le directeur, répondant au récipiendaire, ne laissa pas échapper l’occasion de payer à Conrart le tribut de ses éloges[7]. « M. de Bezons, dit-il, s’étoit rendu recommandable parmi nous par l’alliance et la liaison étroite qu’il avoit contractée de longue main avec l’illustre M. Conrart[8], que l’on doit regarder comme le premier instituteur et le premier fondateur… de cette petite académie naissante, formée seulement de sept ou huit personnes d’élite, que l’amour des lettres avoit rassemblées pour conférer ensemble des productions de leur esprit, et pour se perfectionner mutuellement. Dans cette école d’honneur, de politesse et de savoir, l’on ne s’en faisoit point accroire ; l’on ne s’entêtoit point de son prétendu mérite ; l’on n’y opinoit point tumultueusement et en désordre ; personne n’y disputoit avec altercation et aigreur ; les défauts étoient repris avec douceur et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission. Bien loin d’avoir de la jalousie les uns des autres, l’on se faisoit un honneur et un mérite de celui de ses confrères, dont on se glorifioit plus que du sien propre. Au lieu d’insulter aux foiblesses inséparablement attachées à l’humanité…, l’on se faisoit une loi expresse de cacher les défauts de son prochain, de les étouffer dans le sein de la compagnie, d’en dérober la connoissance aux étrangers… Là, chacun s’efforçoit de devenir de jour en jour plus savant et plus vertueux ; l’on aspiroit sans cesse au sommet de la perfection et de la sagesse, sans s’imaginer faussement qu’on y étoit déjà parvenu… Là, chacun étoit maître et disciple à son tour ; chacun donnoit et recevoit ; tout le monde contribuoit à un si agréable commerce ; inégaux, mais toujours d’accord. Celui qui étoit repris et corrigé s’estimoit plus heureux que celui qui corrigeoit ; le vaincu s’en retournoit plus glorieux, plus satisfait et plus chargé de dépouilles que le vainqueur[9]. »

Les académiciens continuèrent à s’assembler pendant quatre années environ, « avec un plaisir et un profit incroyable, dit Pellisson ; de sorte que quand ils parlent encore aujourd’hui de ce temps-là…, ils en parlent comme d’un âge d’or, durant lequel, avec toute l’innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l’amitié, ils goûtoient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant[10]. »

Conrart se distinguoit dans ces conférences par la pureté de son goût, et par une sagacité d’autant plus remarquable qu’elle n’avoit point dû son développement aux secours d’une première éducation. « Jamais, lui écrivoit Balzac, naissance ne fut si heureuse ni si belle que la vôtre ; et quoique vous ayez quarante ans passés, et que vous m’ayez juré plusieurs fois que vous ne savez pas la langue latine, je gage que si vous voulez, vous ferez, avant que de mourir, un livre latin qui donnera de la jalousie à M. de Saumaise et à M. Heinsius, voire même à M. Ménage et à votre très-humble serviteur, si notre jalousie pouvoit compatir avec notre amour[11]. Pour votre latin, mon cher monsieur, lui dit-il ailleurs, je soutiens encore une fois que si vous ne l’avez appris, il vous a été révélé. Si vous n avez pas la clef des sciences, vous avez un passe-partout à qui il n’y a point de porte qui ne soit ouverte, qui vous donne entrée dans les lieux les plus cachés, qui vous introduit jusque dans le cabinet, jusque dans le sanctuaire de nos déesses[12]. »

Le spirituel chevalier d’Aceilly rend le même témoignage à Conrart dans les vers suivans :

Des Grecs et des Latins peu de chose il apprit,
Mais il peut s’égaler aux plus savantes plumes ;
Par la grâce du Ciel il trouve en son esprit
Ce qu’un autre avec soin cherche en mille volumes[13].

Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux, ne fait pas un moindre éloge de Conrart, sous le nom de Daphnis, dans ces vers qu’il place dans la bouche de l’Amour :

… J’eus pour lui tant de tendresse,
Que, sans qu’il sût grec ni latin,

Je fis que le fameux Gaulmin[14]
Eût donne toute sa science
Pour une pareille ignorance ;
Car si l’un se fit estimer,
Celui-ci sut se faire aimer :
Secret que n’a presque personne,
Et qu’à mes seuls amis je donne.
Aussi sur les plus beaux esprits
Il remporta toujours le prix :
Ainsi toujours dans les ruelles
Il fut en la bouche des belles[15].

Les académiciens s’étoient promis réciproquement de garder le secret sur l’existence de leur société ; mais Malleville en dit quelques mots à Faret, à Desmarets, puis à Boisrobert, qui étoit dans les bonnes grâces du premier ministre. Boisrobert en parla, au commencement de l’année 1634, au cardinal de Richelieu, qui, jaloux de tous les genres de gloire, et concevant aussitôt le projet de devenir le fondateur d’une société littéraire, placée sous l’égide et le sceau de l’autorité royale, chargea Boisrobert de faire de sa part aux académiciens l’offre de protéger leurs travaux et leur compagnie.

Conrart, reçu secrétaire du Roi le 19 mars 1627[16], épousa en 1634 mademoiselle Muisson[17]. On cessa à cette époque de se réunir chez lui ; et les assemblées se tinrent tantôt chez Desmarets, que l’Académie venoit d’admettre avec Boisrobert au nombre de ses membres : tantôt chez Chapelain, qui demeuroit dans la rue des Cinq-Diamants[18]. Trois charges furent créées au sein de la compagnie : deux annuelles, celles de directeur et de chancelier ; et celle de secrétaire, qui devoit être perpétuelle. Conrart, qui étoit alors à Jonquières[19], fut appelé à l’unanimité à remplir cette dernière fonction ; et à compter de cette époque, il eut soin d’écrire ce qui se passoit dans les assemblées. Pellisson nous apprend que les registres de l’Académie commençoient au 13 mars 1634[20].

Les bornes d’une Notice ne nous permettent pas de nous étendre sur les rapports qui vers ce temps commencèrent à s’établir entre le cardinal de Richelieu et les académiciens. Quelques-uns d’eux, principalement Serizay et Malleville, vouloient que l’on repoussât une protection que, dans leur position particulière, ils paroissoient redouter[21] ; presque tous se voyoient à regret dans l’obligation de subir un honneur qui alloit troubler la douce intimité de leurs relations. Cependant, sur les judicieuses observations de Chapelain, Boisrobert fut prié par la majorité de ses confrères de remercier de leur part le cardinal, et de l’assurer qu’ils se conformeroient à ses volontés. Les statuts de la Société furent dressés bientôt après par une commission dont Conrart étoit membre, en sa qualité de secrétaire ; et les académiciens en mirent le projet sous les yeux du cardinal de Richelieu.

Pellisson nous a conservé l’analyse d’un discours destiné à servir de préambule à ces statuts. Il est d’autant plus remarquable, que, dicté par un esprit prophétique, il annonce à l’avance les hautes destinées de la langue française. On y disoit : « Qu’il sembloit ne manquer plus rien à la félicité du royaume, que de tirer du nombre des langues barbares cette langue que nous parlons, et que tous nos voisins parleroient bientôt, si nos conquêtes continuoient comme elles avoient commencé. Que, pour un si beau dessein, le Roi avoit trouvé à propos d’assembler un certain nombre de personnes capables de seconder ses intentions.... Que notre langue, plus parfaite déjà que pas une des autres vivantes, pourroit bien enfin succéder à la latine, comme la latine à la grecque, si on prenoit plus de soin qu’on n’avoit fait jusqu’ici de l’élocution.... Que les fonctions des académiciens seroient de nettoyer la langue des ordures qu’elle avoit contractées, ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorans, ou par l’abus de ceux qui la corrompent en l’écrivant, et de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu’il faut dire, mais autrement qu’il ne faut[22]. » Ce beau péristyle d’un grand monument a été depuis abandonné ; mais le projet qui en fut tracé n’en fait pas moins connoître l’esprit qui dirigea les travaux des premiers académiciens.

Conrart, tout à la fois secrétaire perpétuel de l’Académie et secrétaire du Roi, fut chargé, en cette double qualité, de dresser le protocole des lettres patentes de la fondation de l’Académie française. Elles furent signées au mois de janvier 1635 ; et Pierre Seguier, garde des sceaux, depuis chancelier de France, non seulement s’empressa de les sceller aussitôt qu’elles lui furent présentées, mais il fit témoigner à la compagnie son désir d’être compté au nombre de ses membres. L’exemple de cet illustre ami des lettres, qui devoit un jour succéder à l’honneur de protéger l’Académie, fut bientôt suivi par messieurs Servien, de Montmort, Du Châtelet, Bautru, et par d’autres personnages éminens de la magistrature ou du conseil d’État ; de sorte que cette société nouvelle n’avoit plus que des traits de ressemblance avec la première Académie fondée par Conrart. Elle étoit tout-à-coup devenue ce que les siècles qui ont suivi l’ont vue ; et, pour nous servir des expressions de l’abbé de La Chambre, « c’étoit une Académie glorieuse et triomphante...., revêtue de la pourpre des cardinaux et des chanceliers, protégée par le plus grand roi de la terre...., remplie de princes de l’Église et du sénat, de ministres, de ducs et pairs, de conseillers d’État...., qui, se dépouillant tous de leurs grandeurs......., se trouvoient heureusement confondus pêle-mêle dans la foule d’une infinité d’excellens auteurs, historiens, poètes, philosophes, orateurs…, sans distinction et sans préséance[23]. »

Il ne nous appartient pas de tracer ici l’histoire de cette illustre compagnie : ce soin est réservé à une plume et plus habile, et plus initiée dans les secrets de ses archives. Nous n’avons pu cependant nous dispenser d’appeler les souvenirs des lecteurs sur l’origine de cette Société, qui se confond avec l’existence littéraire de Conrart.

Le fondateur de l’Académie n’étoit pas seulement un homme de goût et un ami des lettres ; il étoit surtout un homme de bien, dans le cœur duquel on trouvoit toutes les vertus qui donnent du charme au commerce de la vie. D’Olivet peint ainsi le caractère de Conrart, dont il s’étoit souvent entretenu avec l’abbé de Dangeau[24] : « On nous en parle, dit-il, comme d’un homme qui avoit souverainement les vertus de la société. Il gouvernoit son bien sans être ni avare ni prodigue, et il savoit tirer d’une médiocre fortune plus d’agrémens pour lui et pour ses amis, que la fortune la plus opulente n’en produit aux autres. Il étoit touché des malheurs d’autrui, et trouvoit les moyens d’y subvenir par des voies qu’on n’apercevoit point. Il avoit le cœur très-sensible à l’amitié ; et lorsqu’une fois on avoit la sienne, c’étoit pour toujours. S’il y avoit des défauts dans sa conduite à cet égard, c’étoit de trop excuser. Peu de personnes ont eu comme lui l’amitié, la confiance et le secret de ce qu’il y avoit de plus grand dans tous les États du royaume en hommes et en femmes. On le consultoit sur les plus grandes affaires ; et comme il connoissoit le monde parfaitement, on avoit dans ses lumières une ressource assurée. Il gardoit inviolablement le secret des autres et le sien : on ne pouvoit pourtant pas dire qu’il fût caché, et sa prudence n’avoit rien qui tînt de la finesse. Au reste, s’il disputoit quelquefois, c’étoit pour la vérité qu’il disputoit ; et comme il la préféroit à tout, son amour pour la vérité avoit aux yeux des personnes indifférentes un air d’opiniâtré… Né dans le sein du calvinisme, il eut toujours l’esprit préoccupé de ses erreurs, sans que son cœur en fût moins tendre pour tout ce qu’il connut d’honnêtes gens qui pensoient autrement que lui[25]. »

La vie de Conrart, comme celle de la plupart des gens de lettres, a été simple et uniforme. Retenu souvent par les douleurs de la goutte, dont encore jeune il éprouva les accès, il conversoit avec ses amis, leur écrivoit, lisoit leurs ouvrages, y faisoit des observations, et quelquefois des corrections. On venoit fréquemment le consulter ; car il étoit regardé de son temps comme un des plus sûrs arbitres du goût : ce qui a fait dire à Balzac que Conrart trempoit sa plume dans le sens, et que la raison lui dictoit tout ce qu’il écrivoit[26]. Chapelain, qui ne doit pas toujours être jugé sur sa réputation de poète, et dont l’opinion comme critique n’est pas à rejeter, lui rendoit en 1662 un témoignage semblable. « C’est un homme, disoit-il, d’une singulière vertu, et d’un jugement très-net en tout : ce qui le fait consulter par les plus excellens écrivains français, qui se trouvent bien de ses remarques. Personne n’écrit plus purement en prose que lui ; et quoique ses lettres ne s’élèvent pas jusques à l’éloquence…, néanmoins l’élégance, la pureté et l’ordre y reluisent de telle sorte, qu’elles sont égales en beauté et en agrément aux meilleures que nous ayons[27]. »

La maison de Conrart étoit le rendez-vous ordinaire de ses amis, qui étoient en grand nombre ; car il avoit la prétention, et, si l’on veut, la manie, d’être bien avec tous les gens à réputation[28]. Aussi le regardoit-on comme l’appui et le protecteur des gens de lettres ; et il se forma sous ses auspices beaucoup de liaisons littéraires, fondées sur l’estime et sur la conformité des goûts, qui ne contribuèrent pas moins à polir les mœurs qu’à perfectionner la littérature. Plusieurs personnages, qui parvinrent depuis à la célébrité, durent à Conrart d’avoir fait ce premier pas que le mérite délaissé, parce qu’on l’ignore, franchit avec tant de peine. Il présenta Godeau à Chapelain, qui s’empressa de lui ouvrir les portes de l’hôtel de Rambouillet, dont la société décidoit en souveraine sur tous les ouvrages de l’esprit[29]. Il fit connoître Pellisson, l’historien de l’Académie, l’ami et le défenseur de Fouquet. Fléchier, accueilli par le duc de Montausier à la recommandation de Conrart, trouva ainsi l’occasion de développer cet admirable talent qui devoit lui assurer une place si élevée parmi nos orateurs sacrés[30].

Les travaux habituels de Conrart ne l’empêchoient pas de cultiver l’amitié, et de se livrer même aux frivolités de la société. Balzac, qui tenoit le premier rang parmi ses amis, exprime dans une multitude de lettres, et sous des formes ingénieusement variées, le profond sentiment qu’il avoit voué à Conrart. « Je le dis affirmativement, lui écrit-il, et si vous le voulez, je vous le jure sur les autels : je ne changerois pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal a Pamphilio[31], pour le ministère de don Louis de Haro[32]. » «Pourquoi, dit-il ailleurs, ne vous ai-je pas connu dès les premières années de ma vie ? Elle auroit été plus douce et plus réglée qu’elle n’a été ; j’aurois eu plus de contentement, et j’aurois fait moins de fautes. Mais il est impossible de vivre deux fois ; et ce qui est perdu ne se pouvant recouvrer, ménageons bien pour le moins ce qui nous reste. Aimons-nous, comme vous dites, cordialement, afin qu’au milieu d’une infinité de maux qui nous environnent, parmi tant de misères publiques, tant de déplaisirs particuliers, je trouve un asyle dans votre cœur, et que vous en trouviez un dans le mien[33]. » Conrart perdit cet ami le 18 février 1655 ; et Gilles Boileau déplora sa perte dans une élégie assez remarquable, adressée au secrétaire perpétuel de l’Académie. Elle commence par ces vers :

Conrart, Balzac est mort, · · · · · · · · · · · · · · ·
Ce mortel qui parloit le langage des dieux,
Ce mortel qu’on a vu tout brillant de lumière,
N’est maintenant qu’une ombre et qu’un peu de poussière[34].

Au moment de la mort de Balzac, Conrart étoit lui-même aux portes du tombeau. Tristan l’ermite nous apprend cette circonstance dans une ode adressée au survivant de ces deux amis. Nous en citerons quelques vers, qui nous paroissent fort au-dessus de ce que l’on connoît du poëte Tristan ; il est vrai qu’ils se terminent par l’imitation d’une pensée de Malherbe.

Noble ami de la vérité,
De qui l’esprit et le courage
Nous montrent une intégrité
Qu’on ne trouve guère en notre âge,
Conrart, à ce dernier assaut,
Où ton mal s’éleva si haut.
Nous eûmes de grandes alarmes ;
Et si cet aveu m’est permis,
Mes yeux furent trempés des larmes
Qu’on donne lors à ses amis.

</noinclude>

Par miracle on te voit sauvé ; Mais Balzac n’est plus rien qu’une ombre. Tous deux vous portiez le denier Que l’on donne au vieux nautonnier Sur le triste et sombre rivage : Mais Balzac a fait un effort Pour franchir tout seul le passage, Et t’a laissé dessus le bord.

Ce père des grands sentimens, De qui les grâces naturelles Mêloient dans ses raisonnemens L’éclat de tant de fleurs nouvelles, Balzac est descendu là-bas ; Et sa plume, dont les combats Terrassoient partout l’ignorance, N’a pu garantir du tombeau Celui qui fit voir à la France Ce que les lettres ont de beau.

Ô rigueur sans comparaison ! Cet homme, avec tout l’avantage Des lumières de la raison, Est passe comme un feu volage. Mais quoi ! c’est un ordre du sort, Que jamais la faux de la Mort Ne respecte les belles choses ; Et, dans les premières chaleurs, On voit toujours passer les roses Plus vite que les moindres fleurs[35]. </poem>

Pellisson et mademoiselle de Scuderi furent aussi au nombre des amis particuliers de Conrart, qui ne pouvoit se défendre d’un sentiment de jalousie à la vue des préférences dont Pellisson paroissoit être l’objet. Conrart étoit désigné dans leur intimité sous les noms de Philandre ou de Théodamas ; c’est sous ce dernier déguisement qu’il adressoit son encens à Sapho(mademoiselle de Scuderi), qu’il correspondoit avec Herminius ou Acante (Pellisson), et avec Godeau, l’évêque de Vence, qui trouvoit bon qu’on l’appelât galamment le mage de Tendre ou de Sidon. Conrart suivoit ainsi la mode, en se prêtant quelquefois à l’afféterie d’un langage précieux, que le bon goût réprouve. On le vit même, le samedi 20 décembre 1653, faire assaut de mauvais vers dans la ridicule journée des madrigaux, sur laquelle nous avons donné ailleurs quelques détails[36].

Cependant les infirmités de Conrart s’aggravoient chaque année ; il écrivoit à Félibien, au mois de janvier 1648, que, retenu par la goutte, il ne pouvoit pas même monter les degrés qui conduisoient à son cabinet[37]. Cet état de douleurs presque habituelles n’avoit pas altéré l’égalité de son caractère ; aussi Sarrasin, dans une jolie ballade, l’appeloit-il le goutteux sans pareil[38] ; et Conrart lui répondoit gaiement :

<poem> Pour moi, qui des fois plus de cent Ai passe par ceste estamine, Que me sert-il d’être innocent, Et plus net que n’est une hermine ? Puisqu’au pied je porte une espine Qui me rend tout lieu raboteux, Et que l’on dit quand je chemine : C’est pauvre chose qu’un goutteux[39].

Conrart résigna, le 20 janvier 1658, sa charge de secrétaire du Roi[40]; et il ne s’occupa plus que de travaux historiques, littéraires, ou même théologiques. Le dépérissement de sa santé contribua sans doute à lui faire adopter ce parti ; on le voit en effet, deux années après, faire à Godeau la peinture déplorable de l’état auquel il étoit réduit, dans une épître familière du 16 janvier 1660, qui n’a pas encore été imprimée.

Au milieu du mois de décembre,
Dans votre salle ou votre chambre,
À l’aspect de mille orangers
Qui parfument tous vos vergers,
Et dont la feuille est toujours verte,
Vous dînez la fenêtre ouverte,
Et respirez un air plus doux
Que celui de mai n’est pour nous ;
Tandis que, fort mal à mon aise,
Soit dans mon lit, soit dans ma chaise,
Mon logis me sert de prison,
Ou la rigueur de la saison,
Tenant mon corps à la torture,
Est cause que l’hiver me dure
Plus que ne font l’été, l’automne et le printemps,
Et me tient lieu de Quatre-Temps,
Puisqu’il me fait faire abstinence,
Me réduit à la continence,
Et me donne pour pénitence
De vivre toujours en souffrance[41].

Chapelain, dans un Mémoire adressé à Colbert pour faire connoître à ce ministre les hommes de lettres qui pouvoient contribuer à la gloire littéraire du règne de Louis-le-Grand, écrivoit en 1662 : « La goutte de vingt années a tellement estropié M. Conrart, qu’il ne sauroit plus tenir la plume ; et depuis dix-huit mois son mal s’est accru de façon qu’il a plus de besoin de penser à mourir qu’à écrire[42]. » Ce passage ne doit pas être entendu dans le sens rigoureux que d’abord il semble présenter ; Chapelain dit seulement que l’on ne pourroit pas charger Conrart de travaux littéraires de quelque importance. Depuis qu’il étoit tombé dans cet excès d’infirmité, il étoit suppléé à l’Académie par Mézeray, qui lui succéda dans ses fonctions de secrétaire perpétuel.

Conrart, doué de l’esprit de conservation, se plaisoit à recueillir toutes sortes de pièces historiques, littéraires ou théologiques. Il gardoit soigneusement les brouillons de ses lettres ; il copioit ou faisoit copier des ouvrages qu’on lui communiquoit ; souvent même les auteurs lui donnoient leurs manuscrits. Il paroît qu’à sa mort il se trouva chez lui une grande quantité de papiers, que l’on réunit en volumes, sans observer d’autre ordre que celui du format : des pièces historiques furent jointes à des poésies, des copies de lettres à des dissertations théologiques, ou aux factums de Jacques Conrart, frère de l’académicien. Ces manuscrits paroissent avoir été très-nombreux ; la famille de Conrart les aura sans doute conservés pendant un certain temps : tout ce que l’on sait est qu’en 1766 M. Simon Vanel de Milsonneau en possédoit dix-huit volumes in-folie, et vingt-quatre volumes in-4°[43]. Sa bibliothèque fut vendue et dispersée en 1771[44]. Une partie importante des manuscrits de Conrart fut vraisemblablement acquise à cette vente par le duc de La Vallière ou par le marquis de Paulmy, puisqu’on en voit aujourd’hui une portion dans la bibliothèque royale de l’Arsenal. Elle se compose de dix-huit volumes in-folio, sous le no 902 de la partie historique[45], et de deux volumes in-4o, sous le no 151 (Belles-Lettres). Ainsi vingt-deux volumes in-4o de ces précieux manuscrits sont maintenant dans le commerce, et peut-être sont-ils expatriés.

Conrart nous a conservé trois pièces écrites entièrement de la main de La Fontaine. Elles font partie du manuscrit 151 qui vient d’être indiqué. Ce sont deux lettres en prose mêlée de vers, adressées par le fabuliste à sa femme, dans lesquelles il achève le récit de son voyage de Limoges. La troisième de ces pièces est une épître, de la meilleure manière de ce grand poëte, adressée vers 1662 au duc de Bouillon. Nous nous sommes empressés, il y a quelques années, de faire jouir le public de cette précieuse découverte[46]. Ces manuscrits nous ont encore offert la première pensée des Mémoires de madame de Motteville[47], une copie de ceux du père Berthod, diverses poésies de Saint-Pavin[48], Cailly, Pellisson, Godeau, mademoiselle de Scuderi, mademoiselle de La Vigne, et d’autres auteurs du temps. On y voit, en outre, les copies d’un grand nombre de lettres écrites par Pellisson, Godeau, mademoiselle de Scuderi, Marie-Claire de Bretagne, abbesse de Malnoue, la comtesse de Maure, la marquise de Sablé, la duchesse de Longueville, Chapelain, Sarrasin, Ysarn, et d’autres personnages connus. On a seulement le regret de rencontrer dans cette collection un grand nombre de papiers absolument inutiles, tels que des copies de titres, des actes de synodes, ou des disputes théologiques sur les points qui séparent les protestans de notre croyance.

Né calviniste, Conrart se montra toujours attaché aux erreurs de sa secte, malgré les efforts de ses amis pour le ramener à la vérité : ce qui faisoit dire à Balzac : « Si vous n’êtes pas tout-à-fait des nôtres, vous êtes pour le moins de nos alliés ; et M. de Grasse (Godeau) se promet de vous emporter à la fin sur M. Daillé[49]. » Cet espoir ne se réalisa point ; Conrart étoit même très-opiniâtre sur cet article, quoiqu’il parût éviter ces sortes de discussions[50]. Il souffroit avec peine des plaisanteries sur Calvin ; et Balzac ayant traité cet hérésiarque de petit sophiste, se crut obligé de s’en excuser auprès de Conrart[51].

La révision de la traduction des psaumes faite par Clément Marot et Théodore de Bèze, occupa les momens que Conrart put donner au travail pendant les dernières années de sa vie. Il ne retoucha que cinquante-un psaumes. Cet ouvrage fut achevé après sa mort par des ministres de Genève.

Conrart mourut, sans laisser d’enfans de son mariage, le 23 septembre 1675, à l’âge de soixante-douze ans. Il fut inhumé dans le cimetière des réformés, qui étoit alors situé dans le faubourg Saint-Germain, près de l’hôpital de la Charité[52].

L’Académie française conserve un portrait de Conrart, peint en 1635, qui n’a rien souffert des ravages du temps. Un autre portrait, peint dans sa vieillesse par Lefèvre, a été gravé par Cossin, format in-folio[53]. Cette gravure est belle, mais il est difficile de la rencontrer.

Conrart avoit deux frères et une sœur. Jacques Conrart, l’un d’eux, acheta aussi une charge de secrétaire du Roi. Reçu le 17 avril 1637, il obtint des lettres d’honoraire le 29 janvier 1664[54]. Jacques a laissé des enfans, dont la postérité ne s’est éteinte que dans ces derniers temps. La sœur de Conrart épousa M. Muisson, dont Valentin avoit lui-même épousé la sœur.


Ouvrages de Conrart.

Conrart a peu écrit ; il n’a au moins, pour ainsi dire, rien publié. Mais ce silence, qui venoit peut-être de sa modestie, a eu pour lui les mêmes effets que la présomption pour beaucoup d’autres, car il attira sur sa mémoire un de ces traits satiriques[55] qui, une fois lancés, se répètent avec l’autorité d’un proverbe, et passent auprès de beaucoup de lecteurs pour une vérité qui n’est plus susceptible de contestation.

On a de lui :

1o Une épître dédicatoire à la tête de la vie de Philippe de Mornay ; Leyde, Elzévir, in-4o, 1647. Cet ouvrage est de Jean Daillé, ministre protestant[56], qui avoit été précepteur des petits-enfans de Philippe de Mornay. Elle est dédiée par les Elzévirs au prince d’Orange. Daillé, ami de Conrart, l’avoit sans doute prié de prêter sa plume aux célèbres imprimeurs de Hollande.

2o Une épître en vers, dans la première partie des épîtres de Boisrobert.

3o Une ballade en réponse à celle du Goutteux sans pareil, de Sarrasin, dans les Œuvres de ce dernier.

4o La préface des traités posthumes de Gombauld. L’abbé d’Olivet en a inséré la plus grande partie dans son Histoire de l’Académie, à l’article de Gombauld. L’original de cette pièce, portant des corrections de la main de Conrart, se trouve dans le manuscrit 902 de la bibliothèque royale de l’Arsenal, tome 9, p. 329.

5o Une imitation en vers du psaume 92, dans le recueil des poésies chrétiennes et diverses, dit de Brienne, qui a paru sous le nom de La Fontaine, tome 1, page 396 ; Paris, 1671.

6o Les psaumes retouchés sur l’ancienne version de Clément Marot ; Charenton, 1677, in-12. Conrart ne termina son travail que sur cinquante-un psaumes. Il parut à Genève en 1679, chez Samuel de Tournes, une édition qui contient la version des cent cinquante psaumes ; mais on ne dissimule pas, dans l’avertissement, que l’on a été obligé de continuer le travail commencé par Conrart.

7o Lettres familières de M. Conrart à M. Félibien ; Paris, 1681, in-12. André Félibien alla à Rome en 1647, en qualité de secrétaire d’ambassade du marquis de Fontenay-Mareuil. Conrart correspondit avec lui pendant les deux années de son séjour en Italie. Ces lettres ne présentent presque aucun intérêt.

8o La fable d’Orphée et d’Eurydice. L’original de cette pièce de la main de Conrart, portant des corrections et des ratures, se trouve dans le manuscrit 902 de la bibliothèque de l’Arsenal, tome 11, page 115. Elle n’a pas été imprimée, et elle ne mérite pas de l’être.

9o Une épître en vers, adressée à Godeau le 16 janvier 1660, dont le manuscrit original a été indiqué plus haut, page 20 de cette Notice. De même que les autres poésies de Conrart, cette pièce n’offre que de la facilité, accompagnée de beaucoup de négligence. Mais on ne doit pas juger avec sévérité des vers que leur auteur n’avoit pas destinés à voir le jour.

On a attribué à Conrart un volume in-12, publié en 1667, intitulé Traité de l’action de l’Orateur. Il a depuis été bien reconnu que ce traité est l’ouvrage de Michel Lefaucheur, ministre calviniste.

Desmaizeaux, dans ses notes sur les lettres de Bayle, dit que Conrart donna ses soins à l’édition des Œuvres de Balzac, qui fut publiée en deux volumes in-folio en 1665[57]. Conrart prit sans doute beaucoup d’intérêt à cette édition, qui lui est dédiée ; mais ce fut l’abbé Cassagne qui se chargea du travail qu’elle exigeoit, et qui en composa la préface, ainsi que l’épître dédicatoire.

10° Des Mémoires sur l’histoire de son temps.

C’est ici l’ouvrage le plus important de Conrart, et l’on pourroit dire que notre académicien ne rompt véritablement qu’aujourd’hui le silence que Despréaux a interprété avec quelque malignité. On n’a vu de lui jusqu’à présent que des pièces de peu d’étendue, des poésies familières, quelques lettres qui n’auroient pas dû sortir du porte-feuille d’un ami : on va le voir, devenu historien, faire le récit d’une partie des événemens qui ont agité le royaume durant la guerre de la Fronde, ou raconter des particularités secrètes relatives à quelques familles, et qui souvent ont exercé de l’influence sur les destinées de nos pères.

Je ne puis me dissimuler que l’autorité de ces Mémoires pourroit être révoquée en doute, si je n’établissois jusqu’à l’évidence l’authenticité de l’ouvrage de Conrart. Je me vois donc à regret obligé de parler de moi, et d’indiquer les circonstances presque fortuites qui m’ont amené à découvrir l’existence de ces Mémoires, et à reconnoître qu’ils ont été composés par notre académicien.

M’occupant, en 1816, de rassembler les matériaux qui dévoient entrer dans l’édition des Lettres de madame de Sévigné, que je publiai en 1818, j’examinai avec le plus grand soin les manuscrits du dix-septième siècle dans lesquels je pouvois espérer de rencontrer des éclaircissemens sur les faits ou sur les personnes dont il est parlé dans cette correspondance. En parcourant le dixième volume du manuscrit 902 de la bibliothèque de l’Arsenal, je trouvai à la page 129 le récit du duel dans lequel le marquis de Sévigné fut tué, le 4 février 1651. La cause de ce combat, les circonstances qui l’avoient accompagné, étoient restées inconnues. Cette pièce devenoit une découverte précieuse ; je m’empressai de la recueillir[58].

Le même volume contenoit d’autres morceaux relatifs aux événemens du temps, ou à des familles dont pour la plupart les noms sont réclamés par l’histoire. Le tome 17 de ce manuscrit me fit connoître des pièces d’une toute autre importance. C’étoient des récits suivis, une sorte de journal des événemens qui se sont succédés à Paris pendant les mois d’avril, mai, juin, juillet, et une partie d’août 1652. J’y lus, pour la première fois, des détails circonstanciés sur des faits que les autres écrivains de Mémoires, et particulièrement le cardinal de Retz et Joly, ont ignorés ou dissimulés. On ne trouve dans aucun ouvrage de ce temps des développemens aussi curieux sur la conduite des princes et du parlement pendant leur révolte contre l’autorité du Roi, sur les singularités du duc de Lorraine, sur le combat de Saint-Antoine, et particulièrement sur la journée trop célèbre du 4 juillet 1652, dans laquelle des magistrats, et plusieurs des principaux habitans de Paris, tombèrent victimes de nos discordes.

Ces relations ne m’ont présenté qu’un seul feuillet de relatif à l’Académie française. On lit, à la page 165 du tome 13, le projet du procès-verbal de la séance du 11 mars 1658, à laquelle assista la reine Christine. Conrart y rapporte plusieurs circonstances que Patru n’avoit pas fait connoître dans sa lettre à d’Ablancourt.

Ces feuilles, rapidement écrites, couvertes de ratures et de renvois, ne peuvent être des copies ; elles portent au contraire tous les signes d’un travail médité et approfondi : mais il falloit reconnoître la main qui les avoit tracées. Je ne pus d’abord former que des conjectures. L’écriture en étoit la même que celle d’une multitude de projets de lettres adressées par Conrart à diverses personnes. On pouvoit donc présumer que ces pages étoient aussi de l’écriture de Conrart.

Examinant ensuite le manuscrit 151 de la même bibliothèque, je trouvai à la page 75 du tome premier une lettre autographe de Godeau, évêque de Vence, adressée à Conrart, au dos de laquelle on lit ces mots : 22 janvier 1655. Réponse le 26 février. Ce fut un trait de lumière ; cette mention devoit avoir été faite par Conrart en répondant à son parent ; et je vis à l’instant qu’elle étoit de la même main que les relations éparses dans les divers volumes du manuscrit 902, et qu’un grand nombre de feuillets des deux recueils. Je reconnus alors qu’il existoit dans ce manuscrit deux sortes de pièces écrites par Conrart : les unes, à main posée, étoient des copies ou les mises au net ; les autres, tracées avec la rapidité d’un homme dont la plume a peine à suivre la pensée, étaient d’un caractère plus fin, mêlé d’abréviations, de ratures et de renvois ; mais ces deux écritures sont de la même main. Toutes les pièces que nous publions aujourd’hui sont de cette écriture rapide et pleine de corrections, à l’exception du récit de la séance de la cour des aides, du 23 avril 1652, qui est de l’écriture soignée de Conrart, et paroît être une mise au net. Je fus dès-lors assuré de l’authenticité des Mémoires du premier secrétaire perpétuel.

J’étois dans cette conviction, quand j’annonçai dans l’édition des Lettres de madame de Sévigné qu’il existoit des Mémoires de Valentin Conrart, auxquels j’avois emprunté plusieurs éclaircissemens[59].

Depuis cette époque, je ne cessai de rechercher des pièces écrites et signées par Conrart. La bibliothèque du Roi, si riche en autographes, n’en possédoit aucun de cet académicien. M. Héricart de Thury de Retheuil, qui en 1824 fut si rapidement enlevé à sa famille et à ses amis, eut la bonté de mettre à ma disposition une lettre de Conrart. Ayant été institué légataire universel de madame Despotz[60] sa cousine, l’une des descendantes de La Fontaine, il trouva parmi les papiers de cette dame une lettre autographe et signée, adressée par Conrart à notre fabuliste le premier mai 1660[61]. Cette pièce auroit dissipé mes doutes, si j’avois pu en conserver encore.

J’ai depuis rencontré d’autres pièces écrites et signées par Valentin Conrart. Des recherches faites dans de vieux parchemins, exposés en vente chez des épiciers, me procurèrent deux quittances écrites par lui et revêtues de sa signature, sous les dates des 4 mars 1645 et 1651. Ces pièces, dont la première a été citée page 4 de cette Notice, pourroient servir d’objets de comparaison, s’il en étoit jamais besoin.

M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l’Académie, m’a aussi communiqué une lettre écrite par Conrart en 1670. L’écriture se ressent des souffrances qu’il éprouvoit : elle est tremblée, et tracée péniblement ; mais on y reconnoît encore l’habitude de sa main.

Les Mémoires de Conrart sont écrits avec pureté ; le style en est simple, sans affectation, et tel qu’il convient à cette nature de composition. Ils sont exempts de passion, et d’un spectateur qui ne se laisse pas entraîner par le mouvement des esprits, et ne prend point de parti dans la querelle.

Ils se divisent naturellement en deux parties. La première renferme diverses relations sur les troubles de la Fronde. Elle commence par le récit d’une séance de la cour des aides dont Conrart fut témoin, et dans laquelle on voit le premier président Amelot déployer un de ces caractères antiques que la magistrature de France a quelquefois présentés.

La seconde partie contient des morceaux détachés, et même des fragmens incomplets ; on y lit des anecdotes que Conrart recueilloit avec soin, et plusieurs pièces dans lesquelles il introduit le lecteur au sein de quelques familles. Ces sortes d’ouvrages, qui peignent les temps et les mœurs, sont trop rares. Nous en avons si peu sur cette époque déjà éloignée, qu’il nous a semblé que ces détails pourroient ne point déplaire. Les lettres de madame de Sévigné sont des Mémoires de ce genre ; elles donnent le tableau de la société de son temps : mais cette femme inimitable, par l’heureux mélange des faits historiques aux événemens les plus simples, a seule eu le secret de nous intéresser à tout ce qu’elle aimoit, et de nous faire même partager quelquefois ses légères préventions.

Conrart avoit placé sur son manuscrit quelques notes, qui ont été soigneusement conservées ; on y a ajouté celles que l’on a cru utiles à l’intelligence du texte.

L’éditeur a différé la publication de ces Mémoires, parce qu’il a mieux aimé les placer à leur rang dans une grande collection historique, que de les donner isolément. M. Petitot, dont on ne peut assez déplorer la perte, les avoit lus avec intérêt ; il les auroit enrichis de ses savantes observations, si la mort ne l’eût pas sitôt frappé. Nous nous proposons de faire connoître, dans une Notice biographique, les nombreux titres de M. Petitot aux regrets de ses contemporains, et à la reconnoissance de ceux qui nous suivront.


L. J. N. Monmerqué.
  1. L’éditeur possède une quittance ainsi conçue : « Je, Jacques Conrart, bourgeois de Paris, confesse avoir eu et receu de… la somme de vingt-cinq sols un denier et maille, pour un quartier escheu le dernier jour de septembre mil six cent et un, à cause de cent sols et sept deniers tournois de rente à moy deue par la succession de feu sieur Valentin Targer, à cause de Peronne Targer ma femme, etc.… À Paris, ce 3 juin 1614. Signé Jacques Conrart. »
  2. Trésor des recherches et antiquités gauloises et françoises, par Borel ; in-4o. Paris, 1655, page 178.
  3. Ceci résulte de la quittance qui vient d’être citée, et d’une autre que nous possédons aussi, et qui porte ce qui suit : « En la présence de moi, conseiller secrétaire du Roi et de ses finances, damoiselle Peronne Targer, veuve de feu Jacques Conrart, vivant bourgeois de Paris, a confessé avoir receu, etc. Fait le 4e jour de mars 1645. Signé Peronne Targer et Conrart. »
  4. Mémoires manuscrits et autographes de Gédéon Tallemant-des-Réaux, article Conrart. (Bibliothèque de M. le marquis de Châteaugiron.)
  5. Histoire de l’Académie ; Paris, 1730, tome 1, page 6.
  6. En 1643, le chancelier Seguier étant devenu protecteur de l’Académie à la mort du cardinal de Richelieu.
  7. Discours prononces à l’Académie par messieurs de La Chambre (père et fils) ; Paris, Le Petit, in-4o, page 21. Le discours d’où est tiré le passage cité y est daté du 3 juillet 1684 ; mais le registre de l’Académie porte tjue la réception de Despréaux eut lieu le premier de juillet. Déjà M. de Saint-Surin avoit rectifié cette erreur dans son excellente édition de Boileau ; Paris, 1821, t. 3, p. 139. (Voyez le Journal des Savans, du mois de mars 1824, p. 155.)
  8. Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d’État, mourut doyen de l’Académie française, le 20 mars 1684. Il avoit épousé Marie Targer, fille de Louis Targer, secrétaire du Roi, qui étoit fils de Valentin et frère de la mère de Conrart, duquel M. de Bezons étoit ainsi cousin germain par alliance.
  9. On a reproché à Despréaux de s’être laissé entraîner par son penchant satirique jusque dans son remercîment à l’Académie. Mais l’abbé de La Chambre, dans le parallèle qu’il établit entre les commencemens de l’Académie et ce qui se passoit de son temps, semble avoir été plus loin que le poëte ; à moins que son discours ne fût principalement dirigé contre Furetière, avec lequel les démêlés de l’Académie étoient déjà commencés.
  10. Histoire de l’Académie, tome 1, page 7.
  11. Lettres de Balzac à Conrart ; Elzévir, 1664, page 137.
  12. Ibid., page 275.
  13. Diverses petites poésies du chevalier d’Aceilly (ou de Cailly) ; Paris, André Cramoisy, 1667, page 199 ; et dans le Recueil de La Monnoye ; La Haye, 1714, tome 1, page 180.
  14. Gilbert Gaulmin, maître des requêtes, et ensuite conseiller d’État,
    mourut à Paris au mois de décembre 1665. C’étoit un critique qui s’étoit
    acquis une grande célébrité ; il a laissé divers ouvrages, et particulièrement
    des poésies latines. On lit ses vers sur la prise d’Arras dans le
    Ménagiana, tome i, page 297, édition de 1715.
  15. Dialogue de
    l’Amour et Damon, dans les Œuvres posthumes de Gilles Boileau, publiées
    par son frère ; Barbin, 1670, page 158.
  16. Tessereau, Histoire de la Chancellerie, tome i, page 354.
  17. Mémoires concernant la vie et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres, par Ancillon ; Amsterdam, 1709, page 7.
  18. Pellisson, Histoire de l’Académie, tome i, page 53.
  19. Bibliethèque françoise de l’abbé Gonjet. tome 17, page 396.
  20. Pellisson, Histoire de l’Académie, tome 1, page 16. Ces premiers registres de l’Académie n’existoient déjà plus du temps de l’abbé d’Olivet. (Voyez la note du tome 2, page 10, de l’Histoire de l’Académie.) Il est probable qu’ils avoient été confiés à Pellisson, et qu’ils furent saisis et perdus parmi les papiers du surintendant Fouquet. M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l’Académie française, nous a fait voir les registres qui ont été conservés ; ils ne remontent qu’à l’année 1672.
  21. Serizay étoit intendant du duc de La Rochefoucauld, qui s’étoit retiré dans ses terres de Poitou ; et Malleville étoit secrétaire du maréchal de Bassompierre, détenu alors à la Bastille comme prisonnier d’État.
  22. Histoire de l’Académie, tome 1. pages 21 et 23.
  23. Discours de messieurs de La Chambre, page 20. —
  24. Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, mort en 1728, à l’âge de quatre-vingts ans, avoit passé avec Conrart une partie notable de sa vie.
  25. Histoire de l’Académie, tome 2, page 166. —
  26. Lettres de Balzac à Conrart ; Elzévir, page 136.
  27. Mélanges de littérature, tirés des lettres manuscrites de Chapelain ; Paris, 1726, p. 231. —
  28. Quel que fût le mérite de Conrart, il n’a pas eu plus qu’un autre le don de plaire à tous ses contemporains. Gédéon Tallemant-des-Réaux, après avoir été long-temps son ami, conçut pour Conrart une telle aversion, que, dans les Mémoires qu’il nous a laissés, il semble ne s’attacher qu’à verser sur lui le ridicule à pleines mains. Il raconte, entre autres choses, que le poëte Malleville, plaisantant sur ce que le secrétaire perpétuel vouloit être l’ami de tout le monde, disoit qu’il lui sembloit que Conrart alloit criant par les rues : « Ah, ma belle amitié ! Qui en veut, qui en veut, de ma belle amitié ? »
  29. Mélanges de Vigneul de Marville, tome 2, page 328, édition de 1713. —
  30. Ménagiana, tome 2, page 331, édition de 1715, —
  31. Il étoit neveu d’Innocent x. En 1647, quitta la pourpre, et épousa la signora Olimpia. Il n’en continua pas moins à jouir de toute l’influence que les cardinaux neveux n’obtiennent que trop souvent à la cour de Rome. —
  32. Lettres de Balzac à Conrart ; Elzévir, page 273.
  33. Lettres de Balzac à Conrart ; Elzévir, page 193.
  34. Poésies choisies, recueil de Sercy, 1658, troisième partie, page 63. Despréaux n’a point compris cette pièce dans le volume des Œuvres posthumes de son frère, qu’il publia chez Barbin en 1670.
  35. Manuscrits de l’Arsenal, n°902 (Histoire), tome 18, page 69.
  36. Biographie universelle de Michaud, article de mademoiselle de Scuderi, tome 41, page 391.
  37. Lettres familières de Conrart à Félibien ; Paris, 1681, page 132.
  38. Œuvres de Sarrasin ; Paris, 1685, tome 2, page 177. Ce poëte mourut en 1654.
  39. Ibid., p. 180,
  40. Tessereau, Histoire de la Chancellerie, tome 1, page 528.
  41. L’épître se compose de quatre-vingt-dix vers ; l’original autographe
    se trouve dans le manuscrit 902 (Histoire) de la bibliothèque
    royale de l’Arsenal, tome 9, page 285.
  42. Mélanges de Chapelain, page 232. —
  43. Bibliothèque historique de la France, par le père Lelong, tome I, page 408. —
  44. Ibid., tome 4,page 289.
  45. Ce manuscrit étant celui qui renferme les Mémoires de Conrart, on s’est abstenu d’en répéter l’indication. Ainsi, quand on citera les manuscrits de Conrart dans le cours de cet ouvrage, cela ne devra s’entendre que du manuscrit 902 (Histoire) de la bibliothèque de l’Arsenal.
  46. Opuscules inédits de La Fontaine ; Paris, Blaise, 1820, in-8o de cinquante-neuf pages, et à la suite des Mémoires de Coulanges. M. Walckenaer a reproduit ces pièces dans son excellente édition des Œuvres de La Fontaine.
  47. Voyez la Notice sur madame de Motteville, tome 36, deuxième série de cette Collection, page 310.
  48. Plusieurs pièces de vers de ce poëte, retrouvées dans ces manuscrits, ont été publiées par nous dans l’édition des Lettres de madame de Sévigné ; Paris, Blaise, 1818 ou 1820, tome 1, pages vi, vii, viii, 313 ; tome 2, page 232 ; tome 7, page 319 ; et tome 9, page 243.
  49. Œuvres de Balzac ; Paris, 1665, in-folio ; tome 2, page 568.
  50. Ménagiana, tome 2, page 331. —
  51. Lettres de Balzac à Conrart ; Elzévir, page 166.
  52. Mémoires d’Ancillon, page 130. —
  53. Bibliothèque historique de la Fiance, tome 4, deuxième partie, page 172. Ce portrait y est daté de 1683 ; la gravure ne porte cependant aucune date. —
  54. Tessereau, Histoire de la Chancellerie, tome I, pages 404 et 556.
  55. Despréaux a dit, dans sa première épître :
    J’imite de Conrart le silence prudent.
  56. C’est l’opinion commune. Cependant on voit dans le Mélange critique de littérature, recueilli des conversations de feu M. Ancillon (Basle, 1698, tome 2, page 242), que M. Daillé disoit que la moitié de la Vie de Philippe de Mornay avoit été composée par David Lixe, et que l’ouvrage avoit été achevé par deux secrétaires de Du Plessis. Il reconnoissoit que l’épître dédicatoire étoit de Conrart.
  57. Œuvres de Bayle ; La Haye, 1737, in-folio, tome 4, page 698.
  58. M. de Saint-Surin a inséré ce récit dans la Notice sur madame de Sévigné, qu’il a bien voulu joindre à mon édition. (Voy. t. i, p. 57.)
  59. Lettres de madame de Sévigne, de sa famille et de ses amis, tome i, page 47 de la Notice bibliographique ; Paris, Blaise, 1818 ou 1820, in-8o.
  60. Marie-Claire de La Fontaine, décédée veuve de Pierre-Louis Despotz, le 13 décembre 1820. Elle étoit arrière-petite- fille du poëte. (Voyez l’Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de La Fontaine, par M. Walckenaer, troisième édition, 1824, Page 586.)
  61. Cette lettre est aujourd’hui en la possession de M. le vicomte Héricart de Thury, conseiller d’État. M. Walckenaer l’a insérée dans la troisième édition de l’ouvrage qui vient d’être cité, page 214.