Mémoires de Valentin Conrart/10

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 230-231).

SUR LA DUCHESSE DE CHATILLON[1]

Un peu devant que les princes fussent en liberté, la duchesse de Châtillon[2] fut à Mouron visiter la princesse de Condé, qui y avoit toujours été depuis son retour de Bordeaux. Un nommé Cambiac, qui est au prince son mari, partit de Paris incontinent après cette duchesse ; et comme il prit le chemin des gens à cheval, qui est le plus droit et le plus court, il arriva à Mouron avant elle. Ayant dit à la princesse qu’il avoit un paquet pour madame de Châtillon, qui alloit arriver bientôt, elle le prit, et l’ayant ouvert y trouva une lettre sans souscription ni suscription, laquelle ayant été confrontée avec d’autres de M. de Nemours[3], fut reconnue pour être de son écriture. Il lui disoit beaucoup de douceurs, et lui témoignoit particulièrement que depuis son départ il étoit tellement changé qu’il n’étoit pas reconnoissable ; qu’il ne faisoit que languir en son absence, et que si elle duroit long-temps elle ne le retrouveroit plus en vie, etc. ; ajoutant qu’elle avoit grand intérêt, vu l’humeur de M. le prince, de se mettre en possession de la terre de Merlou, que madame la princesse la douairière lui avoit laissée par testament, avant qu’il fût en liberté. Cette lettre fit faire beaucoup de discours ; et quand la duchesse fut arrivée, la princesse la lui rendit ; et lui ayant fait connoître qu’elle l’avoit lue, et qu’elle s’étonnoit des choses qu’elle y avoit trouvées, la duchesse, sans s’étonner autrement, lui dit qu’elle ne savoit ce que c’étoit, et qu’assurément quelqu’un auroit contrefait l’écriture de M. de Nemours pour lui faire une pièce ; qu’elle n’avoit aucune habitude avec lui ; que cette lettre ne s’adressoit point à elle, etc. La vérité est toutefois qu’il y avoit quelque galanterie entre lui et elle ; et l’on étoit bien aise à la cour d’avoir cette occasion de draper la duchesse, qui faisoit la prude et la sévère plus qu’aucune autre dame.

  1. Manuscrits de Conrart, tome 10, page 208.
  2. La duchesse de Châtillon : Élisabeth-Angélique de Montmorency-Boutteville, veuve de Gaspard de Coligni, duc de Châtillon, tue au combat de Charenton le 8 février 1649. Elle se remaria en 1664 à Christian-Louis, duc de Mecklenbourg.
  3. M. de Nemours : Tué en duel le 30 juillet 1652. (Voyez plus haut, page 174 et suivantes.)