Mémoires de deux jeunes mariées/Chapitre 57

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Mémoires de deux jeunes mariées
Œuvres complètes de H. de BalzacA. Houssiaux2 (p. 189-194).


LVII


DE LA COMTESSE DE L’ESTORADE AU COMTE DE L’ESTORADE.


Au Chalet, 7 août.

Mon ami, emmène les enfants et fais le voyage de Provence sans moi ; je reste auprès de Louise qui n’a plus que quelques jours à vivre : je me dois à elle et à son mari, qui deviendra fou, je crois.

Depuis le petit mot que tu connais et qui m’a fait voler, accompagnée de médecins, à Ville-d’Avray, je n’ai pas quitté cette charmante femme et n’ai pu t’écrire, car voici la quinzième nuit que je passe.

En arrivant, je l’ai trouvée avec Gaston, belle et parée, le visage riant, heureuse. Quel sublime mensonge ! Ces deux beaux enfants s’étaient expliqués. Pendant un moment j’ai, comme Gaston, été la dupe de cette audace ; mais Louise m’a serré la main et m’a dit à l’oreille : — Il faut le tromper, je suis mourante. Un froid glacial m’a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J’avais eu l’idée, pour n’effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le bois en attendant que je les fisse demander.

— Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient après cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, et Renée a sans doute quelque confidence à me faire.

Une fois seule, elle s’est jetée dans mes bras sans pouvoir contenir ses larmes.

— Qu’y a-t-il donc ? lui ai-je dit. Je t’amène, en tout cas, le premier chirurgien et le premier médecin de l’Hôtel-Dieu, avec Bianchon ; enfin ils sont quatre.

— Oh ! s’ils peuvent me sauver, s’il est temps, qu’ils viennent ! s’est-elle écriée. Le même sentiment qui me portait à mourir me porte à vivre.

— Mais qu’as-tu fait ?

— Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques jours.

— Et comment ?

— Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de l’étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs.

— Envoie-le donc à Paris, je vais chercher moi-même les médecins, ai-je dit en courant comme une insensée à l’endroit où je les avais laissés.

Hélas ! mon ami, la consultation faite, aucun de ces savants ne m’a donné le moindre espoir, ils pensent tous qu’à la chute des feuilles, Louise mourra. La constitution de cette chère créature a singulièrement servi son dessein ; elle avait des dispositions à la maladie qu’elle a développée ; elle aurait pu vivre longtemps, mais en quelques jours elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas mes impressions en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Tu sais que j’ai tout autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée anéantie, et n’ai point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baigné de larmes, j’ai passé je ne sais combien de temps dans une douloureuse méditation. Une céleste voix m’a tirée de mon engourdissement par ces mots : — Eh ! bien, je suis condamnée, que Louise m’a dit en posant sa main sur mon épaule. Elle m’a fait lever et m’a emmenée dans son petit salon. — Ne me quitte plus, m’a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne veux pas voir de désespoir autour de moi ; je veux surtout le tromper, j’en aurai la force. Je suis pleine d’énergie, de jeunesse, et je saurai mourir debout. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs comme je l’ai souhaité souvent : à trente ans, jeune, belle, tout entière. Quant à lui, je l’aurais rendu malheureux, je le vois. Je me suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s’étrangle en s’impatientant d’être prise ; de nous deux, je suis la biche… et bien sauvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son cœur de manière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencontré l’indifférence, le loyer qui attend la jalousie, eh ! bien… je serais morte. J’ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet, n’ont pas vécu deux ans ; au rebours, je parais n’avoir que trente ans, mais, en réalité, j’ai eu soixante années d’amours. Ainsi, pour moi, pour lui, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, c’est autre chose : tu perds une sœur qui t’aime, et cette perte est irréparable. Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit-elle après une longue pause pendant laquelle je ne l’ai vue qu’à travers le voile de mes larmes, porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur en corset a raison : le mariage ne saurait avoir pour base la passion, ni même l’amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as marché dans ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis ; tandis qu’en commençant la vie conjugale par une ardeur extrême, elle ne peut que décroître. J’ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue souffleter mon bonheur de sa main décharnée. Elle m’a enlevé le plus noble et le plus dévoué des hommes ; aujourd’hui, la camarde m’enlève au plus beau, au plus charmant, au plus poétique époux du monde. Mais j’aurai tour à tour connu le beau idéal de l’âme et celui de la forme. Chez Felipe, l’âme domptait le corps et le transformait ; chez Gaston, le cœur, l’esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée, que puis-je vouloir de plus ?… me réconcilier avec Dieu que j’ai négligé peut-être, et vers qui je m’élancerai pleine d’amour en lui demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux, le paradis serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal : je suis une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des Gaston, la loi sociale est en ceci d’accord avec la loi naturelle. Oui, la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier sacrifice de sa volonté à l’homme, qui lui doit en retour le sacrifice de son égoïsme. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a élevés et jetés dans ces derniers temps avec tant d’éclat sont des niaiseries qui nous méritent le nom d’enfants que tant de philosophes nous ont donné.

Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante, jusqu’à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-sœur, les deux enfants et la bonne anglaise que Louise l’avait prié d’aller chercher.

— Voilà mes jolis bourreaux, a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne pouvais-je pas m’y tromper ? Comme ils ressemblent à leur oncle !

Elle a été charmante pour madame Gaston l’aînée, qu’elle a priée de se regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs avec ces façons à la Chaulieu qu’elle possède au plus haut degré.

J’ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc de Rhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu, ainsi qu’à Madeleine. J’ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d’efforts, Louise n’a pu se promener ; elle ne s’est même levée que pour assister au dîner. Madeleine de Lenoncourt, ses deux frères et sa mère sont venus dans la soirée. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et sa famille s’est dissipé. Depuis cette soirée, les deux frères et le père de Louise sont venus à cheval tous les matins, et les deux duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La mort rapproche autant qu’elle sépare, elle fait taire les passions mesquines. Louise est sublime de grâce, de raison, de charme, d’esprit et de sensibilité. Jusqu’au dernier moment elle montre ce goût qui l’a rendue si célèbre, et nous dispense les trésors de cet esprit qui faisait d’elle une des reines de Paris.

— Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m’a-t-elle dit avec ce sourire qui n’est qu’à elle, en se mettant au lit pour y languir ces quinze jours-ci.

Dans sa chambre il n’y a pas trace de maladie : les boissons, les gommes, tout l’appareil médical est caché.

— N’est-ce pas que je fais une belle mort ? disait-elle hier au curé de Sèvres, à qui elle a donné sa confiance.

Nous jouissons tous d’elle en avares. Gaston, que tant d’inquiétudes, tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de courage, mais il est atteint : je ne m’étonnerais pas de le voir suivre naturellement sa femme. Hier il m’a dit en tournant autour de la pièce d’eau : — Je dois être le père de ces deux enfants… Et il me montrait sa belle-sœur qui promenait ses neveux. Mais, quoique je ne veuille rien faire pour m’en aller de ce monde, promettez-moi d’être une seconde mère pour eux et de laisser votre mari accepter la tutelle officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle-sœur. Il a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme qui se sent perdu. Sa figure répond par des sourires aux sourires de Louise, et il n’y a que moi qui ne m’y trompe pas. Il déploie un courage égal au sien. Louise a désiré voir son filleul ; mais je ne suis pas fâchée qu’il soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques libéralités qui m’auraient fort embarrassée.

Adieu, mon ami.


25 août (le jour de sa fête).


Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le délire ; mais ce fut un délire vraiment élégant, qui prouve que les gens d’esprit ne deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les sots. Elle a chanté d’une voix éteinte quelques airs italiens des Puritani, de la Sonnambula et de Mosé. Nous étions tous silencieux autour du lit, et nous avons tous eu, même son frère Rhétoré, des larmes dans les yeux, tant il était clair que son âme s’échappait ainsi. Elle ne nous voyait plus ! Il y avait encore toute sa grâce dans les agréments de ce chant faible et d’une douceur divine. L’agonie a commencé dans la nuit. Je viens, à sept heures du matin, de la lever moi-même ; elle a retrouvé quelque force, elle a voulu s’asseoir à sa croisée, elle a demandé la main de Gaston… Puis, mon ami, l’ange le plus charmant que nous pourrons voir jamais sur cette terre ne nous a plus laissé que sa dépouille. Administrée la veille à l’insu de Gaston, qui, pendant la terrible cérémonie, a pris un peu de sommeil, elle avait exigé de moi que je lui lusse en français le De profundis, pendant qu’elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu’elle s’était créée. Elle répétait mentalement les paroles et serrait les mains de son mari, agenouillé de l’autre côté de la bergère.


26 août.

J’ai le cœur brisé. Je viens d’aller la voir dans son linceul, elle y est devenue pâle avec des teintes violettes. Oh ! je veux voir mes enfants ! mes enfants ! Amène mes enfants au-devant de moi !


Paris, 1841.