Mémoires de madame la comtesse de La Boutetière de Saint-Mars/10

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1798

Je songeais à rentrer en France. J’avais une correspondance en Suisse : un négociant de Neufchâtel se chargeait de m’en procurer les moyens en me faisant passer pour sa sœur. M’en retourner en France sans voir mes filles, me faisait une vive peine. J’écrivis à mon frère tout le désir que j’avais d’aller à Vienne les voir. Par le Danube, le voyage était peu coûteux. Il approuvait mon retour en France, mais non mon apparition à Vienne, ne voulait pas me procurer de passeport. Ma résolution fut ferme malgré toutes remontrances à ce sujet, et je partis de Lintz avec une dame allemande et son mari, qui me promirent toute leur assistance pour me faire entrer en ville. Le mari était commissaire de cercle et cela lui donnait un certain poids.

J’arrivai le second jour à Vienne dans l’après-dîner. Je fus chez mon frère. J’en fus reçue avec un accueil glacial ; je n’avais pas suivi sa volonté, c’était assez. Il ne se leva pas de son bureau, ne m’embrassa pas, et les idées les plus tristes s’emparèrent de moi. Au bout d’une demi-heure il voulut bien m’accompagner jusqu’au couvent où étaient mes filles. Il fallut les prévenir de mon arrivée et les préparer à un événement qu’on ne leur avait pas dit possible. Je revis donc ces enfants ; il y avait déjà trois ans d’écoulés depuis notre séparation. Elles pleuraient de joie et je retrouvai en elles toute la sensibilité qu’elles m’avaient démontrée dans leur tendre enfance. Henriette n’avait pas embelli ; son nez s’était un peu gâté en devenant un peu aquilin, la bouche qu’elle avait très jolie n’était plus ainsi, ayant pris la mauvaise habitude de mordre ses lèvres à chaque instant, et dans le moment même elles étaient extrêmement enflées. Pour Alexandrine qui n’annonçait pas d’être aussi jolie que sa sœur, elle me surprit pour son changement en bien.

Je vis Mme de Fussières, supérieure du couvent, elle me fit préparer une chambre en dehors et je fus chez Mmes de Choisy, amies de mon frère. Je ne comptais rester que quinze jours à Vienne ; mon frère, qui savait qu’il devait se passer des événements à Paris et qui croyait fermement que le résultat serait tout à l’avantage des royalistes, me dit : « Attendez encore une quinzaine, vous rentrerez en France avec plus de facilité et d’agrément. » Je le crus ; mais au lieu du succès, le 18 fructidor fit sortir beaucoup de monde de France et il ne fallut plus songer à exécuter mon projet. J’eus tort, je n’étais pas sur la liste. À la vérité, je ne le savais pas, mais je l’aurais appris en France et je n’aurais rien risqué. Les terres de mon mari n’étaient pas encore vendues ; il m’était dû quelque argent et j’aurais pu racheter la Boutetière, Saint-Mars et aussi au moins pour la valeur de vingt mille francs de rentes ; car tout ce bien-là a été plutôt donné que vendu. J’en aurai un éternel regret pour vous, mes chers enfants.

Pendant ce temps, j’eus l’honneur d’être présentée à Madame Royale, un jour qu’elle entrait au couvent de la Visitation, où étaient mes filles. Cette auguste princesse m’accueillit avec la plus extrême bonté. Je ne puis rendre l’impression qu’elle me fit éprouver. Son regard céleste était en même temps si attendrissant que mes yeux se remplissaient de larmes et j’avais bien de la peine à répondre à ses questions. Elle me dit les choses les plus aimables sur mon frère. « Je lui ai, Madame, beaucoup d’obligations et je me trouverai heureuse, lorsque je pourrai les reconnaître. » Je restai avec elle à peu près deux heures qu’elle passa dans la salle de la communauté. Mes filles y étaient aussi, elle leur parlait souvent avec la plus grande affabilité et intérêt.

Je restai donc à Vienne. Mon mari vint me rejoindre de Londres. Je pris un logement bien modeste. Pour alimenter ma bourse, je fis un petit commerce ; je travaillais aussi beaucoup. Le séjour de Vienne était extrêmement cher, le gouvernement ne donnait aucun secours aux émigrés ; il fallait donc se tirer d’affaire par soi-même. Je vivais très retirée et ne voyais absolument que quelques familles françaises qui logeaient comme moi dans le faubourg de Renevez. Dans le nombre je distinguai Mme la marquise de Montaigu, d’Avignon ; elle avait avec elle son fils et sa fille. Ces deux enfants étaient l’exemple de la piété filiale : ils travaillaient pour leur mère et adoucissaient son sort autant qu’ils le pouvaient. Je voyais tous les soirs le fils y passer une heure avec moi, et chaque fois je me disais : « Qu’une mère est heureuse d’avoir un tel fils ! »

Il arriva un événement qui donna quelque inquiétude au gouvernement : je vais dire ce qui fut rapporté à ce sujet dès le lendemain. Bernadotte était à Vienne comme ambassadeur. Le Directoire n’avait pas même prévenu l’empereur de son arrivée ; il fut reçu cependant. Au bout de quelques mois de séjour, il conspira pour le renversement du gouvernement établi ; il avait gagné beaucoup de mauvais sujets des faubourgs. Le jour pris pour éclater fut celui où un de ses secrétaires d’ambassade devait se marier avec une Grecque. Le vin prodigué au repas fut un moyen de la Providence pour empêcher le succès de la conspiration. L’heure de quatre heures avait été donnée aux conjurés pour entrer en ville et soutenir l’attaque. Les convives de la noce, échauffés par le vin, oublièrent l’heure du rendez-vous, et dès deux heures le drapeau tricolore fut arboré à un balcon qui donnait sur une place. C’était un jour de marché. À cette vue, les gens des campagnes et du peuple de la ville, dont la place était pleine, crièrent : « À bas le drapeau ! qu’on ôte le drapeau ! » Bernadotte parut sur le balcon, un pistolet à la main et avec sa suite. Il voulut tirer. Alors un jeune homme monta à une échelle, s’empara du drapeau qui fut à l’instant mis en pièces. Le peuple n’eut plus de frein ; on monta dans les appartements de Bernadotte. Il n’eut que le temps de se sauver avec les siens chez une Polonaise qui logeait au quatrième. On brisa tout chez lui, et dans la rage où était le peuple il aurait été certainement massacré, si on l’avait trouvé. Il avait de son balcon injurié ce bon peuple et il allait tirer sur lui si on ne l’avait pas arrêté. Les portes de la ville furent fermées ; le commandant de la ville vint avec un fort détachement, enjoignit au peuple de se retirer. On établit une forte garde autour de l’hôtel de l’ambassadeur, qui fit sortir un de ses aides de camp par une porte de derrière, avec une lettre pour l’empereur à qui il faisait l’humble prière de le laisser sortir de Vienne et de lui donner une escorte. On répondit que ce serait accordé. En effet, le lendemain, avant le jour, on le fit sortir. On laissa encore après lui les portes fermées. Mon domestique qui allait tous les matins en ville pour faire nos provisions du jour fut bien étonné, ainsi que d’autres, de trouver les portes fermées. Lui et les autres revinrent tout effrayés. Il était bien étrange que, l’événement passé en ville, il n’en avait transpiré rien dans notre faubourg. Les portes furent ouvertes vers midi. Le peuple vomissait contre les Français mille imprécations ; des gens qui passaient sous ma fenêtre disaient : « Il faut les exterminer ces vilains Français, il n’y en a pas un de bon. » Je me gardai bien de sortir de chez moi de toute la journée. Eh bien ! ce révolutionnaire Bernadotte est aujourd’hui prince royal et héréditaire de Suède. Comment cette nation pouvait-elle remplacer son roi légitime par un tel homme ?

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