Mémoires historiques/14

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Deuxième tableau chronologique
Tableau par années des douze seigneurs

CHAPITRE XIV

Tableau par années des douze seigneurs (101)


p.15 Le duc grand astrologue a lu les tables chronologiques et les listes généalogiques du Tch’oen ts’ieou (102) ; p.16 arrivé au roi Li (103), de la dynastie Tcheou, il ne lui est jamais arrivé de ne pas abandonner son livre en disant avec un soupir :

— Hélas ! maître Tche avait vu cela (104) !

Quand Tcheou fit des bâtonnets d’ivoire (105), le vicomte de Ki s’en affligea ; quand la conduite des Tcheou cessa d’être bonne, les poètes prirent pour thème les nattes sur lesquelles on se couche et (l’ode) Koan-ts’iu (106) fut p.17 composée ; quand la bonté et la justice s’effondrèrent, (l’ode) Lou-ming (107) blâma cela ; mais, quand vint le roi Li, comme il détestait entendre parler de ses fautes, les ducs du palais et les hauts dignitaires craignirent d’être mis à mort (108) et alors les malheurs apparurent. Le roi Li s’enfuit aussitôt à Tche (109) ; comme les troubles avaient leur origine dans la capitale (110), alors (la régence) Kong-ho (111) exerça le gouvernement.

A la suite de cela, le gouvernement fut exercé par qui avait la force ; les puissants opprimèrent les faibles ; on partit en guerre sans demander l’autorisation du Fils du Ciel et on usurpa les droits de la maison royale ; par les exterminations et les attaques on devint chef des réunions féodales ; le pouvoir fut aux mains des cinq hégémons (112). Les seigneurs agissaient à leur fantaisie ; ils se livraient à des excès et n’observaient pas la règle. Des sujets rebelles et des fils usurpateurs se levèrent en foule (113).

p.18 (Les États de) Ts’i, Tsin, Ts’in et Tch’ou (114) étaient fort peu importants au temps de la prospérité des Tcheou ; tel avait un fief de cent li ; tel autre, un fief de cinquante. Tsin se retrancha dans la région des trois Ho (115) ; Ts’i s’appuya sur la mer orientale ; Tch’ou fit du Kiang et du Hoai ses limites ; Ts’in profita de la forte position de Yong (116). Ces quatre royaumes prospérèrent l’un après l’autre et, à tour de rôle, eurent l’hégémonie ; tous les (seigneurs des) grands fiefs que (les rois) Wen et Ou avaient donnés en guise de récompense les redoutèrent et leur furent soumis.

Aussi, lorsque K’ong-tse exposa la conduite qui convient à un roi, il s’adressa à plus de soixante-dix princes sans qu’aucun pût se servir de lui ; c’est pourquoi, il observa à l’ouest la maison des Tcheou et fit une récension des anciennes traditions des mémoires des historiens (117) ; il les mit en œuvre pour (le pays de) Lou (118) et arrangea (119) le Tch’oen ts’ieou. En haut, il prend pour point de départ (le duc) Yn ; en bas, il va jusqu’à la capture du lin (120) sous le duc Ngai ; il condensa le style narratif ; il supprima les répétitions ; il fixa ainsi une règle de justice ; la conduite qui convient à un roi fut (exposée p.19 d’une manière) parfaite ; les affaires humaines en bénéficièrent. Les soixante-dix disciples (de Confucius) reçurent ses indications orales sur les textes qu’il fallait blâmer, critiquer, louer, passer sous silence, transporter d’une place à une autre et retrancher ; mais on ne put voir cela par écrit.

Un sage du pays de Lou, Tso K’ieou-ming, craignit que les divers disciples adoptassent des principes différents, que chacun s’en rapportât à sa propre interprétation et qu’on perdit le vrai sens ; c’est pourquoi il suivit les mémoires historiques de K’ong-tse en en discutant toutes les phrases et fit « le Tch’oen ts’ieou de Tso » (121).

To Tsiao fut précepteur du roi Wei (339-329 av. J.-C.) de Tch’ou ; comme le roi ne parvenait pas à lire en entier le Tch’oen ts’ieou, il fit un choix des morceaux les plus remarquables ; cela constitua quarante chapitres qui sont (intitulés) « les Élégances de To » (122).

Au temps du roi Hiao-tch’eng (265-245 av. J.-C.) de Tchao, son conseiller le haut dignitaire Yu Hiang utilisa, pour les époques les plus reculées, (les textes de la période) Tch’oen ts’ieou et, pour les époques récentes, observa les temps modernes ; il composa à son tour huit chapitres qui sont « le Tch’oen ts’ieou de Yu » (123).

Lu Pou-wei était le conseiller du roi Tchoang-siang (249-247 av. J.-C.) de Ts’in. Lui aussi, il observa la haute antiquité, choisit et recueillit (des textes de la période) Tch’oen ts’ieou et réunit des événements de p.20 l’époque des six royaumes ; il en fit les huit Considérations, les six Dissertations et les douze Règles, ce qui constitua « le Tch’oen ts’ieou de Lu » (124). Quant aux gens qui, comme Siun K’ing, Mong-tse, Kong-suen Kou et Han Fei (125), rassemblèrent chacun de son côté et en diverses occasions des textes de (l’époque) Tch’oen ts’ieou, afin de composer leurs livres, ils sont innombrables.

Sous les Han, le conseiller Tchang Ts’ang rédigea une table systématique des cinq Vertus (126). Le grand officier de premier rang, Tong Tchong-chou, remonta à l’interprétation exacte du Tch’oen ts’ieou et en fit comprendre suffisamment le texte (127).

Le duc grand astrologue dit : Les lettrés abrègent leurs opinions ; ceux dont les paroles courent après eux font des investigations dans leurs phrases (128) ; (mais ni les p.21 uns ni les autres) ne s’occupent de rassembler (les faits en un tout) du commencement jusqu’à la fin. Les chronologistes prennent (dans ces faits) les années et les mois ; les calculateurs exaltent l’évolution sacrée ; (les auteurs de) tableaux généalogiques se bornent à rappeler les générations et les titres posthumes ; les explications (de ces trois classes d’écrivains) sont succinctes ; prétendre embrasser d’un seul regard toutes les choses essentielles est difficile. C’est pourquoi donc, j’ai dressé la liste généalogique des douze seigneurs depuis (la régence) Kong-ho jusqu’à K’ong-tse ; j’ai fait voir dans le tableau ce que critiquent ceux qui ont étudié le Tch’oen ts’ieou et le Kouo yu ; les indications principales sur la prospérité et la décadence sont inscrites dans ce chapitre (129). De manière à avoir l’essentiel (de ce qu’ont dit) les hommes d’une érudition parfaite qui se sont occupés des textes antiques, j’ai rédigé (ce tableau).




Notes


(101. ) En réalité, le tableau comprend, outre la liste des rois de la dynastie Tcheou à partir de l’année 841, les listes des princes de treize États féodaux. à savoir ceux de Lou, de Ts’i, de Tsin, de Ts’in, de Tch’ou, de Song, de Wei, de Tch’en, de Ts’ai, de Ts’ao, de Tcheng, de Yen, et de Ou. Si Se-ma Ts’ien a donné à ce chapitre le titre de Tableau des douze seigneurs, c’est parce que l’État de Ou, dit Se-ma Tcheng, était regardé comme un royaume barbare et que l’historien, pour témoigner son mépris, néglige de le faire entrer en ligne de compte. Cependant cette explication est peu vraisemblable ; dans les Annotations critiques de l’époque de K’ien-long, le commentateur Ling (cf. Che ki, chap. XIV, annot. crit., p. 1 r°) me paraît soutenir une opinion plus fondée quand il dit : Le Tableau chronologique des douze seigneurs a pour objet principal la période tch’oen-t’sieou (722-481 av. J.-C.), or le royaume de Ou ne fait son apparition qu’en 585 avant J.-C. et, à cette époque, l’expression « les douze seigneurs » était déjà consacrée par l’usage ; Se-ma Ts’ien a donc suivi la phraséologie communément acceptée en parlant des douze seigneurs de la période tch’oen-ts’ieou, quoiqu’il y ait eu treize États féodaux à la fin de cette période.

(102. ) Dès l’antiquité, les érudits qui s’occupèrent du Tchoen ts’ieou avaient cherché à établir sur ce texte une chronologie et des généalogies qui servirent à Se-ma Ts’ien pour composer son tableau. Quoique ce tableau commence à l’année 841, c’est-à-dire cent dix-neuf ans avant la période tch’oen-ts’ieou (722-481 av. J.-C), il se fonde en dernière analyse sur la chronologie du tcho’en-ts’ieou qu’il se borne à compléter au moyen des durées connues des règnes des ducs de Lou jusqu’à l’époque du roi Li.

(103. ) C’est après la fuite du roi Li à Tche (cf. tome I, p. 274) que commence en 841 la régence kong-ho ; comme Se-ma Ts’ien ouvre son tableau à cette date, il est naturel qu’il appelle dès le début l’attention du lecteur sur l’époque du roi Li.

(104. ) Tche était grand maître de la musique dans le pays de Lou ; M. Legge (Chinese Classics, vol. I, p. 201, note et vol. IV, Prolégomènes, p. 6, note) croit qu’il était contemporain de Confucius, mais cette opinion est sujette à controverse. Ce qui est certain, c’est que Tche passait pour avoir merveilleusement compris certaines odes du Livre des Vers (cf. Luen yu, chap. VIII, § 15). La réflexion de Se-ma Ts’ien me paraît avoir le sens suivant : maître Tche avait vu les systèmes chronologiques qu’on édifiait sur le tch’oen-ts’ieou, mais il n’avait point donné son avis à leur sujet ; en effet, maître Tche ne s’était occupé que des poésies ; or comme l’historien va le rappeler lui-même quelques lignes plus bas, on cessa de composer des poésies à l’époque du roi Li, parce que le souverain avait interdit sous les peines les plus sévères toute critique ; Se-ma Ts’ien regrette donc qu’un juge éclairé, comme l’était le maître de la musique Tche, ait dû garder le silence sur tous les temps qui s’écoulèrent à partir du roi Li.

(105. ) Lorsque Tcheou, dernier souverain de la dynastie Yn, se servit pour manger de bâtonnets en ivoire, le vicomte de Ki (cf. tome I, n. 03.229) ne craignit pas de blâmer cette luxueuse extravagance. — Se-ma Tcheng croit que l’expression désigne, non pas des bâtonnets en ivoire, mais une coupe en ivoire, il est certain que cette interprétation conviendrait mieux pour expliquer le propos qui est attribué au vicomte de Ki : « Celui qui fait une coupe en ivoire ne manquera pas de faire une tasse en jade ».

(106. ) L’ode Koan-ts’iu est la première de la section Kouo-fong du Che-King ; on voit, par ce texte, que Se-ma Ts’ien lui attribue une tendance satirique et la rapporte à l’époque de la décadence des Tcheou ; en cela, l’historien est d’accord avec les autres écrivains de l’époque des Han (cf. Legge, Chinese Classics, vol. IV, p. 5, 1e colonne, lignes 13-20). Cependant, l’opinion qui a prévalu plus tard parmi les commentateurs du Che King veut que cette ode soit de l’époque du duc de Tcheou et qu’elle n’ait rien de satirique. — L’ode Koan-ts’iu célèbre les vertus d’une femme ; c’est ce que donne à entendre Se-ma Ts’ien quand il dit que le poète a pris pour thème « les nattes sur lesquelles on se couche ».

(107. ) L’ode Lou-ming est la première de la section siao-ya du Che king ; comme dans l’ode Koan-ts’iu, l’interprétation traditionnelle se refuse à voir dans l’ode Lou-ming une satire déguisée.

(108. ) Sous-entendez : Et par conséquent, ils n’exprimèrent point leurs blâmes.

(109. ) Cf. tome I, n. 04.378. .

(110. ) C’est-à-dire : Comme c’était le souverain lui-même qui était en faute.

(111. ) Cf. tome I, n. 04.381. .

(112. ) Cf. tome I, n. 00.162.

(113. ) Dans ce paragraphe, Se-ma Ts’ien caractérise d’une manière générale l’époque des douze seigneurs.

(114. ) Ces quatre royaumes furent les plus puissants parmi ceux des douze seigneurs.

(115. ) Cf. tome II, n. 08.240. , et p. 535. , n° 10, 11, 13.

(116. ) Cf. tome II, n. 06.505. — Se-ma Ts’ien explique comment ces quatre États, quoique faibles au début, purent devenir tout-puissants.

(117. ) Cf. tome I, Introduction, n. 175.

(118. ) C’est-à-dire que ce furent les règnes des ducs de Lou qui servirent de trame au tch’oen-ts’ieou.

(119. ) Le terme dont se sert ici Se-ma Ts’ien n’implique pas que Confucius ait écrit la chronique qui lui est attribuée ; ce terme conviendrait plutôt à une simple recension de documents déjà existants.

(120. ) En l’année 481 avant J.-C.

(121. ) Cf. tome I, Introduction, p. CXLVII-CXLIX.

(122. ) Je ne sais si cet ouvrage a été conservé.

(123. ) Même remarque que pour l’ouvrage précédent.

(124. ) Cet ouvrage est fréquemment réimprimé dans les collections (ou ts’ong chou) modernes. Sur Lu Pou-wei, cf. Mém. hist., chap. LXXXV.

(125. ) Sur Siun K’ing et Mong-tse (ou Mencius), cf. Mém. hist., chap. LXXIV. — D’après Se-ma Tcheng, Kong-suen Kou était du pays de Song, mais il n’écrivit rien ; le personnage que Se-ma Ts’ien a en vue doit être Han Kou, du pays de Ts’i, qui fut un des transmetteurs du Che king. — Sur Han Fei-tse, cf. Mém. hist., chap. LXIII.

(126. ) Sur Tchang Ts’an, cf. Mém. hist., chap. XCVI. L’ouvrage qu’il composa était intitulé « Traité sur les cinq vertus considérées sous le rapport de leur évolution ». Cf. tome I, Introduction, p. CXLIV, et n. 242. .

(127. ) L’ouvrage de Tong Tchong-chou est intitulé Tch’oen ts’ieou fan lou. On le trouve, de même que le livre de Lu Pou-wei, dans les collections d’auteurs non canoniques. Cf. tome I, Introduction, p. CVI et p. CLI.

(128. ) C’est-à-dire : les lettrés sont concis à dessein ; des commentateurs cherchent à éclaircir le sens de leurs phrases : mais ni les uns ni les autres ne font œuvre d’historien. (129. ) Le tableau de Se-ma Ts’ien est dressé d’une manière synoptique ; il présente, de 841 à 477 avant J.-C., les concordances, année par an née, des règnes des rois de 1a dynastie Tcheou et des princes de Lou, de Ts’i, de Tsin, de Ts’in, de Tch’ou, de Song, de Wei, de Tch’en, de Ts’ai, de Ts’ao, de Tcheng, de Yen et de Ou. J’ai supprimé entièrement ce tableau qui aurait occupé une place trop considérable dans ma traduction. Je me suis borné à donner, à la fin du chapitre suivant, des listes dans lesquelles sont résumées les indications chronologiques des deux chapitres ; on déduira facilement de ces listes tous les synchronismes que Se-ma Ts’ien expose en détail ; quant aux annotations qu’il insère accidentellement dans son tableau, elles ne sont que l’abrégé des faits dont on trouvera le récit complet dans la section des Maisons héréditaires ; il n’y a donc aucun inconvénient sérieux à n’en pas tenir compte ici.