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Mémoires historiques/Introduction/Chapitre 2 - Empereur Ou/Politique intérieure

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SECONDE PARTIE
LA POLITIQUE INTÉRIEURE


Le siècle de l’empereur Ou n’a pas été illustré dans l’histoire de la Chine seulement par les capitaines dont les exploits donnèrent à cet âge un prestigieux renom ; il est célèbre aussi par la merveilleuse floraison de talents qui le signalèrent. A ce moment l’esprit chinois atteignit une de ces époques qui, dans l’évolution des sociétés, sont dans la vie d’un peuple ce que sont les chefs-d’oeuvre dans la carrière d’un grand artiste. Un travail séculaire d’enfantement porte alors ses fruits ; on jouit de l’héritage lentement accumulé par plusieurs générations.

L’empereur Ou exerça le gouvernement pendant cinquante-quatre années ; cette circonstance fut heureuse : les longs règnes ont cet avantage que, par l’unité de direction qu’ils impriment, ils permettent à toutes les forces latentes d’atteindre leur entier développement. En Chine en particulier, où le pouvoir est despotique, la mort du souverain est souvent l’occasion d’un bouleversement général ; il suffit d’une régence faible pour que le désordre s’introduise ; si un empereur se livre à la débauche, le royaume est ébranlé. A défaut de lois constitutionnelles qui assurent au gouvernement une certaine stabilité, il faut que la volonté du maître unique exerce sur les affaires une influence ferme et durable pour qu’on voie se produire cette discipline qui est aussi nécessaire aux nations que la règle morale aux individus.

Au moment où l’empereur Ou monta sur le trône, la dynastie dont il allait être le représentant avait grand besoin, pour affermir son pouvoir, de suivre une politique énergique et inflexible. Elle ne régnait que depuis une soixantaine d’années ; avant la brève dynastie Ts’in qui l’avait précédée, la Chine avait toujours vécu sous un régime féodal ; chaque province était un état, qui rendait sans doute hommage au Fils du ciel, mais qui jouissait en fait de la plus complète autonomie. Ts’in Che-hoang-ti renversa cet état de choses et concentra toute l’autorité entre ses mains ; mais il n’eut pas un successeur assez habile pour continuer son oeuvre colossale. Les premiers empereurs Han cherchèrent à la reprendre pour leur compte ; ils eurent soin de ne conférer le titre de rois qu’à des membres de leur propre famille, de peur que des étrangers ne vinssent à empiéter graduellement sur leur autorité ; malgré cette précaution, l’esprit particulariste des provinces subsistait LXXXIX-1 et ceux qui étaient appelés à les gouverner ne tardaient pas à en profiter pour s’y rendre de plus en plus indépendants. On le vit bien sous le règne de l’empereur King lorsque sept rois se révoltèrent (en 156 av. L-C), parce que le conseiller Tch’ao Ts’o avait proposé de diminuer leurs privilèges XC-1.

Pour parer à ce danger, l’empereur Ou, continuant la politique de ses prédécesseurs, nomma auprès de chaque roi des conseillers, qui étaient en réalité des surveillants. Ces personnages, simples fonctionnaires révocables au gré du souverain, étaient chargés de faire au trône des rapports détaillés sur l’administration des rois et même sur leur conduite privée. Cette tâche était souvent délicate : Tchou-fou Yen fut mis à mort avec toute sa famille, parce que, étant conseiller du roi de Ts’i, il l’avait accusé d’entretenir un commerce incestueux avec sa soeur, et que le roi, en apprenant la dénonciation dont il avait été l’objet, s’était suicidé de désespoirXC-2.

L’empereur avait soin d’ailleurs de restreindre le pouvoir de ses parents, dès qu’il les voyait manifester des velléités d’insubordination. Ce fut ainsi qu’il punit le roi de Heng-chan en lui ôtant le droit de nommer dans ses états tous les officiers payés plus de 200 che ; par cette mesure, le gouvernement de la province tomba entre les mains de créatures de l’empereur. Le roi de Hoai-nan, de son côté, se vit enlever, lors de sa première tentative de révolte, deux sous-préfectures XC-3.

Enfin ce qui porta le coup de grâce au pouvoir des seigneurs, ce fut le morcellement systématique des fiefs. Tchou-fou Yen, qui devait périr victime de sa propre politique, en fut le promoteur. En l’an 127 avant J.-C, il insista sur le danger de laisser des territoires étendus sous l’autorité d’un seul homme. Jusqu’alors, dans les familles princières l’aîné était le seul héritier et les autres fils n’avaient rien. Tchou-fou Yen montra qu’on pouvait se donner l’air d’être inspiré par une vertueuse commisération pour les cadets en assurant à chacun d’eux une part de l’apanage paternel XCI-1. L’empereur suivit ce conseil, et, sans violence, il parvint à désagréger les fiefs dont l’importance lui portait ombrage.

Pour ne laisser aucune influence aux seigneurs, l’empereur Ou eut soin de les éloigner aussi de sa personne. Il ne nomma aucun d’eux à de hautes fonctions à la cour et s’entoura de gens de basse extraction. Il se passa alors dans l’organisation de la Chine une évolution analogue à celle qui se produisit en France lorsque nos anciens rois préférèrent les clercs aux nobles dont ils craignaient les empiétements. Si on passe en revue les hommes qui exercèrent les charges les plus élevées sous le règne de l’empereur Ou, on reconnaît qu’ils eurent presque tous les plus humbles débuts : Kong-suen Hong, qui devait arriver un jour au poste éminent de grand conseiller, commença par être geôlier dans une petite ville de province, et même, ayant été obligé à donner sa démission pour quelque faute commise dans son service, il fut réduit à garder des porcs XCI-2; Tchou-fou Yen, qui joua un rôle si marquant dans la lutte contre les seigneurs, fut pendant longtemps un vagabond méprisé de tous ; Wei Ts’ing, qui devait se montrer le premier général de l’empire dans les campagnes contre les Hiong-nou, était un bâtard que ses demi-frères, enfants légitimes, traitaient comme un esclave et qu’ils chargeaient de mener paître les moutons XCI-3; Ni K’oan, qui fut nommé en l’an 110 au poste de yu-che-ta-fou XCI-4, le plus considérable après celui de grand conseiller, avait dû, dans sa jeunesse, faire le métier d’homme de peine XCI-5. Kin Mi-ti, que l’empereur faisait monter avec lui sur son char et qu’il voulait, sur son lit de mort, nommer tuteur du jeune souverain, était un prisonnier de race turke ; il pouvait, à vrai dire, se réclamer d’une noble origine, étant fils de ce roi de Hieou-tch’ou que vainquit Houo K’iu-p’ing ; mais il n’en était pas moins un captif et par conséquent presque un esclave ; il remplissait l’office de palefrenier dans les écuries du palais quand l’empereur le remarqua et le fit venir auprès de lui XCII-1.

Cet éloignement voulu des hommes de grande naissance, cette faveur intentionnelle accordée aux gens de peu n’étaient pas sans exciter des mécontentements. Un certain Ki Ngan se fit remarquer par la hardiesse de son langage ; parlant à Tchang T’ang qui avait rédigé le code pénal et qui était le chef suprême de la justice, il lui reprocha de méconnaître les vrais principes du gouvernement et lui dit : « L’empire tout entier est d’avis que les clercs ne doivent pas être nommés aux hautes fonctions XCII-2. »

Malgré cette opposition de la part de quelques-uns, l’empereur Ou persista dans sa politique et fonda son autorité sur la base qui est restée celle de l’état chinois et qui en a fait la force jusqu’à nos jour ; il nomma aux fonctions ceux qui lui paraissaient le plus dignes, sans tenir compte de leur origine. Ce fut ainsi qu’il se trouva amené à encourager la doctrine des lettrés : le taoïsme, qui avait souvent prévalu auparavant, est une théorie éminemment aristocratique ; elle veut que le peuple reste dans l’ignorance, prétextant qu’il sera ainsi plus heureux ; elle prêche l’unité et la simplicité dans le gouvernement, ce qui revient à dire qu’il ne faut ni code de lois pénales, ni règlements administratifs, mais une autorité implicitement reconnue de tous qui décide les affaires par sa seule, présence prépondérante ; — les lettrés, au contraire, donnent à tout homme le (droit de participer à la direction de l’état dans la mesure où il a compris les rites infiniment complexes qui doivent régir l’existence privée aussi bien que la vie publique ; ils placent le principe du pouvoir, non pas dans une volonté solitaire qui sera d’autant plus forte qu’elle sera plus indiscutée, mais dans une intelligence universelle que constituent et que développent tous les esprits qui pensent. Ainsi le gouvernement doit appartenir aux plus sages ; l’empereur n’a que le droit de contrôle qui assure l’application régulière de ce principe ; la véritable tâche du Fils du ciel n’est pas de gouverner lui-même, mais de choisir les hommes qui gouverneront. De nos jours, c’est le système des examens qui sert à recruter les fonctionnaires ; sous les Han, il ne semble pas que cette institution ait été organisée avec la rigueur qu’elle a eue depuis ; mais un certain nombre de dispositions arrêtées par l’empereur Ou en étaient, de fait, l’équivalent et en contenaient le germe.

En premier lieu, l’empereur ne craignit pas, dès le début de son règne, de demander les conseils des gens les plus éclairés ; en 134, il proposa une sorte de concours où le prix devait être décerné à celui qui lui aurait donné les meilleurs avis sur l’art de gouverner.

En cette même année 134, il publia un édit invitant chaque province à désigner l’homme le plus vertueux et l’homme le plus intègre qui se trouvaient dans chacune d’elles. Il groupa ainsi autour de lui des personnes qui venaient de tous les points de l’empire et n’avaient d’autre recommandation que leur sagesse. En 128, il édicta des peines contre les fonctionnaires qui négligeraient le devoir de rechercher et de présenter à la cour les gens de valeur.

En l’année 124, une nouvelle institution compléta les dispositions précédentes et assura les premiers rangs aux hommes versés dans la connaissance des livres. Dès l’an. 136, l’empereur avait remis en honneur la science des textes classiques en créant la charge de « lettré au vaste savoir des cinq ouvrages canoniques XCIII-1. » Douze ans plus tard, il décréta qu’on adjoindrait à ces dignitaires cinquante « disciples des lettrés au vaste savoir » XCIV-1; ceux à qui on conférait ce titre étaient choisis parmi les jeunes gens les plus instruits de tout l’empire ; ils formaient comme une pépinière destinée à fournir les futurs fonctionnaires XCIV-2.

Ce ne fut pas cependant toujours par une voie aussi régulière que l’empereur Ou appela auprès de lui ceux qu’il voulait élever. Il choisit souvent ses favoris à son gré. Ainsi le général en chef, Wei Ts’ing, et le général des chevaux rapides, Houo K’iu-ping, entrèrent dans une carrière, qui devait être singulièrement brillante, parce qu’ils étaient, l’un le frère adultérin, l’autre le neveu de l’impératrice Wei, elle-même d’une naissance infime XCIV-3. Le général Li Koang-li et l’intendant de la musique, Li Yen-nien, étaient tous deux frères de la concubine Li, qui n’était d’abord qu’une chanteuse et une danseuse, mais que l’empereur paraît avoir aimée plus que toutes ses autres femmes XCIV-4. Se-ma Ts’ien, qui vivait à la cour, a été à même d’observer ces fortunes prodigieuses d’hommes obscurs qui devenaient tout-puissants et il rappelle mélancoliquement un vieux proverbe qui disait : « Il vaut mieux avoir un temps favorable que de peiner sur son champ ; il vaut mieux obtenir la faveur que de posséder d’excellentes qualités XCIV-5. » Cependant l’historien sait reconnaître le mérite partout où il se trouve et il avoue que, si les généraux Wei Ts’ing et Houo K’iu-p’ing durent leurs premiers honneurs à leur parenté avec une femme, ils avaient cependant de vrais talents qui légitimèrent leur succès XCIV-6.

Mais parmi ces parvenus, il est toute une classe de personnages qui ne trouve pas grâce à ses yeux ; ce sont ces magiciens charlatans qui profitaient de la crédulité du souverain pour lui conter les fables les plus extravagantes. Se-ma Ts’ien nous dévoile, dans son Traité sur les sacrifices fong et chan, tous les artifices auxquels ils eurent recours : les uns étaient des alchimistes qui adressaient leur culte au fourneau dans lequel la flamme indestructible devait transmuer en or la poudre de cinabre, or si pur que les ustensiles de table faits de cette matière infusaient à celui qui s’en servait une prolongation de vie ; les autres prétendaient pouvoir entrer en communication avec des êtres surnaturels et apprendre d’eux le moyen d’être immortel ; ils allaient les attendre pendant de longs mois sur de hautes montagnes ou couraient la mer à la recherche des îles enchantées, séjour des bienheureux. D’autres enfin, calculant les années écoulées, trouvaient dans les mystérieuses concordances de la chronologie, la preuve que l’âge fortuné du premier des souverains, Hoang-ti, allait reparaître et ils promettaient au Fils du ciel que, comme son fabuleux prédécesseur, il monterait vivant dans les demeures éthérées. Quelques-uns de ces charlatans jouirent d’un crédit qu’il est difficile de s’imaginer ; l’un d’eux, Loan-Ta, reçut en quelques mois des titres et des dignités qui dépassaient ceux de tous les autres hommes ; il épousa une propre fille de l’empereur ; l’année suivante cependant (112 av. J.-C), ses supercheries furent dévoilées et il subit le supplice d’être coupé en deux par le milieu du corps. Plusieurs autres magiciens eurent un sort analogue, et, après s’être vus élevés jusqu’au faîte des honneurs, furent mis à mort. Malgré ses déconvenues répétées, l’empereur Ou resta jusqu’à la fin de ses jours, la dupe de ceux qui flattaient sa faiblesse : c’est pour une ténébreuse affaire d’envoûtement que, dans les dernières années de sa vie, il fit périr celui de ses fils qui devait être son héritier, action barbare dont il se repentit fort quand il découvrit qu’il avait été trompé.

Si les fables que faisaient accroire au souverain des ambitieux téméraires furent souvent percées à jour et s’évanouirent sans laisser de traces, on ne saurait méconnaître que quelques-unes des idées qui furent alors proposées eurent une longue fortune et exercèrent une influence durable sur la religion chinoise. Dans un pays où le culte est une des fonctions du gouvernement, tout sacrifice nouveau devient un précédent administratif et se perpétue dans le code des ordonnances officielles. C’est pourquoi quelques-uns des changements notables que l’empereur Ou introduisit dans la religion y subsistèrent pendant un temps plus ou moins long. La plus considérable de ces innovations, aux yeux des contemporains, fut la célébration des sacrifices fong et chan ; à vrai dire, ces cérémonies passaient pour remonter à une haute antiquité ; mais l’étude des textes historiques ne nous montre point qu’elles aient été en honneur avant l’empereur Ou et il est vraisemblable qu’on ne les disait si anciennes que pour les faire paraître plus augustes. Ce qui est certain, c’est que, telles qu’on les accomplit pour la première fois en l’an 110 avant notre ère, elles furent considérées comme l’expression la plus haute du culte ; elles étaient en effet l’acte solennel par lequel le maître des hommes invoquait le Ciel et la Terre, pour implorer d’eux la confirmation surnaturelle de son pouvoir et leur demander une longue vie. Les cérémonies fong et chan ne prirent pas fin avec la dynastie des Han occidentaux ; sous la dynastie Tang qui régna pendant les VIIe, VIIIe et IXe siècles de notre ère, nous voyons les souverains les célébrer à plusieurs reprises ; quoique le bouddhisme fût alors à son apogée, ces vieux rites avaient conservé toute leur importance. — Une autre modification apportée au culte de l’empereur Ou s’est conservée jusqu’à nos jours ; nous voulons parler du sacrifice à la Terre auquel ce souverain donna une pompe inaccoutumée en le considérant comme le corrélatif du sacrifice au Ciel. Sans doute, le dualisme dut être dès les temps les plus anciens inhérent à l’esprit de la religion chinoise ; à côté des invocations au Ciel, on trouve presque toujours des prières adressées aux divinités des fleuves et des montagnes ; mais le Ciel parait avoir été de bonne heure considéré comme un terme simple, exempt de multiplicité et peut-être la cause en est-elle dans l’uniformité de la voûte azurée ; c’est là ce qui a permis à quelques sinologues de dire que les anciens Chinois étaient monothéistes, en abusant de ce terme pour l’appliquer à une conception religieuse rudimentaire que nous retrouvons chez plusieurs peuples barbares ; si le culte des ancêtres avait pu introduire dans cette unité primitive quelque diversité et si l’on reconnaissait cinq empereurs d’en haut correspondant aux quatre points cardinaux et au centre, le Ciel n’en était pas moins dans son ensemble une puissance unique qu’on appelait d’un seul nom. Les divinités terrestres au contraire étaient restées bien nettement distinguées entre elles suivant le canton auquel chacune d’elles présidait. L’empereur Ou fit donc un coup d’état quand, profitant de ce qu’une de ces divinités s’appelait la souveraine Terre, il l’éleva au-dessus de toutes les autres et en fit le symbole de la Terre en général. Par une mesure analogue, l’empereur Ou créa une hiérarchie entre les dieux du Ciel et il plaça au-dessus des cinq empereurs d’en haut une divinité suprême appelée T’ai-i, la grande Unité : cette création de la réflexion abstraite devait jouer aux siècles suivants un certain rôle dans les systèmes des philosophes.

Enfin, il y a lieu de reconnaître une relation étroite entre la religion et l’institution du Bureau de la musique, que l’empereur Ou fonda en l’an 120 avant J.-C. Parmi ceux qui en firent partie, il faut citer le poète Se-ma Siang-jou XCVII-1 et le courtisan Li Yen-nien. Le Bureau de la musique fut chargé de composer des hymnes qui se chantaient aux principaux sacrifices.

Ce n’est pas seulement sur la religion que l’empereur Ou marqua son empreinte. Nous le voyons manifester dans toute son administration un esprit curieux et entreprenant. La grande réforme du calendrier entreprise en l’an 104 en est une preuve. Il est assez difficile de déterminer avec exactitude en quoi cette réforme consista, mais elle paraît bien avoir reposé sur des observations mathématiques d’une certaine précision. Le changement apparent le plus considérable qui en résulta fut l’adoption de la première lune du printemps comme commencement de l’année, tandis que, jusqu’alors, les Han avaient suivi le système de la dynastie Ts’in qui faisait commencer l’année à la dixième lune XCVIII-1.

Après l’année 104, on s’en tint, à trois insignifiantes exceptions près XCIX-1, au système inauguré par l’empereur Ou et ce fut la première lune, celle qui est désignée par le caractère cyclique yn, qui resta le commencement de l’année.

Une autre innovation qui, pour n’avoir aucun fondement scientifique, n’en devait pas moins jouer un rôle considérable dans la constitution de la chronologie chinoise, fut l’adoption de noms particuliers donnés à des périodes plus ou moins longues de temps {nien hao) : Jusqu’au temps de l’empereur Ou, on avait compté les années d’après les règnes des souverains ; on disait: la lre, la 2e, la 3e, etc. années de l’empereur un tel. Mais, en l’an 114 avant notre ère C-1, un officier proposa de nommer les années d’après les prodiges qui se manifestaient comme des faveurs d’en haut ; sa suggestion paraît avoir été adoptée en l’an 113 ; cette année-là, on trouva un trépied merveilleux et on comprit sous le nom de période origine-trépied (yuen-ting) les années 116 à 111 ; on reporta le nom de période origine-capture (yuen- cheou) aux années 122 à 117, parce qu’en 122 on avait pris un animal étrange qui avait une corne unique sur la tête : les années 134 à 129 furent appelées origine-éclat (yuen-koang), à cause de l’apparition au firmament d’une étoile très brillante ; les années 140 à l35, premières du règne de l’empereur Ou, furent appelées origine-fondamentale (kien-yuen).

Dans l’ordre des faits économiques, l’influence personnelle de l’empereur Ou n’a pas été moins sensible. Le commerce avait pris un grand essor avec l’avènement de la dynastie Han ; les royaumes rivaux étaient devenus les provinces d’un seul empire et les barrières élevées parla guerre avaient disparu. « Le pays à l’intérieur des mers, dit Se-ma Ts’ien CI-1, fut unifié ; on ouvrit les passes et les ponts ; on enleva les interdictions qui fermaient les montagnes et les étangs. C’est pourquoi les riches marchands et les grands commerçants parcoururent tout l’empire. Il n’y eut aucun des objets d’échange qui n’allât partout ; on obtenait ce qu’on voulait. » L’empereur Ou chercha à développer cet essor naissant ; il fit en particulier de nombreuses tentatives pour ouvrir des canaux CI-2 afin de faciliter les communications ; l’un de ces canaux, parallèle à la rivière Wei, raccordait la capitale, Tch’ang-ngan, avec le fleuve Jaune et rendit de grands services ; d’autres entreprises du même genre furent moins heureuses, soit parce que les difficultés du percement étaient insurmontables pour les ingénieurs de ce temps, soit parce que les fleuves, mal endigués, changeaient leur cours et laissaient à sec la tranchée qu’ils devaient alimenter.

Mais ce qui frappa de stérilité tous les plans que fit l’empereur pour assurer le bien-être matériel du pays, ce fut l’épuisement général que ne tardèrent pas à produire les longues guerres où il s’était engagé. Le mauvais état des finances est le revers de la médaille dans ce siècle si grand sous d’autres aspects. Aussi voyons-nous le gouvernement obligé de recourir à une série de mesures dont les effets durent être déplorables CII-1. En l’an 123, on institua la noblesse militaire CII-2, ainsi appelée non parce que ceux qui l’obtenaient s’étaient signalés par leur bravoure à la guerre, mais parce que l’argent dont ils payaient cette distinction était destiné à l’armée ; cette noblesse comportait onze degrés ; le premier degré coûtait 170,000 pièces de monnaie et, pour chaque degré supplémentaire, on exigeait 20,000 pièces ; pour, avoir le plus haut grade, il fallait donc donner 370,000 pièces, ce qui équivalait à 37 livres d’or pur CII-3. En l’an 97, on fit un nouveau règlement sur le rachat des peines, abus que la pénurie du trésor avait fait entrer dans les coutumes de l’empire ; pour abaisser une peine d’un degré (par exemple, dans le code actuel, pour transformer une condamnation à la mort par strangulation en bannissement perpétuel), il fallait payer 500,000 pièces de monnaie, soit 50 livres d’or CII-4 : « Ceux qui apportèrent leurs richesses à l’état, dit Se-ma Ts’ien CII-5, furent nommés aux charges publiques ; ceux qui livrèrent leur fortune échappèrent au châtiment ; les principes du choix et de la recommandation se corrompirent ; le désintéressement et l’honneur se contrefirent. »

Les réquisitions onéreuses dont les populations voisines de la frontière étaient l’objet amenaient un mécontentement général ; on était obligé de recourir à des mesures d’une odieuse sévérité pour faire obéir les récalcitrants. En l’an 121 CIII-1, lorsque le roi de Hoen-sié se soumit à la Chine avec tout son peuple, l’empereur voulut qu’on allât à sa rencontre avec des chars de transport et des présents en grand nombre ; ces ordres ayant été mal exécutés parce qu’il avait été impossible de réunir tous les chars demandés, cinq cents marchands furent condamnés à mort ; ils auraient certainement péri dans les supplices si une voix généreuse ne s’était élevée à la cour pour prendre leur défense. — En l’an 112, l’empereur exigea des seigneurs sous la forme d’une contribution aux sacrifices une redevance qui devait en réalité servir à subventionner l’expédition entreprise contre le royaume de Nan ; les seigneurs livrèrent de l’or de mauvais aloi et 106 d’entre eux furent dégradés pour ce motif CIII-2; si l’on considère qu’il n’y avait que 143 seigneurs sous le règne de Kao-tsou, premier souverain des Han occidentaux, et qu’il en avait 241 à la fin de cette même dynastie CIII-3, on en conclura que le nombre des seigneurs au temps de Ou-ti devait, selon toute vraisemblance, être compris entre 143 et 241 et on comprendra quelle perturbation dut amener dans la noblesse une mesure qui cassait 106 de ses membres.

Ce fut en l’an 119 CIII-4 que l’empereur Ou fit les réformes les plus radicales pour remédier à la détresse de ses finances : il opéra une refonte des monnaies et créa des pièces faites avec un alliage à base d’étain ; ces pièces avaient une valeur nominale très supérieure à leur valeur réelle ; aussi la contrefaçon ne tarda-t-elle pas à se donner carrière et le gouvernement eut à lutter contre les faux-monnayeurs dont quelques-uns étaient des personnages fort haut placés. L’empereur eut aussi l’idée de fabriquer une sorte de billet de banque avec la peau d’un cerf blanc merveilleux qu’il avait eu dans son parc ; tous les nobles et les membres de la famille impériale qui venaient rendre hommage à la cour devaient offrir leurs présents sur un morceau d’un pied carré de cette peau, et, pour se le procurer, ils devaient payer 400,000 pièces CIV-1. Le gouvernement eut recours à des procédés plus habiles, quand il décréta que le fer et le sel seraient un monopole de l’état ; on établit alors dans tout l’empire des intendants du fer et des intendants du sel. Enfin les marchands furent tenus de déclarer leur fortune aux préfets et de payer un tribut de tant pour mille sur leur avoir ; des impôts frappèrent aussi les bateaux et les chars.

Malgré tous ces expédients, le trésor se vidait plus vite qu’il ne se remplissait ; si l’empereur Ou étendit les limites de l’empire, il fallut de longues années pour réparer les pertes pécuniaires qu’il lui fit subir ; ce fut une grandeur chèrement achetée.

Une gloire plus pure fut celle que donna à ce règne la culture des lettres. L’empereur était lui-même très sensible aux charmes de la poésie. Il composa un certain nombre de petites odes dont l’une au moins, la chanson des Rames, est demeurée célèbre : elle exprime avec assez de délicatesse un sentiment de mélancolie épicurienne CIV-2. Une autre de ses poésies nous a été conservée par Se-ma Ts’ien CIV-3 ; elle fut composée en l’an 109 avant J.-C, au moment où toute une armée de travailleurs s’efforçait, sous les yeux du souverain, de boucher la brèche que les eaux du fleuve Jaune avaient faite à la digue de Hou-tse. Ce fut encore sous la direction et l’inspiration de l’empereur que le Bureau de la musique écrivit les hymnes solennels qui accompagnaient la célébration des cérémonies religieuses. Ces hymnes étaient si connus au temps de Se-ma Ts’ien que celui-ci déclare inutile de les rapporter tous et il ne nous en donne que deux en abrégé CV-1. Vous ne saurions donc que bien peu de chose sur ce sujet si Pan Kou n’avait réparé l’omission de son devancier et ne nous avait donné intégralement le texte des chants du Bureau de la musique CV-2.

A côté de cette poésie officielle, le développement des talents individuels ne fut pas aussi grand qu’on pourrait l’attendre. Le seul nom illustre que nous rencontrions à cette époque est celui de Se-ma Siang-jou dont les descriptions rythmées, d’une extrême préciosité de style, furent en singulière faveur auprès de ses contemporains CV-3. Quelques courtes odes de ce Li Ling dont la reddition aux Hiong-nou fut si fâcheuse pour Se-ma Ts’ien et de Sou OuCV-4 qui fut ambassadeur chez ces mêmes Hiong-nou, constituent tout ce qu’il nous est possible d’ajouter aux oeuvres précédemment mentionnées. Il n’y eut point alors une pléiade de poètes comparable à celle qui fit la gloire de l’époque des Tang. Parmi les philosophes, le plus célèbre est un membre de la famille impériale, Lieou Ngan, roi de Hoai-nan, dont les oeuvres nous sont parvenues sous le nom par lequel leur auteur est plus généralement connu, Hoai-nan-tse.

Mais le domaine sur lequel se porta de préférence l’activité littéraire des contemporains de Se-ma-Ts’ien fut l’étude des anciens livres. Le confucianisme était revenu en honneur, et, comme l’enseignement de Confucius était fondé sur les classiques, ce furent ces anciens textes qu’on se mit à étudier avec une nouvelle ardeur. Un descendant dé Confucius, K’ong Tsang, fut nommé t’ai tch’ang, c’est-à-dire surintendant de l’instruction publique ; lui et son cousin, Kong Ngan-kouo, prirent une grande part à la renaissance qui révélait à l’admiration du public des écrits qu’on avait alors presque oubliés. Le savant Tong Tchong-chou expliqua le Tch’oen ts’ieou et Se-ma Ts’ien paraît avoir suivi ses leçons CVI-1. Une foule d’autres érudits se signalèrent par des travaux analogues CVI-2. Des frères consanguins de l’empereur, Lieou Té, roi Hien du Ho-kien et Lieou Yu, roi Kong, de Loio, se firent remarquer par leur zèle à rassembler les anciens écrits. Dès cette époque commençait à se manifester la tendance de l’esprit chinois à chercher dans les livres classiques le principe de toute sagesse ; cette tendance, en se perpétuant pendant vingt siècles, a produit ce résultat qu’aujourd’hui près de la moitié de cette littérature consiste en rééditions et en commentaires et est effectivement ce que serait devenue la littérature de l’Europe, si elle avait continué à ne s’inspirer, comme elle le fit un temps, que de la Bible et d'Aristote. Au nombre des plus illustres éditeurs et commentateurs de la fin du IIe siècle avant notre ère on peut ranger à un certain point de vue Se-ma Ts'ien lui-même qui a incorporé dans son oeuvre un très grand nombre de textes anciens.

Les considérations qui précèdent peuvent expliquer certaines parties des Mémoires historiques.

Se-ma Ts'ien est le premier historien chinois qui ai parlé scientifiquement des peuples étrangers ; dans son livre, le royaume du Milieu cesse d'être cet empire isolé qui se plaisait jusqu'alors dans la seule contemplation de sa propre perfection ; il a appris à mieux connaître ses voisins, et, tout en gardant pour eux un mépris que sa plus haute civilisation justifie dans une certaine mesure, il cherche à les connaître et à entrer en relations avec eux. Les missions de Tchang K’ien et de T’ang Mong furent l'aurore d'une vraie révolution intellectuelle ; les campagnes de l'empereur Ou achevèrent d'étendre et de préciser les notions nouvelles qui avaient pénétré dans les esprits. Se-ma Ts'ien reflète donc les impressions de son siècle quand il fait une large place dans son oeuvre aux royaumes barbares.

C'est encore à l'époque où vécut Se-ma Ts'ien qu'il faut se reporter si l'on veut comprendre comment il se fit que l'historien put traiter de sujets généraux comme l'économie politique, le culte, les travaux publics, etc. Avant Ts'in Che-hoang-ti, chaque principauté avait un développement social presque indépendant les Han, continuant la grandiose ébauche de Ts'in che-hoang-ti, créèrent l'unité de l'empire ; grâce à la puissante centralisation qu'ils opérèrent, les institutions et les moeurs furent rendues uniformes et apparurent aux yeux de l'observateur comme un sujet digne de toute son attention.

Enfin les Han constituèrent la nation chinoise sur sa base définitive en donnant à l'intelligence droit de cité dans le gouvernenent. Ts'in Che-hoang-ti, le rude démolisseur des citadelles féodales, avait supprimé les seigneurs et les hobereaux ; les Han élevèrent sur le sol dévasté une civilisation nouvelle où le pouvoir n’appartenait pas aux plus nobles, mais aux plus sages. L’histoire cessa dès lors d’être uniquement les gestes des rois ; les hommes qui se distinguèrent par leurs talents apparurent comme les protagonistes sur la scène et c’est pourquoi Se-Ma T’sien ajoute aux Annales impériales les vies des personnages illustres.

Se-ma Ts’ien n’a pas subi l’influence de son temps en ce sens seulement que son esprit en a reçu une orientation déterminée ; bien plus, il lui a souvent emprunté la matière même de ses récits. En mainte occasion, il n’a fait que conserver les documents que lui fournissaient ses contemporains. Il est presque impossible aujourd’hui de distinguer entre les pages qu’il a écrites lui-même et celles qu’il a empruntées à quelque anonyme inconnu ; mais, pour qui est initié aux procédés mécaniques de superposition par lesquels se construit la littérature historique de la Chine, il est évident que l’originalité de Se-ma Ts’ien doit être réduite au minimum.

Si Se-ma Ts’ien est redevable au milieu dans lequel il vécut de plusieurs de ses chapitres ; il lui doit aussi. d’avoir pu connaître l’antiquité. La renaissance des lettres sous le règne des empereurs Wen et Ou permit pour la première fois de jeter un regard d’ensemble sur tout le passé du peuple chinois ; les textes exhumés révélèrent un monde oublié et, si Se-ma Ts’ien eut le mérite de coordonner ces textes dans un cadre historique, il faut reconnaître du moins que jamais l’occasion n’avait été si belle d’entreprendre une telle oeuvre prédestinée à l’immortalité. Quels étaient ces matériaux et comment Se-ma Ts’ien s’en servit, c’est la question que nous avons maintenant à examiner.




LXXXIX-1. Après avoir parlé de la révolte des rois de Hoai-nan et de Heng-chan, Se-ma Ts’ien dit: « La faute n’en fut pas seulement à ces rois ; c’est aussi parce que les moeurs de leurs pays étaient mauvaises ; leurs sujets les abaissèrent, petit à petit les dépravèrent et leur firent tenir cette conduite » (Mémoires historiques, chap. CXVIII p. 9 r°).

XC-1. Mémoires historiques, chap. VI, p. 1 v°, et chap. CVI en entier.

XC-2. Id., chap. CXII ad fin.

XC-3. Id., chap. CXVIII.

XCI-1. Mémoires historiques, chap. CXII, p. 5 r°.

XCI-2. Id., chap. CXII.

XCI-3. Id., chap. CXII.

XCI-4. Id., chap. CXI.

XCI-5. Ts’ien Han chou, chap. LVIII.

XCII-1. Ts’ien Han chou, chap. LXVIII.

XCII-2. Mémoires historiques, chap. CXX, p. 2 r° : 天下謂刀筆史不可以為公卿 .

XCIII-1. 五經傅士.

XCIV-1. 傅士弟子 .

XCIV-2. Les requêtes et décrets relatifs à l’institution des « disciples des lettrés au vaste savoir » se trouvent dans le CXXIe chapitre des Mémoires historiques. Ils ont été bien analysés par Biot dans son Essai sur l’histoire de l’instruction publique en Chine, p. 103-111.

XCIV-3. Mémoires historiques, chap. XLIX et chap. cxi.

XCIV-4. Ts’ien Han chou, chap. XCIII et chap. XCII, lre partie.

XCIV-5. Mémoires historiques, chap. CXXV, p. 1 r°.

XCIV-6. Id., chap. CXXV, p. 2 v°. sacrifice à la souveraine Terre (113 av. J.-C.) et huit ans avant les premiers sacrifices fong et chan. La date de cette mort est donc exactement 117 avant J.-C.

XCVIII-1. Pour passer de l’ancien au nouveau calendrier, il fallut donc qu’une année commençât à la dixième lune et finît quinze mois plus tard, au dernier jour de la douzième lune ; ce fut la 1" année t’ai tch’ou qui eut ainsi quinze lunaisons ; dans les calculs de la chronologie chinoise il est donc important de se rappeler que cette année-là a une durée exceptionnellement longue et correspond dans notre comput du temps aux dates suivantes :

Le ler mois de la 1re année t’ai tch’ou est la 10e lune — nov.-déc. 105 .

Le 2e — — 11e — = déc.l05-janv.l04.

Le 3° — — 12e — = janvier-fév. 104.

Le 4e — — le — = fév.-mars 104.

Le 13e _ _ 10e — = nov.-déc. 104

Le l4e — — 11e — = déc.l04-janv.l03.

Le l5e — — 12e — = janv.-fév. 103.

On pourrait être tenté de dire, d’une manière plus précise encore, que le premier onzième mois de la première année t’ai tch’ou commença le 21 décembre 105 avant J.-C, puisque Se-ma Ts’ien nous dit (Traité sur les sacrifices fong et chan, 1re trad., p. 87) que le premier jour de ce mois, qui était un jour kia tse, coïncida avec le solstice d’hiver. Mais il est à remarquer que le calcul par lequel on peut trouver la date exacte européenne qui correspond au jour kia tse du onzième mois de la première année t’ai tch’ou, ne donne pas comme résultat le 21 décembre. En voici la preuve : le Dr Fritsche (On chronology and the construction of the Calendar, Saint-Pétersbourg, 1886, p. 28-31) a remarqué que 80 années juliennes comprennent un nombre entier de cycles de 60 jours (365,25 X 80 z= 487 X 60) et que par conséquent un tableau des notations chinoises qui correspondent aux le janvier des quatre-vingts premières années de l’ère chrétienne pourra servir à calculer (en calendrier Julien) toutes les dates après J.-C ; pour les dates avant notre ère, on n’a évidemment qu’à lire à rebours le tableau de M. Fritsche, en considérant que le 1er janvier de l’an avant J-C. a dû être désigné par lès mêmes caractères que le ler janvier de l’an 80 après J.-C, — que le lsr janvier de l’an 2 avant J.-C. correspond au 1er janvier de l’an 79 après J -C. et ainsi de suite. Par ce moyen, on trouve que le 1er janvier de l’an 105 avant J.-C. a dû être un jour i tch’eou, second terme d’un cycle sexagénaire ; or du 1er janvier au 30 novembre il s’est écoulé (l’année 105 av. J.-C. étant bissextile) 30 + 29 + 31 + 30 + 31 + 30 + 31 + 31 + 30 + 31 + 30 = 334 jours ; d’autre part, 334 jours comprennent 5 cycles sexagénaires entiers, plus 34 jours ; et comme le 1er janvier était lui-même le deuxième jour d’un cycle sexagénaire, le 30 novembre sera le 34 + 2 = 36e jour du cycle ; de ce 36e jour jusqu’au ler jour du cycle suivant, c’est-à-dire jusqu’au prochain jour kia tse, il y a donc 60 — 36 + 1 = 25 jours. Le solstice d’hiver est donc assigné au 25 décembre. — Se-ma Ts’ien (Traité sur les sacrifices fong et chan, 1ere trad., p. 71) nous fournit encore un moyen de faire le calcul pour un autre cas ; il nous apprend en effet que, la cinquième année yuen-ting (113-112 av. J.-C), le solstice d’hiver eut lieu le premier jour du onzième mois et que ce jour était un jour sin-se, dix-huitième du cycle. Or le ler janvier de l’année 113 avant J.-C. est un jour koei ivei, vingtième du cycle ; le 30 novembre sera donc un jour 34 + 20 = 54e du cycle ; de ce 54e jour jusqu’au 18e du cycle suivant, il s’écoule 60 — 54 + 18 = 24 jours ; le solstice d’hiver est donc assigné au 24 décembre. — Nous signalons ces singularités sans pouvoir en donner une explication satisfaisante.

XCIX-1. Cf. le P. Hoang, A notice of the Chinese calendar, p. 13 : en 237, on choisit comme premier mois le mois tch’eou ; en 689 et en 761, le mois tse ; mais ces modifications furent bientôt abandonnées.

C-1. Les érudits chinois ne sont pas d’accord sur la date exacte de l’institution des nien hao ; suivant Tchao I, auteur du Eul che eul che tcha ki (j’ai cité son témoignage in extenso dans ma première trad. du Traité sur les sacrifices fong et chan. p. 56) cette institution aurait commencé à la période yuen cheou, c’est-à-dire 122-117 avant J.-C. ; les auteurs du Tongkien tsi lan sont plus précis encore et disent qu’elle eut lieu la première année de cette période soit en 122 avant J.-C. D’autre part, si l’on s’en rapporte au texte même de Se-ma Ts’ien dans le Traité sur les sacrifices fong et chan, la proposition d’instituer des nien hao daterait seulement de l’année qui précède la 4e année yuen ting, c’est-à-dire de l’an 114 avant J.-C. ; en outre le commentateur Yng Chao (IIe siècle ap. J.-C, cité par le T’ong kien tsi lan, 1re année yuen-ting) remarque que, d’après les historiens, on aurait trouvé un trépied merveilleux en l’an 116 et un autre trépied à la même place en l’an 113 ; selon lui, ces deux découvertes se réduisent à une seule qui eut lieu en l’an 113 ; mais on fit rentrer dans la période origine-trépied les quatre années précédentes et on fixa le commencement de cette période à l’année 116 avant J.-C. Ainsi la proposition d’instituer des nien hao fut formulée en l’an 114 avant J.-C ; cette proposition fut adoptée en l’an 113, à la suite de la trouvaille du trépied merveilleux et c’est alors qu’on divisa les années déjà écoulées du règne de l’empereur Ou en périodes nommées d’après les prodiges qui y étaient apparus ; d’après Se-ma Ts’ien, on n’aurait d’ailleurs distingué avant la période yuen-ting que trois périodes appelées kien-yuen, yuen-koang et yuen-cheou (Traité sur les sacrifices fong et chan, 1re trad., p. 56) ; mais il fait erreur, car l’intercalation de la période yuen-ché entre la période yuen-koang et la période yuen-cheou est nécessaire pour donner à chacune de ces périodes la longueur de six ans qu’elles doivent toutes avoir.

CI-1. Mémoires historiques, chap. CXXIX, p. 3 v°.

CI-2. Sur les canaux percés par l’empereur Ou, voyez tout le chapitre XXIX des Mémoires historiques.

CII-1. Voir à ce sujet tout le chapitre XXX des Mémoires historiques.

CII-2. T’ong kien tsi lan, 6e année yuen-cho, et Mémoires historiques, chap. XXX, p-. 2 v°.

CII-3. On verra, dans les notes au chapitre XXX des Mémoires historiques, les difficultés auxquelles donne lieu ce texte et la justification du sens que nous adoptons ici.

CII-4. T’ong kien tsi lan, 4e année T’ien han.

CII-5. Mémoires historiques, chap. XXX, p. 2 r°.

CIII-1. T’ong kien tsi lan, 2° année yuen cheou.

CIII-2. Ibid., 5e année yuen ling.

CIII-3. Ibid., chap XVI, p. 20 v°.

CIII-4. Ibid., 4° année yuen cheou.

CIV-1. Mémoires historiques, chap. XXX, p. 3 v°. — Ces carrés de peau étaient appelés p’i pi 皮敝 = objets de valeur en peau. Cette dénomination fut, dans la suite, appliquée quelquefois à toute monnaie en général.

CIV-2. On trouvera le texte de cette poésie dans le chapitre CLXXXV du Yuen kien lei han et dans le chapitre XLV du Wen siuen. Elle a été traduite en français par le marquis d’Hervey de Saint-Denys (Poésies de l’époque des Thang, p. LXIX). M. L. Bouilhet en a fait dans ses Dernières chansons une imitation en vers.

CIV-3. Mémoires historiques, chap. XXIX, p. 3 r°. Ce texte se retrouve aussi dans le chapitre XXIX du Ts’ien Han chou. p. 4 r°; mais avec de notables variantes.

CV-1. Mémoires historiques, chap. XXIV, p. 2 r°.

CV-2. Ts’ien Han chou, chap. XXII.

CV-3. Mémoires historiques, chap. CXVII.

CV-4. On trouvera les poésies de Li Ling et de Sou Ou dans le Wen siuen, chap. XXIX. Elles sont précédées de quinze poésies que quelques auteurs ont supposées être de Mei Cheng, poète qui mourut tout au commencement du règne de l’empereur Ou ; mais un examen plus attentif permet de voir qu’elles doivent avoir été composées sous les Han orientaux.

CVI-1. Mémoires historiques, chap. CXXX, p. 4 r° : «... Eou Soei me dit : Pourquoi K’ong-tse a-t-il autrefois composé le Tch’oen ts’ieou ? — Le duc grand astrologue lui répondit : J’ai entendu dire à maître Tong {Tchong-chou)v... » — De ce texte les critiques chinois concluent que Se ma Ts’ien étudia le Tch’oen ts’ieou auprès de Tong Tchong-chou (Siu hoang-Ts’ing king kié, chap. CCCXXI, p. 3 v°). — Le livre de Tong Tchong-chou, intitulé Tch’oen ts’ieou hi lou, est réimprimé dans le Han Wei ts’ong chou,

CVI-1. Voyez le chapitre CXXI des Mémoires historiques.