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Mémoires inédits de Mme de Rémusat/02

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Mémoires inédits de Mme de Rémusat
Revue des Deux Mondes3e période, tome 34 (p. 40-72).
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MEMOIRE
DE
MADAME DE REMUSAT
(1802-1808)

CHAPITRE PREMIER [1]
(1802-1803)

Détails de famille. — Ma première soirée à Saint-Cloud. — Le général Morcau. — M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du palais. — Habitudes du premier consul et de Mme Bonaparte. — M. de Talleyrand. — La famille du premier consul. — Mlles Georges et Duchesnois. — Jalousie de Mme Bonaparte.

Malgré la date de l’année où j’entreprends ce récit [2], je ne chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à s’attacher à la personne de Bonaparte ; mais je les expliquerai simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Il existe en France un certain nombre de personnes qui, revenues seulement depuis trois ans, ou qui, n’ayant pris part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte d’anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt années, ne se sont point tenus complètement à l’écart des événemens. Quand on leur dit qu’on ne juge pas s’ils ont eu raison ou tort dans leur sommeil prolongé, et qu’on leur demande de demeurer aussi neutres sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la puissance des avantages de leur situation présente ; ils lancent le blâme sans aucune générosité, car il n’y a nul risque à proclamer aujourd’hui les devoirs sur lesquels ils s’appuient. Et cependant, en révolution, qui peut se flatter d’avoir toujours suivi la voie droite ? Qui d’entre nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa conduite ? Qui enfin jettera la première pierre, sans craindre de la voir retomber du même élan sur le bras qui l’aurait lancée ? Plus ou moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d’un même pays devraient mieux s’épargner entre eux ; ils sont plus solidaires les uns envers les autres qu’ils ne pensent, et lorsqu’un Français poursuit sans pitié un autre Français, qu’il y prenne garde, presque toujours, il prête à l’étranger qui les juge des armes contre tous les deux.

Au reste, ce n’est point un des moindres malheurs des temps de troubles, entre gens du même pays, que cette amère critique de l’esprit de parti, qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu’on appelle opinion publique. Le choc des passions permet alors à chacun de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en dehors d’eux-mêmes qu’ils ont peu d’occasions de consulter leur conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et communes, les jugemens du monde la remplacent assez bien ; mais le moyen de s’y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort qui voudrait les consulter ? Le plus sûr est donc de s’en tenir à cette conscience qu’on n’interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune, l’expérience des faits, la marche des événemens, le désir modéré et permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une place, quelle qu’elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à la France, et se fier aux espérances qu’il permettait de concevoir, c’était sans doute se tromper, mais c’était se tromper avec le monde entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre ; et que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et employé la partie de l’armée qu’il n’eût pas licenciée à border nos frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa puissance et de la force de ses droits ? ils paraissaient à cette époque avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son propre consentement. C’est un fait que la haine aveugle ou la puérilité de l’orgueil peuvent seules nier aujourd’hui. Il a régné pour notre malheur et pour notre gloire ; l’alliance de ces deux mots est plus naturelle, dans l’état de société, qu’on ne pense, du moins quand il s’agit de la gloire militaire. Lorsqu’il arriva au consulat, on respira ; d’abord il s’empara de la confiance ; peu à peu, des chances se rouvrirent pour l’inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu’ils prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire à M. de Rémusat et à moi ; elle n’a rien d’humiliant, car il est encore honorable de s’être rassuré quand la patrie respirait, et d’avoir ensuite désiré sa délivrance de préférence à tout.

Personne ne saura jamais ce que j’ai souffert durant les dernières années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la bonne foi désintéressée avec laquelle j’ai souhaité le retour du roi, qui devait dans mon idée nous rendre le repos et la liberté. Je pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait encore mieux que moi : par nos souhaits, nous renversions la fortune de nos enfans ; mais cette fortune, qu’il fallait payer du sacrifice des plus nobles sentimens, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de la France criaient trop haut alors ; honte à qui ne les entendait pas !

Quoi qu’il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l’avons même aimé et admiré ; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte point à faire. Il me semble qu’il n’est jamais pénible de convenir d’un sentiment vrai ; je ne suis point embarrassée de mes opinions d’un temps qu’on oppose à celles d’un autre. Mon esprit n’est point de force à ne se jamais tromper, je sais que ce que j’ai senti, je l’ai toujours senti sincèrement ; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis, pour moi. Cependant j’entreprends aujourd’hui une tâche assez difficile, car il me faut recourir après une foule d’impressions fortes et vives à l’époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monumens brisés qu’on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n’ont plus de bases ni de rapports entre elles. Et en effet, quoi de plus dévasté qu’une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup ? Sans doute, il serait plus sage, et surtout plus commode, d’assister aux événemens avec seulement une froide curiosité, et qui ne s’émeut point se trouve toujours prêt pour tous les changemens. Mais on n’est pas maître de n’avoir point souffert ; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur lesquels tant de circonstances imprévues l’ont forcé de s’arrêter.

Ce que j’ai observé depuis vingt ans m’a convaincue que, de toutes les faiblesses de l’humanité, l’égoïsme est celle qui dirige avec le plus de prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à s’arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d’ordinaire l’incohérence des actions ; le cercle dans lequel il se meut est si étroit qu’il serait assez singulier qu’il n’en connût pas bien vite toutes les chances, aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel cœur généreux voudrait acheter son repos à ce prix ? Non, non, il vaut mieux courir le risque d’être froissé, ébranlé, même dans tout son être ! Il faut se résigner aux jugemens hasardés que les hommes lancent en passant. Quelle consolation dans ces paroles qu’on doit travailler à pouvoir se dire incessamment : « Si des erreurs entraînantes m’ont égaré, du moins mon propre intérêt ne m’a point séduit, et je n’ai voulu de la fortune que lorsqu’elle ne coûtait pas un soupir à mon pays. »

En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu’il me sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu’à notre introduction à la cour de Bonaparte. Après, il m’arrivera peut-être de revenir davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d’une femme un récit de la vie politique de Bonaparte. S’il était mystérieux pour tout ce qui l’entourait, au point qu’on ignorait souvent dans le salon qui précédait le sien ce qu’on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et ce qu’on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et pendant les premières années que j’y demeurai, n’ai-je pu saisir que des faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j’ai vu ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas toujours aussi vrais que sincères.

J’avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de Mme Bonaparte. Mariée depuis l’âge de seize ans, heureuse jusque-là par les jouissances d’une vie douce et pleine d’affections, les crises de la révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d’une mère très distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et dont je n’avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux l’intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d’une si violente transition ; mon caractère s’est toujours ressenti de l’impression qu’il en reçut. Près d’un mari et d’une mère chèrement aimés, j’avais pris l’habitude de me livrer entièrement aux mouvemens de mon cœur, et plus tard, avec Bonaparte je me suis accoutumée à ne m’intéresser qu’à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu’on appelle le grand monde.

Ma mère m’avait élevée avec soin ; mon éducation s’acheva solidement avec un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J’étais naturellement sérieuse, ce qui s’allie toujours assez chez les femmes avec une certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers temps de mon séjour auprès de Mme Bonaparte et de son époux ne manquais-je pas de m’animer sur les sentimens que je croyais leur devoir. D’après ce qu’on sait d’eux, et d’après aussi ce que j’ai écrit précédemment [3]. de leur manière d’être la plus intime, c’était me préparer à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m’ont pas manqué.

J’ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec Mme Bonaparte pendant l’expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue, jusqu’au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma sœur avec un de nos parens [4], rentré secrètement et encore compris sur la liste des émigrés, s’adressa à elle pour obtenir sa radiation. L’affaire fut terminée en peu de temps. Mme Bonaparte, dont la bienveillante adresse s’efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d’une certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul. Il n’était pas possible de songer à s’en excuser. Un soir donc, nous nous rendîmes aux Tuileries ; c’était peu de temps [5] après le jour où Bonaparte avait cru devoir s’y établir : jour où j’ai su depuis, de sa femme même, qu’au moment de se coucher il lui dit en riant : « Allons, petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres. »

Nous le trouvâmes dans le grand salon de l’appartement du rez-de-chaussée ; il était assis sur un canapé ; à ses côtés, je vis le général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation. L’un et l’autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble. On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne grâce qui ne lui était pas très familière. Il avait fait faire une paire de pistolets très riches, sur laquelle on avait gravé en or les noms de toutes les batailles de Moreau. — « Pardonnez, lui dit Bonaparte en les lui donnant, si on ne les a pas plus ornés ; les noms de vos victoires ont pris toute la place. »

Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque toutes jeunes et jolies : M, ne Louis Bonaparte [6], Mme Murat, qui venait de se marier et qui me parut charmante, Mme Maret, qui faisait sa visite de noce, alors parfaitement belle. Mme Bonaparte tenait tout ce cercle avec une grâce charmante ; elle était mise avec recherche et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l’antique. C’était la mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les usages de la société.

Bonaparte se leva pour recevoir nos révérences, et après quelques mots vagues se rassit, pour ne plus s’occuper des femmes qui étaient dans le salon. J’avoue que cette première fois je fus moins occupée de lui que du luxe et de l’élégance magnifique dont mes yeux étaient frappés pour la première fois.

Nous prîmes, dès ce moment, l’habitude de faire de temps en temps quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes l’idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre quelque chose de l’aisance dont la perte de nos biens nous privait. M. de Rémusat, ayant été magistrat avant la révolution, eût désiré rentrer dans un état grave. La crainte de m’affliger en me séparant de ma mère et en m’éloignant de Paris le portait à solliciter une place au conseil d’état et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de notre situation à Mme Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour moi ; elle trouvait à mon mari des manières agréables ; elle conçut tout à coup l’idée de nous rapprocher d’elle. A peu près dans le même temps, ma sœur, qui n’avait point épousé le parent dont j’ai parlé, fut mariée à M. de Nansouty, général de brigade, neveu de Mme de Montesson et très estimé à l’armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos relations avec le gouvernement consulaire, et un mois après Mme Bonaparte prévint ma mère qu’elle espérait qu’il ne se passerait pas longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma famille. J’en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se résigna plutôt qu’il ne se réjouit, et sitôt après sa nomination qui suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il s’appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de son nouvel emploi.

Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur du palais :


« Madame,

« Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de Mme Bonaparte les honneurs du palais.

« La connaissance personnelle qu’il a de votre caractère et de vos principes lui donne l’assurance que vous vous en acquitterez avec la politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient au gouvernement. Je suis heureux d’être chargé de vous annoncer ce témoignage de son estime et de sa confiance.

« Agréez, madame, l’hommage de mon respect. »

C’est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l’on se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles qui étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au lieu qu’il habitait de grandes ressemblances avec le palais d’un souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation, pourvu qu’elle ne gênât guère ses allures particulières ; aussi faisait-il peser sur ceux qui l’entouraient la charge du cérémonial. D’ailleurs il était convaincu qu’on séduit les Français par l’éclat des pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des militaires un grand luxe d’uniforme. Il avait déjà mis une distance marquée entre lui et les deux autres consuls ; et de même que dans les actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole : par arrêté des consuls, etc., on ne voyait à la fin que sa signature seule, de même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne paraissait en public qu’accompagné d’une garde nombreuse, ne permettait à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin commençait à donner à sa femme un rang dans l’état.

Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits qu’elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à peu les idées de ses gens d’épée, en attirant par des faveurs ceux qui tenaient à d’autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d’esprit, d’une instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu’on sût pour lui ce qu’il ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages qu’il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les habitudes de la bonne compagnie ; il indiquait rapidement ses projets, il était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette manière inusitée de lui plaire donna d’abord quelque ombrage aux militaires ; ils pressentirent qu’ils ne seraient plus les seuls favorisés, et qu’on exigerait d’eux qu’ils corrigeassent cette rudesse de formes acquise sur les champs de bataille ; notre présence les inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j’étais beaucoup plus formée que leurs femmes ; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde, craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu’avec ennui ou crainte en présence du premier consul. Pour moi, comme je l’ai déjà dit, animée et vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible aux plaisirs de l’esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau souverain, parce que, ainsi que je l’ai dit ailleurs, je pris promptement plaisir à l’écouter. D’ailleurs Mme Bonaparte m’aimait comme la femme de son choix ; elle était flattée d’avoir conquis sur ma mère qu’elle estimait l’avantage d’attacher à elle une personne tenant à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j’eusse pu être sa fille [7], souvent j’étais en état de lui donner de bons conseils, parce que l’habitude d’une vie solitaire et morale fait envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu’il fallut nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de notre faveur du crédit.

M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour hérissée avec simplicité et bonhomie ; pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement justice et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi, quelques-unes très belles ; elles étalaient un grand luxe ; mon visage, que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma toilette, les avertirent qu’elles l’emporteraient sur moi de plusieurs côtés, et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette sorte de pacte, qu’elles charmeraient les yeux du premier consul quand nous serions en sa présence, et que moi je me chargerais du soin de plaire à son esprit, autant qu’il serait en moi. Et j’ai déjà dit que pour cela il ne s’agissait guère que de savoir l’écouter.

Il n’entre que bien peu d’idées politiques dans une tête de femme de vingt-deux ans. J’étais donc à cette époque sans aucune espèce d’esprit de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que Bonaparte avait au pouvoir, dont j’entendais dire partout qu’il faisait un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la France, se livrait aux espérances qu’il était alors permis de concevoir. Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la révolution, sachant gré au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la patrie. Les essais qu’on avait faits de la liberté à plusieurs reprises inspiraient contre elle une sorte d’aversion naturelle, mais peu raisonnée, car au vrai elle avait toujours disparu, lorsqu’on abusait de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir d’exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne puis m’empêcher de songer avec un vrai serrement de cœur aux illusions que j’éprouvais alors. ; Je les regrette comme on regrette les riantes pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d’une comparaison familière à Bonaparte lui-même, on regarde toutes choses au travers d’un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu, disait-il, ce voile s’épaissit en avançant jusqu’à ce qu’il devienne à peu près noir. Hélas ! lui-même n’a pas tardé à rendre sanglant celui au travers duquel la France se plaisait à le contempler.

Ce fut donc dans l’automne de 1802 que je m’établis pour la première fois à Saint-Cloud où était alors le premier consul. De quatre dames que nous étions [8], nous passions, chacune l’une après l’autre, une semaine auprès de Mme Bonaparte. Il en était de même pour ce qu’on appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud ; il tenait toute la maison avec un ordre extrême ; nous dînions chez lui. Le consul mangeait seul avec sa femme ; il faisait inviter deux fois par semaine des personnages du gouvernement ; une fois par mois il avait aux Tuileries de grands dîners de cent couverts qu’on donnait dans la galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place ou un grade un peu important, soit dans le militaire, soit dans le civil, et aussi les étrangers de marque. Pendant l’hiver de 1803, nous étions encore en paix avec l’Angleterre. Cela avait amené un grand nombre d’Anglais à Paris ; comme on n’avait pas coutume de les y voir, ils excitaient une grande curiosité.

Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Bonaparte aimait que les femmes fussent parées, et soit calcul, soit goût, il y excitait sa femme et ses sœurs. Mme Bonaparte et Mmes Bacciocchi et Murat (Mme Leclerc, depuis la princesse Pauline, en 1802, était à Saint-Domingue), se montraient donc resplendissantes. On donnait des costumes aux différens corps, les uniformes étaient riches, et cette pompe, qui succédait à un temps où l’affectation de la saleté presque dégoûtante s’était jointe à celle d’un civisme incendiaire, semblait encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n’avait point perdu le souvenir.

Il me semble que le costume de Bonaparte à cette époque mérite d’être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes de quelque corps de sa garde ; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues, que dans les grandes cérémonies ils revêtiraient tous trois un habit rouge brodé en or, en velours l’hiver, en étoffe l’été. Les deux consuls Cambacérès et Lebrun, âgés, poudrés et bien tenus, portaient cet habit éclatant avec des dentelles et l’épée, comme autrefois on portait l’habit habillé. Bonaparte, que cette parure gênait, cherchait à y échapper le plus possible. Ses cheveux étaient coupés, courts, plats et assez mal rangés. Avec cet habit cerise et doré, il gardait une cravate noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes ; quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste d’uniforme, l’épée d’uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient ainsi la tournure la plus étrange, dont personne cependant ne se fût avisé de se moquer. Lorsqu’il est devenu empereur, on lui a fait un habit de cérémonie avec un petit manteau et un chapeau à plumes qui lui allaient très bien. Il y joignit un magnifique collier de l’ordre de la Légion tout en diamans. Les jours ordinaires, il ne portait jamais que la croix d’argent.

Je me souviens que la veille de son couronnement, les nouveaux maréchaux qu’il avait créés peu de mois avant vinrent lui faire une visite, tous revêtus d’un très bel habit. L’étalage de leur costume, en opposition avec le simple uniforme dont il était habillé, le fit sourire. Je me trouvais à quelques pas de lui, et comme il vit que je souriais aussi, il me dit à demi-voix : « Le droit d’être vêtu simplement n’appartient pas à tout le monde. » Quelques instans après, les maréchaux de l’armée se disputaient sur le grand article des préséances, et venaient demander à l’empereur de régler l’ordre de leur rang dans la cérémonie. Au fond leurs prétentions s’appuyaient sur d’assez beaux titres, car chacun d’eux énumérait ses victoires. Bonaparte les écoutait et s’amusait encore à chercher mes regards : « Il me semble, lui dis-je, que vous avez aujourd’hui donné comme un coup de pied sur la France, en disant : Que toutes les vanités sortent de terre ! — Cela est vrai, me répondit-il, mais c’est qu’il est très commode de gouverner les Français par la vanité. »

Revenons. Dans les premiers mois de mon séjour, soit à Saint-Cloud, soit à Paris, durant l’hiver, la vie me parut assez douce. Les journées se passaient d’une manière fort régulière. Le matin, vers huit heures, Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet ; à Paris, il redescendait chez elle pour déjeuner ; à Saint-Cloud, il déjeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied avec ce cabinet. Pendant ce déjeuner, il recevait des artistes, des comédiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie. Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu’à six heures. Mme Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matinée un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les maris tenaient au gouvernement, soit celles qu’on appelait de l’ancien régime, qui ne voulaient point avoir, ou paraître avoir, de relations avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des radiations ou des restitutions. Mme Bonaparte accueillait tout le monde avec une grâce charmante ; elle promettait tout et renvoyait chacun content. Les pétitions remises s’égaraient bien ensuite quelquefois, mais on lui en rapportait d’autres, et elle ne paraissait jamais se lasser d’écouter [9]. A six heures, à Paris, on dînait à Saint-Cloud, on s’allait promener, le consul seul en calèche avec sa femme, nous dans d’autres voitures. Les frères de Bonaparte, Eugène Beauharnais, ses sœurs, pouvaient se présenter à l’heure du dîner. On voyait venir quelquefois Mme Louis, maïs elle ne couchait jamais à Saint-Cloud. La jalousie de Louis Bonaparte et son extrême défiance la rendaient craintive et déjà assez triste à cette époque. On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napoléon, celui qui est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il avait placé de l’avenir sur sa tète. Peut-être n’était-ce que pour cela qu’il le distinguait ; car M. de Talleyrand m’a raconté que, lorsque la nouvelle de sa mort arriva à Berlin, Bonaparte se montra si peu ému que, prêt à paraître en public, M. de Talleyrand s’empressa de lui dire : « Vous oubliez qu’il est arrivé un malheur dans votre famille et que vous devez avoir l’air un peu triste. — Je ne m’amuse pas, lui répondit Bonaparte, à penser aux morts. » Il serait assez curieux de rapprocher cette parole du beau discours de M. Fontanes, qui, chargé à cette époque de parler sur les drapeaux prussiens rapportés en pompe aux Invalides, rappela si bien et d’une manière si oratoire la majestueuse douleur d’un vainqueur, oubliant l’éclat de ses victoires pour donner des larmes à la mort d’un enfant.

Après le dîner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions monter. Selon qu’on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait quelque audience particulière, recevait quelque ministre et se couchait de fort bonne heure. Mme Bonaparte jouait pour finir la soirée. Entre dix ou onze heures, on venait lui dire : « Madame, le premier consul est couché, » et alors elle nous congédiait.

Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires publiques. Duroc, Maret, alors secrétaire d’état, les secrétaires particuliers, étaient tous impénétrables. La plupart des militaires, pour éviter de parler, je crois, s’abstenaient de penser ; en général, dans l’habitude de cette vie, il y avait peu de dépense d’esprit à faire.

Comme j’arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que Bonaparte inspirait à ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je n’éprouvais pas devant lui autant d’embarras que les autres, et je n’avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, pour toute la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me doutai pas d’abord, dont je m’amusai ensuite, et qu’il fallut finir par tâcher d’éviter. On va voir qu’on ne pouvait guère l’acquérir à meilleur marché.

Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c’était particulièrement l’étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis, qu’il l’avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Bonaparte, se retournant vers l’une de mes compagnes, lui dit en riant : « Je parie bien que vous ne savez guère ce que c’est que Montesquieu ? — Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n’a pas lu le Temple de Guide ? » A cette parole, Bonaparte partit d’un grand éclat de rire, et je ne pus m’empêcher de sourire. Il me regarda et me dit : « Et vous, madame ? » Je répondis tout naturellement « que je ne connaissais point le Temple de Guide, que j’avais lu les Considérations sur les Romains, mais que je pensais bien que ni l’un ni l’autre ouvrage n’avait été le catéchisme dont M. de Rémusat parlait. — Diable, me dit Bonaparte, vous êtes une savante. » Cette épithète m’embarrassa, et je sentis que je courais le risque qu’elle me restât. Un moment après, Mme Bonaparte parla de je ne sais quelle tragédie qu’on donnait alors. Le premier consul passa en revue à ce propos les auteurs vivans, et parla de Ducis, dont il n’aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos poètes tragiques, et dit qu’il voudrait pour tout au monde avoir à récompenser l’auteur d’une belle tragédie. Je m’avisai de dire que Ducis avait gâté l’Othello de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes, silencieuse et attentive. Bonaparte n’entendait pas trop qu’on louât quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de temps ; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort commune, mais j’avais nommé Shakspeare, j’avais un peu tenu tête au consul, loué un auteur anglais, quelle audace ! quel prodige d’érudition ! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l’effet d’une supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement acquérir l’embarras.

Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j’y trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et de gens distingués qui causaient d’une manière attachante, et je souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la cour dont je faisais partie.

Mais cette habitude d’un silence presque complet nous préservait, au moins à peu près à cette époque, de ce qu’on appelle dans le monde les caquets. Les femmes n’avaient aucune coquetterie, les hommes étaient incessamment tendus vers les devoirs de leurs places, et Bonaparte, qui n’osait alors se livrer à toutes ses fantaisies, et qui croyait que les apparences de la régularité devaient lui être utiles, vivait de manière à m’abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il paraissait aimer beaucoup sa femme ; elle semblait lui suffire. Cependant je ne tardai pas à découvrir à cette dernière des inquiétudes qui me surprirent. Elle avait un grand penchant à la jalousie. L’amour n’en était pas, je pense, le premier motif. C’était un malheur grave pour elle que l’impossibilité où elle se trouvait de donner des enfans à son époux ; il en témoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait pour son avenir. La famille du consul, toujours animée contre les Beauharnais, appuyait sur cet inconvénient. Tout cela produisit des orages passagers. Quelquefois je trouvais Mme Bonaparte en larmes, et alors elle se livrait à l’amertume de ses plaintes contre ses beaux-frères, contre Mme Murat et Murat, qui cherchaient à assurer leur crédit en excitant chez le consul des fantaisies passagères dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue. Je l’engageais à demeurer calme et modérée. Il me fut facile de voir promptement que, si Bonaparte aimait sa femme, c’est que sa douceur accoutumée lui donnait du repos, et qu’elle perdrait de son empire en l’agitant. Au reste, durant la première année que je fus dans cette cour, les légères altercations qui survinrent dans ce ménage se terminèrent toujours par des explications satisfaisantes et un redoublement d’intimité.

Depuis cette année 1802, je n’ai jamais vu le général Moreau chez Bonaparte ; ils étaient déjà à peu près brouillés. Le premier avait une belle-mère et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait souffrir l’esprit d’intrigue chez les femmes. D’ailleurs une fois la mère de Mme Moreau, étant à la Malmaison, s’était permis des plaisanteries amères sur une intimité scandaleuse qu’on soupçonnait entre Bonaparte et sa jeune sœur Caroline, qui venait de se marier. Le consul n’avait point pardonné de tels discours ; il avait affecté de maltraiter la mère et la fille. Moreau s’était plaint, on l’avait échauffé sur sa propre situation ; il vivait dans la retraite, entouré d’un cercle qui l’irritait journellement, et Murat, chef d’une police secrète et active, épiait des mécontentemens auxquels il n’eût pas fallu donner d’importance, et portait sans cesse aux Tuileries des rapports malveillans.

C’était un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa défiance naturelle que cette multiplication des polices de son gouvernement. Elles s’épiaient les unes les autres, se dénonçaient réciproquement, cherchaient à se rendre nécessaires, et l’entouraient incessamment de soupçons. Depuis l’événement de la machine infernale, dont M. de Talleyrand avait profité pour faire déplacer Fouché, la police avait été remise aux mains du grand juge Régnier. Bonaparte pensait qu’il se donnerait une apparence de libéralisme et de modération en supprimant ce ministère de la police, invention toute révolutionnaire. Il s’en repentit bientôt et le remplaça d’abord par une multitude d’espionnages qu’il garda même encore après avoir réintégré Fouché. Son préfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors commandait la gendarmerie d’élite, Maret, qui avait aussi une police secrète à la tête de laquelle était M. de Sémonville, et d’autres que j’ignore, étaient devenus comme la monnaie du ministère détruit. Et Fouché lui-même, possédant parfaitement l’art de se rendre nécessaire, ne tarda pas à rentrer secrètement dans la faveur du premier consul, et parvint à se faire nommer une seconde fois. Le procès du général Moreau, qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le verra dans la suite.

Dès ce temps, Cambacérès et Lebrun, second et troisième consuls, avaient très peu de part à l’administration du gouvernement. Le dernier, déjà âgé, n’inquiétait Bonaparte en aucune manière. L’autre, magistrat distingué, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du conseil d’état, ne se mêlait que des discussions de certaines lois. Bonaparte tirait parti de ses connaissances et se fiait avec raison, pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa minutieuse vanité. En effet, Cambacérès, charmé des distinctions qui lui étaient accordées, en jouissait avec une puérilité qu’on flattait tout en s’en moquant. Sa faiblesse d’amour-propre sur quelques points a fait souvent une partie de sa sûreté.

Au temps dont je parle, M. de Talleyrand était dans un fort grand crédit. Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non-seulement il réglait les affaires étrangères et déterminait, principalement à cette époque, les nouvelles constitutions d’état qu’ordonnait à l’Allemagne, sorte de travail qui a jeté les fondemens de son immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens avec Bonaparte, et le poussait à toutes les mesures qui pouvaient fonder sa puissance sur des bases réparatrices. Dès ce temps, je suis sûre qu’il était souvent question entre eux des mesures à prendre pour rétablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la conviction intime que lui seul convenait à la France. D’ailleurs il y devait retrouver les habitudes, de sa vie, et s’y replacer sur un terrain qui lui était connu. Les avantages et les abus qui-ressortant des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit.

Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j’en avais entendu dire me donnait de grandes préventions contre lui. Mais dès lors je fus frappée de l’élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours au milieu d’eux avec le caractère indélébile d’un grand seigneur. Il imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice, dont personne ne pouvait se défendre. Il s’arrogeait seul le droit de railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un caractère naturel d’une foule d’habitudes prises à dessein ; il les a conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la puissance d’une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a souvent nui à ce qu’il a fait.

Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui ; je m’en défiais vaguement ; mais je m’amusais à l’entendre et à le regarder agir avec cette aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à toutes ses manières, tandis que chez un autre elles choqueraient comme une affectation.

L’hiver de cette année (1803) fut très brillant. Bonaparte commença à vouloir qu’on donnât des fêtes ; il voulut aussi s’occuper de la restauration des théâtres. Il en confia l’administration à ses préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française ; on remit à la scène une foule d’ouvrages que la politique républicaine avait écartés. Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale. C’était un moyen adroit d’amener ceux qui la savaient à venir s’y replacer. C’était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d’opposition s’affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18 fructidor, ne perdaient point l’espérance que Bonaparte, après avoir rétabli l’ordre, comprît dans tous les retours qu’il créait jusqu’à celui de la maison de Bourbon, et s’ils s’étaient trompés sur ce point, du moins ils lui savaient gré de l’ordre qu’il rétablissait, et ne craignaient point d’envisager un coup hardi qui, venant à s’emparer de sa personne et laissait vide inopinément une place que personne autre que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel successeur.

Cette secrète pensée d’un parti, généralement confiant dans ce qu’il espère et toujours imprudent dans ce qu’il tente, ranimait des correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des émigrés, des mouvemens produits chez les Vendéens, que Bonaparte surveillait en silence.

D’un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec inquiétude l’autorité consulaire tendre vers une centralisation qui ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s’unissaient assez bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les égaremens où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses partisans, s’obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à bout d’en paralyser les mouvemens. On entendait parfois au tribunat sur ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu’elles étaient, indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce d’antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs jacobins, qu’il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur leurs prétentions, qui s’étonnaient qu’on voulût créer ou reconnaître d’autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différens partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manœuvrait prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer et détourner l’attention, exciter alternativement les approbations de l’un ou de l’autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu’il lui était nécessaire, se jouer de la surprise ou de l’espérance. Il voyait surtout dans les Français des enfans mobiles qu’on détourne de leurs intérêts par la vue d’un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui était avantageuse parce que, indéterminée qu’elle était, elle échappait plus ou moins aux inquiétudes qu’elle inspirait à certaines gens. Plus tard, le rang positif d’empereur lui a enlevé cet avantage : c’est alors qu’après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus resté pour la distraire de l’impression qu’elle en avait reçue que ce funeste appât de gloire militaire qu’il a lancé au milieu d’elle. De là ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables ; car à tout prix il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si l’on veut bien y regarder, l’obligation qui lui fut imposée par son système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit même à Châtillon ; car Bonaparte sentait bien qu’il serait perdu infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir et sur lui et sur nous.

On trouvera, dans le Moniteur de la fin de 1802 ou du commencement de 1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré qu’il n’y a point de constitution à proprement parler en Angleterre, mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la situation du pays et au caractère des habitans, s’efforce de prouver que ces mêmes institutions n’auraient pu être données aux Français sans d’assez graves inconvéniens. Par ces moyens et d’autres semblables, Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à renaître chez les Français.

Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier, sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée d’un mal assez grave qui l’a toujours poursuivie depuis, mais, quoique affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me parut la plus charmante personne que j’eusse vue de ma vie. Bonaparte l’exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour Saint-Domingue ; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la parole qu’elle lui donna dans ce moment.

Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement de ces différens usages qui peu à peu frayaient la route au retour des habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que Mme Bonaparte, et nous reçûmes l’ordre de le porter. Cela était déjà assez marquant, mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur représenta que la politesse exigeait qu’ils fussent en deuil pour cette visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et n’ayant pas le temps de demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à l’invitation qu’ils reçurent, en s’appuyant sur les égards d’usage en pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d’Angleterre, lord Whitworth, avait remplacé le chargé d’affaires. On se livrait à la confiance d’une paix durable ; les relations de France et d’Angleterre se multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits prévoyaient incessamment entre les deux gouvernemens des causes de discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle constitution donnée aux Suisses, et ici le Moniteur, tout à fait officiel, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se plaignait de certaines mesures prises à Londres contre quelques Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L’intérieur du château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler Mme Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives.

Deux actrices remarquables (Mlles Duchesnois et Georges) avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie. L’une fort laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages ; l’autre médiocre, mais d’une extrême beauté [10]. Le public de Paris s’échauffa pour l’une ou pour l’autre, mais en général le succès du talent l’emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut séduit par la dernière, et Mme Bonaparte apprit assez vite par le secret espionnage de ses valets que Mlle Georges avait été durant quelques soirées introduite secrètement dans un petit appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive inquiétude ; elle m’en fit part avec une émotion extrême, et commença à répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que nous eûmes à cette occasion qu’elle commença à me donner sur son époux des notions qui m’étaient encore tout à fait inconnues. Le mécontentement qu’elle éprouvait me fit penser cependant qu’il y avait quelque exagération dans l’amertume de ses plaintes. A l’entendre, « il n’avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses penchans, parce qu’il craignait qu’ils ne lui fissent tort ; mais, si on le laissait s’y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu à peu on le verrait s’abandonner aux passions les plus honteuses. N’avait-il pas séduit ses sœurs, les unes après les autres ? Ne se croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses fantaisies ? Et puis, sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses pour l’habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu’il menait encore, et l’éloigner de toute relation avec sa femme ? Et à la suite d’une pareille intrigue elle voyait toujours suspendu sur sa tête ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question. — C’est un grand malheur pour moi, ajoutait-elle, que je n’aie pas donné un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s’emparera pour troubler mon repos. — Mais, madame, lui disais-je, il me semble que l’enfant de madame votre fille répare fort ce malheur ; le premier consul l’aime, et peut-être finira par l’adopter. — Hélas ! répondit-elle, ce serait là l’objet de mes souhaits ; mais le caractère jaloux et ombrageux de Louis Bonaparte s’y opposera toujours. Sa famille lui a malignement fait part des bruits outrageans qui ont été répandus sur la conduite de ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à aucun arrangement relatif à lui. Vous voyez comme il se tient à l’écart, et comme ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions. D’ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m’engagent à ne point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours pour moi le signal de mille contrariétés qu’il me faut supporter. »

Et en effet, j’ai toujours remarqué que, dès que le premier consul s’occupait d’une autre femme, soit que le despotisme de son caractère lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver cet usage de l’indépendance en toutes choses qu’il voulait conserver exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible portion d’affections aimantes qu’elles étaient toutes absorbées par la personne instantanément préférée, et qu’il ne lui restât pas la plus légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent, sans pitié pour sa femme, dès qu’il avait une maîtresse. Il ne tardait pas à le lui apprendre et à lui montrer une surprise presque sauvage de ce qu’elle n’approuvait pas qu’il se livrât à des distractions qu’il démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et nécessaires. « Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi. » — De pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les plaintes de Mme Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des violences dont je n’oserais détailler les excès, jusqu’au moment où, sa nouvelle fantaisie s’évanouissant tout à coup, il sentait renaître sa tendresse pour sa femme « Alors il était ému de ses peines, remplaçait ses injures par des caresses qui n’avaient guère plus de mesure que ses violences, et comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa sécurité.

Mais, tant que durait l’orage, je me trouvais, moi, très embarrassée souvent des étranges confidences qu’il me fallait recevoir, et même des démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle entre autres ce qui m’arriva un soir et la frayeur un peu ridicule que j’éprouvai, dont j’ai depuis ri à part moi.

C’était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l’habitude de venir tous les soirs partager le lit de sa femme ; elle avait eu l’adresse de lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette intimité. « Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et s’il arrivait qu’on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui, elle serait là pour appeler à l’instant le secours dont il aurait besoin. » Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu’on l’avertissait que Bonaparte était couché. Mais lorsqu’il fut pris de cette fantaisie pour Mlle Georges, il la fit venir assez tard, quand l’heure de son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort avant dans la nuit. Un soir, Mme Bonaparte, plus pressée que de coutume par sa jalouse inquiétude, m’avait gardée près d’elle et m’entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin ; nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux Tuileries. Tout à coup elle se lève : « Je n’y peux plus tenir, me dit-elle ; Mlle Georges est sûrement là-haut, je veux les surprendre. » — Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce que je pus pour l’en détourner, et je ne pus en venir à bout. « Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble. » Alors je lui représentais qu’un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa part, serait intolérable de la mienne, et qu’en cas de la découverte qu’elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui s’ensuivrait. — Elle ne voulut entendre à rien ; elle me reprocha de l’abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement que malgré ma répugnance je cédai à sa volonté, me disant d’ailleurs intérieurement que notre course n’aboutirait à rien, et que sans doute les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise.

Nous voilà donc marchant silencieusement l’une et l’autre, Mme Bonaparte, la première, animée à l’excès, moi derrière, montant lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très honteuse du rôle qu’on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un léger bruit se fait entendre. Mme Bonaparte se retourne. « C’est peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluck de Bonaparte, qui garde la porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux. » A cette parole, je fus saisie d’un effroi qui, tout ridicule qu’il était sans doute, ne me permit pas d’en entendre davantage, et, sans songer que je laissais Mme Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire, et moi aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise ; je la quittai en lui disant que je croyais que l’étrange peur qu’elle m’avait faite lui avait été utile, et que je me savais bon gré d’y avoir cédé.

Cette jalousie qui altérait la douce humeur de Mme Bonaparte ne fut bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras d’une confidente sans crédit sur l’esprit de celle qui la consulte, et me donna quelquefois l’apparence d’une personne qui partage les mécontentemens dont elle est le témoin. Bonaparte crut d’abord qu’une femme devait entrer vivement dans des sentimens éprouvés par une autre femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D’un autre côté, le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice. La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat tâchait d’accorder une protection égale à ces deux débutantes ; mais ce qu’il faisait pour l’une ou pour l’autre était presque également pris avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M. de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna qu’il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme, pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et qui ne pouvait en aucun cas échauffer l’imagination de Mme Bonaparte. Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous, consentit à penser à cette occasion du bien de moi, mais alors ce fut un autre inconvénient ; il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes conjugales, et voulut s’appuyer de ce qu’il appelait ma raison pour traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je n’avais point, encore l’habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu’il m’entretenait de l’ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup Mme Bonaparte, soit qu’elle souffrît à tort ou à raison, qu’il me semblait qu’il devait l’excuser plus qu’un autre ; mais en même temps j’avouais qu’elle me semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l’espionnage de ses valets la preuve de l’infidélité qu’elle soupçonnait. Bonaparte ne manquait point de redire à Mme Bonaparte que je la blâmais, et alors je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la femme, dans lesquelles j’apportais toute la vivacité de mon âge, et le dévoûment de l’attachement que j’avais pour tous deux.

Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes dont les détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour impérieux, dur, défiant à l’excès, puis tout à coup ému, amolli, presque doux, et réparant avec assez de grâce des torts ; dont il convenait, et auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu’un jour, pour rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m’ayant gardée à dîner en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu’il lui avait déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il s’avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question : si un mari était donc obligé de céder à cette fantaisie d’une femme qui voudrait n’avoir jamais d’autre lit que le sien ? J’étais assez peu préparée à répondre, et je savais que Mme Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas décider pour elle. Je tâchai d’éluder ma réponse, et de me tenir sur ce qu’il n’était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d’ailleurs à embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d’autre parti pour m’en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où devaient s’arrêter les exigences d’une femme et les complaisances d’un mari ; mais qu’il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. — Bonaparte se mit à rire, et me tirant l’oreille : « Allons, me dit-il, vous êtes femme, et vous vous entendez toutes. »

Mais il ne s’en tint pas moins à ce qu’il avait résolu, et depuis cette époque, il s’arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de lui donner de dédaigner une rivalité indigne d’elle. « Il serait bien assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c’était parmi les femmes qui vous entourent, que le consul fît un choix, ce serait alors que vous auriez de vrais chagrins, et moi, plus d’un tracas. » Deux ans après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour moi.

CHAPITRE II. (1803.)
Retour aux habitudes de la monarchie. — M. de Fontanes. — Mme d’Houdetot. — Bruits de guerre. — Réunion du corps législatif. — Départ de l’ambassadeur d’Angleterre. — M. Maret. — Le maréchal Berthier. — Voyage du premier consul en Belgique. — Accident de voiture. — Fêtes d’Amiens.


A ce léger orage près, l’hiver se passa paisiblement. Quelques institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l’ordre. Les lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être accordées à des gens de lettres, et pour ce dernier article M. de Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui ; ces conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes, et celui-ci défendait nos chefs-d’œuvre français avec une grande force qui lui donnait aux yeux des assistans la réputation d’une sorte de courage. Car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de courtisan qu’on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore admirer Mérope ou Mithridate, puisque le maître avait déclaré qu’il n’aimait ni l’un ni l’autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait s’amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment l’intention de se procurer le plaisir d’en avoir deux fois par semaine, en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée chez Mme Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez bon nombre d’hommes distingués, fut chargé de les réunir au château. Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur ; il causa très bien, laissa causer, fut aimable et animé ; moi, j’étais charmée qu’il se montrât tel. J’avais fort le désir qu’il plût à ceux qui ne le connaissaient pas, et qu’il détruisît, en se montrant davantage, certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme, lorsqu’il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla entre autres assez vite la nature de <celui du vieil abbé Morellet [11], homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de l’imagination sur la marche d’aucune des idées humaines. Bonaparte se plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination a tout l’essor qu’elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin, il aborda tous les sujets, s’éleva très haut, se perdit quelquefois, se divertit fort de la fatigue qu’il donnait à l’esprit de l’abbé, et fut réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de cette soirée, et déclara qu’il en voulait encore de semblables. Une pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus quel est le personnage qui commença à s’exprimer avec assez de force sur la liberté de penser et d’écrire, et sur les avantages qu’elle avait pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui jetèrent le froid dans l’assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et s’ennuya, et le lendemain Bonaparte nous dit qu’il ne voyait rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu’on ne gagnerait point à les admettre dans l’intimité, et qu’il ne voulait plus qu’on les invitât. Il ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une gêne qu’il s’empressa de secouer.

Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de La Harpe et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j’étais très attachée à Mme d’Houdetot, avec laquelle il était lié depuis quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris. J’y allais fort souvent, et j’y trouvais les restes d’un temps qui alors semblait s’échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer d’une manière agréable et instructive. Mme d’Houdetot, étrangère par son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti, jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec empressement soigner et amuser sa vieillesse. J’aimais fort à aller chez elle me reposer de la contrainte tendue où l’exemple des autres et l’expérience que je commençais à acquérir me tenaient dans le salon des Tuileries.

Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et George Cadoudal y était nommé comme agent entre lui et les chouans. On parlait en même temps de M. d’André, qui, disait-on, avait pénétré en France secrètement, après avoir, déjà une fois avant le 18 fructidor, essayé de servir l’agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le corps législatif. Le compte qui lui fut rendu de l’état de la république était remarquable et fut remarqué. L’état de paix avec toutes les puissances, le conclusum donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de l’Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée par les Suisses, le concordat, l’instruction publique dirigée, la formation de l’Institut [12], la justice mieux dispensée, l’amélioration des finances, le code civil, dont une partie fut soumise à cette assemblée, les différens travaux commencés en même temps sur nos frontières et en France, les projets pour Anvers, le Mont-Cenis, les bords du Rhin et le canal de l’Ourcq, l’acquisition de l’île d’Elbe, Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur l’exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. A la fin de ce rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d’une rupture avec l’Angleterre et sur la nécessité de fortifier l’armée. Ni le corps législatif, ni le tribunat ne s’opposèrent à rien, et des approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant de travaux si heureusement commencés.

Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en Angleterre contre Bonaparte. Il n’y avait pas beaucoup de bonne foi à s’irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont toute liberté ; mais ce n’était qu’un prétexte ; l’occupation de Malte et notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi d’Angleterre au parlement annonça des discussions importantes entre les deux gouvernemens et se plaignit de l’armement qui se préparait dans les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de cette scène où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après, il quitta Paris et s’établit à Saint-Cloud.

Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu’il ne pensât à la même époque à faire écrire par l’un de ses préfets du palais une lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l’opéra de Proserpine qu’il venait de donner à Paris. Bonaparte se montrait fort jaloux d’attirer ici tous les gens distingués de tous les pays, et il les payait très largement.

Peu de temps après, la rupture entre la France et l’Angleterre éclata, et l’ambassadeur, anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les jours une grande foule de monde pour se rassurer ou s’inquiéter selon les préparatifs de départ qu’on pourrait apercevoir dans sa cour, partit tout à coup. M. de Talleyrand porta au sénat une communication des motifs qui forçaient à la guerre. Le sénat répondit qu’il ne pouvait qu’applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il envoya une députation qui porta à Saint-Cloud tes témoignages de sa reconnaissance et de son dévoûment. M. de Vaublanc, parlant au corps législatif, dit avec enthousiasme : « Quel chef des nations montra jamais un plus grand amour pour la paix ! S’il était possible de séparer l’histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits, on croirait lire la vie d’un magistrat paisible qui n’est occupé que des moyens d’affermir la paix. » Le tribunat émit le vœu qu’il fût pris des mesures énergiques, et après ces différens actes d’admiration et de soumission la session du corps législatif se termina.

Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret rédigeait après ; mais il en résultait que le souverain d’un grand empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un peu plus tard l’empereur de France, était blessé des plaisanteries qu’ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent d’activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le voir sombre et d’humeur difficile, et d’entendre dire à Mme Bonaparte que c’était parce qu’il avait lu quelque article du Courier ou du Sun dirigé contre lui ! Il essaya de soulever une sorte de guerre de plume entre les différens journaux anglais ; il soudoya à Londres des écrivains, dépensa beaucoup d’argent, et ne trompa personne ni en France ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu’il dictait souvent les notes du Moniteur : Bonaparte avait une singulière manière de dicter. Jamais il n’écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était indéchiffrable pour les autres comme pour lui. Son orthographe était fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action manuelle quelle qu’elle fût ; et l’extrême activité de son esprit et l’habitude de l’obéissance à la minute, à la seconde, ne lui permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu’une partie de lui-même se soumît à l’autre. Les gens qui rédigeaient sous lui, M. Bourrienne d’abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime Menneval, s’étaient fait une sorte d’écriture d’abréviation pour tâcher que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à grands pas dans son cabinet. S’il était animé, son langage alors était entremêlé d’imprécations violentes, et même de juremens, qu’on supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l’avantage de donner un peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu’il avait dit une fois, quand même on ne l’avait point entendu, et c’était un malheur pour le secrétaire, car il se souvenait fort bien de ce qu’il avait dit et s’apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie manuscrite qui lui avait été remise ; elle l’avait assez frappé pour lui inspirer la fantaisie d’y faire quelques changemens. « Prenez un encrier et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous dire. » Et sans presque donner à mon mari le temps de s’établir devant une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat, quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en s’efforçant de le suivre. Bonaparte s’apercevait très bien de la peine qu’il avait, et s’interrompait de temps en temps pour dire : « Allons, tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas. « Il se faisait toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son grand principe général, auquel il donnait toute espèce d’applications dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu’on n’avait de zèle que lorsqu’on était inquiet.

Heureusement qu’il oublia de redemander la feuille d’observations qu’il avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de la relire, et il ne nous a jamais été possible d’en déchiffrer un mot. M. Maret, secrétaire d’état, quoique d’un esprit fort médiocre (à la vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu’il disait qu’il avait assez d’esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M. Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu’il parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s’accoutuma à comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et, sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter fidèlement, telle qu’elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi d’expliquer son succès auprès de son maître, c’est qu’il se livra, ou feignit de se livrer, à un dévoûment sans bornes, qu’il témoignait par une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d’être flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie qu’on assurait que, lorsqu’il voyageait avec l’empereur il avait soin de laisser à sa femme des modèles de lettres qu’elle copiait soigneusement, et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari était si exclusivement dévoué à son maître qu’elle ne pouvait s’empêcher d’en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages, les courriers remettaient toutes les lettres chez l’empereur même, qui s’amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient très directement l’effet qu’on s’en était promis.

Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien de suivre l’exemple de M. Talleyrand, qui disait souvent que, dans cette place, c’était surtout avec Bonaparte lui-même qu’il fallait négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours surpris que les souverains étrangers osassent s’irriter quand on les insultait, et s’efforçassent d’opposer quelque résistance à leur ruine, il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l’Europe, dont un ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accens de colère qui échappaient à Bonaparte lorsqu’il apprenait quelque nouvelle qui l’enflammait. Cette coupable complaisance a été au reste quelquefois nuisible à son maître. Elle a causé plus d’une rupture dont on s’est repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle contribué à la chute de Bonaparte ; car, lors de la dernière année de son règne, tandis qu’il hésitait à Dresde sur le parti qu’il devait prendre, Maret retarda de huit jours la retraite qu’il était si important de faire, en n’osant pas avoir le courage d’apprendre à l’empereur la défection de la Bavière, dont il était si important qu’il fût instruit.

C’est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de lui-même :

La paix se traitait à Amiens entre l’Angleterre et la France au printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les plénipotentiaires donnaient quelque inquiétude. Bonaparte attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît devant lui avec ce visage impassible qu’il conserve dans toute occasion. Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un grand nombre d’affaires importantes à terminer, et quand le travail fut fini : « A présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir ; le traité est signé, et le voilà. » Bonaparte demeura stupéfait de cette manière de l’annoncer. « Et comment, demanda-t-il, ne me l’avez-vous pas dit tout de suite ? — Ah ! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne m’auriez plus écouté sur tout le reste ; quand vous êtes heureux, vous n’êtes pas abordable. » Cette force dans le silence frappa le consul et ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu’il conclut sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dévoué de cœur à Bonaparte, mais tout aussi complet dans les démonstrations d’admiration pour lui, fut le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne d’Égypte, et là il s’était fortement attaché à son général. Il lui voua même une si grande amitié que Bonaparte ne put, quelque peu sensible qu’il fût à ce qui venait du cœur, s’empêcher d’y répondre quelquefois. Mais les sentimens entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent pour le puissant une occasion d’exiger tous les dévoûmens qui viennent à la suite d’une sincère affection. Un jour M. de Talleyrand causait avec Bonaparte devenu empereur : « En vérité, lui disait celui-ci, je ne puis comprendre comment il a pu s’établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d’amitié. Je ne m’amuse guère aux sentimens inutiles, et Berthier est si médiocre que je ne sais pourquoi je m’amuserais à l’aimer ; et cependant, au fond, quand rien ne m’en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui. — Si vous l’aimez, répondit M. de Talleyrand, savez-vous pourquoi ? C’est qu’il croit en vous ! »

Toutes ces différentes anecdotes que j’écris à mesure que je me les rappelle, ce n’est que bien plus tard que je les ai sues, et lorsque mes relations plus intimes avec M. de Talleyrand m’ont dévoilé les principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années, j’étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l’être. Je lui trouvais de l’esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts passagers qu’il avait à l’égard de sa femme ; je considérais avec plaisir cette amitié de Berthier ; il caressait devant moi ce petit Napoléon qu’il semblait aimer ; je me le figurais accessible à des sentimens doux et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes les qualités qu’elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire aussi que l’excès du pouvoir l’a enivré, que ses passions se sont exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que jeune, et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre la montre de certains vices, et du moins l’affectation de quelques vertus.

Après la déclaration de guerre à l’Angleterre, je ne sais qui, le premier, donna à Bonaparte l’idée première de l’entreprise des bateaux plats. Je ne pourrais pas même assurer s’il en embrassa l’espérance de bonne foi, ou s’il ne s’en fit pas une occasion de réunir et de fortifier son armée qu’il rassembla au camp de Boulogne. Au reste tant de gens répétèrent que cette descente était possible qu’il se pourrait qu’il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup d’énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques villes de la Belgique ; l’armée marcha sur les côtes ; les généraux Soult et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différens points. Toutes les imaginations parurent tournées vers la conquête de l’Angleterre, au point que les Anglais eux-mêmes ne furent point sans inquiétude, et se crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s’efforça d’animer l’esprit public par des ouvrages dramatiques contre les Anglais ; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de Guillaume le Conquérant. Et cependant on faisait facilement la conquête du Hanovre ; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait tant de mal.

Dans l’été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Bonaparte exigea qu’il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de peine à persuader à Mme Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Mme Talbouet et moi nous fûmes choisies, et le consul me donna 30,000 francs pour les dépenses qu’il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.

Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute la famille s’y réunit ; il s’y passa une assez étrange aventure. On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux. A l’heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère des Bonaparte était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa mère, la mettre à sa droite, et que Mme Bonaparte n’aurait que sa gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à céder. Lorsqu’on vint annoncer qu’on avait servi, Joseph prit la main de sa mère, et Lucien conduisit Mme Bonaparte. Le consul, irrité de la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme, passa devant tout le monde, la mit à ses côtés et, se retournant vers moi, il m’appela hautement, et m’ordonna de m’asseoir près de lui. L’assemblée demeura interdite ; moi je l’étais encore plus que tous, et Mme Joseph Bonaparte [13], à qui l’on devait tout naturellement une politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n’eût point fait partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne au milieu du repas. Les frères étaient mécontens, Mme Bonaparte attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner, Bonaparte n’adressa la parole à personne de sa famille, il s’occupa de sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m’apprendre qu’il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois séquestrés depuis longtemps par suite d’émigration, et qui n’avaient point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu’il eût choisi un pareil moment pour m’en instruire, parce que les expressions de la reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous regardait, une certaine apparence d’aisance avec lui qui contrastait trop fortement avec l’état de gêne où je me trouvais réellement. Le reste de la journée se passa froidement, comme on se l’imagine bien, et nous partîmes le lendemain.

Un accident qui nous arriva dans le début de notre voyage me donna encore une occasion d’ajouter quelque chose à cet attachement que j’aimais tant à éprouver pour Bonaparte et sa femme. Il voyageait dans la même voiture qu’elle avec l’un des généraux de sa garde. Devant lui était une première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière lui, une troisième pour Mme Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux autres suivaient encore. A quelques lieues de Compiègne, où nous avions visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité que nous fûmes versés violemment. Mme Talhouet reçut une blessure à la tête, M. de Rémusat et moi nous ne reçûmes que quelques contusions. On nous tira de la voiture brisée avec assez de peine. On rendit compte de cet accident à Bonaparte, qui était en avant. Il fît arrêter sa voiture. Mme Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour moi, et Bonaparte s’empressa de nous joindre dans une chaumière où l’on nous avait conduits. J’étais si troublée que, dès que j’aperçus Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris ; j’avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de La Fontaine, et, dans mon émotion, je m’écriais que je voulais retourner près de ma mère et de mes enfans.

Bonaparte m’adressa quelques paroles pour me calmer, mais, voyant que dans le premier moment il n’en viendrait pas à bout, il mit mon bras sous le sien, donna des ordres pour que Mme Talhouet fût placée dans l’une des voitures, et, après s’être assuré que M. de Rémusat n’avait éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j’étais, à son carrosse, et m’y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin à calmer sa femme et moi, nous invita gaîment à nous embrasser et à pleurer, « parce que, disait-il, cela soulage les femmes, » et peu à peu parvint à me distraire, par une conversation animée, de l’effroi que j’éprouvais à continuer ce voyage. Mme Bonaparte ayant parlé de la douleur de ma mère s’il m’était arrivé quelque chose, il me fit plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération dont elle jouissait dans le monde. C’était ce motif qui causait une grande partie de ses soins pour moi ; dans ce temps où tant de gens encore se refusaient aux avances qu’il croyait devoir leur faire, il avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. A cette époque j’étais pour lui presque une grande dame, dont il espérait que l’exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les habitans qui voulaient la conduire. Je fus d’autant plus émue de ce spectacle qu’il m’était absolument nouveau. Hélas ! depuis que j’étais en âge de regarder autour de moi, je n’avais vu que des scènes publiques de terreur et de désolation ; je n’avais guère entendu, de la part du peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitans d’Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de triomphe dressés en l’honneur de celui qui était représenté sur toutes les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été prescrites, tout cela m’émut si vivement que je ne pus retenir mes larmes ; Mme Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de Bonaparte se rougir un instant.

  1. Voyez la Revue du 15 juin.
  2. 1818. (P. R.)
  3. Les détails rappelés ici sont donnés dans une sorte d’introduction où l’auteur retrace les portraits des membres de la famille impériale, et qui est plutôt une conclusion qu’une préface. La manière dont cet écrit a été composé explique cette interversion. Il m’a paru logique de commencer ces extraits destinés à la Revue par le chapitre premier, et de réserver ces portraits pour la publication plus complète de ces Mémoires. (Paul de Rémusat.)
  4. Ce parent émigré était M. Charles de Ganay, fils d’une sœur de M. Charles Gravier de Vergennes, et cousin germain de l’auteur de ces Mémoires. Il a été député et colonel dans la garde royale sous la restauration. Je ne sais quelle raison fit manquer son mariage avec Mlle Alix de Vergennes, qui épousa peu de temps après le général Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches de la famille n’en subsistèrent pas moins et se sont très heureusement perpétués. (P. R.)
  5. C’est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII) que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu plus tôt par conséquent qu’on ne le dit ici (P. R).
  6. Hortense de Beauharnais avait épousé Louis Bonaparte le 4 janvier 1802. (P.R.)
  7. L’impératrice Joséphine est née à la Martinique en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et s’était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari, elle épousa civilement le général Bonaparte le 9 mars 1796, et elle est morte le 29 mai 1814. Une faute d’impression et une transposition ont produit quelque confusion sur ces datés dans l’article précédent. (P. R.)
  8. Mmes de Talbouet, de Luçay, Lauriaton et moi.
  9. Mon père, né en 1797, était bien jeune à l’époque que retracent ces Mémoires. Il avait pourtant un souvenir très précis d’une visite que sa mère lui fit faire au palais, et voici comment il l’a racontée : « Le dimanche on me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir de la fenêtre des femmes de chambre la revue des troupes dans le Carrousel. Un grand dessin d’Isabey, qui a été gravé, fait connaître exactement ce que ce spectacle avait de plus curieux. Un jour, après la parade, ma mère vint me prendre (il me semble qu’elle avait accompagné Mme Bonaparte jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes yeux. Un d’eux lui parla, il descendait ; il était en uniforme d’infanterie. Qui était-il ? demandai-je quand il eut passé. C’était Louis-Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un jeune homme portant l’uniforme bien connu des guides. Celui-là, je n’avais pas besoin de demander son nom. Les enfans d’alors connaissaient les insignes des grades et des corps de l’armée, et qui ne savait qu’Eugène Beauharnais était colonel des guides) Enfin nous arrivâmes dans le salon de Mme Bonaparte. Il ne s’y trouvait d’abord qu’elle, une ou deux dames, et mon père avec son habit rouge brodé d’argent. On m’embrassa probablement, on dut me trouver grandi, puis on ne s’occupa plus de moi. Bientôt entra un officier de la garde des consuls. Il était de petite taille, maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J’étais assez bien stylé sur l’étiquette pour trouver qu’il se remuait beaucoup, et qu’il agissait sans façon. Entre autres choses, je fus surpris de le voir s’asseoir sur le bras d’un fauteuil. De là il parla d’assez loin à ma mère. Nous étions en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque hâve, avec ses teintes jaunâtres et bistrées. Nous nous approchâmes de lui pendant qu’il parlait. Quand je fus à sa portée, il fut question de moi ; il me prit par les deux oreilles et me les tira assez rudement. Il me fît mal, et ailleurs qu’en un palais j’aurais crié. Puis se tournant vers mon père : « Apprend-il les mathématiques ? » lui dit-il. On m’emmena bientôt. — Quel est donc ce militaire ? demandai-je à ma mère. — Mais c’est le premier consul ! » Tels sont les débuts de mon père dans la vie de courtisan. Il n’a d’ailleurs vu l’empereur qu’une autre fois, dans des circonstances analogues, étant aussi tout enfant. (P. R.)
  10. Voici quel souvenir mon père avait gardé de la rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres : « La liaison de l’empereur avec Mlle Georges fit quelque bruit. La société, j’en ai moi-même souvenir, était très animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque représentation de l’une ou de l’autre. Les connaisseurs, et en général les salons, étaient pour Mlle Duchesnois. Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans intelligence. Mais elle avait de la passion, de la sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C’est, je crois, pour elle qu’a été inventée cette expression de théâtre : avoir des larmes dans la voix. Ma mère et ma tante (Mme de Nansouty) étaient fort prononcées pour Mlle Duchesnois, au point de rompre des lances contre mon père lui-même qui était obligé administrativement à l’impartialité. Ce sont ces discussions sur l’art dramatique, entretenues par la facilité que les fonctions de mon père nous donnaient de suivre tous les événemens du monde théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un certain goût, un certain esprit de littérature et de conversation, qui n’étaient guère de mon âge. On me mena, très jeune, à la tragédie, et j’ai vu presque dans leurs débuts ces deux Melpomènes. On disait que l’une était si bonne qu’elle en était belle, l’autre si belle qu’elle en était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à l’empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui permettaient pas d’arriver facilement aux effets d’une diction savante. Je crois cependant qu’elle avait au fond plus d’esprit que sa rivale, et qu’en prodiguant son talent à des genres dramatiques bien divers, elle l’a tout à la fois compromis et développé, et elle a mérité une partie de la réputation qu’on a essayé de lui faire dans sa vieillesse. » (P. R.)
  11. L’abbé Morellet, très lié avec Mme d’Houdetot fit Mme de Vergennes, était l’abbé de ce nom, fort connu à la fin du XVIIIe siècle, et que Voltaire appelait l’abbé Mord-les. Il est mort le 12 janvier 1819. (P. R.)
  12. Il serait plus exact de dire que le premier consul réorganisa l’Institut en supprimant la classe des sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette classe ne fut rétablie qu’après 1830. (P. R.)
  13. Joseph Bonaparte avait épousé Mlle Julie Clary, fille d’un négociant de Marseille. (P. R.)