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Mémoires olympiques/Chapitre III

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Bureau International de Pédagogie Sportive (p. 29-42).
iii
La première Olympiade (Athènes 1896)

Sitôt que j’eus quitté la Grèce, M. Scouloudis s’employa à abattre les fondements posés. Il convoqua trois fois chez lui les trois autres vice-présidents, leur persuada que mon budget ne valait rien, que les dépenses seraient énormes et les profits nuls… Ayant suffisamment ébranlé leur confiance, il annonça au reste du Comité que la dissolution s’imposait et qu’on allait s’en remettre à la décision de Son Altesse Royale.

Il se croyait sûr de cette décision, mais les choses se passèrent autrement qu’il ne l’avait prévu. Le prince royal reçut la délégation, mit le rapport sur sa table disant qu’il l’étudierait et congédia ces messieurs après leur avoir parlé de la pluie et du beau temps. Je crois qu’il n’hésita nullement. Son parti était pris. Je ne sais pas exactement, bien que tenu secrètement au courant de chaque détail, ce qui se passa entre le prince et le roi, au retour de celui-ci, mais certainement le roi dut apprécier que l’héritier du trône se trouvât placé à la tête d’une œuvre de pur et large caractère hellénique, car six mois plus tard, lui ayant rendu visite à Paris, où il était de passage, le roi me parla avec une fierté visible des qualités dont faisait preuve le prince royal dans l’organisation des Jeux.

Ces qualités furent réelles. J’admirai l’intelligence et le tact avec lesquels il sut manœuvrer et se tenir en équilibre dans une situation délicate ; mais, malgré tout, cette situation ne pouvait durer. M. Tricoupis n’en revenait pas qu’on eût ainsi passé outre à sa volonté formelle. Il saisit le prétexte d’un incident surgi au cours d’une grève pour mettre le roi en demeure de « choisir » entre son fils et son ministre. Le roi, avec calme et résolution, exprima ses regrets de la démission qu’on lui faisait pressentir. Tricoupis se retira très ulcéré. Il garda une réelle rancune aux Jeux Olympiques, si bien qu’aux approches de leur célébration, il partit pour Nice. Il devait y trouver une mort rapide et inattendue, dont la nouvelle parvint à Athènes au cours des Jeux, un soir de grande fête, parmi l’éclat des illuminations et des musiques.

Sans attendre le dénouement de la situation, le prince royal avait tout de suite réorganisé le Comité du 12 novembre, modifiant aussi peu que possible les rouages provisoires. Il s’adjoignit de nouveaux collaborateurs, parmi lesquels M. Delyannis, devenu premier ministre, et M. Zaïmis, aujourd’hui président de la République. Il garda les deux secrétaires et les doubla de Constantin Mano et de George Streit, qui devait faire par la suite une carrière politique importante. Il plaça ses frères à la tête de commissions techniques et choisit, enfin, un secrétaire-général en la personne de M. T. Philemon, ancien maire d’Athènes qu’il envoya de suite à Alexandrie visiter M. Averof et obtenir de lui les crédits nécessaires à la reconstruction du Stade en marbre, comme au temps de Périclès. Le temps pressait. Depuis le 23 juin 1894 des mois avaient été perdus par la faute de l’opposition. On était bientôt au printemps de 1895. Il restait à peine un an pour tout faire.

Le programme des Jeux de 1896 est inconnu de la plupart des sportifs d’aujourd’hui. Rien d’étonnant au bout de trente-sept ans ! Le voici tel qu’il parut en tête du numéro du Bulletin trimestriel du C.I.O. :

A. — Sports athlétiques : Courses à pied : 100 m., 400 m., 800 m. et 1.500 m. plat ; 110 m. haies (règlements de l’Union Française des Sports Athlétiques).

Concours. : sauts en longueur, en hauteur, à la perche. — Lancements du poids et du disque (règlements de l’A.A.A. d’Angleterre).

Course de Marathon.

B. — Gymnastique : individuelle : corde lisse en traction. — Barre fixe. — Anneaux. — Barres parallèles profondes. — Sauts au cheval. — Travail des poids.

Mouvements d’ensemble (équipes de dix).

C. — Escrime : assauts de fleuret, sabre et épée pour amateurs et pour professeurs (règlement spécial de la Société d’encouragement de l’escrime, de Paris).

Lutte : romaine et grecque.

D. — Tir à l’arme de guerre, à la carabine et au pistolet (règlement en élaboration).

E. — Yachting : Steam-yachts sur 10 milles (règlements du Cercle de la Voile, de Paris).

Voile (jauge et règlements de la Yacht Racing Association d’Angleterre) pour bateaux de trois, dix, vingt tonneaux maximum et au-dessus de vingt tonneaux. Distance : 5 et 10 milles.

Aviron : un rameur, 2.000 m. sans virage, skiffs ; deux rameurs de couple sans virage, yoles et outriggers ; quatre rameurs de pointe sans virage, yoles (règlements du Rowing Club Italiano).

Natation : Vitesse : 100 m. — Fond et vitesse 500 mètres. — Fond 1.000 m. — Water-polo.

F. — Vélocipédie : Vitesse : 2.000 m. sur piste, sans entraîneurs. — 10.000 m. sur piste, avec entraîneurs. — Fond : 100 km. sur piste, avec entraîneurs (règlements de l’International Cyclist’s Association).

G. — Équitation : manège, sauts d’obstacle, voltige, haute-école.

H. — Jeux athlétiques : Lawn-tennis, simple et double. (Règlements de la All England L. T. Association et du Marylebone Cricket Club.)

J’ai tenu à reproduire ce texte. On voit ce qu’il y a de vrai dans cette légende indéfiniment répétée, que les Jeux modernes consistèrent, au début, en simples concours d’athlétisme auxquels vinrent s’adjoindre par la suite des sports variés. Ce qu’il y a de vrai ?… pas un mot.

Ce programme, qui garda après la réorganisation du Comité la date originaire du 12 novembre 1894 (qui est la date de la réunion du Zappeion) présente sur un pied d’égalité les diverses catégories de sports : athlétiques, gymniques, nautiques, de combat, équestres… inscrites comme obligatoires dans la charte. Si j’ajoute, dès maintenant, que l’essentiel du protocole pour les cérémonies d’ouverture et de clôture, l’ascension au mât d’honneur, à chaque victoire, du drapeau national du vainqueur… datent de la même époque, on devra reconnaître que l’olympisme rénové s’est affirmé dès le principe avec son caractère intégral. C’est cet ensemble contre lequel une opposition forcenée, faite d’incompréhension pour la plus large part, d’ambitions et de jalousies déçues de l’autre, se dressa pendant plus de vingt années renouvelant sans cesse ses attaques de face ou de biais, pour finalement ne réussir qu’une seule fois — en 1900 — dans ses mauvais desseins et encore pas de façon à nous terrasser.

Le programme ci-dessus fut publié avec l’approbation du bureau du C. I. O., c’est-à-dire MM. Bikelas, Callot et moi. Bikelas se sentit épouvanté d’avoir à contresigner un document « émanant de son futur souverain ». Je l’exigeai absolument. C’était un tournant décisif et j’étais résolu à ne laisser passer aucune occasion d’affirmer la prépondérance du C. I. O. si frêle et peu prestigieux fut-il encore.

Durant les mois de janvier et février 1895, les lettres de Bikelas, revenu à Athènes, furent tri-hebdomadaires. Son zèle et son activité se dépensaient sans compter. Il servait d’agent de liaison. Un jour, il m’envoie la traduction d’un discours inaugural que prononcera le prince. « Veuillez le lire, la plume à la main. » Le lendemain, il m’annonce les premières souscriptions importantes. Puis les rouages établis et encore incertains, demandent eux-mêmes appui : des plans pour le vélodrome, la disposition des places au Stade, la formule d’invitation, des conseils pour la piste…

Cependant les blocs de marbre s’entassaient dans l’auguste enceinte ruinée, et au dehors la propagande s’organisait. Des comités se formaient. En Hongrie, malgré qu’on fût tout occupé à préparer, pour cette même année 1896, la célébration du millénaire de l’État Magyar, on ne négligeait pas l’olympisme. Le comte Czaky m’avait fait tâter par Kemény à un moment où cela marchait mal à Athènes. Pourquoi ne pas inaugurer les Jeux Olympiques à Budapest pendant les fêtes ? Je me gardai de repousser ces avances, mais me bornai à m’en servir pour aiguillonner les Grecs.

Balck écrivait de Stockholm qu’il avait « bien travaillé », que le prince royal (le roi actuel) s’intéressait. « On est un peu inquiet, mais on fera le possible. » En même temps de Russie, le général de Boutowsky rendait compte de ses efforts. Il rencontrait « beaucoup d’indifférence » « Notre presse, dit-il, (2 février 1895), trouve la question de l’Éducation Physique peu digne d’avoir sa place dans un journal d’une certaine autorité. »

D’Angleterre les nouvelles étaient encourageantes. MM. Romanos, alors chargé d’affaires de Grèce, Constantin Manos, étudiant à Oxford, éveillaient des sympathies et recueillaient des fonds parmi la colonie grecque. Il n’était guère de pays avec lequel ne s’établit une correspondance souvent timide ou mal orientée, mais laissant place à quelque espérance. Tout cela, en général, passait par moi pour gagner Athènes, ce dont s’irritait fort M. Philémon. C’était un homme actif, avisé, bon administrateur je crois, mais de caractère jaloux et orgueilleux. Il se sentait encore incompétent et cela l’agaçait. Aussi, accueillit-il avec une satisfaction mal déguisée les déboires que j’éprouvais en France et surtout la tempête qui, un moment, souffla des bords de la Sprée.

À Paris, comme de juste, le gouvernement ignorait le mouvement bien qu’il en fût parti l’année précédente. Une subvention aux athlètes français pour aller à Athènes !… Quelle prétention ! Il nous fallut former nous-mêmes le comité français présidé par M. de Courcel et dont M. Fabens fut l’actif secrétaire. Après avoir accepté d’en faire partie, M. Mérillon, président de l’Union des Sociétés de Tir, se retira solennellement, « l’Union ayant décidé qu’il n’y avait pas lieu de participer à l’organisation ». L’étonnant c’est l’indignation dont témoignaient ses messages à ce sujet. « C’est presque incroyable, m’écrivait-il le 14 février 1895, que les organisateurs des Jeux Olympiques aient pu s’imaginer que l’Union Nationale de France deviendrait une annexe de leur comité et que le tir allait être « une branche incorporée et encastrée dans un ensemble de sports ». Je cite ces mots car ils dépeignent la bizarre méfiance qui régnait encore à l’égard du principe de la collaboration sportive dans des milieux pourtant éclairés. Cependant la cause du bon sens l’emporta pour finir et les athlètes français s’en vinrent au pied de l’Acropole où leur absence eût créé une sorte de scandale.

Ils savaient devoir y rencontrer les Allemands et ne s’en indignaient plus. Un groupement créé à Berlin par le Dr W. Gebhardt avec lequel j’étais en correspondance régulière cherchait à y intéresser ceux-ci et y réussissait lorsque vers la fin de l’année (1895) on reçut à Athènes d’une grande société gymnique d’Allemagne une lettre déclinant l’invitation d’abord acceptée. Le refus était basé sur une interview fantaisiste publiée dans un journal français et à laquelle je n’avais pas fait attention. Les propos que l’on m’y prêtait étaient déplacés au point que la protestation des Allemands en paraissait modérée et justifiée de tous points. Sitôt avisé je prévins Gebhardt, mais au même moment la National Zeitung reproduisit la lettre des gymnastes. Ce fut aussitôt dans la presse germanique une levée de boucliers. J’envoyai de suite un démenti et le communiquai à M. Rangabé, ministre de Grèce à Berlin qui m’en remercia en m’informant des mesures prises par lui pour donner à ce démenti « la plus large publicité ». Il disait s’être arrangé « pour en faire remettre une copie au chancelier qui la placera sous les yeux de l’empereur », mesures nécessaires, « car l’irritation en Allemagne avait pris des proportions inquiétantes… Hier encore, ajoutait-il, j’ai reçu une cinquantaine d’articles de tous les coins de l’empire ». L’irritation pourtant se calma vite et Gebhardt qui était intervenu de son côté avec fermeté réunit à Berlin une assemblée laquelle, éclairée par lui, le chargea à l’unanimité de m’exprimer par dépêche « ses sympathies et ses vœux pour la réussite de l’effort commun ». Il eut la courtoisie de faire parvenir copie de ce message à l’ambassadeur de France, M. Jules Herbette.

Cela se passait le 16 janvier (1895). En Grèce, bien que l’Asty eût reçu dès le 1er janvier mon démenti et l’eût publié, M. Philemon affectait de croire à l’authenticité de l’interview. J’ai su depuis par Gebhardt qu’il en avait profité pour tenter de supprimer le C.I.O. « rouage temporaire qui n’a plus sa raison d’être ». Le chroniqueur du Temps, dans sa lettre de Grèce du 12 janvier, raconte l’agitation produite par l’incident dans toute la Grèce. Lâché par l’opinion allemande, Philemon dut abandonner son noir dessein. Il ne se décida que le 7 février, apostrophé par moi, à me télégraphier que le comité hellène « n’avait jamais cru » aux propos mis dans ma bouche. Il était un peu tard pour que cette assertion me convainquît.

L’heure enfin sonna où dans le stade restauré et resplendissant de blancheur, la foule fut admise à pénétrer et où le roi Georges scella le rétablissement des Jeux Olympiques en prononçant la formule sacramentelle : « Je proclame l’ouverture des Jeux de la première Olympiade de l’ère moderne ». Aussitôt le canon tonna, un lâcher de pigeons emplit le stade de ses vols joyeux, des chœurs entonnèrent la belle cantate composée par l’artiste grec Samara et les concours commencèrent. L’œuvre entrait dans l’histoire. « All that is your work », me dit Gebhardt avec lequel nous parlions toujours anglais… Le groupe formé par le C.I.O. aux côtés du prince royal représentait la pérennité de l’entreprise et le caractère international que j’étais résolu à maintenir sans défaillance. En face se dressait le nationalisme populaire grisé par la pensée de voir Athènes en devenir le siège permanent et recevoir tous les quatre ans ce flot de visiteurs flatteur et avantageux.

J’ai décrit ailleurs les pompes de ces premiers Jeux, les difficultés et les déboires techniques, l’enthousiasme des spectateurs, les intrigues souterraines, le découragement de certains de mes collaborateurs, l’initiative royale enfin revendiquant pour la Grèce le monopole de l’olympisme rétabli… Et, volontiers, j’eusse cédé moi aussi si je n’avais pas réalisé avec une certitude absolue le caractère impratique et voué à l’échec final, d’un pareil plan. À aucun point de vue, Athènes n’aurait les moyens de renouveler indéfiniment de quatre en quatre ans un semblable effort auquel était nécessaire le rajeunissement périodique du cadre et des ressources. Mais allez donc faire entendre la voix de la raison à une opinion déchaînée, à un peuple qui se retrouvait tout à coup devant une vision vivante empruntée à son plus glorieux passé. Le monde grec avait tressailli tout entier à ce spectacle. Une sorte de mobilisation morale s’opérait. N’avait-on pas vu jusqu’aux moines du Mont Athos, alors séparés de la mère-patrie par une frontière douloureuse, envoyer leurs souscriptions pour la célébration des Jeux. Et tandis qu’à l’étranger le rétablissement des Olympiades n’était encore qu’un brillant et pittoresque fait-divers, il exerçait sur la mentalité hellénique l’effet du cordial le plus puissant. Si bien que lorsqu’une année plus tard la guerre gréco-turque devait éclater pour la libération de la Crête, on accuserait les Jeux d’y avoir grandement contribué et d’avoir servi de paravent à la préparation de cette belliqueuse initiative en groupant à Athènes pour des pourparlers exaltés des délégations des colonies grecques du dehors. Il n’y eut pas grande part de vérité dans ces accusations. Tout au plus peut-on dire que les fêtes hâtèrent un peu un mouvement antérieurement préparé par la force même des choses. Ce n’était pas la première fois que les Crétois revendiquaient les armes à la main leur liberté. Et leur cause avait pour elle toute la force qu’apporte la justice puisque malgré la défaite écrasante que subirent cette fois-là les armes grecques, il en résulta quand même une amélioration dans la situation crétoise et l’instauration d’un régime qui préparait l’autonomie complète et la future réunion à la Grèce.

Quoi qu’il en soit, ces conséquences politiques ne devaient pas rendre les gouvernements européens très favorables à l’olympisme rénové. Le rôle du C.I.O. ne s’en trouvait pas facilité : le mien surtout. La deuxième Olympiade s’annonçait mal. Mes collaborateurs décontenancés, l’opinion hellénique tout entière dressée contre l’exécution du plan « circulatoire »…, j’étais plus solitaire qu’auparavant et réduit, plus encore qu’au temps où je préparais les congrès de 1894, à ne compter que sur soi-même.

Il fallait avant tout tenir tête au roi, dont le discours prononcé au banquet final, où assistaient tous les athlètes, m’avait placé en face du dilemme fameux : se soumettre ou se démettre. J’étais d’ores et déjà décidé à ne faire ni l’un ni l’autre. Mais, d’autre part, la résistance en une semblable circonstance n’était guère aisée. Je me décidai à faire l’imbécile, l’homme qui ne comprend pas. J’affectai d’ignorer le discours royal sous prétexte d’une variante ; prononcé à moitié en grec, à moitié en français, il ne répétait pas la proposition de fixer à Athènes le siège permanent des Jeux dans des termes identiques. J’ignorai également l’adresse que l’on avait fait signer aux athlètes américains dans ce même sens appuyant l’initiative du souverain. De tout cela la presse faisait grand bruit, mais j’étais le sourd qui ne veut rien, donc ne peut rien entendre. Et le soir même de la clôture des Jeux, j’adressai au roi une lettre publique pour le remercier ainsi que la ville d’Athènes et le peuple grec de l’énergie et de l’éclat avec lesquels, par leur protection et leur action, il avait été répondu à l’appel de 1894. J’y spécifiai nettement la continuation de l’œuvre et la pérennité du Comité international par l’allusion aux Jeux de la deuxième Olympiade qui seraient célébrés à Paris… La lettre était brève. Sa publication en allemand et en anglais étant assurée en même temps que paraîtrait le texte français, il devenait indifférent que le texte grec en fût également publié. Les formes, bien entendu, étaient sucrées selon les exigences du protocole, mais l’acte n’en était pas moins d’une rare insolence. Parmi les membres du comité, où dominait le monarchisme, on s’alarma, car je n’avais rien demandé ni soumis d’avance à mes collègues. Philemon se voila la face. Qu’allait-il advenir ?… Je n’étais pas très rassuré. Cependant rien ne se produisit. Le C.I.O. traversa l’épreuve sans démissions ni fissures. Le prince royal, qui, du reste, comprenait parfaitement l’impossibilité de monopoliser les Jeux au profit d’Athènes, n’emboîta point le pas derrière le roi, auquel Philemon avait, en somme, fait prendre une initiative inconsidérée. Ainsi passa la crise et la iie Olympiade, l’olympiade parisienne s’installa sur l’horizon. Malheureusement s’il y avait un endroit au monde où l’on s’y montrât indifférent, c’était avant tout Paris…

Techniquement ces premiers Jeux Olympiques n’avaient rien eu de sensationnel. Les performances n’avaient, bien entendu, abattu aucun record ni dépassé les résultats attendus. Tout l’acquis, le nouveau de la chose résidaient dans le fait de la coopération des différents sports, mais cela était énorme car tout un avenir en découlerait. Quand je dis que rien de sensationnel ne s’était produit, il en faut excepter la course de Marathon. Issue de l’initiative d’un membre illustre de l’Institut de France, M. Michel Bréal, qui, dans son enthousiasme, m’avait écrit le lendemain du rétablissement des Olympiades qu’il donnait une Coupe pour cette épreuve, la course de Marathon dépassait les audaces de l’époque. C’était une distance énorme — entre 42 et 44 kilomètres — et propre à être jugée déraisonnable même par les techniciens. Nous avions hésité à créer une telle épreuve bien qu’elle fût dotée si glorieusement dès avant sa naissance, mais il n’était guère possible, le mot prononcé, d’éviter la chose. Les Grecs avaient peu de coureurs. Nul de nous ne pensait que le vainqueur serait l’un d’eux et surtout un « improvisé ». Spiridion Louys était un magnifique berger vêtu de la fustanelle populaire et étranger à toutes les pratiques de l’entraînement scientifique. Il se prépara par le jeûne et la prière et passa, dit-on, la dernière nuit devant les icônes parmi la clarté des cierges. Sa victoire fut magnifique de force et de simplicité. À l’entrée du stade où s’entassaient plus de soixante mille spectateurs il se présenta sans épuisement et quand les princes Constantin et Georges, par un geste spontané, le prirent dans leurs bras pour le porter jusqu’au roi debout devant son trône de marbre, il sembla que toute l’antiquité hellénique entrait avec lui. Des acclamations inouïes montèrent. Ce fut un des spectacles les plus extraordinaires dont je me souvienne. J’en conservai l’empreinte en ce que dès lors, je fus persuadé que les forces psychiques jouaient en sport un rôle bien plus effectif qu’on ne leur attribue ; d’autres expériences ont confirmé cette conviction en moi depuis 1896, mais la science médicale aidant, une telle vérité demeure obscurcie et l’on n’en déduit pas encore les conséquences pratiques.

Ce n’est pas qu’il faille pour cela négliger les données scientifiques de l’entraînement et à Athènes même la preuve en fut fournie par un second épisode. L’Université américaine de Princeton, où enseignait mon ami W. Sloane, avait envoyé cinq athlètes de choix. L’un d’eux, Robert Garrett, qui n’avait jamais lancé le disque, s’éprit de cet exercice et y réussit tellement bien du premier coup qu’il me communiqua son désir de s’inscrire pour l’épreuve olympique. Il craignait que ce ne fût jugé « prétentieux et ridicule ». Je l’encourageai. Il s’y comporta au point de remporter un prix ! Il le dut à la perfection de sa préparation corporelle générale. Peu d’années auparavant, j’avais vu un jeune Canadien, non cavalier, prendre ainsi rang en tête des gagnants d’un concours de voltige. Ainsi à côté de la valeur du psychisme s’affirmait celle de l’entraînement méthodique général : données fécondes propres à éclairer la route future.

Cependant, à travers les provinces et les îles grecques, les petits garçons au sortir de l’école s’amusaient à « jouer aux jeux olympiques ». Après avoir pour rire couru, sauté, lancé quelques cailloux, ils se formaient en procession et le plus grand d’entre eux devenu grave remettait aux autres une branche d’olivier. Ce geste symbolique accompli de nouveau à Athènes, après tant de siècles écoulés, leur rendait un contact inconscient avec leur grand passé vaguement pressenti. Ce jeu poétique dans les campagnes divines de Corfou fut ma dernière vision de la première Olympiade. Maintenant il fallait travailler pour lui assurer une progéniture.