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Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette/Tome 2/1

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MÉMOIRES

DE

MADAME CAMPAN.

CHAPITRE XII.

Affaire du collier. — Détails sur le joaillier Bœhmer. — Parure de diamans qu’il avait réunie à grands frais. — Le roi veut en faire présent à la reine qui la refuse. — Bœhmer se jette aux pieds de la reine qui le renvoie sans vouloir acheter le collier. — Il annonce qu’il a placé cette parure à Constantinople. — Billet énigmatique qu’il écrit à la reine. — Entretien de Bœhmer avec madame Campan : il est dupe d’une intrigue. — Madame Campan l’apprend à la reine. — Surprise, indignation de cette princesse. — Conseils du baron de Breteuil et de l’abbé de Vermond. — Le cardinal de Rohan interrogé dans le cabinet du roi. — On l’arrête. — Détails sur madame de Lamotte et sa famille. — Démarches que font les parens du cardinal. — La reine, ni personne de son service n’avaient jamais eu de relations avec la femme de Lamotte. — Détails relatifs au procès. — Le clergé fait des représentations. — Arrêt du parlement. — Douleur de la reine. — Paroles de Louis XVI.


Peu de temps après le mouvement donné à l’esprit public, par la représentation du Mariage de Figaro, une intrigue sourde, combinée par des escrocs, et qui se préparait dans l’ombre d’une société corrompue, devait essentiellement attaquer le caractère de la reine, et porter l’atteinte la plus directe à la majesté du trône et au respect qui lui est dû.

Je vais parler de cette fameuse intrigue du collier acheté, disait-on, pour la reine par le cardinal de Rohan. Je n’omettrai pas une seule des circonstances qui ont été à ma connaissance : les moindres détails prouveront à quel point la reine devait être éloignée de craindre le coup qui la menaçait, et qu’on doit attribuer à une fatalité que la prudence humaine ne pouvait prévoir, mais dont, à la vérité, elle pouvait se dégager avec plus d’habileté[1].

J’ai dit qu’en 1774, la reine avait acheté du joaillier Bœhmer des girandoles de trois cent soixante mille francs, les avait payées sur les propres fonds de sa cassette, et avait mis plusieurs années à effectuer ce paiement. Depuis ce temps, le roi lui avait fait présent d’une parure de rubis et de diamans blancs, puis d’une paire de bracelets de deux cent mille francs. La reine, après avoir fait changer la forme de ses parures de diamans blancs, avait dit à Bœhmer qu’elle trouvait son écrin assez riche, et ne voulait plus y rien ajouter ; cependant, ce joaillier s’occupait depuis plusieurs années de réunir un assortiment des plus beaux diamans en circulation dans le commerce, pour en composer un collier à plusieurs rangs, qu’il se proposait de faire acheter à Sa Majesté ; il l’apporta chez M. Campan, le priant d’en parler à la reine pour lui donner le désir de le voir et d’en faire l’acquisition. M. Campan refusa de lui rendre ce service, et lui dit qu’il sortirait des bornes de son devoir, s’il se permettait de proposer à la reine une dépense de seize cent mille francs, et qu’il ne croyait même pas que la dame d’honneur ni la dame d’atours voulussent se charger d’une semblable commission. Bœhmer obtint du premier gentilhomme d’année de service chez le roi, de présenter cette superbe parure à Sa Majesté, qui en fut si satisfaite qu’elle désira en voir la reine ornée, et fit porter l’écrin chez elle : mais la reine l’assura qu’elle serait très-affligée que l’on fît une dépense aussi considérable pour un pareil objet ; qu’elle avait de beaux diamans, qu’on n’en portait plus à la cour que quatre ou cinq fois par an, qu’il fallait renvoyer ce collier, et que la construction d’un navire était une dépense bien préférable à celle que l’on proposait[2]. Bœhmer désolé de voir son espérance trompée, s’occupa, dit-on, pendant quelque temps, de faire vendre son collier dans diverses cours de l’Europe, et n’en trouva pas qui fût disposée à faire l’acquisition d’un objet aussi cher. Un an après cette tentative infructueuse, Bœhmer fit encore proposer au roi d’acheter son collier de diamans, partie en paiement à diverses échéances et partie en rentes viagères : on fit envisager ses propositions comme très-avantageuses, et le roi en parla de nouveau à la reine ; ce fut en ma présence. Je me souviens que la reine lui dit que si réellement le marché n’était pas onéreux, le roi pouvait faire cette acquisition, et conserver ce collier pour les époques des mariages de ses enfans, mais qu’elle ne s’en parerait jamais, ne voulant pas qu’on pût lui reprocher dans le monde d’avoir désiré un objet d’un prix aussi excessif ; le roi lui répondit que ses enfans étaient trop jeunes pour faire une dépense qui serait augmentée par le nombre d’années où elle resterait sans utilité, et qu’il refuserait définitivement cette proposition. Bœhmer se plaignit à tout le monde de son malheur ; et des gens raisonnables lui reprochaient d’avoir pensé à réunir des diamans pour une somme si considérable, sans avoir eu le moindre ordre à ce sujet. Cet homme avait acheté la charge de joaillier de la couronne, ce qui lui donnait quelques entrées à la cour. Après plusieurs mois de démarches inutiles et de vaines plaintes, il obtint une audience de la reine qui avait près d’elle la jeune princesse sa fille ; Sa Majesté ignorait pour quel sujet Bœhmer avait demandé cette audience, et ne croyait pas que ce fût pour lui reparler d’un bijou deux fois refusé par elle et par le roi.

Bœhmer se jette à genoux, joint les mains, pleure et s’écrie : « Madame, je suis ruiné, déshonoré, si vous n’achetez mon collier. Je ne veux pas survivre à tant de malheurs. D’ici, Madame, je pars pour aller me précipiter dans la rivière. — Levez-vous, Bœhmer, lui dit la reine, avec un ton assez sévère pour le faire rentrer en lui-même ; je n’aime point de pareilles exclamations ; et les gens honnêtes n’ont pas besoin de supplier à genoux. Je vous regretterais, si vous vous donniez la mort, comme un insensé auquel je prenais intérêt, mais je ne serais nullement responsable de ce malheur. Non-seulement je ne vous ai point commandé l’objet qui, dans ce moment, cause votre désespoir ; mais toutes les fois que vous m’avez entretenue de beaux assortimens, je vous ai dit que je n’ajouterais pas quatre diamans à ceux que je possédais. Je vous ai refusé votre collier ; le roi a voulu me le donner ; je l’ai refusé de même : ne m’en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas. Je vous sais très-mauvais gré de vous être permis cette scène de désespoir en ma présence et devant cette enfant. Qu’il ne vous arrive jamais de choses semblables. Sortez. » Bœhmer se retira désolé, et l’on n’entendit plus parler de lui.

Pendant que la reine était en couches de madame Sophie, elle me dit que M. de Sainte-James[3] l’avait fait prévenir que Bœhmer s’occupait encore de la vente de son collier, et que Sa Majesté devait, pour sa propre tranquillité, chercher à savoir ce que cet homme en avait fait ; elle me recommanda de ne point oublier, la première fois que je le rencontrerais, de lui en parler sous prétexte d’intérêt pour lui ; je le vis peu de jours après, et lui ayant parlé de son collier, il me dit qu’il était bien heureux, qu’il avait vendu cet objet à Constantinople pour la sultane favorite. Je rendis cette réponse à la reine qui en fut charmée, mais qui ne concevait pas qu’on achetât à Paris des diamans pour le grand-seigneur.

Depuis long-temps la reine évitait de voir Bœhmer dont elle craignait la tête exaltée, et son valet de chambre joaillier était seul chargé des réparations à faire à ses parures. À l’époque du baptême de monseigneur le duc d’Angoulême, le roi lui fit présent d’une épaulette et de boucles de diamans, et fit donner à Bœhmer l’ordre de remettre ces objets à la reine ; il les lui présenta à l’heure où Sa Majesté revenait de la messe, et lui remit en même temps une lettre en forme de placet. Il disait à la reine, dans cet écrit, « qu’il était heureux de la voir en possession des plus beaux diamans connus en Europe, et qu’il la priait de ne point l’oublier. » La reine lut tout haut ce que lui avait écrit Bœhmer, et n’y vit qu’une preuve d’aliénation d’esprit, ne concevant pas comment il lui faisait compliment sur la beauté de ses diamans et lui écrivait pour la prier de ne pas l’oublier ; elle brûla ce papier à une bougie qui se trouvait allumée, ayant quelques lettres à cacheter, et dit : « Cela ne vaut pas la peine d’être gardé. » Elle a depuis beaucoup regretté ce placet énigmatique[4]. Après avoir brûlé ce papier, Sa Majesté me dit : « Cet homme existe pour mon supplice ; il a toujours quelque folie en tête ; songez bien, la première fois que vous le verrez, à lui dire que je n’aime plus les diamans, que je n’en achèterai plus de ma vie ; que si j’avais à dépenser de l’argent, j’aimerais bien mieux augmenter mes propriétés de Saint-Cloud, par l’acquisition des terres qui les environnent ; entrez dans tous ces détails avec lui pour l’en convaincre, et les bien graver dans sa tête. » Je lui demandai si elle désirait que je le fisse venir chez moi ; elle me dit que non, qu’il suffirait de saisir la première occasion où je le rencontrerais ; que la moindre démarche auprès d’un pareil homme serait déplacée.

Le Ier août je quittai Versailles pour aller à ma maison de campagne ; dès le 3, je vis arriver Bœhmer qui, fort inquiet de n’avoir eu aucune réponse de la reine, venait me demander si elle m’avait chargée de quelque commission pour lui ; je lui répondis qu’elle ne m’en avait donné aucune, qu’elle n’avait rien à lui commander, et je répétai fidèlement tout ce qu’elle m’avait ordonné de lui dire. « Mais, me dit Bœhmer, la réponse à la lettre que je lui ai présentée, à qui dois-je m’adresser pour l’obtenir ? — À personne, lui dis-je ; Sa Majesté a brûlé votre placet sans même avoir compris ce que vous vouliez lui dire. — Ah ! Madame, s’écria-t-il, cela n’est pas possible, la reine sait qu’elle a de l’argent à me donner ! — De l’argent, M. Bœhmer ? Il y a long-temps que nous avons soldé vos derniers comptes pour la reine. — Madame, vous n’êtes pas dans la confidence ? On n’a pas soldé un homme que l’on ruine en ne le payant pas, lorsqu’on lui doit plus de quinze cent mille francs. — Avez-vous perdu l’esprit, lui dis-je ; pour quel objet la reine peut-elle vous devoir une somme si exorbitante ? — Pour mon collier, Madame, me répondit froidement Bœhmer. — Quoi ! repris-je, encore ce collier pour lequel vous avez inutilement tourmenté la reine pendant plusieurs années ! Mais vous m’aviez dit que vous l’aviez vendu pour Constantinople ? — C’est la reine qui m’avait fait ordonner de faire cette réponse à tous ceux qui m’en parleraient, reprit ce fatal imbécille. Alors il me dit que la reine avait voulu avoir le collier et le lui avait fait acheter par monseigneur le cardinal de Rohan. « Vous êtes trompé ! m’écriai-je ; la reine n’a pas adressé la parole une seule fois au cardinal depuis son retour de Vienne ; il n’y a pas d’homme plus en défaveur à sa cour. — Vous êtes trompée vous-même, Madame, me dit Bœhmer ; elle le voit si bien en particulier, que c’est à son éminence qu’elle a remis trente mille francs qui m’ont été donnés pour premier à compte, et elle les a pris, en sa présence, dans le petit secrétaire de porcelaine de Sèvres qui est auprès de la cheminée de son boudoir. — Et c’est le cardinal qui vous a dit cela ? — Oui, Madame, lui-même. — Ah ! quelle odieuse intrigue ! m’écriai-je. — Mais à la vérité, Madame, je commence à être bien effrayé, car son éminence m’avait assuré que la reine porterait son collier le jour de la Pentecôte, et je ne le lui ai pas vu ; c’est ce qui m’a décidé à écrire à Sa Majesté. » Ensuite il me demanda ce qu’il devait faire. Je lui conseillai d’aller à Versailles, au lieu de retourner à Paris d’où il venait en ce moment ; d’obtenir de suite une audience du baron de Breteuil qui était son ministre comme chef de la maison du roi ; de prendre garde à lui : qu’il me paraissait fort coupable, non comme marchand de diamans, mais parce qu’ayant une charge qui lui avait fait prêter serment de fidélité, il était impardonnable d’avoir agi sans des ordres précis du roi, de la reine ou du ministre. Il me répondit qu’il n’avait pas agi sans des ordres précis, qu’il avait tous les billets signés par la reine, et que même il avait été forcé de les montrer à plusieurs banquiers pour obtenir une prolongation des époques de ses paiemens. Je pressai son départ pour Versailles ; il m’assura qu’il s’y rendrait de suite : au lieu de suivre mon conseil, il alla chez le cardinal, et c’est de cette visite de Bœhmer, que son éminence avait fait un mémento qui fut retrouvé dans le tiroir d’un bureau que M. l’abbé Georgel n’avait pas visité, lorsqu’il brûla, par l’ordre de son éminence, tous les papiers qu’elle avait à Paris. Ce mémento portait ces mots : « Aujourd’hui, 3 août, Bœhmer a été à la maison de campagne de madame Campan qui lui a dit que la reine n’avait jamais eu son collier et qu’il était trompé. »

Lorsque Bœhmer fut parti, je voulus le suivre et me rendre chez la reine, à Trianon ; mon beau-père m’en empêcha, et m’ordonna de laisser le ministre débrouiller une pareille affaire ; que c’était une intrigue infernale ; que j’avais donné à Bœhmer l’avis le plus convenable, et n’avais rien de mieux à faire.

Bœhmer, après avoir vu le cardinal, ne fut pas chez M. le baron de Breteuil, mais il se présenta à Trianon, et fit dire à la reine que je lui avais conseillé de venir lui parler ; on répéta ses propres paroles à Sa Majesté, qui dit : « Il est fou, je n’ai rien à lui dire, et ne veux pas le voir. » Deux ou trois jours après, elle me fit écrire de venir à Trianon ; je la trouvai seule dans son boudoir ; elle me parla de différens petits objets, et tout en lui répondant, je songeais au collier, et cherchais l’occasion de lui apprendre ce qui m’en avait été dit en dernier lieu, lorsqu’elle me dit : « Savez-vous que cet imbécille de Bœhmer est venu demander à me parler, en disant que vous le lui aviez conseillé ? J’ai refusé de le recevoir, continua la reine ; que me veut-il ? Le savez-vous ? » Alors je lui communiquai ce que cet homme m’avait dit, et que je croyais ne pas devoir lui taire, quelque peine que j’éprouvasse à l’entretenir de semblables infamies. Elle me fit répéter plusieurs fois la totalité de l’entretien que j’avais eu avec Bœhmer, se récria vivement sur la peine infinie que lui faisait la circulation de faux billets signés de son nom ; mais ne concevait pas comment le cardinal se trouvait mêlé dans cette affaire ; c’était un dédale pour elle ; son esprit s’y perdait. Elle envoya à l’instant chercher l’abbé de Vermond et le baron de Breteuil. Bœhmer ne m’avait pas dit un mot de la femme de Lamotte, et son nom fut prononcé, pour la première fois, par M. le cardinal, à l’interrogatoire qu’il subit chez le roi.

Pendant plusieurs jours la reine concerta, avec le baron et l’abbé, ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance. Malheureusement, une ancienne et implacable haine contre le cardinal, faisait de ces deux conseillers les hommes les plus propres à égarer Sa Majesté dans le parti qu’elle avait à prendre. Ils virent uniquement leur ennemi perdu à la cour, et flétri aux yeux de l’Europe entière, et ne jugèrent pas avec quels ménagemens il fallait traiter une affaire aussi délicate. Si M. le comte de Vergennes eût été appelé par la reine, pour lui donner ses avis, son expérience des choses et des hommes lui eût fait juger, dès le premier moment, qu’il fallait étouffer une intrigue d’escroquerie dans laquelle l’auguste nom de Marie-Antoinette se trouvait compromis.

Le 15 août, le cardinal étant déjà revêtu de ses habits pontificaux, fut appelé à midi, dans le cabinet du roi, où se trouvait la reine. Le roi lui dit : « Vous avez acheté des diamans à Bœhmer ? — Oui, Sire. — Qu’en avez-vous fait ? — Je croyais qu’ils avaient été remis à la reine. — Qui vous avait chargé de cette commission ? — Une dame appelée madame la comtesse de Lamotte-Valois, qui m’avait présenté une lettre de la reine, et j’ai cru faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette commission. » Alors la reine l’interrompit et lui dit : « Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n’ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation, et par l’entremise d’une pareille femme ? — Je vois bien, répondit le cardinal, que j’ai été cruellement trompé ; je paierai le collier ; l’envie que j’avais de plaire à Votre Majesté m’a fasciné les yeux ; je n’ai vu nulle supercherie, et j’en suis fâché. » Alors il sortit de sa poche un porte-feuille, dans lequel était la lettre de la reine à madame Lamotte, pour lui donner cette commission. Le roi la prit, et la montrant au cardinal, lui dit : « Ce n’est ni l’écriture de la reine, ni sa signature : comment un prince de la maison de Rohan, et un grand-aumônier de France, a-t-il pu croire que la reine signait Marie-Antoinette de France ? Personne n’ignore que les reines ne signent que leur nom de baptême[5]. Mais, Monsieur » (continua le roi, en lui présentant une copie de sa lettre à Bœhmer), « avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci ? » Le cardinal après l’avoir parcourue des yeux : « Je ne me souviens pas, dit-il, de l’avoir écrite. — Et si l’on vous montrait l’original, signé de vous ? — Si la lettre est signée de moi, elle est vraie. — Expliquez-moi donc, continua le roi, toute cette énigme ; je ne veux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez-moi ce que signifient toutes ces démarches auprès de Bœhmer, ces assurances et ces billets ? (Le cardinal pâlissait alors à vue d’œil, et s’appuyant contre la table :) — « Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté d’une manière...... — Remettez-vous, M. le cardinal, et passez dans mon cabinet, vous y trouverez du papier, des plumes et de l’encre ; écrivez ce que vous avez à me dire. » Le cardinal passa dans le cabinet du roi, et revint, un quart-d’heure après, avec un écrit aussi peu clair que l’avaient été ses réponses verbales ; le roi dit alors : « Retirez-vous, Monsieur. » Le cardinal sortit de la chambre du roi avec le baron de Breteuil qui le fit arrêter par un sous-lieutenant des gardes-du-corps, avec ordre de le mener jusqu’à son appartement. M. d’Agoult, aide-major des gardes-du-corps, s’en empara ensuite, et le conduisit à son hôtel et de-là à la Bastille. Mais pendant que le cardinal n’avait avec lui que le jeune sous-lieutenant des gardes, fort troublé lui-même d’avoir à exécuter un pareil ordre, son éminence rencontra son heiduque à la porte du salon d’Hercule ; il lui parla en allemand, puis demanda au sous-lieutenant s’il pouvait lui prêter un crayon ; l’officier lui donna celui qu’il portait sur lui, et le cardinal écrivit à M. l’abbé Georgel, son grand-vicaire et son ami, de brûler, à l’instant même, toute la correspondance de madame de Lamotte, et, en général, toutes ses lettres[6]. Cette commission fut exécutée avant que M. de Crosne, lieutenant de police, eût reçu de M. le baron de Breteuil l’ordre de mettre les scellés sur les papiers du cardinal. La destruction de la totalité des correspondances de son éminence, et particulièrement de celle de madame de Lamotte, jeta une impénétrable obscurité sur toute cette intrigue. Madame, belle-sœur du roi, avait été la seule protectrice de cette femme, et cette protection s’était bornée à lui faire accorder une mince pension de douze ou quinze cents francs. Son frère avait été placé dans la marine royale, où le marquis de Chabert, auquel il avait été recommandé, ne put jamais en faire un officier estimable.

La reine chercha inutilement à se rappeler les traits de cette femme dont elle avait entendu parler comme d’une intrigante qui venait souvent, le dimanche, dans la galerie de Versailles ; et lorsqu’à l’époque où le procès du cardinal occupait toute la France, on mit en vente le portrait de la comtesse de Lamotte-Valois, Sa Majesté me dit, un jour où j’allais à Paris, de lui acheter cette gravure que l’on disait assez ressemblante, pour qu’elle vît si elle lui retracerait une personne qu’elle devait avoir aperçue dans la galerie[7].

Le père de cette femme de Lamotte était paysan à Auteuil, quoiqu’il se nommât Valois. Madame de Boulainvilliers avait vu de sa terrasse deux petites paysannes assez jolies, portant avec peine de lourds fagots ; le curé de la paroisse, qui se promenait avec elle, lui dit que ces enfans avaient des papiers fort curieux, et que, sans aucun doute, ils descendaient d’un Valois, bâtard des princes de ce nom.

Cette famille de Valois avait cessé de paraître depuis fort long-temps. Des vices héréditaires les avaient successivement jetés dans la plus grande misère.

J’ai entendu dire que le dernier de ces Valois connu avait occupé la terre de Gros-Bois ; que venant rarement à la cour, Louis XIII lui demanda ce qu’il faisait pour rester toujours à la campagne ; et que ce M. de Valois se borna à lui répondre : Sire, je n’y fais que ce que je dois. Peu de temps après, on découvrit qu’il faisait à Gros-Bois de la fausse monnaie.

Aussitôt que la nouvelle de l’arrestation du grand-aumônier fut répandue à Paris, M. le prince de Condé, qui avait épousé une princesse de la maison de Rohan, le maréchal de Soubise, madame la princesse de Marsan, jetèrent un cri d’indignation sur l’arrestation d’un prince de leur famille. Le clergé, depuis les cardinaux jusqu’aux jeunes séminaristes, ne contenaient pas l’expression de leur douleur pour la scandaleuse arrestation d’un prince de l’Église, et infiniment de personnes furent disposées à voir, sans aucune peine, l’humiliation de la cour, pour une démarche aussi peu mesurée.

Je dois suspendre ce que je rapporte sur la fameuse intrigue du collier, pour parler de cette femme de Lamotte. Non-seulement la reine, mais tout ce qui approchait Sa Majesté, n’avait jamais eu la moindre relation avec cette intrigante ; et, dans son procès, elle ne put indiquer qu’un nommé Desclos, garçon de la chambre de la reine, auquel elle prétendait avoir remis le collier de Bœhmer. Ce Desclos était un fort honnête homme ; confronté avec la femme de Lamotte, il fut prouvé qu’elle ne l’avait jamais vu qu’une fois chez la femme d’un chirurgien-accoucheur de Versailles, qui était la seule personne chez qui elle allait à la cour, et qu’elle ne lui avait point remis le collier. Madame Lamotte avait épousé un simple garde-du-corps de Monsieur ; elle logeait à Versailles dans un très-médiocre hôtel garni, à la Belle-Image ; et l’on ne peut concevoir comment une personne aussi obscure était parvenue à se faire croire amie de la reine, qui, malgré son extrême bonté, n’accordait d’audience que très-rarement, et seulement aux personnes titrées.

Le procès du cardinal est trop connu pour que j’en rapporte ici les détails[8]. La chose la plus embarrassante pour lui, fut l’entretien qu’il avait eu, en février 1785, avec M. de Sainte-James, auquel il avait confié les détails de la prétendue commission de la reine, et montré les engagemens approuvés et signés Marie-Antoinette de France. Le Mémento trouvé dans un tiroir du bureau du cardinal, où il avait écrit lui-même ce que Bœhmer lui avait dit après m’avoir vue à ma campagne, dix jours avant d’être appelé dans le cabinet du roi, fut de même un incident fâcheux pour son éminence.

J’offris au roi d’aller déclarer que Bœhmer m’avait dit et soutenu que le cardinal l’avait assuré tenir de la main même de la reine, les trente mille francs donnés comme à-compte, au moment où le marché avait été conclu, et que son éminence avait vu Sa Majesté prendre cette somme en billets de la caisse d’escompte dans le secrétaire de porcelaine placé dans son boudoir. Le roi refusa ma proposition, et me dit : « Étiez-vous seule avec Bœhmer lorsqu’il vous a dit cela ? » Je lui répondis que j’étais seule avec lui dans mon jardin. « Eh bien ! reprit-il, cet homme nierait le fait ; le voilà assuré du paiement de ses seize cent mille francs, que la famille du cardinal sera tenue de lui faire[9] ; nous ne devons plus compter sur sa sincérité ; vous auriez l’air d’être envoyée par la reine, et cela n’est pas convenable. »

Le réquisitoire du procureur-général fut sévère pour le cardinal. La maison de Condé, celle de Rohan, la plus grande partie de la noblesse et la totalité du clergé, virent essentiellement, dans l’affaire du cardinal de Rohan, un attentat, les uns contre le rang du prince, et les autres contre les priviléges d’un cardinal. Le clergé demandait que l’affaire malheureuse du prince cardinal de Rohan fût envoyée à la juridiction ecclésiastique, et M. l’archevêque de Narbonne, alors présidant l’assemblée du clergé, fit à ce sujet des représentations au roi[10] ; les évêques écrivirent à Sa Majesté, pour lui représenter qu’un simple ecclésiastique qui serait impliqué dans l’affaire qui s’instruisait, aurait le droit de réclamer ses juges naturels, et que ce droit était refusé à un cardinal, son supérieur dans l’ordre hiérarchique[11]. Enfin le clergé et la plus grande partie de la noblesse, furent, en ce moment, déchaînés contre l’autorité et principalement contre la reine.

Les conclusions du procureur-général et d’une partie des chefs de la magistrature, furent aussi sévères pour M. le cardinal, que l’avait été le réquisitoire ; mais, à une majorité de trois voix, il fut totalement acquitté ; la femme de Lamotte, condamnée à être fouettée, marquée et détenue ; son mari contumace fut condamné aux galères perpétuelles.

La douleur de la reine fut extrême ; aussitôt que j’appris le jugement du procès, je me rendis chez elle, je la trouvai seule dans son cabinet ; elle pleurait : « Venez, me dit Sa Majesté, venez plaindre votre reine outragée et victime des cabales et de l’injustice. Mais à mon tour je vous plaindrai comme Française. Si je n’ai pas trouvé de juges équitables dans une affaire qui portait atteinte à mon caractère, que pouvez-vous espérer si vous aviez un procès qui touchât votre fortune et votre honneur[12] ? » Le roi entra en ce moment, et me dit : « Vous trouvez la reine bien affligée ; elle a de grands motifs de l’être, mais quoi ! ils n’ont voulu voir dans cette affaire que le prince de l’Église et le prince de Rohan, tandis que ce n’est qu’un besogneux d’argent (je me sers de la propre expression de Sa Majesté), et que tout ceci n’était qu’une ressource pour faire de la terre le fossé, et dans laquelle le cardinal a été escroqué à son tour ; rien n’est plus aisé à juger, et il ne faut pas être Alexandre pour couper ce nœud gordien. »

L’opinion confirmée par le temps est que M. le cardinal avait été entièrement dupé par la femme de Lamotte et par Cagliostro. Le roi pouvait être dans l’erreur en le croyant complice dans cette misérable et coupable intrigue, mais j’ai répété fidèlement le jugement que Sa Majesté en avait porté.

Cependant l’opinion généralement répandue que la haine du baron de Breteuil pour le cardinal avait été cause du scandale et de l’issue de cette malheureuse affaire, contribua plus encore à sa disgrâce, que le refus qu’il avait fait de donner en mariage sa petite-fille au fils du duc de Polignac.

L’abbé de Vermond rejeta sur le ministre tout le blâme des fautes de prudence et de politique, commises dans l’affaire du cardinal de Rohan, et cessa d’être l’ami et l’appui du baron de Breteuil auprès de la reine ; comme il l’avait toujours été[13].


  1. Pour bien comprendre le récit que va tracer l’auteur de ces Mémoires, pour sentir de quelle importance est son témoignage historique dans cette malheureuse intrigue, il faut en savoir les principaux faits. Il existe un grand nombre de circonstances remarquables qui se lient au récit de madame Campan, sans en faire partie, parce qu’elle n’a parlé que de ce qu’elle savait bien. Une foule de personnages ont joué un rôle vil ou coupable dans cette scène honteuse : on a besoin d’en connaître les acteurs. Nul n’a été mieux instruit que l’abbé Georgel ; mais en même temps nul ne fut plus dévoué au cardinal de Rohan, ne se montra plus ingénieux à lui trouver des moyens de défense, plus habile, quoiqu’avec des ménagemens affectés, à présenter sous un faux jour la conduite irréprochable d’une princesse que l’aveugle crédulité, ou la corruption d’un prince de l’Église livrait à des soupçons outrageans. L’abbé Georgel laisse percer, dans cette partie de ses Mémoires, si l’on peut s’exprimer ainsi, une haine respectueuse contre Marie-Antoinette. Il suppose la reine instruite, quand elle est encore dans la sécurité d’une femme dont l’imagination ne pourrait même concevoir l’idée d’une pareille intrigue. On trouvera sous la lettre A, un extrait étendu de ces Mémoires. Le lecteur qui veut s’éclairer et juger, fera bien de jeter d’abord un coup-d’œil sur cet extrait, pour voir en quoi les assertions qu’il contient sont affaiblies ou tout-à-fait détruites par le témoignage de madame Campan.
    (Note de l’édit.)
  2. « Les sieurs Bœhmer et Bassange, joailliers de la couronne, étaient possesseurs d’un superbe collier de diamans qui avait été destiné, dit-on, à la comtesse du Barry. Pressés de le vendre, ils l’avaient présenté, lors de la dernière guerre, au roi et à la reine, pour en faire l’acquisition : mais Leurs Majestés avaient fait aux joailliers cette réponse sage : Nous avons plus besoin d’un vaisseau que d’un bijou. » (Correspondance secrète de la cour de Louis XVI.)
    (Note de l’édit.)
  3. Très-riche financier.
    (Note de madame Campan.)
  4. Le lecteur rapprochera ces détails pleins de franchise et de simplicité, du passage des Mémoires où l’abbé Georgel suppose la reine instruite depuis long-temps de l’acquisition du collier. Est-ce dans les mots obscurs écrits par Bœhmer qu’elle pouvait puiser la connaissance d’une intrigue si compliquée, si honteuse, et qui était si loin de sa pensée, quand elle touchait de si près à sa dignité et à sa personne ?
    (Note de l’édit.)
  5. On lit ce qui suit dans la Correspondance secrète :

    « Le cardinal, a-t-on dit, devait découvrir la fausseté des approbations et de la signature apposées au bas du projet : sa place de grand-aumônier le mettait à même de connaître l’écriture de la reine, et de quelle manière signait Sa Majesté. On répond à cette grave objection qu’il y avait très-long-temps que M. de Rohan n’en avait vu l’écriture ; qu’il ne se la rappelait point ; que d’ailleurs ne formant aucun soupçon, il se trouvait sans intérêt à chercher à la vérifier ; que les joailliers de la couronne, auxquels il avait communiqué cet acte, n’en avaient pas non plus aperçu le faux. »

    N’en déplaise aux auteurs de la Correspondance secrète, cette raison ne vaut rien ; car les négocians connaissent mieux les signatures du commerce que celles des cours ; et ils pouvaient fort bien ignorer des usages que M. le cardinal devait savoir : l’abbé Georgel en convient lui-même.

    (Note de l’édit.)
  6. La Correspondance secrète, en rapportant les mêmes circonstances, explique de la manière suivante la conduite de l’officier, et le trouble qu’il éprouva.

    « Le sous-lieutenant, réprimandé d’avoir laissé écrire le cardinal, répondit que ses ordres ne lui prescrivaient pas de l’en empêcher ; que d’ailleurs il avait été si troublé de l’apostrophe inusitée de M. le baron de Breteuil : Monsieur, de la part du Roi, suivez-moi ; qu’il n’en était pas encore revenu, et qu’il ne savait trop ce qu’il faisait. Cette excuse n’était guère bonne, quoiqu’il fût vrai que cet officier, très-dérangé dans sa conduite, avait beaucoup de dettes, et qu’il craignît d’abord que l’ordre que lui intimait le baron ne le regardât personnellement. »

    L’abbé Georgel raconte la circonstance du billet d’une façon toute différente.

    « Le cardinal, dans ce terrible moment qui aurait dû bouleverser tous ses sens, donna une preuve bien étonnante de sa présence d’esprit : malgré l’escorte qui l’environnait, et à la faveur de la foule qui suivait, il s’arrêta, et se baissant, le visage tourné vers le mur, comme pour remettre sa boucle ou sa jarretière, il saisit rapidement son crayon, et traça à la hâte quelques mots sur un chiffon de papier placé sous sa main dans son bonnet carré rouge. Il se relève et continue son chemin. En rentrant chez lui, ses gens formaient une haie ; il glisse, sans qu’on s’en aperçoive, ce chiffon dans la main d’un valet de chambre de confiance, qui l’attendait sur la porte de son appartement. » Cette petite histoire est peu vraisemblable : ce n’est pas au moment de son arrestation, quand une foule curieuse l’entoure et l’observe, qu’un prisonnier peut s’arrêter et tracer des mots mystérieux. Quoi qu’il en soit, le valet de chambre accourt à bride abattue pour se rendre à Paris. Il arrive au palais cardinal entre midi et une heure ; son cheval tombe mort à l’écurie. « J’étais dans mon appartement, dit l’abbé Georgel ; le valet de chambre, l’air effaré, la pâleur de la mort sur le visage, entre chez moi en me disant : Tout est perdu ; le prince est arrêté. Aussitôt il tombe évanoui et laisse échapper le billet dont il était porteur. » Le porte-feuille, renfermant les papiers qui pouvaient compromettre le cardinal, fut à l’instant placé à l’abri des recherches.

    (Note de l’édit.)
  7. On sait que le public, à l’exception des gens vêtus comme ceux de la dernière classe du peuple, entrait dans la galerie et dans les grands appartemens de Versailles, comme dans le parc.
    (Note de madame Campan.)
  8. Les lettres-patentes, par lesquelles le parlement fut saisi du procès, étaient ainsi conçues :

    « Louis, etc. Ayant été informé que les sieurs Bœhmer et Bassange auraient vendu au cardinal de Rohan un collier en brillans ; que ledit cardinal de Rohan, à l’insu de la reine, notre chère épouse et compagne, leur aurait dit être autorisé par elle à en faire l’acquisition moyennant le prix de seize cent mille livres payables en différens termes, et leur aurait fait voir à cet effet de prétendues propositions qu’il leur aurait exhibées comme approuvées par la reine ; que ledit collier ayant été livré par lesdits Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier paiement convenu entre eux, n’ayant pas été effectué, ils auraient eu recours à la reine ; nous n’avons pas pu voir sans une juste indignation que l’on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale. Nous avons pensé qu’il était de notre justice de mander devant nous ledit cardinal, et, sur la déclaration qu’il nous a faite qu’il avait été trompé par une femme nommée Lamotte, dite de Valois, nous avons jugé qu’il était indispensable de s’assurer de sa personne et de celle de ladite Lamotte, dite de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées, pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d’un attentat de cette nature ; et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance, pour être le procès par vous instruit et jugé, la grand’chambre et tournelle assemblées. »

    (Note de l’édit.)
  9. Le bon sens du roi avait pénétré le fond de toute cette intrigue : un fait rapporté par la Correspondance secrète en fournit la preuve :

    « Cette femme criminelle ne connaît pas plutôt que tout va se découvrir, qu’elle envoie chercher les joailliers, et leur déclare que le cardinal s’est aperçu que l’engagement qu’il croyait signé est une pièce fausse et contrefaite. « Au surplus, ajoute-t-elle, le cardinal possède une fortune considérable, et il est bien en état de vous payer. » Ces paroles dévoilent tout le secret. La comtesse s’était approprié le collier, et se flattait que M. de Rohan, se voyant trompé, joué d’une manière cruelle, prendrait le parti de payer en obtenant des termes convenables, pour ne point faire éclater une affaire de cette nature. C’était, en effet, ce qu’il pouvait faire de mieux. »

    (Note de l’édit.)
  10. Voyez, dans les pièces (sous la lettre B), quelques fragmens du discours prononcé par l’archevêque de Narbonne en présence du clergé qui se trouvait alors assemblé.
    (Note de l’édit.)
  11. « Pendant l’instruction du procès, dit un écrit du temps, il parut un bref du pape, adressé au cardinal, où le pape lui apprend qu’ayant tenu un consistoire à son sujet, toutes les voix s’étaient réunies pour trouver qu’il avait essentiellement péché contre sa dignité de membre du sacré collége, en reconnaissant un tribunal étranger et séculier ; qu’en conséquence, il était suspendu pendant six mois, et que, s’il persistait dans un conduite aussi irrégulière, il serait rayé du rang des cardinaux. »

    Tout cela n’était qu’une vaine menace ; car l’abbé Lemoine, docteur de Sorbonne, ayant comparu pour le prince Louis de Rohan, prouva que cette éminence n’avait pu se dispenser de se soumettre au tribunal que le roi, son maître, lui avait donné, et qu’à l’égard de la conservation des prérogatives de sa dignité, il avait fait les protestations d’usage. Le souverain pontife fut si satisfait, qu’après toutes les formalités requises, il déclara le cardinal de Rohan réintégré dans tous les droits et honneurs de la pourpre romaine. »

    (Note de l’édit.)
  12. « Croira-t-on, dit l’abbé Georgel, qu’il fallut user de ménagemens pour annoncer à la reine le triomphe du cardinal ? » Croira-t-on, dirons-nous à notre tour, à la surprise de l’abbé Georgel ? N’est-ce donc pas un juste, un profond sujet de douleur pour Marie-Antoinette que le triomphe d’un prélat qui avait compromis le nom de sa souveraine en France et dans l’Europe, par le scandale de ses liaisons, par une imbécille crédulité, et peut-être même par des espérances coupables ? L’abbé Soulavie, dont l’animosité contre Marie-Antoinette est égale à la haine de l’abbé Georgel, a peut-être moins trahi sa passion par ses calomnies, que l’ami du cardinal de Rohan par cette exclamation insolente. Eh ! que veut-il donc qu’une femme, une épouse, une reine ait de cher, si ce n’est son honneur et la majesté du trône !
    (Note de l’édit.)
  13. Madame Campan connaissait l’importance de son témoignage dans l’affaire du collier. Ses manuscrits renferment deux relations de cette malheureuse affaire. L’une est celle qu’on vient de lire ; dans l’autre, dont le fond est le même, quelques circonstances sont présentées sous un jour différent, et plusieurs particularités, qui sont tout-à-fait nouvelles, ont un grand intérêt. C’est un fait curieux, par exemple, que la seconde entrevue de Bœhmer avec la reine, quand elle connaît enfin le mot de la fatale énigme. Le style de cette dernière relation est plus franc, a plus de chaleur que celui de la première. Les personnages y montrent plus à découvert les mouvemens de leur cœur, leurs passions, leur caractère. On y trouve surtout l’explication des reproches que la reine adresse plus haut d’une manière assez vague, à l’équité des juges. On voit de quel esprit le parlement était alors animé. Il est certain qu’une partie de la magistrature, préludant, dès ce moment, à la résistance qu’elle opposa bientôt à l’autorité royale, cherchait moins à préparer un triomphe au cardinal qu’une humiliation pour la cour. L’abbé Georgel lui-même en convient. Il désigne ceux des magistrats qui servaient le cardinal, non pas avec cet intérêt calme et scrupuleux qu’un juge équitable accorde à l’accusé, mais avec toute l’ardeur de l’esprit de parti.

    La seconde version de madame Campan jette une lumière plus pure et plus vive encore que la première sur la conduite de la reine, sur sa douleur et sur sa noble indignation dans cette circonstance. J’ai cru devoir placer ce second récit dans les éclaircissemens [*], persuadé que le lecteur passera facilement quelques redites en faveur des nouveaux détails.

    (Note de l’édit.)