Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 17

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 717-751).


Chapitre 17.


Arrivée du portrait du roi de Rome. — Kléber. — Fouché.


Je reçus à Rome le rapport du docteur O’Méara sur la maladie dont l’Empereur était atteint. Il était conçu ainsi :

« Les derniers jours de septembre ont développé des symptômes qui indiquent du désordre dans les fonctions hépatiques. Napoléon avait souvent été attaqué avant cette époque de catarrhe, de maux de tête, de rhumatismes ; mais ces accidents se sont aggravés ; les jambes, les pieds sont enflés.

« Les gencives oui pris une apparence spongieuse, scorbutique : il s’est manifesté des signes d’indigestion.

« ieroctobre 1817. — Douleur aiguë, chaleur, sensation de pesanteur dans la région hypocondriaque droite. Ces accidents ont été accompagnés de dyspepsie.

« Depuis cette époque la maladie n’a pas cessé, elle a fait des progrès lents, mais continuels, La douleur, d’abord légère, s’est accrue au point de faire craindre une hépatite aiguë Cette exacerbation du mal est l’effet d’un fort catarrhe,

« Trois dents molaires étaient attaquées : je jugeai d’après cette circonstance qu’elles devaient en partir être cause des inflammations des muscles et des membranes de la mâchoire ; je pensai en outre qu’elles avaient produit le catharre ; je les arrachai à des intervalles convenables. Les attaques ont été depuis moins fréquentes.

« Je conseillai, pour détruire l’apparence scorbutique qu’avaient prise les gencives, l’usage des légumes, des acides, Je réussis. Elle disparut, et fut dissipée par le même moyen.

« Les purgatifs, les frictions remirent les jambes en bon état. Elles furent cependant de nouveau affectées au bout de quelque temps, mais beaucoup moins fort. Les purgatifs, les bains chauds, les sueurs abondantes ont souvent atténué la douleur de la région hypocondriaque, mais ne l’ont jamais dissipée complètement. Elle s’est beaucoup accrue dans le courant d’avril et de mai. Elle est devenue irrégulière, a produit la constipation, puis la diarrhée, puis des évacuations abondantes de matières bilieuses, muqueuses. En même temps les coliques, les flatulences se faisaient sentir, l’appétit avait disparu, sensation de pesanteur, inquiétude, oppression au scrobicule du cœur. Visage pâle, jaune de la tunica sclerotica. urines âcres et fortement colorées, accablement d’esprit et mal de tête. Le malade ne pouvait se tenir sur le côté gauche. Il éprouvait des sensations de chaleur dans l’hypocondre droit ; nausées, de temps a autre vomissement de bile âcre et visqueuse qui s’est accrue avec la douleur. Absence presque totale de sommeil, incommodité, faiblesse.

« L’affection des jambes s’est reproduite, mais avec moins de force quelle en avait d’abord. Mal de tête, inquiétude, anxiété, oppression dans la région épigastrique et précordiale ; paroxysme de fièvre à l’entrée de la nuit. Peau brûlante, soif, maux de cœur, pouls rapide. Calme, sueur vers le point du jour. C’est un effet assez constant chez le malade. Les sueurs abondantes lui ôtèrent la fièvre. Il existe à la région hypocondriaque droite une tuméfaction qui est sensible à la pression extérieure. Langue presque constamment blanche. Le pouls, qui avant la maladie donnait 54 à 60 pulsations par minute, va jusqu’à 88. Douleur au-dessus de l'acromion. Administré pour exciter le foie et le ventre, rétablir la sécrétion de la bile, deux purgatifs. Soulagement, mais peu durable. Dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin, les effets en étaient faibles et momentanés. Proposé le mercure, mais le malade a montré la répugnance la plus vive ; il a repoussé l’usage de ce médicament sous quelque forme qu’il fût déguisé. Conseillé de monter à cheval, de faire chaque jour avec une brosse des frictions sur la région hypocondriaque, de porter de la flanelle, de prendre des bains chauds, des remèdes, quelques divertissements, de suivre un régime, de ne pas s’exposer aux mauvais temps, aux variations de l’atmosphère. Il a négligé les deux choses les plus importantes, l’exercice et la distraction. Enfin le 11 juin, nous avons triomphé de sa répugnance. J’ai obtenu qu’il ferait usage du mercure. Il a en effet pris des pilules mercurielles, n° ij, gra. vj. Il a continué ce traitement jusqu’au 16. Je lui en donnai soir et matin, et de temps à autre quelques purgatifs pour dissiper la constipation. Au bout de six jours je changeai la prescription, et substituai au mercure le calomelas (submurias hydrargyri), mais il produisit des maux de cœur, des vomissements, des coliques, une inquiétude générale ; je cessai de l'employer. Je l’administrai de nouveau le 19 ; il causa les mêmes désordres. Je revins à la première préparation mercurielle, que j’employai trois fois par jour. J’interrompis le traitement le 27. Les appartements sont extrêmement humides. Napoléon avait contracté un violent catarrhe. Il avait une grosse fièvre, une irritation des plus vives. Ce médicament fut repris le 2 juillet, je le continuai jusqu’au 9, mais n’en obtins aucun heureux effet. Les glandes salivaires étaient toujours dans le même état. L’insomnie, l’irritation croissaient ; les vertiges devenaient fréquents. Deux ans d’inaction, un climat meurtrier, des appartements mal aérés, bas ; un traitement inouï, l’isolement, l’abandon, tout ce qui froisse l’âme agissait de concert. Est-il surprenant que le désordre se soit mis dans les fonctions hépatiques ? Si quelque chose étonne, c'est que les progrès du mal n’aient pas été plus rapides. cet effet n’est dû qu’a la force d’âme du malade et à la bonté d’une constitution qui n’avait point été affaiblie par la débauche.

« Signé Barry E. O'Méara,
Chirurgien, etc. »
Longwood, 9 juillet 1818.

C’est ce document qui décida mon départ pour Sainte-Hélène. Je franchirai ici beaucoup de détails qui précèdent et accompagnent les préparatifs de ce voyage, et commencerai mon récit au moment ou nous tenons la mer pour cette direction. Nous nous étions embarqués à Deptford, suivant les instructions ministérielles (9 juillet), sur un mauvais brick de commerce chargé de farine. Lorsque nous nous trouvâmes par le travers du cap Palme, nous serrâmes la côte ; nous vîmes aussitôt des canots se détacher, accourir à nous. Les esquifs étaient légers, étroits et bas, manœuvrés par des hommes accroupis : ils glissaient sur la surface de la mer. Nous mîmes en panne » et ils furent bientôt sur nous : ils nous apportaient des provisions. « Ou allez-vous ? » nous demanda l’un deux. * » A Sainte-Hélène. « Ce mot le frappa. Il resta stupéfait. « A Sainte-Hélène, répéta-t-il d’un ton pénétré. Est-il vrai qu’il y soit ? — Qui ? » demanda le capitaine. L’Africain, en lui jetant un regard dédaigneux, vint à nous et nous répéta la question. Nous répondimes qu’il y était. Il nous regarda silencieusement, secoua la tête, en laissant échapper le mol « Impossible ! » Nous nous regardions les uns et les autres. Nous ne savions quel était ce sauvage qui parlait anglais, français, et qui avait une si haute idée de l’Empereur. « Vous le connaissez ? — Depuis longtemps. — Vous l’avez vu ? — Dans toute sa gloire. — Souvent ? — Dans la Bien-Gardée[1], au désert, sur le champ de bataille. — Vous ne croyez pas à ses malheurs ? — Son bras est fort, sa langue douce comme du miel, rien ne peut lui résister. — Il a longtemps balancé les efforts dp l’Europe entière.— L’Europe ni le monde ne peuvent accabler un tel homme. Les Mameluks, les pachas s’éclipsaient devant lui ; c’est le dieu des batailles. — Où l’avez-vous donc connu ? — Je vous le dis, en Égypte. — Vous avez servi ? — Dans la 21e ; j’étais a Bar-am-bar, a Samanhout, à Cosseïr, à Cophtos, partout où s’est trouvée cette vaillante demi-brigade. Qu’est devenu le général Belliard ? — Il vit, il a illustré son nom par vingt faits d’armes. Vous le connaissez ? — Il commandait la 21e ; il courait le désert comme un Arabe, aucun obstacle ne l’arrêtait. — Vous vous rappelez le général Desaix ? — Aucun de ceux qui ont fait l’expédition de la haute Égypte ne l’oubliera. H était brave, ardent, généreux ; il cherchait les ruines comme les batailles ; je l’ai servi longtemps. — Comme soldat ? — Je ne le fus pas d’abord ; j’étais esclave, j’appartenais à un des fils du roi de Darfour. Je fus conduit en Égypte, maltraité, vendu. Je tombai dans les mains d’un aide de camp du Juste[2] On m’habilla à l’européenne, on me chargea de quelques soins domestiques, je m’en acquittais bien ; le sultan fut content de mon zèle, m’attacha à sa personne. Soldat, grenadier, j’eusse épuisé mon sang pour lui. Mais Bonaparte ne peut être à Sainte Hélène ! — Ses malheurs ne sont que trop certains. La lassitude, les complots… — Expiraient a sa vue. Un mot nous payait nos fatigues. Nos yeux étaient satisfaits, nous ne craignions rien dès que nous l’apercevions. — Avez-vous combattu sous lui ? — J’avais été blessé à Cophtos, je fus évacué sur la basse Égypte ; j’étais an Caire quand Moustapha parut. L’armée s’ébranla, je suivis le mouvement, je me trouvai à Aboukir. Quelle précision ! quel coup d’œil ! quelles charges ! Il est impossible que Bonaparte ail été vaincu, qu’il soit a Sainte-Hélène. »

Nous n’insistâmes pas. Notre incrédule était obstiné, son illusion lui était chère, nous n’eûmes garde de la dissiper. Nous lui donnâmes du tabac, de la poudre, quelques vêtements, toutes les bagatelles qui avaient du prix dans sa tribu. Il s’en retourna satisfait, parlant toujours de la 21e, de ses chefs, de ses généraux, de l’impossibilité qu’un homme aussi grand que Napoléon soit à Sainte-Hélène.

Nous mîmes du ris, il ventait frais. Nous craignions d’être surpris par les calmes ; nous mîmes toutes voiles dehors, nous doublâmes le golfe de Guinée, nous passâmes la ligne ; nous fîmes toutes les ablutions, toutes les cérémonies accoutumées. Mais la mer ne tarda pas à devenir mauvaise, nos cordages étaient à bout, le bâtiment faisait eau de toutes parts. Nous ne marchions plus. La chaleur était suffocante ; nous étions pêle-mêle avec les porcs et les canards, nous gisions au milieu des immondices : des maladies se manifestèrent, l’abbé Buonavita fut à toute extrémité. D’un autre côté, notre friand capitaine se gorgeait du mets que savouraient les Romains. La traversée se prolongeait plus qu’il n’avait cru, les approvisionnements de basse-cour touchaient à leur terme ; il imagina de tirer parti des truies que la faim allait moissonner. Il les distribuait à son équipage, et se réservait les petits encore mal formés qu’elles n’avaient pas mis bas. Il trouvait cette dégoûtante préparation délicieuse ; il la vantait, il l’exaltait, il voulait associer à ses jouissances chacun de nous. Les coliques le tourmentaient ; il avait besoin de moi, je fus le premier qu’il honora de son invitation : « C’est quelque chose d’exquis, venez, nous les ferons frire, nous les mettrons en petits pâtés. Tout mon équipage… » Je ne le laissai pas achever : un mouvement involontaire lui expliqua ma pensée. Il s’éloigna en me lançant à demi-voix le poli french dog.

Nous étions au 10 septembre. La pompe, la chaleur, les indigestions ne laissaient pas respirer les matelots ; ils étaient exténués. Le capitaine lui-même ne pouvait se soutenir. Il était moins insolent, moins sordide ; il ne parlait plus des iniquités que les Barbaresques avaient essuyées à son bord ; il n’aspirait qu’à toucher au rivage. Il crut tout à coup l’apercevoir ; nous étions dans les eaux de Sainte-Hélène ; il avait fait des observations, il en était certain. Il se trouva malheureusement moins bon astronome que munitionnaire : la station disparut pendant la nuit, au jour il n’en fut plus question. Ce ne fut que dans la matinée du 18 que nous en eûmes connaissance. Sous quel aspect sinistre elle se dessinait au loin ! Quel rocher sourcilleux ! Quelle masse ! quel séjour ! Mais c’était la qu’était l’Empereur ; c’était là que l’infamie anglaise s’acharnait sur sa proie ; c’était là que les rois vengeaient sur ce grand homme les erreurs de sa générosité. Nous allions fouler les mêmes lieux, respirer le même air. Pouvions-nous nous plaindre de partager le sort du maître du monde ? Nous n’aspirions qu’à débarquer.

Hudson Lowe était moins impatient. Il fallait qu’il nous tendît un piége ; il avait besoin de quelques heures pour le méditer. Il nous fit prévenir que nous ne pouvions entrer immédiatement dans le port, mais que nous y serions admis le lendemain au point du jour. Je fis demander en quel état se trouvait Napoléon. « Bien, très-bien, répondirent ses envoyés ; il jouit d’une santé vigoureuse, il se porte mieux que nous. » Ils se retiraient, lorsque nous vîmes arriver des façons de canots qui vinrent voltiger autour du bâtiment. Je n’étais pas dupe de la manœuvre, mais je fus curieux de savoir au juste à quoi m’en tenir. « Que cherchent-ils ? dis-je au capitaine. — Ce sont des pêécheurs. — Sans doute ils ont du poisson ? Demandez qu’ils nous en vendent. » Il le fit, mais ils n’avaient pas encore jeté leurs filets. Ils s’éloignèrent ; ma fantaisie les avait déconcertés, on ne s’avise jamais de tout : des gens de cette livrée n’étaient d’ailleurs pas faits pour déjouer les trames que nous pouvions avoir ourdies. Lu gloire d’intercepter une lettre, un chiffon, d’assurer en un mot le repos du monde n’appartenait qu’a Son Excellence, à Reade ou à Gorrequer.

Nous n’avions rien confié aux pêcheurs de sir Hudson, nous devions avoir tout le plan de la conspiration sur nous : aussi redoubla-t-on de vigilance. Nous n’étions pas entrés dans le port, que déjà nous étions examinés, visités, surveillés, hors d’état de soustraire le moindre mouvement aux aspirants qu’on avait mis de garde à bord. Toutes ces précautions n’empêchèrent pas les écrits d’aller, non par nous, mais par notre brave capitaine qui pourtant n’en pouvait mais. Un mauvais plaisant lui avait confié à Deptford dix-sept exemplaires cachetés d’un livre de dévotion, adressés a divers habitants de Sainte-Hélène. Je jugeais bien au format que la production n’était pas biblique, je croyais même reconnaître ce qu’elle était. Mais le corsaire s’était fait payer le fret, ce n’était pas à moi à lui conseiller de retenir la marchandise. Il les retira un à un de sa caisse, et les expédia par le canal de l’aspirant. Tant mieux ! on allait devenir plus anglican à Sainte-Hélène. Pendant que nos marins se disposaient à répandre la parole de Dieu dans l’île, Son Excellence prenait lecture de la missive de lord Bathurst, et nous dépêchait un de ses officiers. Hudson nous autorisait à descendre ; il voulait nous voir. Nous nous rendîmes au château ; nous fûmes accueillis, reçus avec une grâce, une politesse dont nous ne revenions pas. Sir Hudson nous présenta à l’adjudant général, au major, à tout ce qu’il y avait d’hommes qui eussent sa confiance dans la place. Il était affable, affectueux, il s’intéressait aux moindres détails de la traversée. Il nous parla d’Ajaccio, nous dit qu’il y avait séjourné, qu’il aimait les Corses, qu’ils étaient généreux, braves, qu’il était sûr que nous vivrions en bonne intelligence. Par amour pour la concorde il eût pendu le corsaire si nous eussions dit un mot : mais nous ne craignions plus que ce forban nous proposât des petits pâtés. Il allait avoir affaire à Son Excellence, c’était bien assez.

Le docteur Verling arrivait de Longwood. Sir Hudson me le présenta. Je crus qu’il avait remplacé Stokoe, je lui demandai des nouvelles de la santé de Napoléon. Napoléon ! Il cherchait dans les yeux du gouverneur ce qu’il devait répondre : mais celui-ci le tira d’affaire et me dit que le docteur ne voyait pas le général Bonaparte, qu’il ne donnait ses soins qu’au général Montholon. On servit, sir Hudson nous retint. Reade, Gorrequer disputaient avec lui de prévenances et d’égards : c’était toujours la Corse ; les hommes y naissaient avec plus de courage, plus de sagacité qu’ailleurs. Ils jugeaient mieux des circonstances et des choses, ils se pliaient plus franchement à la nécessité. D’ailleurs y avait-il dans Sainte-Hélène de quoi s’y tant déplaire ? le climat était bon, l’air salubre, la température supportable : elle ne variait que de huit à dix degrés de James-Town à Longwood, et les excursions du thermomètre n’allaient pas au delà de soixante-cinq à quatre-vingt-dix degrés.

Sir Hudson nous disait tout cela d’un air si simple, qu’il fallait être sous ses verrous pour l’écouter. Je feignis de ne pas l’entendre. Il se rejeta sur le général Bonaparte, blâma sa fierté, sa rudesse.

Le dîner fini, Gorrequer nous prévint, s’excusa, mais il était l’ennemi des correspondances ; il leur faisait une guerre impitoyable. Nous lui ouvrîmes aussitot nos poches, nos portefeuilles ; le Cerbère s’adoucit, nous passâmes. Gorrequer avait fini, c’était le tour de Reade. Celui-ci fut moins facile : il visita, déplia nos effets, les examina pièce à pièce. La guerre aux chiffons finie, nous montâmes en voiture, nous nous engageâmes dans une route effrayante : ce n’était que factionnaires, que précipices ; nous marchions au milieu des précautions de la guerre et des convulsions de la nature : jamais spectacle aussi sombre ne s’était offert à nos yeux. Nous arrivâmes enfin à Longwood. Nous nous présentâmes chez le général Bertrand, qui se trouvait auprès de l’Empereur. Ce prince venait de recevoir les journaux de Londres, il parcourait les colonnes du Morning-Chronicle qui me concernaient. Il y trouvait force éloges pour l’anatomiste, mais pas un mot pour le médecin. Il en conclut que j’étais étranger à l’art, une façon de Cuvier, auquel il donnerait à disséquer son cheval, mais auquel il ne confierait pas son pied. Il était dans cette disposition d’esprit lorsqu’on lui annonça notre arrivée. « Allez, dit-il au grand maréchal, voyez quels hommes on m’envoie ; voyez surtout le physiologiste. » Bertrand vint avec un air peiné. Il invita Buonavita à le suivre et nous pria d’attendre.

Je ne savais qu’augurer d’une réception si singulière ; j’étais stupéfait, Vignali n’était pas mieux lorsque le général reparut. Je passai avec lui dans la pièce voisine. Il me fit asseoir, me demanda depuis combien de temps j’étais parti de Rome, si je connaissais la famille de l’Empereur, comment étaient madame Mère, le cardinal, Lucien, Pauline, elc. ; comment j’avais été choisi pour venir, en quelle qualité j’arrivais, où j’avais pratiqué, si j’avais une lettre, quelque chose à dire à Napoléon de la part des siens, quel motif m’avait déterminé à quitter l’Italie pour cet écueil, qui j’avais vu pendant le trajet de Rome à Londres, qui j’avais fréquenté dans cette capitale, et ce qu’on m’avait dit ? Je satisfis à toutes ces questions, et j’eus l’honneur d’être présenté à madame la comtesse, qui s’entretenait avec le docteur Verling et l’abbé Buonavita. Elle m’accueillit avec bonté et me demanda quelques détails sur les pays que nous avions parcourus. Vignali eut son tour. Il fut comme nous interrogé, présenté et accueilli. On nous servit à souper, on nous donna des appartements ; je me déshabillais lorsque je vis une seconde fois le comte Bertrand paraître. Il me pria de passer chez le général Montholon, il avait quelque chose à me dire. J’allai, je ne comprenais rien à cet entretien inouï. Je ne tardai pas néanmoins à me remettre. Je répondis qu’un noble orgueil m’avait seul conduit à Sainte-Hélène, que j’avais eu l’ambition d’être utile au plus grand homme du siècle ; qu’aucun sacrifice ne m’avait coûté dès qu’il avait été question de l’Empereur ; que j’en ferais un autre si mes services n’étaient pas agréés ; que je me rembarquerais immédiatement pour l’Europe. Je me retirai. Je n’avais plus ni sommeil, ni fatigues, la conversation avait tout dissipé. Je trouvai dans l’antichambre le cuisinier Chandelier, qui, n’ayant pas encore de logement, me demanda à y passer la nuit. Je ne pouvais fermer l’œil, j’étais curieux de savoir si la réception que j’avais reçue s’était étendue jusqu’à lui. Il me répondit qu’il avait été accueilli par ses camarades, qui cependant lui avaient adressé force questions sur notre voyage, les personnes que nous avions vues, et les nouvelles que nous avions entendu raconter. Il ajouta que l’Empereur l’avait fait appeler ainsi que Coursaut ; qu’il s’était informé de ce qu’on disait à Rome du choix du médecin, de celui des prêtres, de ce qu’ils en avaient vu, entendu à Londres, et des maisons qu’ils fréquentaient dans cette capitale. Il devenait évident que j’excitais des soupçons, des défiances, que j’avais été desservi. Comment cela s’était-il fait ? je ne pouvais le pénétrer. Le jour vint, j’attendis avec résignation que cette affaire se dénouât. Je reçus dans la matinée une troisième visite du comte Bertrand. Il me demanda un rapport écrit et détaillé sur le lieu de ma naissance, mon âge, ma famille, les villes où j’avais fait mes études. Il me demanda où et depuis quelle époque j’avais exercé, si j’avais servi ; à quelle partie de la médecine je m’étais plus spécialement appliqué. Je fis sur-le-champ ce résumé ; je le lui adressai avec mes diplômes, mes papiers, et la lettre du cardinal. Buonavita, Vignali furent obligés d’en faire chacun autant.

C’était une triste réception après un si long voyage : mais le cardinal Fesch n’avait pu, au milieu des graves soins qui l’occupaient, trouver un instant pour écrire, soit à l’Empereur, soit au grand maréchal. Aucun membre de la famille n’avait réparé cette négligence, nous étions envoyés par le gouvernement anglais, recommandés par le ministère, fêtés par le gouverneur, c’en était plus qu’il ne fallait pour éveiller la défiance. Une autre circonstance contribua à donner à cette affaire l’air d’une intrigue. Le cardinal, qui n’avait pu nous munir d’une lettre de créance pour Sainte-Hélène, avait eu néanmoins assez de loisir pour concerter le moyen de faire de Vignali le médecin de Napoléon. Il avait écrit au comte Las Cases à cet égard ; il l’avait prié de recommander le missionnaire à l’Empereur. Las Cases ne jugea pas convenable de travestir un prêtre en médecin, et se borna à remettre la missive de Son Éminence à l’abbé qui, tout empressé de la rendre, était loin de prévoir l’effet qu’elle produisit. Tout s’arrangea cependant. Nous étions Français, nous étions Corses ; nous ne pouvions à ce double titre être les agents des Anglais ; Napoléon nous admit à son service.

Je me disposai en conséquence à aller chercher les effets qui étaient restés sur le bâtiment. Je pensais aller seul, sir Hudson nous avait tant protesté que nous pourrions circuler librement dans l’île ; mais l’officier d’ordonnance de Longwood avait des ordres : je fus obligé d’accepter l’offre qu’il me fit de m’accompagner. Je me rendis à bord du Snipe ; j’étais gardé à vue, aucun de mes mouvements n’était perdu. Quelle fut ma surprise ! notre capitaine était dans la même position. « Pourquoi des gardes ? Quel accident ? — Ce coquin de gouverneur ! — Eh bien, quoi ! sir Hudson ?… — M’empêche de mettre pied à terre, vendre mes marchandises. — Pour quel motif ? que lui avez-vous « fait ? — Mes porcs disparaissent, mon clairet coule, mes canards me mangent plus qu’ils ne valent, ah ! — Mais enfin quel tort ? — Ces maudits livres, ah ! — Ces livres de messe ? — De messe, vous le croyez, je l’ai cru, je les ai apportés ; eh bien ! ce sont des livres que ce maudit O’Méara a écrits contre Hudson Lowe, ah ! » Je laissai mon homme gémir à son aise, je débarquai mes effets et rentrai à Longwood. Les préventions s’étaient dissipées, les soupçons éteints, je reçus une lettre du comte Bertrand qui m’annonçait que j’étais agréé comme chirurgien ordinaire de l’Empereur.

Je fus présenté à Sa Majesté. La chambre était petite, extrêmement obscure, il était dans son lit ; je ne l’aperçus pas d’abord. Je m’avançai dans une espèce de recueillement religieux. Il le vit, et m’adressant la parole de la manière la plus gracieuse : « Approchez-vous de moi, « Capocorsinaccio, me dit-il en italien, langue que dès lors il employa constamment dans nos conversations ; approchez afin que je puisse vous voir plus distinctement, et surtout vous mieux entendre, car sur ce triste rocher je suis devenu tout à fait sourd. » Je m’approchai. Il me jeta un coup d’œil qui ne parut pas m’être défavorable, et reprit : « J’ai été bien près de votre pays dans ma première jeunesse ; je débarquai à peu de distance de Morsiglia, au port de Macinajo. Je fus de là à Rogliano, où je vis une belle maison peinte à la génoise, à Tomino, à Porticciolo. Je me rendais à Bastia ; mais, le croiriez-vous ? j’eus toutes les peines du monde de trouver un cheval et un homme qui voulût m’accompagner ; j’y parvins cependant. Le squelette qu’on me donna pouvait à peine se tenir sur ses jambes, mais il était habitué à ces routes escarpées ; il me fut extrêmement utile. J’arrivai enfin à Bastia ; j’étais content de mon guide, il le fut aussi de moi.

« Mais c’est assez parler d’un pays que je ne reverrai plus. Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allé en Corse ? — Deux ans, Sire. — « Quel âge avez-vous ? — Environ trente ans. — Oh ! oh ! vous pourriez être mon fils. Quel âge a votre père ? — Il approche de soixante-dix ans. — Il est notaire : fait-il quelquefois, comme ses bons confrères, de faux actes, des testaments supposés ? » Je ne répondais pas, il répéta la question en riant plus fort. « Mon père jouit de l’estime publique et de la confiance de son canton. — En ce cas il n’y a rien à dire. Vous rappelez-vous l’époque où je conquis l’Italie pour la première fois ? — J’en conserve un vague souvenir. — Quelle ivresse ! quelles acclamations ! ce n’était qu’un cri d’enthousiasme. La population se pressait sur mon passage, j’étais son dieu, son idole. Elle m’est restée fidèle. Sans doute vous ne vous souvenez qu’à peine, car vous étiez si jeune alors, de mon expédition d’Égypte, de mon arrivée, de mon débarquement à Ajaccio, à Fréjus, et des transports avec lesquels je fus accueilli ? — Je me rappelle cette apparition inattendue qui changea la face de l’Europe. J’écoutais avec admiration ce qu’on racontait du général Bonaparte, et des merveilles qu’il avait exécutées. On buvait, Sire, à vos succès, on faisait pour vous les vœux les plus vifs. Je conserve parfaitement le souvenir de l’impression que fit sur moi l’allégresse de tout un peuple qui n’espérait qu’en vous. — Quel âge aviez-vous lorsque vous avez quitté la Corse ? — Environ quinze ans. — Il y a à Livourne des Capocorsini fort riches. — Oui, Sire, quelques-uns sont devenus patriciens, d’autres ont été faits nobles : le grand-duc les a bien traités. — Vous avez fait vos études à Pise ? — Je les ai commencées à Livourne, d’où j’ai été les continuer à Pise et à Florence. Je résidais à Florence, où j’ai exercé jusqu’au moment de mon départ. — La grande-duchesse Élisa était-elle aimée en Toscane ? — Aimée et crainte tout à la fois. — Faisait-elle quelque chose pour se concilier ses sujets ? — Elle chérissait les arts, elle protégeait les sciences, elle gouvernail dans l’intérêt public. — Elle était adorée à Lucques ; elle y avait créé des établissements utiles et bons. Je la crois fort riche. Les Toscans ont été contents de revoir leur ancien grand-duc ; ne le croyez-vous pas ? — Il est cher au peuple, qu’il gouverne avec douceur. — A l’exception des spéculateurs de Livourne, à qui tout est bon, les Toscans sont un peuple excellent ; ils sont à la fois éclairés, industrieux, cultivateurs habiles : ils occupent la plus belle contrée de l’Italie. Quelles considérations vous ont engagé à vous associer à mon exil ? — Votre Majesté peut le pressentir ; je ne cherche ni l’or ni les faveurs ; je n’ai pas mis mes services à prix, je ne me suis pas inquiété des conditions. On m’a proposé d’approcher de vous, cette gloire m’a suffi ; je n’ambitionne pas d’autre bien. — Mais pourquoi, avant de céder à l’invitation de votre ami Colonna, ne pas vous être fait assurer une existence par ma famille ? — Des avantages pécuniaires ne peuvent compenser le sacrifice ; la gloire seule pouvait me décider. — La gloire est fort bonne ; mais si vous aviez été renvoyé comme peu s’en est fallu, qu’auriez-vous fait ? dans quel embarras ne vous seriez-vous pas trouvé ? — Une semblable réception m’eût déchiré ; mon seul regret eût été d’être méconnu. — Vous êtes Corse, voilà la considération qui vous a sauvé. Le grand-duc doit avoir été charmé de voir un de ses employés m’apporter les secours de la médecine sur cet écueil ? — Je le pense, Sire ; vous avez eu tant de bontés pour lui. — Je l’ai beaucoup connu. Marie-Louise l’aimait, et lui n’était pas indifférent aux charmes de la reine de Naples. Je l’ai toujours tenu pour un bon prince. Êtes-vous resté longtemps à Rome ? — Environ deux mois. — Vous avez eu le loisir de la bien connaître. Je suis vraiment fâché de ne l’avoir pas vue. Je voulais lui rendre son antique splendeur, en faire la capitale de l’Italie ; la destinée ne l’a pas voulu… Une partie de ma famille y réside. Le pape est un bon vieillard que j’ai toujours bien traité… Allons ! maintenant, parlez-moi avec franchise, donnez-moi des nouvelles des miens. Commencez par Madame Mère, la signora Letizia. — Le malheur n’a pu l’abattre. Elle supporte l’adversité avec courage ; elle est pleine de résignation et de dignité. — Reçoit-elle, va-t-elle dans le monde ? Quel est son genre de vie ? — Tout à fait retiré. Elle n’a qu’une société peu nombreuse, n’admet que quelques personnes de confiance. Ceux de ses enfants qui sont à Rome sont empressés autour d’elle : mais ses vœux, ses pensées sont tous pour Sainte-Hélène. Elle n’attend qu’un mot pour braver la mer et vous serrer dans ses bras. — Elle a été toute sa vie une excellente femme, une mère sans égale ; elle m’a toujours aimé. Vous l’avez laissée bien affligée, n’est-il pas vrai ? — Elle retenait d’abord avec peine son émotion : mais elle est bientôt revenue à elle-même ; elle a montré un courage, une force d’âme au-dessus de l’humanité. — Je suis sûr qu’elle n’eût pas craint les fatigues que vous avez essuyées. Va-t-elle en société ? — Quelquefois chez ses fils ou chez Son Éminence. — Le cardinal la voit-il souvent ? — Plusieurs fois par jour. — Ses fils ? — Presque tous les jours. — Pauline ? — Moins fréquemment ; ses indispositions la retiennent. — Que pensez-vous de sa maladie ? — Je n’en connais pas la nature. — Vous connaissez particulièrement tous les individus de ma famille qui résident à Rome ? Comment sont-ils ? Que disent-ils de moi ? — Toutes leurs pensées sont concentrées sur Sainte-Hélène ; ils n’aspirent qu’à votre délivrance.— Exposez-moi avec précision tout ce dont les uns elles autres vous ont chargé pour moi : que vous a dit ma mère ? — Qu’elle, ses enfants, sa fortune étaient à votre disposition ; qu’au moindre signe elle se dépouillerait de tout, dût-elle endurer la plus profonde misère. — Le prince de Canino ? — Qu’il s’était entendu avec Joseph ; que chacun d’eux viendrait passer trois années auprès de Votre Majesté, si vous ne le trouviez pas mauvais. — Pauline ? — Qu’elle n’attendait que vos ordres pour accourir auprès de Votre Majesté. — Nous y penserons. » Il souriait, se tut et ajouta : « Je ne souffrirai pas qu’aucun membre de ma famille vienne recueillir les outrages des Anglais, voir les insultes que me prodigue ce sicaire. Je ne veux pas qu’aucun d’eux soit témoin de tant d’indignités, c’est assez que je les endure. » Et changeant tout à coup de discours : « La signera Letizia est-elle toujours aussi fraîche ? — Elle est toujours très-bien. — Et Pauline, est-elle encore jeune et belle ? « — Toujours. — Elle n’a jamais eu d’autre affaire que la toilette et les plaisirs. Louis et Lucien se voient-ils ? — Ils se rencontrent fréquemment chez Madame Mère. — Ont-ils société ? — Le prince de Canino reçoit quelques personnes choisies. Louis vit dans la retraite. — Il donne dans la dévotion, le croyez-vous ? — Je l’ai ouï dire ; il passe même pour bigot. » L’Empereur rit : « Que pensez-vous de sa santé ? — Elle est dans une situation déplorable ; les remèdes n’y peuvent désormais plus rien. — Quel beau jeune homme c’était lors de ma première expédition d’Italie ! Sa timidité l’a perdu. Quel malheur que je n’aie pas été prévenu à temps ! Il serait sain et sauf aujourd’hui, il aurait rempli sa destinée ; la douleur ne l’eût pas enlevé à la gloire, il eût pris part à nos succès. Combien de fils a le prince de Canino ? » Je le lui dis. « De filles ? » Je le lui dis encore. « Qui avez-vous vu pendant que vous étiez à Rome ? » Je nommai les personnes que j’avais fréquentées. « Le cardinal est-il toujours amateur ? Court-il encore les tableaux ? — Il en reçoit tous les matins par voitures. Il les passe en revue dans son antichambre, achète les uns, déprécie les autres. Cette passion lui coûte des sommes immenses. — Quand êtes-vous parti de Rome ? — Le 25 février. — Madame Letizia vous a-t-elle remis beaucoup d’argent ? — Deux cents napoléons et une traite de douze mille francs sur son banquier de Londres. — C’est, je crois, la plus riche de la famille. Je lui reprochais toujours d’être trop bornée dans ses dépenses. En passant à Parme avez-vous vu Marie-Louise ? — Elle était partie, et nous avions l’ordre de ne pas faire connaître notre mission. — Savez-vous si elle est en relation avec ma mère ou quelque personne de ma famille ? — Madame Mère lui a écrit deux fois sans recevoir de réponse. — C’est qu’il ne lui est pas permis d’en faire. Quelles sont les personnes que vous avez vues dans le cours du voyage ? » Je les lui nommai et lui rapportai ce qu’elles m’avaient dit. « Avez-vous vu à Francfort la princesse Julie ? — « Elle m’a reçu avec toute la bonté qui la caractérise. — Ses deux filles, comment sont-elles ? — Grandes, belles, fraîches comme des roses. — Je crois que l’une d’elles épouse un des fils de Lucien ; n’en avez vous rien entendu dire ? — La princesse m’a fait une multitude de questions sur l’aîné. Je m’expliquai facilement un intérêt si vif. — J’avoue que c’est un mariage qui me ferait plaisir. Vous avez donc été bien accueilli ? — On ne saurait mieux. — C’est la femme la plus délicate que je connaisse ; on n’a pas un meilleur cœur. Vous avez vu Las Cases ? -— Oui, Sire. — Comment va-t-il ? — Il est gravement malade.— Avez-vous vu son fils Emmanuel ? — Il était à Strasbourg. — Les prêtres m’ont dit, je crois, que vous n’aviez rencontré aucun obstacle dans votre voyage de Rome à Londres ? — Aucun, Sire. — Quand êtes-vous arrivés à Londres ? — Le 19 avril. —Combien de temps y êtes-vous restés ? — Nous n’en sommes sortis que le 9 juillet. — Qui y avez-vous vu plus particulièrement ? — Des médecins, des gens de l’art, ceux surtout qui ont exercé sous les tropiques. — Quand vous êtes-vous présenté à lord Bathurst ? — Le surlendemain de notre arrivée. — Quelles questions vous a-t-il faites ? — Il nous a parlé de Rome, du cardinal, de Madame Mère, du prince de Canino, et nous a demandé s’ils croyaient réellement que vous fussiez malade. — Que lui avez-vous répondu ? — Qu’on n’en doutait pas, qu’on ne pouvait en douter, que les rapports d’O’Méara, de Stokoe ne le permettaient pas. — Que vous a-t-il dit à cela ? — Que ces rapports étaient inexacts, qu’il venait de recevoir des nouvelles positives, que vous jouissiez d’une santé parfaite, que nous pouvions l’écrire à Rome. — Combien de fois l’avez-vous vu ? — Trois ou quatre. — Vous êtes-vous présenté chez lord Holland. — Le prince de Canino m’avait donné une lettre de recommandation pour Sa Seigneurie. — Avez-vous été bien reçu ? Milady vous a-t-elle accueilli ? — On ne peut pas mieux. — Milord habite-t-il Londres ? vit-il à la campagne ? — Il réside à quelque distance de la capitale. — Vous avez vu souvent O’Méara, n’est-il pas vrai ? — Tous les jours. — Que vous a-t-il dit de moi, de ma mala die ? » Je lui résumai ce qui se trouve dans les rapports. « Est-il content de moi ? — Parfaitement, Sire. — Racontez-moi en détail ce que vous avez vu et fait pendant votre séjour à Londres. » Je lui fis l’historique qu’il désirait ; il recommença ses questions. « Londres est une bien grande ville, n’est-il pas vrai ?.— Elle est aussi peuplée que vaste. — Avez-vous été à Paris ? — Je n’ai jamais vu la France. — C’est bien. Allez voir le général Montholon ; demandez le médecin qui le soigne, et consultez-vous avec lui avant qu’on le rappelle. Sachez quelles sont les maladies qui règnent dans ces climats. Cette île est un monde tout à fait nouveau. Vous avez besoin des conseils de ceux qui l’ont étudiée. »

Je fus rappelé au bout de quelques heures. L’Empereur était dans son salon qu’éclairait à peine la faible lueur d’une bougie. Il m’adressa quelques questions sur les objets dont nous nous étions entretenus quelques instants plus tôt : puis il se mit à parler d’anatomie, de physiologie, des phénomènes de la génération. Sa discussion était savante, juste, précise, elle étincelait d’aperçus nouveaux. Il me fit subir par forme de conversation un examen rigoureux qu’il prolongea plus d’une heure. J’eus le bonheur de lui répondre d’une manière qui le satisfit. Il me congédia en me disant les choses les plus flatteuses et les plus aimables. Le comte Bertrand assista à cette longue conférence.

23. — Je me suis rendu auprès de l’Empereur. Il reposait sur un lit de campagne, la pièce était éclairée ; j’ai pu observer les progrès du mal.

Pendant que j’analysais ces symptômes, l’Empereur ne discontinuait pas ses questions. Elles étaient tantôt sombres, tantôt plaisantes. La bonté, l’indignation, l’enjouement se peignaient tour à tour dans ses paroles et dans ses traits. « Eh bien, docteur, que vous en semble ? dois-je troubler encore longtemps la digestion des rois ? — Vous leur survivrez, Sire. — Je le crois ; ils ne mettront pas au ban de l’Europe le bruit de nos victoires ; il traversera les siècles, il proclamera les vainqueurs et les vaincus, ceux qui furent généreux, ceux qui ne le furent pas : la postérité jugera : je ne crains pas ses décisions. — Cette vie vous est acquise. Votre nom n’éveillera jamais l’admiration sans rappeler ces guerriers sans gloire si lâchement ameutés sur un seul homme. Mais vous ne touchez pas au terme, il vous reste un long espace à parcourir. — Non, docteur, l’œuvre anglaise se consomme ; je ne puis aller loin sous cet affreux climat. — Votre excellente constitution est à l’épreuve de ses pernicieux effets. — Elle ne le cédait pas à la force d’âme dont la nature m’a doué ; mais le passage d’une vie si active à une réclusion complète a tout détruit. J’ai perdu mon énergie, le ressort est détendu. » Je n’essayai pas de combattre une opinion malheureusement trop fondée. Je détournai la conversation, il me parla de son régime, et ajouta : « Dans nos marches de l’armée d’Italie, je ne manquais jamais de faire mettre à l’arçon de ma selle du vin, du pain et un poulet rôti. Cette provision suffisait à l’appétit de la journée, je la partageais souvent avec ma suite. Je gagnais ainsi du temps ; j’économisais sur la table au profit du champ de bataille. Du reste je mange vite, mes repas ne consument pas mes heures. Je suis attaqué d’une hépatite chronique ; cette maladie est endémique dans cet affreux climat. Je dois succomber, je dois expier sur cet écueil la gloire dont j’ai couvert la France, les coups que j’ai portés à l’Angleterre. Aussi voyez comme ils en usent. Depuis plus d’un an ils m’ont interdit les secours de la médecine ; je suis déshérité du droit d’invoquer les ressources dé l’art. Hudson Lowe trouve mon agonie trop lente. Il la hâte, il la presse, il appelle ma mort de tous ses vœux.

« C’est un dernier trait de barbarie au gouvernement anglais d’avoir choisi un tel homme ; mais l’iniquité se devine et se cherche.

« Cependant, j’ai abdiqué librement et volontairement en faveur de mon fils et de la constitution. Je me suis plus librement encore acheminé sur l’Angleterre. Je voulais y vivre dans la retraite et sous la protection de ses lois. Ses lois ! L’aristocratie en a-t-elle ? y a-t-il un attentat qui l’arrête ? un droit qu’elle ne foule aux pieds ? Tous ses chefs ont été prosternés devant mes aigles. D’une part de mes conquêtes j’ai fait des couronnes aux uns, j’ai replacé les autres sur des trônes que la victoire avait brisés ; j’ai été clément, magnanime envers tous. Tous m’ont abandonné, trahi, se sont lâchement empressés de river mes chaînes. »

Je cherchai à calmer l’Empereur. Il n’était pas sorti depuis dix-huit mois ; je lui représentai les dangers de cette longue inaction, je l’engageai à ne plus étouffer dans son appartement, à venir respirer à l’air libre. « Non, me dit-il, l’insulte m’a longtemps confiné dans ces cabanes ; aujourd’hui le manque de forces m’y retient. Voyez si vous trouvez quelque chose dans cette jambe, je sens qu’elle plie sous moi. » J’examinai, j’observai toute la partie droite. Le résultat de mes recherches fut pénible, je m’assurai qu’elle était plus faible que la gauche. « Vous me palpez avec mollesse, allez, pressez. Dites, la nature est-elle d’intelligence avec ce Calabrois ! Le climat va-t-il rendre au ministère anglais le cadavre qu’il attend ? »

24. — L’Empereur reste au lit. Il est faible, abattu ; il a passé une mauvaise nuit. Des souffrances vagues le déchirent.

Il se met à discourir de l’Italie, des projets, des vues qu’il avait sur cette contrée fameuse et des hommes distingués qu’elle a produits. Il discute, il apprécie les titres de Volta, de Spallanzani, d’Aldini, et m’adressant tout à cou p la parole : « Vous ne me parlez pas de Mascagni ; vous avez publié les œuvres posthumes de Mascagni, je veux les voir. Je suis curieux d’admirer les planches. » Je les lui présente, les étale devant lui ; il les parcourt, discute, interroge, et prend un intérêt si vif à ce tableau de la structure humaine, que cinq heures sonnent avant qu’il se doute que le temps a coulé.

25. — L’Empereur continue à aller mieux. La nuit n’a pas été mauvaise.

Je fus introduit. « Eh bien, docteur, dois-je mourir ? dois-je vivre ? Franchement, que pensez-vous ? — Que Votre Majesté n’est pas au terme de sa carrière. — Ah ! ah ! docteur, aussi vrai qu’un médecin. Vous avez l’habileté de Corvisart, je veux que vous en preniez la rudesse. Vous tenez journal de ma maladie ? — Oui, Sire. — Eh bien, je l’écrirai sous votre dictée, ou vous le rédigerez sous la mienne. Vous ne me présenterez plus alors un avenir de roses ; je saurai où j’en suis. Ne m’avez-vous pas apporté des livres ? — Nous en avons quelques-uns. — Lesquels ? Je vous en préviens, je veux tout voir. — Mais, Sire, les libelles ! s’il s’en était glissé ? — Bah ! Le soleil n’a plus de taches. La tourbe des folliculaires a épuisé sa pâture ; donnez tout. » Un transport s’avançait sur Longwood ; je le suivais à travers les carreaux : c’étaient mes caisses. J’en prévins l’Empereur. « Elles sont les bienvenues, me répondit-il, je vais être déchargé du poids de quelques heures. Faites-les descendre dans mon salon, je veux les voir ouvrir. » Elles furent apportées, défoncées ; on en tira quelques livres qu’Aly se disposait à présenter à Napoléon. « Ce n’est pas cela, lui dit ce prince, cherchez, fouillez. Un ballot expédié d’Europe doit contenir autre chose. Ce n’est pas par des ouvrages qu’on débute avec un père. » Effectivement, on trouva bientôt un portrait que lui envoyait le prince Eugène. Il le reçut avec transport, l’embrassa, le contempla longtemps avec des yeux pleins de larmes. « Cher enfant, s’il n’est pas victime de quelque infamie politique, il ne sera pas indigne de celui dont il tient le jour. Mais, qu’avez-vous ? vous ne déballez pas. » Nous étions tous en effet dans une attitude religieuse, nous éprouvions son émotion, nous partagions ses alarmes, nous ne respirions plus. L’opération recommença ; les valets de chambre tiraient les livres, il les passait en revue, et se flattait de rencontrer l’Allemagne, et Polybe : malheureusement ces ouvrages ne s’y trouvaient pas. — Nos caisses avaient été remplies au hasard ; elles ne contenaient, pour ainsi dire, que des ouvrages qui existaient déjà à Sainte-Hélène. Napoléon en fut vivement affecté. « Que n’avez-vous, me dit-il à diverses reprises, consacré à cet objet quelques vingtaines de mille francs, ma mère les eût payés ? Vous m’auriez apporté des livres, vous auriez fait ma consolation. Si du moins j’avais Polybe ! Mais peut-être m’arrivera-t-il par quelque autre voie. » Il lui arriva en effet par les soins de lady Holland, quelques mois avant sa mort. On tira des paquets de journaux. « Voilà de quoi me mettre au courant des affaires ; il est plaisant de voir les sages mesures qui devaient faire oublier ma tyrannie. Pauvre Europe ! quelles convulsions on lui prépare ! — Sire, votre correspondance ! — Inédite… Celle-là du moins n’est pas une conception de libelliste. On ne l’a pas falsifiée, dénaturée, portée à Vienne. Égypte !… Nous étions jeunes alors, nous jouions avec la mort, nous ne songions qu’à vaincre, le temps des défections n’était pas venu..

« Kléber… Il avait le cœur français ; il n’eût jamais pactisé avec l’émigration ni répudié nos aigles. Je suis aise d’avoir cette collection, elle rafraîchira mes souvenirs ; je l’étendrai, j’y mettrai des notes. »

26. — L’Empereur se trouve à peu près dans le même état. Il a passé la nuit à lire ; il est extrêmement fatigué. Je l’engage à se reposer, à prendre un bain dans le courant de la journée. « J’y consens, docteur, me dit-il, en fixant le portrait du roi de Rome qu’il tenait toujours dans ses mains ; mais placez-moi cet admirable enfant à côté de sa mère, là, à droite, plus près de ma cheminée. Vous la reconnaissez à sa fraîcheur : c’est Marie-Louise ; elle tient son fils dans ses bras. Et cet autre, vous le reconnaissez aussi ? c’est le prince impérial. Vous ne devinez pas quelle belle main l’a dessiné ? C’est sa mère, dont l’aiguille gracieuse a reproduit ses traits. Celui qui est devant vous représente encore Marie-Louise ; les deux autres sont ceux de Joséphine : je l’ai tendrement aimée. Vous examinez cette grande horloge ; elle servait de réveille-matin au grand Frédéric. Je l’ai prise à Postdam : c’est tout ce que valait la Prusse. Ma cheminée n’est pas bien somptueuse, comme vous voyez. Le buste de mon fils, deux chandeliers, deux tasses de vermeil, deux flacons d’eau de Cologne, des ciseaux à faire les ongles, une petite glace. Ce n’est plus la splendeur des Tuileries ; mais n’importe si je suis déchu de ma puissance, je ne le suis pas de ma gloire : je conserve mes souvenirs »

Je me suis retiré. L’Empereur m’a mis sur la voie, je vais continuer le détail de son mobilier. A l’extrémité, à droite, était un petit lit de campagne en fer, avec quatre aigles d’argent et des rideaux de soie. Deux chétives croisées éclairaient la pièce ; l’une et l’autre étaient sans décoration. Entre les deux était le secrétaire, chargé du grand nécessaire, avec une chaise à bras dont Napoléon se servait quand il se mettait au travail ou sortait du bain. La gauche en était garnie par une seconde chaise, et la droite par une épée : c’était celle que l’Empereur portail à Austerlitz. La porte qui ouvrait sur la salle de bain était masquée par un mauvais paravent à la suite duquel était un vieux sofa recouvert de calicot. C’était sur ce triste meuble que Napoléon reposait habituellement. Il passait les extrémités inférieures dans un sac de flanelle. Il faisait placer son déjeuner, ses livres sur une mauvaise table, et tâchait de se mettre ainsi à l’abri des cousins et de l’humidité. La seconde pièce n’était pas moins bien. Construite comme la première d’un peu d’eau et de boue, elle avait sept pieds de haut, quinze de long et douze de large. Elle avait une croisée, débouchait au jardin et communiquait avec la salle à manger. Un lit de campagne, un grand fauteuil, plusieurs fusils, deux paravents de la Chine, une commode, deux petites tables, dont l’une servait à déposer des livres et l’autre était chargée de bouteilles, composaient, avec une chaise et un magnifique lavabo apporté de l’Élysée, tout le mobilier dont elle était garnie. C’est dans cette affreuse chaumière qu’était relégué l’Empereur ; c’était là la somptuosité anglaise, la magnificence britannique.

27. — L’Empereur a passé une nuit assez agitée, il a lu pendant plusieurs heures, et se plaint de douleurs vagues dans l’abdomen.

L’humidité était excessive dans les deux pièces ; elle attaquait, détruisait tout ; le mauvais nankin qui servait de tapisserie tombait en lambeaux, nous le remplaçâmes. Nous achetâmes de la mousseline, nous l’ornâmes, nous la couvrîmes des beaux oiseaux d’Égypte dont nous avions une collection peinte sur papier : nous réussîmes à présenter quelques images riantes à l’Empereur. Nous groupâmes nos dessins, nous les disposâmes autour d’une aigle qui devait les protéger, les gouverner, leur servir de guide. Napoléon sourit à la vue de ce symbole de la victoire. « Chère aigle, elle serait encore en plein vol si ceux qu’elle couvrait de son aile n’eussent arrêté son essor. »

En rentrant chez moi, je trouvai une invitation du gouverneur. Il avait ouï parler des planches anatomiques que j’avais apportées, il désirait les voir. Je les lui communiquai. Il les parcourut, passa, revint de l’une à l’autre. Je crus démêler dans l’empressement avec lequel il déroulait ces feuilles je ne sais quelle préoccupation qui m’inquiéta. Je m’alarmais à tort. Son excellence s’était subitement éprise de physiologie.

28. — L’Empereur se trouve un peu mieux. Je lui prescris, comme la veille, un bain et de l’exercice.

« Vous étiez encore dans vos draps, docteur, que j’exécutais déjà votre « ordonnance. Je me suis levé à la petite pointe du jour, je me suis promené, j’ai respiré le frais, et me voilà épluchant quelques idées qui me sont survenues au sujet d’une opération où mes ordres furent mal exécutés. » Napoléon se trouvait debout. Son costume consistait en une robe de chambre blanche, un large pantalon blanc à pieds, des pantoufles rouges, un madras autour de la tête, point de cravate ; le col de la chemise ouvert. J’examinais cette singulière toilette, il s’en aperçut. « Ah ! ah ! me dit-il, je vois ce qui vous occupe. » Et il se prit à rire ! — Il ajouta : « Pour vous punir de votre irrévérence envers ma toilette, je défends d’ici à demain la porte à vos drogues. J’ai quelques calculs algébriques à développer. »

29. — L’Empereur est tout à fait abattu. Il se plaint d’une douleur profonde dans le foie. Il continue de lire et ne consent qu’avec peine à faire quelque exercice. Il se met au bain.

Le tapis était couvert de livres. Il y en avait autour du lit, dans le milieu de la place, près des murs ; je ne savais comment ils se trouvaient ainsi pêle-mêle ; je demandai la cause de ce désordre. « C’est que l’Empereur a lu toute la nuit. — Eh bien ? — Quand il a envie de lire, il couvre son lit d’ouvrages, il les feuillette, les parcourt, et les jette à mesure. — Pourquoi ne les avoir pas ramassés ? — Il lisait toujours. — « Cela empêchait-il ? — Tant qu’il en tient un dans les mains, il ne souffre pas qu’on l’interrompe. Les bons glissent sur le parquet, les médiocres sont repoussés avec dédain, et les mauvais collés sur la muraille. « Mais ce n’est que lorsque l’Empereur est dehors ou au bain, qu’il est permis d’y toucher. »

3 octobre. — L’Empereur se trouve mieux. Je l’accompagne au jardin ; et lui parle des soins qu’exige sa santé, de la fin prochaine de ses souffrances.

« Docteur, le climat est choisi ; il ne laissera pas échapper sa victime. Mais vous-même, comment vous trouvez-vous de votre situation ? Les 9.000 francs qu’on vous a assignés suffisent-ils à vos besoins ? » Je le priai de croire que je m’estimais trop heureux d’être auprès de lui, que je ne cherchais pas la fortune, que je n’avais eu d’autre ambition que de lui offrir mes services. « C’est très-bien, cher docteur ; mais réunir les deux choses est encore mieux. Je vous accorde ce que je donnais à Paris. Les circonstances ne sont plus les mêmes, il n’y a pas de comparaison à faire. Mais je veux que vos appointements puissent faire face à vos besoins ; c’est mon intention ; voyez si on a calé trop bas. » Je lui répondis que c’était plus qu’il ne fallait, que j’étais confus des bontés qu’il avait pour moi. « Combien de temps pensez-yous rester ici ? — Tant que vous daignerez agréer mes services. — Savez-vous que mon chirurgien est également celui des personnes de ma maison ? qu’étant seul il doit tout faire ? être chirurgien, médecin, apothicaire ? — Je le sais, Sire. Je suis à vous à la vie et à la mort, vous pouvez disposer de moi.— Eh bien ! je ne veux pas vous retenir plus de cinq ans sur cet écueil. Ce temps révolu, je vous assure 8 à 9.000 francs de pension annuelle. Vous retournerez en Europe, vous aurez une existence indépendante, vous pourrez continuer vos travaux anatomiques. Je vous dois ma bienveillance, mon estime, mon affection. »

4. — J’ai suivi l’Empereur au jardin. Il était sombre, affecté, il s’assit sous une touffe d’arbres. « Ah ! docteur, où est le beau ciel de la Corse ? » Il s’arrêta quelques instants, et reprit : « Le sort n’a pas permis que je revisse ces lieux où me reportent les souvenirs de mon enfance : je voulais, je pouvais m’en réserver la souveraineté ; une intrigue, un mouvement d’humeur changea mon choix ; je préférai l’île d’Elbe. Si j’eusse suivi ma première idée, que je me fusse retiré à Ajaccio, peut-être n’eussé-je pas pensé à ressaisir les rênes du pouvoir ; je n’eusse pas été vulnérable par tous les points ; on ne se fût pas joué de la foi promise, et je ne serais pas ici. Je pensais m’y réfugier en 1815. J’étais bien sur de réunir toutes les opinions, tous les vœux, tous les efforts. Je me trouvais à même de braver la malveillance des alliés. Vous connaissez les habitants de nos montagnes. Vous savez quelle est leur énergie, leur constance, avec quel courage ils affrontent l’ennemi. Les îles ont d’ailleurs leurs défenses. Les vents, la distance, les difficultés de l’abordage, affaiblissent l’agression. La population m’eut tendu les bras, elle fût devenue ma famille, j’eusse disposé de tous les cœurs. Croyez-vous que cinquante mille coalisés eussent été en état de nous soumettre, qu’ils eussent osé l’entreprendre ? Quel souverain se fût engagé dans une arène où il y avait tout à perdre et rien à gagner ? Car, je le répète, le peuple était à moi ; dès ma plus tendre jeunesse, j’ai eu un nom, de l’influence en Corse. Les montagnes escarpées, les vallées profondes, les torrents, les précipices n’avaient point de dangers pour moi. Je les parcourais d’une extrémité à l’autre sans qu’un accident, une insulte m’ait jamais appris que ma confiance était mal fondée. A Bocognano même, où les haines et les vengeances s’étendent jusqu’au septième degré, où l’on évalue dans la dot d’une jeune fille le nombre de ses cousins, j’étais fêté, bienvenu, on se fût sacrifié pour moi. Ce n’étaient donc pas les sentimente de la population qui m’inquiétaient, mais on eut dit que je me tirais à l’écart, que je gagnais le port tandis que tout périssait ; je ne voulus pas chercher un refuge au milieu du naufrage de tant de braves ; je résolus de me retirer en Amérique ; je m’acheminai sur l’Angleterre : j’étais loin de prévoir de quelle horrible manière elle accorde l’hospitalité. Une autre considération m’arrêta. Une fois en Corse, je ne craignais pas l’issue de la lutte, mais j’eusse été au centre de la Méditerranée ; la France et l’Italie eussent eu les yeux sur moi ; l’effervescence ne se fût pas calmée. Pour assurer leur repos, les souverains eussent été contraints de venir à moi. L’île eût été décimée par la guerre, je ne voulais pas qu’elle eût à me reprocher ses malheurs. J’avais d’ailleurs abdiqué en faveur de mon fils ; cet acte ne devait pas être illusoire ; je désirais le rendre plus sur, plus avantageux pour la nation, je craignis d’en paralyser l’effet.

« Ah ! docteur, quels souvenirs la Corse m’a laissés ! Je jouis encore de ses sites, de ses montagnes ; je la foule, je reconnais l’odeur qu’elle exhale. Je voulais l’améliorer, la rendre heureuse. Mais les revers sont venus ; je n’ai pu effectuer mes projets.

« Quoique montagneuse, elle manque d’eau et n’a pas de grandes rivières. C’était un obstacle, mais l’excellence du sol et les dispositions locales pouvaient y remédier.

« Les salines près d’Ajaccio sont propres à la culture du café, de la canne à sucre : c’est une expérience faite ; je me proposais d’en tirer parti. Je voulais encourager l’industrie, le commerce, l’agriculture, les sciences et les arts ; j’avais dessein d’accorder des facilités aux habitants, d’appeler des familles étrangères, d’accroitre la population, en un mot, de mettre l’île à même de se suffire, la rendre indépendante des marchés du continent. J’avais adopté un plan de fortifications que j’ai médité longtemps ; elle eût été inexpugnable. Saint-Florent est l’une des situations les plus heureuses que je connaisse : c’est la plus favorable au commerce. Ses attérages sont sûrs, commodes, peuvent recevoir des flottes considérables : j’y eusse fait une ville grande, belle, qui eût servi de capitale. Voilà quels étaient les plans que j’avais conçus ; mais mes ennemis ont eu l’art de me faire consumer ma vie sur le champ de bataille, ils ont travesti en démon de la guerre l’homme qui ne respirait que les monuments de la paix. Les peuples ont été dupes du stratagème ; tout s’est levé, j’ai été accablé. Au reste, si je n’ai pu exécuter ce que je projetais pour la Corse, j’ai du moins la satisfaction d’avoir fait quelque chose pour Ajaccio. Le port en est petit, mais bien situé et bon. »

J’étais ému. Ce que je venais d’entendre avait bouleversé mon âme ; je comparais la prospérité à laquelle avait touché la Corse, avec le triste état où elle est tombée. Des larmes involontaires s’échappaient de mes yeux. « Qu’avez-vous ? me dit l’Empereur. — Ah ! Sire, daignez me pardonner.mon trouble, je ne puis me défendre du désordre où je suis ; le contraste est trop accablant. — Docteur, la patrie ! la patrie ! Si Sainte-Hélène était la France, je me plairais sur cet affreux rocher. »

5. — Légères douleurs abdominales : le bain les dissipe.

Je n’étais pas encore bien rompu à l’étiquette ; je cherchais à prendre le ton de ce qui entourait l’Empereur. Aucun de nous ne se présentait sans être annoncé devant ce prince ; nous étions respectueux, attentifs, debout, chapeau bas ; il écoutait, répondait, animait la discussion par ses saillies ; il était étincelant, affectueux, juste, plein d’aménité. C’était un homme aimable et tendre qui cherchait à concentrer sur lui toutes nos affections : ses conseils étaient ceux d’un père, ses reproches ceux d’un ami. S’il s’emportait, il était impétueux, terrible, ne souffrait pas de contradiction ; mais avait-il exhalé sa colère, il était toute prévenance, ne négligeait rien pour consoler ceux qu’il avait maltraités : c’était un ton, un abandon où se peignaient sa bienveillance et ses regrets, quand les torts étaient graves, il éloignait, tenait à l’écart celui qui les avait eus ; mais, l’interdiction révolue, tout était oublié, l’exilé rentrait en grâce.

6. — L’Empereur est mieux. Il tombe sur un volume de Racine, le parcourt longtemps, et s’arrête enfin à la scène où Mithridate développe son plan d’agression contre les Romains. « Vous attendez que je vous déclame cette tirade, l’admiration des badauds. Il n’en sera rien, mon dottoraccio ; ce sont des fadaises mises en trop beaux vers. Passons à celle-ci ; elle est moins pompeuse, mais plus vraie, plus raisonnable. » Il se mit à lire avec une délicatesse, des inflexions qu’un homme habitué à la scène n’eût pas désavouées. Il se lassa bientôt cependant, jeta le livre, se renversa dans son fauteuil en murmurant le nom de sa mère, et tomba dans une espèce d’affaissement. Je cherchais à ranimer ses esprits abattus, je sentais sa poitrine se soulever, et comme un grand effort qui se faisait dans toute la machine. Il me fixait, ne disait mot ; je ne savais qu’augurer : une crise s’opère tout à coup ; il se trouve mieux. « Je suis mort, docteur : qu’en pensez-vous ? » Et se levant aussitôt, vient à moi, me toise, me pousse, me saisit par les favoris, les oreilles, m’adosse à la muraille. « Ah ! coquin de docteur, capo Corsino, vous êtes venu à Sainte-Hélène pour me droguer ; je vous ferai pendre, moi, à votre maison du cap Corse. » En même temps, il gesticulait, riait, me disait les choses les plus plaisantes.

7. — L’Empereur m’avait autorisé à me rendre à Plantation-House. J’allai faire ma première visite au gouverneur, qui me reçut en présence de son adjudant major, sir G. Gorrequer. Je me plaignis des restrictions, de la triste situation où elles avaient mis la santé de l’Empereur, et j’y joignis un pronostic sur l’issue de la maladie. Tous les symptômes tendent à confirmer que la diagnose d’une hépatite chronique est déjà établie. Je n’hésite pas à déclarer que le climat engendre, nourrit, accroît le mal, que l’issue d’une pareille affection ne peut qu’être dangereuse. « Vous le croyez, me dit sir Hudson ; le général Bonaparte se porte à merveille, malgré qu’il en ait. C’est le pays le plus salubre que je connaisse. — C’est pour cela qu’on l’a choisi ? — Sans doute. — Sans doute ! »

8. — L’Empereur continue à se bien trouver, il recouvre peu a peu de l’appétit.

L’Empereur fait appeler les enfants du grand maréchal. Il y avait quelques jours qu’ils ne l’avaient vu ; ils accourent pleins de joie. Aussitot les jeux commencent, ils folâtrent autour de lui ; ils le prennent pour arbitre de leurs discussions. « N’est-ce pas, Sire, que mon bilboquel va mieux ? — Non, c’est le mien. — C’est le mien, répondait un troisième ; je m’en rapporte à vous, que Votre Majesté décide. « L’Empereur décidait, riait, et le charivari d’aller. « Vous êtes trop bruyants, je ne vous garde pas à diner. — Si ! si ! nous ne ferons plus de tapage. » Ils en firent moins. Napoléon les retint, plaça la petite Hortense à côté de lui, et fit servir ; mais l’appétit satisfait, la discussion se renouvela ; chacun prétendait avoir été plus adroit. L’Empereur fut encore juge du camp, et interpellé. « N’est-il pas vrai, Sire ? — Vous l’avez vu, n’est-ce pas ? » Napoléon, abasourdi, ne savait à qui répondre, et riait d’autant plus. « Taisez-vous, leur dit-il, vous êtes de petits bavards. — C’est juste, tais-toi, tu fais trop de bruit. » Et tous de recommencer en s’accusant mutuellement de trop crier, jusqu’à ce qu’enfin on desservît et qu’il les renvoyât. « Vous nous ferez appeler demain, n’est-ce pas, Sire ? — Vous aimez donc bien à jouer avec moi ? — Oui ! oui ! s’écriaient-ils. — Comme ils sont heureux ! tous leurs vœux son satisfaits. Les passions n’ont pas encore effleuré leur âme, ils goûtent la plénitude de la vie, ils en jouissent ! A leur âge, je sentais, je pensais comme eux. Quels orages depuis ! »

9. — L’Empereur était gai ; la conversation tomba sur Paris ; il parla beaucoup de la colonie anglaise. C’était la place d’armes de toutes les polices ; Fouché, William Flint y tenaient marché, chacun était au plus offrant. « Je m’entretenais un jour avec le roi de Wurtemberg : nous étions aux Tuileries, dans l’embrasure d’une croisée, nous avions les salons en vue. Je venais de recevoir un rapport qui dévoilait les bassesses du jour ; je ne fus pas maître d’un mouvement d’impatience. — Ces frelons vous importunent ? écrasez-les. — Ah ! — Ah ! vous avez vaincu le monde pour reculer devant l’espionnage ! J’en aurais fini en quelques heures. » Je lui demandai comment. « La potence ! les cachots ! marquis et comtesses, tout irait pêle-mêle au gibet ; personne ne bougerait plus, et Flint en serait pour son or. » Sa Majesté prenait feu, je n’eus garde de la contredire. Son moyen au reste était bon, mais il n’allait pas à ma taille ; il faut être légitime pour mettre à la chaîne la moitié de ses sujets. »

Il était tard ; l’Empereur passa dans sa chambre à coucher. Il n’y avait personne pour le déshabiller, je sonnai ; mais je n’avais pas appelé, que ses habits volaient déjà dans la pièce. Les meubles, le parquet, la muraille en étaient tapissés avant que Marchand arrivât. « Ah ! coquin, lui dit-il, tu n’étais pas là ! Et les cousins ! Prends garde, tes oreilles en répondent, s’il en reste dans ma cousinière ! » Il riait, se mit au lit, et voulut ajuster un chandelier mobile dont il se servait dans la nuit. La vis de rappel s’était échauffée, il se brûla, secoua longtemps la main en plaisantant le domestique, qu’il accusait de conspirer contre ses doigts. « Je suis en butte au feu et aux cousins, le sommeil a fui ; docteur, ce sera à vos dépens. » Il se leva, passa sa robe de chambre, son sac de flanelle, et se plaçant dans son fauteuil : « Vous connaissez les batailles d’Alexandre ? — Non, Sire. — Celles de César ? » Il s’aperçut que ma réponse allait être négative. « Les miennes au moins ? — Non, Sire ; je n’ai eu affaire jusqu’ici qu’à des cadavres. — Ah ! mauvaise compagnie. Montholon vous donnera un aperçu de ces campagnes qui ont ébranlé le monde. Je veux que vous en ayez une idée. » Je reçus en effet quelques leçons : mais j’en profitai assez mal.

L’Empereur revint sur la situation des affaires et les intrigues qui avaient amené sa chute. « Je les connaissais, j’eusse pu en punir les chefs, peut-être l’eussé-je dû ; mais les exécutions me répugnaient, je n’aimais pas à verser le sang. »

10. — L’Empereur se plaint de légères douleurs abdominales. « Profitez, me dit-il, de l’autorisation du Sicilien, voyez, parcourez les hôpitaux. J’aperçois un de ces kalmoucks qui s’avance ; c’est sans doute celui qui doit veiller sur vous. » Napoléon disait juste ; c’était le docteur Arnolt que Son Excellence avait chargé de l’accompagner. Je me mis sous son aile et j’allai. Nous descendîmes à James-Town, puis nous poussâmes jusqu’à Dead-Wood. Après avoir vu ce que j’avais à observer dans ces hôpitaux, je regagnai Longwood. Je n’étais plus sous la conduite du docteur Arnolt ; j’avais pour escorte un officier avec lequel je ne tardai pas à lier conversation. La pluie avait détrempé la terre. Je m’impatientais de voir mon cheval se débattre dans cet amas de boue : « C’est, me dit-il, l’inconvénient des terres argileuses ; il faut nous y résigner. » Nous atteignîmes en causant un point de vue d’où l’on découvrait à plein des roches à moitié détachées, des abîmes dont l’œil n’osait mesurer la profondeur. Mon guide expliquait tout avec une sollicitude, qu’un géologue seul peut portera ces convulsions de la nature. Il parlait de volcans, de laves, de niveau, de déchirures. Je voyais assez que Sainte-Hélène est d’origine volcanique. Je mesurais ces amas sourcilleux qui se perdent dans les nues, je suivais ces chaînes qui courent de l’est à l’ouest, qui se détachent, se groupent, se bifurquent, s’avancent au midi, s’infléchissent vers le nord, et présentent un amas d’aiguilles, de précipices, de décombres, tels qu’on n’en voit nulle part ailleurs. Je contemplais ce désordre, ces montagnes qui semblent se disputer l’espace. « Vous apercevriez bien pis, me dit mon guide, si vous gravissiez le pic de Diane, si votre œil embrassait l’île entière… — Que pourrais-je apercevoir de plus affreux ?… des pics, des abîmes, point d’arbres, point de végétation ! Tout est nu, décharné ! » La vue s’ouvrit tout à coup ; il me fit remarquer le tableau qui se déroulait à nos yeux : c’étaient des lambeaux de verdure, quelques bœufs, des chevaux étiques qui broutaient une herbe rare au bord des précipices. « Il ne vient rien ici qui ne soit aride ou coriace. Il n’y neige ni tonne, mais les pluies y sont fréquentes, les vents impétueux, et la température dans une oscillation continuelle. Ici est un bas-fond où l’on étouffe, là un couloir qui vous glace, plus loin un épais brouillard. On est haletant, transi, détrempé ; en quelques secondes on passe par tous les degrés de l’échelle thermométrique. Je quitte mes bottes le soir propres et lisses, le lendemain elles sont couvertes de moisissures. Nous sommes en butte à toute l’inclémence de la saison. Si la pluie est battante, nos toits sont aussitôt percés ; si c’est au contraire le soleil qui donne à plein, le goudron dont ils sont enduits se liquéfie, coule et détruit tout. — Les chaleurs durent peu à Sainte-Hélène. Le nombre des jours où le ciel est couvert de nuages excède du double celui où le soleil se montre avec tout son éclat. La pluie est presque continuelle ; elle prend, terme moyen, cent trente-cinq jours de l’année. Tout cela est bien loin du beau ciel de l’Italie. »

11. — L’Empereur a passé une assez bonne nuit.

« Eh bien, docteur, qu’avez-vous observé ? » Je lui en rendis compte en peu de mots. « Vous êtes un ignorant, Balburst dirait un traître. Des maladies de foie ! elles sont inconnues dans l’île. Demandez plutot au gouverneur, au ministre, à toute l’Angleterre : ce climat est le plus salubre du globe.

« Docteur, quelles gens ! Transformer l’air en instrument de meurtre : cette idée ne pouvait venir que sur les bords de la Tamise. »

13. — Sir Hudson ne dormait plus. Ses soldats accouraient, se prosternaient dès qu’ils voyaient nos prêtres. Tout était séduit, l’Angleterre était perdue ! Il avait beau redoubler de surveillance, réprimander, punir ; la piété l’emportait sur la crainte, l’eau bénite sur les coups. Ses Irlandais n’avaient pas aperçu la soutane, qu’ils tombaient à genoux, baisaient les mains des missionnaires. Le gouverneur, vaincu par l’obstination de la troupe, s’en prit aux abbés. L’Empereur riait de l’effroi du gouverneur. « Je ne souffrirai pas, dit-il, que cet hérétique humilie la tiare. Le pape, le consistoire, ne me pardonneraient pas si je tolérais ces insultes. Appelez les apôtres. » Buonavita vint et reçut l’injonction de ne jamais dépasser les limites. « Qu’on dise après cela que je ne veille pas à faire respecter l’Église. »

14. — L’Empereur est un peu affaissé ; il rentre au bout de quelques tours, déjeune, passe dans son appartement et me dit : « Je suis mal à l’aise ; je voudrais lire. Sonnez Marchand, qu’il me donne des livres. Ferme les fenêtres. Je me mets au lit, je verrai tout à l’heure si je suis mieux. Mais voilà Racine. Docteur, vous êtes sur la scène ; allons, j’écoute. Andromaque… c’est la pièce des pères malheureux. — Sire, si c’était Métastase ! — L’accent, voulez-vous dire ? La poésie couvrira vos inflexions italiennes, commencez. »

J’hésitai, il prit l’ouvrage, lut quelques vers, et le laissa presque aussitôt échapper de ses mains. Il était tombé sur ces vers fameux :

Je passais jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
J’allais, seigneur, pleurer un moment avec lui :
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui !

Attendri, ému, il se couvrit la tête. « Docteur, je suis trop affecté, laissez-moi. » Je me retirai ; il dormit quelques instants et me fit appeler. Il était moins sombre, moins agité ; il se disposait à se faire la barbe ; je savais combien cette cérémonie était curieuse, je restai.

Pendant ce temps, Marchand avait préparé, dans la seconde pièce, son éponge, son lavabo et ses habits. Il y passa ; le visage, la tête furent lavés et essuyés. Il se brossait, détaillait les charmes, les défauts cachés de quelques Européennes ; il endossa sa flanelle, ses bas de soie et sa culotte de casimir blanc, les souliers à boucles d’or, une cravate noire, un gilet blanc, le grand cordon de la Légion d’honneur qu’il portait constamment lorsqu’il n’était pas en négligé ; un habit de drap vert à collet battant, et le chapeau à trois cornes, complétèrent sa toilette. « Docteur, le reste de la journée est à nous ; plus de travail, plus de lecture. Dès que je suis en costume, je reçois ou je me promène, je ne pense plus à rien. »

15. — L’Empereur a peu dormi. La douleur au foie est devenue plus vive.

J’avais vu madame Bertrand la veille ; elle souffrait plus qu’à l’ordinaire. Napoléon était inquiet ; il craignait que l’affection ne devint dangereuse. « Votre malade va-t-elle mieux ? La douleur se calme-t-elle ? — Non, Sire ; madame la maréchale est en proie à toute la malignité de la latitude. — Vous craignez pour ses jours ? — Ce n’est pas cela, mais les organes se fatiguent. — Lu situation est affreuse ; nous, nous la supportons ; mais une femme ! Privée tout à coup de tout ce qui rend la vie aimable, combien elle est plus à plaindre ! Madame Bertrand se lève lard, sa position maladive la retient au lit ; elle ne peut aller à la messe, peut-être cependant qu’elle serait bien aise de l’entendre ? Je n’ai pas réfléchi qu’elle était souffrante, je n’ai vu que l’âge du bon abbé quand j’ai fixé l’heure de la cérémonie. Dites-lui que je donne l’ordre à Vignali d’aller officier chez elle, qu’elle lui fasse désormais connaître le moment qui lui convient ; ce prêtre est à sa disposition. »

16. — L’Empereur se trouve un peu mieux.

Il était à son bureau ; il avait autour de lui des règles, des compas, et roulait dans ses mains un crayon, instrument qui lui servait pour écrire, car il n’employait ordinairement ni encre, ni plume à cet usage. J’apercevais des plans, des tracés, des formules algébriques ; mais Napoléon sifflait : cette circonstance annonçait un orage. Je ne disais mot : nous devinions tous à sa manière d’être au travail les sensations qui l’agitaient. Si l’application était sérieuse, c’est qu’il était souffrant et le sujet ardu ; était-elle légère, enjouée, chantante ; entendions-nous fredonner quelques couplets, quelque air italien bien gai, les maux, les souvenirs avaient fait halte ; il avait oublié, il ne songeait plus, c’était toute l’amabilité de son caractère. S’il faisait, au contraire, résonner l’air dans ses lèvres, c’est qu’il était contrarié, mécontent, de mauvaise humeur, et qu’il n’attendait qu’un mot, une occasion pour éclater. Malheur à qui se présentait alors ! Napoléon agitait une tabatière oblongue, je saisis la circonstance, je lâchai un mot sur l’inconvénient du tabac. « Bon ! de l’importance médicale ! Comme si j’en usais ! Je ne quitte jamais cette tabatière, monsieur le docteur, à cause des médaillons dont elle est enchâssée. (C’étaient ceux d’Alexandre, César, Mithridate, etc.) Quant au tabac, je suis des semaines sans en prendre, je me borne à en respirer l’odeur. »

Il se jeta sur son sopha, ouvrit au hasard le second volume de sa correspondance inédite, parut frappé, se radoucit.

17. — L’Empereur est revenu sur son abdication, et s’est fort étendu sur les intrigues, les illusions de cette époque. Je m’étonnais que des hommes vieillis dans les affaires, que Sébastiani, que Lafayette, eussent été les dupes de Fouché, qu’ils eussent confondu les époques, et se fussent imaginé que les alliés accordassent à la défaite ce que cinq ans de victoires avaient peine à en obtenir. « Sans doute, me dit Napoléon ; la députation était ridicule et la bonhomie sans égale ; mais, comme le disaient les Viennois à l’occasion des prisonniers d’Olmutz, Lafayette laisse deux filles qui protégeront sa mémoire, la déclaration des droits et l’institution de la garde nationale. »

18. — Violente douleur au foie pendant la nuit. Le palais, les gencives, sont attaqués d’une irritation fluxionnaire.

19. — L’Empereur se trouve mieux.

21. — L’Empereur est mieux et se promène. L’exercice lui rend des forces, de la gaieté. J’étais debout, il vient à moi, m’adosse au mur, la main levée : « Grand coquin de dottoraccio ! vous me droguez. Que dites-vous de ma poitrine ? Allons, que pensez-vous de mes poumons ? Vous qui connaissez le cœur humain, dites, mourrai-je pulmonique ? Que décide Gallien ? — Qu’avec une voix comme la vôtre on n’a rien à craindre de la pulmonie. — Oui, mais ce foie ? » Son ton, son attitude, étaient changés ; il tenait la main sur l’hypocondre droit. « C’est là qu’est le mal ; c’est le défaut de la cuirasse, le climat l’a saisi. N’y pensons plus. »

22. — Douleur au foie plus vive. Elle s’étend sur le côté droit et se prolonge jusqu’à l’épaule.

L’Empereur se sentait un peu soulagé ; il reprit sa correspondance.

« Lorsque j’entrai au Caire, les Turcs, qui mesuraient ma taille au bruit de nos victoires, se figuraient que j’avais au moins six pieds. Je fus bien déchu lorsqu’ils me virent. J’étais moins haut, moins corporé qu’un de leurs mameluks, je ne pouvais commander une armée. Les imans poussaient le peuple à la révolté. Il fallut opposer les manœuvres aux manœuvres, je jouai le rôle d’inspiré.

« L’artillerie du Mokatan, le tonnerre qui se fit inopinément entendre, les pierreries de Malte que je distribuai aux plus influents, mon assurance, mon langage, déconcertèrent l’insurrection. Je fus un ami du prophète, un envoyé de Dieu, tous les cheiks étaient à moi. Ils m’embarrassèrent néanmoins ; ils me proposaient de proclamer l’islamisme et de prendre le turban. Nous verrons. — Vous auriez cent mille hommes ! — J’y penserai. — Toute l’Arabie se rangerait sous vos drapeaux. — Mais l’abstinence ? Nous sommes de l’Occident ; nous péririons si nous ne buvions pas de vin. — L’usage peut s’en tolérer. — Et la circoncision ? — N’est pas non plus indispensable ! » J’étais forcé dans tous mes retranchements. Je ne savais plus que dire, à quel obstacle me rattacher, je m’avisai d’une défaite. Puisqu’il en est ainsi, nous sommes tous musulmans, leur dis-je. Mais la cérémonie doit être grande, solennelle, marquée par des actes de piété. Je donne ordre qu’on élève une mosquée plus belle que Sainte-Sophie ; elle sera inaugurée pour notre conversion. » Les imans satisfaits consentirent à ce qu’ils avaient jusque-là refusé avec obstination. Ils adressèrent pour moi des vœux au prophète ; je fus respecté, obéi du peuple ; je fis tout ce que je voulus. Sans les circonstances impérieuses qui m’appelèrent en France, les affaires d’Égypte eussent pris une autre tournure. Elles n’eussent pas eu l’issue déplorable qu’elles ont eue, si Kléber ne fut pas tombé sous le poignard d’un assassin. Il ne fallait qu’une intelligence médiocre pour jeter à la mer les Anglais d’Aboukir, battre les Turcs s’ils sortaient du désert, et aller recevoir à composition les Cipayes qui descendaient la haute Égypte. Mais Menou était d’une nullité qui ne pouvait se prévoir ; il perdit tout. »

23. — L’Empereur se trouve mieux.

Il fait appeler les enfants du grand maréchal. Il joue avec eux, et les excite lui-même au tapage. Le petit Arthur se prend de mauvaise humeur, et grommelle entre ses dents. « Que dis-tu, coquin ? Voyons ! Quoi ! Qu’as-tu ? » Et l’Empereur le faisait sauter, rire malgré lui. « Ce petit drôle-là, me dit-il en le quittant, est aussi entier que je l’étais à son âge ; mais les emportements auxquels je m’abandonnais souvent étaient mieux motivés. J’avais cinq à six ans. On m’avait mis dans une pension de petites demoiselles, dont la maîtresse était de la connaissance de ma famille. J’étais gentil, j’étais seul, chacune me caressait. Mais j’avais toujours mes bas sur mes souliers, et, dans nos promenades, je ne lâchais pas la main d’une charmante enfant qui fut l’occasion de bien des rixes. Mes espiègles de camarades, jaloux de ma Giacominetta, assemblèrent les deux circonstances dont je parle, et les mirent en chanson. Je ne paraissais pas dans la rue qu’ils ne m’escortassent en fredonnant : Napoleone di mezza calzetta fa l’amore a Giacominetta. Je ne pouvais supporter d’être le jouet de cette cohue. Bâtons, cailloux, je saisissais tout ce qui se présentait sous ma main, et m’élançais en aveugle au milieu de la mêlée. Heureusement qu’il se trouvait toujours quelqu’un pour mettre le holà et me tirer d’affaire ; mais le nombre ne m’arrêtait pas : je ne comptais jamais. » Les enfants se retirèrent ; la conversation devint sérieuse et tomba peu à peu sur les événements qui suivirent le retour d’Égypte. Il entra dans une foule de détails, de particularités au sujet de la bataille de Marengo, et fit une relation de cette journée.

  1. Le Caire.
  2. Nom que les Égyptiens donnaient au général Desaix.