Ménexène (trad. Chambry)

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Ménexène (Oraison funèbre)
Traduction Émile Chambry


PERSONNAGES : SOCRATE, MÉNEXÈNE

SOCRATE

I. — D’où vient Ménexène, de l’agora ? ou de quel endroit ?

MÉNEXÈNE

De l’agora, Socrate, de la salle du conseil.

SOCRATE

Que peux-tu bien avoir affaire avec la salle du conseil ? Sans doute tu te crois parvenu au terme de l’instruction et des études philosophiques, et, maintenant sûr de tes forces, tu songes à aborder une plus haute carrière : tu t’es mis en tête, admirable jeune homme, de nous gouverner, nous tes aînés, malgré ton âge, afin que votre maison ne cesse pas de nous donner en toute occasion des administrateurs.

MÉNEXÈNE

Si tu me permets, Socrate, et me conseilles de gouverner, ce sera le but que je poursuivrai ; autrement, non. Maintenant, si je me suis rendu à la salle du conseil, c’est que j’avais été informé que les sénateurs allaient choisir celui qui doit parler sur les morts ; car ils vont, tu le sais, organiser une cérémonie funéraire.

SOCRATE

Parfaitement ; mais qui a-t-on choisi ?

MÉNEXÈNE

Personne ; la décision a été remise à demain. Je crois pourtant que le choix tombera sur Archinos ou sur Dion

SOCRATE

II. — En vérité, Ménexène, il semble qu’il y a beaucoup d’avantages à mourir à la guerre. On obtient en effet une belle et grandiose sépulture, si pauvre qu’on soit le jour de sa mort. En outre, on est loué, si peu de mérite que l’on ait, par de savants personnages, qui ne louent pas à l’aventure, mais qui ont préparé de longue main leurs discours. Ils ont une si belle manière de louer, en attribuant à chacun les qualités qu’il a et les qualités qu’il n’a pas, et en émaillant leur langage des mots des plus beaux, qu’ils ensorcellent nos âmes. Ils célèbrent la cité de toutes les manières et font de ceux qui sont morts à la guerre et de toute la lignée des ancêtres qui nous ont précédés et de nous-mêmes, qui sommes encore vivants un tel éloge que moi qui te parle, Ménexène, je me sens tout à fait grandi par leurs louanges et que chaque fois je reste là, attentif et charmé, persuadé que je suis devenu tout d’un coup plus grand, plus généreux, plus beau. De plus, comme c’est l’habitude, je suis toujours accompagné d’étrangers qui écoutent avec moi, aux yeux de qui je deviens à l’instant plus respectable. Et, en effet, ces étrangers paraissent impressionnés comme moi et à mon égard et à l’égard de la cité, qu’ils jugent plus admirable qu’auparavant, tant l’orateur est persuasif. Pour moi, cette haute idée que j’ai de ma personne dure au moins trois jours. La parole et la voix de l’orateur, pénétrant dans mes oreilles, y résonne si fort que c’est à peine si le quatrième ou le cinquième jour je me reconnais et me rends compte en quel endroit de la terre je me trouve. Jusque-là, je ne suis pas loin de croire que j’habite les îles des Bienheureux, tant nos orateurs sont habiles.

MÉNEXÈNE

III. — Tu ne cesses pas, Socrate, de plaisanter les orateurs. Mais cette fois-ci, je crois que l’orateur désigné ne sera pas fort à l’aise ; car le choix s’étant fait tout soudainement, celui qui parlera sera peut-être forcé d’improviser.

SOCRATE

Pourquoi cela, mon bon ? Chacun de ces gens-là a des discours tout prêts, et d’ailleurs l’improvisation même n’a rien de difficile en pareille matière. S’il s’agissait en effet de louer des Athéniens devant des Péloponnésiens ou des Péloponnésiens devant des Athéniens, on aurait besoin d’un bon orateur pour persuader l’auditoire et gagner son approbation, mais quand on entre en lice devant ceux-là mêmes dont on fait l’éloge, il n’est pas du tout malaisé de gagner la réputation de bien parler.

MÉNEXÈNE

Tu ne le crois pas malaisé, Socrate ?

SOCRATE

Non, par Zeus.

MÉNEXÈNE

Est-ce que tu te croirais capable de parler toi-même, s’il le fallait et si le conseil te choisissait ?

SOCRATE

II n’y a pas à s’étonner, Ménexène, que j’en sois, moi aussi, capable, moi qui ai justement pour maître une femme qui ne manque pas de valeur dans l’art oratoire et qui a formé beaucoup d’excellents orateurs, et en particulier un qui est le premier de la Grèce, Périclès, fils de Xanthippe.

MÉNEXÈNE

Qui est cette femme ? C’est sans doute Aspasie dont tu parles ?

SOCRATE

C’est elle, et aussi Connos, fils de Métrobios : voilà mes deux maîtres, l’un pour la musique, l’autre pour la rhétorique. Ainsi instruit, il n’y a rien d’étonnant qu’on soit habile à parler. Mais tout autre homme, même moins instruit que moi, formé à la musique par Lampros et à la rhétorique par Antiphon de Rhamnunte, n’en serait pas moins capable, lui aussi, de gagner les suffrages en louant des Athéniens devant des Athéniens.

MÉNEXÈNE

IV. — Et que pourrais-tu dire, si tu avais à parler ?

SOCRATE

De mon propre fonds, rien peut-être. Mais, pas plus tard qu’hier, j’ai entendu Aspasie faire une oraison funèbre complète sur ces mêmes hommes. Elle avait appris la nouvelle que tu rapportes, que les Athéniens allaient choisir l’orateur. Là-dessus, elle improvisa devant moi une partie du discours, tel qu’il fallait le faire ; pour le reste, elle y avait déjà réfléchi au moment où, je suppose, elle composait l’oraison funèbre que Périclès prononça, et c’étaient des restes de cette oraison qu’elle soudait ensemble.

MÉNEXÈNE

Est-ce que tu pourrais te rappeler ce que disait Aspasie ?

SOCRATE

Ce serait mal à moi de ne pas m’en souvenir. C’est de sa bouche que je l’ai appris et, pour un peu, elle m’aurait battu parce que je manquais de mémoire.

MÉNEXÈNE

Qu’attends-tu pour le rapporter ?

SOCRATE

C’est que la maîtresse pourrait se fâcher contre moi, si je divulgue son discours.

MÉNEXÈNE

Ne crains rien, Socrate ; parle et tu me feras le plus grand plaisir, si tu veux bien me rapporter le discours, qu’il soit d’Aspasie ou de tout autre. Parle seulement.

SOCRATE

Mais peut-être vas-tu te moquer de moi si tu me vois, vieux comme je suis, me livrer encore au badinage.

MÉNEXÈNE

Pas du tout, Socrate. Parle, de toute façon.

SOCRATE

V. — Je vois bien qu’il faut te complaire malgré tout car si tu me demandais de me déshabiller et de danser, j’aurais peine à te refuser ce plaisir, puisque aussi bien nous sommes seuls. Ecoute donc. Dans son discours, elle a commencé, si je ne me trompe, par parler des morts eux-mêmes de la manière suivante :

« En fait ces guerriers ont reçu de nous les honneurs qui leur étaient dus et, après les avoir obtenus, ils accomplissent le fatal voyage, accompagnés publiquement par la cité et en particulier par leurs proches. Mais nous avons encore à leur rendre hommage par la parole, comme la loi le commande et comme c’est notre devoir. Car c’est grâce à un beau discours que les belles actions valent à leurs auteurs le souvenir et l’hommage de l’auditoire. Il faut donc un discours qui loue convenablement les morts, et encourage avec douceur les vivants, en exhortant leurs descendants et leurs frères à imiter la vertu de ces hommes et en consolant leurs pères et leurs mères et les ascendants plus lointains qui peuvent leur rester. Où trouver un discours qui ait ces qualités ? Comment pourrions-nous commencer dignement l’éloge de ces braves qui pendant leur vie faisaient par leur vertu la joie des leurs et qui ont acheté de leur mort le salut des vivants ? Il faut, ce me semble, imiter la nature dans l’ordre où se sont produites leurs vertus. Or ils sont devenus vertueux, parce qu’ils étaient nés de parents vertueux. Louons donc d’abord leur noble origine, en second lieu leur éducation et leur instruction. Après cela, faisons voir comment, en accomplissant leurs exploits, leur conduite a été belle et digne de leur naissance et de leur éducation.

VI. — En ce qui regarde la noblesse de leur naissance, leur premier titre, c’est que leurs ancêtres n’étaient pas d’origine étrangère et que, de ce fait, eux, leurs descendants, n’étaient pas dans le pays des immigrés dont les aïeux seraient venus d’ailleurs, mais des autochtones, qui habitaient et vivaient dans leur patrie réelle et qui n’étaient pas nourris comme d’autres par une marâtre, mais par la terre maternelle dans laquelle ils habitaient, et qu’aujourd’hui, après leur mort, ils reposent dans leur propre terre, celle qui les a enfantés, nourris et reçus dans son sein. Dès lors, il n’est rien de plus juste que de glorifier d’abord leur mère elle-même, puisque c’est du même coup glorifier leur naissance.

VII. — Notre pays mérite les éloges de tous les hommes et non pas seulement les nôtres, pour plusieurs raisons, dont la première et la plus considérable, c’est qu’il est aimé des dieux. Notre affirmation est confirmée par la querelle et le jugement des dieux qui se disputèrent pour lui. Honoré par les dieux, comment n’aurait-il pas le droit de l’être par tous les hommes sans exception ? Une autre juste raison de le louer, c’est qu’au temps où toute la terre produisait et enfantait des animaux de toute espèce, sauvages et domestiques, la nôtre en ce temps-là se montra vierge et pure de bêtes sauvages, et, parmi les animaux, elle choisit et enfanta l’homme, qui surpasse les autres par l’intelligence et reconnaît seul une justice et des dieux. Une preuve bien forte que cette terre a enfanté les ancêtres de ces guerriers et les nôtres, c’est que tout être qui enfante porte en lui la nourriture appropriée à son enfant, et c’est par là qu’on reconnaît la vraie mère de la fausse, qui s’approprie l’enfant d’une autre : celle-ci n’a pas les sources nourricières nécessaires au nouveau-né. C’est par là que la terre, qui est en même temps notre mère, prouve incontestablement qu’elle a engendré des hommes : seule en ce temps-là et la première, elle a produit, pour nourrir l’homme, le fruit du blé et de l’orge, qui procure au genre humain le plus beau et le meilleur des aliments, montrant ainsi que c’est elle qui a réellement enfanté cet être. Et c’est pour la terre plus encore que pour la femme qu’il convient d’accepter des arguments de ce genre ; car ce n’est pas la terre qui a imité la femme dans la conception et l’enfantement, mais la femme qui imite la terre. Et ce fruit-là, elle n’en a pas été avare, elle l’a distribué aux autres. Ensuite, elle a produit pour ses fils l’huile d’olive, qui soulage la fatigue ; et, après les avoir nourris et fait grandir jusqu’à l’adolescence, elle a introduit, pour les gouverner et les instruire, des dieux, dont il convient ici de taire les noms, car nous les connaissons. Ce sont eux qui ont organisé notre vie en vue de l’existence quotidienne, en nous enseignant les arts avant les autres hommes, et qui nous ont appris à nous faire des armes et à nous en servir pour défendre notre pays.

VIII. — Nés et élevés de cette manière, les ancêtres de ces guerriers avaient, pour se gouverner, fondé un État, dont il convient de dire quelques mots. Car c’est l’État qui forme les hommes et les rend bons, s’il est bon, mauvais, s’il est le contraire. Il est donc indispensable de montrer que nos pères ont été élevés dans un État bien réglé, qui les a rendus vertueux, ainsi que les hommes de nos jours, au nombre desquels il faut compter les morts qui sont devant nous. C’était alors le même gouvernement qu’aujourd’hui, le gouvernement de l’élite, sous lequel nous vivons à présent et avons presque toujours vécu depuis ce temps-là. Les uns l’appellent démocratie, les autres de tel autre nom qu’il leur plaît ; mais c’est en réalité le gouvernement de l’élite avec l’approbation de la foule. Et en effet, nous avons toujours des rois ; ils le sont tantôt en vertu de la naissance, tantôt en vertu de l’élection. Mais le gouvernement de l’État est pour la plus grande part aux mains de la foule, qui confie les charges et le pouvoir à ceux qui, en chaque occasion, lui paraissent être les meilleurs, et nul n’en est exclu ni par l’infirmité, ni par la pauvreté, ni par l’obscurité de sa naissance, ni préféré pour les avantages contraires, comme il arrive dans d’autres États. Il n’y a qu’une règle, c’est que celui qui paraît être habile et vertueux commande et gouverne. La cause de cette constitution qui nous régit est l’égalité de naissance. Les autres États sont formés de populations hétérogènes de toute provenance, et cette diversité se retrouve dans leurs gouvernements, tyrannies et oligarchies ; dans ces États, les citoyens sont traités en esclaves par un petit nombre, et ce petit nombre est regardé comme un maître par la foule. Nous et les nôtres, qui sommes tous frères, étant issus d’une mère commune, nous ne nous regardons pas comme esclaves, ni comme maîtres les uns des autres ; mais l’égalité d’origine établie par la nature nous oblige à rechercher l’égalité politique selon la loi et à ne reconnaître d’autre supériorité que celle de la vertu et de la sagesse.

IX. — De là vient que les pères de ces soldats et de nous-mêmes et ces soldats eux-mêmes, nourris dans une pleine liberté, après avoir reçu une noble naissance, ont accompli sous les yeux du monde entier tant de belles actions publiques et particulières, regardant comme un devoir de combattre pour la liberté contre des Grecs en faveur des Grecs et contre les barbares en faveur de la Grèce entière. Comment ils repoussèrent Eumolpe et les Amazones et des ennemis encore plus anciens, qui avaient envahi notre pays, et comment ils secoururent les Argiens contre les descendants de Cadmos et les Héraclides contre les Argiens, le temps m’est trop mesuré pour le raconter dignement. D’ailleurs les poètes ont déjà célébré magnifiquement dans leurs chants et signalé leur valeur à tout l’univers. Si donc nous entreprenions nous-mêmes de glorifier les mêmes exploits en simple prose, nous paraîtrions peut-être inférieurs à eux. En conséquence je crois devoir les passer sous silence, d’autant plus qu’ils ont déjà leur récompense ; mais ceux dont aucun poète jusqu’ici n’a tiré un renom digne de ces dignes sujets et qui attendent encore un panégyriste, voilà ceux que je crois devoir rappeler, en les louant et en engageant d’autres à les chanter dans des odes et les autres genres de poèmes d’une manière digne de ceux qui les ont accomplis. Des hauts faits dont je parle, voici les premiers.

Quand les Perses, maîtres de l’Asie, tentèrent d’asservir l’Europe, ils furent arrêtés par les fils de ce pays, nos ancêtres, qu’il est juste et indispensable de mentionner d’abord pour louer leur valeur. Il faut donc la considérer, si l’on veut bien la louer, en se transportant par la pensée à cette époque où toute l’Asie était asservie à un roi qui était alors le troisième. Le premier de ces rois, Cyrus, ayant par son courage altier affranchi les Perses, ses compatriotes, avait du même coup subjugué leurs maîtres, les Mèdes, et réduit sous son pouvoir le reste de l’Asie jusqu’à l’Égypte. Son fils avait soumis toutes les parties de l’Égypte et de la Libye où il avait pu pénétrer. Le troisième, Darius, avait porté sur terre les limites de son empire jusqu’à la Scythie et ses flottes dominaient la mer et les îles, si bien que personne n’osait lui tenir tête. Dans le monde entier les âmes lui étaient asservies, tant étaient nombreux, grands et belliqueux les peuples courbés sous le joug de l’empire perse !

X. — Or Darius nous accusa, nous et les Érétriens, d’avoir ourdi un complot contre Sardes. Sous ce prétexte, il envoya cinq cent mille hommes sur des vaisseaux de charge et de guerre, et trois cents navires de guerre. Il en donna le commandement à Datis et lui ordonna de lui amener à son retour les Érétriens et les Athéniens, s’il voulait garder sa tête. Datis, ayant fait voile vers Érétrie, contre des hommes qui étaient les plus réputés des Grecs de ce temps-là dans l’art de la guerre et qui étaient en assez grand nombre, les soumit en trois jours et, pour n’en laisser échapper aucun, il fouilla tout leur pays de la manière suivante. Parvenus à la frontière d’Érétrie, ses soldats s’étendirent d’une mer à l’autre et parcoururent tout le territoire en se donnant la main, afin de pouvoir dire au roi que personne ne leur avait échappé. Dans le même dessein, ils quittèrent Érétrie pour débarquer à Marathon, persuadés qu’il leur serait facile de ramener les Athéniens, après les avoir mis sous le joug comme les Erétriens. Ils avaient achevé la première entreprise et ils tentaient la deuxième, sans qu’aucun des Grecs se fût porté au secours ni des Erétriens, ni des Athéniens, hormis les Lacédémoniens ; mais ceux-ci n’étaient arrivés que le lendemain de la bataille. Tous les autres, frappés de terreur, se tinrent en repos, heureux d’échapper au danger pour le moment. C’est en se reportant à cette situation qu’on pourra apprécier la vaillance de ces braves, qui reçurent à Marathon le choc de l’armée des barbares, châtièrent l’insolent orgueil de l’Asie entière et dressèrent les premiers des trophées sur les barbares ; ils ouvrirent ainsi la voie aux autres et leur apprirent que la puissance des Perses n’était pas invincible et qu’il n’y a ni nombre ni richesse qui ne le cède à la valeur. Aussi j’affirme, moi, que ces héros furent les pères non seulement de nos personnes, mais aussi de notre liberté et de celle de tous les Grecs qui peuplent ce continent ; car c’est parce qu’ils avaient les yeux fixés sur cette grande œuvre que les Grecs osèrent risquer pour leur salut les batailles qui eurent lieu plus tard, suivant l’exemple du héros de Marathon.

XI. — C’est donc à ces héros que notre discours doit décerner le premier prix de la valeur ; le second sera pour les vainqueurs des batailles navales de Salamine et d’Artémision. De ces derniers aussi il y a beaucoup à dire, et quels assauts ils ont soutenus à la fois sur terre et sur mer, et comment ils les ont repoussés ; mais ce qui me paraît être chez eux aussi le plus beau titre de gloire, je le rappellerai en disant qu’ils ont consommé l’œuvre commencée par les soldats de Marathon. Les soldats de Marathon avaient seulement montré aux Grecs qu’il était possible de repousser une multitude de barbares avec une poignée d’hommes ; mais avec des vaisseaux, c’était à voir encore : les Perses avaient la réputation d’être invincibles sur mer par le nombre, la richesse, l’habileté et la force. Aussi ce qui mérite d’être loué chez ceux qui combattirent alors sur la flotte, c’est qu’ils dissipèrent cette seconde crainte des Grecs et mirent fin à la peur qu’inspirait la multitude des vaisseaux et des hommes. Le résultat, dû à la fois à ceux qui combattirent à Marathon et à ceux qui combattirent sur mer à Salamine, c’est l’enseignement donné aux autres Grecs, qui, grâce d’une part aux combattants sur terre, et de l’autre aux combattants sur mer, apprirent et s’habituèrent à ne pas craindre les barbares.

XII. — Au troisième rang, par la date et le mérite, je place ce qui fut fait à Platées pour la liberté de la Grèce, et cette fois par les Lacédémoniens et les Athéniens réunis. Le péril était immense et formidable ; à eux tous, ils le repoussèrent, et la vaillance qu’ils déployèrent en cette occasion leur vaut aujourd’hui nos éloges et leur vaudra dans l’avenir ceux de la postérité. Mais après cela beaucoup de cités grecques étaient encore aux côtés du barbare, et l’on annonçait que le Grand Roi lui-même projetait une nouvelle entreprise contre la Grèce. Aussi est-il juste de mentionner aussi ceux qui mirent la dernière main à l’œuvre de salut commencée par leurs devanciers, en balayant et chassant toute la gent barbare de la mer. Et ceux-là furent les hommes qui se battirent sur mer à l’Eurymédon, ceux qui firent campagne contre Chypre, ceux qui cinglèrent vers l’Égypte et beaucoup d’autres pays. Il faut rappeler leur mémoire et leur savoir gré d’avoir contraint le roi, pris de peur, de songer à son propre salut, au lieu de machiner la perte de la Grèce.

XIII. — Et cette guerre contre les barbares, toute la cité la soutint jusqu’au bout dans l’intérêt des autres peuples de même langue aussi bien que dans le sien. Mais quand la paix fut conclue et notre cité à l’honneur, elle essuya le traitement que les hommes infligent d’ordinaire à ceux qui ont réussi, la rivalité d’abord, et à la suite de la rivalité l’envie, et c’est ainsi que notre ville se vit malgré elle en état d’hostilité avec des Grecs. Après cela, la guerre ayant éclaté, ils en vinrent aux mains avec les Lacédémoniens à Tanagra, où ils se battirent pour la liberté des Béotiens. L’issue de la bataille fut douteuse, mais l’engagement suivant fut décisif ; car les Lacédémoniens se retirèrent, abandonnant les Béotiens qu’ils étaient venus secourir, et les nôtres, après avoir vaincu le troisième jour à Oenophytes, ramenèrent justement dans leur patrie ceux qui en avaient été bannis injustement. Ceux-là furent les premiers qui, après la guerre Persique, défendirent la liberté contre des Grecs. Comme ils s’étaient bravement conduits et avaient affranchi ceux qu’ils étaient allés secourir, ils furent les premiers qui reçurent de l’État l’honneur d’être déposés dans ce monument.

Par la suite, la guerre étant devenue générale, comme tous les Grecs avaient envahi et ravagé notre territoire, payant ainsi notre ville d’une indigne reconnaissance, les nôtres les vainquirent dans une bataille navale et capturèrent leurs chefs, les Lacédémoniens, à Sphagie. Au lieu de les mettre à mort comme ils le pouvaient, ils les épargnèrent, les rendirent et firent la paix, estimant que contre les peuples de même race il ne faut pas pousser la guerre au-delà de la victoire ni sacrifier au ressentiment particulier d’un État la communauté grecque, tandis que contre les barbares il faut aller jusqu’à l’extermination. Il est donc juste de louer ces hommes, qui ont soutenu cette guerre et maintenant reposent ici, parce qu’ils ont démontré que, si quelqu’un contestait la supériorité des Athéniens sur tous les autres dans la guerre précédente contre les barbares, il se trompait en la contestant. Ils montrèrent alors, en triomphant par les armes de la Grèce soulevée, en capturant les chefs des autres Grecs, qu’ils pouvaient battre par leurs propres forces ceux avec le concours desquels ils avaient battu les barbares.

XIV. — Une troisième guerre éclata après cette paix, guerre inattendue et terrible, où beaucoup de braves gens périrent qui reposent ici. Beaucoup d’entre eux tombèrent dans les parages de la Sicile, après avoir élevé une foule de trophées en combattant pour la liberté des Léontins, au secours desquels ils étaient venus dans ces régions, pour faire honneur à leurs serments. Mais comme la ville, arrêtée par la longueur du trajet, ne pouvait les soutenir, trahis par la fortune, ils renoncèrent à la lutte. Mais les ennemis mêmes qui les avaient combattus ont plus d’éloges pour leur modération et leur valeur que les autres n’en obtiennent de leurs amis. Beaucoup succombèrent aussi dans les batailles navales de l’Hellespont, après avoir pris en un seul jour tous les vaisseaux ennemis, et en avoir vaincu beaucoup d’autres. Mais en parlant du caractère formidable et inattendu de cette guerre, j’ai voulu dire que les autres Grecs en vinrent à un tel degré de jalousie contre cette ville qu’ils eurent le front de négocier avec leur plus mortel ennemi, le Grand Roi, qu’après l’avoir chassé en commun avec nous, ils le ramenèrent en traitant séparément avec lui, un barbare contre des Grecs, et de rassembler contre notre ville tous les Grecs et les barbares. C’est alors que parurent avec éclat la force et la valeur de la cité. Comme on la croyait désormais hors de combat et que sa flotte était bloquée à Mytilène, ses citoyens se portèrent à son secours avec soixante vaisseaux qu’ils montèrent eux-mêmes, et, déployant, de l’aveu de tous, un courage héroïque, ils battirent leurs ennemis et délivrèrent leurs amis, mais, victimes d’un sort immérité, ils reposent ici sans avoir été recueillis en mer. Souvenons-nous à jamais d’eux et louons-les ; car c’est leur courage qui nous assura le succès non seulement de cette bataille navale, mais encore du reste de la guerre. Grâce à eux, notre ville a gagné la réputation de ne pouvoir jamais être réduite, même par l’univers entier, réputation méritée, car, si nous avons été vaincus, c’est par nos propres dissensions, non par les armes d’autrui. Invaincus, nous le sommes encore même aujourd’hui devant nos ennemis : c’est nous-mêmes qui avons été les auteurs de notre défaite, c’est par nous-mêmes que nous avons été vaincus.

Lorsque à la suite de ces événements le calme fut rétabli et la paix conclue avec les autres États, la guerre civile qui éclata chez nous fut conduite de telle sorte que, si la discorde était fatale parmi les hommes, personne ne souhaiterait que sa propre cité fût éprouvée d’une autre manière. Du côté du Pirée comme de la ville, avec quel empressement fraternel les citoyens se rapprochèrent les uns des autres et, chose inattendue, des autres Grecs ! Avec quelle modération ils terminèrent la guerre contre ceux d’Eleusis ! Et tout cela n’eut d’autre cause que la parenté réelle, qui produit, non en paroles, mais en fait, une amitié solide, fondée sur la communauté d’origine. Il faut donc aussi se souvenir de ceux qui périrent dans cette guerre les uns par les autres, et, puisque nous sommes réconciliés nous-mêmes, de les réconcilier aussi, comme nous pouvons, en offrant, dans des cérémonies comme celle-ci, des prières et des sacrifices, en adressant nos vœux à leurs maîtres. Car ce n’est point la méchanceté ni la haine qui les mit aux prises, mais une fatalité malheureuse. C’est ce que nous attestons nous-mêmes, qui vivons, car nous, qui sommes de même race qu’eux, nous nous pardonnons mutuellement et ce que nous avons fait et ce que nous avons souffert.

XV. — Lorsque, après cela, la paix fut complètement rétablie chez nous, la cité se tint tranquille, pardonnant aux barbares qui lui avaient rendu sans demeurer en reste le mal qu’elle leur avait fait sans ménagement, mais indignée contre les Grecs, en songeant de quelle reconnaissance ils avaient payé ses bienfaits, eux qui avaient fait cause commune avec les barbares, lui avaient pris les vaisseaux auxquels ils avaient dû autrefois leur salut, et détruit les remparts que nous avions sacrifiés pour empêcher la chute des leurs. Résolue à ne plus secourir les Grecs en danger d’être asservis les uns par les autres ou par les barbares, c’est dans cet état d’esprit qu’elle se gouvernait. Tandis que nous étions dans ces dispositions, les Lacédémoniens, pensant que nous, les champions de la liberté, nous étions abattus, se firent dès lors un devoir d’asservir les autres et ils agirent en conséquence.

XVI. — Mais qu’est-il besoin de m’étendre ? Les événements que j’aurais à raconter ensuite ne datent pas d’un passé lointain ni d’autres générations que la nôtre. Nous savons nous-mêmes comment, saisis d’effroi, les premiers des Grecs, les Argiens, les Béotiens et les Corinthiens durent avoir recours à notre cité, et que, chose merveilleuse entre toutes, le Grand Roi lui-même en vint à ce point de détresse que, par suite d’un revirement de la situation, il ne trouva son salut nulle part ailleurs qu’en cette ville dont il avait tramé la perte avec passion. En vérité, si l’on voulait faire à notre cité un reproche légitime, le seul qui serait juste consisterait à dire qu’elle est trop pitoyable et qu’elle est la servante des faibles. Effectivement, dans cette circonstance non plus, elle ne sut pas endurcir son cœur et s’en tenir à sa résolution de ne défendre de la servitude aucun de ceux qui lui avaient fait tort : elle se laissa fléchir et leur prêta son assistance, et, en intervenant elle-même, elle délivra les Grecs de la servitude, si bien qu’ils ont été libres jusqu’au jour où ils se sont remis eux-mêmes sous le joug. Quant au roi, elle n’osa pas lui venir en aide elle-même, par respect pour les trophées de Marathon, de Salamine et de Platées ; elle permit seulement aux exilés et aux volontaires d’aller à son secours et, de l’aveu de tous, elle le sauva ainsi. Puis, après avoir relevé ses murs et construit des vaisseaux, elle accepta la guerre quand elle y fut contrainte et la fit contre les Lacédémoniens pour défendre les Pariens.

XVII. — Mais le roi eut peur de notre ville, quand il vit les Lacédémoniens renoncer à la guerre maritime. Désireux de quitter notre alliance, il réclama les Grecs du continent, que les Lacédémoniens lui avaient livrés précédemment, si l’on voulait qu’il continuât son concours à nous et à nos alliés. Ils s’attendaient à un refus, qui servirait de prétexte à sa désertion. Et il fut déçu du côté des autres alliés : les Corinthiens, les Argiens, les Béotiens et le reste des alliés consentirent à cet abandon ; ils convinrent et jurèrent, s’il voulait leur fournir de l’argent, de livrer les Grecs du continent. Seuls, nous n’eûmes pas le cœur de les lui abandonner ni de prêter serment. Et si les sentiments généreux et libres de notre ville sont si fermes, si sains et si naturellement hostiles au barbare, c’est que nous sommes des Grecs pur sang, sans mélange de barbares. Il n’y a point de Pélops, de Cadmos, d’Égyptos, de Danaos, sans parler de tant d’autres, barbares de nature et grecs par la loi, qui vivent côte à côte avec nous ; nous sommes de vrais Grecs, sans alliage de barbares, d’où la haine sans mélange dont notre cité est imbue pour la race étrangère. Quoi qu’il en soit pourtant, nous fûmes de nouveau réduits à l’isolement pour n’avoir pas voulu commettre une action honteuse et impie en livrant des Grecs à des barbares. Nous fûmes dès lors ramenés à la même situation qui avait auparavant causé notre défaite ; mais, avec l’aide de Dieu, nous terminâmes la guerre plus heureusement qu’alors ; car nous gardâmes notre flotte, nos murs et nos propres colonies à l’issue des hostilités, tant les ennemis eux-mêmes étaient contents d’en avoir fini avec la guerre ! Cependant nous perdîmes encore de braves soldats dans cette guerre, à Corinthe, par le désavantage du lieu, et à Léchaeon par la trahison. C’étaient aussi des braves, ceux qui délivrèrent le roi et chassèrent de la mer les Lacédémoniens. Je les rappelle, moi, à votre souvenir ; pour vous, vous devez joindre vos louanges aux miennes et glorifier ces héros.

XVIII. — Telles sont les actions des hommes qui reposent ici et des autres qui sont morts pour la patrie. Celles que j’ai rapportées sont nombreuses et belles, mais beaucoup plus nombreuses encore et plus belles celles que j’ai omises ; plusieurs jours et plusieurs nuits ne suffiraient pas à les citer toutes. Que chacun donc, en souvenir d’eux, recommande à leurs descendants, comme à la guerre, de ne pas déserter le poste de leurs ancêtres et de ne pas reculer en cédant à la lâcheté. Aussi moi-même, enfants d’hommes valeureux, je vous le recommande en ce jour, et, à l’avenir, partout où je rencontrerai l’un de vous, je le lui rappellerai et je continuerai de vous exhorter à tâcher de vous rendre les meilleurs possible. Quant à présent, je dois vous répéter ce que les pères nous ont chargés de rapporter à ceux qu’ils laisseraient, s’il leur arrivait malheur, au moment où ils allaient affronter le danger. Je vous dirai donc à la fois ce que je leur ai entendu dire à eux-mêmes et ce qu’ils voudraient vous dire, s’ils en avaient le pouvoir, en me fondant sur ce qu’ils disaient alors. Représentez-vous donc que c’est de leur propre bouche que vous entendez ce que je vais vous rapporter. Voici leurs paroles :

XIX. — « O enfants, que vous soyez fils de vaillants hommes, la cérémonie actuelle suffit à le démontrer. Nous pouvions vivre sans honneur, mais nous préférons vivre avec honneur plutôt que de vous condamner à l’infamie, vous et votre postérité, plutôt que de déshonorer nos pères et tous nos ascendants, persuadés que la vie est impossible à celui qui déshonore les siens et qu’un tel homme ne saurait être aimé de personne ni chez les hommes ni chez les dieux, ni sur terre ni sous terre après sa mort. Rappelez-vous donc nos paroles et, à quoi que vous vous appliquiez, n’oubliez pas la vertu, certains que sans elle tout ce qu’on acquiert et tout ce qu’on fait tourne à la honte et au mal. Car ni la richesse ne donne de lustre à celui qui la possède en lâche, puisque c’est pour autrui qu’un tel homme est riche, et non pour lui-même, ni la beauté et la force physiques, quand elles se rencontrent chez un lâche et un méchant, n’y paraissent à leur place, mais y sont malséantes ; elles mettent plus en vue leur possesseur et manifestent sa lâcheté. Enfin toute science séparée de la justice et des autres vertus n’est visiblement que rouerie, non sagesse. En conséquence, que votre premier et votre dernier soin, votre soin constant soit en tout et toujours de tâcher avant tout de nous surpasser en renommée, nous et nos devanciers. Sinon, sachez-le : si nous vous surpassons en vertu, cette victoire fait notre honte, tandis que la défaite, si nous avons le dessous, nous apporte du bonheur. Or, le meilleur moyen pour que nous soyons vaincus et vous vainqueurs, c’est de vous mettre en état de ne pas abuser de la renommée de vos ancêtres et de ne pas la dilapider, convaincus que, pour un homme qui croit avoir quelque valeur, rien n’est plus honteux que de prétendre être honoré, non pour son mérite personnel, mais à cause du renom de ses ancêtres. Les honneurs des parents sont pour leurs descendants un beau et magnifique trésor ; mais jouir d’un trésor de richesses et d’honneurs sans le transmettre à ses descendants, faute d’avoir acquis soi-même des biens et des titres de gloire personnels, c’est une honte et une lâcheté. Si vous pratiquez ces maximes, vous viendrez nous rejoindre, comme des amis chez des amis, lorsque le sort qui vous est réservé vous amènera ici ; mais si vous n’en tenez pas compte et si vous devenez lâches, personne ne vous accueillera favorablement. Cela soit dit aux enfants.

XX. — Quant à nos pères, s’ils sont encore vivants, et à nos mères, il faut les exhorter sans cesse à supporter le malheur aussi bien que possible, si le malheur vient à les frapper, et ne pas se lamenter avec eux, car ils n’auront pas besoin qu’on excite leur douleur : leur infortune leur causera suffisamment de chagrin. Il faut plutôt essayer de le guérir et de l’adoucir, en leur rappelant que les Dieux ont exaucé les plus chers de leurs vœux ; car ce n’est pas l’immortalité qu’ils demandaient pour leurs enfants, mais la vertu et la gloire ; en obtenant cela, ils ont obtenu les plus grands des biens. Quant à voir tout succéder au gré de ses désirs dans le cours de sa vie, ce n’est pas une chose aisée pour un mortel. S’ils supportent virilement leur malheur, on reconnaîtra qu’ils étaient en effet les pères d’enfants courageux et qu’ils les égalent en courage. Si au contraire ils succombent à leur douleur, ils laisseront soupçonner qu’ils n’étaient pas nos pères ou que ceux qui nous louent sont des menteurs. C’est une alternative qu’ils ne doivent pas admettre ; mais c’est à eux surtout qu’il appartient de nous louer par leur conduite, en faisant apparaître aux yeux de tous que, braves, ils ont réellement donné le jour à des braves.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le dicton Rien de trop passe pour une belle maxime ; car elle est belle en effet. L’homme qui fait dépendre de lui-même toutes les conditions qui conduisent au bonheur ou qui en rapprochent, au lieu de les suspendre à d’autres dont les bons ou les mauvais succès feraient flotter sa fortune à l’aventure, celui-là a bien ordonné sa vie : voilà l’homme sage, voilà l’homme brave et sensé. Qu’il acquière des richesses et des enfants ou qu’il les perde, c’est lui qui obéira le mieux au précepte ; on ne le verra ni joyeux ni chagrin à l’excès, parce que c’est en lui-même qu’il a mis sa confiance. Voilà comment nous prétendons que soient les nôtres et comment nous leur demandons et enjoignons d’être. Voilà comment nous nous montrons nous-mêmes en ce moment, sans nous indigner ni nous effrayer à l’excès, s’il nous faut mourir en cette occasion. Nous prions nos pères et nos mères de passer le reste de leur vie dans ces mêmes dispositions. Qu’ils sachent que ce n’est pas en se lamentant et en nous pleurant qu’ils nous feront le plus de plaisir ; mais, si les morts gardent quelque sentiment des vivants, ils ne sauraient nous causer un plus grand déplaisir qu’en se maltraitant et en se laissant accabler par leur malheur ; au contraire, c’est en le supportant d’un cœur léger et avec modération qu’ils nous complairont le mieux. Car nous allons avoir la fin la plus belle qui soit pour des humains, de sorte qu’il convient de nous glorifier, plutôt que de nous pleurer. Quant à nos femmes et à nos enfants, qu’ils en prennent soin, les nourrissent et tournent de ce côté-là leur pensée : c’est ainsi qu’ils oublieront le mieux leur infortune et qu’ils mèneront une vie plus belle, plus droite et plus agréable à nos yeux.

Voilà le message qu’il suffit de rapporter de notre part à nos proches. Quant à la cité, nous l’exhorterions à prendre soin pour nous de nos pères et de nos fils, en élevant décemment les uns, et en nourrissant comme il convient les autres durant leur vieillesse, si nous ne savions que, même sans que nous l’y invitions, elle y veillera comme il convient.

XXI. — Voilà donc, fils et parents des morts, ce qu’ils nous ont chargés de vous rapporter et je vous le rapporte, pour ma part, avec toute l’application dont je suis capable. Moi-même, j’adjure, en leur nom, les fils d’imiter leurs pères, les autres d’être tranquilles sur leur sort, certains que les particuliers et l’État nourriront vos vieux jours et que chacun de nous, chaque fois qu’il rencontrera quelque parent du mort, lui témoignera sa sollicitude. Quant à l’État, vous connaissez vous-mêmes, je pense, ses attentions pour vous : vous savez qu’il a établi des lois pour les enfants et les pères de ceux qui sont morts à la guerre, afin qu’on ait soin d’eux, et que la plus haute magistrature de l’État est chargée de veiller sur eux plus que sur les autres citoyens, afin que les pères et mères de ces morts ne soient pas victimes de l’injustice. Pour les enfants, il contribue lui-même à leur éducation et s’applique à leur faire oublier autant que possible qu’ils sont orphelins : il se charge lui-même de leur servir de père, quand ils sont encore enfants, et, quand ils arrivent à l’âge d’homme, il les envoie en possession de leurs biens en leur faisant présent d’une armure complète. Il leur montre et leur rappelle la conduite de leurs pères en leur donnant les instruments de la vaillance paternelle ; il veut en même temps qu’en manière de bon augure ils soient revêtus de leurs armes, quand ils entrent pour la première fois au foyer de leurs pères, pour y exercer avec force leur autorité. Pour les morts eux-mêmes, il ne cesse jamais de les honorer : tous les ans il célèbre publiquement en mémoire de tous les mêmes cérémonies que chacun fait dans son intérieur en mémoire des siens ; il y ajoute des jeux gymniques et hippiques et des concours musicaux de toute nature, et l’on peut dire vraiment qu’à l’égard des morts il remplace l’héritier et le fils, à l’égard des fils le père, à l’égard de leurs pères le tuteur, et dans tout le cours du temps il étend sur tous toute sa vigilance. La pensée de cette sollicitude doit vous faire supporter plus doucement votre malheur ; c’est le meilleur moyen de vous rendre chers aux morts et aux vivants et de faciliter les soins que vous avez à donner et à recevoir. Et maintenant que vous avez, vous et tous les autres, pleuré les morts en commun conformément à la loi, retirez-vous. »

XXII. — Tu as là, Ménexène, le discours d’Aspasie de Milet.

MÉNEXÈNE

Par Zeus, Socrate, elle est bienheureuse, ton Aspasie, de pouvoir, étant femme, composer de tels discours.

SOCRATE

Eh bien, si tu ne le crois pas, suis-moi, et tu l’entendras parler elle-même.

MÉNEXÈNE

Je me suis trouvé plus d’une fois avec Aspasie, Socrate, et je sais ce qu’elle vaut.

SOCRATE

Eh bien, ne l’admires-tu pas et aujourd’hui ne lui sais-tu pas gré de son discours ?

MÉNEXÈNE

Si, Socrate ; je sais même beaucoup de gré de ce discours à Aspasie ou à celui, quel qu’il soit, qui te l’a débité, et j’ajoute, beaucoup de gré aussi à celui qui l’a récité.

SOCRATE

Voilà qui va bien, mais vois à ne pas me trahir, si tu veux que je te rapporte encore beaucoup de beaux discours politiques de sa façon.

MÉNEXÈNE

Ne crains rien, je ne te trahirai pas ; rapporte-les seulement.

SOCRATE

Eh bien, je n’y manquerai pas.