Méprise

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(p. 1-10).


Méprise
Bibaud - Lionel Duvernoy, 1912, illustration 08.png

1908

. . Méprise . .



Nous étions en frais de nous amuser mon ami et moi. Après un succulent repas au Viger, nous nous étions dirigés au dehors sans trop savoir où nous irions.

Mon compagnon était plein d’esprit ce soir-là, le champagne lui avait donné de la verve, un bon mot n’attendait pas l’autre. Nous allions, riant tous deux à gorge déployée, comme des écoliers en vacances, sans nous soucier de l’opinion des passants, dont plus d’un, en nous regardant, avait haussé les épaules’en disant :

— Quels fous !

C’est vrai, mais tout de même je crois que nous faisions envie, notre gaité était si franche.

— Je vais, dit Réal, pour me distraire faire l’indépendant à la manière d’un grand nombre d’imbéciles que nous rencontrons à tous instant sur le parapet, et qui n’ont pas le savoir-vivre de se mettre de côté pour laisser passer leur voisin, ils vous coudoient à qui mieux mieux.

Et le voilà marchant au beau milieu du trottoir, bousculant les hommes, accrochant, dans sa marche insensée plus d’un chapeau de femme, qui furieuse lui lançait un regard courroucé et s’éloignait en murmurant :

— Quel manant !

Moi, qui filais dans son ombre je recueillais tous ces quolibets.

— Tu vas finir, lui dis-je, car si tu continues on mettra la police à nos trousses ; je n’y tiens pas. Entrons dans ce tramway, nous n’avons rien de mieux à faire, nous irons jusqu’au terminus.

Je siffle, le conducteur me voit, on arrête, mais juste au beau milieu d’une mare d’eau sale ; dans ces véhicules on se soucie fort peu de mettre le passager dans l’obligation de se crotter les pieds. Il faut dire aussi que Montréal est renommé pour la propreté de ses rues, nos échevins feraient une maladie si les piétons pouvaient traverser la chaussée sans avoir de la boue jusqu’à la cheville.

Le char était plein. Nous pûmes trouver deux sièges, tout ce qui restait. J’avais pour vis-à-vis une grosse boulotte aux joues rubicondes, escortée d’un petit homme maigre et sec, salivant sans cesse à droite à gauche d’une manière insupportable. Une jeune femme, assise à côté de lui, avait souvent déjà froncé ses jolis sourcils bruns et serré autour d’elle sa robe de satin fumée de Londres, afin de la préserver des invasions de cet intrus ; mais lui paraissait peu se soucier de cette élégante, soudain un énorme crachat vint tomber sur sa robe.

Oh ! shocking, fit-elle en se levant, “I never saw a city like Montreal, no comfort can be had in the street cars.

Tirant la sonnette elle fit arrêter le tramway et descendit en disant :

It is really disgusting to see that the conductor can’t keep proper order in the cars.

Malgré les inconvénients de cette voiture la place fut bientôt prise. J’ai dit que le char était plein, mais on l’emplissait toujours, les passagers entraient, entraient, si bien qu’au bout de dix minutes nous étions serrés, pressés comme de véritables sardines ; le conducteur criait, à chaque nouvel arrivant :

Make room, make room.

— Que diantre, fit mon ami, où veut-il que nous fassions de la place lorsqu’il n’y a plus moyen de respirer. L’animal. A-t-on jamais vu un pays où sous prétexte de promener les gens on les étrangle. Pourquoi ne pas mettre plus de tramways, cela n’est pas bien difficile.

Drelin drelin. Encore quelqu’un qui veut entrer.

— Mais il n y a plus de place, vocifère-t-on de toute part.

C’est égal, le conducteur a la rage d’étouffer ses passagers.

— Serrez les rangs, dit-il, c’est une femme avec son enfant, que quelque monsieur se lève.

Une femme avec son bébé ; je veux céder mon siège, mais il m’est impossible de me lever ; on me pousse de tous côtés ; enfin la foule se rue sur la nouvelle venue qui vient tomber, presque étouffée, sur les genoux de mon compagnon, avec son marmot qui se met à crier comme un petit perdu.

— Sortons, sortons, fit Réal. je n’en puis plus.

Mais la femme ne faisait pas mine de remuer ; elle avait trouvé, sur les genoux de mon ami, un siège sans doute assez moelleux, puisqu’elle ne voulait plus se déranger de crainte qu’on ne le lui enlevât. Le fou rire me prit en regardant le visage déconcerté de Réal qui avec la femme et l’enfant sur les genoux, avait l’apparence d’un véritable « pater familias. »

J’étais enfin parvenu à me mettre sur mes jambes, et malgré les cris du bambin je pus faire entendre à la mère qu’elle trouverait place sur le banc. Elle me regarda d’un petit air sournois comme pour bien s’assurer que je ne voulais pas la tromper, décidée qu’elle était, j’en suis certain, à ne pas abandonner les genoux malheureux qui l’avaient reçue, avant d’avoir trouvé un endroit aussi convenable à ses goûts.

— Laissez-moi partir madame, fit Réal un peu impatienté.

— Attendez, monsieur, est-ce qu’on sait ousqu’on se place icite, donnez-moi le temps de me reconnaître. Je n’ai jamais vu de gens si peu complaisants.

— Certes, il en faut une bonne dose de complaisance pour vous porter avec votre bambin qui est un vrai petit diable ; est-ce qu’il ne va pas se taire cet enfant ?

— Cela ne vous regarde pas.

C’est vrai ; mais ce qui me regarde c’est de ne plus vous avoir sur les genoux avec lui.

Et Réal fait un suprême effort pour se débarrasser, je lui tends la main, grâce à ce secours il parvient à mettre à terre la robuste dame. D’un bond nous sommes sur la plate-forme.

— Ouf, fait mon ami, cela est pire qu’un bain turc. Vite, descendons, je n’y tiens plus. Tu ne m’y reprendras point, mon cher, à aller me promener dans ces tramways ; du moins pas avant que la Compagnie ne change de système. J’aime mieux marcher à l’autre bout de la ville que de recommencer pareille excursion.

On nous avait laissés à l’extrémité de la rue Sainte-Catherine Ouest ; en passant devant la demeure de Mme T… Réal se tourna vers moi.

— Sais-tu que Melle T… est une héritière, me dit-il, Raoul, tu devrais te présenter dans cette maison, mademoiselle T… serait un bon parti pour toi ; outre qu’elle est riche, elle est charmante, très spirituelle.

— Tu crois, mon cher Réal, que je n’aurais qu’à me présenter pour être accepté ? J’ai trop d’esprit, permets-moi de te le dire, pour avoir la prétention d’un grand nombre de mes camarades qui s’imaginent qu’ils n’auraient qu’à faire une demande en mariage pour être aussitôt agréés : leur fatuité me déplaît, j’ai la ferme conviction que celui qui se vante le plus est précisément celui qui serait le premier éconduit. Je ne trouve rien d’étonnant à ce qu’une femme refuse d’épouser un homme qu’elle n’aime pas. Le mariage pour moi est chose si grave que je conçois qu’une personne intelligente ne tienne pas à se lier pour la vie, à un être qui ne lui est pas en tout sympathique. Je connais bon nombre de jeunes filles qui ne voudraient pas m’épouser, je ne les trouve pas moins aimables pour cela, au contraire, je les admire, leur indépendance me plaît, ces femmes ne suivent pas l’exemple de la foule, elles ont un cœur qu’elles ne donnent pas à tout venant, comme une marchandise à l’enchère adjugée au plus offrant. J’espère bien ne jamais épouser une femme qui ne cherche en un mari qu’une position ou un nom, mettant tout à fait de côté les sentiments du cœur.

— Tu es poëtique, Raoul.

— Appelle cela comme tu voudras, moi je trouve que c’est tout simplement du bon sens.

— Allons, va pour ton bon sens ; mais n’ayons pas l’air d’en avoir ce soir et suivons cette personne devant nous. Crois-tu qu’elle soit en possession de mari ?

— Je n’en sais rien.

— Comme elle a un pied mignon effleurant à peine le sol, comme sa taille est gracieuse, cette femme est parfaite, si le visage est aussi joli que le reste, c’est une perle, il faut savoir où elle va. Quelle heure as-tu ?

— Sept heures, répondis-je.

— Oh ! alors j’ai une bonne heure et demie devant moi, je ne vais chez Jeanne que vers neuf heures.

— Crois-tu que ta fiancée te recevrait avec plaisir si elle savait que tu as passé une partie de la soirée à suivre une inconnue ?

— Que veux-tu, mon cher, les hommes sont un peu fous, il faut que les femmes soient indulgentes et leur passent leurs folies. J’aime Jeanne, je serais le plus malheureux des hommes de lui faire de la peine ; mais je trouve qu’il faut des variations au plus beau morceau, cette femme intéresse ma curiosité me pousse à savoir où elle va, donc je la suis.

L’inconnue avait ralenti sa marche, il était évident qu’elle nous savait derrière elle, de plus qu’elle ne nous en voulait pas de la suivre, cependant lorsque nous étions presque sur ses talons elle se mettait à marcher beaucoup plus vite comme pour nous distancer. Elle continua ce manège pendant un quart d’heure.

— Ton inconnue se moque de nous, dis-je à Réal. Allons, finissons-en, nous ne sommes pas pour la suivre toute la nuit. Si elle te tient au cœur va lui parler de suite, nous saurons alors à quoi nous en tenir. Les positions tendues m’ennuient. C’est le bon moment, tu pourras jouir de la vue de sa beauté, voici une lumière électrique, exécute toi.

Réal obéit, en deux pas il la rejoignit.

— Madame ou mademoiselle, dit-il en saluant.

— Que me voulez-vous, répondit-elle en relevant un voile épais qu’elle avait jusqu’alors tenu baissé sur sa figure.

— Ah ! exclama Réal, pardon je me trompais.

J’avais tout vu et comme dans le tramway je n’avais pu m’empêcher de rire de la mésaventure de mon ami, cette fois encore j’éclatai. Nous avions devant les yeux une Africaine du plus beau noir qui nous avait joliment joués.

— Aimes-tu encore les variations, Réal ?

— Peste, tu me portes malheur, Raoul, je crois que je ne continuerai pas à me promener avec toi. Je ne serais pas du tout surpris maintenant que pour continuer mes déboires Jeanne me reçût comme un chien dans un jeu de quilles.

— Ne t’effraie pas, Réal, cette petite Jeanne a le tort de t’aimer beaucoup plus que tu ne le mérites, ainsi comme tous les mauvais sujets tu auras l’avantage d’épouser une femme parfaite pour supporter tous tes défauts. Allons, entre, nous voici chez ta fiancée, quoiqu’il ne soit pas neuf heures fais lui le plaisir, aujourd’hui, d’aller la visiter à une heure convenable.

— Vraiment, Raoul, on dirait que tu me fais la leçon.

— Je ne fais de leçon à personne, mon ami, je me contente de dire ce que je pense.

— Ainsi tu crois que Jeanne sera malheureuse en m’épousant.

— Je ne dis pas cela. Je ne sais pas ce qui peut rendre une femme heureuse. Le bonheur pour la femme est une chose si relative. J’en ai vu qui étaient parfaitement malheureuses avec des maris modèles.

— Et tu ne me fais pas l’honneur de supposer qu’il me soit jamais possible d’appartenir à cette catégorie ?

— Je dois l’avouer. Je sais qu’avec ta diplomatie tu te sens certain d’avance de pouvoir te tirer d’affaires dans les occasions les plus difficiles, en conséquence tu agis souvent avec une légèreté de caractère qui m’étonne chez un homme d’esprit comme toi et même j’en ai été parfois vexé. Je dirai plus encore, à la place de ta fiancée je t’aurais donné congé.

— Heureusement Jeanne ne pense pas comme toi.

— Oui, heureusement. Comme je te dis les femmes sont incompréhensibles, voilà pourquoi Jeanne persiste à t’aimer malgré tes travers.

— Merci, Raoul, si tu n’étais pas mon meilleur ami je te ferais sentir que tes remarques sont fort impertinentes.

— Mais, comme je suis ton meilleur ami tu peux simplement penser que je te dis la vérité. Après tout elle n’est pas si mauvaise puisque tu restes, malgré tes torts, en possession du cœur de la femme qui est assez folle pour t’aimer.

Nous étions à la porte de la demeure de Melle H…, une voix douce, partant de l’intérieur parvint jusqu’à nous.

— Qui chante, demandai-je à Réal, connais-tu cette voix ?

— C’est Jeanne, fit-il.

En écoutant je pus reconnaître ces vers qu’elle disait avec beaucoup d’expression :

« Mon âme par la tienne est toujours devinée,
Vers la tienne mon âme est sans cesse tournée
Ainsi que vers le Nord se dirige l’aimant.
S’aimer tous deux ainsi, c’est une joie immense
Qui jamais ne finit et toujours recommence.
Du ciel c’est un pressentiment. »

À cette dernière stance Réal devint sans doute impatient de revoir sa fiancée et sans me prévenir tira le cordon de la sonnette.

— Singulier homme, pensai-je, il aime cette femme, c’est évident, cependant il ne se gêne pas de m’avouer qu’il lui faut des variations. En lisant Madame de Girardin dans « Marguerite ou deux Amours », on se dit : Cet auteur brode, une femme ne peut pas aimer deux hommes à la fois. Et dans le monde réel on ne voit rien d’étonnant à ce qu’un homme cherche auprès de plusieurs femmes le bonheur qu’il ne peut trouver qu’avec une.

La porte s’était ouverte.

— Bonsoir, dit Réal, sans rancune, je te reverrai demain.

Je m’éloignai lentement, emportant dans mon esprit le souvenir des vers que Jeanne chantait.

ADÈLE BIBAUD.