Mœurs des diurnales/1/01

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Loyson-Bridet ()
Mœurs des Diurnales : Traité de journalisme
Société du Mercure de France (p. 89-96).


PREMIÈRE PARTIE





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DU STYLE EN GÉNÉRAL


Pour donner de l’originalité à votre style, faites-vous un petit répertoire personnel de citations des poètes classiques, des poètes modernes, des proverbes latins, français, italiens ou espagnols ; évitez l’anglais et l’allemand, dont l’aspect rebutant paraît inintelligible, à l’exception toutefois de quelques termes de sport, ou d’un mot tel que Weltpolitik, mis à la mode par l’Empereur Guillaume II. Le Petit Dictionnaire Larousse contient la série complète de ces locutions utiles ; cependant elles ne sont pas toutes d’usage courant et le débutant serait en danger de s’y égarer. Beaucoup d’entre elles seraient mal appropriées au public lecteur des journaux quotidiens, qui aime ses habitudes. On a donc cru devoir, à la fin de ce volume, dresser une liste sommaire de ces « bonnes locutions et citations » qui font valoir un article comme de jolis revers de soie seyent à une redingote à la mode : elle a été soigneusement colligée dans les quotidiens contemporains. Il a paru inutile d’y joindre des explications d’origine ou d’emploi. Un jeune homme qui se destine au journalisme n’a pas le temps de se livrer à des investigations bonnes pour des spécialistes ou des érudits. Time is money. (N. B. — De bons journalistes écrivent souvent Times is money le journal le Times étant bien connu du public) [1].

Pourtant le souci de la décoration ne doit jamais vous absorber au point d’oublier que vous écrivez pour le public et qu’il faut lui plaire. Souvenez-vous que vos lecteurs n’aiment pas à faire effort et préfèrent s’instruire comme en se jouant. Il est pénible aussi de constater son ignorance en un sujet que l’on croyait connaître. Si jamais votre fortune vous impose d’instruire le public sur des choses qui lui sont familières, ayez soin de l’y préparer doucement et d’avouer dans votre préambule qu’avant d’avoir été avertis par un savant (que vous nommerez) vous étiez en même ignorance que lui. Ne craignez pas de vous railler vous-même à cette occasion, et de vous rendre bien stupide aux yeux de tous. Quoique votre rôle soit d’être immédiatement supérieur au public, il ne faut pas, si vous voulez lui plaire, le lui faire sentir. Vous n’aurez jamais plus de succès que lorsque le dernier de vos lecteurs croira être plus savant ou plus spirituel que vous. Chaque homme aime à se persuader qu’il a plus d’intelligence et d’esprit que les autres. Votre office est de l’y aider. Vous devez le fournir de bons mots, sans en avoir l’air, comme les sots de cour en fournissaient leurs rois.

Supposons que vous désiriez enjoliver votre phrase du souvenir d’un vers de M. Jose-Maria de Heredia. Choisissez donc son sonnet le plus célèbres, les Conquistadors ; c’est le plus familier à vos lecteurs. L’auteur des Trophées, qui est poète, n’a point à observer la même discrétion que vous, et il ne craint pas d’écrire :


Et les vents alizés inclinaient leurs antennes…


laissant entendre par ce qui précède que les antennes sont partie du gréement du navire.

Mais le public qui vous lit ne connaît probablement d’un bateau que les mâts et les voiles ; de même il ignore (et peut-être vous, qui n’êtes point marin) ce que sont les vents alizés. Supprimez donc le mot vents, qui vous entraînerait à de dangereuses explications, et unissez habilement les termes techniques alizés et antennes, lesquels s’expliqueront bien l’un l’autre. Et notez que vous y gagnez d’étonner à la fois votre public et de flatter sa mémoire. Vous écrirez donc :


L’on ne peut plus se tromper sur l’état de l’atmosphère politique. Décidément les alizés n’inclinent plus leurs antennes du même côté. Le vent dans les hautes couches va changer de direction.

Le Temps, 20 octobre 1902.)


Souvent aussi on trouve avantage à employer les locutions étrangères ou les mots techniques d’une façon indistincte ; on peut varier les termes grecs par un a privatif :


La date de l’inauguration de l’Exposition d’Hanoi a été reculée, sine die, au 16 novembre.

(Écho de Paris, 4 novembre 1902.)


La zoophilie donne lieu à de l’extravagance ; tel n’est pas le cas de Vidal.

(Le Journal, 5 novembre 1902.)


On nous prouvera demain que l’inversion des attractions, la nécrophilie, la bestialité, l’azoophilie ne sont que des maladies, des indispositions, comme les vapeurs des dames.

(Jean de Bonnefon, le Journal, 6 nov. 1902.)


Deux cents jeunes filles des orphelinats anglais de Paris, en petits bonnets de linge auréolant de délicieux visages de Keepsacks, jupes longues en fourreau, de couleurs vives.

(Gil-Blas, 4 mai 1908.)


Bussiness ares

Un de nos amis, attaché à l’ambassade d’Angleterre, nous affirme…

(Écho de Paris, 4 mai 1903.)


Deux personnes se réunissent « pour traiter, stantes pede in uno, à brûle-pourpoint et à toute vapeur, des questions… »

(Le Temps, 13 novembre 1902.)


Le professeur Koch commet, à notre avis, une erreur capitale, en comparant les accidents produits par la consommation des produits tuberculeux, chez les individus isolés, aux accidents produits en masse dans certains milieux par la consommation des viandes charbonneuses ou autres affections aiguës.

(Le Temps, 1er novembre 1902.)


Vidal n’est pas une brute. Il faut plutôt le ranger parmis les félins.

(Écho de Paris, 4 nov. 1902.)


Une forte odeur de gaz se dégageait de la chambre. Il ouvrit la fenêtre et pratiqua la traction rythmique ; mais tous ses efforts furent vains.

(Le Journal, octobre 1902.)


M. Marcellin Boule, qui l’a étudié avec son talent habituel, a pu restaurer une mâchoire inférieure entière avec ses deux mandibules.

(Le Petit Temps, octobre 1902.)


L’Italie remplit toutes les obligations de bon voisinage : elle ne tient pas à faire du zèle et à se mettre au service d’une puissance étrangère, même pour détruire le Mollah. C’est au tour de l’Angleterre de faire un peu de Fara da se chez les Somalis.

(Le Temps, 10 novembre 1902.)


À notre époque, les humbles courtisanes risquent toutes d’être arrêtées à leur poste par un agent des mœurs peut-être ivre et à qui l’État donne pleins pouvoirs. La crainte de la prophylaxie de la syphilis fait reconnaître cette surveillance et ces abus comme étant d’utilité publique.

(La Revue Dorée, novembre 1902.)



  1. All’s weell qui finit bien. Mais Times is money et il est inutile de s’attarder aux bagatelles de la Porte, sublime ou non.
    (Gil-Blas, 8 mai 1903.)