Mœurs des diurnales/2/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Loyson-Bridet ()
Mœurs des Diurnales : Traité de journalisme
Société du Mercure de France (p. 135-139).


DE L’ART DE DÉMARQUER


Quand vous étiez au collège, il vous est arrivé souvent de copier les lignes de votre pensum sur le devoir d’un camarade. Un mot artistement changé suffisait pour dérouter le pion. Il est parmi les tâches du journaliste certains pensums que l’on doit traiter de même ; d’autant que sur les bancs de l’école vous vous efforciez de réduire le nombre des lignes, en vous servant d’ailleurs de la bienfaisante plume à trois becs, tandis que votre ambition doit être maintenant d’en mettre davantage. La caisse des journaux paye à la ligne. Modifier le pensum du collègue d’un journal concurrent s’appelle « démarquer ». C’est un léger travail que vous apprendrez promptement à pratiquer sur votre propre « copie », afin d’en tirer double profit. Vos directeurs n’ignorent pas cet usage. Lorsque par hasard ils remarquent la chose, ils vous préviennent amicalement de vous y prendre avec plus d’adresse quand vous « tirez deux moutures d’un même sac ».

L’art de démarquer, comme bien vous pensez, n’était pas chez les anciens au point de perfection où nous l’avons porté. Il ne faudrait pas le confondre avec ce que les poètes appellent le « plagiat ». Le plagiat consistait principalement à employer les inventions et les idées d’un confrère ou d’un prédécesseur. Voilà qui n’est point du tout votre fait. L’objet que vous devez considérer, c’est l’emprunt des phrases et des mots. C’est ce qu’on aurait remarqué bien vite parmi l’affreuse pénurie de papier imprimé qui régnait jadis ; et Sterne a été très vite trahi pour avoir copié le pensum plus ancien de Robert Burton dans Tristram Shandy. Aussi n’avait-il pas eu l’élémentaire précaution de changer un seul mot. La chose serai tmoins grave pour vous en notre temps, où il paraît tant de journaux qu’il faudrait jouer vraiment de malheur si on était surpris. C’est pourquoi je vous conseillerai une extrême prudence, quand vous changez les termes de l’article que vous empruntez. On n’a pas toujours le bonheur de ce confrère de talent, qui s’appropria élégamment vers 1880 un télégramme où il était annoncé qu’on expulserait de leur couvent les frères jésuites etiam manu militari. Il donna de l’intérêt à cette banale nouvelle et la fit sienne en écrivant : « On va expulser de leur couvent les Frères Jésuites Etiam, Manu et Militari. »

Je lisais récemment l’information qui suit :


On mande d’Hodeidah que le commandant Arnone, après la destruction des samboucs des pirates, et après avoir encaissé les indemnités fixées pour les familles des deux matelots morts, a envoyé à Massaoua sous escorte sept samboucs capturés et trois fuyards érythréens qui lui ont été livrés par les autorités turques pour avoir commis des actes de piraterie.

(Journal des Débats, 18 novembre 1902.)


Le rédacteur de ces lignes fut sage. Il aurait pu ajouter que les samboucs et les fuyards érythréens arrivèrent à Massaoua, lassés de la route, et maltraités par l’escorte. Il préféra ne point être original. En effet, il aurait fallu, pour ne pas se contredire, modifier trop profondément la dépêche qui suivit.


On télégraphie de Massouah, 16 novembre :

Le commandant Arnone est arrivé à bord du Piemonte, venant de Hodeidah.

Trois Érythréens, coupables de piraterie, remis par la Turquie, sont arrivés directement de Middy, à bord du Caprera.

Actuellement, le Piemonte, le Galileo, le Barbarigo, le Caprera et sept sambucs, pris au pirates, sont mouillés dans le port.


Soyez donc patient, et n’imitez pas la hâte du singe de la fable. Ce n’est pas vous qui prendrez le Pirée pour un homme.

Certaines nouvelles ne peuvent que gagner, d’ailleurs, à ces petites transformations où l’on reconnaît la marque de votre esprit et la sûreté de votre expérience du journalisme. Trouvant dans la feuille du soir une note de cette teneur :


Ce projectile, d’une forme particulière, et du calibre de notre fusil de guerre, permet de tirer jusqu’à la distance de 800 mètres sans hausse.

(Les Débats, 26 novembre 1903.)


il vous suffira, pour la faire vôtre, de mettre le chiffre en lettres et de remplacer un mot technique par un autre, quand vous la publierez le lendemain matin :


Ce projectile, d’une forme particulière, et du calibre de notre fusil de guerre, permet de tirer jusqu’à la distance de huit cents mètres, sans trajectoire.

(Le Journal, 26 novembre 1902.)


De telles inventions parfois ne sont pas choses entièrement perdues auprès de vos confrères ; et je me souviens que l’un d’eux mit en péril un ministre de la guerre, pendant notre campagne au Tonkin, en révélant au public que les canons avaient été embarqués avec leurs affûts, leurs obus et leurs gargousses, mais que, par incurie administrative, on avait oublié d’y joindre les trajectoires. Comme vous voyez, c’est une négligence qui ne saurait plus nuire à la nouvelle balle de notre fusil de guerre.