M. Gambetta et son rôle politique

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Revue des Deux Mondes tome 63, 1884
AMAGAT

M. Gambetta et son rôle politique


L’histoire de ce siècle, au lendemain de chaque révolution, nous présente un douloureux spectacle : le gouvernement tombé est couvert de reproches, d’accusations, d’outrages ; parmi ceux qui les lui prodiguent, on trouverait plus d’un de ses serviteurs, de ses complaisans de la veille, de ses complices. N’attendons pas que ceux qui nous gouvernent aient été précipités du pouvoir pour dire nettement et hautement ce que nous pensons de leur conduite. Les régimes déchus, même les pires, ont droit à une indulgente justice. Il y a quelque chose de bas et de grossier à accabler ce qui est à terre. C’est aux hommes encore debout, encore puissans, qu’on doit la vérité.

Si l’on jette sur les années que nous venons de traverser un coup d’œil d’ensemble, voici ce qui frappe le plus. Tandis que la France se donne à la république et lui confie sa fortune, son relèvement, son avenir, la république devient plus étroite, plus mesquine, plus soupçonneuse. Du 2 juillet 1871 au 20 février 1876, le parti républicain se distingue par ses aspirations nationales ; pendant la lutte du 16 mai, il est encore une grande école ; à partir du 14 octobre, il se laisse peu à peu absorber ou dominer par un groupe actif, remuant, ambitieux, que dirige un chef audacieux et entreprenant : nous avons nommé le groupe opportuniste et M. Gambetta. L’histoire des sept dernières années est l’histoire de l’opportunisme. L’opportunisme s’est personnifié longtemps dans M. Gambetta, il s’incarne aujourd’hui dans ses successeurs. Qu’y a-t-il sous ce grand barbarisme ? Quelle est l’œuvre de M. Gambetta ? Quelle est l’œuvre de ses successeurs ? Il est urgent de le révéler au public.


I

Avant de soumettre la doctrine opportuniste, — si doctrine il y a, — à une rigoureuse analyse, il faut que nous connaissions la vraie physionomie de celui qui en a fait le succès éphémère. L’homme nous expliquera le système. Suivons-le donc à travers sa carrière orageuse. Sa vie privée ne nous occupera pas ; ce genre de critique qui consiste à fouiller une existence jusque dans ses replis les plus cachés, pratiqué de nos jours avec trop peu de discrétion, nous répugnerait absolument. L’orateur même ne nous arrêtera guère, quelque intérêt que pût présenter l’étude de son talent, de sa manière, de ses procédés oratoires. Nous ne retenons ici que l’homme politique, révolutionnaire à ses débuts, porté tout à coup par les circonstances et les malheurs du pays à la tête de nos armées, enfin, prétendant ouvertement déclaré au gouvernement de la France. Observons-le dans ces trois phases.

Nous sommes à la fin de 1868. Après vingt années de repos et d’indifférence politique, les partis s’agitent partout, bruyamment à Paris. Les deux récentes lois sur la liberté de la presse et la liberté des réunions ont émancipé tout ce qui vit de politique et tout ce qui veut en vivre. Les révolutionnaires, rendus à eux-mêmes après une longue compression, sont en pleine effervescence. On manifeste, on menace, on défie. Dans les réunions populaires gronde la voix des vieux faubourgs ; la fièvre de l’émeute s’empare de la multitude ; l’ivresse des barricades envahit les cerveaux. Les chefs seuls, bien qu’agités comme la foule elle-même, sont encore contenus par la prudence et le souci de leur sécurité.

M. Gambetta a plus de trente ans. C’est l’âge où les jeunes hommes studieux de l’École de droit, de la Sorbonne, de la Faculté de médecine prennent leurs derniers grades et préparent leurs premières œuvres. M. Gambetta n’appartient pas à cette élite. Il n’a appris ni la science, ni la philosophie, ni les lettres ; ses études de droit ont été peu sérieuses ; les longs loisirs de sa jeunesse n’ont été consacrés ni à l’histoire, ni à la diplomatie, ni à l’économie sociale, ni aux langues étrangères. Il a pour tout savoir général et spécial cette culture superficielle du français qui n’est que l’ignorance universelle. Qu’a-t-il donc fait depuis dix ans qu’il a quitté la faculté de droit ? Il a parlé. M. Gambetta n’a pas eu à choisir sa vocation, de fortuites circonstances ne la lui ont pas dictée, elle s’est imposée à lui comme s’impose à l’homme tout ce qu’il apporte en naissant. M. Gambetta n’avait pas seulement le goût de la parole ; il en avait le besoin, il en avait la nécessité. Il était né pour parler ainsi que d’autres pour penser.

M. Gambetta a donc parlé depuis dix ans, broyant et triturant, dans les réunions du quartier Latin, tous les problèmes sociaux et politiques avec l’audace et la sécurité de l’incompétence. Que, dans ces assemblées improvisées, où, depuis tant d’années, il discourt plusieurs heures par jour, il ait faussé les lois, les traditions, la politique, l’histoire ; qu’il ait mêlé les paradoxes aux principes, les sophismes à la raison, l’erreur à la vérité ; qu’il ait souvent parlé avant d’avoir pensé, nous n’y contredirons pas. Mais on doit convenir que M. Gambetta ne s’est pas inutilement livré pendant dix ans, dans un milieu aussi intelligent et vif, aussi raisonneur et avide de disputes que le quartier des Écoles, à une pareille escrime : il en sortit armé pour les combats de la parole. Que lui aurait d’ailleurs servi de travailler, d’étudier, d’apprendre, de méditer ? L’étude l’aurait rendu circonspect, et la témérité est la première vertu de l’orateur populaire ; le savoir lui eût inspiré des doutes sur lui-même, et la confiance en soi est la seconde qualité du tribun ; le travail prolongé lui aurait communiqué la lenteur des solitaires, et l’impétuosité seule réussit à soulever les foules ; l’effort de la méditation aurait donné de la pesanteur à sa parole, et il fallait que les accens en fussent vigoureusement frappés ; une culture trop étendue lui eût inspiré le dédain de la polémique oratoire, où il faut mettre son plaisir quand on veut y trouver le succès. Mais, en revanche, il sait engager et dégager de mauvaises raisons avec assez d’adresse et d’habileté pour qu’elles éblouissent un instant ; il sait opposer à un solide argument une parade brillante et rapide qui empêche l’auditoire d’en sentir la valeur ; il sait lancer ses ripostes avec assez de vivacité, de promptitude, de sûreté pour prévenir les retours de l’adversaire. Il a compris ce que peuvent mécaniquement sur les hommes le retentissement de la voix, la force du geste, l’imposante hauteur d’une attitude. Qu’on le transporte dans une assemblée populaire excitée par l’attente d’une révolution, ou sur quelque place publique, quand la foule enivrée attend le signal de l’émeute, il sera un Cléon rugissant. Il connaît aussi, pour avoir pratiqué la sophistique, l’utilité des finesses captieuses, des subtilités bien tendues, des tours habilement enlacés, quand la finesse, la subtilité et le tour sont relevés par une étincelante saillie, de plaisans caprices, un savoureux esprit. Sophiste, tribun, escrimeur, athlète, mais parfaitement ignorant, tel est M. Gambetta lorsque, dans le Paris bouillonnant du mois de novembre 1868, éclate soudain le procès Delescluze.

Il ne plaide pas. Il pousse un cri redoublé. Ce cri, grossi par la presse dans un pays où la presse décerne avec une égale tranquillité la gloire et le ridicule, devient un coup de tonnerre. Le nom de Gambetta est répété, acclamé, consacré. Le voilà candidat, député, demain puissance, comme a dit Villemain parlant de Mirabeau. C’est le moment de sonder la pensée politique de cet homme que la parole a d’un seul coup porté si haut.

Chez nous, les opinions viennent rarement de la naissance. Parmi toutes les causes qui contribuent à les former, les circonstances ont certainement le plus de part. Le tempérament ne suffit pas à décider des enrôlemens politiques. L’intérêt peut y aider. La réflexion est ce qui pèse le moins dans le choix d’un drapeau. Avant le procès Delescluze, M. Gambetta avait une ambition déjà fixe, mais de vagues tendances, et point d’opinion. On a dit qu’il avait sollicité d’un garde des sceaux l’honneur d’entrer dans la magistrature impériale ; nous ne le lui reprocherions pas. On a dit, — et c’est M. Darimon, — qu’il avait applaudi à la conversion de M. Emile Ollivier et qu’il avait été sur le point de s’engager à sa suite ; il n’y aurait là rien d’étonnant. Mais nous n’avons nul besoin de ces faits pour connaître l’état d’esprit de M. Gambetta à la fin de 1868. Il n’avait pas à cette époque et il ne pouvait pas avoir d’opinion. Sa naissance ne lui en avait fait aucune. Son tempérament ne l’entraînait pas nécessairement vers la révolution, car, en un temps de luttes violentes, sa parole fougueuse aurait, dans tout parti, débordé librement. Sa situation de parvenu ne lui interdisait pas plus l’accès de l’empire que l’accès de la monarchie ; dans un pays, en effet, où les distinctions et les inégalités sociales ne reposent plus sur la naissance, les partis s’empressent d’ouvrir leurs rangs à quiconque leur apporte la force de l’intelligence, du caractère, ou simplement de la passion. Ses réflexions personnelles auraient pu, il est vrai, lui suggérer une opinion, mais il n’avait pas encore réfléchi. L’exercice oratoire et sophistique qui l’avait jusqu’alors absorbé, très propre à faire de lui le parleur dont nous connaîtrons plus tard la puissance, aurait été mortel à l’esprit d’un penseur. Comment une semblable gymnastique, qui eût arrêté dans son évolution une intelligence naturellement méditative, aurait-elle éveillé la réflexion dans un esprit qui n’avait qu’à un faible degré les aptitudes du méditatif ? Aussi est-il exact d’affirmer qu’en 1868, M. Gambetta avait moins pensé que parlé. La devise curieuse de l’expérimentateur Magendie : « Je n’ai pas de cerveau, » lui aurait convenu admirablement.

En 1868, M. Gambetta attendait donc que les événemens, les circonstances, le hasard, lui vinssent donner une opinion à soutenir ou au moins une tâche à remplir. Il n’était pas le seul qui fût alors dans cette incertitude. Qu’ils étaient nombreux, au déclin de l’empire, les Gambetta dont la gêne ou l’ambition attendaient un procès de presse ! L’espèce n’en est pas épuisée. Jamais peut-être, depuis l’antiquité, l’école des rhéteurs et des sophistes ne fut plus fréquentée que de nos jours. Il y a dans Paris des réunions où de jeunes hommes s’exercent, avec la même ardeur que les Romains de la décadence, dans l’art de soutenir toutes les causes. Lorsque, dans cet apprentissage desséchant pour les caractères et les âmes, ils ont perdu toutes leurs illusions sur les hommes, et lorsqu’ils ont acquis la plus sereine indifférence sur les opinions, ils sont mûrs pour la vie politique. Le père de Mirabeau s’effrayait, au dernier siècle, de l’invasion de l’écritoire. L’espèce des rhéteurs nous réserverait bien d’autres maux. Dieu veuille nous garder de l’éclosion de tous ces Gracques !

Les circonstances et le choix de Delescluze décidèrent de l’avenir de M. Gambetta. Delescluze était un révolutionnaire violent, aigri par de longues souffrances. Il ne perdait pas son temps, comme les philosophes du dernier siècle, à construire de chimériques systèmes ; il déployait toute son activité contre un état social qu’il accusait de ses propres maux, et dans la destruction duquel il trouverait un premier soulagement aux rancunes dont son âme était pleine. Delescluze ne combattait pas seulement pour une révolution politique ; il rêvait, sans aucun dessein de reconstruction, une révolution sociale. Il avait contre la république de février les mêmes injures à venger que contre l’empire de décembre, et n’acceptait pas plus la république parlementaire de M. Jules Favre que l’empire libéral annoncé. « Je cherche un homme, » aimait-il à répéter. C’était pour renverser. S’il avait eu le pouvoir de le faire surgir des temps révolutionnaires, il eût préféré Danton à tous les autres ; à défaut de Danton, il se serait contenté d’un des agitateurs de ce siècle, Ledru-Rollin. Celui qu’il rencontra avait certainement la parole aussi puissante et plus variée que celle de Danton ; nous saurons bientôt s’il en avait la brutale énergie.

Entre M. Gambetta et Delescluze l’accord fut vite conclu : le premier cherchait un rôle plutôt qu’une opinion ; le second cherchait un acteur, à défaut d’un croyant. Arrêtons-nous un court instant au procès Delescluze. Il y avait deux manières de le plaider. Agrandir le débat ; le considérer du triple point de vue de l’histoire, de la politique et de la morale ; faire revivre dans la salle d’audience la société romaine au temps de César, la société anglaise à la mort de Cromwell, la société française sous le directoire et dans les derniers jours de la république de 1850 ; se demander hardiment devant sa conscience et devant la majesté du juge si un homme, prince, soldat, politique, a le droit de sortir de la légalité pour sauver son pays de l’anarchie ou du despotisme et répondre résolument par l’affirmative ; puis, après avoir confondu dans une même flétrissure les excès du césarisme et les excès de la démagogie, opposer au rôle des Césars et des démagogues le noble rôle d’un Hampden en Angleterre, d’un Washington en Amérique, des constitutionnels de 1789 en France, et ne reconnaître la légitimité des révolutions et des coups d’état qu’autant qu’ils procurent à un pays ces grands biens qui contiennent tous les autres : l’ordre et la liberté, — voilà ce qu’aurait fait l’avocat de Delescluze s’il avait su se dégager des passions révolutionnaires et s’il avait senti s’agiter en lui les grandes aspirations de l’homme d’état. Mais ni l’instruction tout à fait insuffisante de M. Gambetta, ni son éducation pernicieuse à toute intelligence ne lui auraient permis d’atteindre à cette conception, en supposant que son esprit l’eût entrevue. Son plaidoyer ne pouvait être que ce brutal assaut de parole qui précède, dans la marche des événemens politiques, l’appel à l’insurrection.


II

M. Gambetta est désormais en possession de son rôle. C’est en pur révolutionnaire qu’il a parlé du 2 décembre. C’est en candidat révolutionnaire qu’il s’est présenté aux élections de 1869. C’est un programme révolutionnaire qu’il a signé ; un mandat révolutionnaire dont il est investi ; une œuvre révolutionnaire qu’il s’est donné la mission d’accomplir. On voit aussitôt que son rôle diffère essentiellement de celui des Jules Favre, des Picard, des Jules Simon. Ces derniers sont des républicains qui aimeraient à ne tenir la république que du consentement universel. La position prise par M. Gambetta l’obligera, l’heure venue, à ne pas reculer devant la violence, quand même il la condamnerait. « Je n’aime pas à mettre les foules en mouvement, » dira plus tard M. Jules Simon ; M. Gambetta sera tenu de précéder le mouvement révolutionnaire, au moins de le suivre, sous peine de déchéance ; il est le chef du parti violent, Ledru-Rollin des temps nouveaux, il sera l’apôtre et l’acteur de la révolution nouvelle. Apporter sa pierre aux barricades, exalter la foule quand elle fondra houleuse sur le palais des représentant, recevoir à l’Hôtel de Ville le sacre de l’émeute triomphante, voilà la destinée des chefs populaires. Ce fut celle de Ledru-Rollin, ce sera celle de M. Gambetta. Qu’importe le lendemain d’un si beau jour ! Le lendemain des révolutions, pareil au lendemain d’un règne indigne, c’est le déluge !

Mais il plut à la fortune d’abaisser notre pays et de grandir M. Gambetta. La guerre est déclarée avec autant de légèreté que de précipitation. L’empereur et ses conseillers poussent nos régimens incomplets vers la frontière, répétant, en fatalistes qu’ils sont, le triste mot de Marc Antoine : « Le malheur est déchaîné, arrive que pourrai » Au moment de prendre une offensive nécessaire, ils hésitent et nous perdent. Nos armées sont attaquées, battues, avant d’être formées. Les défaites de Reischoffen et de Forbach tombent sur le pays comme un coup de foudre ; le sol national est foulé par l’invasion ; les débris de l’armée de Mac-Mahon viennent se reformer à Châlons ; l’armée du Rhin, coupée de la ligne de la Meuse, sera cernée et bloquée sur la ligne de la Moselle. Et cet immense écroulement se fait en un jour !

Quelle force d’âme montrera M. Gambetta en face de ces événemens ? Nous sommes au mardi 9 août. Le corps législatif se réunit en proie à toutes les angoisses. Le trop coupable ministère qui nous avait jetés dans la guerre sans s’y être préparé, tombe sous la réprobation générale. Les justes ressentimens de la population n’en sont pas soulagés. Aux abords du Palais Bourbon, sur le quai, dans toute l’étendue de la place de la Concorde, une foule immense s’agite frémissante. Des groupes fiévreux demandent des armes. Les cris de : Déchéance ! Levée en masse ! se succèdent, menaçans. Dans la salle des séances, les interruptions les plus violentes de la gauche ne soulèvent plus d’orages. Ses propositions sont écoutées en silence. La révolution n’est pas proche ; elle est faite ; il suffît de la proclamer. M. Gambetta l’osera-t-il ?

Au lendemain des premiers désastres de Reischoffen et de Spicheren, l’état d’esprit de Paris était tel que la défense de la capitale et la continuation de la guerre étaient impossibles sans un coup d’autorité qui réduisît la population à l’obéissance passive, ou sans une révolution qui la poussât au combat en exaltant ses généreux instincts. Le coup d’état qui aurait fait ployer toutes les résistances sous la force aurait difficilement réussi. On se demande qui aurait pu l’exécuter. Ce n’était pas le cabinet du 10 août, dont le chef incapable devait accumuler en une semaine plus de fautes qu’il n’en faudrait pour perdre un grand empire et devait consommer, par sa faiblesse et ses hésitations, la destruction de deux armées qui jusque-là n’étaient que partiellement battues. C’était encore moins l’empereur. L’empereur n’avait ni la force de gouverner, ni la force de combattre, ni la force de mourir, ni la force de vivre : vivant encore et déjà mort, pour lui appliquer la forte parole de l’Arioste. L’impératrice eût-elle pu le tenter ? Si elle avait su profiter de l’incroyable pusillanimité que montrèrent les chefs populaires dans les journées décisives des 7, 8 et 9 août ; si, élevant son âme jusqu’à la hauteur de ses grands devoirs de souveraine et des immenses périls que la France courait, elle se fût rendue devant le corps législatif ; si elle eût invité la représentation nationale à constituer un comité de gouvernement et de défense, peut-être eût-elle pu, plus heureuse que ne le fut vingt ans auparavant la veuve du duc d’Orléans devant l’émeute qu’elle affronta, sauver en même temps son pays et sa couronne. Qui sait même si cette courageuse attitude de l’impératrice-régente, — rappelant au monde l’attitude de Marie-Thérèse devant les magnats et les députés de la diète hongroise, et sur ce mont du Défi où l’impératrice reine brandit aux quatre points de l’horizon la vieille épée nationale, — qui sait si cette courageuse conduite n’aurait pas changé les dispositions de ce peuple parisien, violent, passionnément railleur, cruel à tous ceux qui l’ont gouverné, mais respectueux aussi de ce qui est vraiment grand, prompt à s’ouvrir à la pitié, facile à s’émouvoir pour l’infortune vaillamment supportée ? Hélas ! tout devait être petit dans notre histoire contemporaine.

Il n’entre pas dans notre dessein de discuter le degré de légitimité des révolutions en général, et en particulier des révolutions qui s’accomplissent en présence de l’ennemi. Ce que nous savons bien, c’est qu’au lendemain de notre première défaite, l’empire, à moins d’un de ces coups d’audace qui changent le cours de l’histoire, était frappé à mort. Ce qui est trop certain, c’est que l’empereur, l’impératrice et ses conseillers n’avaient plus assez de force pour diriger la défense de Paris. Ce qui est malheureusement trop prouvé, c’est qu’à partir de Châlons les opérations militaires allaient être subordonnées à des considérations politiques secondaires et à des nécessités dynastiques. Voilà pourquoi toute révolution faite le jour ou le lendemain du 10 août devient à nos yeux légitime, nécessaire, patriotique, pourvu qu’elle soit nationale. Mais qui l’accomplira ?

Il aurait fallu, nous le reconnaissons, beaucoup plus d’audace, de résolution, d’énergie que n’était capable d’en montrer l’entourage de l’impératrice, pour imposer à la capitale déchaînée l’autorité de la régente. Au contraire, aucun obstacle ne devait arrêter la révolution, et il n’y avait qu’à la proclamer. L’opposition royaliste ne pouvait pas le faire. Elle comptait au nombre de ses adhérens une partie du public éclairé de la capitale ; elle était sans influence sur la masse de la population. Elle devait accepter la révolution ; elle devait la servir pour relever nos armes humiliées ; elle ne pouvait ni ne voulait la déchaîner. L’opposition républicaine modérée était dans le même cas. Elle représentait alors cette fraction démocratique, qui, de révolutionnaire qu’elle avait été sous la restauration et sous la monarchie de juillet, s’était peu à peu détachée du jacobinisme pour se transformer, au contact de l’Union libérale, en parti de gouvernement régulier. M. Jules Favre et M. Jules Simon en étaient les chefs. Leur situation était embarrassante. Républicains, ils avaient horreur de l’empire ; modérés, ils repoussaient la violence ; les mêmes principes qui les tenaient éloignés de l’empire les attachaient à la légalité. Cela nous explique pourquoi M. Jules Favre, M. Jules Simon et leurs amis sont restés, du 9 août jusqu’au 4 septembre, dans une inaction qui a perdu notre patrie. La position de M. Thiers n’était pas moins difficile. Sans être encore républicain, M. Thiers inclinait déjà vers la république. Son état d’esprit lui défendait également de se rallier à l’empire et de provoquer à l’insurrection. Il était absolument paralysé à l’heure où il fallait agir, agir vite et vigoureusement.

Si l’opposition royaliste, si l’opposition républicaine modérée, si M. Thiers étaient condamnés à l’inaction, il n’en était pas de même de M. Gambetta. Le défenseur de Delescluze, l’accusateur du 2 décembre, l’antagoniste de M. Carnot à La Villette, le compagnon de M. Rochefort aux élections de 1869, l’ennemi irréconciliable des institutions impériales, le continuateur accepté de l’œuvre de Ledru, avait justement pour mission de conduire à l’assaut du corps législatif toutes les forces révolutionnaires de la capitale. La logique du rôle dont il s’était chargé lui prescrivait en tout temps de renverser l’empire ; au lendemain de nos désastres, elle lui en faisait une impérieuse loi. Nous savons bien ce qu’on peut nous répondre : que M. Gambetta, lui aussi, se souciait peu de recourir à la force, qu’il en avait blâmé l’emploi, qu’il était ou au moins qu’il devenait un homme de légalité. Toutes les objections seront vaines. L’homme politique n’échappera jamais aux exigences du rôle qu’il aura pris. Sa force dépendra du degré de conviction, d’audace et de persévérance qu’il mettra à le remplir.

Sur la fin de l’empire, c’était une vérité courante, non pas seulement dans le milieu révolutionnaire, mais parmi les hommes modérés, que la république seule peut sauver notre pays de l’invasion étrangère par l’enthousiasme qu’elle excite dans les masses populaires. Illusion, sans doute ! Mais cette illusion donnait au Paris du mois d’août 1870 une physionomie particulière. M. Gambetta, considéré jusque-là comme un Ledru-Rollin, apparaissait aux révolutionnaires comme le Danton des temps nouveaux. Il n’avait pas besoin d’audace ; dans la journée du mardi 9 août, il n’avait besoin que de décision. D’où lui seraient venus les obstacles ? De l’empereur ? Mais l’empereur n’osait se montrer ni dans Paris, ni au milieu des troupes, qui lui reprochaient d’avoir terni leur lustre. De l’impératrice ? Mais ses conseillers étaient incapables d’une détermination vigoureuse. Du corps législatif ? Mais, accablé sous le poids de sa responsabilité et retenu par son serment, il semblait attendre que l’orage l’emportât. De ses collègues de la gauche ? Ceux-là étaient faits pour tout subir, le 4 septembre comme une autre journée. Aurait-il craint le maréchal Baraguey-d’Hilliers ? « Le 9 août serait devenu le 4 septembre, a dit M. Piétri, sans l’énergie du commandement militaire. » Le 9 août serait devenu le 4 septembre sans la faiblesse de M. Gambetta. Le préfet de police n’avait pas vu le maréchal, pressé de tous côtés par le flot des manifestans et captif de la foule qu’il avait ordre de disperser. Mais le déplacement seul de cette multitude, semblable au roulement de la vague, l’aurait précipité dans la Seine. Le 9 août, la révolution était faite. Elle était faite dans les esprits, faite dans les journaux, faite sur la place publique. Déjà la foule avait envahi le jardin du Palais-Bourbon. Elle y cherchait son chef, M. Gambetta s’était dérobé…

Ce que nous venons de dire permet déjà au lecteur d’entrevoir ce que seront, aux heures décisives que tout homme politique traverse, l’esprit et le caractère de M. Gambetta. Les événemens du mois d’août 1870 ne nous donnent pas encore sa mesure. Ils nous font seulement pressentir ce que l’homme vaudra. On l’a comparé quelquefois à Danton. Le 9 août, la fortune lui a offert l’occasion d’être un Danton, — moins les crimes ; il a fait défaut à la fortune. Il n’a eu d’audace que dans la parole ; dans l’action, il a été timide jusqu’à l’effacement volontaire. Il est sorti de cette épreuve comme un Danton manqué. Parleur audacieux et puissant, esprit indécis, cœur faible, caractère irrésolu, voilà M. Gambetta à la veille de la révolution du 4 septembre.


III

Le maréchal de Mac-Mahon, après de cruelles hésitations, est allé se perdre dans sa fatale marche sur Montmédy. L’empereur est prisonnier. L’armée est captive. Les ministres du 10 août, comme des convulsionnaires, agitent des projets de répression lorsque l’empire a signé sa déchéance en signant la capitulation. Le corps législatif délibère sur la proposition de M. Thiers et les moyens de pourvoir légalement à la vacance du pouvoir. Trop tard ! Les assemblées ne survivent pas au pouvoir qui les a vues naître. L’irrésistible entraînement des choses emporte à son tour la représentation nationale. M. Gambetta n’a pas su, n’a pas voulu, ou n’a pas osé se mettre, le 9 août, à la tête de la révolution pour la maîtriser : il va la subir. Il est poussé vers l’Hôtel de Ville, où les exaltés, en l’investissant d’une fragile royauté, lui imposent leurs conditions et le font prisonnier en même temps que roi.

Pourquoi le faible gouvernement dont il est membre ne s’est-il pas hâté de convoquer la France ? Pourquoi s’est-il enfermé dans Paris ? Pourquoi, constamment assiégé par l’émeute dans une ville assiégée par l’ennemi, n’a-t-il pas dirigé contre l’invasion étrangère toutes ces passions, toutes ces colères, toutes ces exaltations qui devaient se retourner contre la patrie ? Que serait-il advenu de M. Gambetta, s’il était resté dans la capitale ? Se serait-il rapproché des démagogues pour finir son existence dans les discordes civiles ? Se serait-il rallié à la majorité du gouvernement pour en partager les fautes, les malheurs, l’humiliation ? Il comprit promptement que la province offrait un champ plus vaste à l’ambition.

Il arrive à Tours, s’empare fortement du pouvoir, centralise tous les services importans, parle, agit et commande en maître, donnant quelque temps au pays tout entier, par les accens chaleureux de ses proclamations, l’impulsion que nous avions si longtemps attendue ; puis, irritant tout le monde avec ses déclamations sans fin, son optimisme irréfléchi, ses hésitations perpétuelles, bientôt visibles sous l’apparence d’un langage résolu. Au premier examen, il semble défier toute critique. Qui osera dire du mal de celui qui a jeté sur le chemin de l’invasion six cent mille hommes pourvus d’une artillerie de quatorze cents canons ? Nous dirons la part qui lui revient dans ce patriotique effort. Quand on étudie les événemens avec réflexion, il est impossible de l’absoudre. Comment dire du bien de celui qui a condamné à la stérilité les immenses ressources de défense que possédait notre pays ?

Il est nécessaire de faire justice, en passant, de deux affirmations que les partis ont essayé d’accréditer depuis 1871. Les uns ont dit qu’après Sedan la France ne pouvait plus résister à l’invasion, et qu’elle ne le voulait pas : ceux-là ont calomnié leur pays. Les autres, opportunistes plus soucieux de la gloire de leur chef que du bon renom de leur patrie, ont prétendu que la France était abattue dans son courage et que M. Gambetta l’avait relevée en lui communiquant l’ardeur de son patriotisme : ces derniers, pour exalter un homme, n’ont pas craint d’amoindrir leur pays. Oui, il y a eu des défaillances et il n’y en a eu que trop ; mais l’impuissant dictateur ne les a pas ranimées. La France, prise dans son ensemble, si elle fut ébranlée par la catastrophe du 1er septembre, n’en fut pas désespérée. Elle voulait la résistance ; elle n’entendait pas livrer son sol à l’étranger ; elle l’aurait prouvé par des élections générales comme elle le prouva par son empressement à concourir à la défense, par sa docilité à obéir à l’étrange délégation que lui expédiaient les prisonniers de l’Hôtel de Ville, par sa résignation patriotique à se courber sous la capricieuse volonté du dictateur qui, seul, osait s’imposer au pays, en lui promettant le salut, et qui allait consommer notre ruine, d’est un malheur irréparable que le pays n’ait pas été consulté. Le gouvernement aurait tiré de l’assemblée l’autorité nécessaire pour diriger toutes les pensées et toutes les énergies vers la résistance, pour inspirer confiance à la nation et à l’armée, pour dicter aux généraux les résolutions suprêmes et en imposer à l’ennemi. Mais laissons les plaintes inutiles. Nous n’écrivons pas l’histoire du gouvernement de la défense ; nous cherchons dans ces douloureux événemens de 1870 ce qui peut nous éclairer sur l’esprit et le caractère de M. Gambetta.

Trois fois, comme ministre de la guerre, chef souverain des armées, dictateur civil et militaire, il s’est trouvé dans la nécessité de prendre des résolutions décisives : le 10 novembre, au lendemain de Coulmiers ; à la fin de novembre, en avant d’Orléans ; lors de la formation de l’armée de l’Est. Examinons aux prises avec les difficultés son esprit, son cœur, son caractère ; c’est le seul moyen d’en juger la vigueur.

M. Gambette semble n’avoir eu qu’une pensée durant ses trois mois de pouvoir : débloquer Paris. Après Coulmiers, il a dans la main les troupes du 15e et du 16e corps. Elles viennent de combattre et de vaincre. Elles forment un effectif de soixante-dix mille combattans. Le général d’Aurelles est d’accord sur ce chiffre avec M. de Freycinet. Ajoutez-y les troupes de Martin des Pallières, qui viennent d’arriver à Orléans ; elles comptent trente mille hommes en bon état. L’armée est admirable de bonne volonté [1]. C’est avec résolution qu’elle s’avancera contre un ennemi qu’elle connaît pour l’avoir vu reculer la veille. Quels obstacles rencontreront devant eux ces cent mille hommes ? Les troupes bavaroises de von der Thann qui se retirent en désordre sur Artenay ? Quand même elles opéreraient leur jonction avec les Mecklembourgeois avant d’être atteintes par notre armée, les forces réunies de von der Thann et du duc de Mecklembourg ne nous arrêteraient pas une demi-journée. L’armée ne s’expose à aucun péril. Sa gauche ne sera pas menacée, car les troupes allemandes qui occupaient la ligne de Chartres l’ont abandonnée pour couvrir le secteur sud de l’investissement de Paris. Sa droite est à l’abri de toute surprise, car les têtes de colonnes de l’armée de Frédéric-Charles ne paraîtront pas à la hauteur de Fontainebleau avant le 17 et ne pourraient en aucun cas rien entreprendre sur la route de Paris, avant le 23 ou le 24 [2]. M. Gambetta veut marcher, M. de Freycinet l’y pousse vivement. Le ministre de la guerre quitte Tours avec l’intention bien arrêtée de lancer ses généraux à la poursuite de l’ennemi.

Il arrive à Orléans. Il voit le général d’Aurelles ; il le trouve hésitant. L’hésitation le gagne. Il perd son temps en conférences, en conciliabules, en conseils de guerre, comme tous les hommes indécis. Il était parti de Tours avec le dessein de marcher sur Paris ; il repart d’Orléans avec la résolution de se fortifier en avant de cette ville. Voilà l’homme. M. de Freycinet lui dicte un plan de conduite : il l’approuvé ; il s’en pénètre ; il en fait ressortir les avantages avec abondance, chaleur et conviction ; il le fera exécuter. Le général d’Aurelles fait des objections, les répète, y insiste : M. Gambetta en est touché, puis, frappé, il finit par se rendre. Il apportera à défendre auprès de M. de Freycinet le plan du général d’Aurelles la même abondance, la même chaleur, la même conviction qu’il a mises à soutenir auprès du général en chef la pensée du délégué au ministère de la guerre [3]. Ainsi fut abandonné, le lendemain de Coulmiers, le projet de marcher sur Paris. Malheur aux nations dont les chefs ne savent penser que par les autres !

M. Gambetta s’est décidé à attendre l’ennemi à Orléans. Le général en chef a sous la main les troupes éprouvées du 15e et du 16e corps, les soldats déjà solides de Martin des Pallières. Cette première armée de cent mille hommes va se renforcer sur sa droite du 18e et du 20e corps, sur sa gauche du 17e et bientôt du 21e. L’armée, protégée, au nord-est, par la forêt d’Orléans, dont tous les défilés seront occupés par des corps francs, à l’ouest, par les bois de Montpipeau, couverte par de puissantes batteries de marine et par des travaux de retranchemens qu’on aura tout le temps d’exécuter, atteindra, vers les premiers jours de décembre, au chiffre de deux cent dix mille combattans effectifs. Frédéric-Charles peut venir maintenant, après avoir rallié sur son chemin les troupes de von der Thann et du grand-duc de Mecklembourg. Quelque vigueur qu’il y déploie, il échouera contre Orléans. Mais il faut que nous comptions avec la mobilité du ministre de la guerre.

La défensive a été arrêtée et les travaux marchent rapidement. Le caprice a tourné. Il faut reprendre l’offensive, et dans quelles conditions ! Certes l’offensive était possible à la fin de novembre. L’armée la désirait. Les Prussiens, qui s’y attendaient, étaient fort circonspects à Pithiviers [4]. Mais, c’est surtout à la guerre qu’il faut de la décision. Jamais armée ne fut victime d’une plus coupable incohérence d’idées. Observez M. Gambetta. Il prend la direction du 18e et du 20e corps et, sans rien connaître de la situation de l’ennemi, leur donne pour objectif indéterminé Baune-la-Rollande, Pithiviers. Le général d’Aurelles est commandant en chef de l’armée. Les 18e et 20e corps forment sa droite. Il n’a aucune action sur elle. Il ne pourra pas l’appeler à lui en cas de besoin. Elle opère du reste à 50 kilomètres de son centre. Ce n’est pas tout. Martin des Pallières est sous les ordres directs de d’Aurelles depuis le lendemain de Coulmiers. Sans tenir compte de la susceptibilité légitime du général en chef et des nécessités du commandement, le ministre de la guerre détache Martin des Pallières avec l’ordre vague de se diriger sur Pithiviers. Ce dernier, ne sachant que faire ni à qui obéir, ne se relie ni au 15e corps, resté sous la direction de d’Aurelles, ni aux 18e et 20e, abandonnés à leur isolement, et il dissémine à l’entrée des défilés de la forêt d’Orléans des forces qui sont désormais perdues pour la défense. Ce n’est pas tout encore. A l’aile gauche, le général Chanzy, communiquant difficilement avec le général d’Aurelles, ne pourra coordonner ses opérations avec les mouvemens du reste de l’armée et, au premier succès de l’ennemi, il sera rejeté vers l’Ouest. Vit-on jamais semblable incurie ? Les Allemands, jusque-là si inquiets, abandonnent les 18e et 20e corps, frappent contre Chanzy des coups redoublés, et, perçant notre centre dégarni, coupent en deux tronçons l’armée qui nous eût sauvés si elle n’eût été victime d’une présomptueuse incapacité. Ce qu’a pu la moitié de cette armée, sous les efforts chaque jour réitérés des Prussiens, de Loigny [5] jusqu’au Mans, nous dit assez ce qu’aurait accompli l’armée entière, si la France avait eu un gouvernement digne d’elle [6].

Nous avons subi le troisième revers de cette guerre désastreuse. Les 18e et 20e corps se retirent par Gien sur la rive gauche de la Loire. Les troupes de Martin des Pallières, dans le désordre de leur retraite, ont perdu leur artillerie. Le 15e corps, forcé sur la ligne Artenay-Orléans, a laissé des milliers de prisonniers aux mains de l’ennemi. C’est un grand malheur. Tout n’est pourtant pas désespéré. Les 16e et 17e corps, bientôt soutenus par le 21e, commencent sous la direction de Chanzy cette belle retraite, admirée de nos ennemis, retraite qui n’a été qu’une série de batailles avec des fortunes diverses. Le 20e corps n’a eu à supporter que la journée indécise de Baune-la-Rollande et il n’est pas fortement entamé. Le 18e, qui n’a pris aucune part à la bataille du 28 novembre [7], n’a point souffert. Les débris du 15e corps et des troupes de Martin des Pallières, une fois ralliés, constitueront des forces importantes. On va les employer sans nul doute à seconder les opérations du général Chanzy. Tandis qu’une partie surveillera la rive gauche de la Loire, le gros des forces qui composent les 18e et 20e corps et le 15e reformé iront soutenir au Mans le suprême effort de Chanzy. M. le ministre de la guerre caresse d’autres plans. Quand nous lisons aujourd’hui, dans l’ouvrage de l’état — major prussien [8], que le soir de la seconde journée du Mans, la bataille flottait indécise et que tous les bataillons allemands avaient été engagés, comment ne pas exprimer le regret douloureux et amer que le général Chanzy n’ait eu auprès de lui, pour attacher la fortune indécise, ces trois corps d’armée que le gouvernement de Bordeaux devait envoyer périr inutilement dans les neiges du Jura ?

Nous ne dirons rien de cette campagne de l’Est, combinaison insensée, sottise militaire qui ne peut être comparée dans les annales guerrières des peuples qu’à la fameuse manœuvre des généraux prussiens de 1805 qui s’imaginaient, la veille d’Austerlitz, faire reculer Napoléon jusqu’au Rhin, en menaçant ses derrières. Mais les circonstances qui ont précédé le départ de l’armée nous révèlent trop exactement la physionomie de M. Gambetta pour que nous ne les rapportions très sommairement ici. Le ministre se trouvait au quartier-général de Bourbaki. Il l’exhortait à marcher sur Paris par Montargis et Fontainebleau ; il lui exposait, avec une conviction chaleureuse, les avantages de cette pointe hardie ; il mettait toute son extraordinaire fougue à réveiller chez le soldat d’Inkermann sa vaillance, son diable-au-corps d’autrefois. Bourbaki demeurait sombre, mélancolique, résigné. Survient M. Serres qui remplissait auprès de M. de Freycinet les fonctions de chef de cabinet et d’homme de confiance. Il prend à part M. Gambetta. Il le dissuade de diriger l’armée sur Montargis. Il lui expose un autre plan plus audacieux. Il faut porter les troupes, par Dijon, dans la Haute-Saône, débloquer Belfort, puis marcher par les places du Nord à la rencontre de Faidherbe et se rabattre ensemble sur les lignes d’investissement. M. Gambetta est converti. Il revient auprès du général. Il refait devant lui, avec son éloquence, l’exposé stratégique qu’il vient d’entendre de la bouche de M. Serres [9]. Bourbaki, dont l’âme accablée est aussi incapable de concevoir un plan que de l’exécuter, se résigne mélancoliquement à obéir au nouveau coup de tête du ministre de la guerre [10]. Voilà comment fut décidée la fatale campagne de l’Est. Voilà les solides esprits qui régissaient la France !


IV

La guerre n’est pas un arcane. C’est un art qu’apprendra vite tout homme doué d’un esprit net, d’une volonté forte, d’un caractère ferme. La netteté de l’esprit, la force de la volonté, la fermeté du caractère ne sont pas les qualités de M. Gambetta. Il a été dictateur militaire sans rien savoir et sans rien apprendre sur la direction, la conduite, et l’administration d’une armée. Il a été aussi dictateur civil. Il a suspendu la justice, il a biffé les lois, il a brisé les conseils généraux ; il voulait briser la banque. Il a commis tous les attentats contre les lois civiles, mais pas un seul jour il n’a donné la preuve d’un grand esprit et d’un grand caractère. Ses actes civils comme ses actes militaires ne sont que des coups de tête. Ils tiennent dans ces deux mots : violence et faiblesse. Nous venons de rappeler sa violence. Faut-il rappeler sa faiblesse devant ces préfets qui le bravent et le provoquent souvent, qui toujours lui refusent obéissance ? sa faiblesse devant ce Garibaldi, qui ne préviendra pas Bourbaki du mouvement de Manteuffel, mais qui retrouvera ses forces pour insulter notre patrie ? sa faiblesse devant ce médicastre d’Avignon, Bordone, qu’il fait colonel, qu’il fait général, et dont l’insolence croît avec le grade, tandis que diminue sa volonté de combattre ? sa faiblesse misérable devant cette odieuse ligué du Midi qui devait envoyer cent mille mobilisés sur les derrières de Bourbaki, et dont la fureur de parole se résolvait en crimes contre les lois, en lâchetés envers la France ? Voilà le dictateur ! On connaît l’œuvre.

Cependant les prisonniers de l’Hôtel de Ville ont rendu la capitale aux Prussiens, bientôt à la commune. Celui qui trois fois a compromis en province nos chances de succès reçoit, à Bordeaux, M. Jules Simon. Alors éclate entre M. Gambetta et son gouvernement un conflit qui nous révélera le dictateur dans toute sa nudité. M. Jules Simon le prie de faire exécuter l’armistice, M. Gambetta refuse. M. Jules Simon ordonne, M. Gambetta refuse encore. M. Jules Simon menace, M. Gambetta refuse toujours. On porte ce grave différend devant le conseil municipal de Bordeaux. M. Gambetta paraît. Il prend la parole, en homme dont les desseins sont arrêtés : il veut la guerre et il la fera ; il invective les « gens de l’Hôtel de Ville [11] ; » il demande au conseil sa confiance pour mener à bonne fin la délivrance de la patrie. On l’approuve, on l’encourage, on l’acclame ; Bordeaux veut lui offrir la dictature [12]. De toutes les grandes villes, on le presse de l’accepter. Il sait que Chanzy et ses généraux veulent combattre à outrance. Ce n’est certes pas de Paris que lui viendront les désaveux, car Paris oppose son nom aux noms des Jules Favre, des Jules Simon, des Trochu, qu’il est fatigué de répéter. Vous vous croyez en présence d’un homme résolu à sauver son pays, ou à mourir au milieu des derniers combattans. Non ! Non ! le tragédien a fini son rôle. Il donne purement et simplement sa démission.

L’histoire nous a appris que M. Gambetta n’a fait preuve, soit avant la révolution du 4 septembre, soit pendant sa dictature civile et militaire, ni d’un esprit assez grand pour juger les événemens, ni d’un caractère assez fort pour les dominer ou pour leur résister. Son séjour à Saint-Sébastien, sur lequel nous n’insisterons pas, nous le montre assez habile pour profiter des événemens s’il ne sait pas leur commander. Il a reculé devant la dictature ; il dira que c’est par soumission à l’ordre légal de son pays. Il a quitté la salle des séances de l’assemblée nationale avec les derniers représentans de la Lorraine : il répétera qu’il fut leur dernier défenseur. Il a refusé de ratifier le fatal traité qui livre Metz à l’invasion germanique : il se fera l’image même de la patrie. Et maintenant que la fortune prononce entre les combattans de la guerre civile [13] ! Sans écrire une ligne, sans prononcer une parole, il attend le résultat de la lutte sur la terre étrangère. Heureusement échappé aux embarras que pouvaient lui créer les hommes de la commune, M. Gambetta, candidat aux élections complémentaires du 2 juillet 1871, revient à l’assemblée. De ce jour, commence pour lui une carrière nouvelle. Elle a des phases diverses. La première, fort oubliée de nos jours, s’étend du lendemain des élections au 24 mai 1873. C’est la lutte contre M. Thiers et les représentans du pays. Dans l’assemblée nationale, dont nous décrirons plus tard les élémens, M. Thiers s’était définitivement engagé dans la république et y avait engagé avec lui les hommes modérés réunis sous la dénomination de centre gauche. Le titre même de chef du pouvoir exécutif de la république française, qu’il s’était fait donner à Bordeaux, était une première garantie pour les républicains. M. Thiers ne s’en était pas tenu là. Le 10 mars 1871, il avait rendu hommage « au désintéressement des hommes généreux de la république [14]. » Le 27 du même mois, il avait protesté contre les calomnies « qui le représentaient s’apprêtant à renverser la république [15]. » Le 8 juin, il avait dit à l’assemblée que toute menace contre la république « aurait été une souveraine imprudence [16]. » L’attitude de M. Thiers n’avait pas échappé aux droites monarchiques. Des incidens divers avaient plusieurs fois marqué le mécontentement de ces dernières. Le plus grave s’était produit le 11 mai précédent entre M. Mortimer-Ternaux et le chef du pouvoir exécutif. M. Thiers y avait été cassant, blessant pour l’ensemble de la droite [17]. Dans ces conditions, la conduite de M. Gambetta était toute tracée. M. Thiers voulait la république. L’ancien dictateur devait le soutenir, ne fût-ce que par intérêt, puisque les partis ne sont pas capables d’une vertu plus haute.

Mais, à cette époque, l’intérêt de la république ne coïncidait pas avec l’intérêt de M. Gambetta. Le dictateur commence contre le gouvernement aussi bien que contre l’assemblée la campagne ininterrompue dont nous allons raconter les incidens. Nous prouverons ainsi ce que vaut la légende qui nous donne M. Gambetta comme le collaborateur de M. Thiers et le fondateur de la république.

On a souvent écrit que M. Gambetta était l’homme d’une seule idée ; il serait plus exact de dire : d’une seule préoccupation. La préoccupation, chez lui, arrivait vite à la passion. Du 2 juillet 1871 au 24 mai 1873, sa préoccupation fixe est d’empêcher M. Thiers et l’assemblée nationale de fonder la république conservatrice des centres. Il est facile de le prouver. Le 22 juillet, on délibère sur la pétition des évêques [18], qui fit tant de bruit en son temps. M. Thiers prononce un discours plein de prudence et recommande à l’assemblée de ne pas se créer des embarras avec l’Italie. Les centres se rallient à l’ordre du jour de M. Marcel Barthe, qui s’en rapporte à la sagesse de M. Thiers. Les débats vont être heureusement clos, lorsque M. Gambetta, intervenant dans la discussion, oblige M. Thiers à accepter un ordre du jour différent. Le 30 août, il combat la proposition Rivet [19] et accuse l’assemblée d’usurpation [20]. Parfois il affecte de séparer la cause de M. Thiers de celle de la majorité. Le chef du pouvoir exécutif n’est pas dupe de cette tactique, mais il est obligé de ménager les amis de M. Gambetta, et il ne perd pas une occasion de dissiper le discrédit qui frappe l’ancien dictateur. Pour ne citer qu’un exemple, le 18 novembre 1872, l’assemblée, émue d’une harangue que M. Gambetta avait prononcée contre elle, supplie M. Thiers de le désavouer publiquement. M. Thiers ne répond pas. Le général Changarnier l’interpelle ; M. Thiers se tait. Le duc de Broglie le supplie de condamner l’insulteur des représentans ; M. Thiers refuse. Il ne peut toutefois empêcher une majorité considérable d’adopter l’ordre du jour de M. Mettetal [21], qui réprouve les doctrines de M. Gambetta. Une semaine après, quand le dissentiment éclate publiquement entre M. Thiers et les droites monarchiques au sujet du message du 13 novembre, M. Gambetta, si l’intérêt de la république l’inspirait, se rapprocherait du chef de l’état. Mais l’intérêt de la république, nous l’avons dit, n’est pas ce qui le touche. Le 14 décembre, le lendemain même du jour où l’assemblée nationale, — à une faible majorité, il est vrai, — a consolidé les pouvoirs de M. Thiers et affermi la république, M. Gambetta réclame la dissolution [22]. Le 28 février 1873, lorsque le centre gauche tout entier, désormais rallié à la république, s’efforce d’assurer au pays une organisation politique qui ne soit plus le provisoire, M. Gambetta vient faire de l’obstruction. D’accord cette fois avec une partie des droites, il se déchaîne contre le sénat et s’acharne contre la république conservatrice [23]. La révision est proche. Nous recommandons son discours aux membres de la gauche extrême qui veulent supprimer la chambre haute.

Voilà comment, dans l’assemblée, M. Gambetta secondait le gouvernement qui voulait donner à la république un rudiment d’organisation. Voilà comment il aidait au relèvement de son pays au moment où M. Thiers consacrait ses forces à délivrer, non pas toute la France, hélas ! mais ce qui nous restait de territoire à l’Est de la présence de l’étranger. C’est surtout en dehors de la chambre que s’exerçait son action désorganisatrice. Pendant la seconde moitié de l’année 1871 il a préparé la campagne. Son journal, la République française, s’est fondé. Les anciens fonctionnaires de la délégation le répandent en province en même temps qu’ils se mettent à prononcer le nom de Gambetta, si unanimement décrié après la guerre. Le parti des mécontens d’un côté, des révolutionnaires de l’autre, le choisit pour chef. Dans les grandes villes et dans les centres bruyans du Midi, on se prépare à opposer la république de M. Gambetta à la république de M. Thiers [24]. Pendant les vacances de Pâques de 1872, l’agitateur commence dans le pays ses prédications contre l’assemblée. Le 7 avril, à Angers, il pousse à la dissolution [25]. Le 18, au Havre, il dénonce les « ruraux » au mépris public [26]. Son audace et sa violence augmentent avec la faiblesse de ses adversaires. Le 22 septembre suivant, à Chambéry, il accuse l’assemblée d’impuissance [27]. Le 26, à Grenoble, il ne garde plus de mesure et compare la représentation du pays à un cadavre [28]. Epargne-t-il au moins M. Thiers ? Nous saurons, dans un instant, qu’il va jusqu’à le soupçonner de trahison contre la république.

Quels peuvent bien être à cette époque, — du 2 juillet 1871 au 24 mai 1873, — la pensée, le but, l’état d’esprit de M. Gambetta. Pas plus qu’au temps où Delescluze lui confiait un rôle à tenir, il n’a de pensée politique arrêtée. Tous ses discours de 1872 varient avec les sentimens de l’auditoire qui l’écoute. Au Havre, il rassure le pays contre le socialisme [29]. A Angers, il se donne pour un défenseur de la famille, de la propriété, de la liberté de conscience [30]. A Chambéry, au contraire, il annonce les questions politiques et sociales que le parti républicain résoudra [31]. Dans cette région du Dauphiné et de la Savoie, où l’ardente population des villes est imbue de préjugés révolutionnaires, il fait revivre, avec son éloquence capiteuse, les souvenirs de la convention [32]. Lorsque M. Gambetta jetait aux populations ces discours enflammés, il n’avait qu’un but : conquérir une situation dans l’assemblée, où on ne tolérait même pas sa parole ; dans son parti, d’où les hommes sensés, M. Jules Favre, M. Jules Simon, M. Grévy, cherchaient à l’exclure ; dans le pays, qui le considérait à juste titre comme un agitateur effréné. Il s’est trouvé des hommes pour appeler cette époque de sa vie un apostolat républicain : l’apôtre ne combattait que pour lui ; il ne luttait que pour son existence politique. Il sentait très bien qu’il était tombé si bas après la guerre qu’il ne pouvait se relever qu’à force d’audace et en étonnant ses adversaires mêmes. De là son extraordinaire violence contre l’assemblée, ses attaques chaque jour renouvelées contre M. Thiers, l’emportement auquel il se livre contre la candidature de M. de Rémusat, les soupçons injurieux qu’il insinue dans les réunions populaires contre le chef du pouvoir exécutif, à la veille même du 24 mai.


V

« Oui ! si le malheur voulait que le chef de l’état, par défaillance, par complaisance,.. se laissât glisser du côté de nos ennemis et que, de près ou de loin, il prêtât la complicité de son patronage à des prétentions insensées, je dirai plus, criminelles, il ne faudrait pas désespérer [33]. » Ainsi parlait à Nantes, le 16 mai 1873, une semaine avant la chute de M. Thiers, celui que des complaisans ont rangé parmi les fondateurs de la république et qui en a été jusqu’au 24 mai le plus violent agitateur. Il est bien peu d’hommes politiques qui n’aient prévu à cette époque le renversement de M. Thiers. M. Gambetta ne prévoyait que sa trahison. Cela prouve une fois de plus la clairvoyance de son esprit.

Le dictateur, retombé simple révolutionnaire, s’est donné le plaisir de passer en revue les forces radicales des grandes villes et de les faire défiler sous les yeux de M. Thiers. Il n’a pas compris, ou n’a pas voulu comprendre que l’intérêt, à défaut de toute sagesse, lui faisait un devoir de respecter la candidature de M. de Rémusat. Les Parisiens ont élu M. Barodet ; Lyon a choisi M. Banc, ancien membre de la commune ; Marseille s’est bien gardée de rester au-dessous de cette prudente manifestation. M. Thiers, battu devant l’assemblée, a donné sa démission [34]. Le maréchal de Mac-Mahon occupe maintenant le poste qu’illustra le libérateur. La vice-présidence du conseil a passé de M. Dufaure à M. le duc de Broglie. Parmi les membres du cabinet qu’il dirige figurent MM. Ernoul et de La Bouillerie. M. de Goulard a paru trop peu conservateur pour entrer dans le nouveau ministère. Voilà les conséquences de l’apostolat républicain de M. Gambetta. Il est bon de les opposer aux insupportables prétentions de ses successeurs.

Du 24 mai 1873 jusqu’à cette journée, qui faillit encore n’être pas décisive, où l’assemblée vota, à une voix de majorité, la proposition Wallon, que de combinaisons, que de tactiques, que de stratégies, que d’incertitudes, que de contradictions, que de crises ! Aujourd’hui cependant, quand nous jugeons à la lumière de la philosophie historique cette grande lutte des partis qui a duré vingt et un mois, de la chute de M. Thiers au 25 février 1875, tout ne nous semble pas stérile dans cette succession de malentendus, de disputes et de conflits. Il en ressort avec une clarté parfaite que la force et l’intrigue ont perdu leur influence sur la marche de nos affaires intérieures et que c’est à la libre discussion, à l’examen réfléchi, à la raison qu’il faudra dans l’avenir demander la solution de nos difficultés. Jamais hommes politiques ne déployèrent plus d’habileté que ceux qui entreprirent en 1873 la restauration de la monarchie légitime. Mais comme ils la voulaient ou l’acceptaient sans conditions, leur habileté fut inutile. A cette même époque, une vaste conspiration bonapartiste s’organisait pour rétablir l’empire. Elle échoua, et si elle eût tenté les chances d’un coup de main, elle eût fini misérablement. Il en résulte aussi (et qui ne s’en réjouirait) que la grande majorité des Français répugne aux solutions extrêmes et qu’elle ne souscrira jamais qu’à des institutions équitablement libérales. Ces vingt et un mois d’agitations se divisent en deux périodes très distinctes : la fin de 1873, entièrement consacrée aux tentatives de restauration monarchique ; l’année 1874, toute pleine de combinaisons artificielles pour organiser un pouvoir qui n’eût été ni la république, ni la monarchie. De l’échec de toutes ces combinaisons devait sortir la constitution de 1875.

Durant la première période, M. Gambetta est au second plan, il faudrait dire au dernier. Ceux qui exploitent aujourd’hui ce nom retentissant répètent volontiers que M. Gambetta fit échouer, en 1873, la restauration de M. le comte de Chambord. Il n’y a qu’une chose à leur répondre : Si la monarchie n’avait eu d’autre ennemi que l’orateur du parti radical, il y a longtemps qu’elle serait faite et qu’ils en seraient les serviteurs. M. Gambetta, sans doute, durant les négociations de septembre, continuait à remplir sa fonction, c’est-à-dire à parler, mais la France n’accordait aucun crédit à sa parole. La restauration monarchique a eu pour adversaires le centre gauche et M. Thiers. Finalement, elle a échoué devant les répugnances des constitutionnels libéraux. On l’oublie trop aujourd’hui.

C’est encore M. Thiers qui a eu la plus grande part dans les événemens qui ont abouti à la constitution de 1875. On se souvient avec quelle persévérance ses amis du centre gauche demandaient la discussion et le vote des lois constitutionnelles. Mais le centre gauche et M. Thiers furent aidés, dans cette œuvre de conciliation, par une importante fraction du centre droit et par toutes les gauches (y compris M. Gambetta et le groupe qui lui obéissait. C’est à cette date (1874-1875) que commence, pour ce dernier, l’évolution politique qui le prit révolutionnaire et le laissa opportuniste. Il convient de s’y arrêter un instant. Allons-nous assister à une de ces transformations dont l’histoire nous offre de si nombreux exemples ? L’opportuniste diffère-t-il de cet agitateur, qui, du 2 juillet 1871 au 24 mai 1873, a provoqué la chute de M. Thiers et compromis la république ; de ce dictateur violent et faible qui, du 8 octobre 1870 au 26 janvier 1871, a précipité nos malheurs et achevé notre défaite ; de ce révolutionnaire de 1870, qui, témoin impassible des événemens, n’a su ni se ranger du côté de l’ordre légal, ni exécuter une révolution qui eût épargné à l’armée de Châlons la catastrophe du 1er septembre ? Non, l’esprit de M. Gambetta ne sera pas plus réfléchi ; son caractère ne sera pas plus déterminé, sa nature ne sera pas moins vaine, moins personnelle, moins tyrannique. L’acteur aura changé de rôle. On ne s’expliquerait pas ce changement si on ne connaissait la composition de l’assemblée nationale à la fin de 1873 et au commencement de 1874. Nous la dirons rapidement.

Depuis le mois de novembre 1872, époque où M. Thiers s’était définitivement prononcé pour l’organisation de la république, l’assemblée nationale était partagée en deux grands partis à peu près égaux en nombre, en puissance, en intelligence. L’un voulait donner au gouvernement de notre pays la forme républicaine ; l’autre ne voyait d’avenir, de repos, de salut que dans la forme monarchique. De grandes nations ont rencontré l’équilibre politique dans l’antagonisme continu de deux partis opposés, mais ces partis acceptaient la même constitution fondamentale. Les monarchistes de 1871 auraient-ils été d’accord sur tous les termes de leur programme, les républicains se seraient-ils entendus sur tous les points de leur statut constitutionnel, l’ordre gouvernemental ne serait pas nécessairement sorti de leur rivalité nettement définie et réglée par la loi des majorités. C’est que l’ordre ne règne que là où les deux partis antagonistes se succèdent au pouvoir sans secousse. Là où ils ne peuvent se remplacer que par une révolution, éclate l’anarchie. La présence, à Versailles, en face l’un de l’autre, d’un parti républicain et d’un parti monarchique, également homogènes, aurait déjà suffi pour faire à notre pays une situation grave, mais non pas inextricable. S’il n’y avait eu ici que des monarchistes, là que des républicains, la sagesse de la France, ou, si l’on aime mieux, la fortune, aurait prononcé entre les premiers et les seconds, et notre pays aurait repris, sous la forme républicaine ou sous la forme monarchique, mais sans rien abdiquer de ses glorieuses traditions et de son génie, le cours de sa noble destinée. Les divisions de parti lui préparaient d’autres tristesses.

Ce n’étaient pas seulement deux grandes écoles politiques qui s’agitaient au sein de l’assemblée nationale. Le parti monarchique était divisé en trois groupes dont il était aussi difficile de concilier les idées que de réconcilier les représentans. L’extrême droite, royaliste avec Henri V, catholique avec Pie IX, entendait que le roi, appuyé sur l’église et sur son épée, n’eût d’autre frein que sa conscience et Dieu. La droite modérée était moins intransigeante. Elle obéissait, comme l’extrême droite, à ce qu’elle appelait le droit monarchique ; mais elle reconnaissait que la charte devait en limiter l’exercice. Le centre droit était plus sage. Il voulait, reprenant la pensée des constitutionnels de 1791, des libéraux de la restauration, des hommes de juillet, acclimater parmi nous ces institutions libres dans lesquelles le monarque est un président de république héréditaire, institutions qui, jusqu’ici, ont fait l’honneur du gouvernement intérieur de l’Angleterre sans porter atteinte à sa grandeur au dehors.

L’ironie des événemens avait coupé de même en trois fractions le parti républicain de l’assemblée nationale. Le centre gauche était un groupe qui, sur toutes les questions politiques, sociales, économiques, pensait à peu près comme le centre droit. Peut-être en différait-il par une nuance religieuse. Nous voulons dire que le centre gauche aurait observé la neutralité envers l’église, à laquelle le centre droit devait, par nécessité autant que par sympathie, marquer quelque faveur, quoiqu’il soit absolument injuste et faux de répéter, comme on l’a fait si longtemps, qu’il obéissait à la direction des évêques. D’accord avec le centre droit sur la plupart des questions qui peuvent être soulevées dans les assemblées, le centre gauche ne s’en séparait pas, en principe, d’une manière irrévocable, sur la forme de gouvernement. Les principes fléchissaient alors devant les circonstances. M. de Rémusat, M. Laboulaye, M. Dufaure, membres influens du centre gauche, étaient des parlementaires que rien n’éloignait de M. Bocher, de M. d’Audiffret-Pasquier, de M. Buffet, de M. de Broglie, rien, si ce n’est peut-être quelque souvenir historique diversement interprété, quelque attache politique ancienne, quelque nuance dans les habitudes sociales, et, il faut bien le dire, cette dissidence d’intérêts qui corrompt si vite l’état-major des partis. Après le centre gauche, le groupe le plus influent du parti républicain était la gauche modérée. Les membres qui en faisaient partie n’avaient pas, en 1873, sur l’ensemble de l’opinion publique l’influence que le centre gauche tenait de M. Thiers. Mais c’était vers eux que le parti républicain tournait toutes ses pensées, c’était sur eux qu’il fondait toutes ses espérances. Leur effacement devant le centre gauche leur méritait le respect général ; la parole de M. Jules Favre, de M. Jules Simon, de M. Jules Grévy, leur donnait de l’éclat ; leur modération leur gagnait chaque jour de nouveaux adhérens, et il est juste de dire que c’est grâce à leur sagesse que le pays en 1876 a pris confiance dans la république. Quel était le programme de ce groupe ? Sur le mécanisme administratif, sur la pondération des pouvoirs, sur l’organisation de l’armée, sur l’institution judiciaire, sur les rapports de l’église et de l’état, sur presque toutes les grandes questions politiques, la plupart de ses membres avaient les mêmes vues générales que le centre gauche. Sur la forme du gouvernement, la gauche modérée voulait la république par principe, tandis que le centre gauche n’y était amené que par nécessité de circonstance. Il s’ensuivait entre les deux groupes une assez grande différence de tempérament. La troisième fraction républicaine de l’assemblée nationale, très confuse celle-là, quoiqu’elle portât le titre d’Union républicaine, obéissait à d’autres doctrines. Comme la gauche modérée, elle voulait la république, par principe, mais elle la voulait autrement. Elle devait transformer notre pays dans son administration, sa justice, son armée, son système d’impôts, son enseignement public, ses croyances. Ces profonds bouleversemens ne s’accompliraient pas sans un immense effort de propagande et de pression révolutionnaire. Le groupe qui les promettait à la France, ou qui l’en menaçait, s’appelait radical [35]. Au moment où nous nous sommes reporté pour tracer ce tableau rapide de l’assemblée [36]. M. Gambetta était, aux yeux du grand public, le chef de ce parti révolutionnaire et radical. Nous allons démontrer qu’à ce moment-là même, il se préparait, sous le nom d’opportuniste, à embrasser un bien plus grand rôle. M. Thiers devait le favoriser à son insu.


VI

En quittant la présidence de la république, le 24 mai 1873, M. Thiers, avec sa justesse de coup d’œil, avait compris la situation politique. M. le duc de Broglie devait tomber sous la coalition de l’extrême droite et des bonapartistes dès qu’il tenterait de sortir du provisoire. Le plan de M. Thiers était arrêté aussitôt. Il maintiendrait en un faisceau compact toutes les forces de gauche, depuis M. Casimir Perier jusqu’à Louis Blanc. Les groupes de gauche une fois liés, l’appoint des voix bonapartistes ou de l’extrême droite lui donnerait aisément la victoire chaque fois que le duc de Broglie essaierait une combinaison de nature à contrarier les projets des impérialistes ou les sentimens des légitimistes ultra. L’union du centre gauche et de la gauche modérée était facile. Le centre gauche était désormais attaché à la fortune de M. Thiers. La gauche modérée, sous l’influence de MM. Jules Simon, Jules Favre et Jules Grévy, sans se confondre avec le groupe précédent, avait autant de sagesse que lui et, s’il se peut, encore plus de patience. Mais comment amener les radicaux de l’Union républicaine et M. Gambetta à se ranger silencieusement et à marquer le pas derrière la gauche républicaine ? Cette difficulté n’était pas au-dessus de l’habile esprit de M. Thiers. S’il avait jeté autrefois à M. Gambetta la qualification sanglante et trop méritée de fou furieux, il s’était appliqué, durant sa présidence, à ménager le dictateur et à lui faire oublier l’apostrophe qu’il lui avait lancée aux applaudissemens de la France. M. Gambetta était, de son côté, facilement oublieux quand il avait intérêt à l’être. Il avait, en outre, un penchant marqué pour l’intrigue et il était fort sensible à la flatterie. M. Thiers l’attaqua et le gagna par ces deux côtés à la fois. Il lui fit entrevoir le rôle que l’avenir lui réservait ; il vanta sa sagesse : l’autre y crut. Assistons à la métamorphose.

Nous avons entendu M. Gambetta, le 16 mai 1873, insinuer devant les radicaux de Nantes que M. Thiers pourrait bien trahir la république. Écoutez-le maintenant, le 24 juin 1874, louer « l’homme d’état illustre qui a su donner à cette phalange, composée de parlementaires éprouvés, de grands propriétaires, d’industriels importans, de grands négocians, de citoyens considérables de tout rang et de tout ordre, l’exemple du sacrifice [37]… » A Grenoble, le 26 septembre 1872 [38], il avait menacé les classes dirigeantes, monarchiques ou républicaines, d’une révolution sociale qui allait les déposséder du pouvoir et des affaires. Le 3 octobre 1873, dans une réunion privée tenue près de Châtellerault, il rappelle la gloire de notre tiers-état et l’émancipation de 1789, et la France refaite « dans son unité législative, administrative, financière, militaire [39]. » Il ne se contente pas d’exalter la bourgeoisie, le voilà qui sourit à la noblesse [40]. C’est le temps de la république athénienne. Il se prend même à être réservé à l’égard de ce clergé catholique qu’il flétrissait, le 25 avril 1872, à Albertville, du nom de caste cléricale. C’est contre les bonapartistes que se donnent maintenant carrière tous les excès de sa parole [41]. Ses actes dans l’assemblée sont d’accord avec ses discours. Il vote la proposition Casimir Perier, l’amendement Wallon, les lois constitutionnelles, et jusqu’à l’institution de ce sénat, qu’il fait accepter, le 23 avril 1875, à ses électeurs de la Seine [42]. Est-ce le politique qui a varié ? Point du tout. L’acteur a changé de rôle. Il a pris au sérieux celui que M. Thiers lui a fait entrevoir. Solidement appuyé sur le groupe de l’Union républicaine, et nullement menacé du côté de sa gauche, il peut sans danger devenir entreprenant vers sa droite. Il faut rassurer le centre gauche. Les garanties qu’il lui donne ont satisfait les plus exigeans. Il avait refusé à l’assemblée nationale le pouvoir constituant ; il vient de le lui reconnaître. Il avait ri du sénat ; il le trouve excellent sous le nom de grand conseil des communes françaises. Il s’était moqué de la république conservatrice et bourgeoise ; il a mis toute son éloquence à la défendre dans Belleville même. Directeur incontesté de l’Union républicaine, accepté par le centre gauche comme un utile allié, agréable à la gauche modérée, sinon à ses chefs, comme un collaborateur puissant, déjà il se voit maître de ce pouvoir qu’avant le 24 mai il ne pouvait ressaisir que par une révolution. Nous sommes en plein opportunisme. Comment l’habileté de M. Gambetta répétera-t-elle ce rôle que l’habileté de M. Thiers lui a soufflé ?

Les républicains avaient battu les bonapartistes et la droite, avec l’aide du centre droit, dans le vote de la constitution de 1875. Ils avaient battu le centre droit, avec l’aide des bonapartistes et de l’extrême droite, dans l’élection des sénateurs inamovibles. C’était là, certes, de la grande intrigue. M. Gambetta seul ne l’aurait pas aussi lestement conduite. Mais le délire d’orgueil commençait à le gagner ; il s’en attribua le succès et le mérite. Le rôle d’agitateur ne lui avait pas réussi ; le rôle d’intrigant, — car l’opportunisme n’est qu’une intrigue, — lui convenait mieux. Il le crut du moins, et il se prépara à se servir de tous les hommes et à les jouer tous tour à tour, y compris M. Thiers. Il avait trop présumé de ses forces.

Le parlement s’est dissous. Les élections sénatoriales du 31 janvier, sans être favorables à la république, ne sont pas contraires à l’esprit de conciliation qui a fait la loi constitutionnelle. Les élections à la chambre des députés ont donné aux trois groupes réunis de gauche une majorité considérable, mais la prépondérance à aucun d’eux. Toutefois le groupe de M. Gambetta s’est grossi de nombreuses recrues. Lui-même, s’il n’est pas l’unique vainqueur du jour, est honoré de quatre élections significatives. Paris, Marseille, Bordeaux, Lille l’ont élu après une campagne des plus actives et des plus agitées. Dans les Bouches-du-Rhône, il a brisé l’intransigeance quand elle est apparue sous le personnage de M. Naquet. Nous allons juger de la sincérité de sa dernière conversion. Plusieurs des chefs éminens du centre gauche et de la gauche modérée siègent maintenant au sénat. M. Jules Grévy prendra la présidence de la chambre des députés. M. Thiers veut se tenir en dehors et au-dessus des partis, ainsi qu’il convient à l’ancien président de la république. La chambre est jeune, inexpérimentée, facile à surprendre. M. Gambetta croit le moment favorable pour la dominer. Il provoque une réunion plénière. Il tente de s’emparer du gouvernement des trois gauches, il échoue. Sa manœuvre est déjouée par la manœuvre opposée de M. Dufaure et de M. Jules Simon. Il ne le leur pardonnera pas.

Suivons l’enchaînement des faits. Le maréchal de Mac-Mahon a été très correct. Il a chargé M. Dufaure de constituer un cabinet. M. Ricard, M. Waddington, M. Léon Say en font partie [43]. C’est le centre gauche qui arrive aux affaires. Il y arrive avec la mission de protéger l’œuvre constitutionnelle du 25 février 1875. Le devoir de la chambre est de l’y aider ; c’est le devoir aussi de M. Gambetta. Les circonstances lui apportent, une fois de plus, l’occasion de servir utilement son pays, qu’il a tant agité, et la république, qu’il a compromise le 24 mai 1873. Il ne saurait oublier que la constitution est menacée, à la chambre même, par une opposition de 200 membres ; qu’au sénat, les trois fractions de gauche sont en minorité ; que le cabinet du 10 mars représente tout ce que la chambre haute, la présidence et la majorité du pays peuvent supporter de république. S’il était sincère dans son rôle d’opportuniste, il s’emploierait aujourd’hui à défendre contre les menées de la coalition ces lois constitutionnelles dont il vantait, il y a un an, à Belleville l’excellence et les bienfaits. Si l’opportunisme n’était pas une hypocrite formule sous laquelle il abrite ses ambitieux desseins et ses coupables menées, il seconderait dans la chambre l’œuvre, bien difficile en présence d’une formidable opposition, qu’entreprennent M. Dufaure et le centre gauche de pacifier le pays ; il la seconderait jusqu’au jour où la confiance générale du parlement et de la nation lui offrirait le pouvoir comme une récompense et non pas comme un fardeau. Mais sa personnalité ne s’effacera pas un instant. On lui a refusé la réunion plénière, la présidence des trois gauches, la direction de leur politique. M. Dufaure et, après lui, M. Jules Simon [44], éprouveront ses ressentimens. Le 16 mai sortit de ces conflits. Qu’on suppose le ministère Dufaure, plus tard le ministère Jules Simon, soutenus par la chambre dans leur lutte de tous les jours, et contre la majorité du sénat, et contre les intrigues de l’Elysée, qui eût osé tenter le 16 mai ? Les piqûres d’orgueil de M. Gambetta nous ont valu l’une des plus longues et des plus profondes agitations de ce siècle. Nous en subirons longtemps les conséquences.

Le 16 mai n’a profité ni aux idées ni aux intérêts de ceux qui ne craignirent pas de l’accomplir. L’histoire des huit dernières années nous dit assez que la république n’en a pas bénéficié. Il ne pouvait servir qu’à favoriser les desseins de M. Gambetta. Agitateur quand même, ce n’est que par l’agitation qu’il pouvait arriver à son but, c’est-à-dire au pouvoir. Le lendemain du 14 octobre, il crut qu’il le tenait. M. Thiers était mort ; M. Jules Simon avait perdu la faveur républicaine ; M. Dufaure vieillissait ; M. Jules Grévy, qui bientôt allait succéder à M. le maréchal de Mac Mahon, s’annonçait comme un président honoraire à l’ombre duquel s’exercerait la présidence effective qui ne pouvait écheoir qu’à M. Gambetta. Les ministres ne s’appelleraient plus Dufaure ou Jules Simon ; ils ne pourraient ni penser, ni parler, ni agir, ni vivre sans la permission de M. Gambetta. Alors commence cette période, l’une des plus tristes et des plus médiocres de notre histoire, durant laquelle nous avons vu M. Gambetta, de son trône présidentiel, élever une série de ministres pour les abattre six mois après, bouleverser l’administration dans toutes ses branches, déclarer la guerre à la magistrature et chercher à la déshonorer, déchaîner contre le clergé séculier, les congrégations religieuses, toutes les consciences catholiques, des passions qui ne sont pas encore assouvies ; s’affilier à des associations, à des sectes, à des corporations qui, dans la France entière, propagent son nom et font valoir ses titres à gouverner la république ; faire tout concourir à sa frénésie ambitieuse, la lâcheté des uns, la corruption des autres, la bassesse du plus grand nombre ; tout,.. excepté ce que conseillent l’honneur, la probité, la vertu. Dans ces années de 1879 à 1881, ce n’est pas le révolutionnaire qui siège, irresponsable, à la présidence de la chambre des députés ; ce n’est pas l’opportuniste ; c’est le jouisseur qui attend, avec un mépris tranquille de tout, ce qui l’environne, la succession, qu’au besoin il hâtera par une agitation nouvelle, du président Grévy.

Tandis qu’à la présidence il regardait passer les jours, la France et ses représentans l’avaient observé. Il n’avait pas voulu mériter le pouvoir comme une récompense : on le lui imposa comme un châtiment. Sommé d’être ministre, il s’exécute, et aussitôt se découvrent à tous les yeux l’indécision de son esprit, l’irrésolution de son caractère, les défaillances de son cœur.

Au milieu des erreurs du temps présent, nous avons dû rappeler à ceux qui exploitent le nom, devenu presque légendaire, de M. Gambetta, l’histoire contemporaine. Nous avons déposé d’après les faits, sans haine, sans crainte aussi. L’opinion jugera* ; elle est souveraine.-


VII

Nous connaissons la physionomie très saisissable, sous sa mobilité, de M. Gambetta. Ce n’est pas un de ces types arrêtés dont les révolutions nous offrent des exemples : Brutus à Rome, Ludlow en Angleterre, Robespierre chez nous. Aucune école républicaine ne le réclamera si elle exerce envers lui une saine critique. Les partis, dont la morale est peu sévère, l’épargneront peut-être, ne distinguant pas bien, à travers ses variations, où commence l’ami et où finit l’adversaire. L’histoire sérieuse, nous osons l’affirmer, ne l’absoudra pas. L’histoire sérieuse ne se trompera pas sur son œuvre délétère. Qu’a-t-il fait pour son pays ? Démagogue aux élections de 1869, il a réveillé ces fureurs qui éclatent périodiquement dans notre histoire depuis la Saint-Barthélémy et la ligue jusqu’à la terreur et à la commune, pour épouvanter la capitale. Agitateur en 1872, il ne laisse pas une heure de repos au gouvernement qui répare les maux de la patrie, et l’ennemi campe encore sur notre territoire ! Agitateur en 1876, il provoque par sa violence ce trop coupable 16 mai, qui faillit nous jeter dans la guerre civile et qui nous a plongés dans le désordre politique où nous nous débattons. Intrigant et corrupteur durant sa longue présidence, il tente de corrompre, pour le mieux asservir, ce noble pays de France que les plus vils despotes ont bien possédé un instant, mais qu’ils fie sont jamais parvenus à avilir ni à déshonorer.

Il a, paraît-il, sauvé l’honneur de la France. Nous n’avons pas entendu une seule fois cette parole sans bondir d’indignation. L’honneur de la France n’est pas tombé à si bas prix que M. Gambetta ait pu le racheter. Il est fait de dix siècles d’histoire et il défie les coups de la fortune. L’honneur d’une génération peut souffrir ; inviolable est l’honneur de la France, Au lendemain de la catastrophe de Sedan, au lendemain de la trahison de Bazaine et de la capitulation de son armée, notre génération avait le devoir de relever nos drapeaux humiliés. Elle l’a rempli, et son sacrifice n’eût pas été inutile si M. Gambetta n’avait pas été au-dessous de la mission qu’il avait usurpée. Ceux-là ont sauvé l’honneur de notre génération, qui sont tombés sur les champs de bataille, où nous n’avons pas vu le dictateur, Coulimiers, Villepion et Loigny, Pont-Noyelles et Bapaume, Villersexel, journées heureuses, et puis Saint-Quentin, Héricourt, Le Mans, stations douloureuses du martyre de la France. M. Gambetta, au moins, par son activité fiévreuse, a rendu possible la résistance ; bonne ou mauvaise, la défense nationale est son œuvre, et on nous invite à la respecter sous peine de manquement au patriotisme. Il serait injuste, il serait criminel en si grave matière de contester l’activité du gouvernement de Tours. Mais que l’honneur en revienne à M. Gambetta, nous le nions. Lorsque le dictateur arriva, le 15e corps était depuis longtemps formé et discipliné sous la main ferme de d’Aurelles. Le 16e achevait son organisation sous le général Pourcet. Les trente mille soldats de Martin des Pallières se réunissaient à Nevers [45]. Ainsi les soixante-dix mille hommes qui combattirent à Coulmiers avaient été préparés à la lutte par d’autres que M. Gambetta. Ainsi les cent mille hommes qui, le lendemain du 9 novembre, auraient pu monter sur Paris avaient été réunis, organisés, disciplinés par d’autres que le dictateur. Dans les batailles en avant d’Orléans ne prirent part à la lutte que des troupes formées avant la dictature de M. Gambetta. Le 30 novembre, à Villepion, c’est le 16e corps qui combat. Le 1er décembre, à Loigny, c’est encore le 16e corps. Une partie seulement du 17e entre en action vers le soir. Les 2 et 3 décembre, sur la ligne Artenay-Orléans, c’est le 15e qui porte tout le poids. Le 28 novembre, à Baune-la-Rollande, le 20e corps seul s’était battu. Or le 20e corps (à ce moment, général Crouzat) n’était autre que l’ancien corps du général Cambriels, plus tard du général Michel. On l’avait porté très rapidement de l’Est dans l’Orléanais. Nous nous reprocherions beaucoup de diminuer l’activité du gouvernement de Tours, mais à ceux qui osent prétendre que M. Gambetta, c’est la défense, nous opposons les faits, l’histoire, la réalité. Son nom est inséparable de la guerre en province, puisqu’il a été ministre, dictateur, souverain maître des armées et de la nation, mais l’histoire vengeresse dira que son audace seule le fît notre chef et que son impuissance nous perdit.

Oui, avouent quelques hommes, il a débuté comme un démagogue ; oui, pendant la guerre, il s’est conduit comme un insensé ; oui, il a eu le tort grave de combattre la république de M. Thiers ; mais il a fait un retour sur lui-même, il a reconnu ses erreurs, il a réparé ses fautes, il a mis tous ses soins à discipliner les républicains et nous lui devons une reconnaissance éternelle pour avoir fait de toutes ces écoles révolutionnaires, jacobines, absolutistes, un seul parti de gouvernement. L’unité du parti républicain, voilà son œuvre, ajoutent-ils, elle est inattaquable. On pouvait croire ces choses dans ces années 1878 et 1879, où les groupes républicains, extérieurement unis, semblaient n’obéir qu’à une seule pensée et se mouvoir sous la même impulsion. Comment réprimer un sourire quand on les entend répéter aujourd’hui ? La confusion des rangs républicains n’a pas été causée par la mort de M. Gambetta, elle a éclaté avant sa chute. Cette confusion est son œuvre. Quand M. Thiers, M. Jules Simon, M. Jules Favre conseillaient et dirigeaient les républicains, il n’y avait parmi eux que trois écoles et souvent elles se confondirent. Sous la dictature de la persuasion, de M. Gambetta, le parti républicain vit fléchir sa discipline, commencer sa désunion, diminuer ses qualités morales. Quand M. Gambetta eut été dépossédé du pouvoir, il lui restait à compléter la désorganisation de la chambre. Sur les ruines du parlement il comptait rétablir sa fortune. Il travaillait à cette œuvre quand la mort le surprit. Singulière façon de constituer une école et un parti de gouvernement !

Et maintenant qu’on parle de son patriotisme ! Nous nous tairons sur ce sujet. Le patriotisme est chose de conscience. Nous avons le droit d’étudier l’histoire, nous n’avons pas le droit de sonder la conscience de M. Gambetta. Si nous y touchions, nous nous exposerions à calomnier M. Gambetta ou à calomnier le patriotisme. Des hommes qui hier trouvaient leur grande âme à l’étroit dans la légende de Jeanne la Lorraine travaillent, sous nos yeux, à construire une légende gambettiste. Il n’y a ni à rire ni à s’affliger de pareilles tentatives, tous les régimes en ont vu de semblables. La France ne consacre pas ce que l’on fait en dehors de son assentiment. Elle a des légendes trop pures pour ne pas se détourner avec une pitié dédaigneuse de tout ce que l’esprit de parti lui présente de souillé ou de mêlé. Le peuple qui possède Jeanne d’Arc, Bayard, et ces guerriers héroïques de la révolution, au manteau sans tache : un Desaix, un Marceau, a le devoir d’être très difficile sur le patriotisme. On n’y atteint qu’en s’effaçant devant la France et en se dévouant pour elle.


AMAGAT.


  1. « Nos troupes, admirables d’élan et de sang-froid, n’avaient pas eu un moment d’hésitation dans cette première rencontre (La Vallière, veille de Coulmiers). L’aspect de cette grande ligne de bataille (le jour de Coulmiers), traversant la plaine nue et à peine accidentée qui la séparait de l’ennemi, était des plus imposans. » (Chanzy, la Deuxième Armée de la Loire, p. 26.) « En passant en voiture, car je ne pouvais encore monter à cheval, sur le flanc de cette longue colonne qui marchait en ordre et en silence sur quatre rangs, les officiers et sous-officiers à leur place, laissant à peine derrière elle quelques fiévreux du 38e, qui revenait d’Afrique, et dont les forces trahissaient la bonne volonté, je me demandais si c’étaient bien là les mêmes hommes qui, un mois auparavant, criaient, se révoltaient et ne connaissaient aucun frein, » (Martin des Pallières, Orléans, p. 66.) « L’armée solide, disciplinée, avait confiance en elle et en ses chefs. » (D’Aurelles, la Première Armée de la Loire, p. 112.)
  2. « Il eût peut-être été possible, en mettant à profit l’enthousiasme de la victoire du 9, d’atteindre et d’achever de battre l’armée du général de Thann avant qu’elle eût pu être secourue par celle du grand-duc, sur laquelle on se serait porté ensuite, et de prendre ainsi les Allemands en détail avant l’arrivée du prince Charles. » (Chanzy, la Deuxième Armée, p. 95.) Rapprocher de ce passage du livre de Chanzy les passages du grand ouvrage do l’état-major prussien où il est parlé : 1° de la nécessité de la retraite des Bavarois sur Artenay (IIe partie, t. I, p. 406) ; 2° de la nécessité de la jonction des Mecklembourgeois et des Bavarois pour couvrir Paris (p. 410) ; 3° de la surprenante inaction des Français (p. 410).
  3. M. de Freycinet (la Guerre en province) et le général d’Aurelles (la Première Armée de la Loire) sont d’accord sur le revirement de M. Gambetta.
  4. Voyez à ce sujet l’ouvrage de l’état-major prussien et le livre du major von der Goltz, les Armées de Gambetta.
  5. Le public connaît peu cette bataille de Loigny, dont l’état-major prussien a parlé es ces termes : « Telle était cette journée de Loigny, par laquelle l’aile gauche de l’armée de la Loire se voyait contrainte, après avoir perdu quatre mille hommes, à renoncer à son mouvement vers le nord. Les pertes des Allemands dépassaient aussi quatre mille hommes. » Nos pertes de Reischoffen et de Spicheren n’étaient pas plus élevées. Le 16e corps et quelques troupes du 17e avaient combattu à Loigny. Cela prouve encore une fois ce que valait cette armée, victime de l’incapacité du dictateur. Le général d’Aurelles ne serait pas pardonnable s’il n’avait pour excuse le parti-pris du gouvernement de l’annihiler. Sans vouloir entrer dans aucun détail, il y a une dépêche de ce général datée du 4, où il dit qu’il appelle les 16e, 17e, 18e, 20e corps à Orléans. Or, depuis quarante-huit heures, ces corps étaient coupés d’Orléans.
  6. M. de Freycinet a accusé le général d’Aurelles d’incapacité. Le général d’Aurelles a accusé M. de Freycinet de duplicité. D’Aurelles, Martin des Pallières, Chanzy se sont renvoyé les responsabilités. Nous n’écrivons pas en ce moment l’histoire militaire d’Orléans. Ce n’est pas que les élémens nous manquent ; mais tel n’est pas notre dessein. Nous ne voulons pas défendre d’Aurelles, très faible à Orléans ; mais la faiblesse de ce dernier n’excuse nullement la conduite affolée de M. Gambetta.
  7. Le récit de la journée du 28 novembre (Baune-la-Rollande) est très exactement rapporta dans l’Histoire de M. de Mazado, et dans les comptes-rendus de la commission d’enquête. (Rapport n° 1416 F.)
  8. Deuxième partie, t. Ier (le Mans).
  9. Voyez M. Freycinet, la Guerre en province, et Commission d’enquête (Rapport n° 1416 F).
  10. On peut lire, dans le rapport n° 1416 F de la commission d’enquête sur les actes de la Défense nationale, à la page 258, une dépêche de M. de Freycinet à M. Gambetta. Elle est si curieuse que nous nous en voudrions de ne pas la reproduire. Le ministre se rend à Orléans. M. de Freycinet lui télégraphie : « Ne chauffez pas trop nos généraux ; ne les perturbez pas par un excès d’énergie. » Est-ce qu’on ne voit pas apparaître ici le fougueux orateur, dont la parole peut tout remuer, mais aussi tout troubler ? M. de Freycinet, avec son esprit remarquablement lucide, l’a deviné. « Prolongez votre séjour le moins possible, continue la dépêche ; à mon sens, vous devriez rentrer ce soir. Une entrevue d’une heure et repartir serait le mieux. « Voilà bien l’homme impressionnable, mobile, changeant, aussi facile à accepter une opinion que prompt à en changer. M. de Freycinet craint qu’il ne modifie en présence des généraux les dispositions qu’il lui a fait sanctionner et il le presse de revenir à Tours. Cette dépêche fait connaître M. Gambetta.
  11. M. Gambetta appelait ainsi le gouvernement de Paris.
  12. Lire dans M. Jules Simon (Gouvernement de M. Thiers), et dans Jules Favre (Simple Récit), le récit de cet événement.
  13. Les journaux qui ont fait et soutenu la commune sont très curieux à consulter au commencement de février. Les uns, comme la feuille de Félix Pyat, appellent Gambetta « le déserteur de la révolution. » Les autres, comme la feuille de M. Rochefort, exaltent l’ancien dictateur. Au fur et à mesure que les événemens se déroulent, Gambetta est complètement oublié.
  14. Discours de Thiers, t. XIII, p. 89.
  15. Ibid., t. XIII, p. 149.
  16. Ibid., t. XIII, p. 315.
  17. Ibid., t. XIII, p. 217.
  18. Les archevêques et évêques demandaient à l’assemblée et au gouvernement de garantir diplomatiquement l’indépendance du saint-siège.
  19. Elle donnait à M. Thiers le titre de président de la république.
  20. Il ne put achever son discours.
  21. C’est le jour où le général Changarnier accusa M. Thiers d’ambition sénile, maladresse que le duc de Broglie eut peine à réparer.
  22. C’était la troisième fois qu’il prenait la parole devant l’Assemblée ; il ne parvint pas à se faire écouter.
  23. Il faut se rappeler ce discours : « Nous, républicains, comment pourrions-nous consentir à ce qu’on examinât même la création d’une seconde chambre ? .. Si c’est la république conservatrice, ce ne sera pas la république… » C’est d’un supérieur bon sens.
  24. Cette situation a été comprise par l’étranger à cette époque. (Voyez le procès d’Arnim.)
  25. Gambetta, Discours, t. II, p. 236.
  26. Ibid., t. II, p. 264.
  27. Ibid., t. III, p. 32.
  28. Ibid., t. III, p. 107.
  29. « Croyez qu’il n’y a pas de remède social parce qu’il n’y a pas une question sociale. » Discours, t. II, p. 263.
  30. « Notre parti, l’ennemi de la famille, de la liberté de conscience, de la propriété ! O triple mensonge ! ô triples vipères qui colportez ce mensonge ! » (Discours, t. II, p. 245.)
  31. « Alors nous pourrons aborder les véritables questions politiques et sociales. » (Discours, t. III, p. 31.)
  32. Voyez surtout les discours prononcés à Albertville, Bonneville, Annecy. (Discours, t. IV, p. 141 à 186.)
  33. Gambetta, Discours, t. IV, p. 387.
  34. Nous ayons dit plus haut que bien peu d’hommes politiques avaient été surpris par la chute de M. Thiers. Nous croyons qu’il n’y en eut guère que deux qui ne prévirent pas le 21 mai : M. Thiers, d’abord, qui, par les immenses services qu’il avait rendus, par la confiance qu’il inspirait, par sa très grande expérience, se croyait absolument nécessaire ; M. Gambetta ensuite, dont le défaut de clairvoyance n’aura plus besoin d’être démontré.
  35. Ce groupe de l’Union républicaine était fort mélangé. Il comptait une centaine de membres. Trente-cinq ou quarante étaient en même temps inscrits à la gauche modérée et ne sauraient en rien mériter le titre de radicaux. Beaucoup s’étaient attachés pendant la guerre à la fortune de M. Gambetta et devaient le suivre dans toutes les variations de l’opportunisme. Plusieurs, comme M. Brisson, étaient des sectaires disposés à s’adoucir quand la fortune leur sourirait. Il y avait là de purs jacobins, M. Madier de Montjau, M. Marcou. Il y avait les représentans d’une autre époque, comme M. Edgar Quinet. Il y avait le chef du socialisme d’état, M. Louis Blanc.
  36. On remarquera que nous n’avons rien dit du parti bonapartiste. C’est à dessein. Il était représenté à l’assemblée par une vingtaine de membres au plus. Il ne pouvait pas jouer de rôle. Il n’arrivait que comme appoint dans les combinaisons. Mais cet appoint était toujours décisif. Ces vingt voix ont rendu le 24 mai possible. Après avoir élevé le duc de Broglie, elles l’ont bien souvent contrarié dans ses projets. L’histoire de l’année 1874 est toute pleine d’alliances et de ruptures entre les vingt voix bonapartistes et les partis de l’assemblée.
  37. Gambetta, Discours, t. IV, p. 218.
  38. Gambetta, Discours, t. IV, p. 85.
  39. Discours cité.
  40. Ibid., t. IV, p. 127.
  41. « L’appel au peuple ! C’est là un sophisme, une tromperie, un mensonge. L’appel au peuple ! Mais ses défenseurs l’ont Installé sur quarante mille cadavres ! L’appel au. peuple ! mais ils n’ont régné que par le silence ! L’appel au peuple ! mais je parle dans un département qui a été envahi par l’Allemand ! » (Discours, t. IV, p. 259.)
  42. « Que va-t-il sortir des urnes ? Un sénat ? Non, il en sortira le grand conseil des communes françaises. » (Discours, t. IV, p. 318.)
  43. Cabinet du 10 mars.
  44. Cabinet du 2 décembre 1876.
  45. Voyez les livres de d’Aurelles, Martin des Pallières, déjà cités. Voyez le livre du général Pourcet, le 16e Corps. Voyez surtout le rapport de la commission d’enquête, n° 1416 F. Nous regrettons que M. de Freycinet, à qui revient l’honneur, tout le monde en convient, de ce qui s’est fait à Tours après l’arrivée de M. Gambetta, ait oublié de mentionner ce qui avait été fait avant lui et de rendre justice à ses prédécesseurs.