M. de Balzac, ses œuvres et son influence sur la littérature contemporaine

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M. DE BALZAC


ETUDE MORALE ET LITTERAIRE





Le roman a été une des puissances de notre époque. Durant vingt années, il a régné et régné en despote dans notre littérature ; mais il lui est arrivé ce qui arrive à toutes les puissances qui outrepassent leurs limites et méconnaissent leurs lois naturelles : l’abus a engendré la réaction, la décadence a suivi de près le triomphe. Non pas que les destinées du roman aient été en cela sérieusement compromises : le roman est une forme littéraire trop heureuse, trop féconde, trop bien appropriée au génie moderne, pour que rien, pas même les plus fâcheux excès, puisse compromettre sa fortune. Vienne seulement un souffle nouveau, une inspiration plus saine, et la faveur publique, un instant distraite ou fatiguée, ne lui fera pas défaut. Il faut pourtant reconnaître, — et Dieu en soit loué ! — que tout un genre détestable, le roman philosophique et humanitaire, le roman violent et brutal, l’un tout gonflé de rêves et d’utopies, l’autre nourri de crimes et saturé d’horreurs de toute sorte, il faut reconnaître que ce genre faux et monstrueux a passé de mode et qu’il est aujourd’hui frappé d’un universel et profond discrédit. Regardez plutôt où en sont ceux de nos romanciers, je dis les plus illustres, qui, sourds aux avertissemens de l’opinion, s’attardent obstinément dans cette voie : ils y trouvent le plus rude des châtimens, l’indifférence publique, et y usent les derniers restes d’un talent qui s’éteint et d’une popularité qui s’en va.

Diverses causes ont amené ce résultat. D’une part, chez les écrivains, l’abus d’une production hâtive et forcée a frappé de stérilité les plus vigoureux talens ; de l’autre, chez le public, le dégoût est né de la satiété. Enfin, au spectacle de nos convulsions sociales, on a fini par comprendre, — ce dont il semblait qu’on ne se fût pas douté jusqu’alors, — qu’il y a un lien étroit entre le monde moral et le monde des lettres, qu’une littérature peut exercer sur la société, suivant les tendances qu’elle affecte et les idées dont elle s’inspire, une influence ou salutaire ou funeste, et que ce n’est pas impunément qu’une génération tout entière s’abreuve à des sources empoisonnées.

Quoiqu’il en soit, plus d’une renommée a grandement souffert du changement qui s’est accompli dans les esprits. Que d’illusions dissipées ! que d’engouemens dont nous rougissons aujourd’hui ! que d’enthousiasmes dont nous nous étonnons d’avoir été dupes ! Nous n’avons besoin d’écrire ici aucun, nom : chacun peut faire la liste, trop longue, hélas ! de nos gloires contemporaines pour qui l’oubli de la postérité est déjà venu.

À cette justice, qui pour être tardive n’en est pas moins sévère et qui frappe plus d’un écrivain encore plein de vie, il semble pourtant qu’une exception soit faite : un nom, un nom seul paraît grandir lorsque tant d’autres déclinent. Chose singulière, c’est le nom d’un homme mort depuis plusieurs années déjà, envers qui par conséquent l’impartialité était plus facile et la critique plus à l’aise ; c’est le nom d’un écrivain qui a joui, il est vrai, à une certaine époque, d’une grande faveur, mais dont la popularité vers la fin de sa vie avait prodigieusement pâli, si bien que la mort, loin de lui nuire, semble avoir ravivé tout à coup l’éclat terni de ce nom et amené pour cette gloire à demi fanée comme un reverdissement inattendu. Nous voulons parler de M. de Balzac. Il a en effet, depuis qu’il est mort, une rare bonne fortune. Autour de son nom, c’est un concert et comme une émulation universelle de louanges. Jusqu’aux adversaires d’autrefois font chorus avec les admirateurs d’aujourd’hui ; il semble même qu’on ait peur de ne pas se faire pardonner par assez d’éloges pour le mort les critiques adressées jadis au vivant. Les hyperboles que l’amitié ou un enthousiasme de commande avait jetées sur la tombe du romancier, on nous les donne maintenant pour les jugemens de l’histoire. La Comédie humaine est proclamée le chef-d’œuvre, le monument littéraire et philosophique du XIXe siècle : on n’entend retentir de toutes parts que les noms de Cervantes et de Walter Scott, de Shakspeare et dé Molière, et des éditions innombrables multiplient chaque jour, sans exception et sans choix, les soixante ou quatre-vingts volumes qui composent l’œuvre entière de l’incomparable conteur !

C’est peu des admirateurs ; il y a eu les dévots, qui, comme autrefois les disciples des grands philosophes ou des grands réformateurs, ont recueilli pieusement toutes les paroles tombées de la bouche du maître, et raconté avec scrupule, pour l’instruction des races futures, toutes les singularités et les boutades de sa vie intime. On dirait la légende d’un héros ou l’apothéose d’un demi-dieu. L’auteur des Contes drolatiques n’est pas seulement un grand écrivain et un profond philosophe ; c’est un grand homme et un grand citoyen ; celui-ci l’appelle un colosse, celui-là un océan, un troisième vénère en lui le Christ de l’art ; pour les plus modestes, c’est tout au moins un génie sublime qui a jeté sur le monde des lueurs magnifiques, et il n’est permis de s’approcher de lui que pour brûler l’encens aux pieds de sa statue, déjà placée dans le panthéon de nos gloires nationales.

Nous osons ne point nous incliner devant l’idole, nous nous permettons même de trouver ce fétichisme un peu étrange et un peu ridicule, et ce sont nos raisons que nous voulons essayer de déduire ici. Ce qui a été raconté par des amitiés pieuses, par de respectables affections, de la vie privée, des qualités de cœur, des vertus de famille de M. de Balzac, nous n’ayons pas besoin de dire que nous ne songeons ni à le contester ni a le discuter : cela n’est point du domaine de là critique ni de l’histoire littéraire. Cependant, si l’homme privé échappe à la discussion, l’homme de lettres lui appartient : non-seulement l’œuvre, mais la vie littéraire de l’écrivain tombent sous la juridiction de l’histoire ; elle a le droit d’apprécier les tendances et la moralité de l’une aussi bien que de juger la valeur esthétique de l’autre.

Le public sans nul doute ne partage point tout cet enthousiasme posthume dont nous avons été témoins : il ne prend pas au pied de la lettre les éloges dithyrambiques qui ont été prodigués aux œuvres de M. de Balzac, et pourtant, à notre avis, l’opinion du monde est encore trop indulgente dans le jugement qu’elle en porte. Il semble qu’il y ait comme une sorte de préjugé favorable qui couvre cet écrivain et, dans beaucoup d’esprits, protège sa mémoire. Pour la masse du public, il est toujours resté l’auteur d’Eugénie Grandet et des Scènes de la vie privée, c’est-à-dire le peintre de mœurs piquant, profond, original. Merveilleux privilège du talent ! on ne se souvient que de ce qu’il a consacré ; on aime à se figurer toujours l’écrivain dans ce lointain glorieux, et à se persuader qu’il n’est guère sorti que par hasard et à la dérobée de ce domaine qui fut son heureuse conquête. Il y a là, en ce qui touche M. de Balzac, une singulière illusion. Par malheur pour lui et pour nous, le peintre des Scènes de la vie privée n’a pas su se renfermer dans le genre charmant où il excellait ; il a tenté toutes les voies hasardeuses où s’est égaré le roman moderne ; il a essayé tous les genres, même les plus déplorables ; il a pactisé mainte et mainte fois avec le mauvais goût et le mauvais esprit de l’époque. À juger son œuvre en elle-même et dans son ensemble, sans parler des admirations fanatiques, nous croyons que le mérite de l’écrivain a été étrangement surfait, et il nous a semblé qu’il ne serait pas inutile de rétablir sur ce point ce qui nous paraît la vérité. La critique a toujours le droit, et, quand on l’y provoque par l’excès de la louange, elle a le devoir de soumettre à un nouveau et sévère contrôle ces réputations exaltées au-delà de toute mesure. C’est bien assez des complaisantes flatteries qu’on adresse aux vivans : ayons du moins, à défaut d’un courage plus rare, le courage de dire la vérité à ceux qui appartiennent à l’histoire. Surtout ne rapetissons pas la critique littéraire en l’isolant systématiquement de toute pensée morale. Trop souvent, à notre avis, on a affecté, pour juger les œuvres contemporaines, de mettre, comme on disait, la morale hors de cause : on eût cru, en procédant autrement, trahir les intérêts de l’art, faire preuve de petitesse d’esprit et mériter le reproche de puritanisme ou de pruderie. Il semblait que ce fût affaire aux prédicateurs et aux pédagogues de juger les œuvres littéraires au point de vue de l’influence qu’elles peuvent exercer sur les mœurs, et que la critique en cela eût empiété sur le sermon et la leçon de morale. On n’était pas de cet avis autrefois : on ne connaissait pas la commode théorie de l’art pour l’art inventée de nos jours ; on tenait que la beauté morale est l’élément essentiel et le caractère éminent de la beauté littéraire. « Quand une lecture vous élève l’esprit, disait La Bruyère, et qu’elle vous inspire des sentimens nobles et généreux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage ; il est bon, et fait de main d’ouvrier. » D’où la conséquence sans doute pour le grand moraliste qu’un livre ne peut être bon, s’il inspire de mauvais sentimens et s’il abaisse l’âme. N’est-ce pas la même pensée qu’exprimait Vauvenargues, quand il disait « qu’il faut avoir de l’âme pour avoir du goût ? » Et Mme de Staël enfin n’en jugeait-elle pas ainsi, elle qui estimait que « la vraie critique est bien souvent un traité de morale ? »

Nous croyons que ces idées sont encore de mise aujourd’hui, peut-être même faut-il ajouter que jamais il ne fut plus opportun de les appliquer. Le passé ne nous a-t-il point assez appris où mène le divorce de l’art et de la morale ? Il est temps qu’ils se réunissent pour se féconder l’un par l’autre, il est temps que nous renoncions à ces lâches complaisances ou à ces indulgences aveugles dont nous avons trop longtemps encouragé une littérature corrompue, sans idéal et sans âme ; il est temps que nous coupions court surtout à bien des admirations factices qui protègent encore tant de fantaisies odieuses ou ridicules, empreintes d’un scepticisme malsain ou d’un réalisme brutal.

Nous voulons essayer de juger à ce point de vue l’auteur des Scènes de la Vie privée. Dans toutes les critiques, dont quelques-unes fort ingénieuses et fort brillantes [1], qui ont été faites de ses œuvres, il nous a paru que le côté moral était toujours négligé et laissé dans l’ombre. Il y a là, ce semble, une lacune à remplir : sans rendre M. de Balzac solidaire de tous les excès où s’est emporté le roman contemporain, il y a, nous le pensons, à lui faire sa part sérieuse de reproches. S’il n’a pas été, comme tant d’autres, l’organe d’absurdes théories et de sophismes exécrables, il n’en a pas moins, à notre avis, mis en circulation bien des idées fausses, propagé bien des sentimens mauvais, et porté ainsi plus d’une atteinte à la moralité publique.


I

Nous n’avons point dessein de faire ici la biographie de M. de Balzac : elle est connue, et de peu d’intérêt d’ailleurs. Toutefois retracer rapidement les diverses phases de sa carrière littéraire, esquisser en quelques traits le caractère et l’esprit de l’homme, nous semble un préliminaire indispensable pour bien comprendre l’écrivain et pour juger sainement son œuvre.

On sait que, né à Tours en 1799, venu très jeune à Paris, sans fortune et sans vocation bien arrêtée, M. de Balzac mena jusqu’à, l’âge de trente ans une vie singulièrement agitée, laborieuse, pleine de tâtonnemens, d’efforts en sens divers et d’avortemens douloureux. La littérature l’avait attiré d’abord ; bientôt, espérant mieux de l’industrie, il y chercha la richesse et n’y trouva que la ruine. Il revint alors aux lettres, et si rude que la carrière y fût d’abord pour lui, si pénibles qu’y fussent ses premiers pas, il y persévéra désormais. Plein de courage et d’énergie, avec une force de volonté et une opiniâtreté de travail qui assurément l’honorent, soutenu par la foi robuste qu’il avait dès-lors en lui-même, et qu’il est permis aux admirateurs d’appeler le pressentiment de son génie, il lutta intrépidement et obstinément pendant de longues années contre la pauvreté et l’indifférence publique, écrivant sans relâche, entassant volumes sur volumes, accumulant romans sur romans.

Il est certain que son génie, si génie il y avait en lui, fut long à briser l’enveloppe et à déployer ses ailes. La partie de la vie de M. de Balzac qui s’étend de 1820 à 1828 est comme une période d’attente et d’obscure incubation : nul autre caractère qu’une abondance stérile, une médiocrité incolore ; nul indice d’originalité, nulle lueur qui brille dans la nuit et présage l’aurore. Ces innombrables romans, publiés soit en collaboration avec M. Lepoitevin Saint-Alme, qui prenait le nom de M. de Viellerglé, soit sous les pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin et de lord R’hoone, ne sont que d’informes ébauches où l’on cherche en vain l’annonce, même lointaine, du talent à venir. N’est-ce point là quelque chose d’étrange ? Et n’y a-t-il pas, dans ce lent débrouilleraient d’un esprit qui se cherche dix ans avant de pouvoir se trouver, comme l’indice et la révélation anticipée de ce qu’il y aura toujours dans cette nature, d’une part de puissant et d’obstiné dans le travail, de l’autre de pénible et d’incomplet, de laborieux et de forcé ?

Son Dernier Chouan, en 1829, annonce pour la première fois, sous l’imitation très visible de Walter Scott, quelque talent de récit et de mise en scène ; mais le nom de M. de Balzac ne sort tout à fait de sa longue obscurité qu’avec un livre qui, dans un genre bien différent, jette tout à coup sur lui un éclat mêlé de scandale : nous voulons parler de la Physiologie du Mariage (1830), livre où il y avait tout juste assez d’esprit pour faire passer beaucoup de corruption et de cynisme. Cette veine licencieuse a été féconde chez M. de Balzac ; elle a produit peu après la longue série de ses Contes drolatiques, nouvelles pour la plupart obscènes, et dont l’obscénité s’aggrave de la crudité de la langue de Rabelais. Ces commencemens sont à noter dans la carrière de M. de Balzac : ils ont une importance considérable ; ils marquent un des traits les plus caractéristiques de sa nature, un de ceux que nous verrons le plus obstinément et le plus fâcheusement reparaître.

Quoi qu’il en soit, malgré le succès de la Physiologie du Mariage, M. de Balzac n’était point encore classé parmi nos romanciers en renom quand parut, en 1831, le premier de ses romans restés célèbres, la Peau de Chagrin. On fit au sujet de ce livre, avant et après la publication, plus de bruit qu’il ne méritait : il y avait là l’indice d’un talent réel, quoique outré. Après tout néanmoins, sous des formes prétentieusement et obscurément philosophiques, ce n’était qu’une imitation des contes d’Hoffmann, gâtée par la déclamation romantique et un faux lyrisme. Quoi qu’il en soit, de ce jour M. de Balzac a conquis son droit de cité dans les lettres, et bientôt après sa réputation s’établit définitivement avec ses Scènes de la vie privée et de la vie de province, qui sont demeurées son vrai titre de gloire : courtes et charmantes études qui s’appellent la Femme abandonnée, la Femme de trente ans, la Grenadière, les Célibataires, et au premier rang Eugénie Grandet.

C’est là le moment lumineux dans la carrière de M. de Balzac, moment rapide et fugitif qui marque la complète floraison de son talent, et qui ne brillera plus pour lui désormais du même éclat. À peine en effet arrivé à ce sommet, qui semble son point de perfection, il commence à descendre : il aura des retours sans doute et des rencontres heureuses ; plus d’un de ses grands romans qui suivront offrira dés études sérieuses, des morceaux admirables, mais ce sera toujours avec de fâcheux mélanges et d’étranges inégalités. Non-seulement ses belles qualités se gâteront en s’exagérant, mais, travaillé d’ambitions folles et méconnaissant la vraie nature de son talent, il le fourvoiera en mille entreprises hasardeuses où chaque pas sera marqué par une chute.

C’est une remarque à faire dès à présent, que M. de Balzac, avec ses prétentions à la fécondité et à l’originalité, a toute sa vie, sauf à de rares intervalles, subi des influences étrangères et reçu ses inspirations du dehors. Sa forme est à lui sans doute, il s’est fait dans le roman un genre à part, le genre descriptif et l’analyse des mœurs intimes ; mais pour le fond, il l’emprunte souvent ou l’imite. L’imagination chez lui est riche de détails, riche jusqu’à la profusion et à l’excès : elle est pauvre dans l’invention, dans la conception des caractères, des situations et des passions. Là il manque de variété, et, tournant dans un cercle assez étroit, reproduit sans cesse les mêmes types. Aussi le voit-on, quêtant à droite et à gauche les inspirations, attentif aux caprices de la mode, habile à saisir au vol toute idée nouvelle qui traverse l’atmosphère littéraire, s’essayer dans tous les genres et se mettre à la remorque de tous les succès du jour. Ainsi nous l’avons vu, parti de l’imitation du roman anglais, passer au genre psychologique et fantastique mis à la mode par l’Allemagne. À peine a-t-il traversé la veine vraiment originale de ses Scènes de la vie privée, qu’il se jette brusquement dans un ordre d’idées où la pente naturelle de son esprit ne semblait pas devoir le conduire. C’était le temps où naissaient à foison les religions nouvelles et pullulaient les réformateurs et les messies : M. de Balzac s’érige à son tour en prophète. Saint-Martin, le philosophe inconnu, était Tourangeau : Tourangeau lui-même, l’auteur de la Peau de Chagrin prétend continuer Saint-Martin, comme il avait continué Rabelais, et le voilà qui, amalgamant ensemble le mysticisme, le matérialisme et le panthéisme, écrit Louis Lambert et Seraphita. Un peu plus tard, épris des rêveries du magnétisme animal, il élèvera les doctrines de Mesmer à la hauteur d’un dogme religieux, en même temps qu’il se fera un ressort dramatique nouveau des miracles des sciences occultes. Chose étrange ! cet esprit profondément sensualiste a la malheureuse prétention de toucher aux fleurs les plus mystiques de la poésie et aux sentimens les plus délicats de l’âme. Un poète a écrit un livre d’amour idéal et de rêverie intime : M. de Balzac veut refaire Volupté ; le Lys dans la Vallée sera la revanche du romancier sur le critique. Mme Sand a mêlé à des pages charmantes d’éloquentes déclamations sur le mariage : M. de Balzac mêlera lourdement de pauvres paradoxes à de révoltantes peintures dans les Mémoires de deux Jeunes Mariées, et nous donnera dans Honorine le poème prétentieux du faux idéal et des exaltations factices du cœur.

Voici maintenant que la vogue a passé des romans philosophiques aux histoires lugubres, aux aventures compliquées et sanglantes, à la littérature de meurtre et de poison, de voleurs et d’assassins : les romanciers parlent l’argot du bagne et initient le public aux secrets de la Force et de la préfecture de police. Les Mystères de Paris empêchent M. de Balzac de dormir ; il se hâte d’écrire les Mystères de la province. Après le Curé de Village, histoire de cour d’assises sous un titre pastoral, après Une Ténébreuse Affaire, véritable imbroglio de police secrète, on voit se dérouler la longue suite de romans où Vautrin, ce hideux personnage ébauché dans le Père Goriot, et qui semble la création favorite de l’auteur, reparaît, comme le Bas-de-Cuir de Cooper, à travers tous les actes de cet interminable mélodrame des Illusions perdues, de la Torpille et des Splendeurs et Misères des Courtisanes. Enfin, dernier degré de cet abaissement successif d’un esprit fatigué par les luttes d’une rivalité ardente et d’une concurrence fiévreuse, l’auteur d’Eugénie Grandet en vient, recommençant les Mémoires du Diable, à traîner le roman dans les derniers bas-fonds du vice, et à étaler dans ses Paysans et ses Parens pauvres les plus repoussans spectacles que la nature humaine puisse offrir ou une imagination malade inventer.

On le voit par ce seul aperçu : ce qui manque à cette carrière littéraire, c’est avant tout l’unité et la direction. Point de pensée dominante qui l’éclaire et marque le but. Le désordre et l’incohérence y règnent : l’esprit de l’écrivain flotte au hasard, obéissant à tous les souffles, subissant les influences les plus contraires, préoccupé par-dessus tout d’atteindre le succès et de soutenir sa popularité chancelante. Et pourtant, on le sait, c’est sur un édifice fait ainsi de pièces rapportées et de morceaux disparates, c’est sur cette Babel, entassement confus de matériaux de toute forme et de toute nature, que l’auteur s’avisa un jour de mettre cet orgueilleux écriteau : La Comédie humaine. L’idée lui était venue après coup, ex post-factot comme disent les juristes, qu’il avait fait là, sans s’en être douté, une œuvre immense, élevé un monument d’airain, écrit le poème gigantesque de l’humanité et de la société au XIXe siècle. La mort l’a surpris endormi dans cette prodigieuse illusion.

Le désordre, la confusion qui se remarquent dès le premier coup d’œil dans l’œuvre de M. de Balzac, éclataient bien plus encore, au témoignage de tous ceux qui l’ont connu, dans son esprit, dans sa conduite, dans sa conversation. Pour qui le voyait seulement une heure, l’homme expliquait tout de suite l’écrivain. Caractère bienveillant, imagination fougueuse, esprit mobile, intempérant, fantasque, déréglé, c’était là l’auteur de la Peau de Chagrin. Sa tête était incessamment en ébullition : mille idées y fermentaient à la fois ; mille conceptions bizarres, mille rêves étranges y bouillonnaient, comme une lave qui cherche à s’épancher. Romans, drames, comédies, polémique, systèmes scientifiques, théories politiques, entreprises littéraires et industrielles, tout l’attirait, tout le passionnait en même temps ; tout se mêlait et tourbillonnait dans son esprit. Il avait vingt ouvrages commencés à la fois, et souvent abandonnés le lendemain ; il avait vingt projets ébauchés en une heure, auxquels il ne songeait plus l’heure d’après. Le trait saillant de ce singulier esprit était une vanité immense, maladive, qui se traduisait au dehors par des habitudes bizarres et, comme on dit aujourd’hui, excentriques, par des singularités de vie et des affectations de toilette souvent puériles, mais qu’on retrouvait partout au même degré, dans toutes ses paroles et dans toute sa conduite. Roturier de naissance et s’appelant tout bonnement de son nom authentique Honoré Balzac [2], il avait après 1830, et pour jouer un rôle d’opposition légitimiste, pris des allures de gentilhomme et fait précéder son nom bourgeois de la particule nobiliaire. Ses prétentions aristocratiques étaient un des points sur lesquels il était le plus chatouilleux et supportait le moins la contradiction ou la raillerie, prétentions fort mal justifiées d’ailleurs par une fausse élégance, un luxe de mauvais goût, et surtout par des habitudes et un langage qui n’étaient rien moins que ceux de la bonne compagnie.

Un des effets de cette vanité vraiment fabuleuse de M. de Balzac, c’est l’universalité d’ambition qu’il a toujours affichée, c’est l’intrépide assurance avec laquelle il s’est proposé de tout embrasser, a prétendu tout savoir, et s’est donné comme capable de tout. N’être qu’un romancier, un peintre de mœurs, il ne pouvait se résigner à un rôle si étroit. Comme écrivain, il a voulu s’élever à tous les styles, s’approprier toutes les formes : il a voulu être poète, philosophe, moraliste, réformateur religieux, conteur rabelaisien, narrateur épique, rêveur lyrique, dramaturge, auteur comique, législateur. C’était peu : il a prétendu connaître toutes les sciences, posséder tous les arts et tous les métiers. Pour s’être un jour frotté à Geoffroy Saint-Hilaire, il s’est cru naturaliste et a traité d’égal à égal Cuvier et Buffon. Ne doutant de rien, tranchant les problèmes les plus ardus avec une audace qui n’était égalée que par son ignorance, il s’est posé tour à tour en phrénologue, en physiologiste, en diplomate ; il a été peintre, musicien, imprimeur, papetier, homme d’affaires surtout et procureur. Il a plaidé comme un avocat des procès de contrefaçon [3] ; il a rédigé comme Voltaire (Dieu sait pour quel client et dans quelle cause !) des mémoires à consulter [4]. Il a voulu être journaliste, écrire, comme il disait, la comédie du gouvernement, et se donner, lui aussi, le plaisir d’insulter publiquement des ministres et des hommes d’état [5] ; il a prétendu régénérer la critique littéraire, qui manquait, à son avis, d’indépendance et d’impartialité [6], et c’est pour satisfaire à cette double ambition qu’il fonda plusieurs publications mortes quasi en naissant, se faisant entrepreneur de recueils périodiques et de journaux, comme il s’était fait à l’occasion fermier de théâtre et entrepreneur de succès dramatiques [7]. Il a voulu enfin être homme politique et a répandu des circulaires électorales. Napoléon était l’objet de son culte : il admirait en lui le type de la force et prétendait le continuer. Sur le socle de sa statue, on raconte qu’il avait écrit cette étonnante phrase : « Achever par la plume ce qu’il a commencé par l’épée. » Toutefois, ajoute-t-on, cette admiration n’aurait pas toujours été exempte de quelque jalousie, et un jour il lui serait échappé de dire : « Encore cet homme ! Il est écrit que je le rencontrerai partout… »

Avec beaucoup d’esprit, M. de Balzac était complètement dénué de jugement. Non-seulement la rectitude d’idées, le discernement du vrai, mais le bon sens, le sens du réel, lui manquaient. Crédule autant que présomptueux, dupe de lui-même aussi facilement que des autres, parfois presque superstitieux comme le sont beaucoup de sceptiques, il s’engouait des plus absurdes chimères. Ses propres idées suffisaient à l’enivrer ; sa propre parole finissait par l’éblouir, par le fasciner, et sous l’influence de cette exaltation factice, qui gagnait ses auditeurs, il allait jusqu’aux limites de la folie. Ce sont ses amis qui nous le racontent : « Bien souvent, a dit de lui un homme d’esprit qui l’a intimement connu, bien souvent, au bout de ses projets ou plutôt de ses rêves, il semblait être devenu fou, et ceux qui l’écoutaient complètement imbéciles. »

Comme il arrive aux esprits faux doués d’une imagination ardente, il prenait volontiers le bizarre pour le beau, l’extraordinaire pour le grand, le monstrueux pour le poétique, — se passionnant par exemple pour Vidocq, qu’il invitait à sa table, qu’il admirait, qu’il appelait « un Napoléon couché sous sa colonne, » et dont il a reproduit avec amour la figure et l’argot dans son ignoble Vautrin. On cite de lui mille traits d’une bizarrerie qui accuse autant le manque de sens que l’originalité : tantôt c’est un ami qu’il réveille au milieu de la nuit pour lui proposer d’aller vendre au Grand-Mogol certaine bague verte qui vaut des millions ; tantôt c’est un jeune écrivain à qui il offre un ministère pour prix de son concours à un journal qu’il cherchait à fonder ; un autre jour, il s’en va de grand matin trouver le directeur d’une Revue pour lui exposer sérieusement qu’avec 50,000 francs pour acheter le Figaro et un journal légitimiste d’alors, ils peuvent conquérir la France en trois mois !

Cette bizarrerie, poussée jusqu’à la déraison, rendait la conversation de M. de Balzac fatigante même pour ses meilleurs amis. Son esprit, épuisé par une production forcée, échauffé par un travail excessif et par l’abus du café, en proie à une sorte d’excitation fiévreuse et dévorante, s’abandonnait à des débauches de parole incroyables et y déversait à flots troubles le trop-plein de ses rêveries. Là s’étalaient librement sa vanité phénoménale, son outrecuidance naïve, son égoïsme candide. Là aussi il se laissait aller à son goût pour les propos décolletés : son langage en effet était quelquefois d’une grossièreté à révolter les moins pudiques. Ses théories morales portaient l’empreinte du même cynisme : sceptique en matière de devoir, il ne croyait pas plus à la vertu des hommes qu’à celle des femmes, et professait pour l’espèce humaine le plus affligeant mépris, ce qui ne l’empêchait pas d’afficher dans ses livres des opinions religieuses très arrêtées, et de concourir pour le prix Monthyon [8].

Avec l’orgueil immodéré qui le possédait, il n’est pas étonnant que M. de Balzac n’ait jamais su ni écouter ni supporter la critique. La critique, on peut le dire, le rendait fou, et, si le cœur était naturellement bon chez lui, l’amour-propre avait des colères ardentes et des ressentimens furieux. Il s’emportait alors en déclamations, en injures, et se livrait à des violences souvent sans justice et toujours sans dignité.

Des entreprises commerciales qu’il avait tentées dans sa jeunesse et dont le mirage lui troubla toujours le cerveau, M. de Balzac avait malheureusement rapporté des goûts industriels et des habitudes de spéculation qui étaient bien plus incompatibles encore avec la dignité des lettres. Le besoin de vivre d’abord, plus tard l’amour du lucre et la vanité le poussant dans le même sens, il en vint à pratiquer ouvertement et à ériger en théorie ce qu’on a appelé l’industrialisme littéraire. On se rappelle comment, dans ses préfaces, il développait cette idée, que la France eût dû payer une liste civile aux dix ou douze maréchaux littéraires qui faisaient son illustration, et comment il expliquait en termes de négoce qu’un écrivain, pour avoir du crédit et vendre cher ses produits, devait avoir sur la place une certaine surface commerciale. Gagner de l’argent, beaucoup d’argent, était devenu sa préoccupation continuelle. Être millionnaire et mener une vie de prince, c’est le rêve qu’il a poursuivi toute sa vie, et sa plus chère ambition eût été de pouvoir rivaliser de luxe avec un romancier et un poète qui, en ce temps-là, faisaient grand bruit par leurs prodigalités et leur faste oriental. « Il faut, disait-il, que l’artiste ait une vie splendide. » Ce besoin d’argent, cette fièvre d’or fut un des plus vifs aiguillons qui le poussèrent à tenter la fortune du théâtre, car au théâtre les grands succès se soldent par de magnifiques bénéfices, et pour lui la question des bénéfices primait toutes les autres : la question d’art ne venait qu’après. Soit habitude, soit instinct, soit obsession d’une passion dominante, il en était venu à ce point que « toute idée, quelqu’un l’a dit, tournait chez lui à l’opération, » que toute conception, même littéraire, se résolvait en un calcul de gains à réaliser. Sous l’homme de lettres, il y avait du faiseur, de ce Mercadet que lui-même a peint ; spéculateur à outrance, exploitant indifféremment toutes choses, escomptant ses idées et celles d’autrui, jetant sur le marché littéraire, pour parler son langage, bien des valeurs fictives, laissant plus d’une fois protester sa signature et ne payant souvent que par contrainte judiciaire. Quel est celui de ses éditeurs avec qui il n’ait pas eu de procès ? Et la société des gens de lettres elle-même, qui lui érige aujourd’hui des statues, n’a-t-elle pas, écrites tout au long sur ses registres, des protestations qui ne laissent pas de prêter à plus d’une supposition fâcheuse ?

Nous ne voulons cependant tirer de tout cela qu’une conclusion, la seule qui nous intéresse ; il nous semble que de tous ces détails, où nous avons essayé de ressaisir la physionomie morale de M. de Balzac, un fait déjà ressort assez clairement. C’était au total, et malgré de rares qualités, un esprit sans frein et sans lest, sans justesse et sans mesure, à qui faisaient également défaut l’élévation, la distinction, la délicatesse. Voyons si l’étude de l’œuvre confirmera ce que nous a révélé l’étude de l’homme.


II

On lit dans la préface de la Comédie humaine : « La loi de l’écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l’homme d’état, est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu, sont la science que les hommes d’état appliquent. — Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées ; il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n’ont pas besoin de maîtres pour douter, a dit M. de Bonald. — J’ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles. « Certes on ne saurait mieux dire, et voilà une fière profession de foi. Pour nous, qui adoptons de tout point ces principes, nous ne demandons pas mieux que de les voir appliqués, même par un romancier, et d’avoir à inscrire le nom de M. de Balzac (on voit assez que c’est sa secrète ambition et son secret espoir) à la suite des grands noms de Bossuet, de Leibnitz, de Kant et de Montesquieu.

Entre toutes ses prétentions, c’a été la prétention suprême de l’auteur de la Peau de Chagrin d’être un philosophe, un penseur, un de ces instituteurs des hommes qui ont pour rôle ici-bas de découvrir les principes éternels de la science, d’en Vulgariser les résultats et d’en livrer les formules à l’habileté secondaire des hommes pratiques. Avant donc d’en venir à l’examen des principaux ouvrages de M. de Balzac, on est en droit de lui demander quelle est la pensée philosophique qui domine l’ensemble de son œuvre, quelles sont les croyances, quelles sont les doctrines qu’il a développées ? On risque un peu, nous le sentons bien, de prêter à rire en se posant sérieusement ces questions au sujet de l’auteur des Contes drolatiques ; mais si ses idées n’ont pas grande consistance, si ses opinions n’ont pas grande valeur par elles-mêmes, elles pourront du moins nous éclairer sur les tendances morales de l’écrivain, sur la portée morale de l’œuvre. Or c’est là le point qui nous intéresse particulièrement, et.sur lequel nous voulons le plus insister ici.

Au premier abord, et quand on s’adresse cette question : quelles ont été les idées philosophiques de M. de Balzac ? on éprouve un véritable embarras. On s’aperçoit en le lisant qu’il a parlé tour à tour tous les langages, ici le langage du chrétien, et là celui de l’incrédule ; qu’il a prêché toutes les doctrines, aujourd’hui celles du rationalisme, et demain celles des mystiques. Sous ce prétexte qu’il est peintre, et qu’à ce titre il avait à reproduire toutes les faces de la pensée humaine, on reconnaît bientôt qu’il s’est amusé à préconiser et à railler alternativement tous les symboles et toutes les convictions, qu’il les a traités comme des imaginations plus ou moins ingénieuses, également soutenables suivant les cas et les points de vue, également indignes d’arrêter les hommes supérieurs. En un mot, l’impression que fait cette lecture, à mesure qu’on la pousse, est celle d’un scepticisme superficiel et léger qui prend les idées philosophiques comme des thèmes à variations littéraires, les dogmes religieux comme des symboles poétiques : au fond, très indifférent à toutes les opinions, les épousant successivement avec une égale facilité, passant sans scrupule d’un système au système contraire, se servant de tous sans en adopter aucun, et, parmi les contradictions humaines, ne se fiant finalement qu’à une chose, la matière, et ne montrant à l’homme qu’un but, le plaisir.

C’est qu’en réalité M. de Balzac est, avant tout et au fond, un disciple du XVIIIe siècle ; il en a l’esprit, les traditions, et, sous les costumes divers dont il s’affuble, le naturel se trahit. Il est sceptique par humeur, il est matérialiste par système et aussi par tempérament. Oh ! sans doute il vous montrera en maint endroit de ses ouvrages d’éclatantes adhésions à la foi chrétienne et à la tradition catholique. « Le christianisme, dit-il dans la préface de la Comédie humaine, et surtout le catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme, est le plus grand élément de l’ordre social… Le christianisme est la seule religion possible… Le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera… » Mais ouvrez le Livre mystique, et vous lirez en tête cette solennelle déclaration : « Le doute travaille en ce moment la France. Après avoir perdu le gouvernement politique du monde, le catholicisme en perd le gouvernement moral. Rome mettra néanmoins autant de temps à tomber qu’en a mis Rome panthéiste. Quelle forme revêtira le sentiment religieux ? La réponse est, un secret de l’avenir [9]. »

Nous voudrions pouvoir citer tout au long cette préface du Livre mystique. Elle est curieuse à plus d’un titre. Gravement ému du doute universel qui agite les esprits, préoccupé de cette irrémédiable décadence du catholicisme qu’il vient de signaler, et cherchant à dégager sous sa forme nouvelle la pensée religieuse dont il prédit le règne, l’auteur annonce au monde que cette religion qui héritera des cultes décrépits du présent, c’est le mysticisme. Il explique avec une merveilleuse assurance comment il y a entre le principe du mysticisme et celui du christianisme primitif une identité absolue ; puis, esquissant à grands traits l’histoire de la doctrine mystique, il la montre venant de l’Inde, son berceau, à Memphis, où Moïse s’en inspire ; gardée à Eleusis et à Delphes, comprise par Pythagore, formulée par Jésus-Christ et par saint Jean, et, à travers les ténèbres du moyen âge, transmise obscurément par l’Université de Paris jusqu’à Swedenborg, qui en a été le dernier et sublime révélateur. On chercherait longtemps assurément avant de trouver entassés en moins de pages, et avec plus d’emphase, autant d’énormités historiques et de non-sens philosophiques. Et pourtant il semble bien que c’est là qu’il faut chercher la vraie pensée de l’auteur. Lui-même prend soin de déclarer que dans ce Livre mystique se trouve formulée l’idée philosophique « répandue comme une âme » dans tous ses autres écrits. Qu’est-ce donc que le Livre mystique, et quelle est cette âme dont le souffle remplit l’œuvre de l’écrivain ? C’est précisément ce que nous cherchons, et il vaut la peine de s’y arrêter un instant.

Le Livre mystique se compose de deux parties, la partie philosophique et la partie apocalyptique ou lyrique, Louis Lambert et Seraphita. Ni l’une ni l’autre ne sont fort intelligibles. Il faut un certain courage pour suivre les divagations métaphysiques du jeune écolier de Vendôme ; il en faut plus encore pour subir les emphatiques déclamations de la jeune adepte de Swedenborg. Essayons cependant d’en donner une idée.

La pensée philosophique de Louis Lambert, il n’y a pas à s’y méprendre, c’est un franc matérialisme. Le monde entier est le produit d’une substance unique, éthérée, principe connu sous les noms divers d’électricité, chaleur, lumière, fluide galvanique, magnétique, etc. La volonté n’est que cette substance transformée, ce fluide concentré par le cerveau de l’animal. La pensée n’est pareillement qu’une modification de la même substance [10]. La pensée est donc matérielle ; elle est une puissance toute physique [11]. C’est, s’il faut en croire l’auteur, à la lumière de ces grandes vérités que le spiritualisme et le matérialisme, en lutte depuis des siècles, vont s’embrasser et se fondre en une seule doctrine.

Louis Lambert, c’est la science ; Seraphita, c’est l’inspiration. Le premier pose dogmatiquement les principes des choses ; la seconde nous emporte sur les ailes de l’extase dans les sphères des mondes supérieurs. On se demande d’abord comment sur les bases établies dans Louis Lambert peut s’élever un système de philosophie mystique, car enfin, dans la langue usuelle, mysticisme et matérialisme sont deux termes qui semblent s’exclure et se contredire, l’un tendant à anéantir la matière au profit de l’esprit, l’autre abolissant l’esprit au profit de la matière. Cette difficulté n’en est pas une pour M. de Balzac. Il vient de nous le dire en effet : c’est dans l’unité de la substance universelle qu’est la solution de tous les problèmes philosophiques, que s’opère la fusion du spiritualisme et du matérialisme. Seraphita revient sur la même pensée, comme sur le fondement de toute science. Le monde, à l’entendre, a été formé par « une seule substance, le mouvement. » — « L’invisible univers moral et le visible univers physique constituent une seule et même matière [12]. » Mais cette matière revêtant des modifications infinies et se subtilisant de plus en plus, au-dessus du monde naturel il y a un monde spirituel, il y a même un monde divin, et il est donné en certains cas à notre esprit de pénétrer dans ces régions sublimes, d’y voir la vérité face à face. Par quelle voie ? C’est par la vision intérieure, par l’extase mystique.

Ainsi l’auteur de Louis Lambert arrive au mysticisme à l’aide d’une sorte de panthéisme matérialiste. Tout est matière : l’âme humaine est matière, la pensée est chose matérielle ; mais, grâce au phénomène de l’extase ou de l’hallucination, cette pensée entre en communication avec les mondes supérieurs et va se plonger, étincelle éphémère, dans le foyer de la lumière éternelle. C’est pour nous acheminer vers ces hauteurs de la science nouvelle que M. de Balzac a écrit un conte fantastique où sont entassés pêle-mêle la biographie du théosophe Swedenborg, des analyses de ses bizarres théories, des lambeaux de ses rêves, des récits d’apparitions, et pour lier tout cela tant bien que mal, je ne sais quelles amours éthérées de Seraphita ou Seraphitus (car son héros ou son héroïne est une sorte d’androgyne mystérieux, moitié ange, moitié femme) avec une jeune fille candide et un certain Wilfrid, qui rappelle le typé effacé des Manfred et des Childe-Harold. Dire au surplus quelle conclusion ressort de cette étrange élucubration, bien habile qui le pourrait faire. Vous avez beau chercher ce qui se cache derrière ces nuées du sanctuaire, comme parle l’auteur : les nuées, brillantes à la surface, sont impénétrables au regard. Des images ambitieuses et vides, des métaphores gigantesques, un style tantôt métaphysique et tantôt biblique, ici le jargon byronien, plus loin la phraséologie des illuminés, le tout couronné par un chapitre inédit de l’Apocalypse, voilà Seraphita.

Que tout cela soit peu sérieux, je le veux bien ; qu’il y faille voir bien moins une œuvre philosophique qu’une gageure, un jeu d’esprit, une fantaisie de poète qui s’essaie à exécuter des symphonies mystiques sur la harpe des séraphins, du même air qu’il eût chanté quelque élégie passionnée sur la viole d’amour, je ne suis pas éloigné de le croire. Il y a là pourtant quelque chose de grave : il y a, sous des formes bizarres ou fantastiques, un fond d’idées très sérieuses. Ce fond, c’est le matérialisme même, c’est cette triste opinion qui fait de l’intelligence une chose matérielle et de tous les sentimens humains des phénomènes physiques. Cette doctrine est si bien le fond de la pensée de M. de Balzac, qu’on la retrouve partout chez lui, tantôt implicitement admise, tantôt formellement énoncée : à chaque instant, elle se fait jour sous sa plume.

Ouvrez, par exemple, la Peau de Chagrin ; vous y lisez ceci : « La volonté est une force matérielle semblable à la vapeur, une masse fluide dont l’homme dirige à son gré les projections. » Prenez le Père Goriot : « Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentimens dans le monde physique trouvera sans doute plus d’une preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu’ils créent entre nous et les animaux. » A la première page de César Birotteau, vous trouverez encore cette phrase : « La peur est un phénomène,… comme tous les accidens électriques, bizarre et capricieux dans ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savans auront reconnu le rôle immense que joue l’électricité dans la pensée humaine. » Lisez enfin et surtout Ursule Mirouet : la même doctrine s’y accuse plus nettement et s’y précise encore, s’il est possible, en revêtant une forme nouvelle. Le dogmatisme de Louis Lambert, le mysticisme de Seraphita, sont devenus dans Ursule Mirouet tout simplement du magnétisme animal : la volonté et la pensée ne sont que des phénomènes magnétiques ; les visions, l’extase, la divination ne sont que des effets de somnambulisme. Ainsi s’expliquent les communications de Swedenborg avec les morts ; ainsi s’expliquent les miracles de Jésus-Christ et des apôtres. « Le magnétisme, dit l’auteur, la science favorite de Jésus et l’une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas plus prévu (avant Mesmer) par l’église que par les disciples de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, de Locke et de Condillac. » Le christianisme bien compris n’est rien autre chose en somme que la science du magnétisme, et, par exemple, la communion de tous les fidèles est un mystère dont rend parfaitement compte le fluide universel [13]. Nos sentimens obéissent aux lois de la physique, et l’amour notamment est un phénomène qui ressemble tout à fait en certains cas à une décharge de la bouteille de Leyde ou à un courant de la pile voltaïque. Ursule raconte comment elle a conçu de l’amour pour Savinien ; elle l’a vu par la fenêtre, faisant sa barbe ; la situation n’a rien de très poétique. « Il m’a monté, dit-elle, je ne sais d’où, comme une vapeur par vagues au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment que je me suis assise. Je ne pouvais me tenir debout, je tremblais [14]. « Notre littérature avait souvent parlé de l’amour foudroyant, et nous sceptiques, nous nous en étions moqués, ne comprenant pas qu’il y avait là un fait scientifique du plus haut intérêt et des mieux constatés. L’auteur de Seraphita a mis hors de doute ce point de physiologie : « Si, chez la plupart des femmes, l’amour ne s’empare d’elles qu’après bien des témoignages, des miracles d’affection,… il en est d’autres qui, sous l’empire d’une sympathie explicable aujourd’hui par le fluide magnétique, sont envahies en un instant. »

Il serait puéril d’insister. Si nous sommes entré dans ces détails, ce n’est pas, on voudra bien le croire, que nous accordions à toutes ces rêveries une valeur et une portée qu’elles n’ont jamais eues. Nous savons bien aussi que le public n’a guère goûté les élucubrations de Louis Lambert, qu’il n’a rien compris aux extases de Seraphita, l’auteur vraisemblablement ne s’étant pas compris lui-même ; qu’enfin il a ajouté peu de foi aux théories scientifiques d’Ursule Mirouet. C’est M. de Balzac, c’est le fond de sa pensée que nous cherchons à travers toutes ces fantaisies. Or il est clair pour nous, après cette étude, qu’en dépit de la profession de foi écrite dans la préface de la Comédie Humaine, M. de Balzac n’est ni un catholique ni un chrétien ; nous ajoutons qu’il n’est même ni un philosophe spiritualiste ni un véritable mystique : il est tout bonnement un sceptique et un matérialiste. Ses maîtres ne s’appellent ni Saint-Martin ni Swedenborg ; ils ont nom Helvétius et Diderot.

À quel point ces tristes doctrines ont déteint sur ses œuvres et en ont faussé les tendances morales, à quel point le talent même du romancier en a été souvent altéré et flétri, c’est ce qu’un coup d’œil jeté sur ses principaux ouvrages nous mettra tout à l’heure à même d’apprécier. Avant de quitter le terrain des principes et des théories, qu’on nous permette un dernier mot sur un sujet qui a son importance. M. de Balzac a-t-il en, en matière politique et sociale, des idées plus saines, des convictions plus fermes qu’en matière de philosophie et de religion ?

Dans cette préface de la Comédie Humaine, que nous avons déjà citée, on lit cette phrase solennelle : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie. » Monarchique, nous croyons en effet que M. de Balzac l’a été au fond, de cœur et d’instinct, toute sa vie ; mais comment ? mais dans quelles limites et dans quelles conditions ? Il est évident pour nous que, sous ce mot de monarchie, il a admis, il a professé des idées aussi vagues, aussi incohérentes, aussi contradictoires que celles qu’il a émises sous le mot de religion.

La chute de la restauration avait brisé ses premières espérances d’ambition. Moitié rancune, moitié vanité, il prit alors, nous l’avons dit, le rôle de partisan de la légitimité et du gouvernement tombé : il se posa en adversaire systématique du régime nouveau ; il railla impitoyablement cette bourgeoisie qui venait de prendre en main le pouvoir et les affaires ; il en fit la satire et même la caricature. C’est l’esprit de la Peau de Chagrin et plus tard de César Birotteau. Bientôt d’autres idées percent dans ses écrits. De la monarchie constitutionnelle légitime, ses prédilections passent à l’empire : admirateur de Napoléon, il ne reconnaît plus d’autre principe de gouvernement que la force ; les institutions libérales sont autant d’inventions qui mènent la société à sa perte ; c’est le fond des théories du Médecin de Campagne. Dans les Paysans, il fait un pas de plus en arrière : de la restauration, il est déjà remonté à l’empire ; de l’empire, le voilà qui rétrograde au-delà de 1789, jusqu’à l’ancien régime, jusqu’au régime féodal. La haine de cette grande œuvre d’émancipation qu’a su accomplir la révolution française, de tous les progrès qu’elle a réalisés dans nos institutions et nos lois, de l’égalité civile, de la liberté civile et politique, de l’affranchissement des personnes et de la propriété ; la haine, pour tout dire, de notre société moderne tout entière et de tous les principes dont elle vit, c’est la en effet l’inspiration de ce triste livre ; le l’établissement de la féodalité, de la dîme et de la corvée, les majorats et la main-morte, l’ignorance pour le peuple, qui est corrompu depuis qu’il sait lire, ce sont la les conclusions auxquelles il aboutit à travers d’abominables peintures.

Voilà donc les diverses monarchies dont M. de Balzac a été successivement le théoricien et l’apôtre : on se demande s’il se rendait bien compte à lui-même de ce qu’il pensait, de ce qu’il voulait. Ce qui est plus étrange, c’est que, chez ce prôneur de l’absolutisme et du régime féodal, on rencontre parfois (tant est grand le désordre de ses idées !) des maximes qu’on dirait empruntées aux modernes théories socialistes. Ainsi vous lirez, dans Honorine, cette phrase singulière mise par l’auteur dans la bouche d’un prêtre : « En laissant de côté la question religieuse, je vous ferai observer que la nature ne nous doit que la vie, et que la société nous doit le bonheur [15]. » N’est-ce pas là un des axiomes des réformateurs contemporains que la société seule est responsable de tout ce qu’Il y a de mal, qu’elle a le pouvoir, et par la même le devoir d’y remédier, d’où suit que chacun de ses membres a droit au bonheur, et que, si la société tarde à le lui octroyer, il est suffisamment autorisé à se faire justice par ses mains ? Et à cet égard Il y a dans M. de Balzac bien plus que des phrases isolées : Il y a cette pensée générale, incessamment reproduite et amèrement développée dans vingt de ses romans, que l’organisation de notre société est mauvaise et appelle une réforme radicale, que le pouvoir et la richesse sont aux incapables et aux corrompus, tandis que le génie et la vertu restent pauvres, dédaignés ou proscrits. On voit que la politique de M. de Balzac vaut sa philosophie. Venons à sa morale.


III

Le roman, sans nul doute, n’a point pour mission de prêcher la morale : son mérite, c’est d’amuser ; son but, c’est d’intéresser et d’émouvoir, et on sait assez que les thèses de morale sont mortelles aux œuvres d’imagination ; mais c’est le magnifique privilège de l’art que toute œuvre vraiment belle, par cela seul qu’elle est empreinte d’une pensée élevée et procède d’une inspiration vraie, porte avec elle un enseignement et contribue au perfectionnement de l’âme. La leçon morale ne consiste point dans un dénoûment factice qui, au dernier chapitre, récompense la vertu et punisse le vice : elle est dans l’image fidèle des passions humaines, de leurs luttes et de leurs joies souvent amères. Soyez vrai dans la peinture des caractères, dans l’analyse des passions ; la morale ne vous demande rien de plus. Quelle que soit d’ailleurs la forme dont l’artiste ait revêtu sa pensée, qu’il ait jeté ses créations dans le moule du drame ou dans celui du roman, qu’il s’appelle Shakspeare ou Richardson, Molière ou Prévost, la vérité de ses tableaux sera toujours le meilleur préservatif contre la contagion du mal. Où le danger commence, c’est quand, sous prétexte de la peindre, l’écrivain fausse et défigure la nature humaine ; c’est quand il la montre sous des couleurs mensongères, et, en développant des idées fausses et des sentimens outrés, altère les sentimens vrais et obscurcit les saines notions de la conscience. C’est ce qu’a fait trop souvent M. de Balzac. Attaquer de front la morale, prêcher des maximes téméraires, il ne s’y hasarde point. Il laisse à d’autres les déclamations passionnées et les paradoxes brillans. Tout au plus, pour excuser le vice, l’entourera-t-il de palliatifs et de circonstances atténuantes [16]. Au fond pourtant cette modération n’est qu’indifférence ; il ne blâme rien, mais il se moque de tout. Il accepte en théorie toutes les lois, soit morales soit sociales, sauf à n’en tenir compte en pratique. Ce sont des faits : maladroit qui s’y heurte ! les habiles les tournent. En un mot, il n’y a point de morale, mais des mœurs ; il n’y a point de principes, mais des opinions et des coutumes.

Comment parlent ses héros favoris, les personnages qui représentent dans ses romans la sagesse de la vie, l’expérience du monde, la raison railleuse et désillusionnée ? « Il n’y a pas de vertu absolue, mais des circonstances. » — « Le bonheur comme la vertu, comme le mal, expriment quelque chose de relatif. » Voilà leurs axiomes. Leur morale est celle du plaisir et du succès, et cette morale, semée en saillies brillantes dans des conversations spirituelles, distillée en quelque sorte en épigrammes, en remarques satiriques, circule partout à travers l’œuvre, comme un venin qui s’insinue et qui s’infiltre. C’est la philosophie de Candide mise à la mode du siècle, c’est son ironie amère, son scepticisme et son mépris de l’homme. M. de Balzac, sous une forme nouvelle et peut-être plus dangereuse que celle de Voltaire, a continué son œuvre dissolvante, et les jeunes gens de la génération contemporaine n’ont que trop subi la triste influence de ces idées. À leur entrée dans le monde, ils demandaient aux livres de M. de Balzac de leur apprendre le monde : sous quelles couleurs l’y trouvaient-ils peint ? Dans toutes ses œuvres éclate un pessimisme désespérant. Le monde apparaît comme livré au vice : le mal règne partout sous le manteau hypocrite de la vertu et des convenances. Le devoir y semble un mot, le dévouement une folie, l’abnégation une sottise. La loi est complice de toutes les infamies et sert à couvrir tous les crimes, si bien que dans cette société égoïste, dans ce monde composé de dupes et de fripons, de calculateurs et de niais, où le mérite n’est rien, où l’intrigue est tout, celui-là est un sot qui, n’ayant pas l’argent ou la force, ne sait pas, pour faire son chemin, employer la ruse ou la corruption.

Le triomphe du mal a été, on le sait, une des thèses favorites de la littérature contemporaine : M. Eugène Sue et plus tard M. Frédéric Soulié l’ont développée dans de longues et lugubres histoires ; mais en la reprenant dans ses scènes de mœurs familières, en la ramenant aux proportions de la vie ordinaire et dans le cadre de notre société bourgeoise, l’auteur de la Peau de Chagrin lui a donné un caractère de vraisemblance et imprimé en quelque sorte, un cachet de réalisme qui la rend encore plus amère et plus malfaisante.

On a vu comment toutes les idées philosophiques de M. de Balzac se réduisent à ces deux termes, scepticisme et matérialisme. On sait, aussi ce que son scepticisme a fait des notions de bien et de mal, de devoir et de vertu. Cherchons ce que son matérialisme a fait des sentimens moraux.

Le sujet du Père Goriot est connu : c’est l’amour paternel poussé jusqu’à l’abnégation et au dépouillement, et mis en regard de l’ingratitude des enfans poussée jusqu’à la cruauté et presque au parricide. Ce sujet n’est pas neuf, la muse tragique l’a plus d’une fois traité ; mais qu’importe ? Le cœur humain est une mine inépuisable, et, transporté dans les conditions de la vie ordinaire, ce thème pouvait fournir au romancier des analyses intéressantes et des situations pathétiques. Il serait injuste de méconnaître que M. de Balzac en a heureusement traité plusieurs parties. La figure de ce vieux marchand dont l’amour idolâtre pour ses filles se compose de tant de faiblesse et de dévoûment, de tant de vanité puérile et d’infatigable bonté, cette figure a d’abord dans le roman, à travers mille détails ingénieux, quelque chose de touchant et de résigné qui attire et intéresse. Bientôt cependant le caractère se gâte en s’exagérant ; de naturel qu’il était, il devient invraisemblable, repoussant et presque odieux. Sait-on par quel sacrifice le père Goriot couronne sa vie d’abnégation, pourquoi il vend les derniers débris de sa vaisselle d’argent et se réduit lui- même au dénuement ? C’est pour mettre dans ses meubles l’amant de sa fille, c’est pour faciliter les relations adultères de Rastignac et de Mme de Nucingen. Comment l’auteur n’a-t-il pas compris que, si le père pouvait fermer les yeux sur les désordres de sa fille, Il y a quelque chose de révoltant à l’en faire le complice et l’entremetteur ? Comment n’a-t-il pas senti que c’était là avilir le caractère paternel, et, même au simple point de vue de l’art, commettre une impardonnable faute ? Qu’est-ce donc au point de vue moral ? Ce père qui jette sa fille dans les bras de son amant, et, témoin complaisant de leurs amours, en partage honteusement les joies clandestines, l’auteur a beau répéter à chaque page qu’il est grand, héroïque, sublime ; le lecteur trouve qu’il est tout simplement ignoble. Et quand, dans son abandon et sa mort désespérée, le romancier l’appelle le Christ de la paternité [17], on est bien plus révolté qu’ému d’un rapprochement qui ressemble à un blasphème.

Comme si ce n’était pas assez de dégrader l’amour paternel, M. de Balzac semble prendre à tâche de le peindre sous des couleurs aussi fausses que déplaisantes. Ainsi, parlant du Père Goriot, « il se couchait, dit-il, aux pieds de sa fille pour les baiser ; il la regardait longtemps dans les yeux ; il frottait sa tête contre sa robe ; enfin il faisait des folies comme en aurait fait l’amant le plus jeune et le plus tendre. » La remarque n’est pas de nous, elle a été faite par un ingénieux critique [18] : Il y a là une confusion d’idées et de sentimens qui choque. Il y a dans cette assimilation de l’amour paternel à l’amour des amans quelque chose qui offense l’instinct moral. Ailleurs ce sentiment si noble, si sacré, qui unit le père aux enfans, vous le verrez réduit ou à une faiblesse imbécile ou à une monomanie ridicule. Tantôt c’est une passion délirante et presque sensuelle : « est-ce bon de se frotter à sa robe, de partager sa chaleur ! » tantôt ce n’est plus qu’une sorte d’instinct animal, l’instinct de la bête pour ses petits, « un sentiment irréfléchi qui s’élève jusqu’au sublime de la race canine ! »

Dans les Deux Frères, l’écrivain a voulu peindre les faiblesses de l’amour maternel, comme il avait peint dans le Père Goriot le dévouement de l’amour paternel. Mme Brideau est moins repoussante que le père Goriot ; elle n’est guère plus vraie. Sa préférence pour le mauvais fils ressemble à une manie plus qu’à une tendresse de cœur ; c’est un instinct aveugle, inexplicable, bien plus qu’un de ces sentimens exagérés, mais touchans, qu’on respecte encore, tout en les blâmant. Aussi éprouve-t-on de la répulsion, de l’indignation même, jamais de sympathie ni d’intérêt. Ici encore, on peut le dire, l’amour maternel a été défiguré et dégradé comme à plaisir par le romancier.

A-t-il été plus heureux ou mieux inspiré en parlant du mariage et de l’amour ? Quand il s’agit du mariage et de M. de Balzac, il est impossible de ne pas songer tout d’abord à ce livre qui a commencé sa réputation, et où il a traité ex professo la matière : la Physiologie du Mariage. Quelque répugnance qu’on l’éprouve, il faut donc qu’on nous pardonne de nous l’arrêter un instant. Rire du mariage fut de tout temps dans notre littérature, au théâtre comme dans le roman, une tradition et comme un privilège dont il a été convenu de ne se point mettre en peine pour la morale publique. Si cette moquerie traditionnelle n’a pas eu à la longue une influence fâcheuse en altérant le respect dû au mariage, c’est ce qu’on pourrait peut-être se demander. Sans y mettre de sotte pruderie, sans vouloir couper les ailes à la muse légère de la comédie et du conte, ni interdire au nom de la morale toute plaisanterie au sujet du mariage, il nous semble qu’Il y a des bornes à cette licence et qu’une condition est toujours sous-entendue, celle de ne pas blesser l’honnêteté, de ne pas souiller les imaginations, de ne pas outrager les sentimens sacrés sur lesquels repose la famille. Or cette condition, M. de Balzac n’a pas su la respecter, et voilà pourquoi, à notre sens, son livre mérite d’être frappé d’un blâme sévère.

Même au point de vue littéraire, il y aurait bien des restrictions à faire, selon nous, aux éloges qu’on lui a donnés. C’est une œuvre longue et diffuse, indigeste et prétentieuse, où la plaisanterie trop prolongée s’alourdit de formes pédantesques et se traîne en dissertations sans fin. Il y a de l’esprit, il est sans grâce ; de l’observation, elle est sans délicatesse. Le bon goût, la distinction font partout défaut, et le libertinage y est assaisonné d’un sel souvent grossier. Là où le satirique, le moraliste, le peintre de mœurs auraient eu à tracer des scènes piquantes ou gracieuses, à châtier des ridicules ou des vices, l’auteur développe pesamment des théories bizarres, émet doctoralement des apophthegmes licencieux, et se complaît en toute sorte de détails scabreux et d’anecdotes graveleuses. Il ne manque pas de gens pourtant qui vous parlent de la Physiologie du Mariage comme d’un des meilleurs titres de gloire de M. de Balzac, ou tout au moins qui le citent comme celui de ses écrits où éclate le plus l’originalité de son esprit. Nous sommes encore obligé, quoi qu’il en coûte, de combattre ici ce qui nous paraît être une illusion. Non, il n’y a dans le livre de M. de Balzac aucune originalité : il en a emprunté l’idée, comme il a emprunté celle de beaucoup de ses romans, et la forme même ne lui appartient pas en propre. Pour le style comme pour les idées et les sentimens, il a imité Stendhal. Le livre De l’Amour, publié pour la première fois en 1819, mais qui n’arriva que bien plus tard, et grâce aux éloges enthousiastes de Balzac lui-même, à une certaine notoriété, le livre De l’Amour, que l’auteur appela aussi la physiologie de l’amour, a été le modèle, le type de la Physiologie du Mariage. La ressemblance est frappante. Dans l’un comme dans l’autre ouvrage, c’est le même sensualisme grossier et le même matérialisme médical ; c’est le même culte du plaisir et la même absence de tout sentiment moral ; dans l’un comme dans l’autre, c’est la même affectation des formes scientifiques, le même dogmatisme prétentieux, le même parti pris de bizarrerie. Il y a seulement chez M. de Balzac un degré de plus de cynisme et un degré de moins d’élégance dans la corruption. Le livre De l’Amour sent davantage son homme du monde ; la Physiologie du Mariage a moins le ton de la bonne compagnie. Cependant, si nous ne pouvons concéder à l’ouvrage de M. de Balzac le mérite de l’originalité, nous accordons au moins une chose : c’est que, de tous ses écrits, c’est celui qui fournit peut-être l’expression la plus franche, la plus complète de sa personnalité. Il est là tout entier, avec ses instincts et son esprit un peu vulgaires, avec son goût pour les impuretés, surtout avec ce pessimisme qui ne sait voir dans la nature humaine que ses petitesses et ses turpitudes. Et c’est si bien là le fond de sa nature, que partout dans ses autres ouvrages on en retrouve la trace, plus ou moins visible, mais persistante. Nous avons déjà fait cette observation ; il faut y insister. Quelque sujet que traite M. de Balzac, sous quelque forme qu’il traduise sa pensée, de quelque vêtement de poésie, de sentimentalité ou de mysticisme qu’il essaie de l’envelopper, le vieil homme reparaît toujours. Il est des vices originels que l’art ne guérit point ; il est des habitudes fâcheuses, fruit d’une mauvaise éducation, dont on ne se débarrasse jamais complètement : ç’a été là son histoire. Un certain vernis de métaphysique ou de poésie peut faire parfois illusion ; mais grattez le poète ou le philosophe, vous trouverez dessous le docteur équivoque, le théoricien suspect de la Physiologie du Mariage. Que dis-je ? vous n’avez pas besoin de chercher : il se montrera de lui-même. Il cède, sans y songer, à son goût pour certaines questions indiscrètes, et ce fond de libertinage dogmatique, cette érudition malsaine, cette casuistique honteuse dont il a rédigé le manuel, percent çà et là jusque dans ses œuvres les plus chastes, elles viennent gâter souvent ses tableaux les plus charmans. La muse de M. de Balzac est fille de mauvais lieu : elle n’a jamais pu se déshabituer des images lascives et des paroles impures.

Que dans ses romans l’écrivain parle constamment du mariage comme d’une affaire, affaire d’argent, de vanité, d’ambition, où entrent les plus ignobles calculs, où ne comptent pour rien le cœur et les instincts généreux, — on peut à la rigueur le lui pardonner comme peinture de mœurs, tout en regrettant peut-être qu’au lieu de flétrir le mal il semble l’absoudre et l’encourager : c’est cette dernière impression que laisse le petit roman intitulé le Contrat de Mariage. Toutefois, ce qui choque bien plus que les sarcasmes et les théories froidement égoïstes sur le mariage, ce sont, dans le même livre, les enseignemens étranges, les conseils cyniques que l’auteur, met dans la bouche d’une mère s’adressant à sa fille ; c’est cette façon grossière et matérialiste qu’il a de traiter les choses les plus délicates et les plus intimes.

Dans ceux mêmes de ses écrits où le l’on est le plus sérieux, où il parle du mariage avec le plus de respect apparent, il lui arrive à chaque instant de jeter de ces aphorismes ou de ces détails répugnans qu’il emprunte à sa science favorite, et qui blessent alors l’oreille comme une note aigre dans une mélodie. Dans la Recherche de l’Absolu par exemple, au milieu du portrait gracieux de Mme Claës, on tombe tout à coup dans des allusions fâcheuses aux mystères de l’alcôve et du lit conjugal. Dans Ursule Mirouet, livre dédié à une jeune fille, écrit pour les jeunes filles, il dissertera touchant « le phénomène inexplicable de la génération. » Celui de ses livres où ce défaut est le plus marqué peut-être, ce sont les Mémoires de Deux jeunes Mariées. Peindre cette phase charmante de la vie de la femme où la jeune fille se transforme en épouse et en jeune mère, analyser les mystérieux et confus sentimens qu’éveille dans des âmes vierges cette fraîche saison des chastes amours, soulever sans le déchirer le voile pudique qui couvre toutes ces choses intimes et saintes, — pour une telle tâche il fallait une main légère, délicate et discrète ; il fallait, disons-le, toutes les qualités qui manquaient à M. de Balzac. Aussi ce poème aimable de la jeune maternité, comme il le déflore et le souille ! Ce tableau, à la fois austère et gracieux de l’amour légitime, comme il le revêt d’une teinte de matérialisme ! Les sentimens, sous son pinceau, deviennent des appétits ; les affections de l’âme se changent en brutales convoitises, l’amour n’est plus que le plaisir des sens et le mariage qu’une source de voluptés légales. On assiste au plus triste de tous les spectacles, celui de jeunes cœurs gâtés par une science honteuse et atteints d’une corruption précoce. On entend des lèvres roses, où devrait s’épanouir le sourire de la candeur, débiter des maximes dépravées et mêler aux doux rêves du cœur les déplorables calculs d’un sensualisme raffiné. Ici c’est une fiancée qui se vante d’apporter en dot à son mari sa savante virginité [19], et qui, pédante raisonneuse, stipule avec lui à quelles conditions elle aliénera sa liberté et livrera son cœur. Ailleurs c’est l’épouse philosophe, « ayant étudié le code dans ses rapports avec l’amour conjugal, » qui développe à son amie l’application qu’elle sait faire dans son ménage des théories de Malthus [20]. Plus loin, l’une des amies reproche à son amie, qui a, dit-elle, « l’âme d’Héloïse et les sens de sainte Thérèse, de se livrer à des égaremens sanctionnés par les lois et de dépraver l’institution du mariage, » ajoutant que, « après avoir tué un premier amant, elle est arrivée à tuer l’amour [21]. » Enfin, et ceci explique comment le livre est dédié à Mme Sand, ça et là sont semés quelques-uns de ces pitoyables sophismes du roman contemporain contre le mariage, institution tyrannique, incompatible avec l’amour et le bonheur dans l’amour, « où la femme est sacrifiée à la famille, » et, d’être moral qu’elle était auparavant, devient « une chose [22]. » On trouve aussi des invocations au culte des sens du genre de celle-ci : « Oh ! Renée ! Il y a cela d’admirable que le plaisir n’a pas besoin de religion, d’appareil ni de grands mots ; il est tout par lui-même, tandis que, pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les maximes [23]. »

M. de Balzac ne comprend pas l’amour dans le mariage. Lors même qu’il s’efforce le plus de l’idéaliser, ou bien il le fausse, ou bien il le rabaisse ; il en fait ou un rêve lascif, ou un sentiment grossier. Son roman d’Honorine en est encore une preuve. Honorine n’a pas trouvé dans le mariage le bonheur qu’elle cherchait : c’est qu’elle « cultivait dans son cœur la mystérieuse fleur de l’idéal, fleur enchantée, aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des réalités [24]. « L’indigne amant auquel elle a sacrifié son honneur ne lui fait pas mieux connaître l’idéal qu’elle poursuit ; elle aussi est une sainte Thérèse qui, faute d’autre aliment, se nourrit d’extases [25]. Pourtant le comte Octave, le mari d’Honorine, est un homme grand par l’esprit et par le cœur, un type sublime de générosité et d’amour chevaleresque, ce qui n’empêche point sa femme de rêver un autre idéal, idéal de jeunesse et de beauté sans doute. De son côté, le comte raconte son désespoir quand sa femme l’a fui : pour étourdir son chagrin, il allait, dit-il, « jusque sur le seuil de l’infidélité ; » mais le souvenir d’Honorine l’arrêtait tout à coup… Vous vous imaginez peut-être que ce souvenir de l’épouse aimée, c’est l’image de ses grâces pudiques et de sa chaste beauté, des trésors de sa tendresse et des charmes de son esprit. En aucune façon ; il s’agit d’autres charmes et d’autres trésors. « En me rappelant, dit Octave, la délicatesse infinie de cette peau suave à travers laquelle on voit le sang couler et les nerfs palpiter…, en me souvenant d’un parfum céleste comme celui de la vertu, en retrouvant la lumière de ses regards, la joliesse de ses gestes, je m’enfuyais comme un homme qui va violer une tombe… [26]. »

M. de Balzac a été, dit-on, le romancier favori des femmes, et a dû à leurs vives sympathies la meilleure part de la popularité dont il a joui un moment. Sa fameuse théorie de la femme de trente ans était faite sans doute pour lui concilier bien des lectrices et pour mettre de son côté bien des amours-propres. Les femmes lisent plus de romans à trente ans qu’à vingt : se rendre favorable cette nombreuse et influente partie de son auditoire, l’intéresser à son succès en prenant sa vanité pour complice, c’était assurément un coup de maître, et l’événement y répondit : nouvelle preuve de cette vieille vérité que les hommes et plus encore les femmes préfèrent toujours celui qui les flatte sans les estimer à celui qui les estime sans les flatter ! M. de Balzac en effet a beaucoup flatté les femmes, mais il n’a jamais eu pour elles ni estime vraie ni tendresse sérieuse.

Et je ne veux pas seulement parler ici de quelques mots cruels qu’on lui a beaucoup reprochés. « Les femmes sont des poêles à dessus de marbre, » un composé de « l’enfant et du singe, » aurait-il dit. Ce sont là des boutades qu’on passerait sans trop de peine à la verve du satirique. Ce que je lui pardonne moins, c’est d’avoir parlé de la femme sans pudeur. Il a compris, il a peint le désir qu’elle excite : il n’a jamais compris, il n’a jamais ressenti le respect qu’elle inspire. Au lieu de la voir avec les yeux d’un moraliste ou d’un poète, il la voit trop souvent avec les yeux du matérialiste et du libertin. Nous pourrions citer de nombreux exemples : un seul suffira. Le Lys dans la Vallée est un roman où M. de Balzac a voulu peindre ce qu’il n’a jamais compris, hélas ! l’amour idéal et chaste, ce qu’on est convenu d’appeler l’amour platonique, ce qu’il appelle, lui, l’amour séraphique, luttant contre les fougues de la jeunesse et les entraînemens du cœur. Il a mis ce sentiment exalté, épuré de toute pensée terrestre, en contraste avec l’amour sensuel, la passion effrénée, et il a symbolisé ces deux amours dans deux femmes, Mme de Mortsauf et lady Dudley. Commençons par reconnaître qu’Il y a dans la peinture de ces deux caractères opposés des traits vigoureux, quoique un peu outrés, et que la figure de Mme de Mortsauf est une création qui offre de belles parties. Ceci dit, il faut ajouter que la couleur générale est fausse, et que l’affectation de la forme y voile mal un sensualisme profond. Des idées grossières sous un langage précieux, l’expression mystique et la pensée lascive, du matérialisme alambiqué, du libertinage au musc, voilà le livre. Qu’on en juge. Cet amour idéal, ce mariage de deux âmes, comme dit l’auteur, qui se prolonge pendant de longues années et nage immaculé dans les plus pures régions de la poésie éthérée, sait-on comment il a commencé ? Le héros raconte lui-même que c’est au bal qu’il a vu pour la première fois, lycéen ignorant et timide, Mme de Mortsauf : il se trouvait placé derrière elle, dans l’embrasure d’une fenêtre. Et ici se place une scène étrange, inouïe, inconcevable, qu’il est impossible d’analyser ; il faut citer, et encore demandons-nous la permission de ne pas citer tout : « Mes yeux, dit-il, furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j’aurais voulu pouvoir me rouler… Ces épaules étaient partagées par une raie le long de laquelle coula mon regard plus hardi que n’eût été ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage, et fus complètement fasciné Tout me fit perdre l’esprit. Après m’être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos d’amour comme un enfant se jette dans le sein de sa mère, en baisant à plusieurs reprises toutes ces épaules où se roula ma tête. Cette femme poussa un cri perçant… Je restai tout hébété, savourant le quartier de pomme que je venais de dévorer [27]. »

Telle est la première scène du roman. Et, ce qu’il faut bien remarquer, ce n’est point là une scène isolée, un détail épisodique, sans lien avec le reste de l’œuvre ; tout au contraire, cette scène forme comme le nœud du drame, elle domine en quelque sorte la composition tout entière et reparaît à la fin pour fournir à l’auteur son de nouaient. L’amante mystique, Mme de Mortsauf elle-même, nous explique, chose étrange, que cette scène l’avait profondément troublée. (Vous souvenez-vous encore de vos baisers ? dit-elle. Ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme ; l’ardeur de votre sang a réveillé l’ardeur du mien… Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi je n’ai jamais pu les effacer de mon souvenir. J’en meurs ! Oui, chaque fois que je vous ai vu, vous en ranimiez l’empreinte… Le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille [28]. »

Et ici se place une autre scène, digne pendant de la première, une scène de délire et de désespoir, de rage et de blasphème, où Mme de Mortsauf mourante maudit sa chasteté, déchire de ses mains sa robe blanche, sa robe mystique, et regrette avec amertume les voluptés sensuelles dont elle s’est volontairement sevrée. L’auteur a beau donner à ce délire une explication physiologique telle quelle, il a beau le faire suivre d’une mort calme et chrétienne ; l’impression est douloureuse et l’effet affligeant : c’est comme le cri de la chair qui triomphe, comme l’hymne effréné du sensualisme qui prend sa revanche. Chez Ursule Mirouet, nous avions vu l’amour foudroyant, magnétique, envahissant le cœur comme un fluide irrésistible. Chez Mme de Mortsauf, c’est quelque chose de pis, de plus vulgaire et de plus brutal ; c’est tout simplement l’amour physique, l’amour sensuel ; c’est l’amour antique, celui qui dévora Phèdre,

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée,

mais Vénus moins la fatalité divine qui l’excuse et la voile à demi ; c’est l’ardeur du sang, ce que l’auteur lui-même appelle les bouillo-nemens de la sensation et les accès charnels. Eh bien ! allier dans une âme cet amour à la plus pure mysticité, mettre ces fureurs des sens dans une nature angélique, accoupler ainsi l’idéal et le sensualisme, n’est-ce pas une conception repoussante [29] ? Il y a dans l’homme des contrastes, il n’y a point de tels assemblages et de telles contradictions. Ce ne sont pas là des créatures humaines ; ce sont des monstres, moitié femme, moitié reptile.

En voilà plus qu’il n’en faut pour montrer comment M. de Balzac a souvent violé la vérité morale dans la peinture des sentimens, comment il les a souvent travestis en les matérialisant, comment enfin il a traité de certains sujets délicats en homme qui manque de cette grande qualité, la première, la plus indispensable de toutes en pareille matière, le sens moral, qui est pour les choses de l’âme ce que le goût est pour les choses de l’esprit, ce que le tact est pour les convenances du monde.

Est-ce à dire que M. de Balzac ait toujours échoué dans la peinture des affections tendres du cœur humain ? Non, sans doute, et tout le monde sait avec quel charme il a peint l’amour filial d’Eugénie Grandet et de Marie Claës, l’amour maternel dans la Grenadière, le dévouement conjugal sous les noms de Mme Claës, de Mme Birotteau et d’Eve Séchard, l’amour enfin, la passion sinon chaste, du moins vraie, dans la Femme abandonnée, dans la Femme de trente ans, etc. D’où viennent ces inégalités et ces chutes ? Comment d’aussi gracieuses créations peuvent-elles être sœurs de créations aussi monstrueuses ? C’est qu’il y a deux hommes en M. de Balzac, deux hommes qui se contrarient et se contredisent, qui tour à tour tiennent la plume, et qui parlent des langages très divers : Il y a le poète ou le peintre, et il y a le philosophe, ou, si on veut, le moraliste. Le poète, le peintre, c’est-à-dire l’écrivain qui s’abandonne à l’inspiration naïve et peint la nature telle qu’il la voit et telle qu’elle est, le conteur qui se laisse aller à sa veine sans parti pris ni esprit de système, celui-là a trouvé pour ses tableaux des couleurs vraies, naturelles, saisissantes. — Le philosophe, le moraliste, au contraire, qui disserte au lieu de conter, qui analyse au lieu de peindre, qui cherche des types nouveaux, veut créer des caractères de toute pièce et imagine des sentimens exceptionnels, celui-là n’a produit que des œuvres fausses et bizarres. Là est, si j’ose dire, la clé de M. de Balzac, et le mot de la singulière énigme qu’offre son talent, talent à double face, lumineux d’un côté, obscur de l’autre, étrangement mêlé de vrai et de faux, de bien et de mal ; tantôt profond, gracieux, délicat et touchant, tantôt grossier et licencieux, ou affecté et déplaisant. M. de Balzac est un peintre de talent, c’est un moraliste faux et dangereux. Se borne-t-il à observer, à copier la nature, il est supérieur ; veut-il l’idéaliser, raffiner les sentimens, faire de la métaphysique, il est détestable. C’est là une distinction qu’il ne faut pas oublier et qui trouvera encore une justification nouvelle dans ce qu’il nous reste à dire de M. de Balzac considéré comme peintre de caractères.


IV

Le titre de gloire sérieux, incontestable, de M. de Balzac, c’est la peinture de mœurs : là est son génie, là est son originalité. Peindre les orages, les flammes des grandes passions, tracer des scènes pathétiques, exciter vivement l’intérêt et l’émotion, telle n’est point la tâche qui lui appartient. Les passions qu’il excelle à peindre, ce sont les petites passions, celles dont est faite la vie vulgaire, nos passions de tous les jours, dans les nuances délicates et mobiles qu’elles revêtent, dans les mille complications où elles se croisent, dans les luttes sourdes qu’elles provoquent et qui sont comme le mouvement profond et insensible de la société. Les scènes qu’il sait admirablement retracer, ce sont les scènes piquantes ou monotones, comiques ou douloureuses, du salon, du boudoir, du foyer domestique ; ce sont ces petits drames intimes, mystérieux, qui se jouent silencieusement, chaque jour, dans toutes les conditions sociales, chez nous ou à côté de nous.

Dans cet ordre de faits et d’idées, M. de Balzac a un talent rare, éminent : on serait tenté de l’appeler du génie, si ce mot n’impliquait un certain ensemble et une certaine harmonie de facultés supérieures qui lui manquent, si en outre cette faculté particulière de l’auteur des Études de Mœurs avait autant d’étendue qu’elle a de pénétration, autant d’élévation qu’elle a de subtilité. Quoi qu’il en soit, personne peut-être avant lui n’avait porté dans la peinture de la vie privée et des mœurs bourgeoises des qualités aussi fortes et aussi variées, autant de vigueur, d’abondance, de finesse et parfois de profondeur. À sa fougue d’esprit, à sa pétulance d’imagination et d’humeur, M. de Balzac, chose singulière, joignait une faculté d’observation merveilleuse, et qui, servie par une immense mémoire, avait de bonne heure accumulé en lui d’inépuisables matériaux. Les esprits doués de cette faculté semblent des daguerréotypes vivans : chaque personnage, chaque objet qui passe devant eux laisse en eux son image, mais une image gravée en caractères indélébiles, comme celle que fixe le photographe sur sa plaque métallique. Ces mille accidens, ces mille tableaux changeans et rapides que les caprices du hasard, le courant de la vie, le mouvement du monde font passer sous nos yeux, fugitifs pour nous et oubliés le lendemain, sont pour eux toujours présens et toujours fidèles. Pour personne peut-être cette comparaison n’a été plus vraie que pour M. de Balzac. À la façon dont il dessine certains personnages, dont il décrit certains paysages ou certains intérieurs, on dirait qu’il les voit, et qu’il peint d’après nature. C’est une sorte d’intuition ou de seconde vue qui se fait en lui. Dans ses portraits, dans ses descriptions, l’exactitude du trait, la finesse des nuances, la profusion enfin et la vérité des détails sont telles que l’illusion est parfois complète : il semble que c’est la réalité même décalquée et transportée sur la toile.

Pour atteindre à cette puissance d’illusion, il faut autre chose encore que le don de l’observation et la richesse de la mémoire : il faut surtout cette force d’imagination qui anime, qui colore les souvenirs, et, des images ensevelies au fond de l’intelligence, fait des réalités et des personnes vivantes. Le don que nous admirons chez M. de Balzac plus que tous les autres, le don par excellence selon nous, c’est le don de la vie. L’exactitude matérielle, la fidélité minutieuse, c’est peu dans une description ou dans un portrait : la qualité qui importe entre toutes, la qualité souveraine, c’est la vie ; les tableaux de M. de Balzac sont éminemment vivans. Les personnages qu’il met en scène dans ses Études de Mœurs ne sont pas des figures de convention ou de fantaisie, de brillantes et froides images ; ce sont des hommes en chair et en os, de vrais hommes, comme on en a rencontré cent fois, comme on vient tout à l’heure d’en saluer dans la rue. Plusieurs de ses créations sont devenues des types populaires, dont le nom est dans toutes les mémoires : c’est là un grand et rare honneur, et qui peut suffire à la gloire d’un écrivain.

Ce que nous venons de dire des bons portraits de M. de Balzac, on peut le dire aussi de la plupart de ses descriptions : il a le talent de les colorer, de les animer, de donner aux choses mêmes une physionomie expressive et vivante. Ces vieilles maisons de petite ville, opulentes et mélancoliques comme celle des Claës, froides et nues comme celle du père Grandet, propres et glaciales comme celle des Rogron, ces intérieurs de vieux célibataires ou de négocians enrichis, ces meubles antiques, ces tentures fanées, ces ornemens de mauvais goût, ces mille détails bourgeois, tristes ou ridicules, ces mille élémens de l’existence vulgaire et matérielle, tout cela a de la vie dans ses livres, tout cela a une âme, de la pensée, du sentiment ; tout cela intéresse et attire ; tout cela, par un charme étrange, attendrit ou répugne, donne envie de rire ou de pleurer. C’est là, il faut le dire, de l’art véritable, et du meilleur ; c’est là de la poésie et de la vraie peinture. Si M. de Balzac avait toujours entendu et pratiqué ainsi la description, il n’aurait pas encouru le reproche d’avoir, pour sa part, ouvert la voie au réalisme, car le caractère du réalisme, c’est précisément de négliger la pensée, le sentiment, l’âme des choses, pour ne s’attacher qu’à la forme, à l’apparence, à l’enveloppe matérielle.

La finesse d’analyse, l’observation maligne et une certaine verve comique ont fait à bon droit le succès de plusieurs caractères supérieurement dessinés par M. de Balzac. Ce qui ne mérite pas moins d’être vanté à notre avis, c’est le talent avec lequel il a su peindre certaines existences de province, humbles, monotones, étouffées, condamnées à végéter dans une éternelle immobilité ; c’est la poésie demi-triste, demi-souriante, qu’il a su jeter sur quelques-uns de ces personnages, sur quelques figures de femmes qu’il nous montre assises dans l’ombre de quelque obscure demeure, tremblantes et doucement résignées, vivant entre l’accomplissement silencieux du devoir et l’habitude de la douleur, — ou bien, victimes ignorées de quelque despotisme domestique, s’éteignant lentement écrasées sous le poids d’une jalousie hypocrite, d’un égoïsme froidement implacable. Cette qualité attachante du romancier brille surtout dans ses premières Scènes de la vie privée et de a vie de province, dans quelques pages de la Recherche de l’Absolu, et dans la première partie de Pierrette, l’une des études où il a mis le plus de charme, et même de sensibilité, chose toujours rare chez lui.

M. de Balzac a eu un grand tort : à’a été de forcer son talent en agrandissant démesurément son cadre. Il était né peintre de genre ; pourquoi a-t-il voulu faire de la grande peinture philosophique ? Pourquoi, avec le pinceau de Teniers ou de Miéris, a-t-il voulu couvrir de larges toiles comme Rubens ou Véronèse ? On dit que, vers la fin de sa vie, il trouvait fort mauvais qu’on bornât sa gloire aux premières Scènes de la vie privée, et qu’il mettait bien au-dessus de ces nouvelles, qui fondèrent sa réputation, les grands romans soi-disant philosophiques qu’il a publiés depuis : méprise étrange assurément, car ces nouvelles seront sans nul doute le meilleur de son bagage devant la postérité, méprise pourtant qui n’est pas faite pour étonner quiconque connaît un peu l’esprit humain. L’histoire des lettres est pleine d’exemples d’écrivains, même illustres, qui toute leur vie ont mis leur orgueil dans des œuvres condamnées à ne pas leur survivre, tandis qu’ils dédaignaient l’œuvre destinée à immortaliser leur nom. M. de Balzac s’appelait volontiers lui-même un Van-Dyck ; il eût mieux fait, c’était assez pour sa gloire, de se contenter d’être un Gérard Dow. Ses tableaux de chevalet étaient charmans ; ses grandes compositions sont, pour la plupart, détestables. Il a faussé sa manière en l’outrant. Pour être énergique, il est devenu brutal, et, à force de pour suivre le réel, il est tombé dans le réalisme.

Il y a d’ailleurs une remarque à faire sur le caractère de son talent. C’est par le petit côté que M. de Balzac a considéré et étudié la nature humaine. Il a vu l’homme, et presque toujours il y a peint en petit et en laid. Ce sont les vices bas, les jalousies honteuses, les haines misérables, qu’il se complaît et excelle à étudier, à fouiller dans les derniers replis. Certes ce côté de la vie appartient au romancier, l’art peut y trouver une mine féconde qu’il a bien le droit d’exploiter ; mais si c’est là une part de la vérité et de l’art, ce n’est pas l’art complet ni la vérité entière. Si c’est une face de la nature humaine, ce n’est pas la nature humaine pleinement et impartiale ment reproduite. Si c’est la peinture de certains caractères ; la satire de certaines mœurs, on n’a pas le droit d’appeler cela la comédie humaine. De même que le chantre de Béatrice avait, dans le cadre de sa Divine Comédie, déroulé le drame mystique de l’humanité, M. de Balzac s’est persuadé qu’il avait, lui aussi, chantre d’une épopée nouvelle et sous la forme moderne du roman, édifié un monument semblable, qu’il avait écrit dans sa Comédie humaine l’histoire de l’homme et le drame de la société au XIXe siècle. C’est là tout simplement le délire de l’orgueil. Quant à ceux qui depuis ont prononcé les noms redoutables de Molière et de Shakspeare, ne sont-ils pas tombés dans une exagération plus ridicule encore ?

Que M. de Balzac ait dessiné des types excellens, tracé des portraits exquis, nous l’avons dit et nous nous plaisons à le répéter ; mais s’il a peint des figures d’hommes, il n’a jamais peint l’homme lui-même. Il a créé des types particuliers ; il n’a pas reproduit la nature humaine dans son universalité et son ampleur, dans ses traits généraux et essentiels. Les physionomies qu’il dessine sont vives, spirituelles, mais trop souvent bizarres et extraordinaires. Trop souvent ce sont des individualités piquantes et des exceptions plutôt que des caractères simples, unis, vrais comme la nature.

Lui-même a pris soin de nous expliquer sa théorie sur ce point ; elle est assez curieuse, assez caractéristique surtout, pour valoir qu’on la rappelle. Dans la préface de la Comédie humaine, il expose comment le monde social a son type dans le monde animal, et comment les diverses espèces sociales sont aussi distinctes entre elles que les diverses espèces zoologiques. « La société, dit-il, ne fait-elle pas de l’homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d’hommes différens qu’il y a de variétés en zoologie ? Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un savant, un oisif, un homme d’état, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, sont quelquefois aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l’âne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc… »

Est-il possible de se faire une idée plus fausse de la nature humaine, de méconnaître d’une façon plus étrange sa merveilleuse unité et ce qu’elle a d’éternellement et de profondément immuable sous ses apparences diverses et ses formes ondoyantes ? Certes, si M. de Balzac eût appliqué à la rigueur sa théorie, il n’eût pas fait les excellentes choses qu’il a faites. Et néanmoins, même en tenant compte de son goût pour le paradoxe, et bien qu’il faille avec lui se défier des systèmes imaginés après coup, il semble que la pente naturelle de son esprit l’ait toujours entraîné de ce côté. C’est par là qu’il demeure, malgré sa finesse, malgré son habileté et son esprit, à cent coudées au-dessous de ces incomparables génies qui ont écrit le Misanthrope et le Roi Lear. Et, sans aller si haut, c’est par là qu’il est inférieur même à l’auteur de Gil Blas, sur lequel il l’emporte d’ail leurs pour la profondeur d’observation et la force du coloris.

Là même où il excelle, je veux dire à reproduire la réalité, il se complaît trop à la faire plus vulgaire, plus sensuelle, plus brutale encore qu’elle n’est : il semble en exagérer à plaisir les laideurs. Un idéal moral, c’est la grande chose qui lui a manqué. Pour bien peindre l’homme, pour le comprendre pleinement, il faut l’aimer un peu et le respecter beaucoup ; il faut, tout en discernant ses travers, tout en haïssant ses vices, reconnaître ses grandeurs morales, savoir s’attendrir sur ses misères, admirer ses dévouemens et aimer les vertus dont il est capable. Si on ne croit pas en lui, si on n’éprouve pour lui ni respect ni pitié, si on proclame le triomphe du mal comme la loi suprême qui pèse sur le monde et le gouverne, — de quelques ressources d’esprit et de quelque fécondité d’imagination qu’on soit doué, — on n’enfantera jamais rien qui approche des chefs-d’œuvre que nous ont légués les grands peintres du cœur humain. Combien autre est en effet leur inspiration ! S’ils jugent sans illusion la nature humaine, du moins ne se complaisent-ils pas à la dénigrer et à l’avilir. À côté de ses instincts mauvais, ils savent reconnaître et encourager ses bons instincts. Impitoyables pour le vice, ils ne font pas douter de la vertu. Sévères pour l’homme, ils ne le font pas prendre en haine et en mépris. Ils n’attristent pas le cœur, ils ne flétrissent pas la conscience, ils ne souillent pas l’imagination. On se sent meilleur quand on les a lus, et plus fort pour faire son devoir. On craint de se trouver pire quand on a lu M. de Balzac, et plus faible aux suggestions de l’égoïsme. Le comique de Molière fait du bien ; celui de l’auteur de la Vieille fille afflige et fait mal. Que dire de celui de l’auteur de Vautrin ?

Une chose qui n’a pas moins manqué à M. de Balzac que le sentiment moral, c’est la justesse, c’est la sobriété et la mesure. On a fait cette remarque, que ses histoires commencent généralement bien, et qu’elles finissent presque toujours mal. La même chose peut être dite de ses caractères. Au début, ils se posent à merveille, ils se dessinent nettement, les traits sont fins sans manquer de vigueur ; mais bientôt l’exagération se montre avec ses lignes heurtées, ses couleurs violentes : le portrait tourne à la charge. C’est la presque toujours le défaut de M. de Balzac, et c’est la grande raison pour laquelle, excellent tant qu’il reste dans la peinture des mœurs proprement dite, il lui arrive fréquemment d’échouer quand il aborde la peinture des caractères. Un de ses meilleurs ouvrages est la Recherche de l’Absolu. On l’admire beaucoup de détails ingénieux, de charmans portraits, et entre autres celui de Mme Claës, un des plus délicats qui soient tombés de son pinceau. La figure principale, celle de Balthasar, le savant fanatique, ne manque ni d’originalité ni de grandeur. Jusqu’au milieu du livre à peu près, Il y a de l’intérêt et des situations attachantes. Dans la seconde moitié, tout s’exagère et se gâte : adieu le naturel, et dès lors adieu l’intérêt et l’illusion. Cette fièvre de science qui dévore Balthasar est devenue une sorte de démence : ce n’est plus un enthousiaste, c’est un maniaque ; ce n’est plus un génie scientifique, c’est un fou. Vers la fin même, cette folie devient odieuse. Cet homme en qui l’idée fixe a tué jusqu’aux affections naturelles, qui laisse mourir sa femme sans même s’en apercevoir, qui dépouille violemment sa fille de sa dernière ressource, excite plus d’aversion que d’admiration ou de pitié.

L’avare est, sans contredit, un des caractères où M. de Balzac a mis le plus de finesse et de profondeur. Son chef-d’œuvre, Eugénie Grandet, repose, on le sait, sur cette donnée, et le sujet s’y trouve traité cette fois avec une mesure, une sobriété nerveuse que l’auteur n’a plus guère retrouvées depuis. Voyez-le reprendre en effet, dans un autre roman et sous un autre nom, le même caractère. Le père Séchard, dans une Imprimerie de province, c’est la seconde épreuve du père Grandet ; mais elle a poussé au noir. Autant le trait dans la première était pur et correct, autant dans la seconde il est lourd et grossier. En dépit de son avarice, Grandet est un homme ; il aime sa femme, il aime surtout sa fille. Le père Séchard est un type qui n’a plus rien d’humain ; il hait son fils.

Les portraits de vieilles filles ont toujours eu de l’attrait pour le romancier : il suffit de rappeler Mlle Gamard des Célibataires, Sylvie Rogron de Pierrette ; mais ouvrez le livre qui porte le titre même de la Vieille Fille. Sans parler des gravelures qui y sont semées, et à ne juger qu’au point de vue de l’art, ne tombe-t-il pas dans la caricature ? Ne se croirait-on pas parfois, n’étaient quelques pages d’esprit et de verve, égaré dans un roman de M. Paul de Kock ? Et la cousine Bette des Parens pauvres n’atteint-elle pas, dans le genre sombre, à des proportions qui sont hors nature ? Simple, rude, mais non pas méchante au commencement, elle s’élève peu à peu jusqu’à un idéal de machiavélisme et de perversité infernale.

De tous les types qu’a peints M. de Balzac, celui qu’il a le moins réussi, chose singulière, c’est celui qui d’ordinaire sourit le plus à l’imagination et inspire le mieux les romanciers : c’est le caractère de la jeune fille. On citerait sans doute, dans plusieurs de ses romans, et sans parler d’Eugénie Grandet, des figures épisodiques de ce genre où il a répandu un véritable charme. Encore dans ceux-là même, dans Marie Claës par exemple, l’excès de la force va-t-il quelquefois jusqu’au faux. Quand il a voulu peindre des figures de jeune fille en grand et les mettre sur le premier plan, il a échoué. Voyez plutôt Modeste Mignon. Elle a de l’esprit, Mlle Modeste ; mais a-t-elle l’esprit, a-t-elle surtout le cœur d’une jeune fille ? N’est-ce pas plutôt l’esprit du romancier qui s’étale et cherche à briller dans cette froide et prétentieuse correspondance d’une jeune fille et d’un poète qu’elle aime sans l’avoir jamais vu ? Et fut-il jamais un roman auquel on pût plus justement appliquer ce mot de La Rochefoucauld : « L’esprit ne saurait jouer longtemps le rôle du cœur ? » maxime aussi vraie en littérature qu’en amour. Non, Modeste n’a rien de la jeune fille : elle n’en a ni l’ingénuité, ni la grâce, ni la naïveté d’impression, la candeur de sentiment. « C’est une petite rouée, » comme dit un des personnages du roman ; c’est une femme sans cœur ; si elle a de l’amour, ce n’est qu’un amour de tête, le plus triste, le plus faux de tous les amours : froide et malheureuse imitation de cette Bettina, la fantasque et chimérique amante de Goethe.

Une création aussi fausse que Modeste Mignon, c’est Louise de Chaulieu, l’une des héroïnes de ces Mémoires de Deux jeunes Mariées dont nous avons déjà parlé. Le premier volume de ce roman est consacré presque tout entier à raconter, avant le mariage, les amours de Louise ; mais quelles amours ! Celles de Modeste Mignon sont de la pastorale auprès. Qu’on nous permette, pour en donner une idée, de citer seulement quelques lignes où Louise fait elle-même son portrait : « J’ai des défauts, dit-elle ; mais si j’étais homme, je les aimerais : ces défauts viennent des espérances que je donne… Ma taille est sans souplesse, les flancs sont raides, mais toutes les entournures sont délicates… Les tons de chair ne sont pas fondus, c’est vrai, mais ils sont vivans : je suis un très-joli fruit vert, et j’en ai la grâce verte… Ma chère biche, si ce n’est pas à faire prendre une fille sans dot, je ne m’y connais pas. Mes oreilles ont des enroulemens coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune… Et puis tout est en harmonie : on a une démarche, on a une voix ! L’on se souvient du mouvement de jupe de son aïeule… Je puis baisser les yeux et me donner un cœur de glace sous mon front de neige, je puis offrir le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi. Un homme sera forcé pour me parler de musiquer sa voix [30]. » C’est une jeune fille, un enfant de seize ans, qui écrit cela ! Cette Louise de Chaulieu, dépravée dès le couvent, cachant sa sécheresse de cœur et ses ardeurs sensuelles « sous une fausse pudeur, » c’est elle-même qui le dit [31], cette Louise de Chaulieu et sa correspondante, qui la vaut bien, sont-ce la des caractères pris sur la nature ? Où a-t-on vu de tels types ? où a-t-on observé de telles mœurs ?

Dans Rosalie, le romancier a essayé de peindre l’amour sous une face nouvelle, et cette tentative a été peut-être plus malheureuse encore que les autres. Rosalie, jalouse d’une femme inconnue, avec laquelle l’homme qu’elle aime entretient une correspondance, Rosalie, jeune fille modeste et candide, violant le secret des lettres, en fabriquant de fausses, inventant une abominable machination pour tromper sa rivale, et poussant jusqu’à l’atrocité une sorte de vendetta sans raison, Rosalie n’a rien de vrai ; c’est une monstruosité morale.

N’avons-nous pas le droit de rappeler ici la distinction déjà faite entre M. de Balzac peintre et M. de Balzac psychologue ou moraliste ? Qu’il étudie la nature humaine dans ses conditions ordinaires et son développement normal, il sera vrai parce qu’il sera simple et exact ; mais que, laissant l’étude de la réalité pour se jeter dans la fantaisie, il essaie de créer des types imaginaires et de peindre des caractères exceptionnels, il est faux, parce que, n’ayant plus l’observation de la nature pour soutien, il n’a d’ailleurs ni l’idéal pour lumière ni le sens moral pour guide : son imagination alors enfante des êtres difformes qu’il nous donne de bonne foi pour des créations sublimes.

Le grand défaut de M. de Balzac peintre de caractères, je veux dire l’exagération, a parfois gâté chez lui même la peinture de mœurs, où l’on peut dire cependant qu’il a été excellent. Tantôt c’est la passion qui l’emporte, et alors, comme dans un grand Homme de province à Paris, en haine des journalistes et des critiques, il représente le monde des théâtres, des journaux et des lettres comme une caverne de voleurs, de charlatans et de saltimbanques ; tantôt c’est la nécessité de trouver du nouveau qui le presse. Lui-même en fait l’aveu dans ce curieux passage : « Il se jouait à La Baudraye une de ces longues et monotones tragédies conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l’avide scalpel du XIXe siècle n’allait pas, conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur, ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédens avait respectés [32]. » Alors, mettant de côté l’antique modestie, vertu très surannée, il nous traîne, comme dans le roman que nous venons de citer, à travers des calculs ignobles, des turpitudes sans nom, et des scènes qui font venir la nausée.

Le dernier ouvrage de M ; de Balzac porte l’empreinte des mêmes défauts. L’écrivain y rentrait dans l’étude des mœurs privées : mal heureusement il y rentrait poursuivi, obsédé par les excitations d’une littérature frénétique, ne se nourrissant que de crimes et d’horreurs, et mettant la peinture du mal, sous ses formes les plus hideuses à la place de l’analyse des passions humaines. C’est évidemment sous cette inspiration qu’ont été écrits les Parens pauvres. Le talent s’y montre encore puissant, l’observation pénétrante ; mais les caractères sont poussés à outrance, les situations violentes et forcées. On va, avec Mme Marneffe, au comble de la corruption cynique, avec la cousine Bette aux dernières atrocités de la haine, avec Hulot aux extrémités de l’ignoble et de la dégradation. Le cœur se soulève au milieu de toute cette fange remuée à plaisir.

Nous ne saurions terminer sur ce point sans dire un mot des tentatives que M. de Balzac a faites au théâtre. On sait en effet qu’à plusieurs reprises il s’est essayé et dans la comédie et dans le drame. Ni l’un ni l’autre ne lui ont réussi, et le succès posthume de sa pièce de Mercadet, habilement corrigée par une main amie, ne suffit pas à faire penser qu’il fût appelé à recueillir dans cette carrière une gloire comparable à celle que lui a value le roman. La raison en est facile à dire. Si M. de Balzac possédait à un rare degré plusieurs des qualités qui font le peintre de mœurs, il n’avait pas celles que demande le théâtre. Son talent est un talent descriptif bien plus que dramatique : il a l’observation minutieuse et l’analyse prolongée bien plus que le mouvement et l’action scéniques. Il sait mieux détailler les caractères et décrire les passions que les mettre en jeu et les faire se développer d’elles-mêmes.

En même temps que ses qualités s’effacent à la scène, ses défauts y deviennent plus saillans. Cette tendance à l’exagération, ce manque de mesure, de sobriété, de tact, de naturel, qui se montre dans ses caractères, tout cela s’aggrave et lui devient écueil. Dans un livre, à force d’esprit, d’habileté et de charme dans les détails, ces défauts peuvent jusqu’à un certain point se racheter ou se dissimuler ; au théâtre, ils sautent aux yeux, et le spectateur ne les pardonne pas. Au théâtre, les détails disparaissent ; ce sont les grandes lignes qui frappent. Vous avez beau prodiguer l’esprit : l’esprit ne vous sauvera point, si vous choquez le goût, ou si vous violez cette loi suprême, la vérité morale.

Des deux drames qu’a faits M. de Balzac, Paméla Giraud et la Marâtre, le second seul mérite quelque mention. Dans les deux premiers actes, où se dessinent les principaux caractères, où sont semés des détails de mœurs, le peintre original reparaît ; mais aussitôt qu’on entre dans le drame proprement dit, l’action trébuche dans la vieille ornière du mauvais mélodrame.

Quinola, malheureuse imitation d’un type célèbre sur notre scène, plate et prétentieuse copie de Figaro, ne méritait de vivre ni par l’intérêt, ni par l’esprit, ni par le style. Avec Vautrin, l’auteur pensait-il rentrer dans la comédie de mœurs ? On se demande aujourd’hui encore quel a été le sens de cette débauche dramatique. L’auteur a-t-il voulu rivaliser avec un des grands succès du théâtre contemporain et donner un émule au héros de l’Auberge des Adrets ? C’est la supposition qui nous paraît la plus vraisemblable. Vautrin, à vrai dire, n’est rien qu’un Robert Macaire plus sombre et plus hideux. Il a le même esprit, l’esprit du bagne. Il fait moins rire, en revanche il inspire plus d’horreur et de dégoût. En cela, il est moins dangereux ; c’est sa seule excuse.

Il semble que ce type si tristement fameux des théâtres populaires ait véritablement exercé une sorte d’obsession sur l’esprit de M. de Balzac. Mercadet n’est-il pas encore un reflet du même personnage, dont Quinola portait déjà par momens les enseignes ? Mercadet le faiseur, n’est-ce point Robert Macaire spéculateur, homme de bourse, se drapant dans sa rouerie, et étalant spirituellement ses théories cyniques ? Caractère de notre temps, je le veux, qui appartenait à l’auteur dramatique, je n’en disconviens pas, mais que j’aurais voulu voir peint d’une main moins indulgente et sous des couleurs moins favorables. Le rire que doit provoquer le moraliste au théâtre, ce n’est pas le rire approbateur, rire qui gâte l’esprit et corrompt le cœur ; c’est le rire qui corrige en flétrissant le vice, c’est le rire qu’excitent le Tartufe et l’Avare.


V

Il y a longtemps qu’on l’a dit, et avec une grande justesse : les œuvres de l’imagination ne vivent que par le style.

Certes on ne peut pas dire que M. de Balzac fût un écrivain vulgaire ni insouciant de la forme. Il l’avait en lui l’instinct de l’artiste, l’aspiration au beau, et cette poursuite persévérante du mieux qui est le tourment de tous ceux qui sont dignes de tenir une plume ou un pinceau. A-t-il atteint le but ? a-t-il réalisé cet idéal qu’il entrevoyait ? S’il a eu le sentiment du beau, en a-t-il eu la puissance créatrice, et a-t-il imprimé à ses œuvres cette perfection de la forme qui seule défend de l’oubli ?

Qu’il ait quelquefois approché du but, que dans quelques-uns de ses ouvrages, et notamment dans ses premières études de la vie privée, il ait rencontré dans une mesure suffisante cette harmonie des proportions, cette correction du style qui font les œuvres durables, on ne saurait le méconnaître. Plusieurs de ses nouvelles, et ce sont les plus simples et les plus courtes, resteront dans notre littérature, non pas que la forme y soit irréprochable : on t pourrait relever bien des taches, bien des affectations et des violences d’expression ; seulement les taches ne déparent pas trop l’œuvre et ne nuisent pas au charme de l’ensemble. Mais que dire des romans qui ont précédé ? que dire surtout de ceux qui ont suivi ?

M. de Balzac écrivait péniblement. Il écrivait, non pas seulement sans plan, mais sans suite et à l’aventure. Sa pensée ne se dégageait qu’avec peine des nuages épais qui l’obscurcissaient ; il l’entrevoyait confusément, comme à travers un brouillard, et au lieu d’attendre, pour prendre la plume, que la réflexion l’eût précisée, il commençait a écrire sur une première donnée vague et indécise, puis il allait ainsi devant lui, sans trop savoir où, hésitant, tâtonnant, cherchant l’inspiration qui souvent se dérobait, appelant la lumière qui souvent tardait à se faire, parfois arrêté court dans un chemin sans issue, ou plutôt comme embourbé dans quelque fondrière d’où il ne savait plus comment sortir. C’est ainsi que tels de ses romans, Seraphita par exemple et le Lys dans la Vallée, sont restés plusieurs années en suspens, écrits et même publiés à moitié, l’auteur cherchant en vain le développement de sa pensée et impuissant à trouver un dénoûment. D’autres fois, revenant sur ses pas, il était obligé de changer de route et de but, ou bien même d’abandonner tout à, fait une idée qui ne pouvait aboutir.

On sait que M. de Balzac faisait en quelque sorte ses romans sur les épreuves d’imprimerie, livrant d’abord une ébauche rapide et informe, puis, sous prétexte de corrections, développant successivement cette première expression de sa pensée, la modifiant et la transformant indéfiniment. Ce qui est plus singulier, c’est qu’il appliquait ce mode de composition même à ses œuvres dramatiques, c’est-à-dire aux œuvres qui exigent, ce semble, entre toutes celles de l’esprit, la réflexion la plus profonde et le plus puissant travail de combinaison. Ses drames, comme ses romans, il les écrivait au hasard de la plume ; il les improvisait en quelque sorte fragment par fragment, scène par scène, et toujours sur l’épreuve. Cette manie faisait damner ses imprimeurs et ruinait ses éditeurs en frais de correction. Ce que nous voulons seulement faire remarquer ici, c’est qu’Il y a dans ce mode de composition décousu, hasardeux, incohérent, l’explication de beaucoup des défauts qui frappent dans ses ouvrages.

Un mélange singulier de force et de faiblesse, de lumière et de ténèbres ; un manque fréquent de proportion, de mesure, d’harmonie ; des exagérations imprévues et des contradictions morales ; des caractères modestes au début s’agrandissant tout à coup au milieu, et prenant à la fin des dimensions gigantesques, comme ces ombres chinoises qui viennent sur le spectateur et envahissent tout le champ de la perspective, ce sont là les défauts ordinaires de M. de Balzac : ils tiennent à sa nature sans doute, mais ils ont dû s’aggraver par sa manière d’écrire. À le lire, on a un peu le sentiment de cette production pénible. Il ne donne pas l’idée d’un arbre puissant qui se développe dans sa liberté et sa régularité majestueuse : on dirait plutôt un arbre bizarre de forme et d’attitude, au tronc vigoureux, mais contourné, enfonçant dans un sol rocailleux ses racines noueuses, et qui, surmontant mille obstacles, jette confusément de côté et d’autre ses épais rameaux et ses feuillages parfois inextricables. L’impression qu’on éprouve est celle de l’effort, qui se trahit par tout. Ce lent dégagement de la pensée, qui rendait à M. de Balzac la composition si difficile, on le retrouve dans le style. On devine, on sent que l’enfantement a été laborieux, que l’idée, loin de sortir tout armée du cerveau de l’écrivain, n’en a été arrachée qu’avec fatigue et comme par lambeaux. Voyez-le : il commence lourdement ; la plume creuse malaisément son sillon ; la phrase se traîne longue, embarrassée, surchargée de détails, ambitieuse et vulgaire, semblable au lion du poète à demi plongé encore dans le limon du chaos. L’écrivain se bat les flancs pour s’échauffer ; il lui faut du temps pour entrer en verve. Il y a des momens lumineux, et comme des éclaircies, où tout brille d’une clarté limpide ; puis tout à coup il semble que l’inspiration s’éteigne et que les ténèbres se fassent. À côté d’une page nette, ferme, vigoureusement frappée, d’une description réussie, d’un portrait exquis, vous avez des pages qui ne sont pas écrites, des phrases qui ne sont pas françaises, des amplifications où tout manque, pensée et style. Dans l’exécution comme dans la conception, le défaut général de M. de Balzac, c’est l’intempérance de l’imagination. Son talent est violent, fougueux, excessif, et, si on peut le dire, d’un tempérament sanguin. À l’œuvre, le sang lui monte à la tête, et alors il ne connaît plus de bornes.

S’agit-il d’une description, d’un intérieur, d’un paysage ? Peu de coloristes sont aussi puissans, nul n’a un sentiment plus vif de la réalité et n’en fait plus fortement revivre tous les détails ; mais combien n’a-t-il pas abusé de ces dons divins ! À quel excès n’a-t-il pas poussé la description ! Ce ne sont plus des descriptions, ce sont des inventaires qu’il nous donne souvent ; ce n’est plus œuvre de peintre, c’est œuvre de commissaire-priseur. On tombe dans la puérilité et les infiniment petits ; il ne nous est pas fait grâce d’un fauteuil ou d’un panneau de tapisserie, d’un cul-de-lampe ou d’une astragale.

Est-ce un portrait qu’il doit faire ? Mêmes qualités et mêmes défauts. Finesse et vigueur, coloris vrai, relief saisissant, voilà par où il est souvent admirable ; mais la aussi l’abus est tout voisin du bien, et sous ce rapport le mal a été sans cesse croissant. On trouve dans les bons romans de M, de Balzac, je parle des premières Scènes de la vie privée, des portraits brillans, énergiques, tracés en quelques coups de pinceau, et qui rendent tout ce qu’il faut rendre. Ainsi, pour en citer un exemple, dans Eugénie Grandet il nous donne en une page la figure en pied du père Grandet : le portrait est de main de maître, il est vivant et achevé. Quelques années plus tard, dans la Recherche de l’Absolu, il lui faudra pour un portrait cinq ou six pages. Allez jusqu’à Béatrix ; le portrait de Mlle des Touches comporte onze pages à lui seul, tout un chapitre, et plus de cent pages du premier volume sont remplies par la description de la ville de Guérande, de la maison du Guénic, et par les portraits du baron, de sa femme, de sa sœur, de leurs domestiques et de leurs amis, sans parler des aïeux et des collatéraux esquissés en passant. N’est-ce pas la le dernier terme de l’excès ?

En même temps qu’il se laissait aller à une prolixité sans bornes, M. de Balzac tombait de plus en plus dans la vulgarité. En multipliant à l’infini les détails, il était amené forcément à ne plus choisir, à accuser les plus grossiers et les plus repoussans comme à relever les plus infimes et les plus puérils, Copier servilement la réalité, reproduire avec scrupule jusqu’à ses petitesses et ses platitudes, il semble que vers la fin ce fut la toute sa théorie de l’art. On en rapporte un exemple singulier et significatif : M. de Balzac tenait à ne donner à ses personnages fictifs que des noms qui eussent appartenu à des personnages réels, s’imaginant apparemment imprimer parla à ses œuvres un cachet plus profond de réalité ; bien plus, il recherchait avec soin et choisissait avec affectation parmi tous ces noms ceux qui avaient un caractère plus vulgaire, et, si on peut dire, une physionomie plus triviale. Là était pour lui, ce semble, le comble de la perfection.

Les portraits de M. de Balzac ont fait école, on le sait. Même en dehors du roman et jusque dans le domaine austère de l’histoire, il a eu de trop nombreux imitateurs. Pour ce motif, on nous pardonnera d’insister un peu sur ce sujet : nous voudrions caractériser nettement ce genre nouveau, tel qu’il s’est produit dans les derniers temps. Or ce qui nous paraît le distinguer particulièrement, c’est la prédominance de l’élément matériel, c’est la prétention de lutter avec la peinture pour la représentation de la figure humaine. Malgré la comparaison classique qui égale la poésie à la peinture, jamais ni la poésie ni le roman n’avaient jusqu’à nos jours essayé cette lutte de raisonnable : ils se contentaient d’esquisser à grands traits l’extérieur, la physionomie d’un personnage, et s’attachaient plus à peindre l’âme et ses passions que le visage et ses linéamens.

L’école nouvelle dont M. de Balzac a été sinon le père, du moins un des chefs, a de tout autres principes. Oubliant que l’imitation de la nature est dans les arts, comme on l’a justement dit, un moyen et non un but, c’est surtout, c’est uniquement la réalité matérielle qu’elle s’efforce de reproduire. Tous les traits du visage, toutes les rides, toutes les veines, toutes les fibres, jusqu’aux détails les plus puérils, elle analyse et décrit tout minutieusement. Je sais bien que la figure humaine est un merveilleux miroir où se peignent les instincts de l’homme ; mais ce n’est pas le miroir qu’il faut me montrer, c’est l’âme qui brille au travers et s’y réfléchit. Je sais bien que Saint-Simon, le grand portraitiste, le maître en pareille matière de tous les romanciers comme de tous les historiens, quand il peint un homme, le peint tout entier, et nous montre son visage, son geste, son attitude, en même temps qu’il met à nu ses sentimens et ses passions. Le physique n’est cependant pour lui que l’expression et le reflet du moral ; ce n’est pas une anatomie puérile qu’il s’amuse à faire, c’est la vie même qu’il ranime de son souffle puissant. Étudier à la loupe une physionomie, s’amuser à en retracer les détails et les caprices, ce n’est pas la étendre ni renouveler l’art ; c’est tout simplement le matérialiser.

Le matérialisme, il faut toujours, hélas ! en revenir là avec M. de Balzac. Sa poétique en porte partout la trace ; son style en est empreint et comme saturé. De même qu’il fait les portraits en anatomiste plus qu’en poète, il peint la joie ou la douleur en physiologiste bien plus qu’en moraliste [33]. La mort du père Goriot est assurément un tableau énergique : on est frappé ; d’où vient qu’on n’est pas ému ? C’est qu’au lieu de nous peindre seulement le désespoir du vieillard tué par l’ingratitude de ses enfans, l’auteur s’applique à nous raconter son agonie physique et nous traîne dans des détails de pathologie et d’hôpital. C’est une impression nerveuse, le cœur n’y est pour rien. Cela fait songer à ces tableaux de l’école espagnole où sur le chevalet sanglant se tordent les membres des martyrs, où sous le couteau de l’écorcheur palpite la chair et se contractent les nerfs. C’est encore de l’art, je le veux bien, mais ce n’est pas certes de l’art sous sa forme la plus noble et la plus élevée. Au fond, M. de Balzac, qui a beaucoup d’esprit et d’imagination, manque de vraie sensibilité. Il est rare qu’il émeuve et fasse monter les larmes. Sa passion est à la tête, elle ne vient pas du cœur, et voilà pourquoi elle ne va pas au cœur.

De même qu’il n’a pas de sensibilité vraie, il n’a pas d’idéal, ou n’en a qu’un faux, ce qui revient au même. Aussi échoue-t-il triste ment quand, s’exaltant à froid, se guindant de parti pris vers un monde qui lui est fermé, il essaie de s’élever jusqu’à l’extase religieuse et mystique, ou seulement à la poésie mélancolique et rêveuse. Rien alors ne peut donner l’idée de l’emphase ridicule où il tombe et de l’incroyable bouffissure de son style. C’est quelque chose comme du Scudéry doublé de Cyrano.

Le Cyrano domine dans Seraphita. Par momens l’enflure devient du véritable pathos. On y lit, par exemple, des phrases comme celles-ci : « Wilfrid arrivait chez Seraphita pour dire sa vie, pour peindre la grandeur de son âme par la grandeur de ses fautes, pour montrer les ruines de ses déserts ; mais quand il se trouvait dans la zone immense embrassée par ces yeux dont le scintillant azur ne rencontrait point de bornes en avant et n’en offrait aucune en arrière, il devenait calme et soumis comme le lion qui, lancé sur sa proie dans une plaine d’Afrique, reçoit sur l’aile des vents un message d’amour, et s’arrête. Il s’ouvrait un abîme où tombaient les paroles de son délire [34]. » Ou bien encore, à propos d’un vieux domestique en enfance : « Wilfrid se fia sur sa perspicacité pour découvrir les parcelles de vérité que roulerait le serviteur dans le torrent de ses divagations [35]. »

Le style du Lys dans la Vallée est moins épique et plus précieux ; ici le Scudéry l’emporte. Je ne sais rien de plus fatigant que la lecture de ce livre. En voici le début : « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des pâtimens subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses… ? » Et deux énormes volumes de ce style !

On pardonne à un auteur des exagérations, des témérités, des violences de couleur : il peut avoir tous ces défauts et n’en être pas moins un remarquable écrivain ; il peut être tombé dans tous ces écarts de style et sans qu’on puisse lui refuser le style. Quelles au daces ne se permet pas dans sa prose l’auteur de Notre-Dame-de-Paris ! mais comme dans ses plus grandes audaces et même dans ses égaremens il garde toujours l’instinct d’un éminent artiste, comme il sait respecter toujours le génie de la langue qu’il manie, M. Victor Hugo, malgré ses défauts, est un écrivain d’un grand style. M. de Balzac, malgré ses qualités et quoiqu’il ait écrit des pages charmantes, n’a pas de style.

Le style se compose essentiellement de rapports délicats et logiques entre la pensée et l’expression, et d’une foule de nuances assorties et harmonieusement fondues. Quelque soit son caractère, grave ou léger, gracieux ou sévère, sa condition première, c’est la convenance, l’harmonie, l’unité de ton. Or il n’est rien qui fasse plus défaut à M. de Balzac. Des idées incohérentes, des alliances de mots impossibles, un entassement d’images, disparates, un cliquetis de métaphores discordantes, voilà ce qu’on rencontre chez lui à chaque pas. Il mêle tous les tons et tous les styles : il emprunte ses images et ses expressions à tous les arts et à toutes les sciences. Sa langue est surchargée de formules scientifiques, bigarrée de couleurs criardes. Tout cela tourne et éblouit comme un kaléidoscope, tout cela fait l’effet d’un de ces cabinets de curiosités et de bric-à-brac qu’il s’est plu à décrire. Il semble qu’il n’ait pas le sentiment de la convenance et de la logique naturelle des mots et des idées : il en as semble qui hurlent d’être accouplés. Ainsi il aime, il affecte de répéter des expressions comme celles-ci : « Les chaudes inflexions de la voix [36], des regards aigres, ou des regards rouges [37], des impressions fertiles et touffues [38]. » Il parlera de « l’éblouissante fascination du son, de la pâleur mate du son, de paroles échevelées ou constellées [39]. »

Parfois la métaphore se transforme du tout au tout ; ce qui était une flamme devient une pluie, ou réciproquement. « En un moment aussi rapide qu’un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées au cœur : un éclair d’amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage ;… mais un vague espoir, la fatalité si l’on veut, sécha cette pluie bienfaisante [40]. » On n’en finirait pas si on voulait, je ne dis pas relever tous ces manques de goût, qui sont innombrables, mais caractériser seulement sous ses diverses faces le style bariolé de M. de Balzac. Il affectionne les images bizarres et emphatiques, « les avortemens où le frai du génie encombre une grève aride, les landes philosophiques de l’incrédulité, les marais de l’espérance ou de l’incertitude, les souterrains minés par le malheur et qui sonnent creux dans la vie intime. » Vous apprenez avec étonnement, ici que les bossus sont des anges et que leur bosse est l’étui de leurs ailes, ailleurs qu’un « front chauve distille des idées dévorantes, » ou qu’une ville est troublée « dans tous ses viscères publics et domestiques. » Ici c’est un amant qui enveloppe sa maîtresse « dans la ouate de ses attentions, » ailleurs c’est un homme qui jette majestueusement sur un salon « un regard de circumnavigation [41]. »

À nos yeux, ces manques de goût ne sont pas des choses futiles ; c’est le style même, et le style, c’est la pensée, c’est l’homme. Si M. de Balzac est un observateur sagace, un peintre souvent énergique, il n’est pas un écrivain ; s’il a beaucoup d’imagination et de verve, il est complètement dénué de goût et manque aux premières lois du style. Rarement sa pensée se traduit sous une forme nette, franche, correcte, et qui satisfasse pleinement l’esprit ; rarement il trouve le mot propre, l’expression juste : il est presque toujours ou en-deçà ou au-delà du vrai, plus souvent au-delà. Sa fougue l’emporte, il passe le but, et la langue ne suffisant plus à rendre ses idées bizarres, subtiles ou excessives, il en vient à se faire une langue à lui et à forger des mots étranges. Son vocabulaire est un mélange d’archaïsme affecté et de néologisme sans frein. Par momens, on croirait lire du Rétif de la Bretonne : c’est la même bizarrerie d’expressions, tantôt grossières, tantôt prétentieuses, la même manie d’inventer des mots à effet ; pour tout dire, ce sont les mêmes enluminures, les mêmes barbarismes et le même mauvais goût. Il n’y a pas jusqu’à la grammaire qui, chez M. de Balzac, ne reçoive souvent de rudes atteintes : c’était ignorance d’abord ; plus tard, et quand la critique l’eut averti, ce fut tout simplement dédain d’un homme qui se tient pour supérieur à la syntaxe aussi bien qu’au dictionnaire. Il disait le plus sérieusement du monde qu’il n’y avait en France que trois hommes qui connussent leur langue, M. Victor Hugo, M. Théophile Gautier et lui. Au rebours de Voltaire, il estimait d’ailleurs que cette pauvre langue française était trop heureuse, malgré sa pruderie, qu’un homme tel que lui l’assistât dans son indigence. « Qui donc, disait-il, a le droit de faire l’aumône à une langue, si ce n’est l’écrivain ? La nôtre a très bien accepté les mots de mes devanciers ; elle acceptera les miens… » Et il travaillait journellement à l’enrichir par ses livres, en attendant qu’il lui fût permis de la rendre millionnaire par la réforme de son dictionnaire. Mettre la main à cette œuvre législative, conquérir un fauteuil à l’Académie française, ce fut de bonne heure son ardente ambition : il faudrait s’étonner qu’il ne l’eût pas eue ; mais il faudrait peut-être s’étonner davantage qu’elle eût été satisfaite.


VI

Arrêtons-nous : il est temps de conclure, et nous en avons dit assez pour qu’aux yeux des esprits non prévenus, nos conclusions, si sévères qu’elles puissent être, soient pleinement justifiées.

Nous nous sommes posé ces questions : — Quelle place appartient à M. de Balzac dans l’histoire des lettres contemporaines ? — Quelle action a-t-il exercée sur la littérature, sur les idées et les mœurs de son temps ? — Peu de mots suffiront pour répondre.

La place de M. de Balzac dans notre littérature ne sera, à notre avis, ni grande ni élevée. La postérité verra en lui un esprit d’une trempe énergique, mais d’un ordre inférieur, d’une nature vigoureuse, mais grossière, doué de quelques grandes qualités, mais entaché de plus grands défauts. Une imagination forte, le don d’animer ce qu’il touche, l’observation pénétrante, ingénieuse, et cette patience persévérante qui est une partie du génie, voilà ses qualités. Point de goût, point de mesure, une tendance continuelle à l’exagération, un manque habituel de justesse, une absence totale d’idéal et de sens moral, voilà ses plus choquans défauts, défauts qui seraient de nature assurément à stériliser de plus hautes qualités encore, car sans justesse d’esprit la plus puissante imagination s’égare ; sans idéal, la plus riche invention se traîne dans les petitesses de la réalité ; là enfin où manque le sens moral manque par là même la vérité humaine dans ses traits principaux et son caractère le plus élevé. Que ces grandes qualités ne se rencontrent pas toujours réunies à un égal degré, même chez des esprits supérieurs, cela est incontestable. L’une d’elles pourra prédominer, une autre faire plus ou moins défaut : Voltaire excellera par le bon sens, Shakspeare par l’imagination et l’idéal, Molière par la vérité morale. Cependant, on peut l’affirmer, il n’y a jamais eu de génie véritable chez qui ces qualités maîtresses aient toutes à la fois manqué, et celui en qui on les trouve également et complètement absentes, celui-là, on peut le dire hautement, n’est ni un grand esprit, ni un grand poète, ni un peintre vrai de la nature humaine.

La grande prétention des admirateurs de M. de Balzac, c’est pour tant qu’il ait été éminemment vrai, plus vrai qu’aucun romancier de ce temps-ci. Il faut s’entendre. Nous ne nions pas, personne ne nie que l’auteur des Scènes de la vie privée n’ait atteint à une certaine vérité dans ses tableaux de mœurs, vérité de détail et d’observation, vérité relative, partielle et extérieure en quelque sorte : quant à la vérité d’ensemble, à la vérité générale, absolue, elle lui échappe presque toujours. De l’homme, il a saisi les accidens, les originalités, ce qu’Il y a d’individuel, de mobile et de contigent comme dit l’école ; il n’a pas saisi ce qu’Il y a d’éternellement immuable, d’universel, en un certain sens de nécessaire. Sous la multiplicité des détails dont se compose la vérité apparente, la vérité morale s’est dérobée à lui. La mise en scène, le costume et le masque des personnages, le côté matériel et pittoresque, la surface enfin des choses humaines et sociales, tout cela est chez lui finement étudié et merveilleusement rendu ; mais le fond humain, la vie intime, l’analyse profonde des passions, la peinture fidèle des sentimens et des caractères, ne cherchez pas cela dans ses livres.

M. de Balzac a peint le réel, ce qui, dans l’art, n’est pas la même chose que le vrai. Le vrai est un, absolu, de tous les temps ; le réel est variable et essentiellement relatif ; il change suivant les individus, les époques, les circonstances. L’un est comme l’écorce et la partie extérieure de la vie humaine, l’autre en est l’essence même et l’élément divin. Sans nul doute, le réel a sa place dans l’art, mais non pas la première ; il n’y doit entrer qu’à la condition de s’épurer, de se transformer dans une certaine mesure, et il ne s’épure, il ne se transforme qu’en s’alliant à l’idéal. L’idéal est la vie, il est l’âme même de l’art. Cette âme est absente chez M. de Balzac. Et voilà pourquoi nous avons été en droit de le signaler comme un des pères légitimes, comme un des chefs de cette triste école du réalisme qui, de nos jours, dans les lettres et dans la peinture, semble avoir pris à tâche de fausser et de dégrader l’art, qui, parce qu’elle est incapable de s’élever à l’idéal, veut que l’esprit humain s’en passe, et, prise d’un amour effréné pour la matière, met tout son orgueil et fait consister tout le génie à en copier scrupuleusement les vulgarités ou les turpitudes.

On s’étonnera, dans cinquante ans, du succès qu’a pu avoir une littérature fondée sur de tels principes. On aura peine à comprendre que ses œuvres aient excité de pareils enthousiasmes ; on ne voudra pas croire qu’un grand poète, répétant solennellement les saillies bouffonnes d’un orgueil insensé, ait appelé le livre de M. de Balzac « un livre merveilleux qui dépasse Tacite et va jusqu’à Suétone, qui traverse Beaumarchais et va jusqu’à Rabelais. » Quand la postérité, et cette postérité n’est pas loin, nous le croyons, aura fait justice de ces ridicules exagérations, quand elle aura passé au crible cet amas ambitieux et confus d’œuvres de toute sorte qui s’appelle la Comédie humaine, il en restera peu de chose, quelques parcelles d’or triées dans un monceau de sables impurs et de débris informes. L’auteur d’Eugénie Grandet aura son nom dans la galerie de nos gloires littéraires, mais ce nom ne sera écrit ni au premier rang, ni peut-être même au second : M. de Balzac ne sera classé ni parmi les génies créateurs qui occupent les sommets de l’art, ni même à côté des peintres profonds et vrais du cœur humain. On le rangera parmi les peintres de genre spirituels, parmi les artistes ingénieux qui ont heureusement saisi certains côtés de la nature humaine et reproduit d’une façon exacte et piquante certaines faces des mœurs d’une époque.

L’influence qu’a exercée M. de Balzac sur la littérature, de son temps a été grande, on ne peut le nier : il faut ajouter qu’elle a été détestable. Elle l’a été au point de vue de la langue, qu’il a corrompue par une phraséologie pédantesque, par un néologisme arbitraire et prétentieux ; elle l’a été plus généralement au point de vue du goût public, qu’il a gâté par un mélange inouï des genres, des tons et des styles. Elle l’a été plus encore par ces tendances réalistes que nous signalions tout à l’heure : en faisant prédominer dans l’art l’élément matériel, en peignant indifféremment, sans scrupule et sans choix, la réalité belle ou laide, attrayante ou hideuse. M. de Balzac a même affecté de rechercher en elle ce qu’il y a de laid et de hideux, et en le peignant plus laid, plus hideux encore qu’il n’est, il a puissamment contribué à pousser l’art dans les voies de la décadence.

Il est une autre et non moins fâcheuse influence qu’a exercée M. de Balzac, non sur les lettres, mais sur les gens de lettres, et dont il faut bien aussi parler. En même temps qu’il altérait les vraies notions de l’art, il avait fait perdre à la pratique de l’art sa dignité : de la pensée, il faisait un instrument de lucre. Que l’écrivain demande à sa plume une honorable indépendance, rien de plus légitime. Vivre de son labeur n’est pas seulement le droit, c’est le de voir, c’est la loi et la grandeur de l’homme ; mais exploiter son intelligence comme un fonds de commerce, faire de la noble profession des lettres une industrie où il s’agit seulement de produire vite pour vendre beaucoup, c’est là une dégradation qui ne s’était point vue encore, et dont il était réservé à notre siècle d’offrir l’affligeant spectacle. On peut reprocher à M. de Balzac d’avoir à la fois, par l’exemple et par le précepte, encouragé ce honteux trafic. Après avoir demandé d’abord du pain à sa plume, il lui demanda la for tune, le luxe avec ses jouissances et ses vanités. Il le fit avec cynisme ; et nul peut-être en ce temps-ci n’a développé plus effrontément ces tristes théories qui font de la littérature une marchandise et de l’homme de lettres un fabricant. Quand le sens moral fait défaut, il y paraît en toutes choses : la dignité de l’écrivain tient de plus près qu’on ne croit à la moralité de l’homme.

Il semble que M. de Balzac ait eu l’ambition de recommencer à sa manière le rôle demi-littéraire, demi-industriel et politique, que joua Beaumarchais à la fin du siècle dernier. Ce qu’il avait de commun avec l’auteur du Mariage de Figaro, c’était sans doute la passion de la popularité unie à la passion de la fortune et à une certaine fièvre de spéculations et d’aventures. Pour tout le reste, combien peu il lui ressemble et combien il lui est inférieur ! Avec tout son esprit, Beaumarchais est plein de sens : il a le génie des affaires autant que celui des lettres ; si son imagination est ardente et mobile, son jugement est ferme et droit. Aventureux, mais nullement chimérique, il porte dans ses plus grandes témérités une finesse, une sagacité, un sang-froid admirables. Il eût été capable d’un rôle politique, Ajoutons que les plus généreux sentimens et le plus noble patriotisme se mêlaient chez lui aux ardeurs de la spéculation et aux calculs du négoce. Enfin, s’il mena de front les lettres et les affaires, jamais du moins il ne mit les affaires dans les lettres, jamais il ne spécula sur sa plume et ne battit monnaie avec son talent. Ce qui l’élève et le grandit surtout, c’est la part qu’il a dans le mouvement intellectuel et politique de son temps : il est le soldat d’une cause qu’il aidera à triompher ; il est le représentant du tiers-état, qui réclame sa place dans le gouvernement des choses publiques ; il continue Voltaire, et, sans être un révolutionnaire, il est un des champions de l’esprit nouveau.

Quelle est la cause sociale, religieuse, philosophique où politique qu’ont servie ses prétendus imitateurs ? Sous quel drapeau, pour quelle idée ont-ils combattu ? Pour rien autre chose que pour leur vanité, pour leur réputation du jour et leur fortune du lendemain. Dénués de convictions, indifférens aux principes, étrangers à tous les nobles enthousiasmes comme à tous les dévouemens, ils n’ont aimé, adoré, servi que leur propre personnalité. Des ambitions étranges se sont cependant emparées d’eux ; un vertige d’orgueil leur a monté au cerveau. Ce n’est pas en vain qu’ils parlaient de liste civile et de royautés littéraires, ils se tenaient vraiment pour les rois de l’époque ; nous étions sous le règne du génie, et non content de régner, le génie aspirait à gouverner. Quoi de plus juste ? Universel par essence, n’implique-t-il pas nécessairement toutes les aptitudes et toutes les supériorités ? Ce fut le temps où tout homme de lettres se crut un homme d’état, où tout romancier voulut être député et ministre. M. de Balzac eut au plus haut degré toutes ces prétentions, et ne contribua pas peu à les répandre dans le monde littéraire.

Il reste à traiter une dernière question : quelle action l’auteur de la Comédie humaine a-t-il eue sur les idées et les mœurs de son temps ? Quels sentimens, quels instincts a-t-il répandus et développés dans les jeunes générations ? Cette question est la plus grave de toutes. Nous ne sommes pas de ceux qui tiennent la littérature pour un pur jeu d’esprit : comme toute manifestation élevée de la pensée humaine, elle pèse de son poids, et ce poids est énorme, dans les destinées des sociétés, surtout des sociétés modernes. Entre tous les genres littéraires, le roman et le théâtre sont ceux qui ont sur les esprits l’action la plus énergique : ils ébranlent profondément les imaginations ; ils parlent le plus persuasif de tous les langages, celui de la passion ; ils insinuent les idées sous le voile de la fiction, et savent orner le sophisme et le paradoxe des charmes de la poésie. En France plus qu’en aucun pays du monde, cette influence est grande, et de nos jours des circonstances particulières, une publicité illimitée, l’invention du roman-feuilleton, puis je ne sais quelle surexcitation des esprits, je ne sais quelle avidité étrange d’émotions factices ont singulièrement contribué à en accroître les effets.

M. de Balzac a tenu dans cette littérature une place considérable, et par le nombre et par la popularité de ses écrits. Pour n’avoir pas, autant que certains autres, le caractère dogmatique et le ton de la prédication, ses romans n’en ont pas moins exercé une influence très réelle. Un roman n’agit pas tant sur les esprits par les mauvaises maximes qu’il peut contenir que par les mauvais sentimens qu’il inspire et par les fausses idées qu’il suggère. Dans les romans de M. de Balzac, il semble qu’on respire partout un air vicié, chargé d’émanations nauséabondes et de miasmes délétères. On y trouve, non la satire, mais la peinture complaisante du vice. Or autant la satire est salutaire, autant est pernicieux à la longue le spectacle habituel du mal ; comme le bien, le mal a sa contagion : à force de le voir revêtu d’intérêt ou de poésie, associé à des idées de force ou de grandeur, on devient, malgré qu’on en ait, plus indulgent pour lui.

Le matérialisme, le scepticisme que nous avons signalés chez M. de Balzac sont bien moins dans ses livres à l’état de doctrines qu’à l’état de tendances : c’est l’esprit général de l’œuvre. L’âme n’est pas niée, mais le corps est déifié ; la loi morale n’est pas attaquée, mais l’égoïsme est érigé en règle de conduite et en sagesse pratique ; la liberté morale n’est pas mise en doute, mais la passion est la seule force qui soit reconnue dans l’homme. En un mot, si le sensualisme n’est pas prêché ouvertement, il fait le fond de toutes les idées et de tous les sentimens. Quelquefois aussi, par un raffinement propre à notre époque, il affecte je ne sais quel caractère de religiosité nébuleuse, et voile sous des extases d’amour platonique ses impuretés et ses exaltations sensuelles. C’est ainsi que tantôt, masqué de mysticité, il essaie de séduire les esprits plus délicats, et que tantôt, formulé en égoïsme pratique, revêtu de ce scepticisme moqueur qu’on prend volontiers en France pour de la supériorité, il s’adresse aux esprits froids et légers, surtout à ces jeunes gens blasés qui, médisant de la vie avant d’avoir vécu, des hommes avant de les connaître, trouvent commode cette morale du calcul et du plaisir, et croient être profonds en niant la vertu et en raillant l’enthousiasme.

Le matérialisme et le scepticisme sont les deux grandes maladies morales de notre siècle ; seulement ils ont aujourd’hui un caractère particulier et nouveau. Ce ne sont plus des systèmes comme au siècle dernier, ce sont plutôt des dispositions morales : du domaine de l’abstraction, ils ont passé dans le domaine des faits. Nous sommes sceptiques par lâcheté de cœur et paresse d’esprit bien plus que par conviction raisonnée. Nous sommes matérialistes ou sensualistes par goût, par tempérament, par habitude, bien plus que par opinion philosophique. Or c’est précisément par ce côté pratique, c’est par l’application bien plus que par la théorie, c’est par la morale mondaine plus que par les idées philosophiques, que les livres de M. de Balzac ont propagé et accru ces deux maladies endémiques de notre société.

Possédé lui-même de l’amour effréné de la richesse et de toutes les jouissances qu’elle procure, il a employé son talent à chatouiller en nous les appétits sensuels, à surexciter les convoitises grossières. Tout ce qui est sorti de sa plume peut se résumer ainsi : l’or pour dieu, l’intérêt pour loi, les sens pour religion, le plaisir pour culte. Ses types de prédilection, modèles qu’il semble offrir à tous les jeunes gens, les Rastignac, les de Marsay, les de Trailles, les Vandenesse, les Lucien de Rubempré, ce sont des hommes qui n’ont pas d’autre foi, n’expriment pas d’autres idées, ne pratiquent pas d’autres principes. Ils sont atteints d’une autre maladie encore, qui était celle du romancier et qu’on retrouve chez tous les enfans de son imagination : c’est une présomption, une outrecuidance sans bornes. Résoudre intrépidement les questions les plus graves, prodiguer aux opinions reçues, aux sentimens respectés le sarcasme et le mépris, ne croire qu’à soi et ne supporter en rien ni critique ni contradiction, ce fut,, on le sait, le travers de M. de Balzac ; c’est l’esprit qu’il donne à tous ses héros, c’est le l’on qui domine dans tous ses romans, soit qu’il parle en son nom propre, soit qu’il fasse parler ses personnages : détestable esprit, qui est à la fois une cause et un symptôme d’anarchie morale. Cet orgueil individuel, cette infatuation dédaigneuse, cette ironie dénigrante, si ce n’est pas l’esprit révolutionnaire, c’en est au moins l’auxiliaire et l’imprudent complice.

Écoutez ces charmans railleurs, ces frondeurs spirituels ; écoutez ces grands philosophes, ces publicistes éminens, ces penseurs sublimes qui dissertent dans les livres de M. de Balzac : tout est à refaire dans le monde où nous vivons ; la société est mal construite, et les gouvernemens exploitent la société. La loi est athée, le pouvoir est sans cœur, ses agens sans conscience. Il n’y a du haut en bas de l’échelle sociale qu’injustice, oppression, rapacité : en haut, ce ne sont qu’ambitieux corrompus, intrigans, hypocrites ; en bas, ce ne sont qu’âmes d’élite, capacités merveilleuses, génies souffrans et méconnus, que l’insouciance de la société laisse languir dans la pauvreté et l’abandon. Voilà la thèse soutenue par le romancier dans tous ses écrits, voilà le tableau tracé à chacune de ses pages : belle thèse sans doute, tableau ingénieusement imaginé pour exalter toutes les vanités de bas étage, pour enflammer, toutes les ambitions impatientes, pour souffler dans les esprits la haine de toute supériorité, l’envie, la colère et toutes les mauvaises passions.

Il y a eu certainement de nos jours des romans qui ont fait plus de scandale que ceux de M. de Balzac, qui ont plus insolemment outragé la morale, développé des paradoxes plus téméraires, répandu des sophismes plus odieux : il n’en est peut-être pas qui aient fait plus de mal, un mal plus profond et plus durable aux âmes. Il y a des livres plus dangereux pour les jeunes imaginations, plus propres à troubler les cœurs, à allumer les passions : il n’y en a pas dont la lecture soit à la longue plus malfaisante, qui dessèchent davantage l’esprit, qui donnent de lui-même à l’homme une plus triste idée et le dégradent plus à ses propres yeux ; il n’y en a pas qui, tout en ayant l’air de la respecter, mettent plus la morale en poussière, dissolvent plus profondément les principes sur lesquels elle repose, flétrissent plus sûrement les sentimens qui lui prêtent appui, et fassent en un mot plus douter de Dieu, de l’âme et du devoir.

Sans doute la littérature et la morale ont des sphères distinctes, et il l’aurait folie à vouloir les confondre : est-ce à dire qu’elles doivent être séparées et ne se toucher par aucun point ? Sans doute l’art est indépendant et ne relève que de lui-même : est-ce à dire qu’il gagne à s’affranchir de tous les principes, et qu’il puisse impunément fouler aux pieds les vérités morales ? Le beau et le bien ne sont pas la même chose, cela est vrai ; mais, comme l’a dit un homme d’esprit, ils marchent plus souvent qu’on ne croit de compagnie. Loin d’être en opposition avec les principes du bien, tout ce qui porte les caractères de la vraie beauté tend au contraire à les fortifier dans les âmes. L’art véritable, la poésie digne de ce nom, la grande littérature, ne trouvent même que dans les hautes pensées philosophiques et religieuses, dans les nobles croyances du spiritualisme, une source pure et féconde d’inspiration. L’histoire n’en dépose-t-elle pas à chaque page ? Ne sont-ce pas les époques de foi religieuse ou philosophique qui ont vu éclore les grandes et fortes littératures ? Ne sont-ce pas les siècles de froid scepticisme, de défaillance et d’anarchie morales qui les voient languir et déchoir ? Pour ne pas remonter plus haut, qu’est-ce qui a ranimé, Il y a cinquante ans, le génie éteint des lettres françaises, sinon ce sentiment religieux et spiritualiste retrouvé par M. de Chateaubriand et Mme de Staël ? Qu’est-ce au contraire qui, de nos jours, a tari peu à peu l’inspiration première et fait avorter tant de talens riches de si belles espérances, sinon cette renaissance, dont nous avons été témoins, d’un matérialisme et d’un scepticisme nouveaux ? Aux généreuses ambitions, aux nobles enthousiasmes, aux œuvres sérieuses et dignes, n’ont-ils pas fait succéder une littérature à la fois grossière et raffinée, brutale et desséchante, se complaisant dans la peinture du laid et du mal, sans souffle, sans élévation et sans pudeur ?

Ce sont, il faut le répéter bien haut, de tristes muses que le scepticisme et le matérialisme ! Le réalisme, qui est ne d’eux, n’est qu’une forme de la décadence. Tout art qui leur demande ses inspirations abdique par la même et se suicide. Toute littérature qui, méconnaissant dans l’homme le principe divin, ne voit plus en lui que des instincts et des forces, des appétits et des passions, qui réduit la morale au plaisir et ne donne pour but à la vie que le bonheur, toute littérature qui a pour point de départ ces idées est d’avance condamnée à la stérilité. Croire à la dignité de l’homme, à sa nature immortelle, à ses hautes destinées ; reconnaître la liberté, avouer la loi morale et donner à la vie un autre but que la satisfaction des sens, ce n’est pas seulement professer une plus noble philosophie, c’est encore féconder l’imagination par le cœur ; c’est ouvrir à la poésie de plus larges horizons, c’est surtout pour le romancier, pour le moraliste, pour le poète dramatique, porter dans les mystérieuses profondeurs de l’âme humaine la seule lumière qui puisse les éclairer, — une lumière sans laquelle tout est ténèbres où illusions, sans laquelle on ne peut tracer de l’homme qu’une image tan tôt fantastique et tantôt repoussante, dans les deux cas également menteuse.


EUGENE POITOU.


  1. Voyez notamment deux remarquables articles de MM. Sainte-Beuve et Lerminier, Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1834 et 15 avril 1847.
  2. L’acte de naissance de Balzac, porté sur les registres de l’état civil de la commune de Tours à la date du 2 prairial an VII (21 mai 1799), l’indique comme fils de Bernard-François Balzac, propriétaire, et de Anne-Charlotte Sallambier. Dans l’acte de naissance de son frère Henri-François, né le 20 décembre 1807, le nom de famille est établi de la même manière. Le père d’Honoré Balzac était originaire de l’Auvergne. — Nous devons la communication de ces actes authentiques à l’obligeance de M. Champoiseau, président honoraire de la société archéologique de Tours.
  3. Affaire du Mémorial de Rouen.
  4. Affaire Peytel.
  5. Dès 1831, il avait écrit dans un journal dont il convient d’oublier le nom. Plus tard, il écrivit dans la Mode, dans l’Echo de la Jeune France, etc. Sa Revue Parisienne (1840) contient des articles politiques où, à défaut de jugemens sur les affaires du temps, l’auteur prodigue les personnalités avec une désinvolture d’insolence qui va jusqu’à l’injure.
  6. Dans la Chronique de Paris (1835) et dans la Revue Parisienne. C’est la Revue Parisienne qui publia ces étonnans articles où il porte aux nues l’auteur de la Chartreuse de Parme, ce chef-d’œuvre du XIXe siècle, plus chaste que le plus chaste roman de Walter Scott, plus sublime que la Phèdre de Racine. (N° du 25 septembre 1840.)
  7. Pour la première représentation de Quinola, il s’était réservé la location de la salle entière de l’Odéon. Les petites roueries qu’il mit en œuvre pour faire monter le prix des billets, toute cette misérable comédie a été racontée avec un esprit impitoyable par son ami M. Léon Gozlan.
  8. Il présenta à l’Académie française son Médecin de campagne pour le prix décerné aux ouvrages utiles aux mœurs.
  9. Préface de 1835.
  10. Louis Lambert, p. 337-338, in-8° 1835.
  11. « Aussi la pensée m’apparaissait-elle comme une puissance toute physique accompagnée de ses incommensurables générations. » (Louis Lambert, p. 190-208.)
  12. Seraphita, p. 219, 265, in-8°, 1835.
  13. Ursule Mirouet, première partie.
  14. Ibid., ibid.
  15. Honorine, tome Ier, chap. XV, p. 136.
  16. Un de ses amis est même plus sévère sur ce point : il lui reproche « de présenter toujours les femmes comme victimes, même comme victimes de leur propre infidélité… Il les excuse, ajoute-t-il, il fait mieux, il divinise leurs fautes au point qu’on doit douter, à l’en croire, si la vertu et la constance ne les rendraient pas moins dignes de respect. » (Balzac en pantoufles.)
  17. Le Père Goriot, t. II, p. 190, in-8 1835.
  18. M. Saint-Marc Girardin, Cours de Littérature dramatique, t. Ier, p. 207, ch. X.
  19. Mémoires de Deux jeunes Mariées, lettre 13.
  20. Ibid., lettre 18.
  21. Ibid., lettre 53.
  22. Mémoires de Deux jeunes Mariées, lettre 20.
  23. Ibid., lettre 27.
  24. Honorine, chap. 37, t. II, p. 62, in-8°, 1843.
  25. Ibid., t. II, p. 63.
  26. Ibid, tome Ier, ch. XVIII, p. 157.
  27. Le Lys dans la Vallée, t. Ier, p. 47 et 48, in-8°, 1836.
  28. lbid. t. II, p. 305.
  29. Ce qui n’est pas moins repoussant peut-être, c’est l’affectation que met l’auteur, sous prétexte d’idéal et de mysticisme, à revêtir de formules empruntées aux dogmes et aux sacremens de la religion chrétienne des idées d’amour plus ou moins platonique : « Nous voici devant la crèche d’où s’éveille le divin enfant… qui par des plaisirs incessans donnera du goût à la vie. » Et ailleurs l’amant, buvant les larmes de son amante, s’écrie : « Voici la première, la sainte communion de l’amour. Je viens de m’unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. » (Le Lys dans la Vallée, t. Ier, p. 168, 172.)
  30. Mémoires de Deux jeunes Mariées, lettre 3.
  31. Ibid., lettre 26.
  32. Dinah Piedefer, première partie, ch. 8.
  33. C’est toujours le langage de la physiologie qu’il emprunte pour exprimer les émotions de l’âme, de telle façon que sous sa plume toutes les idées se matérialisent et tous les sentimens se transforment en sensations physiques. Si Goriot veut dire, par exemple, qu’il a un grand chagrin, il dira que le crâne lui cuit intérieurement (ch. 7). Si Pierrette est révoltée d’une odieuse parole, elle sentira une douleur dans sa gorge [Pierrette, ch. 6). Si son amant a peur, « ses jambes tremblent sous lui, et il a chaud dans le dos. » Si Ursule est prise d’une passion subite pour un jeune homme, « il lui monte une vapeur au cœur, dans le gosier et à la tête » (Ursule Mirouet, première partie). Ailleurs c’est un jeune homme qui a « soif du monde et faim d’une femme » (le Père Goriot), ou bien ce sont les regards qui ont des projections fluides et qui servent à toucher la peau suave d’une femme (Honorine).
  34. Seraphita, p. 188, in-8°, 1835.
  35. Seraphita, p. 192.
  36. Recherche de l’Absolu.
  37. Dinah Piedefer.
  38. Le Lys dans la Vallée.
  39. La Peau de Chagrin, le Lys dans la Vallée.
  40. La Vieille Fille, première partie.
  41. Voyez Honorine, Modeste Mignon, la Recherche de l’Absolu, la Vieille Fille, Pierrette, David Séchard.