Ma double vie/Texte entier

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Charpentier et Fasquelle (p. np-580).


SARAH BERNHARDT DANS ADRIENNE LECOUVREUR (TABLEAU DE WALTER SPINDLER)
SARAH BERNHARDT DANS ADRIENNE LECOUVREUR
(TABLEAU DE WALTER SPINDLER)


MA DOUBLE VIE


MÉMOIRES
DE
SARAH BERNHARDT


AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
DONT PLUSIEURS EN COULEURS



PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1907


MA DOUBLE VIE


MÉMOIRES DE SARAH BERNHARDT




I


Ma mère adorait voyager. Elle allait d’Espagne en Angleterre ; de Londres à Paris ; de Paris à Berlin. De là, à Christiania ; puis revenait m’embrasser et repartait pour la Hollande, son pays natal.

Elle envoyait à ma nourrice : des vêtements pour elle, et des gâteaux pour moi.

Elle écrivait à une de mes tantes : « Veille sur la petite Sarah, je reviendrai dans un mois. » Elle écrivait à une autre de ses sœurs, un mois après : « Va voir l’enfant chez sa nourrice, je reviens dans quinze jours. »

Ma mère avait dix-neuf ans, j’en avais trois ; et mes tantes avaient : l’une dix-sept ans, l’autre vingt ans. Une autre avait quinze ans, et l’aînée vingt-huit ans ; mais cette dernière habitait la Martinique et avait déjà six enfants.

Ma grand’mère était aveugle. Mon grand-père était mort ; et mon père était en Chine depuis deux ans. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Mes jeunes tantes promettaient de venir me voir, et ne tenaient guère leur parole.

Ma nourrice était bretonne et habitait près de Quimperlé une petite maison blanche, au toit de chaume très bas, sur lequel poussaient des giroflées sauvages.

C’est la première fleur qui ait charmé mes yeux d’enfant. Et je l’ai toujours adorée, cette fleur aux pétales faits de soleil couchant, aux feuilles drues et tristes.

C’est loin, la Bretagne, même à notre époque de vélocité. C’était alors le bout du monde.

Heureusement, ma nourrice était, paraît-il, une brave femme. Et, son enfant étant mort, je restai seule à être aimée. Mais elle aimait comme aiment les gens pauvres : quand ils ont le temps.

Un jour, l’homme étant malade, elle était allée aux champs pour aider à la récolte des pommes de terre ; le sol trop mouillé les pourrissait. Le travail pressait. Elle me confia à la garde de son mari, étendu sur sa couchette bretonne, les reins cloués par un lumbago. La brave femme m’avait installée dans ma chaise haute. Elle eut soin de mettre la cheville de bois qui tenait devant moi la tablette étroite sur laquelle elle posa de menus jouets. Elle jeta un sarment dans la cheminée et me dit en breton (jusqu’à l’âge de quatre ans je n’ai compris que le breton) : « Tu seras sage, Fleur-de-Lait ? » (C’était le seul nom auquel je répondais alors.)

La brave femme partie, je m’efforçai de retirer la cheville de bois mise avec tant de soin par ma pauvre nourrice. Ayant enfin réussi, je poussai le petit rempart, croyant — pauvre de moi — m’élancer sur le sol ; et je tombai dans le feu qui crépitait joyeusement. Les cris de mon père nourricier qui ne pouvait bouger, attirèrent les voisins. On me jeta toute fumante dans un grand seau de lait qui venait d’être tiré.

Mes tantes, prévenues, avertirent ma mère. Et pendant quatre jours, cette paisible contrée fut labourée par les diligences qui se succédaient. Mes tantes arrivaient de partout. Et ma mère, affolée, accourait de Bruxelles avec le baron Larrey et un de ses amis, jeune médecin qui commençait à devenir célèbre. Plus un interne amené par le baron Larrey.

On m’a conté depuis que rien n’était plus douloureux et charmant que le désespoir de ma mère.

Le médecin approuva le masque de beurre qu’on me renouvelait toutes les heures.

Je le revis souvent depuis, le cher baron Larrey ; et on le retrouvera quelquefois dans ma vie.

Il me contait d’une façon charmante l’amour de ces braves gens pour « Fleur-de-Lait » ; et il ne pouvait s’empêcher de rire à tant de beurre. Il y en avait, disait-il, partout : sur les couchettes, sur les armoires, sur les chaises, sur les tables, pendu à des clous dans des vessies. Tous les voisins apportaient du beurre pour faire des masques à « Fleur-de-Lait ».

Maman, belle à ravir, semblable à une madone, avec ses cheveux d’or et ses yeux frangés de cils si longs, qu’ils faisaient ombre sur ses joues quand elle baissait ses paupières, donnait de l’or à tout le monde. Elle aurait donné sa chevelure d’or, ses doigts blancs et fuselés, ses pieds d’enfant, sa vie, pour sauver cette enfant dont elle se souciait si peu huit jours avant.

Et elle était aussi sincère dans son désespoir et son amour que dans son inconscient oubli.

Le baron Larrey repartit pour Paris, laissant ma mère, ma tante Rosine et l’interne près de moi.

Et, quarante-deux jours après, maman ramenait triomphalement la nourrice, le père nourricier et moi, dans la bonne ville de Paris, où elle nous installa à Neuilly, dans une petite maison au bord de la Seine. Je n’avais pas une cicatrice, parait-il. Rien, rien, que la peau d’un rose trop vif. Ma mère, heureuse et confiante, repartit pour ses voyages, me laissant de nouveau à la garde de mes tantes.


Deux ans s’écoulèrent dans ce petit jardin de Neuilly qui était tout plein de dahlias horribles, serrés et coloriés comme des balles de laine. Mes tantes ne venaient jamais. Maman envoyait argent, bonbons, jouets.

Le père nourricier mourut. Et ma nourrice épousa un concierge qui tirait le cordon au n° 65, rue de Provence. Ne sachant pas où trouver maman et ne sachant pas écrire, ma nourrice ne prévint personne et m’emmena dans son nouveau local. J’étais ravie du déménagement. J’avais alors cinq ans, et je me souviens de ce jour comme je me souviens d’hier.

Le logis de ma nourrice se trouvait juste au-dessus de la porte cochère ; et la fenêtre en œil-de-bœuf se trouvait encadrée dans la porte lourde et monumentale. Je trouvais cela beau du dehors, et je me mis à battre des mains en arrivant devant cette grande porte. C’était à l’heure grise, vers les cinq heures, un jour de novembre.

On me mit dans mon petit lit, et je m’endormis sans doute, car pour ce jour mes souvenirs s’arrêtent là.

Le lendemain, je fus prise d’un chagrin effroyable : la petite chambre où je couchais était sans fenêtre. Et je me pris à pleurer. Je m’échappai des bras de ma nourrice qui m’habillait, pour aller dans la pièce à côté. Je courus à la fenêtre ronde. Je collai mon petit front têtu contre les vitres, et je me mis à hurler de rage en ne voyant plus les arbres, la bordure de buis, les feuilles qui tombaient. Rien, rien, que de la pierre… de la pierre froide, grise, laide, et des carreaux en face. « Je veux m’en aller ! Je ne veux pas rester ici ! C’est du noir ! C’est du vilain ! Je veux voir le plafond de la rue ! » Et je sanglotai.

Ma pauvre nourrice me prit dans ses bras et, m’enveloppant d’une couverture, elle descendit dans la cour : « Lève la tête, Fleur-de-Lait, et regarde… Le voilà, le plafond de la rue. » Cela me consola un peu de voir qu’il y avait du ciel dans ce vilain endroit ; mais la tristesse s’était emparée de ma petite âme. Je ne mangeais plus ; je pâlissais ; je m’anémiais ; et je serais certainement morte de consomption sans un hasard, véritable coup de théâtre.

Un jour que je jouais dans la cour avec Titine, une petite fille qui logeait au second et dont ni la figure ni le nom réel ne reviennent à mon esprit, je vis le mari de ma nourrice qui traversait la cour avec deux dames, dont une très élégante. Je ne les voyais que de dos, mais la voix de cette élégante personne arrêta les battements de mon cœur. Un trouble nerveux s’était emparé de mon pauvre petit corps qui tremblait. « Il y a des fenêtres qui donnent sur la cour ? » questionna-t-elle. — « Oui, Madame, ces quatre-là. » Et il montrait quatre fenêtres ouvertes au premier étage. La dame se retourna pour voir.

Je poussai un cri de joie, de délivrance… « Tante Rosine ! Tante Rosine ! » Et je me jetai sur la jupe de la jolie visiteuse. Je mettais mon visage dans ses fourrures ; je trépignais ; je sanglotais ; je riais ; je déchirais ses longues manches de dentelles.

Elle me prit dans ses bras, essaya de me calmer et, interrogeant le concierge, elle balbutiait à son amie : « Je n’y comprends rien ! C’est la petite Sarah, la fille de Youle, ma sœur ? »

Mes cris avaient attiré du monde. Des fenêtres s’étaient ouvertes.

Ma tante prit le parti de se réfugier dans la loge pour avoir une explication. Ma pauvre nourrice lui raconta tout ce qui s’était passé : la mort de son mari, son nouveau mariage. Ce qu’elle dit pour s’excuser, je ne m’en souviens plus.

Je m’étais accrochée à ma tante qui sentait si bon… si bon, et je ne voulais plus la quitter. Elle me promit de venir me chercher le lendemain ; mais je ne voulais plus rester dans le noir : je voulais partir tout de suite, tout de suite, avec ma nourrice. Ma tante me caressait doucement les cheveux, et parlait avec son amie une langue que je ne comprenais pas. Elle essaya en vain de me faire comprendre je ne sais quoi… Je voulais partir avec elle, tout de suite.

Légère, et tendre, et câline, sans amour, elle me dit des mots jolis ; m’effleura de ses doigts gantés ; tapotait sa robe retroussée ; faisait mille gestes frivoles, charmants et froids. Elle partit, entraînée par son amie ; vida son petit porte-monnaie entre les mains de ma nourrice. Je m’élançai sur la porte fermée par le mari de ma nourrice qui la reconduisait.

Ma pauvre nourrice pleurait ; et me prenant dans ses bras, elle ouvrit la fenêtre, me disant : « Pleure plus, Fleur-de-Lait. Regarde ta jolie tante. Elle reviendra. Tu partiras avec elle. » Et de grosses larmes coulaient sur son beau visage rond et calme. Mais je ne voyais que le trou noir qui restait immuable derrière moi. Et dans un élan de désespoir, je m’élançai vers ma tante qui allait monter en voiture ; et puis rien… la nuit… la nuit… un tapage lointain de voix lointaines… lointaines…

J’avais échappé à ma pauvre nounou. Je m’étais écrasée sur le pavé aux pieds de ma tante. Je m’étais brisé le bras en deux endroits et cassé la rotule gauche.

Je ne m’éveillai que quelques heures après, dans un grand lit qui était beau, qui sentait bon, qui tenait le milieu d’une grande chambre, avec deux belles fenêtres pleines de joie, car « on voyait le plafond de la rue ». Ma mère, appelée en toute hâte, vint me soigner.

Je connus ma famille, mes tantes, mes cousines.

Mon petit cerveau ne comprenait pas pourquoi tant de gens m’aimaient à la fois, alors que j’avais passé tant de jours et de nuits aimée par un seul être.

Assez débile de santé, les os menus et friables, je restai deux ans à me remettre de cette terrible chute. On me portait presque toujours dans les bras.

Je passe ces deux années de ma vie qui ne m’ont laissé qu’un souvenir confus de câlineries et de torpeurs.


II


Un matin, ma mère me prit sur ses genoux et me dit : « Te voilà grande maintenant. Il faut apprendre à lire et à écrire. (En effet, à sept ans je ne savais ni lire, ni écrire, ni compter, ayant été jusqu’à cinq ans en nourrice, et malade depuis deux ans.) Il faut, continua ma mère, en jouant avec ma chevelure frisée, il faut devenir une grande fille : tu vas aller en pension. » Cela ne me disait rien. « Qu’est-ce que c’est, la pension… dis ? — C’est un endroit où il y a beaucoup de petites filles. — Elles sont malades, dis ? — Oh ! non ! répondit maman : elles sont bien portantes, comme toi maintenant, et elles jouent, et elles sont gaies. »

Je sautai et fis éclater ma joie. Mais les yeux pleins de larmes de maman me jetèrent dans ses bras : « Et toi ? Et toi, maman ? Tu seras toute seule ? Tu n’auras plus de petite fille ? » Alors, maman se pencha vers ma petite taille : « Le bon Dieu, pour me consoler, m’a dit qu’il allait m’envoyer un bouquet avec un petit bébé. » Ma joie reprit plus bruyante : « Alors, j’aurai un petit frère ? — Ou une petite sœur. — Oh ! j’en veux pas !


SARAH BERNHARDT ET SA MÈRE
SARAH BERNHARDT ET SA MÈRE

J’aime pas les filles. » Maman m’embrassa tendrement, me fit habiller devant elle. Oh ! je me souviens d’une robe bleue en velours épingle qui faisait mon orgueil.

Ainsi parée, j’attendis anxieuse la voiture de ma tante Rosine qui devait nous conduire à Auteuil. Elle arriva vers trois heures. La femme de chambre était partie depuis une heure ; et j’avais pris grande joie à voir ma petite malle et mes joujoux empilés dans la voiture. Maman monta la première, lente et calme, dans le magnifique équipage de ma tante. Je montai à mon tour, faisant un peu de chichi parce que la concierge et quelques commerçants regardaient. Ma tante sauta, turbulente et légère, et donna en anglais l’ordre au cocher, raide et ridicule, d’aller à l’adresse inscrite sur le papier qu’elle lui remit. Une autre voiture suivait la nôtre dans laquelle trois hommes avaient pris place : Régis, mon parrain, ami de mon père ; le général de Polhes ; et un peintre de chevaux et de chasses, à la mode alors, qui s’appelait, je crois, Fleury.

J’appris pendant la route que ces messieurs allaient commander un dîner dans un cabaret à la mode des environs d’Auteuil. On devait tous se retrouver là-bas, avec d’autres convives.

Je prêtais peu d’attention à ce que disaient ma mère et ma tante qui, parfois, lorsqu’elles parlaient de moi, parlaient en anglais ou en allemand en jetant des regards tendres et souriants vers moi.

Après un long parcours qui me ravissait d’aise, car, la figure écrasée sur la vitre, je regardais de tous mes yeux la route qui se déroulait grise, boueuse, échelonnée de vilaines maisons, d’arbres maigres — et je trouvais cela si beau… parce que cela changeait toujours, — la voiture s’arrêta, 18, rue Boileau, à Auteuil. Sur la grille, une longue plaque de fer noirci avec des lettres d’or. Je levai le nez. Maman me dit : « Tu sauras bientôt lire ce qu’il y a écrit là-dessus, j’espère. » Ma tante me souffla dans l’oreille : « Pension de Mme Fressard », et je répondis bravement à maman : « Y a écrit Pension de Mme Fressard. » Maman, ma tante et les trois amis s’esclaffèrent sur la gentillesse de mon aplomb, et nous fîmes notre entrée dans la pension.

Mme Fressard vint au-devant de nous. Elle me fit un très bon effet. De taille moyenne, un peu forte, les cheveux grisonnants en « Sévigné », de grands beaux yeux à la George Sand, des dents très blanches qui brillaient dans son visage légèrement bistré, elle sentait sain, elle parlait bon, ses mains étaient potelées et ses doigts longs.

Elle me prit doucement par la main ; et mettant un genou en terre pour mettre son visage à la hauteur du mien, elle me dit d’une voix musicale : « Vous n’avez pas peur, ma petite fille ? » Je ne répondis pas et devins rouge. Elle m’adressa plusieurs questions. Je refusai de répondre. Tout le monde s’était groupé autour de moi. « Réponds donc, bébé ! — Allons, Sarah ! sois gentille ! — Oh ! la vilaine petite fille ! » Peines perdues. Je restai muette et fermée.

Après la visite d’usage dans les dortoirs, le réfectoire, l’ouvroir ; après les congratulations exagérées : « Que c’est bien tenu ! Quelle propreté ! » et mille stupidités semblables sur le confort de ces prisons d’enfants, ma mère s’écarta avec Mme Fressard. Je la tenais aux genoux et l’empêchais de marcher.

« Voilà l’ordonnance du médecin. » Et elle remit une longue liste de choses à faire. Mme Fressard sourit, légèrement ironique : « Vous savez, madame, dit-elle à ma mère, que nous ne pouvons pas la friser ainsi. — Encore moins la défriser, dit ma mère, en passant ses doigts gantés dans ma chevelure ; ce ne sont pas des cheveux, c’est une tignasse ! Je vous prie de ne jamais la démêler avant d’avoir brossé ses cheveux ; vous n’en viendriez pas à bout et la feriez souffrir. »

« Qu’est-ce que les enfants prennent à quatre heures ? continua-t-elle. — Mais, un morceau de pain et ce que leur donnent leurs parents pour leur goûter. — Il y a douze pots de confitures différentes, car l’enfant a l’estomac capricieux : il faudra lui donner un jour des confitures, un jour du chocolat. Il y en a six livres. » Mme Fressard sourit, toujours ironique et bienveillante. Elle prit une livre de chocolat et dit tout haut : « De chez Marquis ! Eh bien, fillette, on vous gâte. » Et elle tapotait ma joue de ses doigts blancs. Puis ses yeux s’arrêtèrent surpris sur un grand pot. — « Ceci, dit ma mère, c’est du cold-cream fait par moi-même. Je désire que la figure, le cou et les mains de ma fille en soient frottés tous les soirs à son coucher. — Mais… reprit Mme Fressard. » Maman, impatientée : « Je paierai double de blanchissage pour les draps. » (Pauvre maman chérie ! Je me souviens très bien qu’on me changeait les draps tous les mois en même temps que les autres.)

Enfin, l’heure de la séparation venue, on se mit en groupe sympathique et maman fut enlevée dans une envolée d’embrassements, de paroles consolatrices : « Cela lui fera du bien !… Elle a besoin de ça !… Vous allez la trouver changée quand vous la reverrez !… etc. »

Le général de Polhes, qui m’aimait beaucoup, me prit dans ses bras, et m’enlevant en l’air : « Gamine, tu entres dans la caserne ! va falloir marcher au pas ! » Et comme je lui tirai sa longue moustache : « Faudra pas faire ça à la dame ! » fit-il en clignant de l’œil vers Mme Fressard. (Elle était légèrement moustachue.) Un rire strident et clair ouvrit les lèvres de ma tante. Un petit rire serré brida la bouche de maman. Et la troupe s’éloigna dans un tourbillon de jupes et de paroles, pendant qu’on m’entraînait vers la cage où j’allais être emprisonnée.


Je passai deux années dans cette pension. J’appris à lire, à écrire, à compter. J’appris mille jeux que j’ignorais.

J’appris à chanter des rondes, à broder des mouchoirs pour maman. Je me trouvais relativement heureuse, parce qu’on sortait le jeudi et le dimanche et que ces promenades me donnaient la sensation de la liberté. Le sol de la rue me semblait être autre que le sol du grand jardin de la pension.

Puis, il y avait chez Mme Fressard des petites solennités qui me jetaient toujours dans un ravissement fou. Parfois, Mlle Stella Colas, qui venait de débuter au Théâtre-Français, venait réciter des vers le jeudi. Je ne fermais pas les yeux de toute la nuit. Le matin, je me peignais avec soin et je me préparais, avec des battements de cœur, à entendre ce que je ne comprenais pas du tout, mais qui me laissait sous le charme. Puis, cette jolie jeune personne avait une légende : elle s’était jetée presque sous les chevaux de la voiture de l’Empereur pour attirer l’attention du souverain et obtenir la grâce de son frère qui avait conspiré contre sa vie.

Mlle Stella Colas avait sa sœur en pension chez Mme Fressard : Clotilde, aujourd’hui femme de M. Pierre Merlou, ministre des finances.

Stella Colas était petite, blonde, avec des yeux bleus un peu durs, mais pleins de profondeur. Elle avait la voix grave ; et je tressaillais de toutes mes fibres lorsque cette jeune fille frêle, blonde et pâle attaquait le Songe d’Athalie.

Que de fois, assise sur ma couchette d’enfant, j’essayais de dire d’une voix de basse :

« Tremble ! fille digne de moi… »

J’enfonçais ma tête dans les épaules, je gonflais mes joues, et je commençais :

« Tremble… trem… ble… trem-em-em-ble… »

Mais ça finissait toujours mal, car je commençais tout bas d’une voix étouffée, et puis, inconsciemment, je montais la voix ; et mes compagnes réveillées, égayées par mes essais, éclataient de rire. Et je bondissais à droite, à gauche, furieuse, donnant des coups de pied, des gifles qu’on me rendait au centuple…

Mlle Caroline, fille adoptive de Mme Fressard que je retrouvai, longtemps après, femme du célèbre peintre Yvon, paraissait, furieuse, implacable, nous donnant à toutes des pénitences pour le lendemain. Quant à moi : pas de sortie et cinq coups de règle sur les doigts.

Ah ! les coups de règle de Mlle Caroline ! Je les lui ai reprochés quand je l’ai revue trente-cinq ans après. Elle nous faisait mettre tous les doigts autour du pouce, et il fallait tenir sa main tout près, bien droite : et pan !… et pan !… de sa large règle de bois d’ébène, elle appliquait un méchant coup dur, sec, coup terrible qui faisait gicler les larmes des yeux.

J’avais pris en grippe Mlle Caroline. Elle était belle cependant ; mais d’une beauté qui m’ennuyait. Le teint très blanc, les cheveux très noirs, plaqués en bandeaux dentelés.

Quand je l’ai revue, longtemps après, elle me fut amenée par une parente à moi qui me dit : « Je parie que vous ne reconnaissez pas Madame ? Et cependant, vous la connaissez beaucoup. » J’étais appuyée contre la grande cheminée de mon hall et je regardais venir, du fond du premier salon, cette grande personne à l’air un peu provincial, encore assez belle. Quand elle eut descendu les trois marches du hall, le jour éclaira son front bombé, cerné par les durs bandeaux dentelés : « Mademoiselle Caroline ! » m’écriai-je. Et dans un furtif mouvement, je cachai mes deux mains derrière mon dos.

Je ne la revis plus jamais, Mlle Caroline. Ma rancœur d’enfant avait percé sous la politesse de l’hôtesse.


Je ne m’ennuyais pas trop chez Mme Fressard ; et il me semblait naturel d’y rester jusqu’à ce que je fusse tout à fait grande.

Mon oncle Félix Faure, qui est aujourd’hui chartreux, avait exigé que sa femme, sœur de ma mère, me fasse sortir souvent. Il avait une magnifique propriété traversée par un ruisseau, à Neuilly ; et je pêchais pendant des heures avec mon cousin et ma cousine.


Enfin, ces deux années s’écoulèrent paisibles, sans autres événements que mes colères terribles, qui jetaient le désarroi dans la pension et me laissaient deux ou trois jours à l’infirmerie. Mes colères ressemblaient à des accès de folie.

Un jour, ma tante Rosine vint en coup de vent me retirer de la pension. Un ordre de mon père précisait l’endroit où je devais être transférée. Cet ordre était formel. Ma mère, en voyage, avait prévenu ma tante, laquelle, entre deux valses, était accourue.

L’idée qu’on violentait à nouveau mes goûts, mes habitudes, sans me consulter, me mit dans une rage indicible. Je me roulai par terre ; je poussai des cris déchirants ; je hurlai des reproches contre maman, mes tantes, Mme Fressard qui ne savait pas me garder.

Après deux heures de luttes pendant lesquelles je m’échappai deux fois des mains qui essayaient de me vêtir, pour me sauver dans le jardin, grimper aux arbres, me jeter dans le petit bassin dans lequel il y avait plus de vase que d’eau ; enfin, épuisée, domptée, sanglotante, on m’emporta dans la voiture de ma tante.

Je restai trois jours chez elle avec une telle fièvre, qu’on craignit pour ma vie. Mon père vint chez ma tante Rosine, qui habitait alors 6, rue de la Chaussée-d’Antin. Il était lié d’amitié avec Rossini qui, lui, habitait au n° 4 de la même rue.

Il l’amena souvent. Et Rossini me faisait rire par mille histoires ingénieuses, mille grimaces comiques. Mon père était beau comme un dieu. Et je le regardais avec fierté. Je le connaissais peu, le voyant rarement. Mais je l’aimais pour sa voix charmeuse, ses gestes doux et lents. Il en imposait un peu. Et je remarquais que ma fulgurante tante se calmait devant lui.

J’avais repris mon calme ; et le docteur Monod, qui me soignait alors, déclara que je pouvais être emmenée sans inconvénient.

On avait attendu maman ; mais elle était malade à Haarlem. Mon père refusa l’offre que lui faisait ma tante de l’accompagner pour me conduire au couvent. J’entends encore mon père répondre de sa voix douce : « Non, c’est sa mère qui la conduira au couvent ; j’ai écrit aux Faure ; ils vont garder la petite pendant quinze jours. » Et comme ma tante allait protester : « C’est plus calme qu’ici, ma chère Rosine ; et l’enfant a besoin, avant tout, de calme. »

J’arrivai, le soir même, chez ma tante Faure.

Je ne l’aimais pas beaucoup, parce qu’elle était froide et poseuse ; mais j’adorais mon oncle : il était si doux, si tranquille ; et son sourire avait un charme infini. Son fils était diable, comme moi ; aventureux et un peu braque. Nous aimions nous trouver ensemble. Ma cousine, adorable Greuze, était réservée et craignait de salir ses robes et même ses tabliers. La pauvre mignonne épousa le baron Cerise et mourut en couches, en pleine beauté, en pleine jeunesse, parce que sa timidité, sa réserve et son éducation étroite s’étaient refusées à recevoir les secours d’un médecin, alors que son intervention était absolument nécessaire. Je l’aimais beaucoup. Je l’ai beaucoup pleurée ; et le moindre rayon de lune évoque en moi sa blonde apparition.

Je restai trois semaines chez mon oncle, vagabondant avec mon cousin, passant des heures à plat ventre à pêcher des écrevisses dans le petit ruisseau qui traversait le parc de mes parents. Ce parc était immense et entouré d’un large saut de loup. Que de fois j’ai parié avec mon cousin et ma jolie cousine que je sauterais le fossé : « Je te parie cinq épingles ! Je te parie trois feuilles de papier ! Je te parie mes deux crêpes ! » — On mangeait des crêpes tous les mardis. — Et je sautais ! Et la plupart du temps, je tombais dans le fossé, clapotant dans l’eau verte, criant parce que j’avais peur des grenouilles, hurlant de terreur parce que mon cousin et ma cousine faisaient semblant de s’en aller.

Quand je rentrais et que ma tante inquiète m’apercevait du perron où elle guettait notre retour, quelle semonce ! Quel regard froid ! « Allez vous changer. Mademoiselle ! et restez dans votre chambre ! On vous portera votre dîner sans dessert ! » En passant devant la grande glace du vestibule, je m’entrevoyais semblable à un tronc d’arbre vermoulu ; et je voyais mon cousin qui me faisait signe, en portant la main à sa bouche, qu’il me porterait du dessert.

Ma cousine se laissait caresser par sa mère, qui semblait dire : « Ah ! grâce à Dieu, tu ne ressembles pas à cette petite bohémienne ! « C’était le titre dont ma tante me cinglait dans ses moments de colère. Je montais à ma chambre le cœur gros, honteuse, désolée, jurant de ne plus sauter le saut de loup. Mais, arrivée dans ma chambre, je trouvais la fille du jardinier qu’on avait attachée à ma petite personne, grosse fille fruste, rieuse : « Ah ! que Mademoiselle est rigolo comme ça ! » Et elle riait tant et tant qu’elle me rendait fière d’être si rigolo ; et je pensais déjà : « La première fois que je sauterai le fossé, je me mettrai des herbes et de la boue partout. »

Une fois déshabillée, lavée, je mettais ma petite robe de flanelle et je restais dans ma chambre à attendre le dîner. On m’apportait de la soupe, de la viande, du pain et de l’eau. Je détestais et je déteste toujours la viande. Je la jetais par la fenêtre, en ayant soin de découper le gras que je laissais au bord de mon assiette, car ma tante montait me surprendre : « Vous avez mangé, Mademoiselle ? — Oui, ma tante. — Avez-vous encore faim ? — Non, ma tante. — Écrivez trois fois le Pater et le Credo, petite païenne. » (Je n’étais pas encore baptisée.)

Un quart d’heure après, mon oncle montait : « Tu as bien dîné ? — Oui, mon oncle. — Tu as mangé ta viande ? — Non, je l’ai jetée par la fenêtre. Je ne l’aime pas ! — Tu as menti à ta tante ! — Non, elle m’a demandé si j’avais mangé : j’ai dit oui ; mais j’ai pas dit que j’avais mangé ma viande. — Quelle pénitence as-tu ? — J’ai à écrire, avant de me coucher, trois Pater et trois Credo. — Tu les sais bien par cœur ? — Non, mon oncle, pas très bien ; je me trompe tout le temps. »

Et cet homme adorable me dictait mon Pater et mon Credo que je copiais avec dévotion, car il dictait avec tendresse.

Il était pieux, très pieux, mon oncle Faure. Après la mort de ma tante, il s’est fait chartreux. Et, dans ce moment, je sais que, vieux et malade, courbé par la douleur, il creuse sa tombe, défaillant sous le poids de sa bêche, implorant Dieu de le reprendre et pensant souvent à moi, à « sa chère petite bohémienne ».

Ah ! le cher et doux être : je lui dois ce que j’ai de meilleur. Je l’aime avec respect et dévotion. Que de fois, dans les phases difficiles de ma vie, j’ai évoqué son souvenir et consulté sa pensée ; car je ne le voyais plus, ma tante s’étant brouillée volontairement avec maman et moi. Mais il m’a toujours aimée ; et il m’a parfois fait parvenir des conseils pleins d’indulgence, de droiture et de bon sens.

Dernièrement, je suis allée dans le pays où se sont réfugiés les Chartreux. Un ami est allé voir le saint homme, et j’ai pleuré en écoutant les paroles que lui avait dictées mon oncle pour m’être répétées.

Mon oncle parti, Marie, la fille du jardinier, entrait d’un air indifférent, mais les poches bourrées de pommes, de biscuits et de mendiants. Mon cousin m’envoyait du dessert ; mais elle, la brave fille, avait nettoyé tous les compotiers.

Alors je lui disais : « Assieds-toi, Marie ; et pendant que je fais mes Credo et mes Pater, épluche les mendiants, on les mangera après, quand j’aurai fini. » Et Marie s’asseyait par terre, pour cacher vite tout sous la table si ma tante était revenue. Mais ma tante ne revenait pas. Elle faisait de la musique avec ma cousine, pendant que mon oncle apprenait les mathématiques à mon cousin.

Enfin, maman annonça son arrivée. Ce fut un branlebas dans la maison de mon oncle. On préparait ma petite malle.

Le couvent de Grand-Champs, où j’allais entrer, avait un uniforme. Ma cousine, qui adorait coudre, marquait avec fureur des S.B. en coton rouge partout. Mon oncle me donna mon couvert d’argent et mon gobelet. Tout fut marqué du n° 32, mon numéro matricule. Marie me donna un gros cache-nez violet dégradé, qu’elle avait tricoté en cachette depuis des jours. Ma tante me mit au cou un petit scapulaire bénit ; et quand maman arriva avec mon père, tout était prêt.

On donna un grand dîner d’adieux où furent invités deux amis de ma mère, ma tante Rosine et quatre autres membres de la famille.

Je me trouvais très importante. Je n’étais ni triste ni gaie. Je me sentais importante et cela suffisait. Tout le monde parlait de moi. Mon oncle caressait mes cheveux. Ma cousine m’envoyait des baisers du bout de la table.

Tout à coup, la voix musicale de mon père me fit tourner la tête vers lui. « Écoute, Sarah, si tu es bien sage au couvent, je te reprendrai dans quatre ans et je t’emmènerai avec moi, bien loin, faire de beaux voyages. — Oh ! je serai bien sage ! sage comme tante Henriette ! » C’était ma tante Faure. Tout le monde sourit.

Après le dîner, le temps étant beau, on se dispersa dans le parc. Mon père m’emmena et me parla de choses graves, de choses tristes que j’entendais pour la première fois, que je comprenais malgré mon jeune âge et qui me faisaient pleurer.

Il s’était assis sur un vieux banc et me tenait sur ses genoux. Ma tête appuyée sur sa poitrine, j’écoutais et je pleurais, silencieuse et troublée… Mon pauvre papa, je ne devais plus le revoir, jamais, jamais…


III


Je dormis mal. Et le lendemain matin, à huit heures, nous partions en chaise de poste pour Versailles.

Je vois encore la grosse Marie, la fille du jardinier, tout en larmes ; la famille réunie en haut du perron ; ma petite malle ; la caisse à joujoux apportée par maman ; un cerf-volant, fait par mon cousin, qu’il me donna au moment où la voiture s’ébranlait. Je vois toute la grande maison carrée qui devenait petite, toute petite… à mesure que nous nous éloignions.

Et debout, tenue par mon père, j’agitais son foulard bleu que je lui avais retiré du cou ; puis je m’endormis, et ne m’éveillai que devant la lourde porte du couvent de Grand-Champs.

Je frottai mes yeux, cherchant à orienter mon esprit. Je sautai de voiture et regardai curieusement.

Le pavé était petit, rond, et l’herbe poussait partout. Un mur, une grande porte surmontée d’une croix, et puis, rien derrière… on ne voyait rien.

A gauche, une maison. A droite, la caserne Satory.

Pas un bruit ; pas la résonance d’un pas ; pas un écho.

« Oh ! maman, c’est là-dedans que je vais entrer ? Oh ! non, je veux retourner chez Mme Fressard ! »

Maman haussa légèrement les épaules, en me montrant mon père, pour me faire comprendre qu’elle n’y était pour rien.

Je me jetai vers lui. Il sonnait. Il me prit la main ; et, la porte s’ouvrant, il m’entraîna doucement. Maman et ma tante Rosine suivirent.

La cour était vaste et triste ; mais on voyait des bâtiments, des fenêtres, quelques visages curieux d’enfants.

Mon père dit un mot à la sœur tourière et on nous fit entrer dans le parloir.

Une grande salle cirée, traversée par un énorme grillage noir qui tenait toute la longueur de la pièce. Des banquettes de velours rouge autour ; puis quelques chaises et fauteuils près du grillage. Le portrait de Pie IX, le portrait en pied de saint Augustin, et le portrait d’Henri V.

Je claquais des dents. Il me semblait me souvenir d’avoir lu la description d’une prison dans un livre quelconque, et que c’était tout à fait cela.

Je regardai mon père, maman, et je me sentis en défiance contre eux.

On disait si souvent que j’étais une enfant indomptable ; qu’il faudrait une main de fer ; que j’étais le diable fait enfant. Ma tante Faure répétait si souvent : « Cette enfant finira mal ; elle a des idées de folle… etc., etc. »

Je fus prise de peur. « Papa ! papa ! Je ne veux pas aller en prison !… C’est une prison cela, j’en suis sûre !… J’ai peur ! J’ai peur !… »

De l’autre côté de la grille, une porte venait de s’ouvrir. Je m’arrêtai pour regarder. Une petite femme courte et ronde venait d’entrer. Elle s’approcha près de la grille. Son voile noir était baissé jusqu’à la bouche. Je ne pouvais rien voir de sa figure. Elle reconnut mon père avec lequel elle avait sans doute déjà conféré.

Elle fit tourner une porte dans la grille, et nous pénétrâmes tous dans la seconde pièce.

Me voyant pâle, les yeux pleins de larmes et de terreur, elle me prit doucement la main ; et, tournant le dos à mon père, elle releva son voile : et je vis la plus douce, la plus rieuse figure qu’il soit possible de voir.

De grands yeux bleus pleins d’enfance, le nez retroussé, la bouche rieuse et charnue, de belles dents fortes et claires.

Son air de bonté, de vaillance et de gaieté me jeta tout de suite dans les bras de mère Sainte-Sophie, là supérieure du couvent de Grand-Champs.

« Ah ! nous voilà amies ! » dit-elle à mon père en baissant son voile.

Quel instinct secret avertissait cette femme sans coquetterie, sans glace, sans souci de la beauté, que son visage était fait pour charmer, que son clair sourire ensoleillait le sombre couvent ?

« Eh bien, maintenant, nous allons faire la grande visite du couvent ! »

Et nous voilà partis : moi, tenant papa et mère Sainte-Sophie par la main ; deux autres religieuses nous accompagnant : la mère Préfète, une grande femme froide aux lèvres pincées ; et sœur Séraphine, flexible et blanche comme un brin de muguet.

On commença par visiter le bâtiment, la grande salle de travail dans laquelle toutes les élèves se réunissaient le jeudi pour la conférence faite presque toujours par mère Sainte-Sophie ; les élèves travaillaient toute la journée à leurs travaux à l’aiguille ; les unes faisaient de la tapisserie ; d’autres, de la broderie ; d’aucunes s’occupaient à la décalcomanie, etc., etc.

La salle était grande. On y dansait le jour de la Sainte-Catherine et à quelques autres occasions.

C’était dans cette salle aussi qu’une fois par an, la mère Supérieure remettait à chaque sœur le sou qui représentait son revenu de l’année.

Les murs étaient ornés de gravures pieuses et de quelques tableaux à l’huile faits par des élèves. Mais la place d’honneur appartenait à saint Augustin : Une grande et magnifique gravure représentait la conversion de saint Augustin.

Oh ! que je l’ai regardée souvent, cette gravure ! Sûrement, ce saint Augustin me donnait de grandes émotions et troublait mon cœur d’enfant.

Puis, maman admira la propreté du réfectoire ; mais elle demanda à voir quelle serait ma place ; et quand on la lui eut montrée, elle se refusa énergiquement à ce que je fusse placée à l’endroit indiqué. « Non, dit-elle, l’enfant est très faible de poitrine, elle serait en plein courant d’air. Je ne veux pas qu’elle soit là. » Et mon père insistant dans le sens de ma mère, il fut convenu qu’on me placerait au fond du réfectoire. Du reste, on tint parole.

Quand il fallut monter le large escalier qui conduisait aux dortoirs, maman resta une seconde effarée : l’escalier était large, large… les marches basses et faciles… mais il y en avait une telle quantité pour arriver au premier étage…

Un instant, les bras tombants, l’œil fixe, maman regarda, découragée, hésitante. « Reste, Youle, dit ma tante, je monterai. — Non, non, dit maman d’une voix


LE COUVENT DE GRAND-CHAMPS, VU DU JARDIN
Le couvent de Grand-Champs, vu du jardin.
douloureuse : je veux voir où couchera l’enfant ; elle est

si délicate. » Mon père la monta à moitié et nous fûmes dans un des immenses dortoirs. Cela ressemblait en beaucoup plus grand au dortoir de chez Mme Fressard ; seulement, c’était carrelé par terre, sans aucune carpette, sans rien.

« C’est impossible ! s’écria maman. La petite ne peut pas coucher là. Elle attrapera la mort. C'est trop froid. »

Mère Sainte-Sophie, la Supérieure, calma maman qui était très pâle. Elle la fit asseoir. Ma mère avait déjà le cœur très malade.

« Tenez, Madame, nous mettrons votre fillette dans ce dortoir. » Et elle ouvrit une porte donnant sur une belle chambre contenant huit lits. Elle était parquetée. C’était la chambre attenante à l’infirmerie dans laquelle couchaient les enfants faibles ou convalescents.

Maman rassurée, nous descendîmes dans les jardins.

Il y avait le « petit bois », le « moyen bois », et le « grand bois ». Puis un verger à perte de vue dans lequel se trouvait le bâtiment des enfants pauvres instruits gratuitement et qui aidaient à la grande lessive toutes les semaines.

La vue de ces immenses bois dans lesquels se trouvaient des gymnastiques, des balançoires, des hamacs, me ravit de joie : je pourrais vagabonder dans tout cela.

Mère Sainte-Sophie dit que le « petit bois » était réservé aux grandes élèves ; et le « moyen bois », aux petites filles. Quant au « grand bois », toutes les classes s’y réunissaient aux jours de fêtes, puis pour la récolte des châtaignes et la cueillette des acacias.

Mère Sainte-Sophie fit remarquer que chaque enfant pouvait avoir son petit jardin ; que parfois on se réunissait deux, trois, pour avoir un joli jardin.

« Oh ! j’aurai mon jardin, dis, mon jardin pour moi seule ? — Oui, dit ma mère, pour toi seule. »

La Supérieure appela le jardinier, le père Larcher, le seul homme qui, avec l’aumônier, faisait partie du personnel du couvent.

« Père Larcher, dit l’aimable femme, voilà une enfant qui veut un beau jardin. Choisissez-le-lui dans un bel endroit. — Bien, ma Mère », dit le brave homme. Je vis mon père glisser une pièce dans la main du jardinier, qui remercia confus.

L’heure avançait. Il fallut se quitter. Je me souviens très bien que je n’en éprouvai aucun chagrin.

Je ne pensais qu’à mon jardin. Le couvent ne me paraissait plus une prison, mais un paradis.

J’embrassai maman, ma tante. Papa me tint un instant serrée contre lui. Et, quand je le regardais, il avait les yeux pleins de larmes ; mais moi, je n’avais pas envie de pleurer.

Je l’embrassai fort, et lui dis tout bas : « Je vais être sage, sage, et vais bien travailler pour partir dans quatre ans avec toi. »

Puis j’allai vers maman qui faisait à mère Sainte-Sophie les mêmes recommandations qu’à Mme Fressard : cold-cream, chocolat, confitures, etc., etc.

Mère Sainte-Sophie inscrivait toutes les recommandations ; et elle eut soin de les faire exécuter scrupuleusement.

Toute ma famille partie, je me sentis prête à pleurer. Mais la Supérieure me prit la main et m’emmena au « moyen bois » pour me faire voir où serait mon jardin. Il n’en fallut pas plus pour me distraire.

Nous trouvâmes le père Larcher en train de tracer une légère ligne de démarcation dans l’angle du bois. Il y avait un petit bouleau appuyé contre le mur. Cet angle était formé par la réunion des deux murs, l’un donnant sur le chemin de fer de là rive gauche qui coupe en deux le bois de Satory, car tous les « bois » de mon couvent avaient été pris sur le joli bois de Satory. L’autre mur était le mur du cimetière.

Papa, maman, ma tante, tous, m’avaient donné de l’argent. J’avais, je crois, quarante ou cinquante francs, et je voulais tout donner au père Larcher pour m’acheter des graines.

La Supérieure sourit et fit appeler mère Économe et mère Sainte-Appoline. A l’une, je dus remettre mon argent, sauf vingt sous qu’elle me laissa en me disant : « Quand vous n’en aurez plus, fillette, vous viendrez en chercher. »

Puis mère Sainte-Appoline, qui était professeur de botanique, me demanda ce que je voulais comme fleurs.

Ah ! ce que je voulais comme fleurs ?… Je voulais tout !

Elle commença un petit cours en me disant que toutes les fleurs ne poussaient pas à la même époque. Puis elle prit de mon argent à l’Économe et, le remettant au père Larcher, lui dit de m’acheter une pelle, un râteau, une binette et un arrosoir. Plus quelques graines et quelques plantes dont elle lui remit la liste.

J’étais radieuse.

Et je revins avec mère Sainte-Sophie qui me conduisit au réfectoire. On allait dîner.

Quand j’entrai dans cet immense réfectoire, je restai interdite, bouche bée… Plus de cent jeunes filles et fillettes étaient là, debout pour le Benedicite.

A la vue de la Supérieure, tout le monde s’inclina profondément ; puis les regards convergèrent vers moi.

Mère Sainte-Sophie me conduisit dans le fond, à la place choisie. Puis elle revint au milieu du réfectoire. Elle s’arrêta, fit le signe de la croix, et dit à haute voix le Benedicite.

Quand elle quitta le réfectoire, tout le monde salua de nouveau, et je me trouvai toute seule… toute seule dans la cage des petites fauves.


J’étais assise entre deux fillettes de dix à douze ans, noires comme deux petites taupes. Deux jumelles de la Jamaïque, nommées Dolorès et Pepa Cardaños. Elles étaient au couvent depuis deux mois seulement et semblaient aussi intimidées que moi.

Il y avait pour dîner : de la soupe à… à tout !… Et du veau avec des haricots blancs. Je détestais la soupe. Et j’ai toujours eu le veau en horreur.

Je retournai mon assiette quand on passa la soupe, mais la sœur converse la retourna brutalement ; et, au risque de me brûler, me versa de force la soupe dans mon assiette.

« Faut manger votre soupe, me dit tout bas ma voisine de droite qui s’appelait Pepa. — J’aime pas cette soupe-là ! Je n’en veux pas ! »

La sœur inspectrice passait : « Mademoiselle, il faut manger votre soupe. — Non, je ne l’aime pas… cette soupe-là ! »

Elle sourit, et me dit doucement : « Il faut tout aimer. Je reviendrai tout à l’heure. Soyez gentille. Mangez votre soupe. »

Je commençais à rager ; mais Dolorès me passa son assiette vide et gentiment mangea ma soupe.

Quand l’inspectrice revint, elle témoigna sa satisfaction. Furieuse, je lui tirai la langue, ce qui fit rire toute la tablée.

Elle se retourna vivement. Mais l’élève qui tenait le bout de table et qui était surveillante, étant la plus âgée, lui murmura : « C’est la nouvelle qui fait des petites grimaces. » L’inspectrice s’éloigna.

Le veau passa dans l’assiette de Dolorès, mais je voulus garder les haricots blancs, ce qui faillit nous brouiller. Elle céda cependant, entraînant dans son assiette, avec mon morceau de veau, quelques haricots que je défendais.

Une heure après, on faisait la prière du soir, et tout le monde montait se coucher. Mon lit était placé contre le mur dans lequel était creusée la petite niche de la Sainte Vierge. Une lampe brûlait toujours dans cette niche. Elle était alimentée par les enfants dévotieux et reconnaissants après leur convalescence. Deux petits pots de fleurs minuscules étaient placés au pied de la statuette. Les pots étaient en terre cuite ; les fleurs en papier.

Je faisais très bien les fleurs. Et je résolus de suite en me couchant que je ferais toutes les fleurs pour la Sainte Vierge.

Et je m’endormis rêvant de guirlandes de fleurs, de haricots, et de pays lointains. Les deux jumelles de la Jamaïque avaient frappé mon esprit.

Le réveil fut dur. Je n’avais pas l’habitude de me lever si tôt. Le jour perçait à peine les carreaux opaques des fenêtres. Je me levai en bougonnant.

On avait un quart d’heure pour faire sa toilette, et il me fallait une bonne demi-heure pour démêler mes cheveux. La sœur Marie, voyant que je n’étais pas prête, s’approcha de moi ; et violemment, avant que j’aie pu juger son mouvement, m’arracha le peigne des mains : « Allons, allons, il ne faut pas lambiner comme ça ! » Et plantant le peigne dans ma tignasse, elle m’arracha une poignée de cheveux.

La douleur et la rage de me voir malmenée ainsi me donnèrent sur-le-champ un de ces accès de colère qui terrifiaient ceux qui en étaient témoins.

Je me précipitai sur la malheureuse sœur ; et, des pieds, des dents, des mains, des coudes, de la tête, de tout mon pauvre petit corps si menu, je frappai, je cognai, je hurlai !

Toutes les élèves, toutes les sœurs, tout le monde accourait. Les enfants criaient : « Au secours ! » Les sœurs faisaient le signe de la croix et n’osaient s’approcher. Mère Préfète me jeta de l’eau bénite pour m’exorciser.

Enfin, mère Sainte-Sophie la Supérieure arriva.

Mon père l’avait mise au courant de mes accès de colère sauvage qui étaient mon seul et réel défaut, et qui tenaient autant à mon état de santé qu’à la violence de mon caractère.

Elle s’approcha. Je tenais toujours sœur Marie, mais j’étais épuisée par mes efforts et par cette lutte contre la pauvre femme qui, grande et forte, se garait sans se défendre et essayait de me tenir les pieds ou les mains à tour de rôle.

La voix de la mère Sainte-Sophie me fit lever la tête.

Mes yeux noyés de larmes entrevirent son doux visage, si empreint de pitié, que je m’arrêtai un instant sans pourtant lâcher prise ; et, honteuse et frémissante, je dis très vite : « C’est elle qui a commencé ! Elle m’a arraché mon peigne comme une méchante pour arracher mes cheveux ! Elle m’a bousculée ! Elle m’a fait du mal ! C’est une méchante !… ». Et j’éclatai en sanglots. Mes mains se desserrèrent. Et je me trouvai, sans que j’en eusse conscience, étendue sur mon petit lit, la main de mère Sainte-Sophie sur mon front, et sa voix, tendre et grave, me sermonnant doucement.

Tout le monde était parti. J’étais seule avec elle et la petite Sainte Vierge dans sa niche.


À partir de ce jour, mère Sainte-Sophie prit un énorme ascendant sur moi.

Chaque matin, elle me faisait venir ; et sœur Marie, à qui j’avais demandé pardon devant tout le couvent réuni, me peignait doucement en sa présence.

Assise sur un petit tabouret, j’écoutais la lecture que faisait la mère Supérieure, ou l’histoire instructive qu’elle me contait. Ah ! l’adorable femme ! Et que j’aime à me rappeler son souvenir !

Je l’adorais, comme on adore, petit enfant, un être qui vous a prise toute, sans savoir, sans discuter, sans se rendre compte, subissant un charme infini.

Mais depuis, je l’ai comprise et admirée. J’ai deviné l’âme unique et rayonnante emprisonnée sous l’enveloppe courtaude et rieuse de cette sainte femme.

Je l’ai aimée pour tout ce qu’elle a éveillé de noble en moi. Je l’aime pour les lettres qu’elle m’a écrites et que je relis souvent. Je l’aime, parce qu’il me semble que tout imparfaite que je sois, je le serais cent fois plus si je n’eusse connu et aimé cette pure créature.

Une seule fois, je la vis sévère et la sentis soudainement en colère : Il y avait dans la petite pièce qui précédait sa cellule et qui servait de salon, le portrait d’un jeune homme dont le beau visage était empreint d’une certaine noblesse.

« C’est l’Empereur ?… demandai-je. — Non, fit-elle, en se retournant vivement, c’est le Roi ! c’est Henri V. »

Je ne compris que plus tard le pourquoi de son émoi. Tout le couvent était royaliste. Et Henri V était le souverain reconnu.

On avait le plus profond mépris pour Napoléon III ; ce qui fit que, le jour du baptême du Prince Impérial on ne nous fit pas de distribution de bonbons et que nous ne profitâmes pas du jour de congé accordé à tous les pensionnats, lycées et couvents.

La politique était lettre morte pour moi ; et je me trouvais heureuse au couvent, grâce à mère Sainte-Sophie.

Puis, j’étais très aimée de mes compagnes qui souvent faisaient mes compositions à ma place.

Je n’avais aucun goût pour l’étude, sauf pour la géographie et le dessin. L’arithmétique me rendait folle. L’orthographe m’assommait ; et j’avais un profond mépris pour le piano. J’étais restée timide, et perdais la tête quand on m’interrogeait à l’improviste.

J’avais la passion des bêtes, et je promenais avec moi, dans des petits cartons ou des cages que je fabriquais, des couleuvres — nos bois en étaient peuplés, — des cricris sur des feuilles de lis, des lézards qui avaient presque toujours la queue cassée parce que, pour voir s’ils mangeaient, je soulevais le couvercle de la boite un tout petit peu, ce que voyant, mes lézards se précipitaient vers l’ouverture, je refermais très vite, rouge et surprise de tant d’aplomb, et crac, soit à droite, soit à gauche, il y avait une queue de prise. Et je me désolais des heures. Et pendant que la sœur nous expliquait, faisant des signes sur le tableau, le système métrique, je pensais — la queue de mon lézard dans la main — au moyen de la lui recoller.

J’avais des toc-marteau dans une petite boite, et cinq araignées dans une cage que m’avait fabriquée le père Larcher avec de la toile métallique. Méchamment, je donnais des mouches à mes araignées qui, grasses et bien nourries, travaillaient à faire leur toile. Et bien souvent pendant la récréation, la cage sur un banc ou un tronc d’arbre, nous restions dix, douze fillettes groupées autour de cette cage à regarder l’étonnant travail de ces petites bêtes. Puis, importante et fière, quand j’apprenais qu’une compagne s’était coupée, je me rendais près d’elle : « Viens, je vais t’envelopper ton doigt : j’ai de la toile d’araignée toute fraîche. » Et armée d’un petit bâton tout mince, je prenais la toile d’araignée que j’enroulais gravement autour du doigt blessé. « Et maintenant, mesdames Araignées, il faut recommencer votre travail ! » Et mesdames Araignées recommençaient, actives et minutieuses.

J’étais une petite autorité. On me prenait pour arbitre dans les questions à trancher. On me faisait des commandes pour les trousseaux des poupées en papier.

À cette époque, faire le grand manteau d’hermine avec la palatine et le manchon était un jeu pour moi. Et cela remplissait d’admiration toutes mes camarades. Je faisais payer mes trousseaux, selon leur importance : deux crayons, cinq plumes tête-de-mort, deux feuilles de papier blanc.

Enfin j’étais devenue une personnalité, et cela suffisait à mon orgueil d’enfant.

Je n’apprenais rien. Je n’avais jamais la croix. Et je ne fus qu’une fois au tableau d’honneur ; pas comme une élève studieuse, mais pour acte de courage : j’avais retiré de la grande mare une petite fille qui voulait attraper des grenouilles. La mare se trouvait dans le grand verger, du côté des enfants assistés. J’avais eu comme pénitence, pour je ne sais quel forfait, deux jours de retraite chez les enfants pauvres. On croyait me punir, et j’adorais cela. D’abord, on me regardait comme la Demoiselle ; et je donnais des sous pour qu’on m’apporte en cachette de la cassonade, ce qui était facile aux petites externes.

Nous étions à l’heure de la récréation. J’entendis des cris. Je me précipitai vers la mare d’où venaient les cris et je sautai dans l’eau sans réfléchir. Il y avait tellement de vase que nous nous embourbions ; seulement, la fillette avait quatre ans, elle était petite, petite, et disparaissait sans cesse. Moi, j’avais plus de dix ans. Enfin, je ne sais comment j’arrivai à la sortir de là. Sa bouche, son nez, ses oreilles, ses yeux, tout était plein de vase. Il paraît qu’on fut longtemps avant de la ranimer. Quant à moi, on m’emporta claquant des dents, nerveuse, et demi-pâmée.

J’eus un gros accès de fièvre, et ce fut mère Sainte-Sophie qui voulut me veiller.

Je l’entendis qui disait au médecin : « Cette enfant, monsieur le docteur, est ce que nous avons de meilleur ici. Elle sera parfaite quand elle aura reçu le Saint Chrême. » Ces paroles me frappèrent tellement qu’à partir de ce jour je devins mystique.

Douée d’une imagination très vive et d’une extrême sensibilité, la légende chrétienne me prit l’esprit et le cœur. Le Fils de Dieu devint mon culte, et la Mère des Sept-Douleurs mon idéal.


IV


Un événement très simple en soi, mais qui pourtant devait troubler le silence de notre vie claustrale, acheva de m’attacher à mon couvent dans lequel je voulais rester à tout jamais.

L’archevêque de Paris, monseigneur Sibour, rendait visite à quelques communautés. Et la nôtre était parmi les élues.

La nouvelle nous en fut donnée par mère Saint-Alexis, la mère doyenne, qui était si grande, si maigre et si vieille, qu’il m’était impossible de l’accepter pour un être humain, ni pour un être vivant. Elle me semblait empaillée, articulée ; elle me faisait peur. Et je ne voulus bien m’approcher d’elle que quand elle fut morte.

On nous avait réunies dans la grande salle du jeudi. Et, debout sur la petite estrade, soutenue par deux sœurs converses, elle nous annonça d’une voix lointaine, lointaine… la venue de Monseigneur.

Il devait venir le jour de la Sainte-Catherine, c’est-à-dire quinze jours après la péroraison de la doyenne.

Une ruche dans laquelle serait entré un frelon… tel fut notre paisible couvent.

On abrégea les heures d’étude pour se consacrer à fabriquer des guirlandes de roses et de lis. Le grand et haut fauteuil en bois sculpté fut découvert pour le frotter, le vernir, etc. Nous faisions des suspensions couvertes de cristallins. On arracha l’herbe de la cour… que sais-je, moi, ce qui ne fut pas fait pour l’honneur de cette visite !

Deux jours après l’allocution de la doyenne, mère Supérieure nous lut le programme de la fête :

La plus jeune des religieuses devait lire un compliment à Monseigneur. C’était la délicieuse sœur Séraphine.

Puis Marie Buguet jouerait un morceau de piano de Henri Herz.

Marie de Lacour chanterait une chanson de Loïsa Puget.

Puis on jouerait une petite pièce en trois tableaux écrite par mère Sainte-Thérèse : Tobie recouvrant la vue. J’ai là sous les yeux le petit manuscrit jauni et déchiré, et je n’en puis guère déchiffrer que le sens et quelques phrases :


Premier tableau : Les adieux du jeune Tobie à son père aveugle. — Il jure de lui rapporter les dix talents prêtés à Gabélus, son parent.

Deuxième tableau : Tobie endormi au bord du Tigre. — Il est veillé par l’ange Raphaël. — Combat contre un poisson monstre qui avait attaqué Tobie endormi. — Le poisson tué, l’ange conseille à Tobie de prendre le cœur, le foie et le fiel du poisson, et de les conserver pieusement.

Troisième tableau : Retour de Tobie chez son père aveugle. — L’ange lui conseille de frotter les yeux de son père avec les viscères du poisson. — Le vieux père recouvre la vue. — L’ange Raphaël, pressé par Tobie d’accepter une récompense, dévoile qui il est. — Et dans un cantique à la gloire de Dieu, il disparaît vers le ciel.


La petite pièce fut lue par mère Sainte-Thérèse dans la salle du jeudi. Nous étions toutes en larmes après la lecture, et mère Sainte-Thérèse dut faire un grand effort pour ne pas commettre, fût-ce une seconde, le péché d’orgueil.

Je me demandais avec anxiété quelle part j’allais prendre dans cette pieuse comédie ; car je ne doutais pas, étant donné ma petite personnalité, qu’on m’eût distribué quelque chose. Et j’en tremblais d’avance. Et je m’énervais toute seule, et mes mains se glaçaient, et mon cœur battait, et mes tempes bourdonnaient.

Aussi, quand mère Sainte-Thérèse dit de sa voix calme : « Mesdemoiselles, écoutez, je vous prie : voici la distribution de vos parts », je refusai de m’approcher et restai boudeuse sur mon tabouret.

Elle fit l’appel :


Le vieux Tobie : Eugénie CHARMEL.

Le jeune Tobie : Amélia PLUCHE.

Gabélus : Renée d’ARVILLE.

L’ange Raphaël : Louise BUGUET.

La mère de Tobie : Eulalie LACROIX.

La sœur de Tobie : Virginie DEPAUL.


J’avais prêté une oreille sournoise ; et je restai confondue, outrée, furieuse, quand mère Sainte-Thérèse ajouta : « Voici vos manuscrits. Mesdemoiselles. » Et on remit à chacune un petit manuscrit de la pièce.

Louise Buguet était ma camarade préférée. Je m’approchai d’elle et lui demandai son manuscrit que je relus avec passion.

« Tu me feras répéter par cœur, dis ? — Oui, bien sûr, lui répondis-je. — Oh ! que je vais avoir peur ! », disait ma petite amie.

On l’avait choisie pour l’ange, je pense, parce qu’elle était blanche et blonde comme un rayon de lune… Elle avait la voix douce et timide ; et parfois nous la faisions pleurer pour voir comme elle était jolie. De ses grands yeux gris et questionneurs, les larmes coulaient limpides et perlées.

Elle se mit de suite à apprendre sa part. Moi, je faisais le chien de berger, allant de l’une à l’autre des élues. Ça ne me regardait pas, mais je voulais en être.

Mère Supérieure passa ; et comme nous faisions la révérence, elle me caressa la joue : « On avait bien pensé à toi, ma fillette, mais tu es si peureuse quand on t’interroge. — Oh ! c’est parce que c’est l’histoire ou l’arithmétique… Ce n’est pas la même chose, j’aurais pas eu peur. »

Elle sourit d’un air défiant et s’éloigna.

On répéta pendant huit jours. Moi, je demandai à faire le gros monstre. Je voulais en être à tout prix. Mais c’était César, le chien du couvent, qui devait faire le poisson monstre.

On mit au concours le costume du poisson.

Je m’étais donné un mal !… J’avais découpé des écailles de carton que j’avais peinturlurées. Je les avais toutes cousues ensemble. J’avais fait des ouïes énormes qu’on devait passer en collier à César.

Ce ne fut pas mon projet qui fut adopté, mais celui d’une grande fille bête, dont le nom m’échappe. Elle avait fait une grande queue de peau et un masque avec des gros yeux et des ouïes ; mais il n’y avait pas d’écailles ; c’était le corps poilu de César qu’on verrait.

Je m’occupais néanmoins du costume de Louise Buguet, auquel je travaillais avec les sœurs Sainte-Cécile et Jeanne qui étaient directrices de la lingerie.

Aux répétitions, on ne pouvait arracher un mot à l’ange Raphaël. Elle restait bouche bée sur la petite estrade, ses beaux yeux perlant des larmes ; elle arrêtait tous les mouvements, tout en me jetant des appels éplorés. Je lui soufflais. Je me levais, courais vers elle, l’embrassais et lui soufflais dans l’oreille toute sa tirade. Je commençais à en être.

Enfin, deux jours avant la solennité, la répétition générale commença. Et dès que l’ange apparut, oh ! combien joli ! il s’affaissa sur le banc, sanglotant, implorant : « Oh ! non, je ne pourrai jamais ! — En effet, elle ne pourra jamais… » soupira mère Sainte-Sophie.

Alors, folle d’orgueil, de joie et d’aplomb, oubliant le chagrin de ma petite amie, je bondis sur l’estrade et, debout sur le banc sur lequel pleurait effondré l’ange Raphaël : « Ma mère, ma mère, je sais sa part ! Voulez-vous que je la répète ? — Oui, oui ! s’écria-t-on de tous les bancs. — Oh ! oui, tu le sais si bien… » dit Louise Buguet. Et elle voulut me coiffer du bandeau. « Non, laisse ! Je vais répéter comme ça, d’abord. »

On recommença le second tableau, et je fis mon entrée, armée d’une longue branche de saule ; et je commençai :

« Ne crains rien, Tobie, je serai ton conducteur. J’écarterai de ta route les ronces et les pierres. La fatigue t’accable. Repose-toi. — Moi, je veille ! »

…Et Tobie accablé se couchait au bord… de cinq mètres de jaconas bleu qui, allongés et serpentant, représentaient le Tigre.

Puis je continuai par une prière au bon Dieu, pendant que Tobie s’endormait.

Alors, César apparut en poisson monstre et tout ce petit monde trembla de terreur : car César, très bien éduqué par le père Larcher, le jardinier, sortit lentement de dessous le jaconas bleu, son masque de poisson sur la tête; deux énormes coquilles de noix blanchies, et trouées dans le milieu pour permettre à César d’y voir clair, étaient accrochées à des fils de fer qui tenaient au collier, lequel supportait des ouïes grandes comme des feuilles de palmier. César, le museau par terre, grognait, ronflait et, affolé, se jetait sur Tobie qui, armé de son gourdin, tuait du premier coup le monstre. Alors César tombait sur le dos, les quatre pieds en l’air, et s’affaissait sur le côté, faisant le mort.

Ce fut une joie folle dans la salle. On applaudissait, on trépignait; les plus petites se dressaient sur leur tabouret, criant : « Oh ! mon beau César! Oh ! le brave César ! Oh ! qu’il est bien, le chien-chien. »

Les sœurs, émues de la bonne volonté du gardien du couvent, secouaient la tête avec attendrissement. Moi, j’avais oublié que j’étais l’ange Raphaël, et accroupie, je caressais César : « Oh ! comme il avait bien fait le mort. Madame !... » Et je l’embrassais, levant une de ses pattes, puis l’autre... Et César, inerte, continuait à faire le mort.

La petite sonnette nous rappela à l’ordre.

Je me redressai ; et nous entonnâmes, soutenues par le piano, un Hosannah à la gloire de Dieu qui venait de sauver Tobie de l’effroyable monstre...

Puis le petit rideau de serge verte se ferma, et je fus entourée, choyée, adulée. Mère Sainte-Sophie vint nous trouver sur la petite estrade. Elle m’embrassa tendrement.

Quant à Louise Buguet, elle avait retrouvé sa gaieté, et sa jolie figure d’ange rayonnait : « Oh ! que tu as bien su ! Et puis, toi, on t’entend. Oh ! je te remercie ! » Et elle m’embrassait. Et je la serrais de toutes mes forces. Enfin ! j’en étais !

Le troisième tableau commença. Il se passait dans la maison du vieux père.

L’ange, Gabélus et le jeune Tobie regardaient, tenaient dans leurs mains les viscères retirés du poisson. Et l’ange expliquait comment il fallait s’en servir pour frotter les yeux du père aveugle. J’avais un peu mal au cœur, car je tenais dans mes mains le foie d’une raie, le cœur et le gésier d’un poulet. Je n’avais jamais touché à ces choses. Et, par moments, ma gorge se serrait dans un haut-le-cœur ; et les larmes me venaient aux yeux.

Enfin, le père aveugle entrait, guidé par les sœurs de Tobie. Gabélus, un genou en terre devant le vieillard, lui remettait les dix talents d’argent et, dans un grand récit, racontait les exploits de Tobie en Médie. Enfin Tobie s’approchait de son père et, après l’avoir tenu longtemps embrassé, il lui frottait les yeux avec le foie de la raie.

Eugénie Charmel fit une grimace ; mais, après s’être essuyée, elle s’écria : « Je vois ! Je vois !... Dieu de bonté ! Dieu de clémence ! Je vois ! Je vois ! » Les bras tendus, les yeux ouverts dans une pose extatique, elle s’avança... et tout ce petit public naïf et plein d’amour pleura.

Tout le monde sur l’estrade était à genoux, rendant grâces au bon Dieu, sauf le vieux Tobie et l’ange. Et après cette prière d’actions de grâces, le public, mû par un sentiment religieux et discipliné, répéta : Amen.

Alors la mère de Tobie s’avança et parlant à l’ange, lui dit : « Noble étranger, prends place à notre foyer. Tu seras désormais notre hôte, notre fils, notre frère ! » Mais je m’avançai et, dans une tirade d’au moins trente lignes, je fis connaître que j’étais l’envoyé de Dieu, que j’étais l’ange Raphaël. Et, ramassant vivement la tarlatane bleu pâle cachée pour l’effet final, je m’enveloppai dans son nuageux tissu qui simulait mon envolée vers le ciel. Et le petit rideau de serge verte se ferma sur cette apothéose.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Enfin le jour solennel arriva. Dévorée par la fièvre d’attente, je n’avais pas dormi depuis trois nuits.

La cloche du réveil, sonnée plus tôt, me trouva debout, essayant de dompter mes cheveux que je mouillais pour les assagir.

Monseigneur devait arriver à onze heures du matin.

On fit donc le grand déjeuner à dix heures. Puis nous fûmes toutes rangées dans la cour principale.

Mère Saint-Alexis, la doyenne, était seule devant. Mère Sainte-Sophie, à deux pas derrière elle. L’aumônier se tenait à quelque distance des deux Supérieures. Puis les religieuses, derrière lesquelles les jeunes filles, et, derrière les jeunes filles, les enfants. Puis les sœurs converses et les servantes.

Nous étions toutes vêtues de blanc, avec la couleur de nos classes.

La cloche sonna à toute volée. Le grand carrosse entra dans la première cour. La porte de la cour principale fut ouverte ; et monseigneur Sibour parut sur le marchepied abaissé par le valet de pied. Mère Saint-Alexis s’approcha et, courbée, baisa l’anneau épiscopal. Mère Sainte-Sophie la Supérieure, plus jeune, s’était agenouillée pour baiser l’anneau.

On fit entendre la claquette d’avertissement, et nous fûmes toutes à genoux pour recevoir la bénédiction de Monseigneur.

Quand nous relevâmes la tête, la grande porte était refermée et Monseigneur avait disparu, emmené par mère Supérieure. Mère Saint-Alexis, fatiguée, avait été remontée dans sa cellule.

La claquette nous fit relever. Il fallait se rendre à la chapelle pour la messe, qui fut très courte ; et nous eûmes récréation pendant une heure.

Le concert devait commencer à une heure et demie. La récréation se passa à préparer la grande salle et à nous préparer à paraître devant Monseigneur.

Je m’étais vêtue de la longue robe de l’ange : une ceinture bleue cernait ma taille, et deux ailes en papier étaient retenues par des petites bretelles bleues qui se croisaient sur ma poitrine. Autour de la tête, un lacet d’or attaché derrière.

Je mâchonnais ma part, car nous ne connaissions pas alors le mot « rôle ».

Le théâtre est entré plus dans les mœurs maintenant. Mais on disait alors « part » au couvent. Et ce n’est pas sans étonnement que la première fois que je jouai en Angleterre, j’entendis une jeune Anglaise me dire : « Oh ! vous aviez un si beau part dans Hernani… »


La salle était jolie. Oh ! mais jolie. Partout des guirlandes de feuillages piqués de fleurs en papier. Et puis, des petits lustres suspendus à des fils d’or. Un grand tapis en velours rouge conduisait au fauteuil de Monseigneur. Deux petits coussins en velours rouge avec crépine d’or. Je trouvai toutes ces horreurs si jolies, si belles !

Le concert commença. Et tout me semble avoir bien marché.

Mais Monseigneur ne put s’empêcher de sourire à la vue de César ; et quand il fut mort, il donna le signal des bravos. Ce fut César, en réalité, qui emporta tous les suffrages.

Cependant, nous fûmes appelées près de monseigneur Sibour. Oh ! le doux et charmant prélat ! Il nous remit à toutes une médaille bénie.

Quand vint mon tour, il me prit la main : « C’est vous, mon enfant, qui n’êtes pas baptisée ? — Oui, mon père... Oui, Monseigneur, repris-je confuse. — Nous devons la baptiser au printemps. Son père revient exprès d’un pays très lointain pour cette cérémonie », reprit la Supérieure. Puis ils causèrent à voix basse.

« Eh bien, je reviendrai si je peux, pour cette cérémonie, » dit tout haut l’Archevêque. Je baisai, frissonnante d’émotion et d’orgueil, l’anneau du vieillard ; et je m’en fus pleurer au dortoir pendant un long temps. — C’est là qu’on me retrouva écrasée de fatigue et profondément endormie.

À partir de ce jour, je devins plus sage, plus studieuse, moins emportée. Dans mes grands accès de colère, on me calmait en évoquant le souvenir et la promesse de monseigneur Sibour de venir me baptiser. Hélas ! hélas ! je ne devais pas avoir cette joie.


Un matin de janvier, alors que nous étions réunies à la chapelle pour la messe du matin, je fus surprise, inquiète, angoissée, de voir l’abbé Lethurgi monter en chaire avant de commencer la messe. Il était pâle. Je me retournai instinctivement, cherchant des yeux mère Supérieure. Elle était à son banc. Alors l’aumônier commença d’une voix cassée par l’émotion, le récit de l’assassinat de monseigneur Sibour.

Assassiné. Un souffle de terreur passa au-dessus de nous. Cent cris étouffés, ne formant qu’un seul sanglot, couvrirent un instant la voix du prêtre. Assassiné ce mot me cingla plus personnellement encore : n’avais-je pas été la favorite, un instant, du doux vieillard ?

Il me semblait que le meurtrier Verger m’avait frappée, moi aussi, dans mon amour reconnaissant pour le prélat, dans ma petite gloire qu’il me volait. Je sanglotai. Puis l’orgue accompagnant la prière des morts exaspéra ma douleur.

C’est à partir de ce moment que je fus prise d’un amour mystique, ardent, qu’entretenaient les pratiques religieuses, la mise en scène du culte, et les encouragements câlins, fervents et sincères de mes éducatrices, qui m’aimaient beaucoup, que j’adorais, et dont maintenant encore, le souvenir charmeur et reposant donne à mon cœur de radieux sursauts.


L’époque décidée pour mon baptême approchait. Je devenais de plus en plus nerveuse. Mes crises me prenaient plus fréquentes : crises de larmes sans raison, de terreurs sans causes. Tout prenait pour moi des proportions étranges.

Un jour qu’une de mes compagnes laissa tomber ma poupée que je lui avais prêtée (car j’ai joué à la poupée jusqu’à plus de treize ans), je me pris à trembler de tous mes membres. J’adorais cette poupée, que m’avait donnée mon père. « Tu as cassé la tête à ma poupée, méchante fille ! Tu as fait mal à mon père ! » Je refusai de manger. Et la nuit, je m’éveillai en nage, les yeux fous, sanglotant : « Papa est mort !… Papa est mort !… »

Trois jours après, maman venait me demander au parloir, et me tenant devant elle : « Fillette, je viens te faire du chagrin… Papa est mort ! — Je le sais, je le sais… » Et l’expression de mon regard fut telle, m’a souvent dit ma mère, qu’elle trembla longtemps pour ma raison.


Je devins triste et maladive. Je refusai de rien apprendre, sauf le catéchisme et l’histoire sainte ; je voulais être religieuse.

Maman avait obtenu qu’on baptisât mes deux sœurs en même temps que moi : ma sœur Jeanne qui avait alors six ans, et ma sœur Régina qui n’avait pas trois ans et qu’on venait de prendre pensionnaire, malgré son jeune âge, espérant me distraire un peu.

Je fus mise en retraite huit jours avant mon baptême et huit jours après, devant faire ma première communion la semaine suivante.

Ma mère, mes tantes Rosine Berendt et Henriette Faure, ma marraine, mon oncle Faure, mon parrain Régis, M. Meydieu, le parrain de ma sœur Jeanne et le général Polhes, celui de ma sœur Régina ; plus, les marraines de mes sœurs, mes cousins et cousines… Tout ce monde révolutionnait le couvent. Ma mère et mes tantes étaient en deuil élégant. Ma tante Rosine avait mis une branche de lilas à son chapeau, « pour égayer le deuil », disait-elle (phrase étrange que j’ai entendue sûrement depuis, par d’autres qu’elle).

Jamais je ne m’étais sentie plus loin de tout ce monde venu pour moi.

J’adorais maman ; mais avec un attendrissant et fervent désir de la quitter, de ne plus la revoir, de la sacrifier à Dieu. Quant aux autres, je ne les voyais pas. J’étais grave et un peu revêche.


Il y avait eu, quelque temps auparavant, une prise de voile au couvent, et je ne pensais qu’à cela.

Cette cérémonie du baptême me conduisait vers mon rêve. Je me voyais déjà comme la sœur novice qui venait d’être admise religieuse. Je me voyais par terre, recouverte du pesant drap noir à la croix blanche, les quatre lourds flambeaux placés sur les quatre coins du drap. Et je formai le projet de mourir sous ce drap. Comment ? Je ne sais. Je ne songeais pas à me tuer, sachant que c’était un crime. Mais je mourrais ainsi. Et mon rêve galopant, je voyais l’effarement des sœurs, les cris des élèves ; et j’étais heureuse de tout l’émoi dont j’étais cause.

Après la cérémonie du baptême, ma mère demanda à m’emmener. Elle avait loué, boulevard de la Reine, à Versailles, une petite maison avec jardin, pour mes jours de sortie. Elle avait tout fait arranger avec des fleurs pour ce jour de fête, voulant fêter le baptême de ses trois filles. Mais il lui fut doucement répondu que, devant faire ma première communion dans huit jours, j’entrais en retraite.

Maman pleura. Et je me souviens encore avec tristesse que cela ne me fit rien, au contraire.

Quand tout le monde fut parti, et que je montai dans la petite cellule que j’habitais depuis huit jours déjà et que j’allais habiter une semaine encore, je tombai à genoux et, exaltée, j’offris au bon Dieu le chagrin de maman : « Vous avez vu, Seigneur, mon Dieu ! maman a pleuré, et cela ne m’a rien fait ! » Pauvre de moi, je croyais, dans ma folle exagération de toutes choses, que c’était un renoncement de tendresse, de dévouement et de pitié qu’on me demandait.

Le lendemain, mère Sainte-Sophie me sermonna doucement sur ma mauvaise compréhension des devoirs religieux ; et elle me dit qu’une fois ma première communion faite, elle me donnerait quinze jours de congé pour effacer le chagrin de maman.

Je fis ma première communion dans le même pompeux cérémonial, toutes les élèves en blanc, portant des cierges. Mais je n’avais pas voulu manger depuis huit jours. J’étais pâle, amaigrie, les yeux agrandis par la perpétuelle extase. Je poussais tout à l’extrême.

Le baron Larrey, venu avec ma mère pour assister à ma première communion, demanda et obtint un congé d’un mois pour me remettre. Nous partîmes, maman, Mme Guérard, son jeune fils Ernest, ma sœur Jeanne, et moi. Maman nous emmenait tous dans les Pyrénées, à Cauterets.

Le mouvement, les malles, les boites, les paquets, le chemin de fer, la diligence, les paysages se déroulant, la cohue, le brouhaha… tout cela eut raison de moi, de mes nerfs, de mon mysticisme.

Je battais des mains, j’éclatais de rire ; je me jetais sur maman pour l’embrasser à l’étouffer. Je chantais des cantiques à tue-tête. J’avais faim, j’avais soif ; je mangeais, je buvais, je vivais !


V


Cauterets n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. C’était un abominable et charmant petit trou feuillu, touffu, avec quelques rares maisons et beaucoup de cahutes de montagnards. Il y avait des ânes qu’on louait aux habitants, et qui nous conduisaient en haut des montagnes par des chemins fous.

Moi, j’adore la mer et la plaine, mais je n’aime pas les montagnes, ni les forêts. La montagne m’écrase. La forêt m’étouffe. Il me faut à tout prix de l’horizon à perte de vue, et du ciel à perte de rêve.

Je voulais monter sur les montagnes pour ne plus qu’elles m’écrasent. Et nous montions toujours ! toujours plus haut !

Maman restait à la maison avec sa douce amie, Mme Guérard. Maman lisait des romans. Mme Guérard brodait. Et elles restaient toutes deux silencieuses. Chacune bâtissait son rêve, le voyait s’écrouler, et le recommençait.

La déjà vieille Marguerite, la seule servante que maman eût emmenée, venait avec nous. Rieuse et hardie, toujours le mot pour faire rire les hommes, mots dont je n’ai connu le sens et la crudité que plus tard. Elle était le boute-en-train de notre caravane. Nous ayant vu naître, elle était familière, et parfois blessante ; mais je ne me laissais pas faire et je répliquais cruellement. Elle se vengeait le soir en faisant un plat de dessert que je n’aimais pas.


Je reprenais bonne mine. Et quoique très religieuse, mon mysticisme se calmait. Seulement, ne pouvant vivre sans passion, je me pris à adorer les chèvres ; et je demandai très sérieusement à maman si elle voulait me permettre de devenir une chevrière. « J’aime mieux cela que religieuse ! — Nous en reparlerons ! » me dit ma mère.

Tous les jours, je descendais dans mes bras un petit chevreau ou une petite chevrette. Nous en avions déjà sept, quand ma mère arrêta ce beau zèle. Il fallait retourner au couvent. Mon congé était fini. Je me portais bien.

Il fallait rentrer travailler. J’acceptai avec plaisir, au grand étonnement de maman qui adorait voyager, mais détestait se déplacer.

Moi, j’allais revoir des villes, des villages, des gens, des arbres qui changeraient ; m’asseoir dans des choses qui rouleraient, refaire des malles, des paquets. J’étais ravie. Je demandai à emmener mes chèvres ; mais ma pauvre maman faillit avoir un coup de sang : « Tu deviens folle ! Sept chèvres en chemin de fer, en voiture ; où veux-tu les placer ? Non ! mille fois non ! » J’obtins pourtant d’en emmener deux. Plus, un merle que m’avait donné un montagnard.

Et nous voilà de retour au couvent.

Je fus reçue avec une joie si sincère, que, de suite, je me retrouvai très heureuse. Mes deux chèvres furent gardées. J’avais le droit de les faire venir aux récréations ; et on s’amusait follement avec elles : on les chargeait, elles nous chargeaient… Et c’était des rires, des culbutes, des folies… Et cependant, j’allais avoir quatorze ans. Mais j’étais chétive et enfantine.


Je restai encore dix mois au couvent, sans rien apprendre, toujours hantée par l’idée d’être religieuse, mais plus mystique du tout.

Mon parrain me trouvait la plus ignare des enfants.

Je travaillais cependant pendant les vacances ; et j’avais pour compagne de mes études Sophie Croizette qui demeurait non loin de notre maison de campagne. Cela stimulait un peu mon zèle, mais pas beaucoup. Sophie était rieuse, et nous aimions surtout aller au Musée, où sa sœur Pauline, devenue depuis Mme Carolus Duran, copiait des tableaux de maîtres.

Pauline était aussi calme, aussi froide, que Sophie était bruyante, bavarde et charmante. Elle était belle, Pauline Croizette ; mais j’aimais mieux Sophie, plus galamment jolie.

Mme Croizette, la mère, semblait triste et résignée. Elle avait renoncé très tôt à sa carrière : elle avait été danseuse à l’Opéra de Saint-Pétersbourg. Elle y était adorée, adulée, choyée. C’est, je crois, la naissance de Sophie qui l’avait forcée de quitter le théâtre.

Puis, de mauvais placements d’argent l’avaient ruinée. Une grande distinction dans sa personne, une grande bonté sur son visage et une infinie mélancolie lui attiraient toutes les sympathies.

Maman et elle avaient noué connaissance à la musique du parc de Versailles, et nous fûmes liées quelque temps. Nous avons fait, avec Sophie, de bonnes parties dans ce magnifique parc.

Mais notre plus grande joie était d’aller chez Mme Masson, l’antiquaire de la rue de la Gare. Elle avait une fille : Cécile Masson, jolie comme un amour. À nous trois, nous changions toutes les étiquettes des vases, des tabatières, des éventails, des bijoux ; et quand ce pauvre M. Masson rentrait avec un riche client, car l’antiquaire Masson était connu dans le monde entier, Sophie et moi nous nous cachions pour assister à la fureur du père Masson. Cécile, l’air innocent, vaquait avec sa mère aux soins du ménage en nous jetant des regards à la dérobée.


Le tourbillon de la vie me sépara brusquement de tous ces êtres que j’aimais. Et un incident, bien futile en lui-même, me fit quitter le couvent plus tôt que ne l’eût voulu ma mère.

C’était un jour de fête. Nous avions deux heures de récréation. Nous marchions en monôme le long du mur qui borde le talus du chemin de fer de la rive gauche, chantant le De profundis, car nous enterrions mon lézard favori. Une vingtaine de mes compagnes suivaient avec moi. Quand tout à coup tomba à nos pieds un shako de soldat.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? — Un shako de soldat ! — Il vient de l’autre côté du mur ! — Oui, oui ! — Écoutez... on se dispute ! » Et, faisant subitement silence, nous entendîmes : « Tu es stupide ! C’est idiot ! C’est le couvent de Grand-Champs ! Comment ravoir mon shako ? » Puis un silence, qui fut déchiré par les cris répercutés d’enfants effrayés, de religieuses courroucées… Le soldat venait de paraître à cheval sur le mur.

En une seconde, nous fûmes toutes à vingt mètres du mur, telle une nuée de moineaux effrayés s’envolant pour s’abattre plus loin, curieux et en éveil.

« Avez-vous vu mon shako, Mesdemoiselles ?… cria le malheureux soldat d’une voix implorante. — Non ! non ! m’écriai-je, cachant derrière mon dos le couvre-chef. — Non ! non ! » s’écrièrent toutes les gamines en riant aux éclats. Et de partout, des « non ! non ! » montaient, railleurs, persifleurs, insolents.

Nous reculions toujours, appelées par les cris des sœurs qui, voilées et cachées derrière les arbres, se désespéraient. Nous étions à quelques mètres de la gigantesque gymnastique.

Je montai quatre à quatre, perdant le souffle, et j’arrivai sur la large poutrelle. Mais ne pouvant amener jusqu’à moi l’échelle de bois à l’aide de laquelle j’étais montée si vite, je décrochai les anneaux. Elle tomba en se brisant avec fracas.

Puis, debout sur la poutrelle, triomphante, endiablée : « Le voilà, votre shako ! Vous ne l’aurez pas ! » Et je le tenais droit sur ma tête, me promenant sur la poutrelle où nul ne pouvait venir me chercher, car j’avais relevé l’échelle de corde.

Je pense que ma première idée avait été une gaminerie. Mais on avait ri, on avait applaudi ; ma farce réussissait au delà de mes espérances. Je devenais folle. Rien ne m’arrêtait plus.

Le jeune soldat, fou de colère, avait sauté en bas du mur et courait vers moi, bousculant les gamines sur son passage. Les sœurs affolées s’étaient enfuies, appelant du secours.

L’aumônier, la Supérieure, le père Larcher, tout le monde accourut. Je crois que le soldat jurait, tel un templier. Le pauvre était vraiment excusable.

Mère Sainte-Sophie, d’en bas, m’adjurait de descendre et de rendre le shako. Le soldat essaya d’arriver à moi par le trapèze, la corde à nœuds… Ses efforts inutiles faisaient pâmer les élèves qu’on avait voulu éloigner.

Enfin la sœur tourière sonna la cloche d’alarme ; et cinq minutes après on envoyait de la caserne de Satory des soldats pour porter secours, croyant à un commencement d’incendie.

Quand l’incident fut raconté à l’officier qui les menait, il renvoya ses hommes, et demanda à voir la Supérieure. On le conduisit à mère Sainte-Sophie. Il la trouva aux pieds de la gymnastique, pleurant de honte et d’impuissance.

Il enjoignit au soldat de rentrer à la caserne sur-le-champ. Il obéit, me montrant le poing. Puis, levant la tête, il ne put s’empêcher de rire, en me voyant coiffée du shako qui, descendu sur mes yeux, n’était retenu que par mes oreilles repliées pour lui faire obstacle.

Furieuse, énervée de la tournure que prenait ma farce : « Le v’là, votre shako ! » Et je le jetai violemment de l’autre côté du mur qui longeait la gymnastique, dans le cimetière. « Oh ! la petite peste ! » mâchonna l’officier. Puis, s’excusant, il salua les religieuses ; et le père Larcher fut chargé de l’accompagner.

Quant à moi, j’étais tel un renard auquel on aurait coupé la queue. Je refusai de descendre tout de suite. « Non, disais-je, je descendrai quand tout le monde sera parti. »

Toutes les classes furent punies.

Je restai seule. Le soleil s’était couché. Le silence devenait terrifiant dans le cimetière. Les arbres noirs prenaient des formes éplorées ou menaçantes. L’humidité du bois me tombait en chape sur les épaules, s’alourdissant de minute en minute.

Je me sentais abandonnée. Je pleurais. J’en voulais à moi, au soldat, à mère Sainte-Sophie, aux élèves qui m’avaient excitée par leurs rires, à l’officier qui m’avait humiliée, à la sœur tourière qui avait sonné bêtement la cloche d’alarme.

Puis je songeai à redescendre par l’échelle de corde mise par moi à cheval sur la poutrelle. Maladroite, tremblante de peur au moindre bruit, l’oreille au guet, l’œil roulant de droite à gauche dans son orbite, je mis un temps infini, craignant à tout instant de décrocher les anneaux. Enfin elle se déroula doucement jusqu’à terre, et j’allais enjamber le premier échelon quand les abois de César me terrifièrent.

Il accourait du fond du bois. La vue de cette ombre sur la gymnastique ne lui disait rien qui vaille, à ce brave César ; et, furieux, il vint s’écraser contre les lourds montants de bois.

Je fis ma voix douce : « Eh bien, César, on ne reconnaît plus son amie ?… » Il grognait…

De ma voix forte : « Fi ! le vilain César !… oh ! la sale bête qui grogne son amie !… » Il rugit…

Je commençais à avoir un trac fou… Je remontai l’échelon descendu, et m’assit sur la poutrelle. César se coucha au bas de la gymnastique, la queue droite, les oreilles dressées, le poil en crête sur le dos, et grognant sourdement.

J’appelai la Sainte Vierge à mon aide. Je priai ardemment. Je jurai de dire tous les jours trois Ave, trois Credo, et trois Pater supplémentaires. Puis, un peu calmée, j’appelai d’une voix soumise : « César !… Mon César chéri !… Mon beau César !… Tu sais ?… Je suis l’ange Raphaël !… » Ah ! je t’en fiche ! César trouvait incompréhensible ma présence à cette heure tardive dans le jardin, toute seule sur une gymnastique. Pourquoi n’étais-je pas au réfectoire ?

Il grognait, ce pauvre César. Et en effet je me sentis faim. Je commençais à trouver cela injuste.

C’est vrai que j’avais eu tort de prendre le shako du soldat ; mais c’était lui qui avait commencé. Pourquoi avait-il jeté son shako ? Et, mon imagination aidant, je finissais par me trouver martyre : on m’abandonnait au chien qui allait me manger. J’avais peur des morts qui étaient derrière moi. On le savait bien que j’avais peur. J’étais délicate de la poitrine et on me livrait méchamment aux morsures du froid, sans défense. Et je pensais à mère Sainte-Sophie qui ne m’aimait plus et qui m’abandonnait si cruellement.

Alors, à plat ventre sur la poutrelle, je me livrai à un désespoir fou, appelant maman, mon père, mère Sainte-Sophie, sanglotant, voulant mourir tout de suite…

Dans l’accalmie d’un sanglot, j’entendis mon nom prononcé. Mon nom en appel doux. Je me dressai et, perçant la pénombre, j’entrevis ma chérie, mère Sainte-Sophie. Elle était là, l’adorée petite sainte ; elle n’avait pas quitté l’enfant rebelle. Cachée derrière la statue de saint Augustin, elle priait, attendant la fin de cette crise que dans sa simplesse elle avait trouvée dangereuse pour ma raison, pour mon salut peut-être.

Elle avait renvoyé tout le monde. Elle était restée seule. Et elle non plus n’avait pas dîné.

Je descendis et tombai repentante et désolée dans ses bras maternels. Elle ne me dit rien de la vilaine histoire et m’entraîna vivement vers le couvent.

J’étais trempée par la buée glaciale, les joues brûlantes, les pieds et les mains glacés.


Je restai vingt-trois jours entre la vie et la mort. J’avais une pleurésie. Mère Sainte-Sophie ne me quitta pas un instant. Hélas ! la douce mère s’accusait de mon mal : « Je l’ai laissée trop longtemps !… » disait-elle en se frappant la poitrine. « C’est ma faute ! c’est ma faute ! »

Et ma tante Faure venait me voir presque tous les jours. Maman étant en Écosse, revenait à petites étapes. Ma tante Rosine, à Baden-Baden, avait trouvé une martingale qui ruinait toute la famille. « Je viens, je viens… » écrivait-elle de temps en temps, en demandant de mes nouvelles.

Le docteur Despagne et le docteur Monod, qui avaient été appelés en consultation, m’avaient crue perdue. Le baron Larrey, qui m’aimait beaucoup, venait souvent. Il avait une certaine influence sur moi. Je faisais volontiers ce qu’il disait.

Maman arriva quelque temps avant ma convalescence et ne me quitta plus. Puis, quand je fus transportable, elle m’emmena à Paris, promettant de me ramener au couvent aussitôt guérie.

Et ce fut pour toujours que je quittai ce cher couvent.

Mais ce ne fut pas pour toujours que je quittai mère Sainte-Sophie, je l’emportai en moi : elle fit longtemps partie de ma vie. Et aujourd’hui qu’elle est morte depuis des années, son souvenir évoque en moi les simples pensées d’autrefois et fait fleurir en moi les simples fleurs d’antan.


La vraie vie commença pour moi.

La vie claustrale est une vie pour tous : qu’on soit cent, qu’on soit mille, on vit une vie qui pour toutes est la même et unique vie ; les bruits du dehors se brisent sur la lourde porte du cloître. L’ambition consiste à chanter plus haut que les autres à Vêpres ; à prendre un peu plus de banc ; à tenir le bout de la table ; à être au tableau d’honneur…


Quand j’appris que je ne retournerai plus au couvent, il me sembla qu’on me jetait dans la mer. Et je ne savais pas nager. Je suppliai mon parrain de me remettre au couvent. La dot que m’avait laissée mon père suffisait largement pour ma dot de religieuse. Je voulais prendre le voile.

« Soit ! dit mon parrain. Tu prendras le voile dans deux ans, mais pas avant. En attendant, apprends ce que tu ignores, c’est-à-dire tout, avec l’institutrice que ta mère t’a choisie. »

Et, le jour même, une vieille demoiselle, aux yeux gris pleins de douceur, vint prendre possession de ma vie, de mon cerveau, de ma conscience, pendant huit heures par jour… Elle avait nom : Mademoiselle de Brabender. Elle avait élevé une grande-duchesse, en Russie. Elle avait la voix douce ; des moustaches rousses énormes ; un nez grotesque ; mais une façon de marcher, de s’exprimer, de saluer, qui imposait la déférence.

Elle habitait un couvent, rue Notre-Dame-des-Champs. C’est pourquoi, malgré les instances de ma mère, elle refusa de venir habiter chez nous. Elle sut se faire aimer de moi. Et j’appris facilement avec elle tout ce qu’elle voulut me faire apprendre.


Je travaillais avec fièvre, car je rêvais de revenir au couvent, non comme une élève, mais comme sœur éducatrice.


VI


Je me levai un matin de septembre, le cœur plein de gaieté lointaine. Il était huit heures. Je collai mon front contre les vitres et je regardai. Quoi ? je n’en sais rien ! Je m’étais éveillée en sursaut au milieu de je ne sais quel rêve et je m’étais précipitée vers la lumière, espérant trouver, dans l’infini du ciel gris, le point lumineux qui allait éclairer mon inquiète et joyeuse attente.

Attente de quoi ? — Aurais-je pu le dire alors ? — Puis-je le dire aujourd’hui après longue réflexion ? — Non.

J’allais avoir quinze ans. J’étais dans l’attente de la vie ; et ce matin-là me semblait être précurseur d’une ère nouvelle. Je ne me trompais point, car ce jour de septembre décida de mon avenir.

Hypnotisée par mes pensées, je restais le front contre la vitre, voyant, à travers l’auréole de buée formée par mon haleine, passer les maisons, les palais, les voitures, les joyaux, les perles. — Oh ! qu’il y avait de perles ! — les princes, les rois… Oui, j’allais jusqu’aux rois ! Oh ! l’imagination va vite, et la raison, qui est son ennemie, la laisse toujours vagabonder seule… Fière et illuminée, je repoussais les princes, je repoussais les rois, les perles et les palais, et je répondais : « Je veux être religieuse ! » Car, dans l’infini du ciel gris, j’entrevoyais le couvent de Grand-Champs, mon blanc dortoir, la petite lampe balançante au-dessus de la petite Vierge ornée par nos mains.

Je préférais, au trône que m’offrait le roi, le trône de la mère Supérieure que j’ambitionnais vaguement pour le tard du plus tard. Et le roi mourait de désespoir… Oh ! mon Dieu, oui, aux perles que m’offraient les princes, je préférais les perles du chapelet que je sentais s’égrener sous mes doigts ! Et aucun costume ne pouvait lutter contre le voile de barège noir tombant comme une ombre douce sur la blancheur neigeuse de la batiste qui entourait le visage aimé des religieuses de Grand-Champs.

Je ne sais depuis combien de temps j’étais ainsi rêvant, quand j’entendis la voix de maman s’informant près de Marguerite, notre vieille bonne, si j’étais éveillée. Je ne fis qu’un bond vers mon lit et m’enfonçai le nez sous le drap.

Maman entr’ouvrit doucement la porte, et je feignis de m’éveiller. « Comme tu es paresseuse aujourd’hui ! » Alors j’embrassai ma mère et, câline, je lui dis : « C’est jeudi aujourd’hui ; je n’ai point de leçon de piano. — Et tu en es contente ? — Oh ! oui ! » Ma mère fronça les sourcils. Je haïssais le piano et maman adorait la musique. Elle l’adorait à tel point que, pour me forcer à l’apprendre, et quoique marchant vers la trentaine, elle prenait des leçons pour exciter mon émulation.

Quel horrible supplice ! Aussi, méchamment, je m’efforçais à brouiller ma mère et ma maîtresse de piano. C’était à qui des deux était la plus myope ; et quand ma mère avait étudié trois ou quatre jours un morceau, elle le savait par cœur, et le jouait assez bien, à l’étonnement de Mlle Clarisse, la vieille et insupportable maîtresse, qui tenait la musique et suivait, le nez collé sur le papier.

Aussi, un jour, j’entendis avec joie la querelle s’élever entre maman et cette méchante Clarisse : « Là, il y a une croche ! — Non, il n’y en a pas ! — Ceci est un bémol ! — Mais non, vous oubliez le dièze ! — Mais vous êtes folle, Mademoiselle », ajouta ma mère. Et quelques instants après, ma mère rentrait dans sa chambre ; et Mlle Clarisse partait en grommelant. Moi, j’étouffais de rire dans ma chambre, car aidée par un de mes cousins très bon musicien, nous avions ajouté des dièzes, des bémols et des croches ; et cela si bien, que même un œil exercé aurait eu du mal à s’en apercevoir de suite. Mlle Clarisse remerciée, je n’avais pas de leçon ce jour-là.


Maman me regarda longuement de ses yeux mystérieux, les plus beaux que j’aie jamais vus de ma vie. « Après déjeuner, il y a conseil de famille », me dit-elle, lentement. Je me sentis pâlir.

« Bien. Quelle robe faut-il mettre, maman ? » Je parlais pour parler et pour ne pas pleurer. — « Mets ta robe de soie bleue, tu auras l’air plus sérieuse ».

À ce moment ma sœur Jeanne ouvrit violemment la porte en éclatant de rire, et, sautant sur mon lit, elle se glissa vivement dans mes draps en criant : « Je suis au but ! » Marguerite était entrée derrière elle, essoufflée et grondant. L’enfant lui avait échappé au moment où elle allait la baigner, et lui avait dit : « Le but, c’est le lit de ma sœur ».

La joie de ma sœur, en ce moment que je sentais grave pour moi, me fit éclater en sanglots. Ma mère, ne pouvant comprendre le pourquoi de ce chagrin, haussa les épaules, ordonna à Marguerite d’aller chercher les pantoufles de la petite, prit les deux petits pieds dans ses mains et les baisa tendrement. Ma crise redoubla. Maman préférait visiblement ma sœur ; et ce jour-là, cette préférence, qui ne me peinait pas en temps ordinaire, me blessa cruellement. Maman sortit impatientée.

Je m’endormis pour oublier et fus éveillée par Marguerite qui m’aida à me vêtir, car j’aurais été en retard pour le déjeuner.

Il y avait comme convives, ce jour-là : ma tante Rosine, Mlle de Brabender, mon parrain et le duc de Morny, un grand ami de mon père et de ma mère.

Le déjeuner fut morne pour moi. J’attendais le conseil de famille. Mlle de Brabender me forçait à manger par de douces paroles, par des gestes pleins de tendresse. Ma sœur éclata de rire en me regardant : « T’as les yeux petits comme ça, fit-elle en mettant son petit pouce sur le bout de son index, et c’est bien fait ! parce que tu as pleuré ; et maman n’aime pas qu’on pleure… Est-ce pas, maman ? »

« Pourquoi avez-vous pleuré ? » me dit le duc de Morny… Je ne répondis point, malgré le coude pointu et bienveillant de Mlle de Brabender qui me poussait doucement. Le duc de Morny m’en imposait un peu. Il était doux et moqueur ; je savais qu’il occupait à la Cour une haute situation, et que ma famille s’honorait de son amitié. « Parce que je lui ai dit qu’il y avait, après déjeuner, conseil de famille pour elle, dit lentement ma mère. Il y a des moments où elle me décourage. »

« Allons ! allons ! » exclama mon parrain, pendant que ma tante Rosine racontait je ne sais quoi en anglais au duc de Morny, qui souriait finement dans sa fine moustache. Mlle de Brabender me grondait tout bas, et ses gronderies étaient paroles du ciel.

Enfin, le repas terminé, maman me dit de servir le café. Aidée de Marguerite, je préparai les tasses et passai dans le salon.

Il y avait déjà le notaire du Havre, Me C…, que je détestais. C’est lui qui représentait la famille de mon père mort à Pise, dans des conditions inexpliquées et restées mystérieuses.

Ma haine d’enfant ne me trompait pas. J’appris plus tard que cet homme avait été l’ennemi acharné de mon père. Il était si laid, si laid, ce notaire ! Toute sa figure remontait en haut. On eût dit qu’il avait été pendu longtemps par les cheveux, et que ses yeux, sa bouche, ses joues, son nez, avaient pris l’habitude de se diriger vers l’occiput. Il aurait dû avoir la face joyeuse, ayant tant de choses retroussées. Il avait la face sinistre et glabre. Il avait les cheveux roux, plantés comme des poils de chiendent ; et sur son nez, une paire de lunettes cerclées d’or. Oh ! le vilain homme ! Oh ! le torturant cauchemar, que le souvenir de cet homme qui a été le mauvais génie de mon père et qui me poursuivit de sa haine !

Ma pauvre grand’mère, qui depuis la mort de mon père ne sortait jamais et pleurait le fils tant aimé et si tôt parti, ma pauvre grand’mère avait mis toute sa confiance en cet homme. Il était en plus l’exécuteur testamentaire de mon père ; et c’est lui qui gérait à son gré la petite fortune que m’avait laissée mon cher papa. Je ne devais entrer en possession de cette fortune qu’à mon mariage, et ma mère en touchait les revenus pour mon éducation.

Il y avait mon oncle Félix Faure, assis près de la cheminée. Bougon et enfoui dans un fauteuil, M. Meydieu tirait sa montre. C’était un vieil ami de la famille qui m’appelait toujours « ma fil… », ce qui me froissait. Il me tutoyait et me trouvait stupide. Quand je lui offris le café, il me toisa en ricanant : « Alors, c’est pour toi, ma fil…, qu’on dérange tant de braves gens qui ont vraiment autre chose à faire que de s’occuper de l’avenir d’une morveuse… Ah ! si c’était sa sœur, ce serait vite fait, on ne serait pas embarrassé… » Et il passait sa main aux doigts gourds sur les cheveux de ma sœur qui, assise par terre, nattait l’effilé du fauteuil dans lequel il était assis.

Le café pris, les tasses enlevées, ma sœur emmenée, il se fit un petit silence.

Le duc de Morny voulut prendre congé, mais ma mère le retint : « Restez, vous nous donnerez un conseil. » Le duc s’assit près de ma tante, avec laquelle il flirtait un peu.

Maman s’était rapprochée de la fenêtre, son métier de tapisserie devant elle. Son joli profil se dessinait net et pur. Elle semblait étrangère à ce qui allait se passer.

Le hideux notaire s’était levé. Mon oncle m’avait attirée près de lui. Mon parrain Régis semblait faire corps avec M. Meydieu. Ils avaient tous deux la même âme bourgeoise et têtue. Ils aimaient tous deux le whist et le bon vin. Et tous deux me trouvaient maigre à faire pleurer les oies.

La porte s’ouvrit doucement et donna passage à une créature pâle, brune, poétique et charmante : c’était Mme Guérard, « la dame du dessus », comme disait Marguerite.

Ma mère s’était liée avec elle. Son amitié était un peu protectrice, mais Mme Guérard prenait en patience les petits froissements qu’on lui infligeait parfois, par adoration pour moi. Elle était grande, mince comme un fil, souple et grave. Elle habitait au-dessus de nous et était descendue en cheveux, vêtue d’un peignoir en indienne à petits branchages marrons.

M. Meydieu bougonna je ne sais quoi. L’abominable notaire salua à peine Mme Guérard. Le duc de Morny la salua avec grâce : Guérard était si jolie ! Mon parrain fit un signe de tête : Mme Guérard comptait si peu pour lui ! Ma tante Rosine la toisa légèrement. Mlle de Brabender lui serra tendrement la main : Mme Guérard m’aimait tant ! Mon oncle Félix Faure lui présenta un siège et la fit asseoir avec bonté, en demandant des nouvelles de son mari, un savant avec qui mon oncle travaillait parfois pour son livre : La vie de Saint Louis. Maman avait glissé un regard sous ses cils, mais n’avait pas levé la tête : Mme Guérard ne préférait pas ma sœur !


« Eh bien, nous sommes ici pour cette petite ; il faut pourtant en parler », dit mon parrain.

Je me mis à trembler et me serrai entre « mon petit’dame » (c’est ainsi que j’appelais Mme Guérard depuis mon enfance) et Mlle de Brabender. Chacune me prit la main pour me donner du courage.

« Oui, continua M. Meydieu à travers un gros rire, il parait que tu veux être religieuse ? — Ah ! bah ! » fit le duc de Morny à ma tante Rosine. Elle fit un « chut ! » rieur. Maman soupira en approchant des laines tout près de ses yeux pour les échantillonner.

« … Mais il faut être riche pour entrer au couvent, et tu n’as pas le sou !… » grommela le notaire du Havre. Je me penchai vers Mlle de Brabender et lui soufflai à l’oreille : « J’ai l’argent que papa m’a laissé. » Le méchant homme avait entendu. « … Ton père t’a laissé de l’argent pour te marier ! — Eh bien, j’épouserai le bon Dieu ! »

Et ma voix, cette fois, était résolue ; et je devins rouge. Et pour la seconde fois dans ma vie, je me sentis le désir, la volonté de combattre. Je n’avais plus peur. On m’agaçait trop.

Je lâchai mes deux tendres protectrices, et m’avançai vers le groupe : « Je veux être religieuse ! Je le veux ! Je sais que papa m’a laissé de l’argent pour me marier ; mais je sais aussi que les religieuses épousent le Sauveur. Maman m’a dit que cela lui était égal ; alors, je ne lui fais pas de peine, à maman. On m’aime plus au couvent qu’ici ! »

Alors, mon oncle m’attira vers lui : « Ma chérie, me dit-il, ta foi me semble surtout un besoin d’aimer… — … et d’être aimée », murmura tout bas Mme Guérard.

Tout le monde jeta un regard vers maman qui haussa légèrement les épaules. Ce regard me semblait lourd de reproches, et je me sentis mordue au cœur par le remords. Je m’approchai de ma mère et, lui jetant les bras autour du cou : « N’est-ce pas que tu veux bien que je sois religieuse, et que cela ne te fera pas de peine ? »

Maman caressa mes cheveux dont elle était fière : « Si ! cela me fera de la peine ! Car tu sais bien qu’après ta sœur, tu es ce que j’aime le plus au monde. » Elle avait dit cela d’une voix lente et douce. Le bruit d’une petite cascade qui descend claire et chantante de la montagne entraînant des petits graviers, puis peu à peu grossie par la fonte des neiges entraînant des rochers et des arbres, telle me semble avoir été, à ce moment-là, la voix pure et traînante de maman.

Je bondis en arrière, me rejetant au milieu du groupe atterré par cette boutade pleine d’inconscience. J’allais de l’un à l’autre, expliquant le pourquoi de ma résolution. Je donnais des raisons qui n’en étaient pas. J’allais de l’un à l’autre, cherchant un appui.

Enfin le duc de Morny, qui commençait à s’ennuyer, se leva : « Savez-vous ce qu’il faut faire de cette enfant ?… Il faut la mettre au Conservatoire. » Il me tapota la joue, baisa la main de ma tante et, après avoir salué les hommes, je l’entendis qui disait à maman en se penchant sur sa main : « Vous auriez fait un mauvais diplomate ; mais suivez mon conseil, mettez-la au Conservatoire ». Et il disparut.

Je regardai tout le monde, angoissée par ce mot : « Conservatoire ». Qu’est-ce que c’était ?

Je me penchai vers mon institutrice, Mlle de Brabender : elle pinçait les lèvres et me semblait choquée, comme lorsque mon parrain lançait quelque plaisanterie un peu lourde à table.

Mon oncle Félix Faure regardait le parquet, absorbé. Le notaire avait un œil plein de rancune. Ma tante pérorait, très excitée. M. Meydieu hochait la tête avec des « peut-être bien », des « qui sait ? », des « hem ! hem ! ». Mme Guérard restait pâle, triste, et me regardait avec une infinie tendresse.

Qu’était-ce donc que le Conservatoire ? Ce mot, lancé légèrement, avait bouleversé tout le monde. Chacun me semblait avoir une impression différente, mais personne ne me semblait joyeux.

Tout à coup, au milieu de la gêne générale, mon parrain exclama brutalement : « Elle est trop maigre pour faire une actrice !… »

« Je ne veux pas être actrice ! m’écriai-je. — Tu ne sais pas ce que c’est ! dit ma tante. — Si ! si ! je sais que c’est Rachel ! — Tu connais Rachel ? dit maman en se levant. — Oui, oui, au couvent, elle est venue un jour voir la petite Adèle Sarony ; elle a visité le couvent et on l’a fait asseoir dans le jardin parce qu’elle ne pouvait plus respirer. On a été lui chercher des choses pour la remettre ; elle était pâle, si pâle qu’elle me faisait de la peine ; et sœur Sainte-Appoline m’a dit qu’elle faisait un métier qui la tuait, qu’elle était actrice. Et moi, je ne veux pas être actrice ! Je ne veux pas ! »

J’avais dit tout cela d’une seule haleine, les joues en feu, la voix dure. Je me souvenais de ce que m’avaient dit sœur Sainte-Appoline et mère Sainte-Sophie ; et je me souvenais que, lorsque Rachel était partie du jardin, toute pâle et soutenue par une dame, une petite fille lui avait tiré la langue.

Je ne voulais pas qu’on me tirât la langue quand je serais une dame. Je ne voulais pas mille choses confuses dont j’avais quand même souvenance.

Mon parrain se tordait de rire. Mon oncle restait sérieux. Les autres discutaient. Ma tante parlait vivement avec maman qui semblait lasse et ennuyée. Mlle de Brabender et Mme Guérard se disputaient tout bas.

Et je pensais à cet homme élégant qui venait de sortir. Je lui en voulais, car c’était lui qui avait eu cette idée de Conservatoire. Ce mot m’effrayait. C’était lui qui voulait que je fusse actrice. Et il avait disparu, et je ne pouvais discuter avec lui. Il était parti souriant et tranquille, me faisant une caresse amicale et banale. Il était parti, s’en fichant comme de l’an quarante, de cette petite maigrichonne dont on discutait l’avenir. « Mettez-la au Conservatoire ! » Et cette phrase lancée du bout des lèvres était tombée comme une bombe sur ma vie.

Moi, l’enfant rêveuse, qui repoussais ce matin les princes et les rois ; moi dont, ce matin, les mains tremblantes égrenaient des rosaires de rêve ; moi qui, ce matin, il y a quelques heures à peine, sentais mon cœur battre d’une émotion inconnue ; moi qui m’étais levée dans l’attente d’un grand événement ! Tout s’effondrait sous une phrase lourde comme du plomb, meurtrière comme un boulet : « Mettez-la au Conservatoire ! » Et je devinais que cette phrase était le poteau indicateur de ma vie.

Tous ces gens réunis s’étaient arrêtés au tournant d’un carrefour : « Mettez-la au Conservatoire ! »

Je voulais être religieuse : on trouvait cela absurde, idiot, sans raison. « Mettez-la au Conservatoire ! » avait ouvert le champ des discussions, l’horizon d’un avenir.

Seuls, mon oncle Félix Faure et Mlle de Brabender étaient contre cette idée. Ils essayaient vainement de faire comprendre à ma mère qu’avec les cent mille francs que m’avait laissés mon père, je trouverais un mari. Mais maman répliqua que je lui avais déclaré que le mariage me faisait horreur, et que j’attendrais ma majorité pour entrer au couvent.

« Dans ces conditions, disait-elle, Sarah ne touchera pas l’argent de son père ! — Non, certes, affirma le notaire. — Et…, continua ma mère, elle entrerait au couvent comme servante, et cela, je ne le veux pas ! Moi ma fortune est en viager, je ne laisserai donc rien à mes enfants. Je veux leur donner une carrière ! » Épuisée par tant de paroles, ma dolente maman s’allongea dans un fauteuil.

Je m’énervais outre mesure, et ma mère me pria de me retirer.

Mlle de Brabender essaya de me consoler. Mme Guérard trouvait que cette carrière avait des avantages, Mlle de Brabender trouvait que le couvent avait un grand charme pour une nature aussi rêveuse. Cette dernière était pieuse, croyante et pratiquante, et « mon petit’dame » était païenne dans la plus pure acception du mot. Et cependant, ces deux femmes s’entendaient, car elles avaient une tendresse adorante pour moi. Mme Guérard adorait en moi la rébellion orgueilleuse de ma nature, la joliesse de mon visage, la gracilité de mon corps. Mlle de Brabender s’attendrissait sur la faiblesse de ma santé ; elle consolait mon chagrin de n’être pas aimée comme ma sœur ; mais elle aimait par-dessus tout ma voix ; elle disait volontiers que ma voix était modulée pour les prières ; et mon goût pour le couvent lui semblait tout naturel.

Elle m’aimait d’une tendresse douce et religieuse. Et Mme Guérard m’aimait avec des élans de paganisme.

Ces deux femmes, dont j’adore encore le souvenir, s’étaient partagé mon moi, et s’accommodaient à merveille de mes défauts et de mes qualités. Je leur dois certainement à toutes deux l’étude et la vision de moi-même.


Cette journée devait finir de la façon la plus biscornue.

Je m’étais étendue dans le petit fauteuil de paille qu’était le plus bel ornement de ma chambre de jeune fille. Je m’étais assoupie, la main dans la main de Mlle de Brabender. Mme Guérard était remontée chez elle.

La porte de ma chambre s’ouvrit, et ma tante entra, suivie de maman. Je la vois encore, ma tante, dans sa robe de soie puce garnie de fourrures, son chapeau de velours marron attaché sous le menton par deux grandes et larges brides. Maman la suivait. Elle avait retiré sa robe et passé un peignoir de laine blanche. Maman détestait rester en robe. Je compris à ce changement que tout le monde était parti et que ma tante, elle aussi, s’apprêtait à quitter la maison. Je me levai, mais maman me fit asseoir : « Repose-toi encore, car ce soir, nous te conduirons au Théâtre-Français. »

Je compris que c’était pour m’allécher et ne montrai aucun plaisir, quoique dans le fond je me sentais joyeuse d’aller au Théâtre-Français. Je ne connaissais, en fait de théâtre, que Robert-Houdin où on me menait parfois avec ma sœur ; et je crois que c’était surtout pour la mener, elle, car moi, j’étais vraiment un peu grande pour prendre plaisir à ce spectacle.

« Voulez-vous venir avec nous ? dit maman à Mlle de Brabender. — Volontiers, Madame, répliqua cette chère demoiselle. Vous me permettrez d’aller me changer ? » Ma tante riait de mon air bougon.

« Ah ! petite masque, dit-elle en s’en allant, tu caches ton plaisir. Eh bien, tu verras ce soir des actrices. — Est-ce que Rachel joue ? — Oh ! non, elle est malade. »

Ma tante m’embrassa et sortit en me disant : « À ce soir ! » Ma mère la suivit. Mlle de Brabender se leva, affairée. Elle devait partir tout de suite pour s’habiller et prévenir qu’elle ne rentrerait que très tard, car il fallait, dans son couvent, un permis spécial pour rentrer après dix heures.

Restée seule, je me balançai dans mon fauteuil de paille qui n’avait rien du rocking-chair. Je me pris à penser. Et pour la première fois, ma compréhension critique se fit jour.

Ainsi, tout ce dérangement de gens graves : le notaire appelé du Havre, mon oncle arraché au travail de son livre, le vieux garçon M. Meydieu dérangé de ses habitudes, mon parrain détourné de la Bourse, et cet élégant et sceptique de Morny terré pendant deux heures dans ce petit milieu bourgeois, tout cela aboutissait à cette décision : « On va la conduire au théâtre. »

Je ne sais quelle part mon oncle avait prise à ce burlesque projet, mais je doute qu’il fût de son goût.

Néanmoins j’étais contente d’aller au théâtre. Je me sentais plus importante. Je m’étais levée encore enfant, et en quelques heures, les événements me rendaient jeune fille.

On avait discuté à propos de moi. J’avais pu exprimer ma volonté, sans résultat, c’est vrai ; mais je l’avais quand même exprimée.

Et enfin, on sentait le besoin de me choyer, de me gâter pour gagner mon adhésion. On ne pouvait pas me forcer à vouloir ce qu’on voulait ; il fallait mon consentement. Et je me sentais si joyeuse, si orgueilleuse de cela, que j’en étais attendrie et presque décidée à le donner.

Mais, je me disais que tout de même je me ferais prier.


Après le dîner, on s’entassa dans un fiacre : maman, mon parrain, Mlle de Brabender et moi.

Mon parrain m’avait fait cadeau de douze paires de gants blancs.

Montant le péristyle du Théâtre-Français, je marchai sur la robe d’une dame qui se retourna en m’appelant « petite sotte ». Je me reculai vivement en arrière et rencontrai le ventre énorme d’un vieux monsieur qui me repoussa brutalement.

Une fois installés tous dans la loge de face : moi au premier rang avec maman, Mlle de Brabender derrière moi, je me sentis plus rassurée.

J’étais collée contre la paroi de la loge, et je sentais les genoux pointus de Mlle de Brabender dans le velours de ma chaise, ce qui me donnait confiance. J’appuyais mon dos contre le dossier pour mieux sentir l’étreinte de ses deux genoux.

Quand le rideau se leva, lentement, je crus que j’allais m’évanouir. C’était en effet le rideau de ma vie qui se levait.

Ces colonnes, — on jouait Britannicus — seront mes palais. Ces frises d’air seront mes ciels. Et ces planches devaient fléchir sous mon poids frêle.

Je n’entendis rien de Britannicus. J’étais loin, loin, à Grand-Champs, dans mon dortoir.

Quand le rideau fut tombé : « Eh bien, qu’est-ce que tu dis ? » exclama mon parrain. Je ne répondis pas. D’un tour de main il me tourna la tête. Je pleurais des larmes lourdes, lentes à rouler sur ma joue, de ces larmes sans sanglots, sans espoir d’être jamais taries. Mon parrain haussa les épaules et sortit de la loge en faisant claquer la porte.

Maman, impatientée, lorgnait la salle. Mlle de Brabender me passa son mouchoir ; le mien était tombé, je n’osais le ramasser.

Le rideau s’était levé sur la seconde pièce : Amphytrion. Je fis un effort pour écouter, afin de plaire à mon institutrice, si douce, si conciliante.

Je ne me souviens plus que d’une chose : C’est que je trouvais Alcmène si malheureuse que j’éclatai en sanglots bruyants, et que la salle, très amusée, regardait dans notre loge.

Ma mère, irritée, m’emmena avec Mlle de Brabender, laissant mon parrain furieux, grommelant : « Qu’on la fiche au couvent ! Et qu’elle y reste ! Bon Dieu de bois ! quelle idiote, que cette enfant ! »

Tel fut le début de ma carrière artistique.


VII


Je commençais cependant à penser à ma nouvelle carrière.

De tous côtés arrivaient pour moi des livres : Racine, Corneille, Molière, Casimir Delavigne, etc., etc. Je les ouvrais et, n’y comprenant rien, je les refermais bien vite pour relire mon petit La Fontaine que j’aimais passionnément. Je savais toutes ses fables ; et une de mes joies était de faire des paris avec mon parrain, ou M. Meydieu, l’érudit et insupportable ami ; je pariais qu’ils ne reconnaîtraient pas toutes les fables, si je les commençais par le dernier vers en remontant jusqu’au premier ; et je gagnais souvent.

Un mot de ma tante arriva un jour, prévenant maman que M. Auber, alors directeur du Conservatoire, nous attendrait le lendemain, à neuf heures du matin. J’allais mettre le pied dans l’étrier.

Maman m’envoya avec Mme Guérard.

M. Auber, prévenu par le duc de Morny, nous reçut d’une façon très affable. Sa tête fine, aux cheveux blancs, à la face ivorine, dans laquelle brûlaient deux magnifiques yeux noirs, son aspect grêle et distingué, la mélodie de sa voix, la célébrité de son nom ; tout cela me causait une grande impression.

J’osais à peine répondre à ses questions. Alors, il me fit asseoir doucement près de lui : « Vous aimez beaucoup le théâtre ? — Oh ! non, Monsieur. » Cette réponse inattendue le stupéfia. Il leva ses lourdes paupières sur Mme Guérard qui répondit : « Non, elle n’aime pas le théâtre, mais elle ne veut pas se marier et, par ce fait, elle reste sans fortune, car son père ne lui a laissé que cent mille francs qu’elle ne peut toucher que le jour de son mariage ; alors, sa mère veut lui donner une carrière, car Mme Bernhardt n’a qu’une rente viagère, assez belle, mais enfin ce n’est qu’une rente viagère, et elle ne peut rien laisser à ses filles. Dans ces conditions, elle voudrait que Sarah se créât une indépendance. Mais celle-ci préférerait entrer au couvent. »

Auber dit lentement : « Ça, ce n’est pas une carrière indépendante, mon enfant. Quel âge a-t-elle ? — Elle a quatorze ans et demie, répondit Mme Guérard. — Non, m’écriai-je, je vais avoir quinze ans ! » L’aimable vieillard se mit à sourire : « Dans vingt ans, me dit-il, vous tiendrez moins à la véracité des chiffres. »

Puis, jugeant la visite assez longue, il se leva : « Il paraît, dit-il à « mon petit’dame », il parait que la mère de cette jeune fille est d’une grande beauté ? — Oh ! très jolie, reprit-elle. — Vous lui exprimerez mes regrets de ne l’avoir point vue, et mes remerciements pour s’être fait si galamment remplacer. » Et il baisa la main de Mme Guérard qui rougit légèrement.

Cette conversation est telle qu’elle eut lieu, mot pour mot. Chaque mouvement, chaque geste de M. Auber se gravaient dans mon cerveau, car ce petit homme plein de charme et de douceur tenait mon avenir dans sa main diaphane.

Il ouvrit la porte du salon, et me touchant l’épaule : « Allons, courage, ma fillette ; et croyez-moi, vous remercierez votre maman de vous avoir forcé la main. Et ne prenez pas cet air triste. La vie vaut la peine qu’on y entre sérieusement, mais gaiement. » Je balbutiai quelques paroles de remerciement.

Comme je m’apprêtais à sortir, je fus bousculée par une belle personne, de prestance un peu lourde, et tumultueuse à l’excès. « Et surtout, murmura M. Auber en se penchant vers moi, ne vous laissez pas engraisser comme cette grande chanteuse. La graisse est l’ennemie de la femme et de l’artiste. »

Puis, pendant que le domestique tenait la porte ouverte pour nous laisser passer, j’entendis M. Auber qui, rentrant dans le salon, disait : « Eh bien, la plus idéale des femmes que… etc. » Je descendis un peu ahurie, et ne dis mot dans la voiture.

Mme Guérard raconta notre entrevue à maman qui, ne la laissant pas achever, dit : « Bien, bien, merci. »


L’examen devant avoir lieu un mois après cette visite, il s’agissait de le préparer.

Maman ne connaissait personne du Théâtre. Mon parrain me conseilla d’apprendre Phèdre mais Mlle de Brabender s’y opposa, trouvant cela un peu choquant, se refusant à m’aider si tel était mon choix.

M. Meydieu, notre vieil ami, voulut me faire travailler Chimène dans Le Cid ; mais auparavant, il déclara que je serrais trop les dents, ce qui était vrai ; que je n’ouvrais pas assez les o et que je ne vibrais pas assez les r, et il me fit un petit cahier dont je copie exactement le contenu, car ma pauvre chère Guérard avait gardé précieusement tout ce qui me touchait ; et c’est elle qui m’a remis quantité de documents qui me servent très heureusement aujourd’hui.

Voici le travail de cet odieux ami :


« Tous les matins pendant une heure, sur les do, ré, mi, faire l’exercice : te, de, de pour arriver à vibrer.

Avant de déjeuner, dire quarante fois : Un-très-gros-rat-dans-un-très-gros-trou…, pour ouvrir les r.

« Avant dîner, quarante fois : Combien ces six saucisses-ci ?C’est six sous ces six saucisses-ci !Six sous ces six saucissons-ci ?Six sous ceux-ci ! six sous ceux-là ! Six sous ces six saucissons-ci !… pour apprendre à ne pas siffler les s.

« Le soir en se couchant, vingt fois : Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon…, et vingt fois : Le plus petit papa, petit pipi, petit popo, petit pupu… Ouvrir la bouche en carré pour les d et la fermer en cul de poule pour les p… »


Il vint très sérieusement remettre ce travail à Mlle de Brabender qui, très sérieusement, voulut me le faire exécuter. Elle était charmante, Mlle de Brabender, et je l’aimais, mais je ne pus résister au fou rire quand, après m’avoir fait dire les te, de, de, qui passaient encore, et le très gros rat…, elle entama les saucissons… Non, ce fut une cacophonie de sifflements dans sa bouche édentée, à faire hurler tous les chiens de Paris. Et quand le Didon dîna… se mêla de la partie, accompagné du plus petit papa…, j’ai cru que la raison échappait à ma chère institutrice : les yeux mi-clos, la figure rouge, la moustache hérissée, l’air sentencieux et pressé, la bouche s’élargissant en coupure de tirelire, ou se plissant en petit rond, elle ronronnait, sifflait, dindonnait, et pepetait sans s’arrêter…

J’étais tombée esclaffée dans mon fauteuil de paille. Le rire m’étranglait. De grosses larmes giclaient de mes cils. Mes pieds battaient le parquet. Mes bras lancés de droite, de gauche, cherchaient, se crispaient sous les spasmes du rire. Je me penchais en avant pour me rejeter en arrière.

Ma mère, attirée par tant de tapage, entr’ouvrit la porte. Mlle de Brabender expliqua très gravement qu’elle me démontrait la « Méthode » de M. Meydieu. Maman essaya quelques remontrances, je ne voulus rien entendre, je délirais sous le rire. Elle emmena mon institutrice et me laissa seule, car elle craignait que je n’eusse une crise de nerfs.

Restée seule, je me calmai peu à peu. Je fermai les yeux et revis mon couvent. Et les te, de, de… se confondaient un instant dans l’engourdissement de mon cerveau, avec les Pater qu’il me fallait répéter quinze ou vingt fois comme pénitence.


Enfin je repris conscience, me levai et, après avoir trempé mon visage dans l’eau froide, j’allai rejoindre ma mère que je trouvai en train de jouer au whist avec mon institutrice et mon parrain.

J’embrassai tendrement Mlle de Brabender qui me rendit mon baiser avec une si indulgente bonté que je m’en sentis confuse.


Les jours passaient. Je ne faisais des exercices de Meydieu que les : te, de, de… au piano. Ma mère venait me réveiller chaque matin pour ce travail dont j’enrageais. Mon parrain m’avait fait apprendre Aricie, mais je ne comprenais rien à ce qu’il me disait pour les vers. Il pensait… et m’expliquait que le vers devait être sans une intonation, et que la valeur ne devait être mise que sur la rime. C’était assommant à entendre et impossible à exécuter. Puis, je ne comprenais pas très bien le caractère d’Aricie qui ne me semblait pas aimer du tout Hippolyte, et qui me paraissait être une coquette intrigante.

Mon parrain m’expliquait que c’était la façon d’aimer dans les temps anciens. Et quand je lui disais que Phèdre avait l’air de mieux aimer, il me prenait le menton et disait : « Voyez, cette petite masque ! ça fait semblant de ne pas comprendre ! Elle voudrait bien qu’on lui explique… »

C’était bête comme chou ; je ne comprenais pas et ne demandais rien. Mais cet homme avait l’âme bourgeoise, sournoise et paillarde. Il ne m’aimait pas parce que j’étais maigre ; mais je l’intéressais parce que j’allais être actrice. Ce mot éveillait en lui tous les côtés faibles de notre art. Il n’en voyait pas la beauté, la noblesse et la bienfaisante puissance.

Je démêlais mal tout cela, alors ; mais je me sentais en malaise près de cet homme que je voyais depuis mon enfance et qui me servait presque de père.

Je ne voulus pas continuer à apprendre Aricie. D’abord, je ne pouvais en causer avec mon institutrice, qui ne voulait pas entendre parler de cette pièce.

J’appris alors L’École des Femmes, et Agnès me fut expliquée par Mlle de Brabender. Oh ! la chère demoiselle n’y voyait pas grand’chose. Toute cette histoire lui semblait d’une simplesse enfantine. Et quand je répétais : « Il m’a pris… il m’a pris le ruban que vous m’avez donné », elle souriait, confiante au rire gras de Meydieu et de mon parrain.

VIII


Enfin le jour de l’examen arriva. Tout le monde m’avait donné des conseils. Personne ne m’avait donné un conseil. On n’avait pas songé à prendre un professionnel pour me préparer à passer mon examen.

Je m’étais levée le matin, le cœur gros et l’esprit mal à l’aise. Maman m’avait fait faire une robe de soie noire légèrement décolletée, avec une berthe froncée. La robe était un peu courte et laissait passer mon pantalon de broderie anglaise, qui reposait ses deux jambes brodées sur des brodequins en peau mordorée. Une guimpe blanche émergeait de mon corsage noir et enserrait mon cou trop gracile ; mes cheveux séparés sur mon front encadraient ma tête selon leur bon vouloir, car aucune épingle, aucun ruban ne les retenaient. J’avais un grand chapeau de paille malgré la saison avancée.

Tout le monde était venu passer la revision de ma toilette. Je m’étais tournée et retournée vingt fois, On m’avait fait faire la révérence… pour voir.

Enfin tout le monde paraissait content. « Mon petit’dame » était descendue avec son grave mari et m’avait embrassée, très émue. Notre vieille Marguerite me fît asseoir et posa devant moi une tasse de bouillon froid, qu’elle avait si longtemps et si tendrement fait réduire que ce bouillon était une délicieuse gelée que j’avalai en une seconde. J’étais pressée de partir.

En quittant ma chaise, je me levai si brusquement que ma robe se déchira à je ne sais quel éclat de bois invisible. Maman se retourna fâchée vers un visiteur qui venait d’entrer depuis cinq minutes et qui restait dans l’admiration contemplative : « Tenez, voilà la preuve de ce que je vous disais ; toutes vos soies se déchirent au moindre mouvement. — Mais, reprit vivement l’interpellé, je vous ai dit que celle-là était par trop cuite, et vous l’ai laissée pour cela à si bon compte. »

Celui qui parlait ainsi était un jeune juif pas laid ; il était timide et Hollandais ; il était sans violence, mais tenace. Je le connaissais depuis mon enfance. Son père, ami de mon grand-père maternel, était un commerçant riche, mais père d’une nombreuse tribu. Il envoya ses fils, dotés d’un léger pécule, chercher fortune où bon leur semblerait. Jacques, celui dont je parle, était venu à Paris. Il avait d’abord vendu des pains de Pâques ; et il vint souvent, jeune garçon, m’en apporter au couvent avec les gâteries que maman m’envoyait. Puis, quelle ne fut pas ma surprise de le voir, un jour de sortie, offrant à maman des rouleaux de toile cirée qui servaient de nappe pour le premier déjeuner. Je me souviens d’une de ces toiles dont l’encadrement était fait par des médaillons représentant tous les rois de France. C’est sur cette toile cirée que j’appris le mieux mon histoire. Enfin il était depuis un mois possesseur d’une petite tapissière assez élégante, et il vendait des soies trop cuites. Il est maintenant un des plus considérables bijoutiers de Paris.

L’accroc à ma robe fut vite raccommodé et, sachant que ma robe était trop cuite, je la traitai avec respect.

Enfin, nous partîmes, Mlle de Brabender, Mme Guérard et moi, dans un petit fiacre à deux places ; et j’étais heureuse que ce fiacre fût si petit, car je me tenais blottie entre ces deux tendresses, ma robe trop cuite étalée délicatement sur leurs genoux.

Quand j’entrai dans la salle d’attente qui précède la salle d’auditions, il y avait déjà une quinzaine de jeunes gens et une vingtaine de jeunes filles qui, toutes, étaient accompagnées de mère, père, tante, frère ou sœur, etc.

Une odeur de moelle de bœuf à la vanille me saisit à la gorge et me donna un haut-le-cœur.

Quand la porte s’ouvrit pour me livrer passage, tous les regards convergèrent vers moi, et je me sentis rougir jusqu’à l’occiput. Mme Guérard m’entraîna doucement, et je me retournai, cherchant la main de Mlle de Brabender. Elle avançait timidement, plus rouge que moi, plus embarrassée encore. Tout le monde la regardait, et je voyais les jeunes filles se pousser le coude et la désigner de la tête. Une jeune fille se leva d’un bond pour courir vers sa mère : « Ah ! chouette ! regarde le vieux tableau ! »

Ma pauvre institutrice se sentait mal à l’aise, moi je devenais colère. Je la trouvais mille fois mieux que toutes ces grosses mères empanachées et communes. Bien sûr, elle ne ressemblait pas à tout le monde, Mlle de Brabender, avec sa robe saumon, son châle des Indes très serré aux épaules, retenu devant par un camée très large, et son chapeau dont le tour de tête était fait de ruches si serrés qu’on eût dit une coiffe de religieuse. Elle ne ressemblait surtout pas à ce vilain milieu dans lequel nous étions et dont il fallait tout au plus excepter dix personnes.

Les garçons se tenaient en peloton serré prés des fenêtres, ils riaient et faisaient des réflexions d’un goût douteux, je crois.

La porte s’ouvrit ; une jeune fille très rouge et un jeune homme écarlate venaient de réciter leur scène. Chacun d’eux se rendit vers les siens, papotant, jasant, se plaignant l’un de l’autre.

Un nom fut appelé : Mlle Dica-Petit. Et je vis une grande jeune fille, blonde, distinguée, s’avancer sans embarras. Elle s’arrêta pour embrasser une jolie femme grasse, blanche, rose et toute pomponnée. « N’aie pas peur, maman chérie… », puis elle dit une phrase en hollandais et elle disparut, suivie d’un garçon et d’une petite maigrelette qui devaient lui donner la réplique. Ce détail me fut expliqué par Léautaud, qui faisait l’appel des élèves et prenait le nom des récitants et des répliquants.

Je ne savais rien de cela. Qui donc me donnerait la réplique pour Agnès ? Il m’indiqua plusieurs jeunes gens, mais je l’arrêtai : « Non, non. Monsieur, je ne veux pas demander cela à personne. Je ne connais personne. Je ne veux pas ! — Alors, qu’est-ce que vous direz, Mademoiselle ? répliqua Léautaud avec un accent fouchtra des plus prononcés. — Je dirai une fable. »

Il pouffa de rire en écrivant mon nom et le titre : Les Deux Pigeons, que je lui indiquai comme fable.

Je l’entendais ronronner encore dans sa grosse moustache pendant qu’il continuait sa tournée. Puis je le vis rentrer dans la salle du Conservatoire.

Je commençais à m’enfiévrer. J’inquiétais Guérard, car j’étais, hélas ! de santé très délicate. Elle me fit asseoir et me mit quelques gouttes d’eau de Cologne derrière les oreilles.

« Pan ! ça t’apprendra à cligner de l’œil comme ça ! » Et une gifle formidable s’abattit sur le plus joli visage qu’il fût possible de voir. C’était la mère de Nathalie Manvoy qui venait de frapper sa fille.

Je m’étais dressée, tremblante de peur, d’indignation, courroucée comme un coq. Je voulais qu’on rendît la gifle à la vilaine femme. Je voulais aller embrasser la jolie tête offensée par le soufflet ; mais je me sentis énergiquement retenue par mes deux gardiennes.

Dica-Petit sortant de la salle d’auditions changea le cours des idées de tout ce petit monde. Elle était rayonnante et contente d’elle. Oh ! très contente. Son frère lui tendit une petite gourde dans laquelle se trouvait je ne sais quel cordial (et j’en aurais bien voulu, car j’avais la bouche sèche et brûlante). Sa mère lui mit un petit carré de laine sur la poitrine avant d’attacher son manteau ; et tous trois disparurent.

D’autres jeunes filles et jeunes garçons furent appelés avant que vint mon tour.

Enfin, l’appel de mon nom me fit sursauter, telle une sardine poursuivie par un gros poisson. Je secouai ma tête pour rejeter mes cheveux en arrière. « Mon petit’dame » tapota ma soie trop cuite. Mlle de Brabender me recommanda bien les o, les a, les r, les p, et les t ; et j’entrai toute seule dans la salle.

Je n’avais jamais été seule une heure dans ma vie. Petite enfant, toujours cramponnée aux jupes de ma nourrice ; au couvent, toujours collée à une amie ou à une sœur ; à la maison, toujours entre Mlle de Brabender et Mme Guérard, ou, si elles n’étaient pas là, dans la cuisine avec Marguerite.

Et me voilà toute seule dans cette salle bizarre, avec une estrade au bout, une grande table dans le milieu, et tout autour de cette table : des hommes, grognant, grognards ou moqueurs. Une seule femme, au verbe haut, tenant un binocle qu’elle ne quittait que pour prendre sa lorgnette.

Je sentais tous les regards dans mon dos pendant que je grimpais les quelques marches.

Arrivée sur l’estrade, Léautaud se pencha et me souffla : « Faites la révérence, puis commencez, et arrêtez-vous quand le président sonnera. »

Je regardai le président, c’était M. Auber. C’est vrai, j’avais oublié qu’il était directeur du Conservatoire. J’avais tout oublié.

Alors, je fis ma révérence, et je commençai :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au…

Un grognement sourd se fit entendre et un ventriloque bourdonna : « On n’est pas à la classe ici. En voilà une idée de réciter des fables… » C’était Beauvallet, le tragédien tonitruant de la Comédie-Française.

Je m’arrêtai le cœur battant.

« Continuez, mon enfant », dit un homme à la chevelure d’argent : c’était Provost. « Oui, ce sera moins long qu’une scène », exclama Augustine Brohan, la seule femme présente.

Je repris :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez…

« Plus haut, mon enfant, plus haut », dit avec bienveillance un petit homme aux cheveux blancs tout frisés : c’était Samson.

Je m’arrêtai interdite, affolée, prise d’un énervement fou, prête à crier, à hurler ; ce que voyant, M. Samson me dit : « Voyons, nous ne sommes pas des ogres. » Il venait de causer tout bas avec Auber. « Allons, recommencez, et plus haut. — Ah ! non, s’écria Augustine Brohan, si elle recommence, ce sera plus long qu’une scène ! »

Cette boutade fit rire toute la tablée. Pendant ce temps, je repris conscience de moi-même.

Je trouvais ces gens méchants, de rire devant ce pauvre petit être tremblant qui leur était livré pieds et poings liés.

Je me sentais, sans le définir, un léger mépris pour ce tribunal impitoyable. — J’ai bien souvent, depuis, pensé à cette épreuve, et je me suis rendu compte que des êtres bons, intelligents, pitoyables, deviennent inférieurs lorsqu’ils sont groupés. Le sentiment de l’irresponsabilité personnelle éveille les mauvais instincts. La crainte du ridicule chasse les bons.


Ayant repris possession de ma volonté, je recommençai ma fable sans vouloir m’inquiéter de ce qui se passerait.

Ma voix s’était mouillée dans l’émotion. Le désir de me faire entendre faisait chanter mon timbre. Le silence s’était fait.

Avant la fin de la fable, la clochette tinta. Je saluai, et descendis les quelques gradins, brisée de fatigue.

M. Auber m’arrêta au passage : « Eh bien, ma fillette,


LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION
LE CONSERVATOIRE NATIONAL DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION
c’est très bien, cela. Voilà M. Provost et M. Beauvallet qui veulent vous avoir dans leur classe. »

Je reculai un peu quand il me montra M. Beauvallet. C’était le ventriloque qui m’avait fait si peur.

« Eh bien, lequel de ces messieurs préférez-vous ? »

Je ne répondis pas et montrai du doigt Provost.

« Voilà qui est parfait. Ramassez votre mouchoir, mon pauvre Beauvallet. Je vous confie cette enfant, mon cher Provost. »

Je compris, et m’écriai, folle de joie : « Alors, je suis reçue ! — Oui, vous êtes reçue ; et je n’ai qu’un regret, c’est que cette jolie voix-là ne soit pas pour la musique. »

Mais je n’entendais plus. J’étais folle de joie. Je ne remerciai personne. Je courus vers la porte.

« Mon petit’dame, Mademoiselle… Je suis reçue ! » À leurs pressions de mains, à leurs questions, je ne répondais que : « Oui, oui, je suis reçue ! »

On m’entourait, on m’interpellait : « Comment savez-vous que vous êtes reçue ? — On ne le sait jamais d’avance. — Si, si, moi, je le sais ! C’est M. Auber qui me l’a dit ! J’entre dans la classe de M. Provost ! M. Beauvallet voulait de moi, mais je n’ai pas voulu. Il a une trop grosse voix ! »

Une méchante fille exclama : « As-tu fini !… on s’m’arrache ! »

Une jeune fille jolie, mais trop brune pour mon goût, s’approcha doucement : « Qu’est-ce que vous avez dit, mademoiselle ? — J’ai dit la fable des Deux Pigeons. »

Elle s’étonna. Tout le monde s’étonna. Et j’étais heureuse à mourir de joie, parce que j’étonnais.

Je campai mon chapeau sur ma tête, je bousculai ma robe trop cuite, et j’entraînai mes deux amies dans une sortie rapide et dansante. Elles voulurent me faire prendre quelque chose chez le pâtissier, je refusai. Nous montâmes en voiture. Oh ! j’aurais voulu la pousser, cette voiture.

Sur toutes les façades des boutiques, je lisais : « Je suis reçue ! »

Quand la voiture stationnait pendant un embarras quelconque, il me semblait que les gens me regardaient, étonnés, et je me surpris hochant la tête pour dire : « Oui, oui, c’est vrai, je suis reçue ! »

Je ne pensais plus au couvent. Je ne ressentais qu’un sentiment d’orgueil d’avoir réussi dans la première tentative entreprise. Tentative dont le succès ne dépendait que de moi seule.

Il me semblait que le cocher n’arriverait jamais au 265 de la rue Saint-Honoré. Je sortais sans cesse ma tête par la portière, et je disais : « Plus vite, s’il vous plait, plus vite, cocher ! »

Enfin, nous arrivâmes à la maison, je sautai de la voiture pour arriver vite et crier la bonne nouvelle à maman. Je fus arrêtée par la fille de la concierge qui était corsetière et travaillait dans une petite mansarde qui donnait en face de la fenêtre de la salle à manger dans laquelle je prenais mes leçons avec mon institutrice, de sorte que, malgré moi, mes yeux rencontraient sans cesse son minois roussâtre et éveillé. Je ne lui avais jamais parlé, mais je savais qui elle était. « Eh bien, Mademoiselle Sarah, êtes-vous contente ? — Oui, oui, je suis reçue ! » Et je m’arrêtai une seconde, ne pouvant résister à l’étonnement joyeux de toute la gent portière.

Cependant, je me dérobai pour courir chez maman, quand je fus clouée sur place en pénétrant dans la cour. La colère et le chagrin s’emparèrent de moi, en voyant « mon petit’dame » arrêtée, les deux mains en cornet, la tête en l’air, criant à maman penchée à la fenêtre : « Oui, oui, elle est reçue ! »

Je lui envoyai mon poing fermé dans le dos et me pris à pleurer de rage, car j’avais préparé pour maman toute une petite histoire qui finissait par la surprise joyeuse. Je devais prendre l’air triste dès la porte ; un air navré, confus, pour recevoir en plein le : « Ça ne m’étonne pas, tu es si bête, ma pauvrette », et lui sauter au cou en disant : « C’est pas vrai, c’est pas vrai, je suis reçue ! » Et dans ma tête, je voyais les figures s’illuminant : la vieille Marguerite, mon parrain s’esclaffant, mes sœurs dansant… Et voilà Mme Guérard qui soufflait par son cornet sur tous mes effets si bien préparés.

Je dois dire que l’aimable femme a continué jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant la plus grande partie de ma vie, à me couper tous mes effets. J’avais beau lui faire des scènes violentes, elle ne pouvait pas s’empêcher, quand je racontais une aventure dont j’attendais un gros effet, de pouffer de rire avant la fin. Et si j’ébauchais une histoire qui se terminait lamentable, elle poussait des soupirs, levait les yeux au ciel et marmonnait des « hélas ! » qui arrêtaient tout l’effet que j’attendais.

Cela m’exaspérait à un degré fou ; si bien que j’avais fini par dire avant de commencer une histoire : « Guérard, sors, ma chérie », et elle sortait en riant à l’idée des gaffes qu’elle aurait pu faire.

Tout en maugréant contre Guérard, je montai chez maman que je trouvai devant la porte grande ouverte. Elle m’embrassa tendrement et voyant ma figure boudeuse : « Eh bien, tu n’es pas contente ? — Si, mais c’est Guérard… Je suis furieuse contre elle… Sois gentille, maman, fais comme si tu ne savais rien. Ferme la porte. Je vais sonner. »

Et je sonnai. Et Marguerite ouvrit. Et maman vint. Et elle fit l’étonnée. Et mes sœurs. Et mon parrain. Et ma tante… Et quand j’embrassai maman en criant : « Je suis reçue ! » tout le monde s’exclama avec joie. Et je redevins gaie. J’avais quand même fait un effet. C’était la carrière qui prenait possession de moi sans que je m’en doutasse.

Ma sœur Régina, qu’on n’avait pas voulu garder au couvent et que les sœurs avaient renvoyée à maman, se mit à danser la bourrée. Elle avait appris cette danse en nourrice et la dansait à tout propos, puis finissait toujours par ce petit couplet :

Mon p’tit venir’ ’éjouis toi,
Tout ce ze gagn’ est pou’ toi…

Et rien n’était plus comique que cette grosse pouponne, à l’air sérieux.

Ma sœur Régina n’a jamais ri ; à peine un sourire entr’ouvrait ses lèvres minces et détendait sa bouche trop petite. Oui, rien n’était plus comique que de la voir grave et brutale, dansant la bourrée. Ce jour-là elle fut plus drôle que jamais, car elle était excitée par la joie générale.

Elle avait quatre ans, et rien ne la gênait. Elle était sauvage et effrontée. Elle détestait la société, le monde. Et, quand on l’amenait de force dans le salon, elle gênait tout le monde par ses propos crus, baroques, et par ses réponses brutales et ses coups de pied et ses coups de poing. C’était une enfant terrible, avec des cheveux d’argent, un teint nacré, des yeux bleus trop grands pour son faciès, et des cils drus et fournis qui faisaient ombre sur sa joue quand elle baissait les paupières et rejoignaient ses sourcils quand elle avait les yeux ouverts. Elle était têtue et triste. Elle restait parfois quatre, cinq heures sans desserrer les dents, sans répondre à quelque question qu’on lui adressât ; puis elle sautait de sa petite chaise, se mettait à chanter à tue-tête et dansait la bourrée.

Ce jour-là, elle était en belle humeur. Elle me caressa tendrement, desserra ses lèvres minces pour me sourire.

Ma sœur Jeanne m’embrassait et me faisait lui raconter mon audition.

Mon parrain me donna cent francs ; et M. Meydieu, qui venait d’arriver pour apprendre le résultat, me promit de m’emmener le lendemain chez Barbedienne pour me faire choisir une pendule pour ma chambre : c’était un de mes rêves.


IX


L’évolution se fit en moi à partir de ce jour. Je fus encore assez longtemps avec mon âme enfantine ; mais mon cerveau perçut plus nettement la vie. Je sentais le besoin de me créer une personnalité. Ce fut le premier éveil de ma volonté.

Être quelqu’un, je voulus cela.

D’abord Mlle de Brabender me déclara que c’était de l’orgueil. Il me semblait à moi que ce n’était pas tout à fait cela. Mais je définissais mal, alors, quel était le sentiment qui m’imposait ce désir. Je ne compris que quelques mois après pourquoi je voulais être quelqu’un.


Un ami de mon parrain me demanda en mariage. Cet homme était un riche tanneur, aimable homme, mais si brun, si noir, si chevelu, si barbu, qu’il me dégoûtait. Je refusai. Alors mon parrain demanda à ma mère le droit de me parler seul. Il me fit asseoir dans le boudoir de maman et me dit : « Ma pauvre enfant, tu fais une imbécillité en refusant M. Bed*** ; il a soixante mille francs de rente, il a des espérances. »

C’était la première fois que j’entendais ce mot, et quand j’en eus l’explication, je me demandai si c’était bien cela qu’on disait en pareil cas. « Mais oui, me dit mon parrain, tu es idiote avec ton sentiment romanesque. Le mariage est une affaire, et il faut le regarder comme une affaire. Tes futurs beau-père et belle-mère sont appelés à mourir comme toi et moi, et ce n’est pas désagréable de savoir qu’ils laisseront deux millions à leur fils, et à toi, par conséquent, si tu l’épouses ! — Je ne veux pas l’épouser. — Pourquoi ? — Parce que je ne l’aime pas. — Mais on n’aime jamais avant…, reprit mon pratique conseiller ; tu l’aimeras après. — Après quoi ? — Demande à ta mère. Mais, écoute-moi : pour le moment, il n’est pas question de cela. Il faut que tu te maries. Ta mère a une rente viagère laissée par ton père. Mais cette rente est prise sur les revenus de la fabrique qui appartient à ta grand’mère, laquelle ne peut souffrir ta mère. Elle va être dépossédée de sa rente, et elle restera sans rien, avec trois enfants sur les bras. C’est ce maudit notaire du Havre qui fait tout cela. Les pourquoi… et les parce que… seraient trop longs à te raconter. Ton père a mal arrangé ses affaires. Donc il faut te marier, si ce n’est pas pour toi, ce sera pour ta mère et tes sœurs. Tu donneras à ta mère les cent mille francs que ton père t’a laissés et qu’on ne peut toucher. M. Bed*** te reconnaît trois cent mille francs. J’ai tout arrangé. Tu les donneras si tu veux à ta mère ; et avec quatre cent mille francs elle vivra très bien. »

Je pleurai, je sanglotai et demandai à réfléchir.

Je trouvai maman dans la salle à manger. Elle me dit doucement, d’un air un peu timide : « Ton parrain t’a dit ? — Oui, mère, oui. Laisse-moi réfléchir, veux-tu ? » Et je l’embrassai longuement, en sanglotant dans son cou. Je m’enfermai dans ma chambre et, pour la première fois depuis longtemps, je regrettai mon couvent.

Toute mon enfance se dressa devant moi. Et je pleurais davantage. Et je me sentais si malheureuse que je désirais mourir.


Peu à peu cependant le calme se fit et je repris la notion exacte des faits, des paroles dites. Je ne voulais décidément pas épouser cet homme.

Depuis que j’étais au Conservatoire, j’avais appris des choses, vaguement, oh ! très vaguement, car je n’étais jamais seule. Mais enfin, je comprenais suffisamment pour ne pas vouloir me marier sans amour.

Cependant j’eus à subir un assaut auquel je ne m’attendais pas. Mme Guérard me pria de monter voir la broderie sur métier qu’elle faisait pour la fête de maman. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver chez elle M. Bed***. Il me supplia de changer d’idée. Il me fit beaucoup de peine, car cet homme si noir pleura. « Voulez-vous une dot plus conséquente ? me dit-il ; je vous reconnais cinq cent mille francs. »

Mais ce n’était pas cela. Et je lui dis tout bas : « Mais, Monsieur, je ne vous aime pas ! — Mais moi, Mademoiselle, je mourrai de chagrin si vous ne voulez pas m’épouser. »

Je regardai cet homme… Mourir de chagrin… je me sentis confuse, désolée, et ravie… car il m’aimait comme on aime dans les pièces de théâtre.

Je me souvins vaguement de phrases lues et entendues. Je les lui répétai sans conviction, et je le quittai sans coquetterie.

Il ne mourut pas, M. Bed***. Il vit encore, et a une très grosse position financière. Il est beaucoup mieux que jadis quand il était si noir, car il est maintenant tout blanc.

Du reste, je venais de passer mon premier concours avec un éclatant succès, surtout en tragédie. M. Provost, mon professeur, n’avait pas voulu me laisser concourir dans Zaïre ; mais j’avais tenu bon.

Je trouvais cette scène de Zaïre avec son frère Nérestan tout à fait jolie et dans mes cordes. Mais Provost voulait me faire dire, au moment où Zaïre accablée de reproches par son frère tombe à ses pieds, le :

Frappe ! dis-je, je l’aime !…

avec violence, et je voulais le dire dans la douceur et la résignation d’une mort presque certaine.

Je me disputai longtemps avec mon professeur. Et enfin j’eus l’air de lui céder pendant les classes.

Mais, le jour du concours, je tombai aux genoux de Nérestan avec un sanglot si convaincu, les bras ouverts, offrant mon cœur plein d’amour au coup mortel que j’attendais, et je murmurai avec tant de tendresse :

Frappe ! dis-je, je l’aime !…

que toute la salle éclata en bravos répétés par deux salves.

J’obtins le second prix de tragédie, au grand mécontentement du public qui aurait voulu me voir décerner le premier. Et cependant c’était justice. Mon jeune âge et mon peu de temps d’études justifiaient cette récompense secondaire. J’eus un premier accessit de comédie dans La Fausse Agnès.

Je me sentais donc le droit de refuser. Mon avenir se révélait. Et, par conséquent, ma mère n’aurait besoin de rien dans le cas où elle viendrait à perdre sa rente.

En effet, quelques jours après mon concours, M. Régnier, professeur au Conservatoire et sociétaire de la Comédie-Française, vint demander à ma mère si elle consentirait à me laisser jouer au Vaudeville une pièce de lui (Germaine). Les directeurs me donneraient vingt-cinq francs par représentation.

J’étais éblouie, sept cent cinquante francs par mois, pour mon premier début. J’étais folle de joie.

Je supplia ; ma mère d’accepter les propositions que me faisait le Vaudeville. Elle me dit d’agir à ma guise.

Je demandai audience à M. Camille Doucet, directeur des Beaux-Arts.

Maman refusant toujours de m’accompagner, Mme Guérard vint avec moi. Ma petite sœur Régina me supplia de l’emmener, j’y consentis. Et j’eus bien tort, car nous n’étions pas installées dans le cabinet directorial depuis cinq minutes, que ma sœur, qui avait alors cinq ans, grimpait sur les meubles, sautait à pieds joints au-dessus d’un tabouret, et finalement s’asseyait par terre, attirant à elle la corbeille à papiers placée sous le bureau en répandant tous les papiers déchirés qu’elle contenait. Ce que voyant, Camille Doucet lui fit doucement la remarque qu’elle n’était pas une petite fille très sage.

Ma sœur, la tête plongée dans la corbeille, lui dit de sa voix rauque : « Toi, Monsieur, si tu m’embêtes, je dirai à tout le monde que t’es un donneur d’eau bénite vinaigrée. — C’est ma tante qui dit ça ! »

Mon visage s’empourpra de honte et je balbutiai : « Ne croyez pas cela, Monsieur Camille Doucet, ma petite sœur dit un mensonge… »

Mais Régina avait bondi ; et, crispant ses poings, elle se rua sur moi comme une petite brute : « Tante Rosine a pas dit ça ?… C’est toi qu’est menteuse… à preuve qu’elle a dit ça à M. de Morny, qu’a répondu… »

Je ne me rappelais plus, et ne me rappelle plus ce qu’avait répondu le duc de Moruy ; mais, affolée, je mis la main sur la bouche de ma sœur et l’entraînai en courant. Elle braillait comme un putois, et nous traversâmes en ouragan la salle d’attente pleine de monde précédant le cabinet du directeur des Beaux-Arts.

Je m’abandonnai sans réserve à une de ces violentes colères qui avaient bouleversé mon enfance, et me jetai dans le premier fiacre passant. Une fois dans ce fiacre, je frappai ma petite sœur avec une telle rage, que Mme Guérard affolée la couvrit de son corps et reçut mes coups de pied, mes coups de poing, mes coups de tout, car je jetais mon corps de droite, de gauche, ivre de colère, de chagrin, de honte.

Ce chagrin était d’autant plus grand que j’aimais infiniment Camille Doucet. Il était doux et charmant, affable et sensible. Il avait refusé je ne sais quoi à ma tante qui, peu habituée aux refus, avait conçu de l’humeur. Mais moi, j’étais innocente de cela.

Qu’allait-il croire, Camille Doucet ? Et puis, je ne lui avais même pas fait ma demande pour le Vaudeville. Tous mes beaux rêves étaient à vau-l’eau. Et c’était ce petit monstre blond et blanc comme un séraphin qui venait de briser mon premier rêve.

Pelotonnée dans la voiture, son front têtu barré par la peur, ses lèvres minces, serrées, elle me regardait, les yeux mi-clos à travers ses longs cils.

Rentrée à la maison, je racontai tout à maman, qui déclara à ma petite sœur qu’elle serait privée de dessert pendant deux jours… Régina était gourmande, mais plus orgueilleuse encore. Elle pivota sur ses petits talons et, dansant la bourrée, se mit à chantonner : « Mon p’tit ventr’ se réjouit pas. »

J’avais envie de sauter sur la méchante petite fille.

J’appris quelques jours après, à la classe, que le Ministère me refusait la permission de jouer au Vaudeville. M. Régnier m’en témoigna tout son chagrin ; mais il ajouta avec bonté : « Ah ! dame ! ma chère enfant, le Conservatoire tient à vous, et il n’a pas tort. Il ne faut donc pas vous chagriner outre mesure. »

Et comme je répliquai : « Je suis sûre que c’est Camille Doucet qui est cause de cela… — Non, certes ! s’écria-t-il. Camille Doucet a été votre plus chaud avocat ; mais le Ministère ne veut à aucun prix déflorer vos débuts pour l’année prochaine. »

Je me pris alors d’une grande et reconnaissante tendresse pour cet aimable Camille Doucet, qui n’avait gardé aucune rancune de la stupide sortie de ma petite sœur.


Je me remis au travail avec une véritable ferveur. Je ne manquais pas une classe. Tous les matins je me rendais au Conservatoire avec mon institutrice. Nous partions de bonne heure parce que j’aimais mieux aller à pied qu’en omnibus ; et je gardais les vingt sous que maman me remettait chaque matin pour nos deux omnibus pour aller, et huit sous pour les gâteaux. Nous devions revenir à pied. Mais tous les deux jours, nous prenions un fiacre avec les quarante sous gardés à cet effet.

Maman n’a jamais su cette petite supercherie, dont ma chère Brabender se faisait complice, non sans remords.

Je ne manquais pas une classe. Je me rendais même aux leçons de maintien, où ce pauvre M. Élie, vieux beau, frisé, fardé et jaboté de dentelles, nous faisait le cours le plus comique qu’on puisse imaginer. Nous étions peu nombreuses à ce cours.

Aussi le père Élie se vengeait sur nous de l’abstention des autres. À chaque classe, nous y passions toutes. Il nous tutoyait, le père Élie. Nous étions sa chose. Et, toutes, les cinq ou six que nous étions, nous devions grimper sur la scène. Lui, debout, sa baguette noire à la main (pourquoi cette baguette ?) : « Allons, Mesdemoiselles, le corps rejeté en arrière, la tête haute, la pointe du pied en bas…, là… parfait… Un, deux, trois, marchez ! » Et nous marchions, la pointe du pied en bas, la tête haute, la paupière tombante sur l’œil qui cherchait à voir où se posait le pied. Nous marchions avec la noblesse et la solennité des chameaux.

Puis il nous apprenait à sortir avec nonchalance, dignité ou fureur. Et il fallait voir ces jeunes filles se dirigeant vers les portes, traînant le pas, le redressant ou le pressant selon le sentiment qui devait les animer.

Puis, il y avait les : « Assez, Monsieur ! sortez ! » sans parler. Car le père Élie ne voulait pas qu’on murmurât un seul mot : « Tout, disait-il, est dans le regard, le geste, l’attitude. »

Il avait aussi ce qu’il appelait « l’assiette », c’est-à-dire s’asseoir avec dignité, se laisser tomber avec lassitude. Et « l’assiette » qui disait : « Je vous écoute : Parlez, Monsieur !… « Ah ! cette assiette-là était d’un compliqué fou ; il fallait tout mettre, dedans : le désir de savoir, la crainte d’entendre, la résolution d’éloigner, la volonté de retenir… Ah ! ce que cette assiette m’a coûté de larmes !… Pauvre père Élie ! Je ne lui en veux pas, mais je me suis acharnée à oublier ce qu’il m’avait appris, car rien n’est moins utile que ces classes de maintien.

Chaque être se meut selon ses proportions : Les femmes trop grandes font des enjambées ; les cambrées marchent à l’orientale ; les femmes trop grasses marchent en canes ; celles qui ont les jambes courtes marchent ban-ban ; les toutes petites sautillent ; et les grues marchent en grue. Rien n’y fait.

On a supprimé les classés de maintien, on a eu raison. Le geste doit peindre la pensée ; il est harmonieux ou bête, selon que l’artiste est intelligent ou nul.

Au théâtre, il faut avoir les bras longs, plutôt trop longs que courts. Jamais, au grand jamais, un artiste ayant les bras courts ne peut faire un beau geste !

Le pauvre Élie avait beau nous indiquer ceci ou cela, nous étions stupides et maladroites. Et lui restait comique, le pauvre ! Oh ! si comique !


Je prenais aussi des leçons d’armes. C’est ma tante Rosine qui avait mis cette idée dans la tête de maman. C’était le célèbre Pons qui enseignait les armes une fois par semaine. Oh ! quel homme terrible que ce Pons !… Brutal, grossier, gouailleur, cet homme, qui était un maître d’armes hors ligne, répugnait à donner des leçons à des morveux et morveuses, comme il nous appelait. Mais il n’était pas riche, et cette classe avait été, je crois (sans l’affirmer), créée pour lui par un haut protecteur.

Il avait toujours le chapeau sur la la tête, — ce qui choquait Mlle de Brabender, — et le cigare à la bouche, ce qui faisait tousser les élèves époumonnés déjà par les reprises d’assauts.

Quelles tortures que ces classes !

Il amenait de temps en temps quelques amis qui se réjouissaient fort de notre maladresse : ce qui causa un jour un scandale, car, un de ces joyeux spectateurs ayant fait une remarque par trop insolente sur un élève nommé Châtelain, celui-ci se retourna vivement et, en un tour de main, il souffleta l’amateur. Il s’ensuivit une bagarre dans laquelle Pons, voulant intervenir, reçut lui-même une paire de gifles. Cela fit grand bruit. Et, à partir de ce jour, la classe fut fermée aux étrangers. J’obtins de ma mère l’autorisation de ne plus assister à cette classe. Et ce fut pour moi un grand soulagement.

De toutes les classes, je préférais de beaucoup celle de Régnier. Il était doux, bien élevé, et enseignait à dire « vrai ».

Cependant, je dois ce que je sais à la variété des enseignements que je suivais dévotieusement.

Provost enseignait le jeu large, la diction un peu pompeuse mais soutenue. Et surtout, il préconisait la largeur du geste et de l’inflexion.

Beauvallet, à mon avis, n’enseignait rien de bien. Il avait une voix profonde et prenante, qui était bien à lui, qu’il ne pouvait donner à personne, qui était un admirable instrument, mais ne lui donnait pas de talent. Il était maladroit de gestes, les bras trop courts, sa tête était commune. Je détestais ce professeur.

Samson était tout le contraire. La voix frêle et perçante, une distinction acquise, mais pleine de correction. Sa méthode était la simplicité.

Provost indiquait large. Samson indiquait juste, et se préoccupait surtout des finales. Il n’admettait pas qu’on laissât tomber les phrases. Coquelin, qui est élève de Régnier, je crois, a beaucoup de la façon de dire de Samson, tout en gardant la vérité de son premier maître enseignant.

Quant à moi, je me souviens de ces trois professeurs : Régnier, Provost, Samson, comme si c’était hier que je les eusse entendus.


L’année scolaire s’écoula sans grand changement dans ma vie.

J’eus cependant, deux mois avant mon second concours, le chagrin de changer de professeur : Provost tomba très malade, et Samson me prit dans sa classe.

Il comptait beaucoup sur moi ; mais il était autoritaire et tenace. Il m’imposa deux très mauvaises scènes dans deux très mauvaises pièces : Hortense dans L’École des Vieillards, de Casimir Delavigne, pour la comédie, et La Fille du Cid, également de Casimir Delavigne, pour la tragédie.

Je ne me sentais pas à l’aise dans ces deux rôles, écrits dans une langue dure et emphatique.


Le jour du concours arriva. J’étais laide. Maman avait exigé que je me fisse coiffer par son coiffeur. Et j’avais pleuré, sangloté, en voyant ce figaro me faire des raies sur la tête, dans tous les sens, pour séparer ma crinière rebelle. C’était lui, l’idiot, qui avait eu cette idée et qui l’avait suggérée à maman.

Et il avait tenu ma tête dans ses mains stupides plus d’une heure et demie, car il n’avait jamais tiré sur pareille crinière. Et il s’épongeait le front toutes les


SOUS LA DIRECTION DE SA MÈRE, SARAH BERNHARDT EST ENTRE LES MAINS DU COIFFEUR, AVANT SON EXAMEN DU CONSERVATOIRE. (DESSIN DE G. CLAIRIN)
SOUS LA DIRECTION DE SA MÈRE, SARAH BERNHARDT EST ENTRE LES MAINS
DU COIFFEUR, AVANT SON EXAMEN DU CONSERVATOIRE.
(DESSIN DE G. CLAIRIN)


cinq minutes en disant : « Quels cheveux ! mon Dieu ! C’est horrible ! C’est de l’étoupe ! Ce sont des cheveux de négresse blonde ! »

Puis se tournant vers ma mère : « On devrait faire raser Mademoiselle et régenter sa chevelure pendant qu’elle pousserait. — J’y songerai… » avait dit maman, distraite. Je me retournai si brusquement vers elle, que je fus brûlée au front par le fer à friser que tenait cet homme. Et ce fer servait à me défriser !

Oui, il trouvait que mes cheveux frisaient… avec dérèglement ; qu’il fallait les défriser pour les onduler, ce qui était plus noble au visage :

« Les cheveux de Mademoiselle sont arrêtés dans leur croissance par cette frisure folle ! Toutes les filles de Tanger et toutes les négresses ont des cheveux semblables ! Et Mademoiselle, qui se destine à la scène, serait bien plus belle si elle avait les cheveux de Madame… » dit-il en s’inclinant avec un respect admiratif vers ma mère, qui avait en effet les plus beaux cheveux du monde : blonds, et tellement longs qu’elle se tenait debout, la pointe de ses cheveux sous ses talons, et qu’elle pouvait baisser la tête. Il est vrai de dire que maman était toute petite.

Enfin, je sortis des mains de ce misérable, morte de fatigue, par une heure et demie de coups de peigne, de coups de brosse, de coups de fer, de coups d’épingles, de coups de doigts pour tourner ma tête de gauche à droite, puis de droite à gauche, etc., etc. J’étais défigurée, je ne me reconnaissais plus…

Les cheveux tirés sur les tempes, les oreilles visibles et détachées, inconvenantes dans leur nudité ; et, au-dessus de ma tête, un paquet de petites saucisses rangées les unes près des autres pour imiter le diadème antique.

J’étais hideuse ! Mon front, que j’entrevoyais toujours sous la mousse dorée de mes cheveux, me semblait immense, implacable. Je ne reconnaissais pas mes yeux, habituée que j’étais à les voir voilés par l’ombre de ma chevelure. Ma tête pesait un kilo.

Moi qui me coiffais et me coiffe encore avec deux épingles, cet homme en avait mis cinq ou six paquets. C’était lourd sur ma pauvre tête !…

J’étais déjà en retard. Il fallait m’habiller à la hâte. Je pleurais de rage. Mes yeux rapetissaient, mon nez grossissait, mes veines se gonflaient.

Mais ce fut le comble quand je dus mettre mon chapeau. Il ne pouvait tenir sur le paquet de saucisses. Ma mère m’enveloppa vivement la tête d’une dentelle et me poussa vers la porte.

Arrivée au Conservatoire, je me précipitai, avec « mon petit’dame », vers la salle d’attente. Maman s’était rendue dans la salle. J’arrachai la pauvre dentelle qui couvrait mes cheveux, et, accroupie sur un banc, je livrai ma tête à mes compagnes après avoir, en quelques mots, raconté l’odyssée de ma coiffure.

Toutes adoraient et enviaient mes cheveux si souples, si légers, si dorés. Toutes prenaient pitié de mon chagrin. Toutes avaient été émues par ma laideur, sauf les mères, qui crépitaient de joie dans leur mauvaise graisse.

Toutes ces jeunes mains enlevaient les épingles. Et Marie Lloyd, une ravissante créature avec laquelle j’étais plus liée que les autres, prit ma tête qu’elle embrassa tendrement : « Oh ! tes beaux cheveux ! qu’est-ce qu’on en à fait ? » Et elle achevait d’enlever les épingles. Cette tendresse me fit à nouveau fondre en larmes.

Enfin, je me dressai triomphante, sans épingles, sans saucisses !

Mais mes pauvres cheveux, alourdis par la moelle de bœuf dont ce misérable coiffeur les avait enduits, séparés par les raies nécessaires pour l’éclosion de ses saucisses, mes pauvres cheveux tombaient en mèches éplorées et grasses autour de mon visage. Je secouai ma tête pendant cinq minutes avec une rage folle. Je parvins à les décoller un peu. Et je les relevai tant bien que mal avec deux épingles.

Mais le concours était commencé. Je passais la dixième. Je ne savais plus ce que j’avais à dire.

Mme Guérard me mouillait les tempes avec de l’eau fraîche…

Mlle de Brabender, qui venait d’arriver, me regardait sans me reconnaître et me cherchait partout. La pauvre s’était cassé la jambe il y avait à peine trois mois. Elle se soutenait avec une canne-béquille ; mais elle avait voulu venir.

Mme Guérard commençait à lui raconter le drame des cheveux… lorsque mon nom retentit dans la salle : « Mademoiselle Chara Bernhardt ! »

C’était Léautaud, qui devint plus tard souffleur à la Comédie-Française, et qui avait un fort accent auvergnat.

« Mademoiselle Chara Bernhardt !… »

Je me levai d’un bond, sans penser à rien, sans dire un mot, cherchant des yeux l’élève qui devait me donner la réplique.

J’entrai avec lui en scène.

Je fus surprise par le son de ma voix que je ne reconnus pas. J’avais tant pleuré que mon cerveau s’était pris ; et je parlais du nez.

J’entendis une voix de femme qui disait : « Pauvre petite, on n’aurait pas dû la laisser concourir. Elle a un rhume atroce, son nez coule et sa figure est tuméfiée... »

Je terminai ma scène. Je fis ma révérence et me retirai au milieu de maigres et plaintifs applaudissements. Je marchais en somnambule, et fus reçue évanouie dans les bras de Mme Guérard et de Mlle de Brabender.

On fit demander un médecin dans la salle, et le bruit circulant : « La petite Bernhardt s’est évanouie ! La petite Bernhardt est tombée sans connaissance ! » arriva jusqu’à ma mère, qui, blottie au fond d’une loge, s’ennuyait mortellement.

Quand je revins à moi, mes yeux s’ouvrirent sur le beau visage de maman. Une larme perlait suspendue à ses longs cils. Je mis ma tête contre la sienne et je pleurai silencieusement ; mais cette fois des larmes douces, sans sel, qui ne me brûlaient pas les paupières.

Je me mis debout, défripai ma toilette et me regardai dans la glace verdâtre. J’étais moins laide. Mon visage était reposé ; mes cheveux avaient repris leur souplesse ; enfin j’étais mieux que tout à l’heure, sûrement. Le concours de tragédie était terminé. On avait nommé les prix.

Je n’avais rien eu comme récompense. On avait fait le rappel de mon second prix de l’an passé. J’étais bredouille.

Oh ! cela ne me causa aucun chagrin. Je m’y attendais bien.

Quelques personnes avaient protesté en ma faveur. Camille Doucet, membre du jury, avait discuté longtemps, paraît-il, pour me faire donner mon premier prix, malgré mon mauvais concours, disant qu’il fallait, avant tout, tenir compte des notes de mes examens, qui étaient admirables, et de mes notes de classes, qui étaient les meilleures. Rien ne prévalut sur le mauvais effet produit ce jour-là par ma voix nasale, ma figure gonflée, et les mèches lourdes de ma chevelure.

Après une demi-heure d’entr’acte pendant laquelle on me fit boire du porto et manger une brioche, on frappa pour le concours de comédie.

Je passais la quatorzième en comédie. J’avais donc le temps de me remettre tout à fait.

Et puis je me sentais gagnée par mon instinct batailleur. L’injustice me révoltait. Je n’avais pas mérité mon prix ce jour-là, mais je sentais bien qu’on aurait dû me le donner quand même. Je résolus d’avoir le premier prix de comédie.

Et, avec l’exagération que j’ai toujours apportée en toute chose, je me montai la tête : je me déclarai à moi-même que si je n’avais pas le premier prix, je devais renoncer au théâtre. Mon amour mystique et attendri pour le couvent me reprit de plus belle.

Oui, j’irai au couvent. Mais seulement si je n’avais pas le premier prix.

Il se livrait dans mon frêle cerveau de jeune fille le combat le plus fou, le plus illogique qu’on puisse rêver. Je me sentais toutes les vocations vers le couvent, dans ma détresse de mon prix manqué ; et toutes les vocations pour le théâtre, dans l’espoir du prix à conquérir.

Je me reconnaissais, avec une partialité bien naturelle, le don de toutes les abnégations, de tous les renoncements, de tous les dévouements qui devaient m’asseoir doucement sur le fauteuil de la mère Présidente du couvent de Grand-Champs. Et je m’adjugeais, d’autre part, avec une libéralité indulgente, tous les dons nécessaires à l’éclosion de mon autre rêve : devenir la première, la plus célèbre, la plus enviée. Et j’énumérais sur mes doigts toutes mes qualités : — de la grâce, — du charme, — de la distinction, — de la beauté, — du mystère et du piquant.

Oh ! tout ! tout ! Je trouvais que j’avais tout cela. Et quand ma logique et ma bonne foi élevaient un doute, ou un mais… à cette nomenclature fabuleuse de mes qualités, mon « Moi » combatif et paradoxal trouvait la réponse nette, tranchante et sans réplique.


C’est dans ces conditions spéciales, dans cet état d’esprit que je me présentai en scène lorsque vint mon tour.

Le choix de mon concours était stupide : une femme mariée raisonnable et raisonneuse. Et j’étais une enfant paraissant bien plus jeune que mon âge. Je fus néanmoins très brillante, très raisonneuse, très gaie ; et j’eus un succès étourdissant.

J’étais transfigurée. Folle de joie, je tenais mon premier prix ! Oh ! je ne doutais pas qu’il me fût adjugé à l’unanimité.

Le concours finit. Pendant le délai nécessaire au comité pour le débat des récompenses, je demandai de quoi me restaurer. Et on fit venir, de chez le pâtissier du Conservatoire, une côtelette que je dévorai, à la grande joie de Mme Guérard et de Mlle de Brabender, car je détestais la viande et je refusais toujours d’en manger.

Enfin, les membres du comité prirent place dans leur grande loge. Le silence se fit dans la salle. Sur la scène, les jeunes gens furent appelés d’abord.

Pas de premier prix.

Puis le nom de Parfouru fut appelé pour recevoir je second prix de comédie. Parfouru est aujourd’hui M. Paul Porel, le directeur du théâtre du Vaudeville et le mari de Réjane.

Puis vint le tour des jeunes filles.

Je me tenais dans l’embrasure de la porte, toute prête à m’élancer sur la scène.

« Premier prix de comédie… » Je fis un pas en avant, repoussant une grande jeune fille qui me dépassait de la tête… « Premier prix à l’unanimité : Mademoiselle Marie Lloyd ! »

Et la grande jeune fille repoussée par moi s’élança, svelte et radieuse, sur la scène.

Il y eut quelques protestations. Mais sa beauté, sa distinction, son charme timoré eurent raison de tout et de tous. Et Marie Lloyd fut acclamée.

Elle passa près de moi et m’embrassa tendrement. Nous étions très liées. Et je l’aimais beaucoup ; mais je la considérais comme une élève nulle. Je ne sais plus si elle avait eu une récompense l’année précédente, mais personne ne s’attendait à son prix. J’étais pétrifiée.

« Second prix de comédie : Mademoiselle Bernhardt ! » Je n’avais pas entendu. On me poussa en scène et, pendant que je saluais, je voyais des centaines de Marie Lloyd qui dansaient devant moi : les unes me faisant la grimace, d’autres m’enyoyant des baisers ; les unes s’éventaient, les autres saluaient. … Elles étaient grandes… grandes… toutes ces Marie Lloyd… elles dépassaient le plafond ; elles marchaient sur les têtes ; et elles venaient vers moi, me serrant, m’étouffant, m’écrasant le cœur. J’avais, paraît-il, le visage plus blanc que ma robe.

Rentrée dans la coulisse, je m’assis sur la banquette sans mot dire et je regardai Marie Lloyd très entourée, très complimentée : elle était vêtue d’une robe de tarlatane bleu pâle ; un bouquet de myosotis à son corsage ; une brindille de myosotis dans ses cheveux noirs.

Elle était grande, très grande, des épaules frôles et blanches émergeaient avec pudeur de sa robe décolletée, très décolletée… sans danger. Sa tête fine, un peu altière, était de toute grâce, de toute beauté. Quoique très jeune, elle avait un charme plus femme que nous toutes.

Ses grands yeux mordorés jouant de la prunelle, sa bouche petite et ronde envoyait un sourire de côté plein de malice ; et son nez, d’un dessin merveilleux, battait des ailes. L’ovale de son beau visage était arrêté à la naissance des cheveux par deux toutes petites oreilles nacrées et transparentes du plus pur dessin. Un col long, flexible et blanc soutenait cette tête charmante. C’était un prix de beauté qu’on avait décerné à Marie Lloyd ! Et le jury avait été de bonne foi.

Elle était entrée rieuse et radieuse, dans Célimène, son morceau de concours ; et, malgré la monotonie de son débit, la mollesse de sa diction, l’impersonnalité de son jeu, elle avait remporté les suffrages : parce qu’elle était la personnification de Célimène, cette coquette de vingt ans si inconsciemment cruelle.

Elle avait réalisé, pour chacun, l’idéal rêvé par Molière.

Toutes ces réflexions se coordonnèrent plus tard dans mon cerveau. Et cette première leçon si douloureuse me servit beaucoup dans ma carrière.

Je n’ai jamais oublié le prix de Marie Lloyd. Et chaque fois que je crée un rôle, le personnage se présente devant moi costumé, coiffé, marchant, saluant, s’asseyant, se levant.

Mais cela n’est que la vision matérialisée d’où s’échappe subitement l’âme qui doit dominer le personnage. En écoutant l’auteur lire son œuvre, j’essaie de définir le vouloir de sa pensée, espérant m’identifier à ce vouloir.

J’ai voulu quelquefois, avec lui, forcer le public à revenir vers la vérité et détruire le côté légendaire de certains personnages que l’histoire documentée d’aujourd’hui nous représente tels qu’ils furent en réalité, mais le public ne m’a pas suivie. Et je me suis vite rendu compte que la légende reste victorieuse en dépit de l’histoire. Et c’est peut-être un bienfait pour l’esprit des foules… Jésus, Jeanne d’Arc, Shakespeare, la Vierge Marie, Mahomet, Napoléon Ier sont entrés dans la légende.

Il est impossible désormais à notre cerveau de se représenter Jésus et la Vierge Marie accomplissant les humiliantes fonctions humaines. Ils ont vécu la vie que nous vivons. La mort a refroidi leurs membres sacrés. Et ce n’est pas sans révolte et chagrin que nous acceptons cette vérité. Mais nous nous lançons à leur poursuite dans l’éthéré du ciel, dans l’infini du rêve. Nous jetons à bas toutes les scories de l’humanité pour les laisser vêtus d’idéal et les asseoir sur un trône d’amour.

Nous ne voulons pas que Jeanne d’Arc soit la fruste et gaillarde paysanne repoussant violemment le soudard qui veut badiner, enfourchant comme un homme le large percheron, riant volontiers des gaudrioles des soldats, et, soumise aux promiscuités impudiques de son époque encore barbare, n’en ayant que plus de mérite à rester vierge héroïque. Mais nous ne voulons pas de ces vérités inutiles. Elle reste, dans la légende, un être frêle, conduit par une âme divine. Son bras de jeune fille qui tient le lourd étendard est soutenu par un ange invisible. C’est de l’au-delà qu’elle a dans ses yeux d’enfant, dans lesquels tous ces guerriers puisent force et courage. C’est ainsi que nous la voulons.

Et la légende reste encore triomphante.


X


Mais revenons au Conservatoire.

Presque tous les élèves étaient partis. Je restais silencieuse et confuse sur mon banc. Marie Lloyd vint s’asseoir près de moi. « Tu as du chagrin ? — Oui, je voulais avoir le premier prix, et c’est toi qui l’as. Ce n’est pas juste ! — Je ne sais pas si c’est juste ou non, répliqua Marie Lloyd, mais je te jure que je ne l’ai pas fait exprès ! »

Je ne pus m’empêcher de rire.

« Veux-tu que j’aille déjeuner chez toi ?» Et son beau regard devint humide et suppliant. Elle était orpheline et pas heureuse ; et elle avait besoin, en ce jour de triomphe, d’un peu de famille.

Je sentis mon cœur se fondre en une infinie et tendre pitié. Je lui sautai au cou et nous partîmes toutes les quatre : Marie Lloyd, Mme Guérard, Mlle de Brabender et moi. Maman m’avait fait dire qu’elle m’attendait à la maison.

Dans la voiture, mon caractère « j’m'enfichiste » avait repris le dessus ; nous bavardions sur un tel, une telle : « Oh ! ma chère, comme elle était ridicule ! — Oh ! et sa mère… tu as vu ce chapeau ? — Et le père d’Estebenet… as-tu vu ses gants blancs ?… il les avait volés à un gendarme, bien sûr ! » Et nous riions comme des folles. « Et ce pauvre Châtelain qui s’était fait friser ! ajouta Marie Lloyd. As-tu vu sa tête ? » Mais je ne riais plus. Je me rappelais qu’on m’avait fait défriser, moi, et que, grâce à cela, j’avais manqué mon premier prix de tragédie.

Arrivés chez maman, nous trouvâmes déjà installés : ma tante, mon parrain, le vieil ami Meydieu, le mari de Mme Guérard, ma sœur Jeanne toute frisée, ce qui me donna un coup de couteau dans le cœur, car elle avait les cheveux plats, et on l’avait frisée pour l’embellir, quoiqu’elle fût ravissante autrement ; et moi, on m’avait défrisée et enlaidie.

Marie Lloyd fut reçue par maman avec cette indifférence charmante et distinguée qui lui était particulière.

Mon parrain s’empressa près d’elle ; le succès était tout pour ce bourgeois. Il avait, cent fois auparavant, vu ma jeune camarade sans que sa beauté l’eût frappé, sans que sa pauvreté l’eût touché ; mais, ce jour-là, il affirma avoir prédit depuis longtemps le triomphe de Marie Lloyd. Puis il s’approcha de moi et, mettant ses deux mains sur mes épaules, il me tint en face de lui : « Eh bien, tu as tout raté ! Mais pourquoi t’obstiner à faire du théâtre ?… Tu es maigre, petite… et ta figure, assez gentille de près, est laide de loin ; et ta voix ne porte pas ! — Mais oui, ma fil.., ton parrain a raison, reprit M. Meydieu, épouse donc le minotier qui te demande en mariage ; ou cet imbécile de tanneur espagnol qui perd sa tête sans cervelle pour tes beaux yeux. Tu ne feras jamais rien au théâtre ! Marie-toi ! »

M. Guérard vint me serrer les mains. C’était un homme de près de soixante ans ; Mme Guérard n’en avait pas trente. Il était triste, doux et timide ; il était décoré de la Légion d’honneur, portait une redingote longue et usée, avait des gestes aristocratiques, et était secrétaire particulier de M. de La Tour Desmoulins, député en vogue. — M. Guérard était un puits de science.

Ma sœur Jeanne me dit tout bas : « Le parrain de ma sœur (c’est ainsi qu’elle nommait mon parrain) a dit en rentrant que t’étais laide comme tout. » Je la poussai légèrement.

On se mit à table. Pendant tout le temps du repas, je repris mon désir du couvent. Je mangeai peu et fus prise d’une telle fatigue après le déjeuner, que je dus me mettre au lit.

Une fois seule dans ma chambre, étendue dans mes draps, les membres brisés, la tête lourde, le cœur gonflé de soupirs retenus, je voulus envisager ma triste situation. Mais le sommeil réparateur vint au secours de ma jeunesse, et je m’endormis profondément.

Quand je m’éveillai, je ne pus rassembler de suite mes idées. Quelle heure était-il ? Je regardai ma montre. Dix heures ! Et je dormais depuis trois heures de l’après-midi. J’écoutai un instant. Tout reposait dans la maison. Sur la table placée près de mon lit, sur un petit plateau, étaient posées : une tasse de chocolat et une brioche. Puis une feuille de papier à lettres mise toute droite, bien en évidence, contre la tasse de chocolat. Je pris la feuille en tremblant. Je ne recevais jamais de lettres et je voulus la déchiffrer à la faible lueur de ma veilleuse. J’y parvins avec peine et pus lire ces lignes écrites par « mon petit’dame » (Mme Guérard) :

Pendant que vous dormiez, le duc de Morny a envoyé un mot à votre mère, lui disant que Camille Doucet venait de lui affirmer que votre engagement à la Comédie-Française était chose convenue. Donc, ne vous faites pas de chagrin, ma chère enfant, et ayez confiance dans l’avenir. — Votre petit’dame.

Je me pinçai pour m’assurer que j’étais bien éveillée. Je me précipitai vers la fenêtre. Je regardai dehors. Le ciel était noir. Oui, noir pour tout le monde, mais étoile pour moi. Oui, les étoiles brillaient. Je cherchai la mienne, et je fis choix de la plus grosse, de la plus brillante.

Je revins à mon lit et m’amusai à sauter dessus à pieds joints. Et quand je manquais mon coup, je riais comme une folle.

J’avalai tout mon chocolat. Je faillis m’étouffer en mangeant ma brioche.

Debout sur mon traversin, je fis un long discours à la petite Vierge placée à la tête de mon lit. J’adorais la Vierge. Je lui expliquai les raisons pour lesquelles je ne pouvais prendre le voile malgré ma vocation. Je faisais du charme. J’essayai de la persuader, et je l’embrassai tout doucement sur son pied qui écrasait le serpent. Puis je cherchai dans l’ombre le portrait de maman. Je l’entrevis mal et lui envoyai des baisers.

Je pris la lettre de « mon petit’dame » dans le creux de ma main et je me rendormis.

Quels furent mes rêves ?


Le lendemain, tout le monde fut bon pour moi. Mon parrain, arrivé de bonne heure, hochait la tête d’un air satisfait : « Il faut lui faire prendre l’air, dit-il à ma mère ; je paie un landau. »

La promenade me parut délicieuse, car je pouvais rêver, maman détestant parler en voiture.

Deux jours après, la vieille bonne Marguerite me remit, tout essoufflée, une lettre. Elle portait au coin de son enveloppe un large timbre autour duquel flamboyaient les mots : Comédie-Française.

J’interrogeai ma mère du regard : elle me fit signe que je pouvais ouvrir cette lettre, après toutefois avoir réprimandé Marguerite de me remettre une lettre sans son consentement.

« C’est pour demain, maman !… C’est pour demain !… Je suis convoquée à la Comédie !… Tiens, tiens, lis !… » Mes sœurs étaient accourues. Elles me prirent les mains, et je me mis à tourner avec elles en chantant : « C’est pour demain !… C’est pour demain !… »

Ma sœur cadette avait huit ans. Mais moi, ce jour-là, j’en avais seize.

Je grimpai à l’étage supérieur prévenir Mme Guérard, que je trouvai en train de savonner les robes blanches et les tabliers de ses enfants. Elle me prit la tête et m’embrassa tendrement, ses deux mains pleines de mousse savonneuse me laissant de chaque côté une grande plaque neigeuse. Je redescendis ainsi quatre à quatre et fis une entrée bruyante dans le salon. Mon parrain et M. Meydieu, ma tante et maman commençaient un whist. Je les embrassai tous à tour de rôle, leur laissant en riant un peu de mousse sur le visage. Mais, ce jour-là, tout m’était permis. J’étais un personnage.

C’était le lendemain, mardi, que je devais me rendre à une heure au Théâtre-Français pour être reçue par M. Thierry, alors directeur de la Comédie. Qu’est-ce que je mettrai ? Voilà la grosse affaire…

Maman avait envoyé chez la modiste. Elle accourut de suite avec les chapeaux ; et j’en choisis un, blanc, piqué, avec un tour de tête bleu ciel, des brides bleues et un bavolet blanc. Ma tante Rosine avait envoyé une robe à elle ; car toutes mes robes étaient trop… fillette, pensait ma mère.

Oh ! cette robe ! Je la verrai toute ma vie : elle était hideuse, vert-chou, avec des grecques en velours noir. J’avais l’air d’un singe, dans cette robe ; mais je dus la mettre. Heureusement qu’elle était couverte par un manteau, don de mon parrain, un joli manteau en gros-grain noir avec des piqûres blanches tout autour. On pensait qu’il fallait m’habiller en dame, et ma garde-robe était pour fillette.

Mlle de Brabender m’offrit un mouchoir qu’elle avait brodé, et Mme Guérard une ombrelle ; maman m’avait donné une bague, une jolie turquoise.

Le lendemain, ainsi parée, jolie sous ma capote blanche, gênée dans ma robe verte, mais consolée par mon manteau de dame, je me rendis avec Mme Guérard chez M. Thierry, dans la voiture de ma tante, qui avait tenu à me la prêter, pensant que ce serait plus convenable.

J’appris plus tard que cette arrivée dans la voiture à laquais avait fait très mauvais effet. Qu’avaient pensé tous les gens du théâtre ? Je n’ai pas voulu l’approfondir. Il me semble que ma jeunesse devait me préserver de tout soupçon.

M. Thierry me reçut avec douceur, me fit un petit discours amphigourique ; puis il déplia un papier qu’il remit à Mme Guérard, la priant d’en prendre


SARAH BERNHARDT À SA SORTIE DU CONSERVATOIRE.
SARAH BERNHARDT À SA SORTIE DU CONSERVATOIRE.


connaissance et de le signer. C’était mon engagement. « Mon petit’dame » répondit qu’elle n’était pas ma mère. « Ah ! fit M. Thierry en se levant ; alors, emportez ce papier et faites-le signer à la mère de Mademoiselle. » Il me prit la main. La sienne me fit horreur : elle était molle, sans pression, sans franchise. Je me dégageai vivement et le regardai. Il était laid, la figure rouge, le regard fuyant.

En sortant, je rencontrai Coquelin qui, sachant que j’étais là, avait attendu. Il avait débuté depuis un an avec succès. « Eh bien, ça y est ! » me fit-il gaiement. Je lui montrai l’engagement et lui serrai la main.

Je descendis quatre à quatre ; et, au moment de sortir, je me jetai dans un groupe qui barrait la porte : « Vous êtes contente ? » me dit une voix douce qui sortait du groupe. — « Oh ! oui, Monsieur Doucet, je vous remercie. — Mais je n’y suis pour rien, ma chère enfant. Votre concours a été bien mauvais… Mais… — … Mais ça n’empêche pas que nous comptons sur vous », reprit M. Régnier. Puis, se tournant vers Camille Doucet : « Qu’en pensez-vous. Excellence ? — Je pense que cette enfant sera une très grande artiste. » Il y eut un silence.

« Eh bien, vous en avez un équipage ! » interpella grossièrement Beauvallet, le premier tragédien de la Comédie et l’homme le plus mal élevé de France et… d’ailleurs ! « Cet équipage appartient à la tante de Mademoiselle, dit Camille Doucet en me serrant doucement la main. — Ah ! j’aime mieux cela ! » reprit le tragédien. Je montai dans la voiture qui avait révolutionné le Théâtre.

Arrivée à la maison, maman signa, sans lire, l’engagement que je lui remis.

Et je résolus ardemment d’être quelqu’un : Quand même !

Quelques jours après mon engagement à la Comédie-Française, ma tante donna un grand dîner. Il y avait le duc de Morny, Camille Doucet, et le ministre des Beaux-Arts M. de Walewski, Rossini, ma mère, Mlle de Brabender et moi. Le soir, il vint beaucoup de monde.

Ma mère m’avait très élégamment habillée. J’étais pour la première fois en grand décolleté. Mon Dieu, que j’étais gênée ! Cependant, chacun s’empressait autour de moi. Rossini me demanda de dire des vers. Je m’y prêtai de bonne grâce, heureuse et fière d’être un petit quelqu’un. — Et je déclamai L’Âme du purgatoire de Casimir Delavigne.

« Il faut dire cela sur de la musique », s’exclama Rossini quand j’eus fini. Tout le monde applaudit à cette idée. Et Walewski dit à Rossini : « Mademoiselle va recommencer, et vous allez improviser, mon cher maître. »

Ce fut du délire. Je recommençai. Et Rossini improvisa une harmonie délicieuse qui me remplit d’émotion. Mes larmes coulaient sans que j’en eusse conscience, et ma mère m’embrassa en disant : « C’est la première fois que tu m’émeus réellement ! »

Maman adorait la musique. Et ce qui l’avait émue, c’était l’improvisation de Rossini.

Il y avait là le comte de Kératry, jeune et élégant hussard, qui me fit grands compliments et m’invita à venir dire des vers chez sa mère. Ma tante chanta une romance à la mode et eut un grand succès. Elle était charmante, coquette, et un peu jalouse de ce rien du tout de nièce qui dérobait un instant l’attention de ses adorateurs.

Je rentrai à la maison tout autre. Je restai longtemps assise, toute vêtue, sur mon lit de jeune fille.

Je ne connaissais la vie qu’à travers le travail et la famille. Je venais de l’entrevoir à travers le monde. L’hypocrisie des uns, la fatuité des autres, m’avaient frappée.

Je me demandai avec anxiété ce que je ferais moi si timide et si franche. Je pensai à ce que faisait maman. Mais elle ne faisait rien. Tout lui était égal. Je pensai à ma tante Rosine. Elle, tout au contraire, se mêlait de tout.

Je restai les yeux fixés à terre, le cerveau brouillé, le cœur inquiet ; et je ne me décidai à me mettre au lit que lorsque le froid m’eut saisie.

Les jours suivants se passèrent sans incidents. Je travaillais Iphigénie avec acharnement, M. Thierry m’ayant prévenue que c’était par ce rôle que je débuterais.

En effet, je fus convoquée pour la répétition d’Iphigénie à la fin d’août. Ah ! ce premier bulletin de répétition ! Quel battement de cœur il m’a donné !…

Je ne dormis pas de la nuit. Le jour ne venait pas assez tôt. Je me levais constamment pour regarder l’heure. Il me semblait que la pendule s’était arrêtée. J’avais somnolé, et m’éveillai stupéfaite de trouver encore la nuit, alors que je me croyais au petit jour.

Enfin un filet de lumière traversant les carreaux me sembla le soleil triomphant éclairant ma chambre. Je me levai brusquement, tirai les rideaux fermés ; et tout en m’habillant, je marmonnai mon rôle.

Je pensais que j’allais répéter avec Mme Devoyod, la première tragédienne de la Comédie-Française, avec Maubant, avec… Et je tremblais, Mme Devoyod passant pour peu indulgente.

J’arrivai à la répétition une heure en avance.

Le régisseur, le brave Davenne, se prit à sourire, et me demanda si je savais mon rôle. « Oh ! oui, m’écriai-je, convaincue. — Venez me le répéter, voulez-vous ? » Et il m’emmena sur la scène.

Je traversai avec lui le long couloir des bustes, qui conduit du foyer des artistes à la scène.

Il me dit les noms célèbres que tous ces bustes évoquaient. Je m’arrêtai un instant devant celui d’Adrienne Lecouvreur. « J’aime cette artiste ! lui dis-je. — Vous connaissez son histoire ? — Oui, j’ai lu tout ce qu’on a écrit sur elle. — C’est très bien, ma chère enfant, me dit l’aimable homme. Il faut, en effet, lire tout ce qui concerne votre art. Je vous prêterai quelques livres intéressants. »

Et il m’entraîna vers la scène.

La pénombre mystérieuse, les décors droits en remparts, la nudité du plancher, la quantité innombrable de cordes, de poids, d’arbres, de frises et de herses, suspendus au-dessus de ma tête, le gouffre de la salle complètement noire, le silence troublé par le craquement du plancher, le froid de cave qui vous saisissait… tout cela m’effraya. Il ne me semblait pas entrer dans le cadre rayonnant d’artistes vivants qui, chaque soir, soulevaient les applaudissements de la salle par leurs rires ou leurs sanglots. Non. Je me trouvais dans le caveau des gloires mortes. Et il me sembla que la scène se remplissait des ombres illustres que venait de me nommer le régisseur.

Mon imagination nerveuse et perpétuellement évocatrice les voyait s’avancer, me tendre la main. Ils voulaient m’entraîner, ces spectres… Je mis mes deux mains sur mes yeux et restai sans bouger.

« Êtes-vous souffrante ? — Non, non, merci… Un éblouissement, cher Monsieur. Non, merci. » La voix de M. Davenne avait chassé les spectres.

Je rouvris les yeux, et me prêtai de bonne grâce aux conseils du brave homme, qui, la brochure en main, m’expliquait les places que je devais occuper, les passades que je devais faire, etc., etc.

Il fut assez content de ma façon de réciter. Il m’enseigna quelques traditions. Il me dit notamment ceci : « À cet endroit, Mlle Favart faisait un gros effet. » Ce vers était :

Eurybate, à l’autel conduisez la victime.

Les artistes arrivaient peu à peu, grognons, me jetaient un regard et répétaient leur scène sans se soucier de moi.

J’avais envie de pleurer. Mais j’étais surtout vexée. J’entendis trois gros mots lancés par les uns et les autres. Je n’avais pas encore l’habitude de ce langage un peu brutal. Chez ma mère on était timoré. Chez ma tante on était précieux. Et je n’ai pas besoin de dire qu’au couvent je n’avais jamais entendu un mot malséant. Je sortais du Conservatoire, c’est vrai, mais je ne frayais avec personne, sauf avec Marie Lloyd et Rose Baretta, la sœur aînée de Blanche Baretta, aujourd’hui sociétaire de la Comédie-Française.

La répétition finie, il fut convenu qu’on répéterait le lendemain au foyer du public, à la même heure.

La costumière vint me chercher pour essayer mon costume. Mlle de Brabender, qui était venue me rejoindre pendant la répétition, monta avec moi aux magasins. Elle voulait que les bras fussent couverts, mais la costumière lui dit doucement que c’était impossible pour la tragédie.

On m’essaya donc une robe de laine blanche tout à fait laide, avec un voile si raide que je le refusai. On me mit sur la tête une couronne de roses, si vilaine que je la refusai aussi.

« Alors, me dit un peu sèchement la costumière, il faudra vous le payer vous-même, Mademoiselle, car ceci, c’est le costume de la Comédie. — C’est bien, je me le paierai, » dis-je en rougissant.

Rentrée chez ma mère, je lui contai mes mésaventures de costume... et maman, qui était très généreuse, me fit de suite acheter un voile de barège blanc qui tombait avec de beaux plis gros et souples et une couronne de roses de haies qui, le soir, paraissaient d’un blanc doux et discret. Et elle me commanda des cothurnes chez le cordonnier de la Comédie.

Il fallait songer aussi à la boite de maquillage. Pour cela, maman s’en remit aux soins de la mère de Dica-Petit, ma camarade du Conservatoire.

J’allai donc avec Mme Dica-Petit chez le père de Léontine Massin, élève au Conservatoire, lequel fabriquait des boites de maquillage.

Nous montâmes les six étages de la maison, sise rue Réaumur. Arrêtées devant une humble porte, nous pûmes lire : Massin, fabricant de boites pour maquillage.

Je frappai à la porte, et une petite bossue vint nous ouvrir. Je reconnus de suite la sœur de Léontine ; elle venait parfois au Conservatoire. « Ah ! s’écria-t-elle, quelle surprise ! Dis donc, Titine, voilà Mlle Sarah ! »

Et de la chambre voisine Léontine Massin accourut. Douce, calme, jolie, elle m’enlaça dans ses bras. « Ah ! que je suis contente de te voir ! Tu vas débuter à la Comédie ! J’ai vu ça dans les feuilles. » Je rougis jusqu’aux oreilles. J’étais dans les feuilles !…

« Moi, je vais débuter aux Variétés ! » Et elle parla, parla, si longtemps, si vite, que j’étais étourdie.

Mme Petit restait froide, et essayait très inutilement de nous séparer. Elle avait répondu par un signe de tête et par un « Pas mal, merci » aux questions que lui posait Léontine sur la santé de sa fille.

Enfin l’expansion de la jolie fille achevée, elle put me dire : « Il faut commander votre boîte, nous sommes ici pour cela. — Ah ! bien, tu trouveras papa dans le fond, à son établi ; et si tu n’en as pas pour longtemps, je t’attendrai. Je vais répéter aux Variétés. »

Mme Petit, suffoquée, s’écria : « Mais non ! c’est impossible ! » Elle n’aimait pas Léontine Massin. Cette dernière, agacée, lui tourna le dos en haussant les épaules. Puis, son chapeau mis, elle m’embrassa et, saluant gravement Mme Petit : « J’espère, Madame Gros-tas, ne plus vous revoir jamais ! » Et elle disparut dans un éclat de rire frais et jeune. J’entendis ma compagne murmurer en hollandais quelque méchante remarque dont je n’eus le sens que plus tard.

Nous pénétrâmes dans la dernière pièce du logis, et nous trouvâmes le père Massin à son établi, rabotant des petites planches de bois blanc. La bossue allait, venait, chantait, joyeuse ; le père restait sombre, dur, inquiet.

La boîte commandée, nous nous retirions, Mme Petit passant la première, la sœur de Léontine me retint par la main : « Père n’a pas été poli… c’est parce qu’il est jaloux que ma sœur Léontine n’aille pas au Français. » Je me sentis un léger trouble à écouter cette confidence ; et j’entrevis vaguement le drame serré et douloureux qui agitait si différemment les êtres de ce pauvre logis.


SARAH BERNHARDT À SES DÉBUTS.
SARAH BERNHARDT À SES DÉBUTS.



XI


Le 1er septembre 1862, jour de mes débuts, je me trouvai plantée rue Duphot devant les affiches des théâtres. Elles occupaient alors un grand emplacement au coin de la rue Duphot et de la rue Saint-Honoré.

Il y avait sur l’affiche de la Comédie : Débuts de Mlle Sarah Bernhardt.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi attirée par les lettres de mon nom, mais je me souviens qu’il me semblait que chaque personne qui s’arrêtait me regardait après avoir lu l’affiche, et je me sentais rougir jusqu’aux oreilles. Enfin, je me rendis au Théâtre-Français à cinq heures.

J’avais une loge tout en haut que je partageais avec Mlle Coblentz. Cette loge était de l’autre côté de la rue de Richelieu, dans une maison louée par la Comédie-Française. Un petit pont fermé, en couloir, était suspendu au-dessus de la chaussée. C’est par ce petit pont que nous rejoignions la Comédie.

Je mis un temps infini à me vêtir. Je ne savais si j’étais mal ou bien. « Mon petit’dame » me trouvait trop pâle. Mlle de Brabender me trouvait trop rouge.

Ma mère devait se rendre directement dans la salle. Ma tante Rosine était en villégiature.

Quand l’avertisseur cria qu’on allait commencer, une sueur froide me saisit de la tête aux pieds. Je faillis m’évanouir. Je descendis tremblante, titubante, claquant des dents. Et quand j’arrivai sur la scène, on levait le rideau.

Ce rideau qui se levait lentement, solennellement, me semblait le voile déchiré pour me laisser entrevoir mon avenir.

Une voix douce et grave me fit retourner. C’était Provost, mon premier professeur, qui venait me réconforter. Je lui sautai au cou, heureuse de le revoir. Samson était là aussi ; je crois même qu’il jouait ce soir-là dans une comédie de Molière.

Ces deux hommes si différents : Provost, grand, ses cheveux d’argent en coup de vent, le masque d’un polichinelle ; Samson, petit, pincé, propret, les cheveux blancs, lumineux, en bouclettes serrées et tenaces ; ces deux hommes s’étaient attendris dans un même sentiment de protection pour ce pauvre être fragile, nerveux et si plein de foi, car tous deux savaient mon ardeur au travail, ma volonté tenace qui luttait sans cesse contre ma faiblesse physique.

Ils savaient que ma devise : « Quand même » n’était pas un fait du hasard, mais bien la suite d’un vouloir réfléchi. Maman leur avait raconté comment, à l’âge de neuf ans, j’avais choisi cette devise, après un saut formidable au-dessus d’un fossé que personne ne pouvait sauter, et auquel mon jeune cousin m’avait défiée. Je m’étais abîmé la figure, cassé un poignet, endolori tout le corps. Et pendant qu’on me transportait je m’écriais, rageuse : « Si, si, je recommencerai, quand même, si on me défie encore ! Et je ferai toute ma vie ce que je veux faire ! » Et, le soir, quand ma tante désolée me demanda ce qui me ferait plaisir, tout mon pauvre petit corps bandagé tressaillit de joie, et, câline et consolée, je lui dis tout bas : « Je voudrais du papier à lettres à moi, avec ma devise » ; et comme maman insistait, un peu narquoise, pour savoir quelle serait cette devise, je restai un instant sans répondre et lançai dans le silence de l’attente un si furieux « Quand même ! » que ma tante Faure recula en murmurant : « Quelle enfant terrible ! »


Donc, Samson et Provost me rappelaient cette histoire et essayaient de me donner du courage par ce récit. Mais le sang me bourdonnait aux oreilles, je n’entendais rien. Et ce fut poussée par Provost, qui avait, lui, entendu ma réplique, que j’entrai en scène.

Je me précipitai vers Agamemnon, mon père : je ne voulais plus le quitter, il me fallait quelqu’un à qui me tenir. Je me jetai sur ma mère Clytemnestre… Enfin je bafouillai… Et quand je sortis de scène, je remontai quatre à quatre dans ma loge.

Je me déshabillais fiévreusement quand Mme Guérard, effarée, me demanda si j’étais folle ? Je n’avais joué que le premier acte et il y en avait encore quatre. Je sentis alors que vraiment j’étais en danger si je me laissais aller ainsi à mes nerfs. Je fis appel à ma volontaire devise et, me regardant dans la glace, les yeux dans les yeux, je me donnai l’ordre de me dompter, de m’assagir ! Et, confus, mes nerfs cédèrent à mon cerveau. Je terminai la pièce. Je fus insignifiante.

Maman, qui lisait les feuilletons de Sarcey dans L’Opinion Nationale, me fit chercher de bonne heure et me lut elle-même ces lignes :

Mlle Bernhardt, qui débutait hier dans Iphigénie, est une grande et jolie jeune personne, d’une taille élancée et d’une physionomie fort agréable ; le haut du visage surtout est remarquablement beau. Elle se tient bien et prononce avec une netteté parfaite. C’est tout ce qu’on peut dire en ce moment.

Et m’attirant à elle : « Il est idiot, cet homme, tu as été charmante. » Et elle me préparait elle-même une petite tasse de café au lait avec de la crème. J’étais heureuse, mais pas complètement.

Quand mon parrain vint, l’après-midi, il s’écria :

Mon Dieu, ma pauvre petite, que tu as les bras maigres ! » Et de fait, on avait un peu ri. Oh ! j’avais bien entendu, quand, étendant le bras vers Eurybate, je lui avais dit le fameux vers dont Favart tirait un effet qui était devenu tradition… Oh ! je n’en avais tiré aucun effet, moi, si ce n’est un effet de sourire contre mes longs bras maigres.


Mon second début eut lieu dans Valérie, où je remportai un petit succès. Et mon troisième début valut à la Comédie cette boutade du même Sarcey :

xxx L’Opinion Nationale, 12 septembre. — On jouait le même soir Les Femmes savantes, pour le troisième début de Mlle Bernhardt qui remplissait le rôle d’Henriette. Elle y a été aussi jolie et aussi insignifiante que dans ceux de Junie… — il se trompait, c’était Iphigénie — …et de Valérie dont elle avait été chargée auparavant. Cette représentation a été bien pauvre, et donne lieu à des réflexions qui ne sont pas gaies : que Mlle Bernhardt soit insuffisante, ce n’est pas une affaire. Elle débute, et il est tout naturel que parmi les débutants qu’on nous présente, il y en ait qui ne réussissent point ; il faut en essayer plusieurs avant d’en trouver un bon ; mais ce qui est triste, c’est que les comédiens qui l’entouraient ne valaient pas beaucoup mieux qu’elle. Et ce sont des sociétaires ! Ils n’avaient par-dessus leur jeune camarade qu’une plus grande habitude des planches ; ils sont aujourd’hui ce que pourra être Mlle Bernhardt dans vingt ans si elle se maintient à la Comédie-Française.

Je ne m’y maintins pas.

En effet, un de ces riens qui décident d’une vie décida certainement de la mienne.

J’étais entrée à la Comédie pour y rester toujours. J’avais entendu mon parrain expliquer à ma mère les diverses étapes de ma carrière : la petite touchera tant… les cinq premières années, tant… après, et enfin, au bout de trente ans, elle aura la pension de sociétaire, si elle le devient, ce dont il semblait douter.


Ma sœur Régina fut encore la cause, mais involontaire cette fois, du petit drame qui me fit quitter la Comédie.

C’était l’anniversaire de Molière ; et tous les artistes de la grande Maison devaient, selon la tradition, venir saluer le buste du génial écrivain. — C’était la première fois que je paraissais à une cérémonie ; et ma jeune sœur, qui m’avait entendu parler de cela à la maison, m’avait suppliée de l’emmener. J’obtins la permission de maman, qui nous adjoignit notre vieille Marguerite.

Toute la Comédie était réunie dans le foyer : hommes et femmes en costumes différents, mais tous revêtus du fameux manteau de Docteur.

L’avertisseur vint prévenir que la cérémonie allait commencer ; et tout le monde se pressa dans le couloir des bustes.

Je tenais ma petite sœur par la main. Devant nous, marchait la très grosse, très solennelle Mine Nathalie, sociétaire de la Comédie, vieille, méchante, hargneuse. Régina, voulant éviter la queue du manteau de Marie Royer, monta sur la traîne de Nathalie ; celle-ci se retourna et, brusquement, poussa l’enfant avec tant de violence, qu’elle alla s’écraser contre une colonne supportant un buste.

Régina poussa un cri et revint vers moi, son joli visage ensanglanté. « Méchante bête ! » m’écriai-je, en me jetant sur la grosse dame… et, au moment où elle allait répliquer, je lui collai une paire de gifles.

Évanouissement de la vieille sociétaire, tumulte, brouhaha, indignation, approbation, rires étouffés, vengeances satisfaites, attendrissements des artistes mères pour la pauvre petite, etc., etc.

Deux groupes s’étaient formés : l’un autour de la méchante Nathalie toujours en pâmoison, l’autre autour de la petite Régina. Et c’était assez étrange, la composition et l’aspect différent de ces deux groupes Autour de Nathalie, des femmes et des hommes, solennels, froids, debout, éventaient, qui avec des mouchoirs qui avec des éventails, le gros tas affalé. Une sociétaire jeune mais sévère, lui jetait quelques gouttes d’eau. Mais Nathalie, à ce contact, se réveilla soudain et portant les mains à son visage : « C’est stupide ! murmura-t-elle d’une voix encore lointaine, vous allez me démaquiller ! »

Autour de Régina, des jeunes femmes accroupies lui lavaient son joli visage ; et la petite disait de sa voix rauque : « Je l’ai pas fait exprès, grande sœur, je te jure ! C’est une grosse vache qu’a rué pour rien !… » Car Régina, ce séraphin blond à faire envie aux anges, cette beauté idéale et poétique, était embouchée comme un cocher ; et rien, rien, n’avait pu la corriger.

Sa grossière boutade fit éclater de rire tout le petit cercle amical et lever les épaules au cercle ennemi. Dressant, le plus charmant, le plus aimé des comédiens, vint à moi : « Il faudra que nous arrangions cette affaire, chère Mademoiselle, car les bras courts de Nathalie sont très longs. Entre nous, vous avez été un peu vive, mais j’aime ça ; et puis, la gosse est si drôle et si jolie… » dit-il en montrant ma petite sœur.

Le public trépignait dans la salle. Cette scène avait causé un retard de vingt minutes. Il fallait nous rendre en scène. Marie Royer m’embrassant : « Tu es une crâne petite camarade ! » Et Rose Baretta se pressa contre moi, me disant : « Oh ! comment as-tu osé ?… une sociétaire… »

Quant à moi, j’étais sans conscience bien nette de ce que j’avais fait ; mais mon instinct m’avertissait que j’allais le payer cher.

Le lendemain, je recevais une lettre de l’Administrateur, me priant de passer à une heure à la Comédie, pour affaire me concernant personnellement. J’avais pleuré toute la nuit, plus d’énervement que de remords ; et je m’irritais surtout de l’assaut que j’allais avoir à subir avec toute ma famille. Je cachai la lettre à ma mère, car du jour où j’entrai au théâtre, ma mère me fit émanciper. Je recevais donc mes lettres directement, sans son contrôle. J’allais et je venais seule.

À une heure précise, je me faisais annoncer dans le cabinet directorial.

M. Thierry, très froid, le nez plus congestionné que jamais, l’œil plus sournois, me fit un mortel sermon, blâma mon indiscipline, mon manque de respect, ma scandaleuse conduite, et finit sa piteuse harangue en me conseillant d’obtenir mon pardon de Mme Nathalie. « Je l’ai fait venir, ajouta-t-il. Vous allez faire vos excuses devant trois sociétaires du comité ; et si elle consent à vous pardonner, le comité jugera s’il y a lieu de vous imposer une amende ou de résilier votre engagement. »

Je restai quelques instants sans répondre.

J’entrevoyais ma mère désolée ; mon parrain s’esclaffant de son rire bourgeois ; ma tante Faure triomphant dans son : « Cette enfant est terrible !... » Je voyais ma chère Brabender, les mains jointes, sa moustache attristée, ses petits yeux larmoyants, si touchante dans sa muette prière. J’entendais ma douce et timide Guérard se disputer avec tout le monde, courageuse dans sa foi en mon avenir.

« Eh bien, Mademoiselle ? » dit sèchement M. Thierry. Je le regardai sans parler.

Il s’impatienta : « Je vais, dit-il, prier Mme Nathalie de venir ici. Et je vous prie de vous exécuter au plus vite, car j’ai autre chose à faire qu’à réparer vos sottises. — Oh ! non, Monsieur, n’appelez par Mme Nathalie, je rie lui demanderai pas pardon. Je veux quitter, résilier tout de suite ! »

Il resta confondu ; et sa rogue se fondit dans une grande pitié pour cette enfant indomptable et volontaire qui allait briser son avenir pour une question d’amour-propre. Il devint plus doux et poli. Il me fit


DÉBUT DE SARAH BERNHARDT AU THÉÂTRE-FRANÇAIS DANS LES FEMMES SAVANTES.
DÉBUT DE SARAH BERNHARDT AU THÉÂTRE-FRANÇAIS
DANS LES FEMMES SAVANTES.


asseoir, ce qu’il n’avait pas encore fait. Et, s’asseyant lui-même en face de moi, il me parla doucement des avantages de la Comédie, du danger qu’il y avait pour moi à quitter cette illustre Maison dans laquelle on m’avait fait l’honneur de m’admettre, et cent autres raisons très bonnes, très sages, qui m’amollissaient.

Mais quand, me voyant attendrie, il voulut faire venir Mme Nathalie, j’eus un réveil de petit fauve : « Oh ! qu’elle ne vienne pas ! Je la giflerais encore ! — En ce cas, me dit-il, je ferai venir Madame votre mère. — Oh ! Monsieur, ma mère ne se dérange jamais ! — Eh bien, j’irai la voir. — C’est inutile. Monsieur, ma mère m’a fait émanciper. Je suis libre de diriger ma vie. Je suis seule responsable de tous mes actes. — Eh bien, Mademoiselle, j’aviserai. »

Et il se leva pour me témoigner que l’entretien était fini.

Je rentrai à la maison, bien décidée à ne rien dire à ma mère, mais ma petite sœur, interrogée sur sa blessure, avait tout raconté à sa façon, amplifiant encore, si c’était possible, la brutalité de la sociétaire et l’audace de mon action.

Rose Baretta, venue pour me voir, avait pleuré, disant que sûrement on allait résilier mon engagement. Toute la famille était excitée, discutante, désolée ; moi, j’étais nerveuse.

Je reçus mal les reproches qui me furent adressés de part et d’autre. Encore plus mal les conseils ; et je m’enfermai dans ma chambre, à double tour de clef.

Le lendemain, toute la maison me boudait. Je montais chez Guérard ; car là, je me réconfortais, me consolais.

Quelques jours se passèrent sans que mon service m’appelât au théâtre.

Enfin, un matin, je reçus convocation pour une lecture : Dolorès, de M. Bouilhet. C’était la première fois que j’étais convoquée pour la lecture d’une nouvelle pièce.

On allait me donner « une création ». Tous mes chagrins s’envolèrent comme une nuée de papillons noirs.

Je fis part de ma joie à maman qui conclut logiquement que, puisque j’étais appelée pour une lecture, c’est qu’on avait renoncé à résilier mon engagement, et à l’idée de me faire demander pardon à Nathalie.

Je me rendis au Théâtre. Et quelle ne fut pas ma surprise en recevant des mains de M. Davenne le rôle de Dolorès, le principal rôle dans la pièce de Bouilhet. Je savais que Favart, à qui ce rôle revenait de droit, était souffrante. Mais il y avait d’autres artistes ; et je n’en revenais pas, de joie, de surprise. Et cependant, je me sentais inquiète... De tout temps un pressentiment angoissant m’a mis en garde contre les événements prêts à fondre sur moi.


Je répétais depuis cinq jours quand, montant l’escalier, je me trouvai face à face avec Nathalie, assise sous le grand portrait de Rachel, portrait de Gérôme surnommé « le piment rouge ». Je ne savais si j’allais redescendre ou passer outre. Mais mon hésitation fut remarquée par la méchante femme, qui me dit : « Passez, passez, Mademoiselle, je vous pardonne, car je me suis vengée : ce rôle qui vous plaît tant, vous ne le garderez pas ! »

Je passai sans mot dire, assommée par cette phrase que je devinai vraie.

Je ne dis rien à personne. Je répétai. Cette scène se passait un mardi. Et le vendredi suivant, venant à la répétition, j’eus le chagrin d’apprendre que Davenne n’était pas venu, et que la répétition était levée.

Au moment où j’allais monter en voiture, le concierge courut après moi pour me remettre une lettre de M. Davenne. Le pauvre homme n’avait pas osé me porter le coup qu’il prévoyait devoir m’être si douloureux. Il m’expliquait dans sa lettre que, vu ma grande jeunesse, la lourdeur du rôle... une telle responsabilité sur de si frêles épaules... et qu’enfin, Mme Favart étant remise de sa maladie, il était plus sage que...

Je ne continuai la lettre qu’à travers mes larmes ; mais la colère prit vite la place du chagrin.

Je remontai quatre à quatre et je me fis annoncer chez l’Administrateur. Il ne pouvait me recevoir en ce moment. « C’est bien, j’attendrai. » Au bout d’une heure, impatientée, j’envoyai promener le garçon et le secrétaire qui voulaient me retenir, et je pénétrai chez M. Thierry.

Tout ce que la désespérance, la colère contre l’injustice, la rage contre la fausseté, peuvent inspirer, je le débitai, en un flot de paroles hachées par les sanglots. L’Administrateur me regardait ahuri. Il ne pouvait concevoir une telle audace, ni une pareille violence chez une si jeune fille.

Quand, épuisée, je me laissai tomber dans un fauteuil, il essaya de me calmer, mais c’était inutile. « Je veux partir tout de suite, Monsieur ! Rendez-moi mon engagement. Je vais vous renvoyer le mien. »

Enfin, lassé de supplier, il fit appeler un secrétaire lui donna des ordres, et ce dernier revint avec mon engagement.

« Voilà la signature de votre mère, Mademoiselle. Libre à vous de me la remettre d’ici quarante-huit heures. Après ce délai, je vous considérerai comme ne faisant plus partie de la Maison. Mais, croyez moi, vous avez tort. Réfléchissez quarante-huit heures. » Je ne répondis rien et sortis.

Le soir même, je renvoyai à M. Thierry sa signature et déchirai celle de ma mère.

J’avais rompu avec la Maison de Molière ; et je ne devais y rentrer que douze ans après.


XII


Cet acte, si violemment décisif, bouleversa ma vie de famille. Je me sentis moins heureuse parmi les miens. On me faisait de continuels reproches sur ma violence. Des sous-entendus irritants partaient de ma tante, de ma jeune sœur. Mon parrain, que j’avais carrément envoyé promener, n’osait plus m’attaquer ouvertement, mais il montait la tête à maman.

Je n’étais tranquille que chez Mme Guérard. Aussi je montais sans cesse chez elle. Je m’amusais à l’aider dans les soins de son ménage. Elle m’apprit à faire des œufs brouillés, des galettes et du chocolat. Cela changeait mes idées, et ma gaieté revint vite.

Un matin, je trouvai maman l’air mystérieux. Elle regardait la pendule et s’inquiétait de ce que mon parrain, qui déjeunait et dînait toujours à la maison, n’était pas encore venu. « C’est drôle, disait maman, hier, après le whist, il m’a dit : « Je serai là demain, avant « déjeuner ». C’est drôle… » Elle, si calme, allait, venait, répondait à Marguerite qui passait la tête pour savoir s’il fallait servir : « Attendez encore. »

Enfin le drelin drelin de la sonnette fît bondir ma mère et ma sœur Jeanne, sans doute dans la confidence. « Ah ! ça y est, déclara mon parrain, en secouant légèrement la neige de son chapeau. Tiens, lis cela, mauvaise tête. » Et il me remit une lettre qui portait l’en-tête du Gymnase.

C’était une lettre de Montigny, directeur de ce théâtre, à M. de Gerbois, ami de mon parrain, et que je connaissais bien. La lettre, fort amicale pour M. de Gerbois, finissait par ces mots : « Et j’engagerai, pour vous faire plaisir, votre protégée qui me paraît avoir un fichu caractère… »

Je rougis en lisant ces lignes, et je trouvai que mon parrain manquait de tact ; il aurait pu me donner une vraie joie, m’éviter cette petite blessure ; mais c’était l’âme la plus lourde qui ait jamais existé. Maman paraissait si heureuse, que je remerciai mon parrain et embrassai la jolie figure de maman.

Oh ! que j’aimais l’embrasser, cette figure nacrée, toujours fraîche, toujours légèrement rosée. Quand j’étais petite, je lui demandais de me faire « papillon » sur la joue avec ses longs cils ; alors, elle approchait sa figure de la mienne et, ouvrant et fermant ses paupières, elle me faisait « chatouille » sur la joue, et je me renversais en arrière, pâmée de joie.

Ce jour-là, brusquement, je lui pris la tête et lui dis : « Fais “papillon” sur la joue de ta grande fille… » et m’attirant à elle : « Quel grand bébé tu fais ! tu n’as pas honte !… » et elle me fit “papillon” sur la joue. Et toute ma journée fut ensoleillée par le baiser de ses longs cils.


Je me rendis le jour suivant au Gymnase. On me fit attendre quelque temps en compagnie de cinq autres jeunes filles. Puis, M. Monval, un vieil homme cynique, régisseur général et presque administrateur, nous passa en revue.

Il m’avait plu au premier abord parce qu’il ressemblait à M. Guérard, mais il me déplut vite. Sa façon de me regarder, de me parler, de me toiser même, me mit de suite en bataille. Je répondis sèchement à ses demandes, et notre conversation, qui semblait vouloir prendre un ton agressif, fut coupée par l’arrivée de M. Montigny, directeur.

« Laquelle de vous est Mlle Sarah Bernhardt ? » Je me levai. « Voulez-vous entrer dans mon cabinet, Mademoiselle ? »

Montigny était un ancien acteur, à l’aspect rond et bonhomme. Il semblait assez infatué de sa personnalité, de son moi ; mais cela m’était égal.

Après une petite causerie amicale dans laquelle il me fit un peu de morale à propos de ma fugue de la Comédie, et beaucoup de promesses sur les rôles qu’il allait me faire jouer, il prépara mon engagement et me pria de le lui rapporter signé par mon conseil de famille et ma mère. « Je suis émancipée, lui répondis-je, et ma signature est valable. — Ah ! bon, s’écria-t-il. En voilà une folie d’émanciper une mauvaise tête comme ça, ce n’est vraiment pas un service que vos parents vous ont rendu ! »

J’allais lui répondre que ce que faisaient mes parents ne le regardait pas ; mais je me contins, signai, et m’en fus joyeuse à la maison.

Pour commencer, Montigny tint parole. Il me fit doubler Victoria Lafontaine, jeune artiste alors très à la mode et d’un talent délicieux.

Je jouai La Maison sans enfants ; et je la remplaçai au pied levé dans Le Démon du jeu, pièce qui avait un grand succès. Je ne fus pas trop mal dans ces deux pièces ; mais Montigny, malgré mes prières, ne vint pas me voir ; et le méchant régisseur me jouait mille tours.

Je sentais gronder en moi de sourdes colères, et je luttais le plus qu’il m’était possible pour calmer mes nerfs.


Un soir, comme je quittais le théâtre, on me remit un bulletin de lecture pour le lendemain. Montigny m’avait promis un beau rôle. Et je m’endormis, bercée par les fées qui me transportaient dans le pays des succès et des gloires.

En arrivant au théâtre, je trouvai déjà présentes Blanche Pierson et Céline Montalant, les deux plus jolies créatures que le bon Dieu se soit amusé à créer : l’une blonde comme un soleil levant ; l’autre brune comme une nuit étoilée, car elle était lumineuse malgré ses cheveux noirs. Il y avait encore d’autres femmes, si jolies...

La pièce qu’on allait lire avait pour titre : Un mari qui lance sa femme. Elle était de Raymond Deslandes.

J’écoutai la pièce sans grand plaisir, et je la trouvai stupide. J’attendais avec anxiété quel rôle on allait me distribuer. Je ne le sus que trop tôt. C’était le personnage d’une princesse Dunchinka, évaporée, folle, rieuse, mangeant et dansant toujours. Ce rôle ne me convenait en aucune façon.

J’avais une grande inexpérience de la scène, une timidité un peu gauche ; et puis, vraiment, je n’avais pas travaillé trois ans avec tant de persistance et de foi pour créer un rôle de grue dans une pièce imbécile.

Je ne cessais de désespérer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Je voulais renoncer au théâtre et faire du commerce. J’en parlai au vieil ami de la famille, à cet insupportable Meydieu qui me soutint dans cette idée et voulut me faire prendre un magasin boulevard des Italiens, une confiserie ! Oui, c’était son idée fixe à ce brave homme. Il adorait les bonbons, et il connaissait un tas de recettes pour des bonbons inconnus qu’il voulait propager. Je me souviens d’un « bonbon nègre », c’est ainsi qu’il voulait le nommer : c’était un mélange de chocolat et d’essence de café roulé dans du bois de réglisse grillé. Cela ressemblait à une praline noire ; et c’était très bon.

Entêtée dans mon idée, j’allai avec Meydieu visiter une boutique ; et quand il me montra le petit entresol qui devait me servir de logement, je fus prise d’un tel malaise, que je repoussai à tout jamais l’idée du « commerce ».


Cependant, je répétais chaque jour cette pièce insipide. J’étais de méchante humeur.

Enfin, la première représentation eut lieu. Je n’eus ni succès, ni insuccès ; je passai inaperçue. Et, le soir, maman me dit : « Ma pauvre enfant, tu étais ridicule, dans ta princesse russe ! Et tu m’as fait un profond chagrin. »

Je ne répondis pas un mot ; mais j’eus très réellement le désir de me tuer.

Je dormis mal et je m’en fus vers six heures du matin chez Mme Guérard. Je lui demandai du laudanum qu’elle me refusa. Et voyant mon insistance, la pauvre chère femme comprit mon dessein. « Alors, lui dis-je brusquement, jurez sur la tête de vos enfants que vous ne direz à personne ce que je vais faire, et je ne me tuerai pas. »

Une idée subite venait de germer dans mon cerveau ; et sans l’approfondir, je voulus de suite la mettre à exécution.

Elle jura et je lui déclarai que j’allais de suite partir pour l’Espagne, que j’avais si envie de voir depuis longtemps.

Elle bondit ! « Comment ? Partir pour l’Espagne ? Avec qui ? Quand ? — Avec mes économies ! Ce matin même ! Tout le monde dort à la maison, je vais faire ma malle, et je pars tout de suite, avec vous ! — Mais non, mais non... je ne peux pas partir ! s’écria Mme Guérard affolée. Et mon mari ? Et mes enfants ? » Sa fille avait à peine deux ans.

« Alors, « mon petit’dame », donnez-moi quelqu’un pour partir avec moi. — Mais je n’ai personne... Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle en pleurant, renoncez à votre idée, ma petite Sarah, je vous en supplie ! »

Mais mon idée était fixe, ma volonté tenace. Je descendis faire ma malle et remontai chez Guérard. Puis j’ouvris sa fenêtre et lançai une fourchette en étain enveloppée dans du papier contre un des carreaux d’une lucarne en face. La fenêtre s’ouvrit brusquement, et le visage endormi et furieux d’une jeune femme se montra à la fenêtre. Alors, mettant mes mains en cornet autour de ma bouche : « Caroline, voulez-vous partir de suite avec moi en Espagne ? » La tête ahurie de la jeune femme fit voir qu’elle me comprenait mal ; mais elle referma vivement sa fenêtre, disant : « Je viens. Mademoiselle ! »

Dix minutes après, Caroline grattait à la porte de Guérard qui était effondrée dans un fauteuil. M. Guérard avait déjà demandé deux fois à travers la porte de la chambre ce qui se passait. « C’est la petite Sarah qui est là, je vous raconterai cela tout à l’heure. »

Caroline travaillait parfois chez Mme Guérard comme couturière en journée, Elle m’avait offert ses services comme femme de chambre. Elle était avenante, un peu hardie ; elle accepta de suite ma proposition. Mais, comme il ne fallait pas éveiller les soupçons du concierge, il fut convenu que je prendrais ses robes dans ma malle et qu’elle porterait son linge dans un sac que « mon petit’dame » allait lui prêter, car ma pauvre chère Guérard avait cédé ; et, domptée, elle m’aidait dans mes préparatifs. Oh ! ils ne furent pas longs.

Mais je ne savais par quel chemin aller en Espagne. « Il faut prendre par Bordeaux, dit Mme Guérard. — Oh ! non, dit Caroline : j’ai mon beau-frère, capitaine au long cours, qui va fréquemment en Espagne par Marseille. »

J’avais neuf cents francs d’économies. Mme Guérard m’en prêta six cents ; et je me sentis prête à conquérir l’univers. C’était fou ! Mais rien au monde ne m’aurait fait renoncer à mon projet. Et puis, il me semblait qu’il y avait très longtemps que je voulais voir l’Espagne. Je me mis dans la tête que mon destin le voulait ainsi, qu’il fallait obéir à mon étoile. Et mille pensées plus absurdes les unes que les autres m’affermirent dans mon idée : Je devais faire ainsi.

Je redescendis chez maman. La porte était restée entr’ouverte. Aidée de Caroline, je transportai ma malle vide chez « mon petit’dame », et Caroline vida mes armoires, mes tiroirs et fit ma malle. Oh ! je n’oublierai jamais ce moment délicieux ! Il me semblait que le monde allait m’appartenir : j’allais partir seule avec une femme à mon service. J’allais voyager seule sans que personne critiquât ma décision. J’allais voir un pays inconnu, mais rêvé. J’allais traverser la mer. Ah ! que je me sentais heureuse ! Je montai et descendis vingt fois l’étage qui séparait nos appartements.

Tout le monde dormait chez ma mère ; et la disposition des pièces permettait d’aller et venir sans que le bruit lui parvînt.

Ma malle bouclée, la valise de Caroline fermée, mon petit sac bourré, je me trouvai prête à partir ; mais les aiguilles avaient tourné, tourné sur le cadran ; et je constatai avec stupeur qu’il était huit heures. Marguerite allait descendre préparer le café au lait pour maman, le chocolat pour moi, la panade pour mes sœurs.

Alors, dans un accès de désespérance et de vouloir acharné, j’embrassai Guérard, quitte à l’étouffer, et je me précipitai dans ma chambre pour prendre ma petite Sainte-Vierge qui ne me quittait jamais. J’envoyai mille baisers vers la chambre de maman et, les yeux mouillés, le cœur joyeux, je descendis l’escalier.

« Mon petit’dame » avait prié le frotteur de descendre la malle et la valise. Caroline avait été chercher le fiacre. Je passai en tourbillon devant la loge du concierge qui balayait sa chambre le dos tourné à la porte ; je montai dans la voiture, et fouette cocher ! pour l’Espagne !

J’avais écrit à maman une lettre tendre, la suppliant de me pardonner et de ne pas avoir de chagrin.

J’avais écrit à Montigny, directeur du Gymnase, une lettre stupide pour expliquer mon départ. Cette lettre n’expliquait rien, elle était d’une enfant qui avait certainement le cerveau un peu dérangé ; et je finissais du reste cette lettre par cette phrase : « Ayez pitié d’une pauvre petite toquée. »

Sardou m’a raconté, depuis, qu’il se trouvait dans le cabinet de Montigny quand il reçut ma lettre.

« Je causais, me dit Sardou, avec Montigny depuis une heure à propos d’une pièce que j’allais faire. La conversation était animée, quand la porte s’ouvrit. Montigny furieux s’écria : « J’avais défendu qu’on me dérangeât ! » Mais la tête inquiète et le regard pressant du vieux Monval adoucirent sa rudesse. « Oh ! qu’est-ce encore ? » fit-il en étendant la main pour prendre la lettre tendue par le vieux régisseur ; puis, reconnaissant mon papier avec la bordure grise : « Ah ! c’est de cette enragée gamine. Elle est malade ? — Non, dit Monval. Elle est partie pour l’Espagne. — Que le diable l’emporte ! s’écria Montigny. Faites chercher Mme Dieudonné qui la remplacera. Elle a de la mémoire ; et on coupera la moitié du rôle, voilà tout. — Vous avez un ennui pour ce soir ? dis-je à Montigny. — Ah ! rien : La petite Sarah Bernhardt qui fiche le camp en Espagne ! Celle du Théâtre-Français qui a donné une gifle à Nathalie ? — Oui. — Elle est drôle, cette petite. — Oui, mais pas pour les directeurs. » Et Montigny reprit la conversation interrompue.

(Récit exact de Victorien Sardou.)


Arrivées toutes deux à Marseille, ma femme de chambre s’en fut aux renseignements : ils aboutirent à nous faire monter sur un abominable bateau marchand, un caboteur, sale, puant l’huile et le vieux poisson, une horreur.

Je n’avais jamais fait de voyage en mer. Et je m’imaginais que tous les bateaux étaient ainsi et que je ne devais pas me plaindre.

Après six jours de mer démontée, on nous débarqua à Alicante. Ah ! ce débarquement ! Je dus sauter de bateau en bateau, de planche en planche, risquant cent fois de tomber à l’eau, car j’ai le vertige. Et ces petites passerelles sans rampes, sans cordes, sans rien, jetées d’un bateau à l’autre, pliant sous mon faible poids, ces petites passerelles me semblaient une corde tendue dans l’espace.

Épuisée de fatigue et de faim, je descendis dans le premier hôtel qui me fut indiqué.

Quel hôtel !… Une maison de pierre, aux arcades basses. On me donna le premier étage. Jamais ces gens-là n’avaient vu deux dames descendre dans leur maison.

La chambre à coucher était une vaste pièce, basse de plafond. Et, comme ornements, il y avait, rangées en guirlandes, d’énormes arêtes retenues par des têtes de poissons. En clignant des yeux, on aurait pu prendre cet ornement pour de fines sculptures antiques. Mais non, c’étaient des arêtes de poissons.

J’avais fait dresser un lit pour Caroline dans cette chambre sinistre. Nous avions glissé les meubles contre toutes les portes ; et je m’endormis toute vêtue.

Je n’osais me coucher dans ces draps, moi qui avais l’habitude des draps fins et parfumés à l’iris, car ma jolie maman avait, comme toutes les Hollandaises, la folie du linge et de la propreté ; et elle m’avait inculqué cette douce manie.

Il devait être cinq heures du matin quand j’ouvris les yeux, par instinct sans doute, car aucun bruit ne m’avait éveillée. Une porte, donnant je ne sais où, venait de s’ouvrir, et un homme passait la tête. Je poussai un cri strident et me jetai sur ma petite Vierge que je brandissais folle de terreur.

Courageuse, Caroline, éveillée en sursaut, s’était précipitée vers la fenêtre qu’elle ouvrit, criant : « Au feu ! Au voleur ! Au… tout !… »

L’homme avait disparu, la maison fut envahie par la police ; et je vous laisse à penser ce qu’était la police d’Alicante il y a quarante ans.

Je répondis aux questions qui me furent posées par un Hongrois qui était vice-consul et qui parlait français. J’avais vu l’homme. Il avait la tête coiffée d’un foulard ; il avait de la barbe et un poncho sur l’épaule ; je ne savais rien de plus.

Ce vice-consul hongrois, qui, je crois, représentait la France, l’Autriche et la Hongrie, me demanda la couleur de la barbe, du foulard et du poncho de ce brigand.

Mais il faisait trop sombre pour que j’aie pu distinguer au juste les couleurs.

Le brave homme se montra fort irrité de cette réponse. Après avoir pris des notes, il resta pensif un moment et donna l’ordre d’aller chez lui porter un mot. Il priait sa femme d’envoyer sa voiture et de préparer une chambre pour recevoir une jeune étrangère dans l’embarras.

Je pris mes dispositions pour le suivre ; et, après avoir réglé avec l’hôtelière, nous partîmes dans la voiture du brave Hongrois, et je fus reçue par sa femme avec une bonne grâce vraiment touchante.

J’avalai le café au lait avec l’épaisse crème ; et pendant ce déjeuner, ayant dit qui j’étais, ce que j’étais, et où j’allais, à cette aimable femme, elle m’apprit que son père était un grand fabricant de drap originaire de la Bohême et grand ami de mon père.

Elle me conduisit dans la chambre préparée pour moi ; elle me fît coucher et me dit que, pendant mon sommeil, elle allait me préparer des lettres de recommandation pour Madrid.

Je dormis dix heures durant. Quand je m’éveillai, reposée de corps et d’esprit, je voulus envoyer une dépêche à maman ; mais la chose était impossible, il n’y avait pas de télégraphe à Alicante.

J’écrivis donc une lettre à ma pauvre chère maman, pour lui dire que j’étais descendue chez des amis de mon père, etc., etc.

Le lendemain, je partis pour Madrid où j’arrivai, recommandée au propriétaire de l’hôtel de la Puerta del Sol.

Je fus installée avec ma femme de chambre dans un joli appartement, et j’envoyai des messagers porter les lettres de Mme Rudcowitz.

Je passai quinze jours à Madrid, gâtée, choyée, fêtée ; j’assistai à toutes les courses de taureaux, qui me passionnaient follement. J’eus l’honneur d’être invitée à une grande corrida donnée en l’honneur de Victor-Emmanuel qui était en ce moment-là l’hôte de la reine d’Espagne.

J’oubliais Paris, mes chagrins, mes déceptions, mes ambitions, j’oubliais tout. Je voulais vivre en Espagne. Mais un télégramme envoyé par Guérard me fit vite renoncer à mes projets. Maman était malade, « très malade », disait la dépêche.

Je bouclai ma malle et demandai à partir de suite ; mais, ma note d’hôtel payée, il ne me restait plus un sol pour prendre le chemin de fer. L’hôtelier prit mes deux billets, me prépara un panier plein de victuailles et me remit deux cents francs à la gare, me disant qu’il avait des ordres des Rudcowitz de ne me laisser manquer de rien. Ce ménage était vraiment délicieux.

Le cœur me battait fort quand j’arrivai à Paris devant la maison maternelle. « Mon petit’dame », prévenue, m’attendait chez le concierge. Elle s’extasia sur ma bonne mine, m’embrassa en pleurant de joie. Le ménage portier ne tarissait pas d’éloges.

Guérard monta avant moi pour prévenir maman ; et j’attendis un instant dans la cuisine, serrée dans les bras convulsés de Marguerite, notre vieille bonne.

Mes sœurs accoururent toutes deux. Jeanne m’embrassait, me retournait, me flairait. Régina, collée contre le fourneau, les mains derrière le dos, me regardait rageusement. « Eh bien, tu ne veux pas m’embrasser, Régine ?... lui dis-je en me courbant vers elle.

— Non ! T’aime plus. T’as parti sans moi. T’aime plus ! » Et elle se retourna violemment pour échapper à mon baiser, buttant sa tête contre le fourneau.

Enfin, Guérard apparut. Je la suivis, oh ! combien émue et repentante !

J’ouvris doucement la porte de la chambre tendue de reps bleu pâle. Maman était toute blanche dans son lit, sa figure amaigrie, mais merveilleusement belle. Elle ouvrit ses deux bras comme deux ailes, et je me précipitai dans ce nid tout blanc et tout plein d’amour. Maman pleurait, silencieuse comme toujours. Puis ses mains s’amusèrent à défaire mes cheveux, qu’elle peigna avec ses longs doigts fuselés.

Et puis, ce furent mille questions de ma part, de la sienne. Je voulais savoir. Elle aussi voulait savoir. Et c’était un duel amusant de mots, de phrases et de baisers.

J’appris que maman avait eu une pleurésie assez grave, qu’elle était en voie de guérison, mais pas encore guérie.

Je m’installai donc près de ma mère, et je repris momentanément ma chambre de jeune fille, car j’avais appris par une lettre de Guérard que ma grand’mère paternelle avait enfin consenti à la transaction offerte par maman. Mon père m’ayant laissé une somme à toucher le jour de mon mariage, ma mère avait, sur ma prière, demandé à ma grand’mère de me donner la moitié de cette somme. Cette dernière avait enfin consenti, disant qu’elle toucherait l’usufruit de l’autre moitié de la somme, mais que cette moitié resterait à ma disposition si je changeais d’idée et si je consentais à me marier.

Donc, j’étais bien décidée à vivre ma vie. A me séparer de ma mère. A vivre chez moi, indépendante. J’adorais maman, mais nos idées étaient si peu les mêmes.

Et puis, chez maman, mon parrain qui venait depuis des années, des années, déjeuner, dîner, et faire le whist, mon parrain m’était odieux. Il me froissait sans cesse. Vieux garçon, richissime, sans aucune famille, il adorait ma mère qui avait toujours refusé l’offre de son alliance. Elle l’avait supporté d’abord comme ami de mon père ; puis, mon père mort, elle le supporta comme « habitude » et s’ennuyait de ne pas le voir quand il était souffrant ou en voyage.

Mais, placide et autoritaire, ma mère ne souffrait aucune contrainte. L’idée de se donner un maître à nouveau la révoltait.

Elle avait un entêtement plein de douceur qui aboutissait parfois à la plus violente colère ; alors, ma mère devenait pâle, pâle ; ses yeux se cerclaient d’un violet ; ses lèvres tremblaient, ses dents s’entrechoquaient, et ses beaux yeux devenaient fixes ; les mots s’entrecoupaient dans sa gorge, hachés, sifflants et rauques ; puis elle tombait évanouie, les veines du cou gonflées, les pieds et les mains glacés ; et il fallait parfois des heures pour la ramener à la vie.

Le médecin nous avait dit que ma mère mourrait un jour, dans une crise semblable ; et on faisait tout pour éviter ces accidents terribles. Ma mère le savait et en abusait un peu. Et comme ma pauvre maman m’avait fait héritière de ces mêmes colères, je ne pouvais et ne voulais vivre avec elle. Car moi, je ne suis pas placide, je suis active et combative, et c’est tout de suite que je veux ce que je veux. Je n’y mets pas, comme maman, un entêtement doux. Non : le sang me bout aux tempes avant que j’aie le temps de le dompter.

Les années m’ont assagie, mais pas suffisamment. Je le reconnais et j’en souffre.


Je ne dis rien de mes projets à la chère malade ; mais je chargeai le vieil ami Meydieu de me trouver un appartement. Ce vieil homme, qui avait tant tourmenté mon enfance, s’était pris de tendresse depuis mes débuts au Théâtre-Français. Et, malgré la gifle à Nathalie, malgré ma fugue du Gymnase, il me prenait en bonne part.

Quand il vint nous voir le lendemain de mon arrivée, je restai un peu avec lui dans le salon, et lui fis part de mon projet. Il l’approuva, me disant qu’en effet, nos relations, entre ma mère et moi, ne pouvaient que gagner à cette séparation.

Je pris un appartement rue Duphot, tout près de notre maison. Guérard se chargea de le faire meubler. Et quand ma mère fut tout à fait rétablie, je l’amenai en plusieurs jours à convenir qu’il valait mieux que je vive à ma guise chez moi.

La chose fut acceptée. Tout alla pour le mieux. Mes sœurs étaient présentes à la conversation. Ma sœur Jeanne se coula près de maman ; et subitement, Régina, qui avait refusé de me parler et de me regarder depuis trois semaines que j’étais revenue, sauta brusquement sur mes genoux : « Emmène-moi cette fois, je t’embrasserai. »

Je regardai ma mère, un peu confuse. Elle me dit : « Oh ! prends-la, elle est si insupportable... » Et Régina, sautant à bas, se mit à danser la bourrée en murmurant des mots grossiers et fous. Puis elle m’embrassa à m’étouffer, bondit sur le fauteuil de maman et dit en l’embrassant de droite, de gauche, sur les cheveux, sur les yeux : « T’es contente, dis, que je m’en vas ?... Tu pourras tout donner à ton Jeannot ! »

Maman rougit légèrement ; mais son regard se fondit en un inénarrable amour en s’arrêtant sur ma sœur Jeanne. Elle repoussa doucement Régina qui reprit sa bourrée, et, appuyant sa tête renversée sur l’épaule de Jeanne : « Nous resterons nous deux », dit-elle. Et il y avait tant d’inconscience dans ce regard et dans cette phrase que j’en restai stupéfaite. Je fermai les yeux pour ne pas voir et je n’entendis plus que la bourrée lointaine de ma plus jeune sœur qui scandait chaque coup de pied sur le parquet par un : « Nous aussi, nous deux, nous deux !... »

C’était un drame bien douloureux qui agitait ces quatre cœurs dans ce petit intérieur bourgeois.


XIII


Je m’installai définitivement rue Duphot avec ma jeune sœur. Je gardai Caroline à mon service, et pris une cuisinière. « Mon petit’dame » venait passer presque toutes ses journées avec moi. Je dînais tous les soirs chez ma mère.

J’avais conservé des relations avec un acteur de la Porte-Saint-Martin qui était devenu régisseur de ce théâtre, alors dirigé par Marc Fournier.

On jouait à cette époque une féerie très en vogue qui avait pour titre : La Biche au bois. On avait engagé, pour le principal rôle, une délicieuse artiste de l’Odéon, Mlle Debay, qui jouait avec une grâce charmante les princesses de tragédie. J’avais souvent des places pour la Porte-Saint-Martin ; et La Biche au bois m’amusait beaucoup.

Mme Ugalde, qui chantait admirablement le rôle du jeune prince, me comblait d’étonnement. Et Mariquita, qui dansait, me charmait. Oh ! qu’elle était charmante, cette délicieuse Mariquita, dans ses danses pleines d’entrain, de caractère, et de grande distinction toujours.

Grâce au vieux Josse, je connaissais un peu tout le monde.

Mais quelles ne furent pas ma surprise et ma terreur quand, venant à cinq heures au théâtre pour prendre mes places, Josse s’écria en me voyant : « Mais la voilà, notre princesse, notre petite Biche au bois, la voilà ! C’est le dieu du Théâtre qui nous l’envoie ! » Je me débattis comme une anguille dans un filet, ce fut peine perdue.

M. Marc Fournier, très charmeur, me fit comprendre que je lui rendais un véritable service, que je sauvais la recette ; Josse, qui devinait mes scrupules, me dit : « Mais, ma chère petite, vous restez dans votre grand art, car c’est Mlle Debay, du théâtre de l’Odéon, qui joue ce rôle de princesse ; et Mlle Debay est la première artiste de l’Odéon ; et l’Odéon est un théâtre impérial ; donc cela ne déshonore pas vos études. »

Mariquita, qui venait d’arriver, me pressa aussi. On fit chercher Mme Ugalde pour répéter avec moi les duos, car j’allais chanter. Oui, j’allais chanter avec une véritable chanteuse, la première artiste de l’Opéra-Gomique.

Le temps passait. Josse me faisait répéter mon rôle, que je savais presque en entier, ayant vu souvent la pièce et possédant une mémoire extraordinaire.

Les minutes passaient, formant des quarts d’heure, lesquels formaient des demi-heures qui devenaient des heures pleines. Mes yeux ne quittaient pas l’horloge, la grande horloge du cabinet directorial, dans lequel je me trouvais.

Mme Ugalde me fit répéter. Elle me trouva une jolie voix ; mais je détonnais sans cesse. Elle me soutenait et m’encourageait.

On m’habilla dans les vêtements de Mlle Debay. Et le rideau se leva.

Ah ! pauvre de moi ! J’étais plus morte que vive. Mais je repris mon courage après une triple salve d’applaudissements pour le couplet du réveil que je débitai comme j’aurais murmuré une série de vers de Racine.

La représentation finie, Marc Fournier me fit offrir, par Josse, un engagement de trois années ; mais je demandai à réfléchir.

Josse m’avait présenté à un auteur dramatique, charmant homme, et d’un talent aimable : Lambert Thiboust. Ce dernier me trouva tout à fait l’idéal de son héroïne, la Bergère d’Ivry ; mais M. Faille, ancien acteur et nouveau directeur de l’Ambigu, était tant soit peu commandité par un nommé de Chilly, qui avait fait sa réputation dans le rôle de Rodin du Juif-errant et qui, ayant épousé une femme assez riche, s’était retiré du théâtre et faisait de la direction. Il venait, je crois, de céder l’Ambigu à Faille. De Chilly protégeait une charmante fille nommée Laurence Gérard. Elle était douce et bourgeoise, assez jolie, sans beauté réelle et sans grâce.

Faille répondit à Lambert Thiboust qu’il était en pourparlers avec Laurence Gérard, mais que, cependant, il s’inclinait devant le désir de l’auteur. « Seulement, dit-il, je réclame une audition de votre protégée. »

Je me prêtai au désir du pauvre diable, qui devait être aussi nul comme directeur qu’il l’avait été comme artiste. Je passai donc une audition sur la scène de l’Ambigu, éclairée par la triste « servante » (petite lampe transportable), ayant sous les yeux, à un mètre de moi, M. Faille se balançant sur sa chaise, une main sur son ventre, l’autre plongeant ses doigts dans ses énormes narines. Cela me dégoûtait horriblement.

Lambert Thiboust était assis près de lui, sa figure souriante me jetait des regards encourageants. Je passai mon audition dans On ne badine pas avec l’amour, n’ayant pas voulu dire des vers, puisque je devais jouer une pièce en prose. J’estime que je fus tout à fait charmante, et cet avis était celui de Lambert Thiboust. Mais, quand j’eus fini, ce pauvre Faille se leva d’une façon lourde et prétentieuse, parla bas à l’auteur, et m’entraîna dans son cabinet : « Mon enfant, me dit le brave et stupide directeur, mon enfant, vous n’avez rien pour le théâtre ! » Je me regimbais. « Oh ! rien ! » continua-t-il... La porte s’ouvrit. « Et tenez, me dit-il en me montrant un nouvel arrivant, M. de Chilly, qui était dans la salle à vous écouter, vous dira ce que je vous dis. »

M. de Chilly affirma de la tête et, haussant les épaules, murmura : « Lambert Thiboust est fou, on n’a jamais vu une bergère si maigre ! » Et, sonnant, il dit au garçon : « Faites entrer Mlle Laurence Gérard. »

Je compris. Et, sans prendre congé de ces deux rustres, je quittai le cabinet. Mais j’avais le cœur gros. Je me rendis au foyer pour prendre mon chapeau, que j’avais quitté pour passer l’audition ; j’y trouvai Laurence Gérard qu’on vint chercher une seconde après.

Me voyant près d’elle, dans la glace, je fus frappée par notre dissemblance : elle était rondelette, la figure large, de magnifiques yeux noirs, le nez un peu canaille, la bouche épaisse, et une patine — d’ordinaire — sur tout son être ; j’étais blonde, mince et frôle, tel un roseau, le visage long et pâle, les yeux bleus, la bouche un peu


SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DU « DUC DE RICHELIEU ».
SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DU « DUC DE RICHELIEU ».


triste, et tout mon être était empreint de distinction. Cette légère vision de nos deux personnes me consola de mon échec. Et puis, je sentais ce Faille un être si nul, et de Chilly un être si commun !

Je devais les retrouver tous les deux dans ma vie. Chilly, peu detemps après, comme directeur de l’Odéon ; Faille, vingt ans après, dans une situation si triste, que les larmes mouillèrent mes yeux quand il vint, l’air suppliant, me demander de jouer à son bénéfice : « Oh ! je vous en prie, dit le pauvre homme. Venez, vous êtes tout l’attrait de cette représentation. Je ne compte que sur vous pour faire ma recette. » Je lui serrai les mains.

Je ne sais s’il se souvenait de notre première entrevue et de mon audition ; mais moi, qui m’en souvenais bien, je n’avais qu’un désir : c’est qu’il ne s’en souvînt pas.


Cinq jours après, Mlle Debay, rétablie, reprenait son rôle.

Avant de m’engager tout à fait avec la Porte-Saint-Martin, j’écrivis à Camille Doucet. Le lendemain, je recevais un mot me donnant rendez-vous au ministère.

Ce n’était pas sans émotion que j’allais revoir cet aimable homme.

Il m’attendait debout quand l’huissier m’introduisit. Les deux mains tendues vers moi, il m’attira doucement : « Oh ! la terrible enfant, me dit-il ; et, me faisant asseoir : Voyons, voyons, il faut devenir plus calme ; il ne faut pas perdre tous ces dons admirables en voyages, en fugues, en gifles... »

J’étais émue par la bonté de cet homme. Mes yeux le regardaient, pleins de regrets. « Ne pleurez pas, ma chère enfant, ne pleurez pas. Voyons, comment allons-nous réparer toutes ces folies ? »

Il resta un instant silencieux, puis, ouvrant un tiroir, il y prit une lettre : « Voici qui peut-être va nous sauver », dit-il. C’était une lettre de Duquesnel qui venait d’être nommé directeur de l’Odéon on association avec Chilly. « On me demande des jeunes artistes pour renouveler la troupe de l'Odéon. Eh bien, nous allons nous occuper de cela. »

Et se levant, il me reconduisit jusqu’à la porte en me disant : « Et nous réussirons. »

Rentrée à la maison, je repassai tous mes rôles de Racine. J’attendis, anxieuse, plusieurs jours, calmée par Mme Guérard qui me redonnait confiance. Enfin je reçus un mot et me rendis de suite au ministère.

Camille Doucet me reçut rayonnant.

« C’est fait ! me dit-il. Oh ! mais pas sans mal. Vous êtes bien jeune, mais déjà bien célèbre par votre mauvaise tête. Seulement, j’ai engagé ma parole que vous seriez douce comme un petit agneau. — Oui, je serai douce, je vous le promets, lui dis-je, ne fût-ce que par reconnaissance. Mais que dois-je faire ? — Voici, me dit-il, une lettre pour Félix Duquesnel ; il vous attend. »

Je remerciai mille fois Camille Doucet, qui me dit : « Je vous reverrai d’une façon moins officielle, chez votre tante, jeudi. J’ai reçu ce matin une invitation à dîner. Vous me raconterez alors ce que vous aura dit Duquesnel. »

Il était dix heures et demie du matin. Je rentrai me faire belle. Je mis une robe jaune-serin dont le dessus était en soie noire dentelée, un chapeau de grosse paille de forme conique, couvert d’épis, retenu sous le menton par un velours noir. Cela devait être délicieusement fou.

Ainsi vêtue, joyeuse et pleine de confiance, je me rendis chez Félix Duquesnel. J’attendis quelques instants dans un petit salon très artistiquement meublé.

Un jeune homme parut, élégant, souriant, charmant. Je ne pouvais me faire à l’idée que ce jeune homme blond et rieur serait mon directeur.

Après une courte conversation, nous tombâmes d’accord sur tous les points. « Venez à deux heures à l’Odéon, me dit Duquesnel en forme d’adieu, je vous présenterai à mon associé... C’est le contraire que je devrais dire selon la formule mondaine, ajouta-t-il en riant ; mais nous jargonnons théâtre. »

Il descendit quelques marches en m’accompagnant et resta penché sur la rampe en me disant : « Au revoir. » A deux heures précises, j’étais à l’Odéon. J’attendis plus d’une heure. Je commençais à grincer des dents et, seul, le souvenir de ma promesse faite à Camille Doucet m’empêcha de m’en aller.

Enfin Duquesnel parut : « Vous allez voir l’autre Ogre. » Et il m’entraîna vers le cabinet directorial.

Chemin faisant, je me représentai cet ogre aussi charmant que son associé. Aussi, fus-je très désappointée en voyant le très vilain petit homme que je reconnus dans Chilly.

Il me toisa sans politesse, feignit de ne pas me reconnaître et, me faisant signe de m’asseoir, il me passa sans mot dire une plume, me montrant l’endroit où je devais signer.

Mme Guérard arrêta ma main : « Ne signez pas sans lire ! » Chilly releva là tête : « Vous êtes la mère de Mademoiselle ? — Non, répondit-elle, mais c’est tout comme. — Eh bien, vous avez raison. Lisez vite, et signez ou ne signez pas ; mais dépêchez-vous ! »

Je sentis le rouge me monter au visage. Cet homme était odieux. Mais Duquesnel me dit tout bas : « Il n’a pas de formes, mais c’est un brave homme, ne vous formalisez pas. »

Je signai mon engagement, et le remis au vilain associé.

« Vous savez, me dit-il : c’est lui qui est responsable de vous, car moi, pour rien au monde, je ne vous aurais engagée. — Ma foi. Monsieur, lui répondis-je, s’il n’y avait que vous, je n’aurais pas signé. Nous sommes donc quittes. » Et je sortis aussitôt.

J’allai de suite prévenir maman, car je savais lui faire une grande joie. Puis, le jour même, je me mis en route avec « mon petit’dame » pour acheter tout ce qui était nécessaire pour meubler ma loge.

Le lendemain, je me rendis dans le couvent de la rue Notre-Dame-des-Champs pour faire visite à ma chère institutrice, Mlle de Brabender. Elle était malade depuis treize mois, clouée par des rhumatismes aigus dans tous les membres. La douleur l’avait rendue méconnaissable. Étendue toute droite dans son petit lit blanc, un serre-tête cachant ses cheveux, son gros nez affaissé par la maladie, ses yeux pâles semblaient sans iris. Seule, sa formidable moustache se hérissait sous les chocs répétés des douleurs.

Cependant, je la trouvai changée d’une façon si bizarre, que j’en cherchai la cause.

Et m’approchant d’elle pour l’embrasser doucement, je l’examinai si curieusement que son instinct l’en avertit. D’un signe léger de ses yeux, elle dirigea mon regard sur la table placée près d’elle ; et, dans un verre, je vis toutes les dents de ma chère vieille amie. Je plantai dans le verre les trois roses que je lui avais apportées, et je l’embrassai en m’excusant de mon impertinente curiosité.

Je quittai le couvent le cœur très gros, car la Supérieure, qui m’avait emmenée dans le jardin, m’apprit que ma chère Mlle de Brabender ne pouvait vivre longtemps.

Je revins donc chaque jour voir ma douce éducatrice.


Mais les répétitions commencèrent à l’Odéon, et je dus espacer mes visites. Un matin, vers sept heures, on vint du couvent me chercher en toute hâte, et j’assistai à la triste agonie de la douce créature. Son visage s’éclaira, à la suprême minute, d’une béatitude si grande, que j’eus subitement envie de mourir. Je baisai ses mains déjà froides qui tenaient le crucifix ; et je demandai la permission de revenir pour la mise en bière, ce qui me fut accordé.

En arrivant à l’heure fixée le lendemain, je trouvai les sœurs dans un état de consternation tel, que j’en pis peur. « Qu’est-il arrivé, mon Dieu ? » On me désigna la porte de la cellule sans mot dire ; dix religieuses entouraient le lit sur lequel reposait l’être le plus étrange qu’il fût possible de voir. Ma pauvre institutrice, roide sur son lit mortuaire, avait le visage d’un homme : sa moustache avait allongé et une barbe d’un centimètre entourait son menton. Cette moustache et cette barbe étaient rousses, tandis que ses longs cheveux blancs encadraient son visage ; la bouche rentrée, sans le soutien des dents, avait laissé le nez s’écroulersur cette moustache rousse. C’était un masque terrible et ridicule qui avait remplacé le doux visage de mon amie. Ce masque était d’un homme. Ces mains petites et fines étaient mains de femme.

Les jeunes religieuses avaient les yeux agrandis par la frayeur ; et, malgré l’affirmation de la sœur infirmière qui avait vêtu le pauvre corps mort, malgré son affirmation que ce corps était un corps de femme, elles tremblaient, les petites sœurs, et se signaient sans cesse.


Le lendemain de la lugubre cérémonie, je débutai à l’Odéon dans Le Jeu de l’amour et du hasard. Je n’étais pas faite pour Marivaux, qui exige des qualités de coquetterie, de préciosité, qui n’étaient pas alors et ne sont pas miennes. Puis, j’étais un peu trop mince. Je n’eus aucun succès.

Et Chilly, qui passait dans le couloir au moment où je causais avec Duquesnel qui m’encourageait, Chilly lui dit en me désignant : « Une flûte pour les gens du monde, il n’y a même pas de mie. »

J’étais outrée de l’insolence de cet homme. Le sang empourpra ma figure, mais je vis dans le nimbe de mes yeux mi-clos le visage de Camille Doucet, ce visage toujours rasé de frais et tout jeune, sous sa couronne de cheveux blancs.

C’était une vision de mon esprit toujours en éveil pour la promesse faite. — Mais non, c’était bien lui. Il vint à moi : « Que vous avez une jolie voix ! Et quel plaisir nous prendrons à votre second début ! » Cet homme était toujours courtois, mais véridique. En effet, il n’avait pris aucun plaisir à ce début : et il s’en promettait un grand pour mon second.

Et il avait dit vrai. J’avais une jolie voix, c’était tout ce qu’on pouvait constater dans cette épreuve. Je restai donc à l’Odéon, travaillant ferme, toujours prête à remplacer quelqu’un, sachant tous les rôles. J’obtins quelques succès ; et les étudiants m’avaient déjà prise en prédilection. Mon entrée en scène était toujours saluée par les bravos de la jeunesse. Quelques vieux ronchonneurs tournaient la tête vers le parterre pour imposer silence, mais on s’en moquait comme de l’an quarante.

Enfin, mon jour de succès se leva.

Duquesnel avait eu l’idée de remonter Athalie avec les chœurs de Mendelssohn.

Beauvallet, l’odieux professeur, était un camarade charmant. C’est lui qui, par permission spéciale du Ministère, devait jouer Joad. On m’avait, à moi, distribué Zacharie. Quelques élèves du Conservatoire devaient dire les chœurs parlés, pendant que les élèves chanteuses faisaient la partie musicale. Mais cela marchait si mal que Duquesnel et Chilly se désespéraient.

Beauvallet, plus aimable que jadis, mais toujours mal embouché, poussait des Nom de D... terribles... On reprenait. On recommençait. Rien n’y faisait. Ces malheureux chœurs parlés étaient abominables. Quand tout à coup Chilly s’écria : « Eh bien, que la petite dise tous les chœurs parlés, ça ira tout seul, avec sa jolie voix ! »

Duquesnel ne dit mot. Mais il tira sa moustache pour dissimuler son rire : il y venait, le co-associé. Il y venait, à sa petite protégée !

Il hocha la tête d’un air indifférent pour répondre au regard questionneur de Chilly, et on recommença, moi lisant les chœurs parlés.

Tout le monde applaudit, et le chef d’orchestre surtout exultait. Il avait tant souffert, le pauvre ! Le jour de la première représentation fut pour moi un véritable petit triomphe, oh ! tout petit, mais si plein de lumière pour mon avenir. Le public, pris par la douceur de ma voix et la pureté de son cristallin, me fit bisser la partie des chœurs parlés, et trois salves d’applaudissements me récompensèrent.

Après l’acte, Chilly vint à moi : « Tu es adorable !» Son « tu » me froissa un peu. Mais je lui répondis gaminement : « Tu trouves que j’ai engraissé ! » Il partit d’un fou rire.

Et, à partir de ce jour, nous nous tutoyâmes et nous devînmes les meilleurs amis du monde.


Ah ! ce théâtre de l’Odéon ! C’est le théâtre que j’ai le plus aimé. Et je ne l’ai quitté qu’à regret. Tout le monde s’aimait. Tout le monde était gai. Ce théâtre est un peu la continuation de l’école. Les jeunes venaient tous là. Duquesnel était un directeur plein d’esprit, de galanterie et de jeunesse.

Souvent, pendant les répétitions, on allait faire à plusieurs de grandes parties de balle au Luxembourg, durant les actes dont on n’était pas.

Je me souvenais de mes quelques mois auparavant à la Comédie-Française : ce petit monde était guindé, potinier, jaloux.

Je me remémorais mes quelques mois au Gymnase : on ne parlait que de robes, chapeaux ; on papotait de mille choses si loin de l’art.

A l’Odéon, j’étais heureuse. On ne pensait qu’à monter des pièces. On répétait le matin, l’après-midi, tout le temps. J’adorais cela.

J’habitais l'été un pavillon dans la villa Montmorency, à Auteuil. Je venais dans un « petit-duc » que je conduisais moi-même. J’avais deux poneys merveilleux que m’avait donnés ma tante Rosine, parce qu’ils avaient failli lui casser la tête, s’étant emballés à Saint-Cloud près d’un manège tournant de chevaux de bois.

Je longeais tous les quais à fond de train ; et, malgré l’atmosphère diamantée par le soleil de juillet, malgré la gaieté des bruits du dehors, c’est avec une véritable joie que j’escaladais les marches froides et fendillées et que je me dirigeais vite vers ma loge, distribuant des bonjours en courant. Puis, dégagée de mon manteau, de mon chapeau, de mes gants, je bondissais sur la scène, heureuse d’être enfin dans cette ombre infinie. La maigre lumière de la « servante » accrochait, de ci, de là, soit un arbre, soit une tourelle contre le mur, soit un banc ; et les visages des artistes ne recevaient la lumière que par instants.

Moi, je ne trouvais rien de plus vivifiant que cet air plein de microbes ; rien de plus gai que cette ombre ; rien de plus lumineux que ce noir !

Un jour, ma mère eut la curiosité de venir voir les coulisses. J’ai cru qu’elle allait mourir de dégoût. « Ah ! malheureuse enfant ! Comment peux-tu vivre là-dedans ? » murmura-t-elle. Et, arrivée dehors, maman respira, humant l’air à plusieurs reprises.


Oui, je pouvais vivre là-dedans. Je ne vivais même bien que là-dedans. Depuis, j’ai un peu changé. Mais j’ai encore une grande sympathie pour cette usine sombre dans laquelle, joyeux lapidaires de l’art, nous taillions les pierres précieuses fournies par les poètes.

Les jours s’égrenaient, emportant des petits espoirs déçus. Les jours naissants apportaient de nouveaux rêves ; et la vie me semblait un éternel bonheur. Je jouai tour à tour : Le Marquis de Villemer, le rôle de la folle baronne, femme déjà experte âgée de trente-cinq ans — j’en avais à peine vingt et un et j’avais l’air d’en avoir dix-sept ; — François Le Champi, le rôle de Mariette, dans lequel j’eus un gros succès.

Ces répétitions du Marquis de Villemer et de François Le Champi sont restées dans mon souvenir comme autant d’heures exquises.

Mme George Sand, douce et charmante créature, était d’une timidité extrême. Elle parlait peu et fumait tout le temps. Ses grands yeux étaient toujours rêveurs. Sa bouche, un peu lourde et vulgaire, avait une grande bonté. Elle avait peut-être été d’une taille moyenne, mais elle semblait tassée.

Je regardais cette femme avec une tendresse romanesque. N’avait-elle pas été l’héroïne d’un beau roman d’amour ? Je m’asseyais tout près d’elle. Je lui prenais la main et la tenais le plus longtemps possible dans la mienne. Sa voix était douce et charmeuse.

Le prince Napoléon, surnommé Plon-Plon par le populaire, venait souvent aux répétitions de George Sand. Il l’aimait infiniment.

La première fois que je vis cet homme, je devins pâle, et sentis mon cœur s’arrêter : il ressemblait tellement à Napoléon Ier que je lui en voulus tout de suite : car, en lui ressemblant, il le diminuait de tout son lointain, et il le rapprochait de tout le monde.

Mme Sand me présenta à lui, malgré moi.

Il regardait d’une façon impertinente. Il me déplut.

Je répondis à peine aux compliments qu’il me fît, et me glissai tout contre George Sand. Il se prit à rire, et s’écria : « Mais elle est amoureuse de vous, cette petite ! » George Sand me caressa doucement la joue : « C’est ma petite Madone, dit-elle, ne la tourmentez pas. » Et je restai près d’elle, jetant un œil furtif et mécontent au prince.

Mais peu à peu, je pris plaisir à l’entendre ; car la conversation de cet homme était brillante, sérieuse et spirituelle ; il émaillait bien ses discours et répliques de mots un peu crus, mais tout ce qu’il disait était intéressant et instructif. Il était méchant, et je lui ai entendu dire sur le petit Thiers des choses perfides, horribles, que je crois tant soit peu vraies. Et il a fait un jour, de cet aimable Louis Bouilhet, un portrait si amusant, que George Sand, qui l’aimait, n’a pas pu s’empêcher de rire en le traitant de méchant homme.

Le prince était assez sans façon, mais cependant, il n’aimait pas qu’on lui manquât de respect. Un jour, un artiste nommé Paul Deshayes, qui jouait dans François Le Champi, entra dans le foyer des artistes, où se trouvaient : le prince Napoléon, Mme George Sand, le conservateur de la bibliothèque — dont j’ai oublié le nom — et moi. Cet artiste était commun et un peu anarchiste. Il salua Mme Sand, et s’adressant au prince, il dit : « Vous êtes assis sur mes gants. Monsieur. » Le prince se souleva à peine, envoya la paire de gants à terre, disant : « Tiens, je croyais la banquette propre. » L’acteur rougit, ramassa ses gants, et sortit en murmurant quelque menace communarde.

Je jouai Le Testament de César Girodot, le rôle d’Hortense. Kean, d’Alexandre Dumas, le rôle d’Anna Damby. Le public, le soir de cette première[1], était très méchant, très monté contre Alexandre Dumas père, pour une aventure qui lui était personnelle et n’avait rien à voir avec l’art. Mais la politique mettait depuis quelques mois les cerveaux en ébullition. On voulait le retour de Victor Hugo.

Au moment où Dumas pénétra dans sa loge, des hurlements l’accueillirent. Puis les étudiants, qui étaient en grand nombre, se mirent à réclamer Ruy Blas sur l’air des lampions. Dumas se leva, demandant la parole. Le silence se fit. Dumas commença : « Mes jeunes amis... » mais une voix s’écria : « Nous voulons bien vous écouter, mais vous devez être seul dans votre loge ! » Dumas protesta avec véhémence. Plusieurs personnes de l’orchestre prirent son parti, car il avait invité une femme dans sa loge ; et, quelle que soit cette femme, on n’avait vraiment pas le droit de l’insulter d’une aussi outrageante façon. Je n’avais pas encore vu pareille scène.

Je regardais par le trou de la toile, très intéressée et très énervée.

Je vis le grand Dumas, pâle de colère, montrant le poing, criant, jurant, tempêtant. Puis tout à coup, une salve d’applaudissements. La femme avait disparu de la loge, profitant du moment où Dumas, le corps hors de la loge, répondait : « Non ! non ! Cette femme ne sortira pas ! » Juste à ce moment, elle s’esquiva. La salle, ravie, cria : « Bravo ! » et on permit à Dumas de parler.

Mais il ne fut écouté que pendant quelques instants. Les cris de : Ruy Blas ! Ruy Blas ! Victor Hugo ! Victor Hugo ! se firent à nouveau entendre dans un vacarme infernal.

Nous étions depuis une heure prêts à commencer le spectacle. J’étais très excitée.

Enfin Chilly et Duquesnel vinrent sur la scène : « Mes enfants, ayez du courage ! La salle est déchaînée ; ça ira comme ça ira... mais commençons ! »

« Ah ! dis-je à Duquesnel, tu sais, j’ai peur de m’évanouir. » En effet, mes mains étaient glacées, mon cœur battait. « Dis-moi... qu’est-ce qu’il faut faire, si j’ai trop peur ? — Il n’y a rien à faire ! dit Duquesnel. Aie peur ! Joue ! Et ne t’évanouis à aucun prix ! »

On leva le rideau au milieu de la tempête, des cris d’oiseaux, des miaulements de chats, et de la reprise sourde et rythmée des : Ruy Blas ! Ruy Blas ! Victor Hugo ! Victor Hugo ! ! !...


Mon tour arriva. Berton père, qui jouait Kean, avait été mal reçu. J’entrai, vêtue du costume excentrique « en Anglaise de 1820 ». J’entendis un éclat de rire qui me cloua sur le seuil de la porte «où je venais de paraître. Au même instant, les applaudissements de mes chers petits amis les étudiants couvraient le rire des méchants. Je pris courage et me sentis même le désir de batailler. Mais je n’en eus pas besoin, car, après la seconde et interminable tirade dans laquelle je laisse entrevoir mon amour pour Kean, le public ravi me fit une ovation.

Voici que ce dit « Ignotus » dans le Figaro :

Mlle Sarah Bernhardt paraît avec un costume excentrique qui augmente encore la tempête, mais sa voix chaude, cette voix étonnante, émeut le public. Elle l’avait dompté, comme une petite Orphée.

Après Kean, je jouai La Loterie du Mariage. Pendant que je répétais cette pièce, Agar vint me trouver dans le coin où je me tenais de coutume, assise sur un petit fauteuil que je faisais prendre dans ma loge, les pieds sur une chaise de paille. Je préférais cet endroit, parce qu’il y avait un bec de gaz qui l’éclairait, et que je pouvais travailler en attendant que ce fût mon tour d’entrer en scène. J’adorais broder, faire de la mignonnette et de la tapisserie. J’avais un tas de petits ouvrages commencés, et je prenais tantôt l’un, tantôt l’autre, au gré de mon désir.

Mme Agar était une admirable créature, créée pour la joie des regards. Grande, pâle, brune, avec des yeux noirs larges et doux ; une toute petite bouche, aux lèvres épaisses et arrondies, soulevée dans les coins par un imperceptible sourire, meublée de dents ravissantes ; la tête merveilleusement casquée par des cheveux abondants et luisants ; elle était l’incarnation vivante des plus beaux types de la Grèce antique ; ses mains, belles et longues et un peu molles ; sa démarche lente et un peu pesante achevait l’évocation.

Elle était la grande tragédienne du théâtre de l’Odéon. Elle s’avançait vers moi de son pas mesuré. Derrière elle, suivait un jeune homme de vingt-quatre à vingt-six ans. « Tiens, ma chérie, dit-elle en m’embrassant, tu peux faire le bonheur d’un poète. »

Et elle me présenta François Coppée.

Je fis signe au jeune homme de s’asseoir, et je le regardai mieux. Son beau visage, émacié et pâle, était celui de l’immortel Bonaparte. Tout mon être sursauta d’émotion, car j’adore Napoléon Ier. Surtout Bonaparte.

« Vous êtes poète, Monsieur ? — Oui, Mademoiselle… (Lui aussi, sa voix tremblait, car il était encore plus timide que moi)... Oui, j’ai fait une petite pièce, et Mlle Agar est persuadée que vous voudrez bien la jouer avec elle. — Oui, ma chérie, reprit Agar : tu vas la lui jouer. C’est un petit chef-d’œuvre ! Et je suis sûre que tu auras un succès colossal ! — Oh ! et vous ! Vous serez si belle ! » dit le poète en inondant Agar d’un regard lumineux.

On m’appela en scène. Je revins quelques instants après. Le jeune poète causait bas avec la belle tragédienne. Je toussotai un peu. Agar avait pris possession de mon fauteuil ; elle voulait me le rendre et, sur mon refus, me fit asseoir sur ses genoux. Le jeune homme rapprocha sa chaise et nous papotâmes ainsi, nos trois têtes se touchant.

Il fut convenu que je porterai, après l’avoir lue d’abord, la pièce à Duquesnel, seul capable de juger des vers, et que nous obtiendrions ensuite, des deux directeurs, l’autorisation de la jouer à un « bénéfice » qui devait avoir lieu après notre première.

Le jeune homme, ravi, eut un pâle et reconnaissant sourire et me serra la main avec nervosité.

Agar le conduisit jusque sur le petit palier surplombant la scène. Je la regardais, cette magnifique statue, à côté de la mince silhouette du jeune écrivain.

Agar pouvait avoir trente-cinq ans. Elle était vraiment belle, mais je ne lui trouvais aucun charme ; et je ne comprenais pas pourquoi ce poétique Bonaparte était amoureux de cette jeune matrone, cela était aussi visible que le jour ; et elle semblait éprise aussi. Cela m’intéressait infiniment. Je les vis se serrer longuement la main ; puis, lui, par un mouvement brusque et presque gauche, se courba sur cette belle main et la baisa longuement.

Agar révint vers moi, les joues un peu rosées, ce qui était rare chez elle, car elle avait un teint marmoréen. « Tiens, voilà le manuscrit ! » fit-elle en me remettant un petit rouleau.

La répétition venait de finir. Je pris congé d’Agar et lus la pièce en voiture. Elle me transporta à tel point, que je revins sur mes pas pour la faire lire de suite à Duquesnel.

Je le rencontrai dans l’escalier. « Je t’en prie, remonte ! — Oh ! mon Dieu !... me dit-il. Qu’est-ce qu’il y a, ma chère amie ? Tu sembles avoir gagné le gros lot ? — Eh bien, c’est à peu près cela. Viens ! » Et une fois dans son cabinet : « Lis cela, je t’en prie ! — Donne, je vais l’emporter. — Non, lis-le, là, tout de suite ! Veux-tu que je te le lise ? — Non ! non ! répliqua-t-il, ta voix est une trompeuse qui fait des plus mauvais vers une ravissante poésie. Donne ! »

Et le jeune directeur s’installa dans son fauteuil et se mit à lire. Pendant ce temps, je feuilletais des journaux.

« C’est délicieux ! s’écria-t-il. Enfin, c’est un pur chef-d’œuvre ! » Je bondis de joie. « Tu le feras accepter par Chilly ? — Oui, oui, sois tranquille. Mais quand veux-tu jouer cela ? — Ah ! écoute : l’auteur me semble très pressé, et Agar aussi. — Et toi aussi ! me dit-il en riant, car voilà un rôle selon tes rêves. — Oui, mon petit Duq... moi aussi !... Veux-tu être gentil ? Fais-moi jouer cela au « bénéfice » de Mme ***, dans quinze jours. Cela ne dérangera aucun spectacle, et notre poète sera si heureux !

— Bien ; bien, reprit Duquesnel, je vais arranger cela... Mais comment faire pour les décors ? » murmura-t-il en se rongeant les ongles (son repas favori quand il est préoccupé).


SARAH BERNHARDT DANS FRANÇOIS LE CHAMPI.
SARAH BERNHARDT DANS FRANÇOIS LE CHAMPI.


J’avais déjà pensé à cela. Je lui offris de le reconduire chez sa femme et, chemin faisant, je lui développai mon plan. Le décor serait celui de Jeanne de Ligneris, une pièce qui venait d’être jouée, et tuée sous les quolibets du public. Un superbe parc italien avec statues, fleurs, et même l’escalier. Quant aux costumes, si on parlait de cela à Chilly, quelque bon marché qu’ils fussent, il pousserait les cris de Rodin ! Agar et moi, nous fournirions nos costumes. »

Nous étions arrivés chez Duquesnel. « Tiens, monte dire bonjour à ma femme ; et en même temps parle-lui des costumes. »

Je montai donc ; et, après avoir embrassé la plus jolie figure qu’on puisse rêver, je fis part, à la douce propriétaire de ce joli visage, de tout notre complot. Elle approuva tout et me promit de se mettre de suite en quête de jolis dessins pour nos costumes.

Pendant qu’elle parlait, je la comparais à Agar : Oh ! combien j’aimais mieux cette ravissante tête blonde avec ses yeux immenses, limpides, et ses deux petites fossettes carminées ; et ses cheveux légers qui auréolaient son front ; et les attaches si fines de ses poignets au bout desquels étaient les deux plus jolies mains qu’il soit possible de voir. Du reste, ces mains-là sont restées célèbres.

Je quittai ce couple ami, et me rendis chez Agar pour lui raconter tout ce qui s’était passé. La pauvre m’embrassa cent fois.

Il y avait là un prêtre qui était son cousin, et qui parut être très content de tout mon récit : sûrement, il était au fait de tout.

Un coup de sonnette timide, et on annonça François Coppée. « Je me sauve, lui dis-je sur le pas de la porte en lui serrant la main, Agar vous racontera tout. »


XIV


Les répétitions du Passant commencèrent peu de temps après, et ce fut un temps délicieux, car le jeune et timide poète était un causeur plein d’esprit.

La première représentation eut lieu ainsi qu’il était convenu.

Le Passant eut un véritable triomphe. Le public ne cessait d’applaudir. Le rideau se releva huit fois sur Agar et moi. Nous avions en vain essayé d’entraîner l’auteur, que le public voulait voir. François Coppée s’était caché.

Très inconnu, le jeune poète devint célèbre en quelques heures. Son nom était dans toutes les bouches. Quant à Agar et moi, nous fûmes comblées d’éloges ; et Chilly voulut payer nos costumes. Nous jouâmes ce petit acte plus de cent fois de suite avec la salle comble.

Nous fûmes priées aux Tuileries et chez la princesse Mathilde. Ah ! cette première représentation aux Tuileries est gravée dans mon cerveau ; et les yeux fermés, je revois tout, tout.

Il fut convenu avec Duquesnel et l’envoyé de la Cour que nous irions d’abord aux Tuileries, Agar et moi, pour voir l’emplacement où nous devions jouer, afin de le faire aménager selon les besoins de notre pièce.

M. le comte de Laferrière devait me présenter à l’empereur, lequel devait me présenter à l’impératrice Eugénie. Agar devait être présentée par la princesse Mathilde, pour laquelle elle posait une tête de Minerve.

M. de Laferrière vint me chercher à neuf heures du matin, dans une voiture de la Cour, où je pris place avec Guérard. M. de Laferrière était un très aimable homme aux manières un peu compassées.

Comme nous tournions la rue Royale, dans un moment d’arrêt, le général Fleury s’approcha de nous. Je le connaissais, car il m’avait été présenté par Morny. Il s’informa ; et, sur le récit que lui fît le comte de Laferrière, il nous quitta, me criant : « Bonne chance ! » A ce moment même, un homme qui passait répondit : « Bonne chance, peut-être, mais pas pour longtemps, tas de propres à rien ! »


Arrivés au château des Tuileries, nous descendîmes tous les trois. On m’introduisit dans un petit salon jaune du rez-de-chaussée.

« Je vais prévenir Sa Majesté », dit M. de Laferrière en nous quittant. Seule avec Guérard, je voulus répéter mes trois révérences : « Mon petit’dame, dis-moi si c’est bien ? » Et je saluai en murmurant : « Sire... Sire... » Je recommençai plusieurs fois : « Sire... », plongeant dans ma robe, les yeux baissés, quand j’entendis un léger rire étouffé.

Je me redressai, furieuse contre Guérard, mais je la vis comme moi courbée en demi-cercle. Je me retournai vivement : derrière moi, l’empereur, tapant doucement dans ses mains, riait discrètement, mais riait bien tout de même.

J’étais rouge, confuse... Depuis quand était-il là ?... J’avais plongé je ne sais combien de fois, rectifiant mon salut, disant : « Ça... c’est trop bas tout de même ; ça... c’est bien... n’est-ce pas, Guérard ? «Mon Dieu ! mon Dieu ! Avait-il entendu tout cela ? Et comme malgré mon émoi j’esquissais ma révérence : « Inutile, me dit l’empereur en souriant, cela ne sera jamais plus joli que tout à l’heure. Réservez-les pour l’impératrice, qui vous attend. »

Ah ! ce « tout à l’heure ». Je me demandais quand c’était... « tout à l’heure». Je ne pouvais interroger Guérard qui marchait loin derrière avec M. de Laferrière.

L’empereur marchait près de moi, me parlant de mille choses auxquelles je ne répondais que distraite, à cause du... « tout à l’heure ».

Il me plaisait bien plus ainsi, de près, que sur ses portraits. Il avait de si jolis yeux mi-clos qui regardaient au travers de très longs cils. Son sourire était triste et un peu narquois. Son visage était pâle ; et sa voix éteinte et prenante.

Nous arrivâmes chez l’impératrice. Elle était assise dans un grand fauteuil. Une robe grise emprisonnait son corps qui semblait être moulé dans l’étoffe. Je la trouvai très jolie, plus jolie aussi que sur ses portraits.

Je fis mes trois saluts sous l’œil rieur de l’empereur. L’impératrice parla. Le charme s’évanouit. Cette voix rauque et dure, sortant de cette blondeur, me fit l’effet d’un choc reçu. A partir de ce moment, je me sentis mal à l'aise près d’elle, malgré sa bonne grâce et sa bienveillance.

Quand Agar fut arrivée et présentée, l’impératrice nous fit conduire dans le grand salon où devait avoir lieu la représentation.

Les mesures furent prises pour l’estrade. Puis, il fallait l’escalier sur lequel Agar posait en courtisane découragée qui maudit l’amour vénal et souhaite l’amour idéal. C’était toute une affaire,, cet escalier.

Il fallait dissimuler la naissance des trois marches qui figuraient le monumental escalier d’un palais florentin. Je demandai des arbustes, des plantes fleuries, et je disposai le tout, le long des trois marches.

Le prince impérial, qui était arrivé et qui avait alors treize ans, m’aida à ranger les plantes. Il riait comme un fou quand Agar montait sur les marches pour essayer l’effet.

Il était délicieux, ce jeune prince, avec ses yeux magnifiques, aux lourdes paupières comme sa mère et aux longs cils comme son père.

Il était spirituel comme l’empereur, cet empereur qu’on avait surnommé « Louis l’imbécile » et qui avait certainement l’esprit le plus fin, le plus subtil, et en même temps le plus généreux.

Nous arrangeâmes tout pour le mieux. Et il fut décidé que nous reviendrions deux jours après, pour une répétition devant Leurs Majestés. Avec quelle grâce le prince impérial demanda d’assister à cette répétition !... ce qui, du reste, lui fut accordé.

L’impératrice nous dit au revoir d’une façon charmante, mais avec une bien vilaine voix, et elle ordonna aux deux dames qui l’accompagnaient de nous faire servir des biscuits et du vin d’Espagne, et de nous faire visiter le palais, si tel était notre désir.

Moi, je n’y tenais guère, mais « mon petit’dame » et Agar semblaient si ravies de cette offre, que je me prêtai à leur fantaisie. Et je l’ai toujours regretté, car rien n’était plus laid que les appartements particuliers, sauf le cabinet de travail de l’empereur et les escaliers. Je m’ennuyai terriblement pendant cette visite. Quelques tableaux vraiment beaux me consolèrent un peu. Et je restai quelque temps en contemplation devant le portrait de Winterhalter représentant l’impératrice Eugénie.

Elle était bien ainsi. Et ce portrait, qui — grâce à Dieu — ne parlait pas, expliquait et justifiait la fortune inespérée de la souveraine.


La répétition eut lieu sans incidents. Le jeune prince s’ingénia à nous prouver sa joie reconnaissante, car nous nous étions mises en costumes

— pour lui, puisqu’il ne devait pas assister à la soirée. Il dessina mon costume, et se promit de le faire copier pour un bal déguisé qui devait être donné pour l’enfant impérial.

La représentation eut lieu en l’honneur de la reine de Hollande, accompagnée du prince d’Orange qu’on appelait ordinairement à Paris « le prince Citron ».

Ce soir-là, il y eut un petit incident tout à fait amusant. L’impératrice avait les pieds étonnamment petits et, les voulant encore plus petits, les emprisonnait dans des souliers trop étroits.

Elle était merveilleusement belle, ce soir-là, l’impératrice Eugénie ! Ses épaules émergeaient fines et tombantes d’une robe de satin bleu pâle brodée d’argent. Ses jolis cheveux soutenaient un petit diadème de turquoises et de diamants. Ses deux petits pieds reposaient sur un coussin de brocard argenté.

Pendant toute la durée de la pièce de Coppée, mes yeux étaient fréquemment attirés vers le coussin d’argent. Je voyais s’agiter les deux petits pieds. Enfin, je vis un des souliers qui, lentement, lentement, poussait son petit frère ; et je vis très clairement le talon de l’impératrice quitter sa prison, le pied n’étant plus chaussé que par le bout. Je m’inquiétai fort, et non sans raison, de la façon dont il rentrerait (car, en ce cas, le pied se gonfle et ne peut réintégrer le soulier trop étroit).

La pièce finie, nous fûmes rappelées deux fois. Et, comme c’était l’impératrice qui donnait le signal des applaudissements, je pensai qu’elle retardait le moment de se lever, car je voyais son joli pied endolori essayer vainement de rentrer dans le soulier.

Le léger rideau se referma sur nous. J’intéressai Agar au drame du coussin, et toutes deux nous suivîmes par la fente du rideau, les diverses phases :

L’empereur se leva et tout le monde l’imita. Il offrit son bras à la reine de Hollande, mais son regard s’arrêta sur l’impératrice encore assise ; son visage s’éclaira de ce sourire que j’avais déjà vu. Il dit un mot au général Fleury, et aussitôt les généraux et officiers d’ordonnance qui étaient placés derrière les souverains firent un rempart entre la foule et l’impératrice.

L’empereur et la reine passèrent sans avoir l’air de voir l’inquiétude anxieuse de Sa Majesté ; et le prince d’Orange, mettant un genou en terre, aida la belle souveraine à chausser la mule de Cendrillon.

Je vis l’impératrice prendre le bras du prince et s’appuyer dessus plus qu’elle ne voulait, car son joli pied lui faisait un peu mal.

Nous fûmes appelées à recevoir les compliments. Nous fûmes entourées, choyées et, finalement, ravies de notre soirée.


Après Le Passant et le succès retentissant obtenu par cette adorable pièce, succès dont Agar et moi avions notre part, Chilly me prit en considération et en tendresse. Il voulut (quelle folie !) payer nos costumes.

J’étais devenue la reine adorée des étudiants. Je recevais des petits bouquets de violettes, des sonnets, des poèmes longs, longs... trop longs pour les lire.

Parfois, quand j’arrivais au théâtre, au moment où je descendais de voiture, je recevais une pluie de fleurs qui m’inondait, et j’étais joyeuse, et je remerciais mes jeunes adorateurs. Seulement, ils poussaient l’admiration jusqu’à l’aveuglement ; et quand, dans une pièce quelconque, j’étais moins bien et que le public semblait plus réservé, ma petite armée d’étudiants se révoltait et applaudissait à tout rompre, sans rime ni raison, ce qui énervait (et je le comprends) les vieux abonnés de l’Odéon, lesquels étaient bienveillants pour moi et me gâtaient aussi, mais auraient voulu que je fusse humble, plus douce, moins révoltée.

Que de fois j’ai vu un de ces vieux abonnés venant me trouver : « Chère Mademoiselle, vous avez été charmante dans Junie, mais vous mordez vos lèvres, ce que ne faisaient jamais les Romaines ! — Mon enfant, vous êtes délicieuse dans François Le Champi, mais il n’y a pas une Bretonne, en Bretagne, ayant les cheveux frisés. — Mademoiselle, me dit un jour, un peu sèchement, un professeur de la Sorbonne, c’est un manque de respect, que de tourner le dos au public ! — Mais, Monsieur, je reconduisais vers la porte du fond une dame âgée, je ne pouvais cependant pas la conduire à reculons... — Les artistes qui vous ont précédée. Mademoiselle, et qui avaient autant de talent que vous, si ce n’est plus, trouvaient le moyen de remonter la scène sans tourner le dos au public. »

Et il vira vivement sur ses talons. Je l’arrêtai : « Pardon, Monsieur... voulez-vous gagner cette porte, ainsi que vous alliez le faire, sans me tourner le dos ? » Il fit un mouvement d’essai, puis, rageur, il disparut en me tournant le dos et en faisant claquer la porte.


J’habitais depuis quelque temps, 16, rue Auber, un appartement au premier étage, assez joli et meublé de meubles anciens hollandais que m’avait envoyés ma grand-mère. Mon parrain me conseilla de me faire assurer contre l’incendie, car ces meubles, disait-il, étaient une petite fortune. Je suivis son conseil, et priai « mon petit’dame » de s’occuper de cela. Elle me prévint quelques jours après qu’on viendrait me faire signer le mercredi 12.

Il vint en effet un monsieur, le jour indiqué, vers deux heures ; mais j’étais dans un accès de nervosité extrême : « Non, qu’on me laisse tranquille aujourd’hui, je vous en prie, je ne veux voir personne. « Et je m’enfermai dans ma chambre, prise d’une effroyable tristesse.

Je reçus le soir une lettre de la Compagnie d’assurances contre l’incendie La Foncière, me demandant quel jour on pourrait se présenter pour me faire signer mon contrat. Je fis répondre : samedi.

J’étais si triste, que je priai ma mère de venir déjeuner avec moi ; ce jour-là je ne jouais pas. Je ne jouais presque jamais les mardis et vendredis, jours forcés du répertoire. Jouant dans toutes les pièces nouvelles, on craignait de me fatiguer trop.

Maman me trouva la figure pâlie. « Oui, lui dis-je, je ne sais ce que j’ai, je suis nerveuse et angoissée. » Et comme la gouvernante venait chercher mon petit garçon pour le promener : « Oh ! non, m’écriai-je, l’enfant ne me quittera pas aujourd’hui ! j’ai peur d’un malheur. »

Le malheur, heureusement, fut d’une nature moins grave que je ne le craignais dans mon amour des miens.

J’avais pris chez moi ma grand’mère qui était aveugle, celle-là même qui m’avait fait cadeau de la plus grande partie de mon mobilier.

Cette femme spectrale était d’une beauté froide et méchante. Elle était effroyablement grande, un mètre quatre-vingt-trois centimètres ; mais elle semblait géante, maigre et droite, ses longs bras toujours en avant, inspectant les objets, crainte de se cogner, quoiqu’elle fût toujours accompagnée par la nurse que je lui avais choisie. Au-dessus de ce long corps, un tout petit faciès dans lequel deux yeux énormes, bleu pâle, toujours ouverts, même la nuit dans son sommeil. Elle était généralement vêtue de gris des pieds à la tête, et ce ton neutre donnait à tout son être quelque chose d’irréel.

Ma mère me quitta vers deux heures, essayant de me consoler.

Assise en face de moi, dans un grand fauteuil Voltaire, ma grand’mère m’interrogea : « Que craignez-vous donc ? Et pourquoi êtes-vous si triste ? Je ne vous ai pas entendue rire de la journée ? »

Je restai silencieuse, et regardai ma grand’mère. Il me semblait que le malheur dût venir d’elle. « N’êtes-vous pas là ? insista-t-elle. — Si, grand’mère, je suis là, mais je vous prie, ne me parlez pas. »

Elle ne dit mot, posa ses deux bras sur ses genoux et resta ainsi des heures.

Je dessinai cette étrange et fatidique figure.

La nuit venue, je me décidai à m’habiller, après avoir assisté au repas de ma grand’mère et de l’enfant. J’avais à dîner : mon amie Rose Baretta, Charles Haas, un charmant homme d’esprit très distingué, et Arthur Meyer, jeune journaliste déjà très à la mode. Je leur fis part de mes inquiétudes pour ce jour, et les priai de ne pas me quitter avant minuit. « Après cette heure, dis-je, ce ne sera plus aujourd’hui, les gnomes qui me guettent auront manqué leur coup. » Ils accédèrent à mon désir ; et Arthur Meyer, qui devait se rendre à une première représentation, y renonça.

Le dîner fut plus gai que n’avait été le déjeuner. Il était neuf heures quand nous quittâmes la table. Mon amie Rose Baretta nous chanta de jolies chansons anciennes.

J’allai un instant voir si tout était bien dans la chambre de ma grand’mère. Je trouvai ma femme de chambre, la tête enveloppée de linges trempés dans de l’eau sédative. Je m’informai. Et, apprenant qu’elle souffrait de maux de tête horribles, je la priai de préparer mon bain et ma toilette de nuit et lui permis de s’aller coucher.

Elle me remercia et fit ainsi que je le lui avais commandé.

Rentrée dans le salon, je me mis au piano et jouai : Il Bacio, Les Cloches de Mendelssohn, et La Dernière pensée de Weber. Je n’avais pas fini cette mélodie que je m’arrêtai surprise par les cris : « Au feu ! Au feu ! » dans la rue.

« On crie « Au feu ! » dit Arthur Meyer. — Ça m’est égal, dis-je en haussant les épaules, il n’est pas minuit, j’attends mon malheur à moi. »

Mon ami Charles Haas avait ouvert la fenêtre du salon pour voir d’où partaient les cris. Il s’avança sur le balcon et rentra vivement, s’écriant : « Mais c’est chez vous que ça brûle !... Regardez ! »

Je jetai un regard. Les flammes sortaient des deux fenêtres de ma chambre à coucher. Je me précipitai par le couloir pour gagner la chambre où couchaient mon enfant, sa gouvernante et sa bonne. Tout le monde dormait profondément. Arthur Meyer était allé ouvrir la porte de l’appartement à laquelle on sonnait violemment.

Je réveillai brusquement les deux femmes, et enveloppant le bébé endormi dans ses couvertures, je gagnai la porte avec mon précieux fardeau. Je descendis vivement et, traversant la rue, je le portai chez Guadacelli, le chocolatier qui était en face, faisant le coin de la rue Caumartin. Ce très aimable homme reçut mon petit dormeur et le coucha sur une chaise longue, où l’enfant continua son sommeil non interrompu.

Je laissai la gouvernante et la jeune servante près de lui et je m’en fus vivement vers la maison en feu. Les pompiers, qu’on avait fait demander, n’étaient pas encore arrivés. Je voulais à tout prix sauver ma pauvre grand’mère. Impossible de remonter par le grand escalier, rendu impraticable par l’épaisse fumée qui l’emplissait. Charles Haas, qui m’accompagnait, nu-tête et en frac, le gardénia à la boutonnière, s’engagea avec moi dans la cage étroite de l’escalier de service. Nous fûmes vite au premier étage. Mais là, je sentis mes jambes trembler, mon cœur s’arrêter ; et le désespoir s’empara de mon cerveau. La porte de la cuisine était fermée à triple tour. Mon aimable compagnon était grand, mince, élégant, mais sans forces. Je le suppliai de descendre chercher un marteau, une hache, quelque chose ; mais au même instant, un violent coup d’épaule donné par un nouvel arrivant fit céder la porte. Ce nouveau venu était M. Sohège, un ami, brave et charmant homme. Alsacien aux larges épaules, connu de tout Paris, rendant service à tout le monde, gai et bon.

Je conduisis mes amis dans la chambre de ma grand’mère. Elle était assise sur son lit et s’époumonnait à appeler Catherine, la servante qui était pour son service spécial. Cette fille de vingt-cinq ans, grosse Bourguignonne forte en chair et en sang, dormait paisiblement malgré le brouhaha de la rue, le tapage des pompes qui arrivaient enfin, et les cris affolés des habitants de la maison.

Sohège la secoua, pendant que j’expliquai à ma grand’mère le pourquoi de tout ce bruit et de l’envahissement de la chambre. « Bien », dit-elle ; et elle ajouta froidement : « Je vous prie, Sarah, de me passer ma malle qui est en bas de la grande armoire dont voici la clef. — Mais, grand’mère, la fumée commence à entrer ici, nous n’avons pas de temps à perdre... — Alors, faites ce que vous voulez, je ne partirai pas sans ma malle. »

Mais, aidée de Charles Haas et d’Arthur Meyer, nous installâmes ma grand’mère, malgré elle, sur le dos de Sohège. Il était de taille moyenne, elle était de taille démesurée, ses longues jambes traînaient par terre, et je tremblais qu’elles ne fussent cassées. Alors Sohège la prit dans ses bras, Charles Haas lui tint les genoux, nous nous mîmes en marche. Mais la fumée nous étouffait. Au bout de dix marches, je roulai en bas, évanouie.

Je me retrouvai étendue sur le lit de maman. Mon petit garçon dormait dans le lit de ma sœur, et ma grand’mère avait été installée dans un grand fauteuil.

Droite, le sourcil froncé, la bouche méchante, elle ne s’inquiétait que de sa malle ; tant et si bien que ma mère, énervée, lui reprocha, en hollandais, de ne penser qu’à elle. Elle répliqua vivement. Son cou tendu portait sa tête en avant comme pour l’aider à percer la nuit perpétuelle qui l’entourait. Son corps mince, enroulé dans un châle des Indes aux mille couleurs, le sifflement de sa parole stridente et serrée, tout cela contribuait à lui donner l’aspect d’un serpent de cauchemar.

Ma mère n’aimait pas cette femme, qui avait épousé mon grand-père alors qu’il avait déjà six grands enfants dont l’aînée avait seize ans, et le plus jeune, mon oncle, cinq ans. Cette seconde femme n’avait jamais eu d’enfants, mais elle avait été indifférente, et même dure pour les enfants de son mari ; aussi on ne l’aimait pas dans la famille, on la respectait, mais on ne l’aimait pas.

Je l’avais prise chez moi, parce que la variole avait ravagé la famille dans laquelle elle se trouvait en pension. Puis elle avait voulu rester, et je n’avais pas eu le courage de m’y opposer. Mais, ce jour-là, je la trouvai tellement méchante avec maman, que je la pris tout à fait en mauvaise part et résolus de ne plus la garder.

On m’apportait du dehors des nouvelles de l’incendie, qui continuait à faire rage. Tout était brûlé, absolument tout, jusqu’au dernier volume de ma bibliothèque : mais ce qui me désespérait, c’est que je perdais un magnifique portrait de maman, de Bassompierre Séverin, un pastelliste très à la mode sous l’Empire, un portrait à l’huile de mon père, et un très joli pastel de ma sœur Jeanne.

Je n’avais pas beaucoup de bijoux ; mais on ne retrouva, du bracelet que m’avait donné l’Empereur, qu’un gros et informe lingot, que j’ai encore. J’avais un joli diadème en diamants et perles fines que m’avait offert Kalil bey après une représentation chez lui ; on dut passer les cendres au crible pour retrouver les diamants, les perles avaient fondu.

Je me trouvais ruinée du jour au lendemain, car avec ce que m’avaient laissé mon père et ma grand’mère paternelle, j’avais acheté des meubles, des bibelots et mille jolies choses inutiles qui faisaient la joie de ma vie, car j’avais — et je reconnais que c’était folie — une tortue nommée Chrysargère, dont le dos était recouvert d’une carapace d’or semée de toutes petites topazes bleues, roses et jaunes. Oh ! qu’elle était jolie, ma tortue ! Et qu’elle était amusante à voir dans l’appartement, toujours suivie d’une plus petite tortue nommée Zerbinette qui était sa servante. Oh ! que je m’amusais des heures à regarder Chrysargère s’éclairer de mille feux sous les rayons de la lune ou du soleil. Toutes deux moururent dans la catastrophe.

Je reçus beaucoup de vers à propos de cet incendie. La plupart n’étaient pas signés. Je les ai cependant gardés. En voici que je trouve jolis :

Passant, te voilà sans abri :
La flamme a ravagé ton gîte.
Hier plus léger qu’un colibri ;
Ton esprit aujourd’hui s’agite,
S’exhalant en gémissements
Sur tout ce que le feu dévore.
Tu pleures tes beaux diamants ?...
Non, tes grands yeux les ont encore !

Ne regrette pas ces colliers
Qu’ont à leur cou les riches dames !
Tu trouveras dans les halliers
Des tissus verts, aux fines trames !
Ta perle ?... Mais c’est le jais noir ;
Qui sur l’envers du fossé pousse 1
Et le cadre de ton miroir
Est une bordure de mousse !

Tes bracelets ?... Mais tes bras nus :
Tu paraîtras cent fois plus belle !
Sur les bras polis de Vénus
Aucun cercle d’or n’étincelle !
Garde ton charme si puissant !
Ton parfum de plante sauvage !
Laisse les bijoux, ô Passant,
A celles que le temps ravage !

Avec ta guitare à ton cou.
Va, par la France et par l’Espagne !
Suis ton chemin, je ne sais où...
Par la plaine et par la montagne !
Passe comme la plume au vent !
Comme le son de ta mandore !
Comme un flot qui baise en rêvant
Les flancs d’une barque sonore !
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un hôtel, très en vogue aujourd’hui, m’envoya cette lettre, que je copie textuellement :

Madame,

Si vous consentez à dîner tous les soirs, dans la grande salle à manger, pendant un mois, je mettrai à votre disposition un des appartements du premier étage, se composant de deux chambres à coucher, un grand salon, un petit boudoir, et une salle de bain. Il est bien entendu que cet appartement vous est offert gratuitement si vous consentez à ce que je vous demande... Veuillez agréer..., etc., etc..

Nota. Vous n’aurez à payer que l’entretien des plantes de votre salon. {Suit la signature.)

On n’était pas plus grossier. Je chargeai un ami d’aller secouer un peu ce malotru.


Duquesnel, toujours très bon pour moi à cette époque, vint me trouver quelques semaines après, car il venait de recevoir du papier timbré de La Foncière, compagnie d’assurances contre l’incendie avec laquelle j’avais refusé de signer vingt-quatre heures avant cette catastrophe. Cette Compagnie me réclamait une très forte somme pour les risques locatifs. En effet, la maison était endommagée, le second étage presque complètement détruit ; et il fallut étayer l’immeuble pendant de longs mois.

Je n’avais pas les quarante mille francs réclamés. Duquesnel offrit de donner un « bénéfice » qui me tirerait, disait-il, de tous ces tracas. De Chilly se prêta avec joie à tout ce qui pouvait me servir.

Ce « bénéfice » fut merveilleux, grâce à la présence de la tout adorable Adelina Patti. Jamais la jeune cantatrice, qui était alors marquise de Caux, n’avait encore chanté à un « bénéfice ». Ce fut Arthur Meyer qui m’apporta la nouvelle que la Patti chanterait pour moi. Son mari vint l’après-midi m’exprimer toute la joie qu’elle mettait à me donner cette marque de sympathie.

L’Oiseau-fée ne fut pas plutôt annoncée que toute la salle se trouva louée au delà des prix fixés. Elle ne dut pas regretter son amical et fraternel mouvement, car jamais triomphe ne fut plus complet. Les étudiants la saluèrent de trois bans à son entrée en scène. Elle resta un peu surprise par ce bruit de bravos rythmés. Et je la vois encore s’avancer sur ses deux petits pieds chaussés de satin rose. On eût dit un oiseau hésitant entre le vol et l’atterrissement.

Elle était si jolie, si souriante. Et quand elle égrena les mille joyaux de sa voix merveilleuse, ce fut du délire : la salle était debout. Les étudiants, montés sur leurs fauteuils, agitaient leurs mouchoirs, leurs chapeaux, secouaient leurs jeunes têtes enfiévrées d’art et criaient « bis ! » avec des intonations de prière, émouvantes. Et la divine cantatrice recommençait. Elle dut chanter trois fois la cavatine du Barbier de Séville : « Una voce poco fa ! « 

Je la remerciai tendrement. Elle partit suivie des étudiants, qui escortèrent longtemps sa voiture aux cris mille fois répétés de : « Vive Adelina Patti ! »

Grâce à cette soirée, je pus payer la Compagnie d’assurances.


J’étais néanmoins ruinée, ou à peu près.

Et je me désespérais, car je sentais que je ne pourrais vivre sans confort et sans luxe.

J’allai m’installer quelques jours chez ma mère, mais je m’y trouvai trop à l’étroit. Je pris un appartement meublé, rue de l’Arcade. La maison était triste, l’appartement noir.

Je me demandais comment j’allais sortir de ces ennuis, quand, un matin, on m’annonça Me C..., le notaire de mon père, cet homme que je détestais tant. Je le fis entrer, m’étonnant d’être restée si longtemps sans le voir.

Il me dit qu’il venait de Hambourg, qu’il avait lu dans un entrefilet le malheur qui m’était arrivé, et qu’il était venu se mettre à ma disposition. Alors, émue, malgré ma méfiance, je lui racontai le drame de mon incendie. Je ne savais pas comment le feu avait pris. Cependant je soupçonnais vaguement ma jeune femme de chambre Joséphine d’avoir, malgré mes semonces réitérées, mis le flambeau allumé sur la petite crédence placée à la tête de mon lit, du côté gauche. C’était sur ce petit meuble qu’elle préparait la carafe d’eau, le verre, et le compotier de Saxe dans lequel il y avait toujours deux pommes crues, car j’adore manger des pommes la nuit quand je m’éveille. La porte de la chambre en s’ouvrant faisait un terrible courant d’air avec les fenêtres toujours ouvertes jusqu’à l’heure de mon coucher ; et les rideaux de mon lit qui étaient en dentelles avaient dû prendre feu dès la fermeture de la porte. Je ne pouvais expliquer autrement ce subit incendie, et comme plusieurs fois j’avais vu la jeune servante commettre cette sottise, je pensais que, ce soir-là, pressée d’aller se mettre au lit, tourmentée qu’elle était par ses douleurs de tête, elle était partie sans même me dire, ainsi qu’elle le faisait quand je me couchais sans son aide : « Madame, tout est prêt. » Alors je me levais et j’allais vérifier moi-même que tout était en ordre ; et plusieurs fois déjà, j’avais retiré ce flambeau. Mais ce jour était marqué dans ma vie ; un malheur, oh ! pas très grand, devait m’atteindre.

« Mais, me dit le notaire après mon récit, vous n’étiez donc pas assurée ? — Non, je devais signer ma police le lendemain de l’événement. — Ah ! s’exclama l’homme de loi, dire que j’ai entendu affirmer que vous aviez mis le feu vous-même pour toucher une grosse prime. » Je haussai les épaules, j’avais lu cela à mots couverts dans un journal. Quoique très jeune alors, j’avais déjà un certain mépris des racontars.

« Eh bien, puisque les choses sont telles, me dit M^ G..., je vais arranger vos affaires : vous êtes plus riche que vous ne croyez du côté de votre père ; et votre grand’mère vous laissant une rente viagère, vous pouvez racheter cette rente un assez joli prix, en consentant à vous faire assurer sur votre vie pour deux cent cinquante mille francs pendant quarante ans, au profit de l’acheteur. »

J’acceptai tout, trop heureuse de cette aubaine. Et cet homme me dit qu’il m’enverrait, deux jours après son retour, cent vingt mille francs, ce qu’il fit. Si j’ai conté ce petit fait qui, du reste, fait partie de ma vie, c’est pour démontrer à quel point tout arrive autrement que la logique ne le conçoit, ou que le cerveau ne le prévoit.

Il est certain que l’accident qui venait de m’arriver désagrégeait les espoirs de ma vie.

Je m’étais fait un intérieur luxueux avec les sommes laissées par mon père et ma mère. J’avais gardé et placé une somme nécessaire à parfaire chaque mois mes appointements pendant deux ans, lesquels deux ans je m’étais donnés comme limite pour exiger de très gros appointements. Et voilà que tout cela croulait par une inadvertance de femme de chambre.

J’avais des parents riches ; des amis très riches ; et personne ne me tendait la main pour m’aider à sortir de ce fossé. Mes parents riches ne me pardonnaient pas de m’être mise au théâtre... Et cependant, Dieu sait que j’avais bien pleuré pour choisir cette carrière imposée.

Mon oncle Faure, lui, venait me voir chez maman ; mais ma tante ne voulait plus même entendre parler de moi. Et c’est en cachette que je voyais mon cousin, et parfois ma jolie cousine.

Mes amis riches me trouvaient follement dépensière et n’avaient pu admettre que je ne place pas en bonnes et sûres rentes mes héritages.


Mon parti fut vite pris, non sans chagrin. J’allais partir en Russie. On m’offrait un magnifigue engagement. Je n’avais rien dit à personne de ce projet. Seule, Mme Guérard était ma confidente. Mais cette idée de Russie l’effrayait. J’étais alors très délicate de la poitrine, et le froid était mon plus cruel ennemi.

Enfin, mon parti était pris, quand arriva cet homme dont le cerveau avare et roublard avait imaginé cette adroite et fructueuse (pour lui) combinaison qui changeait à nouveau toute ma vie.


Je pris alors un appartement rue de Rome, à l’entresol. Il était ensoleillé, et cela surtout me ravissait. Il avait deux salons et une grande salle à manger. Je casai ma grand’môre dans une maison de retraite tenue par des religieuses et des laïques. Ma grand’mère était israélite et exécutait strictement et fidèlement les lois de sa religion. Cette maison était très confortable. Elle garda près d’elle sa jeune servante bourguignonne et me déclara, quand j’allai la voir, qu’elle était beaucoup mieux dans cette maison que chez moi. « Chez vous, me dit-elle, votre fils est trop tapageur. » Je ne lui fis du reste que de rares visites, car je ne l’aimais plus du tout, depuis que j’avais vu ma mère pâlir de ses méchantes paroles. Elle était heureuse, c’était l’essentiel.


Je jouai successivement : Le Bâtard, où j’obtins un grand succès ; L’Affranchi ; L’Autre, de George Sand ; Jean-Marie, un petit chef-d’œuvre d’André Theuriet qui obtint un très éclatant succès. C’était Porel qui jouait Jean-Marie. Il était alors mince et plein d’espoir dans son avenir. Sa minceur s’est faite rondeur, et Son espoir, certitude.


Et voilà les jours mauvais ! Paris s’enfièvre. Les rues sont noires de groupes discutant, gesticulant. Et tout ce bruit n’est que l’écho de groupes lointains formés dans les rues germaniques ; lesquels groupes hurlent, gesticulent, discutent et… savent ! Nous, nous ne savions pas.

Je ne pouvais rester en place. Je m’énervais outre mesure. Et finalement, je tombai malade.


XV


La guerre était déclarée ! Et je hais la guerre ! Elle m’exaspère, me fait frissonner de la tête aux pieds. Et, par moments, je me redressais, effrayée, bouleversée par les appels lointains de cris humains.

Ah ! la guerre !... Infamie ! Honte et douleur ! Ah ! la guerre ! Vols et crimes appuyés ! pardonnes ! glorifiés ! Je visitais dernièrement une grande aciérie. — Je ne yeux pas dire dans quel pays, car tous m’ont été hospitaliers. Je ne suis pas espionne, ni moucharde, je suis évocatrice ! — Donc, je visitais une de ces effroyables usines dans lesquelles se fabriquent les engins les plus mortels. Le propriétaire, milliardaire, qui me fut présenté, était un homme aimable, nul de conversation, l’air songeur et insatisfait. Et j’appris par mon cicérone que cet homme venait de perdre une très grosse somme : plus de soixante millions, me dit-il. « Ah ! mon Dieu ! Et comment a-t-il perdu cela ? — Oh ! se récria mon interlocuteur, il ne les a pas perdus, mais il a manqué de les gagner, ce qui revient au même. » Et comme je le regardais, hébétée... « Oui, voici le fait : Vous savez qu’on parlait de guerre entre la France et l’Allemagne, à propos du Maroc ?... — Oui... — Eh bien, ce prince de l’acier espérait vendre des canons, et activait depuis un mois ses usines, qui travaillent double en ce moment, jour et nuit ; il a donné d’immenses pots-devin aux membres influents du gouvernement, et il a acheté des journaux en France et en Allemagne pour exciter les deux peuples. Tout a raté ! grâce à l’intervention d’hommes sages et humanitaires. Et le milliardaire est au désespoir. Il a perdu soixante... peut-être cent millions. »

Je regardais avec mépris ce misérable. Et je souhaitai ardemment le voir étouffer par ses milliards, puisque le remords lui était sans doute inconnu.

Et combien d’autres sont aussi méprisables que cet homme ! — Presque tous ceux qui s’intitulent fournisseurs des armées dans tous les pays du monde sont les plus acharnés propagateurs de la guerre.

Que tout le monde soit soldat, au moment du péril, oui, mille fois oui ! Que chacun s’arme pour la défense de la patrie, et qu’on tue pour défendre les siens et soi-même, cela tombe sous le sens ; mais qu’il y ait encore, à notre époque, de jeunes hommes dont le rêve unique est de tuer d’autres hommes pour arriver à se faire une situation, cela passe l’imagination !

Il est indiscutable qu’il faut garder nos frontières et nos colonies ; mais, puisque tout le monde est soldat, pourquoi ne prend-on pas les gardiens défenseurs dans ce « tout le monde » ? Il n’y aurait que des écoles d’officiers, et plus de ces horribles casernes qui offensent la vue.

Et quand les souverains se rendent visite, et qu’on leur offre le spectacle d’une revue, ne seraient-ils pas plus édifiés sur la valeur d’un peuple qui lui présenterait un millième de son effectif pris au hasard du sort dans la masse de ses soldats, que par l’élégante évolution d’une armée préparée à la parade ?

Ce que j’en ai vu, de ces magnifiques revues, dans tous les pays où je suis allée ! Et, cependant, je savais, de par l’histoire, que telle armée si caracolante, là, devant nous, avait fui sans grande raison devant l’ennemi.


Donc, le 19 juillet, la guerre fut sérieusement déclarée. Paris devenait le théâtre de scènes attendrissantes et burlesques. Nerveuse et délicate de santé comme je l’étais, je ne pouvais supporter la vue de tous ces jeunes êtres pris de joie, hurlant La Marseillaise, et parcourant les rues en rangs pressés, aux cris répétés de : « A Berlin ! à Berlin ! »

Mon cœur battait, car moi aussi, je croyais qu’on allait à Berlin. Mais je trouvais qu’on se préparait à ce grand acte sans respect, sans noblesse. Je comprenais toutes les fureurs, car ces gens nous avaient provoqués sans motifs plausibles.

Mon impuissance me révoltait. Et quand je voyais toutes ces mères, pâles et les yeux gonflés de larmes, tenir leurs gars dans les bras et les embrasser désespérément, une angoisse effroyable me tordait le gosier.


Je me minais, je pleurais sans cesse. Et cependant rien ne faisait prévoir l’horrible catastrophe.

Les médecins décidèrent qu’il me fallait partir de suite pour les Eaux-Bonnes. Je ne voulais pas quitter Paris. La fièvre des autres me gagnait. Mais ma faiblesse augmentant chaque jour, le 27 juillet je fus transportée presque de force dans un wagon. Mme Guérard, mon intendant et ma femme de chambre m’accompagnaient. J’avais emmené mon enfant.

Dans les gares, partout, des affiches annonçaient que l’empereur Napoléon s’était rendu à Metz, pour prendre le commandement de l’armée.

Arrivée aux Eaux-Bonnes, je dus prendre le lit. Mon état semblait très grave au docteur Leudet, qui m’a avoué, depuis, qu’il avait bien cru que j’allais mourir. Je vomissais le sang et n’étais jamais une minute sans un morceau de glace entre les dents.

Cependant au bout de douze jours je commençai à me lever. Je repris vite mes forces et mon calme, faisant de longues promenades à cheval.

Et puis, les nouvelles de la guerre présageaient la victoire. Il y avait eu grande et douce émotion en apprenant que le jeune prince impérial avait reçu le baptême des balles à Saarbrück, dans l’engagement commandé par le général Frossard.

La vie me semblait belle à nouveau. J’avais confiance dans l’issue de la guerre. Je plaignais les Allemands de s’être engagés dans une semblable aventure.

Hélas ! les belles chevauchées de gloire qui galopaient dans mon cerveau furent bousculées par les atroces nouvelles de la bataille de Saint-Privat.

Chaque jour, dans le petit jardin du casino des Eaux-Bonnes, on affichait les nouvelles politiques.. C’est là que le public se renseignait. Détestant la cohue, j’envoyais mon intendant copier les dépêches.

Ah ! combien fut douloureuse cette dépêche de Saint-Privat qui, dans son laconique style, nous apprenait l’épouvantable boucherie : l’héroïque défense du maréchal Canrobert, et la première trahison de Bazaine ne venant pas au secours de son camarade.

Je connaissais Canrobert et je l’aimais infiniment. Plus tard, il fut parmi mes fidèles. Et j’ai conservé le souvenir des heures exquises passées à l’entendre raconter les prouesses des autres (jamais les siennes). Et quelle abondance d’anecdotes ! Que d’esprit ! que de charme !

Cette nouvelle de la bataille de Saint-Privat renouvelait mes fièvres. Mes nuits se peuplèrent de cauchemars. Je retombai malade.

Chaque jour les nouvelles étaient pires. Gravelotte, avec ses trente-six mille hommes, français et allemands, fauchés en quelques heures, succédait à Saint-Privat. Puis les efforts sublimes mais impuissants de Mac-Mahon, repoussé jusqu’à Sedan. Et enfin Sedan ! Sedan...

Ah ! l’horrible réveil !


Le mois d’août était mort la veille dans le fracas des armes, des hoquets. Mais la plainte des mourants allait encore vers l’espérance.

Le mois de septembre à peine né devint maudit. Son premier cri de guerre fut étouffé par la maili brutale et lâche du Destin. Cent mille hommes, cent mille Français durent capituler. Et l’empereur des Français dut remettre son épée au roi de Prusse.

Ah ! le cri de douleur, le cri de rage poussé par la nation entière ! Nul ne peut l’oublier.

Le 1er septembre, vers dix heures, Claude, mon intendant, frappa à ma porte. Je ne dormais pas. Il me remit la copie des premières dépêches : « Bataille de Sedan engagée. Mac-Mahon blessé, etc.. »

« Ah ! je vous en supplie, lui dis-je. Retournez là-bas, et aussitôt une nouvelle dépêche, apportez-la-moi. Je pressens quelque chose d’incroyable, de grand ! Quelque chose d’autre va venir ; et nous avons tant souffert depuis un mois, que cela ne peut être que du bien, du beau ; car la balance du bon Dieu égalise joies et souffrances. Allez, mon bon Claude, allez. »

Et je m’endormis en pleine confiance. J’étais si fatiguée que je dormis jusqu’à une heure. Quand je m’éveillai, ma femme de chambre Félicie, la plus délicieuse jeune fille qu’on puisse rêver, était assise près de mon lit. Sa jolie figure, ses grands yeux noirs étaient empreints d’une telle tristesse, que mon cœur s’arrêta de battre. Je la regardai anxieuse ; elle me remit une dépêche, la copie de là-bas : « L’empereur Napoléon III vient de remettre son épée. » Le sang m’empourpra le visage et, mes poumons étant trop faibles pour retenir un pareil flux, je laissai tomber ma tête sur l’oreiller, et le sang s’échappa de mes lèvres avec la plainte de tout mon être.

Je restai trois jours entre la vie et la mort. Le docteur Leudet fit chercher un ami de mon père, un armateur nommé M. Maunoir. Il accourut avec sa jeune femme, bien malade, elle aussi, plus malade que moi sous son aspect de fraîcheur, car elle mourut six mois après.

Grâce à leur sollicitude et aux soins énergiques du docteur Leudet, je sortis vivante de cette crise. Mais je résolus de rentrer à Paris de suite. L’état de siège allait être proclamé. Je ne voulais pas que ma mère, mes sœurs, ma nièce restassent dans la capitale. Du reste, la folie du départ s’était emparée de tout le monde, malades et touristes.

Je trouvai une voiture de poste qui consentit, à prix d’or, à me conduire au premier train qui passait.

Là, je pus me caser tant bien que mal, mais, arrivée à Bordeaux, impossible de trouver cinq places dans l’express. Mon intendant obtint de monter près du chauffeur. Mme Guérard et ma femme de chambre se casèrent je ne sais plus où, et moi j’entrai dans un wagon où se trouvaient empilées neuf personnes.

Un vieil homme laid voulut repousser mon petit garçon que j’avais introduit dans le wagon, mais je le repoussai violemment à mon tour, disant : « Pas une force humaine ne nous fera descendre de ce wagon, entendez-vous, vieil homme laid ! Nous sommes là, nous y resterons ! »

Une grosse dame, qui prenait plus de place à elle seule que trois personnes ordinaires, s’écria : « C’est gai, on étouffe déjà. C’est honteux de laisser monter dans un wagon onze personnes, quand il n’y a place que pour huit. — Eh bien, descendez, dis-je en me retournant vivement, et, vous partie, on ne sera plus que sept ! »

Le rire étouffé des autres voyageurs me fit comprendre que j’avais gagné mon auditoire. Trois jeunes hommes m’offrirent leur place ; je refusai et déclarai que je resterai debout. Les jeunes hommes se levèrent et déclarèrent qu’ils resteraient debout. Aussi, la grosse dame héla un employé : « Monsieur l’employé ! écoutez... » — L’employé s’arrêta hâtivement, le pied prêt à continuer sa marche.

« C’est honteux ! monsieur l’employé, nous sommes onze dans ce wagon ! Il est impossible de se mouvoir.

— N’en croyez pas un mot, monsieur l’employé, s’écria un des jeunes hommes. Voyez, il y a encore trois places vides, nous restons tous debout, envoyez-nous du monde ! »

L’employé s’en alla en riant et maugréant contre la plaignante, qui interpella violemment le jeune homme. Celui-ci s’inclina respectueusement devant elle : « Madame, lui dit-il, si vous voulez bien vous calmer, vous allez être très contente : nous allons nous mettre sept, en comptant l’enfant, de ce côté-ci, et vous resterez quatre de votre côté.» Le vieil homme laid, qui était mince et petit, roula un regard du côté de la grosse dame : « Quatre... murmura-t-il, quatre... ». Et son accent, son regard indiquaient que la grosso dame prenait plus d’une place.

Cet accent, ce regard ne furent pas perdus pour le jeune homme ; et avant que le vieil homme laid eût bien compris : « Tenez, monsieur, vous allez vous mettre de notre côté, dans ce bon petit coin, tous les minces seront ensemble. » Et il fit mettre à la place du vieux un placide et doux Anglais de dix-huit à vingt ans : un torse de lutteur surmonté d’une tête de baby blond. Une toute jeune femme placée en face de la grosse dame riait aux larmes. Nous trouvâmes place tous les six dans ce côté des minces, un peu serrés, mais vraiment égayés par ces petits mic-macs ; et on avait besoin de s’égayer.

Le jeune homme qui avait si spirituellement arrangé les choses était un grand beau garçon, à la figure blonde, aux yeux bleus, aux cheveux presque blancs, ce qui donnait à son visage une fraîcheur et une jeunesse attrayantes. Il prit, pendant la nuit, l’enfant sur ses genoux.

Du reste, en dehors de l’enfant, de la grosse dame et du jeune Anglais, personne ne dormait, la chaleur étant accablante. On parlait de la guerre.

Un des jeunes gens me dit, après quelques hésitations, que je ressemblais à Mlle Sarah Bernhardt. Je lui répondis que j’avais de bonnes raisons pour cela. Les jeunes gens se présentèrent : Albert Delpit, celui qui m’avait reconnue. Le baron van Zelern ou van Zerlen, je ne sais plus bien, un Hollandais. Et Félix Faure, le jeune homme aux cheveux blancs, qui me dit être du Havre et connaître beaucoup ma grand’mère.

Je restai liée d’amitié avec ces trois hommes. Sauf Albert Delpit, qui devint mon ennemi plus tard. Tous trois sont morts : Albert Delpit en désespéré, ayant touché à tout sans arriver à rien ; le baron hollandais dans un accident de chemin de fer ; et Félix Faure en Président de la République française.

La jeune femme, en entendant mon nom, se présenta à son tour : « Je crois, me dit-elle, que nous sommes un peu parentes : je suis Mme Laroque. — De Bordeaux ? lui dis-je. — Oui. » Et nous pûmes causer de notre famille : la femme du frère de ma mère était une demoiselle Laroque, de Bordeaux.


Le voyage passa assez vite malgré la chaleur, l’entassement et la soif.

L’arrivée à Paris fut plus attristée. Chacun se serra vivement la main. La mari de la grosse dame l’attendait à la gare ; il lui présenta sans mot dire une dépêche. La malheureuse en ayant pris connaissance, poussa un cri et tomba sanglotante dans ses bras.

Quel malheur venait de la frapper ? Je la regardai ; oh ! comme elle n’était plus ridicule, la pauvre femme ! J’eus un serrement de cœur à la pensée que nous avions tant ri d’elle alors qu’elle était déjà touchée par le malheur.

Rentrée chez moi, je fis prévenir ma mère que j’irai la voir dans la journée. Elle vint de suite, désirant savoir dans quel état de santé je me trouvais. C’est alors que nous arrangeâmes tout pour le départ de la famille, sauf moi qui voulais rester dans Paris assiégé. Ma mère, mon petit garçon et sa bonne, mes sœurs, ma tante Annette qui dirigeait ma maison, et la femme de chambre de ma mère, toutes furent prêtes à partir le surlendemain. J’avais fait retenir au Havre, à Frascati, ce qu’il fallait pour toute la smala.

Mais vouloir partir n’était rien. C’est pouvoir partir. Les gares étaient envahies par des familles comme la mienne qui émigraient par sagesse.

J’avais envoyé mon intendant retenir un compartiment. Il revint trois heures après, les vêtements déchirés, ayant reçu force coups de poing et de pied. « Madame ne peut pas aller dans cette foule, me dit-il, c’est impossible. Je ne suffirai pas pour la défendre. Et encore, si Madame était seule... mais avec Madame votre mère, ces demoiselles, et les enfants... c’est impossible, impossible. »

Je fis chercher en hâte trois de mes amis, je leur expliquai mon embarras, et les priai de m’accompagner.

J’adjoignis à mon intendant mon maître d’hôtel et le domestique de ma mère, lequel amena avec lui son jeune frère, qui était curé et qui se prêta de bonne grâce à nous accompagner. Nous partîmes tous dans un omnibus de chemin de fer. Nous étions dix-sept et il n’y avait en réalité que neuf voyageurs. Eh bien, je vous affirme que ces huit défenseurs n’étaient pas de trop, car ce n’était pas des êtres humains qui prenaient des billets, c’était des bêtes sauvages traquées par la peur, talonnées par le désir de fuir.

Ces brutes ne voyaient rien, que le petit guichet où se prenaient les billets, que la porte qui conduisait au train, que le train qui assurait la fuite.

La présence du jeune curé nous fut d’un grand secours. Son caractère religieux retenait parfois la bourrade.

Tous les miens, installés dans leur compartiment réservé, m’envoyaient des baisers, quand le train s’ébranla. J’eus un frisson de terreur à me sentir tout à coup si seule. C’était la première fois que je quittais ce petit être qui m’était plus cher que tout au monde.

Deux bras m’entourèrent tendrement ; et une voix murmura : « Ma petite Sarah, pourquoi n’êtes-vous pas partie ? Vous, si faible de santé, pourrez-vous supporter la solitude sans ce cher petit ? » C’était Mme Guérard qui, arrivée trop tard pour embrasser l’enfant, restait là pour consoler la mère.

Je me laissai aller à mon désespoir. Je regrettais maintenant de l’avoir émigré. Et cependant, si on arrivait à se battre dans Paris ?... Pas un instant l’idée ne me vint que j’aurais pu partir avec lui. Je me croyais utile dans Paris. Utile à quoi ? Cette croyance était stupide, mais elle était mienne. Je pensais que tous les êtres valides — et, malgré ma faiblesse, je me sentais valide, non sans raison, je l’ai prouvé depuis — devaient rester dans Paris. Et j’étais restée sans savoir ce que j’y ferais.

Je vécus quelques jours très stupéfiée par ce manque de vie autour de moi, par ce manque d’amour.


XVI


Cependant, la défense s’organisait. Je résolus d’employer mes forces et mon intelligence à soigner les blessés. Mais où installer une ambulance ? L’Odéon avait fermé ses portes. Je remuai ciel et terre pour qu’on me permit d’installer une ambulance à l’Odéon. Et, grâce à Émile de Girardin et à Duquesnel, mon désir fut exaucé.

Je me rendis au Ministère de la guerre et fis ma déclaration et ma demande. Je fus acceptée comme ambulance militaire.

Mais il fallait des vivres. J’écrivis un mot au préfet de police. Une estafette arrivait peu de temps après mon message. Il me remit ce mot du préfet :

Madame, s’il vous est possible de venir de suite, je vous attendrai jusqu’à six heures. Sinon, je vous recevrai demain matin, à huit heures. Excusez cette heure matinale, mais je suis pris à la Chambre, dès neuf heures du matin ; et comme votre mot me semble très pressant, j’ai hâte de vous être agréable si cela est en mon pouvoir.

Comte de Kératry.

Je me souvenais d’un comte de Kératry qui m’avait été présenté chez ma tante, le soir où j’avais dit des vers accompagnée par Rossini ; mais c’était un jeune lieutenant, joli garçon, spirituel et fringant. Il m’avait introduit chez sa mère. Je disais des poésies dans les soirées de la comtesse.

Le jeune lieutenant était parti pour le Mexique. Nous avions correspondu pendant quelque temps. Puis les hasards de la vie nous avaient séparés.

Je demandai à Guérard si elle pensait que le préfet était proche parent de mon jeune ami. « Je pense que oui », me dit-elle. Et nous causâmes de cela dans la voiture qui nous conduisait, car je me rendis de suite aux Tuileries, où siégeait le préfet.

Mon cœur se serra en arrivant devant le perron. J’étais venue là quelques mois auparavant, un matin d’avril, avec Mme Guérard. Comme aujourd’hui, un huissier avait ouvert la portière de ma voiture ; mais le doux soleil d’avril éclairait alors les marches, s’accrochait aux brillantes lanternes des équipages, qui sillonnaient la cour dans tous les sens.

C’était alors un va-et-vient empressé et joyeux de jeunes officiers, un élégant échange de saluts. Aujourd’hui le soleil de novembre, ouaté et sournois, plombait tout ce qu’il touchait. Les fiacres noirs et souillés se succédaient, accrochant la grille, écornant les marches, reculant ou avançant sous la grossière interpellation des cochers. Les saluts s’échangeaient par des : « Comment vas-tu, vieux ? — Oh ! la gueule de bois ! — Eh bien, a-t-on des nouvelles ? — Oui, nous sommes f... ! etc.... »

Ce palais n’était plus le même. L’atmosphère était changée. Le parfum léger que laisse dans l’air le passage de femmes élégantes avait disparu. Une vague odeur de tabac, de vêtements gras, de cheveux sales alourdissait l’air.

Ah ! la jolie impératrice des Français ! je la revoyais dans sa robe bleue brodée d’argent, appelant à son aide la fée de Cendrillon pour l’aider à remettre son petit soulier. — Ce délicieux prince impérial, je le revoyais m’aidant à placer des pots de verveines, de marguerites, et tenant dans ses bras trop faibles un énorme pot de rhododendrons derrière lequel son joli visage disparaissait.

Enfin, je revoyais l’empereur Napoléon III, avec ses yeux mi-clos, applaudissant à la répétition de la révérence qui lui était destinée.

Et la blonde impératrice s’était enfuie, vêtue de vêtements étranges, dans le coupé de son dentiste américain ; car ce n’est même pas un Français qui a eu le courage de protéger la malheureuse femme, c’est un étranger. Et le doux et utopiste empereur avait vainement essayé de se faire tuer sur le champ de bataille. Deux chevaux tués sous lui, et pas une égratignure. Et il avait rendu son épée. Et nous avions tous pleuré de rage, de honte et de douleur en apprenant cette remise d’épée. Et quel courage ne lui avait-il pas fallu, à cet homme brave, pour accomplir cet acte ! Il avait voulu sauver cent mille hommes, épargner cent mille vies, rassurer cent mille mères.

Pauvre cher empereur ! L’histoire lui rendra justice un jour, car il était bon et humanitaire, et confiant. Hélas ! hélas trop !

Je m’arrêtai un instant, avant de pénétrer dans les appartements du préfet. J’essuyai mes yeux ; et pour changer mes idées, je dis à « mon petit’dame » : « Tu me trouverais jolie, dis, si tu me voyais pour la première fois ? — Oh ! oui, dit-elle vivement. — Tant mieux ! car il faut que ce vieux préfet me trouve jolie, j’ai tant de choses à lui demander. »

Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant le lieutenant devenu capitaine et préfet de police. Mon nom, lancé par l’huissier de service, le fit bondir de son fauteuil ; et c’est les deux mains tendues, le visage rieur, qu’il s’avança vers moi. « Hein ? vous m’aviez oublié ? » me dit-il. Et il salua d’un bonjour amical Mme Guérard.

« Mais je ne croyais pas que c’était vous, et j’en suis bien heureuse ; vous allez m’accorder tout ce que je veux. — Voyez-vous cela ! fit-il en éclatant de rire. Eh bien, ordonnez. Madame ! — Voilà : Je veux du pain, du lait, de la viande, des légumes, du sucre, du vin, de l’eau-de-vie, des pommes de terre, des œufs, du café... débitai-je d’une seule haleine. — Ah ! laissez-moi respirer ! s’écria le préfet-comte. Vous parlez si vite, que cela m’étouffe. »

Je m’arrêtai et repris une seconde après : « J’ai installé une ambulance à l’Odéon ; mais, comme je suis une ambulance militaire, la municipalité me refuse des vivres. J’ai déjà cinq blessés, je parviens à m’en tirer ; mais on m’annonce d’autres blessés, et il va falloir les nourrir.

— Vous serez servie au delà de vos désirs. Il y a dans le palais des vivres préparés par la malheureuse impératrice pour de longs mois ; je vais vous envoyer tout cela, sauf la viande, le pain et le lait ; mais pour cela, je vais faire donner des ordres pour que votre ambulance soit comprise dans le service municipal, quoique vous soyez ambulance militaire. Puis, voici un bon pour du sel et d’autres denrées, vous irez les chercher au nouvel Opéra. »

Je le regardai, incrédule. « Au nouvel Opéra ?… mais il est en construction, il n’y a que des échafaudages.

— Oui, c’est cela. Vous prendrez la petite porte sous l’échafaudage qui fait face à la rue Scribe ; vous monterez par l’escalier en colimaçon qui conduit au bureau des denrées ; et on vous servira. »

« Ah ! je veux encore vous demander quelque chose.

— Parlez ! Je suis résigné à vos ordres. — Je suis très inquiète, on a mis un dépôt de poudre dans les caves de l’Odéon : si on venait à bombarder Paris et qu’un obus tombât sur le monument, nous sauterions tous, et ce n’est pas mon but. — Ceci est fort juste, dit l’aimable homme, et rien n’est plus bête que d’avoir fait un dépôt de poudre à cet endroit. Mais pour cela, je vais avoir plus de mal, parce que j’ai affaire à un tas de bourgeois entêtés qui veulent organiser la défense à leur manière. Tâchez de m’avoir une pétition signée des propriétaires et commerçants les plus influents du quartier. Êtes-vous contente ? — Oui, lui dis-je, en lui serrant amicalement les mains, oui, vous êtes bon et charmant, merci. »

Je fis un mouvement vers la porte et m’arrêtai hypnotisée par un paletot placé sur un fauteuil. Mme Guérard, qui avait suivi mon regard, me tira doucement par la manche. « Oh ! ma petite Sarah, ne faites pas cela ! » Mais je coulai un regard quémandeur vers le jeune préfet qui, ne comprenant pas, me dit : « Qu’est-ce qu’il y a encore pour votre service, jolie Madame ? » Je montrai du doigt le paletot, me faisant aussi charmeuse que possible.

« Je vous demande pardon, fit-il, ahuri, je ne comprends pas du tout. » Mon doigt restait tendu vers l’objet désigné : « Donnez-le-moi ? lui dis-je. — Mon paletot ? — Oui. — Pourquoi faire ? — Pour mes blessés convalescents. » Il s’esclaffa en tombant sur un siège.

Je repris, un peu vexée par ce rire inextinguible : « Ce n’est pas si drôle, ce que je dis là. Écoutez-moi : J’ai un pauvre garçon qui a seulement deux doigts emportés, il ne veut pas rester au lit, et ça se comprend. Sa capote de soldat n’est pas assez chaude, et j’ai beaucoup de mal à chauffer le grand foyer de l’Odéon, où se tiennent les gens valides ; cet homme-là a chaud maintenant, parce que j’ai pris le paletot d’Henri Fould qui est venu l’autre jour me voir, et comme mon blessé est un colosse et qu’Henri Fould est un géant, je n’aurais jamais retrouvé une semblable occasion ; mais il va me falloir beaucoup de paletots, et celui-ci me paraît très chaud. » Je caressais l’intérieur fourré du vêtement convoité.

Le jeune préfet étouffait de rire. Il vida les poches de son paletot et, me montrant un magnifique foulard de soie blanche qu’il retira de la plus profonde : « Vous me permettez de garder mon foulard ? ».

Je fis signe que oui, d’un air résigné. Il sonna et, reprenant un air solennel, malgré le rire de ses yeux, il dit à l’huissier en lui remettant le paletot : « Portez cela dans la voiture de ces dames. » Je le remerciai et partis tout heureuse.

Je revins douze jours après, avec une liste couverte de signatures des propriétaires et commerçants du quartier de l’Odéon ; mais je restai pétrifiée sur le pas de la porte du cabinet du préfet, car celui-ci, au lieu de s’avancer vers moi, se précipita vers un placard qu’il ouvrit violemment et referma de même, après y avoir jeté quelque chose. Puis il se tint appuyé dessus comme pour m’en interdire l’entrée, me disant de sa voix spirituelle et railleuse : «Pardonnez-moi, mais j’ai pris un gros rhume, après votre première visite. J’ai mis mon paletot... Oh ! un vilain vieux paletot, pas chaud, ajouta-t-il vivement, mais enfin un paletot. Je l’ai mis là-dedans ; et voilà ! Je prends la clef ! » Et mettant cette clef dans sa poche, il vint me faire asseoir.

Mais la conversation perdit son ton de gaminerie, les nouvelles étant tristes. Depuis douze jours, les blessés s’entassaient dans les ambulances. Tout allait mal. La politique extérieure, la politique intérieure. Les Allemands s’avançaient sur Paris. On formait l’armée de la Loire. Gambetta, Chanzy, Bourbaki, Trochu, organisaient une défense désespérée.

Nous parlâmes longtemps de ces tristesses ; je lui fis part de ma douloureuse impression, la dernière fois que j’étais venue ici, aux Tuileries ; mon évocation des êtres si brillants, si pensants, si heureux alors, et si affreusement à plaindre aujourd’hui. Nous restâmes silencieux ; puis je lui serrai la main, lui disant que j’avais reçu tous ses envois, et je rentrai à l’ambulance.

En effet, le préfet m’avait envoyé : dix barriques de vin rouge, deux d’eau-de-vie, trente mile œufs rangés dans des caisses pleines de chaux et de son, cent sacs de café, vingt boîtes de thé, quarante caisses de biscuits Albert, mille boites de conserves et quantité d’autres choses.

M. Menier, le grand chocolatier, m’avait envoyé cinq cents livres de chocolat. Un de mes amis, minotier, m’avait fait don de vingt sacs de farine, dont six de


SARAH BERNHARDT (ALLÉGORIE) LA CHARITÉ (TABLEAU DE WALTER SPINDLER)
SARAH BERNHARDT (ALLÉGORIE) LA CHARITÉ
(TABLEAU DE WALTER SPINDLER)


farine de maïs. Ce minotier était celui qui m’avait demandée en mariage quand j’étais au Conservatoire. Félix Potin, mon voisin de jadis quand j’habitais 11, boulevard Malesherbes, avait répondu à mon appel et m’avait envoyé deux tonneaux de raisin sec, cent boîtes de sardines, trois sacs de riz, deux sacs de lentilles et vingt pains de sucre. J’avais reçu de M. de Rothschild deux barriques d’eau-de-vie et cent bouteilles de son vin pour les convalescents.

Je reçus, en plus, un cadeau très inattendu. Léonie Dubourg, une camarade de Grand-Champs, m’envoyait cinquante boites de fer-blanc renfermant chacune quatre livres de beurre salé. Cette jeune fille avait épousé un riche gentilhomme campagnard qui s’occupait de ses fermes, très nombreuses, paraît-il. Je fus très touchée de son souvenir, car je ne l’avais pas revue depuis le couvent.

J’avais en plus réquisitionné tous les paletots, toutes les pantoufles de mes amis. J’avais acheté un solde de deux cents gilets de flanelle ; et ma tante Betzy, qui vivait et vit encore en Hollande — elle était la sœur de ma grand’mère aveugle et elle a aujourd’hui quatrevingt-treize ans, — ma tante Betzy trouvait moyen de me faire parvenir, par le délicieux ambassadeur de Hollande, trois cents chemises de nuit en magnifique toile de son pays, et cent paires de draps.

Je recevais de la charpie et des bandes de tous les coins de Paris. Mais c’est surtout au Palais de l’Industrie que j’allais me ravitailler en charpie et en linge de pansement.

Il y avait là, comme « cheffesse » de toutes les ambulances, une adorable femme nommée Mlle Hocquigny. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait avec une grâce rieuse ; tout ce qu’elle refusait, elle le refusait avec une grâce douloureuse. Mlle Hocquigny avait passé la trentaine. C’était une vieille fille qui paraissait une jeune femme : de grands yeux bleus pleins de rêve, une bouche rieuse, un ovale délicieux, des petites fossettes, et au-dessus de cette grâce, de ce rêve, de cette bouche coquette et prometteuse, un grand front comme les vierges des primitifs, un grand front un peu bombé, cerné par deux larges bandeaux très plats, très lisses, séparés par une raie droite, fine, impeccable. Ce front était comme le rempart protecteur de ce délicieux visage.

Mlle Hocquigny, très courtisée, très adorée, restait insensible à tous les hommages. Elle se sentait heureuse d’être aimée, mais elle ne permettait pas qu’on le lui dise.

Le Palais de l’Industrie avait un service extraordinaire de médecins, de chirurgiens célèbres ; tous étaient amoureux de Mlle Hocquigny, même les convalescents ; et, comme elle m’avait prise en grande amitié, elle me faisait part de ses remarques, de ses observations et de son triste dédain. Grâce à elle, je ne manquai jamais de linge, ni de charpie.

J’avais organisé mon ambulance avec peu de monde. Ma cuisinière s’était installée au foyer du public. Je lui avais acheté un immense fourneau et elle pouvait faire des soupes et des tisanes pour cinquante hommes. Son mari était chef infirmier. Je lui avais adjoint deux aides ; et Mme Guérard, Mme Lambquin et moi étions les infirmières. Nous devions veiller deux à la fois, de sorte que nous passions toujours deux nuits sur trois. Mais je préférais cela que de prendre une femme que je ne connaissais pas.

Mme Lambquin jouait les duègnes à l’Odéon. C’était une femme de visage laid, de tournure commune, mais pleine de talent. Elle avait le verbe haut et la conversation gauloise. Pour elle, un chat était un chat, et elle n’admettait pas la sournoiserie des sous-entendus. Elle était parfois gênante par la crudité de ses mots et de ses réflexions, mais elle était bonne, active, alerte et dévouée.

Mes amis, qui faisaient leur service sur les remparts, venaient me servir de secrétaires pendant leurs heures loisibles ; car j’avais un livre que je présentais chaque jour à un sergent du Val-de-Grâce qui venait savoir si j’avais des rentrants, des morts ou des sortants.

Paris était assiégé. On ne pouvait plus sortir bien loin. On ne recevait plus de nouvelles. Mais le cercle allemand n’enserrait pas les portes de la ville.

Le baron Larrey venait de temps en temps. Et j’avais comme chirurgien en chef le docteur Duchesne, qui a sacrifié ses jours, ses nuits, son talent, exclusivement aux soins de mes malheureux hommes pendant les cinq mois que dura cet affreux et réel cauchemar.


Je ne puis évoquer ces heures terribles sans une profonde émotion. Ce n’était plus la patrie en danger qui me tenait les nerfs en éveil, mais les souffrances de tous ses enfants. Ceux qui se battaient là-bas ; ceux qu’on nous apportait fracassés ou mourants ; ces nobles femmes du peuple qui faisaient la queue des heures et des heures pour recevoir le morceau de pain, de viande, le pichet de lait nécessaire à nourrir les pauvres gosses ; ah ! les pauvres femmes !... Je les voyais des fenêtres du théâtre. Je les voyais se serrer les unes contre les autres, bleuies par le froid, tapant les pieds pour ne pas les laisser geler, car cet hiver fut le plus cruel qu’on eut à subir dans une période de vingt années.

Bien souvent on m’amenait une de ces silencieuses héroïnes évanouie de fatigue ou prise de congestion subite occasionnée par le froid.

Trois malheureuses femmes furent transportées à l’ambulance. L’une d’elles avait les pieds gelés : elle perdit le pouce du pied droit. L’autre, une grosse énorme femme qui nourrissait, avait ses pauvres seins plus durs que du bois : elle hurlait de douleur. La plus jeune, une enfant de seize à dix-huit ans, mourut de froid, sur le brancard où je l’avais fait installer, afin qu’elle fût conduite chez elle. Il y avait, ce 24 décembre 1870, quinze degrés de froid.

Bien souvent, j’envoyais Guillaume, notre infirmier, les réconforter par un peu d’eau-de-vie. Ah ! que de souffrances n’ont-elles pas endurées, ces mères désolées, ces sœurs craintives, ces fiancées inquiètes ! Et combien on excuse leurs révoltes de la Commune ! même leurs folies sanguinaires !


Mon ambulance était pleine. J’avais soixante lits, et dus en improviser dix autres. Les soldats étaient dans le foyer des artistes et du public ; les officiers dans une salle réservée jadis au buffet du théâtre.

Un jour, on m’amena un jeune Breton nommé Marie Le Gallec ; il avait reçu une balle dans la poitrine, et une autre balle lui avait cassé le poignet. Le docteur Duchesne me dit simplement, après lui avoir serré fortement la poitrine d’un large bandage et étayé son pauvre poignet par des petits morceaux de bois : « Donnez à cet homme ce qu’il désire, c’est un moribond. »

Je m’approchai de lui : « Dites-moi ce qui vous ferait plaisir, Marie Le Gallec ? — Soupe ! » me répondit-il brusquement et laconiquement. Guérard s’empressa vers la cuisine et revint peu après avec un large bol plein de bouillon gras avec du pain grillé trempant dedans. Je mis le bol sur la petite planchette portative à quatre petits pieds qui servait pour les repas de mes blessés et qui, grâce à ces petits pieds, était d’une commodité parfaite.

Le moribond me regarda fixement. « Barra ! me dit-il, barra ! » — Je lui présentai la cuillère. Il secoua la tête négativement. Je lui présentai le sel, le poivre. « Barra !... barra ! » continua-t-il. Et sa pauvre poitrine trouée sifflait sous les efforts répétés de son énergique demande.

J’envoyai immédiatement au Ministère de la Marine où se trouvaient sûrement des marins bretons. J’expliquai mon triste embarras, et mon ignorance du dialecte breton. On me répondit cette phrase : « Barra veut dire pain. » Heureuse, je courus vers Le Gallec avec un gros morceau de pain. Sa figure s’illumina, il prit le pain de sa main valide, le cassa avec ses dents, et laissa tomber les morceaux dans le bol.

Puis il mit sa cuillère au milieu de cette étrange soupe et, tant que celle-ci ne put tenir debout au milieu de son bol, il entassa le pain. Enfin, la cuillère se tint droite sans oscillations, et le jeune soldat sourit. Il se préparait à manger cette horrible pâtée, quand le jeune prêtre de Saint-Sulpice attaché à mon ambulance, que j’avais fait chercher après les tristes paroles du docteur, lui posa doucement la main sur son bras, arrêtant ainsi son mouvement de satisfaction gourmande. Le pauvre regarda le prêtre qui lui montrait le petit saint-ciboire : « Oh !... » fit-il. Et posant son gros mouchoir sur sa soupe fumante, il croisa ses mains. Nous avions développé autour de son lit les deux paravents qui servaient à isoler les mourants ou les morts.

Il resta seul avec le prêtre pendant que je faisais la ronde autour des malades, pour calmer les gouailleurs ou aider les croyants à se soulever pour la prière, quand le jeune prêtre entr’ouvrit la légère clôture.

Marie Le Gallec, la figure éclairée, mangeait son abominable panade. Il s’endormit après, s’éveilla pour demander à boire, mourut tout aussitôt, dans un léger spasme d’étouffement.

Heureusement, je ne perdis pas beaucoup d’hommes sur les trois cents qui passèrent par mon ambulance. Car la mort de ces malheureux me bouleversait. Mais je pus, quoique très jeune — j’avais alors vingt-quatre ans, — me rendre compte de la lâcheté de quelques-uns et de l’héroïsme de beaucoup d’autres.

Un jeune Savoyard de dix-huit ans avait eu l’index enlevé. Sûrement, d’après le baron Larrey, ce gars s’était fait sauter le doigt avec son fusil. Mais je ne ne voulais pas le croire. J’observai cependant que, malgré les soins donnés à ce doigt, il ne guérissait pas. Je fis, sans qu’il s’en aperçût, son pansement d’une façon différente et j’eus la preuve, le lendemain, que ce pansement avait été changé. Je racontai le fait à Mme Lambquin, qui était de garde cette nuit-là avec Mme Guérard. « Bien, bien, me dit-elle, je veillerai, dormez, mon enfant, et comptez sur moi. »

Le lendemain, quand j’arrivai, elle me dit qu’elle avait surpris le gars grattant la plaie de son doigt avec son couteau. J’appelai le jeune Savoyard, lui déclarant que j’allais faire mon rapport au Val-de-Grâce. Il se prit à pleurer et me jura qu’il ne recommencerait plus.

Cinq jours après, il était guéri. Je signai son bulletin de sortie, et il fut envoyé au service de la défense. Qu*est-il devenu ?

Un autre malade nous surprenait également. Chaque fois que sa plaie était sur le point de se guérir, il était pris d’une dysenterie effrayante qui retardait sa guérison. Ceci parut suspect au docteur Duchesne, qui me pria de guetter cet homme. Et nous eûmes, au bout d’un assez long temps, la certitude que le blessé avait imaginé la plus comique invention.

Il couchait près du mur et n’avait donc pas de voisin d’un côté. Il travaillait la nuit à limer le cuivre de son lit. Il faisait tomber le résidu de son travail dans un petit pot de pharmacie qui avait renfermé un onguent quelconque. Quelques gouttes d’eau et du gros sel mêlés à la cendrée de cuivre composaient un empoisonnement qui faillit un jour coûter la vie à son inventeur. J’étais révoltée par ce stratagème. J’écrivis au Val-de-Grâce, et une voiture d’ambulance vint prendre le mauvais Français.

Mais, à côté de ces tristes êtres, que d’héroïsmes ! On m’amena un jour un jeune capitaine : un grand diable, taillé en hercule, ayant une tête superbe, au regard franc.

Il fut inscrit sur mon livre : capitaine Menesson. Il avait reçu une balle dans le haut du bras à la naissance de l’épaule. Mais quand, aidée de l’infirmier, j’essayai doucement de lui enlever sa capote, trois balles tombèrent du capuchon qu’il avait relevé sur sa tête et je comptai seize trous de balle dans sa capote.

Ce jeune officier était resté debout pendant trois heures durant, servant ainsi de cible et couvrant la retraite de ses hommes, qui tiraient sans désemparer sur les ennemis. Cela se passait dans les vignes de Champigny.

On me l’avait amené évanoui dans une voiture d’ambulance.

Il avait perdu beaucoup de sang, et était à moitié mort de fatigue et de faiblesse. Il était doux et charmant, et se croyait, deux jours après, assez guéri pour retourner se battre ; mais les docteurs s’y opposèrent, et sa sœur, qui était religieuse, le supplia d’attendre qu’il fût à peu près guéri. « Oh ! pas tout à fait, disait-elle doucement, mais juste assez pour avoir la force de te battre. »

On vint, peu de temps après son entrée à l’ambulance, lui remettre la croix de la Légion d’honneur. Et ce fut une seconde d’émotion très poignante. Les malheureux blessés qui ne pouvaient bouger tournaient vers lui leur tête douloureuse et, les yeux brillant sous le voile des larmes, ils lui envoyaient un fraternel regard. Les plus valides tendaient leurs mains vers les mains du jeune colosse.


Le soir même, c’était Noël, j’avais décoré l’ambulance de grandes guirlandes de verdure. J’avais fait de jolies petites chapelles devant mes vierges ; et le jeune curé de Saint-Sulpice vint prendre part à notre pauvre et poétique Noël. Il récita de douces prières, et les blessés, dont beaucoup étaient bretons, entonnèrent des chansons tristes et graves, pleines de charme.

Porel, aujourd’hui directeur du théâtre du Vaudeville, avait été blessé sur le plateau d’Avron. Il était convalescent. Il fut mon hôte, avec deux officiers qui étaient prêts à quitter l’ambulance.

Le souper de Noël est resté dans mon souvenir comme une des heures les plus charmantes et les plus mélancoliques. Nous soupâmes dans la toute petite pièce qui nous servait de chambre. Nos trois lits, recouverts d’étoffes et de fourrures que j’avais fait venir de chez moi, nous servaient de sièges. Mlle Hocquigny m’avait envoyé cinq mètres de boudin blanc, et mes pauvres soldats un peu valides se réjouirent de ce plat délicat. Un de mes amis m’avait fait faire vingt grandes brioches ; et j’avais commandé de grands bols de punch dont les flammes irisées amusèrent follement les grands enfants malades. Le jeune curé de Saint-Sulpice accepta un petit morceau de brioche, une goutte de vin blanc et partit.

Oh ! qu’il était charmant et bon, ce jeune curé ! Et il savait si bien faire taire Fortin, un blessé insupportable qui peu à peu s’humanisait et finissait par trouver qu’il était « un bon bougre ». Pauvre petit curé de Saint-Sulpice ! Il fut fusillé par les communards. Et j’ai pleuré des jours et des jours l’assassinat du petit curé de Saint-Sulpice.


XVII


Cependant, on arrivait en janvier. L’armée ennemie tenait Paris enserré dans son étreinte chaque jour plus étroite. Les vivres se faisaient rares. Un froid lupal enveloppait la ville ; et les pauvres soldats qui tombaient, parfois légèrement blessés, s’endormaient doucecement du sommeil éternel, le cerveau engourdi, le corps mi-gelé.

On ne recevait plus de nouvelles. Cependant, grâce au ministre des États-Unis qui avait voulu rester dans Paris, une lettre parvenait de temps à autre. C’est ainsi que je reçus un petit papier, mince et souple comme un pétale de primevère, me disant : « Nous partons tous pour La Haye. Tout le monde bien. Bon courage. Mille baisers. — Ta mère. » Cette impalpable missive datait de dix-sept jours.

Ainsi, maman, mes sœurs, mon petit garçon, tout le monde était à La Haye depuis ce temps, et mon esprit sans cesse en voyage vers eux s’égarait sur la route qui conduit vers Le Havre, où je les croyais installés et tranquilles chez une cousine de ma grand’mère paternelle. Où étaient-ils ? Chez qui étaient-ils ? J’avais deux tantes à La Haye, mais étaient-elles là ? Je ne pouvais plus diriger ma pensée. Et à partir de ce moment, je ne cessai de souffrir d’une angoisse inquiète et torturante.


Je faisais l’impossible pour avoir du bois. Avant son départ en ballon le 9 octobre, le comte de Kératry m’en avait envoyé une grande provision, mais j’étais sur le point d’en manquer. Aussi, je défendis de toucher à ce qui restait dans les caves, afin de n’être pas prise au dépourvu en cas grave.

Je brûlai tous les petits bancs du théâtre de l’Odéon, toutes les caisses de bois qui servaient à enfermer les accessoires, pas mal de vieux bancs romains, fauteuils et chaises curules enfouis dans les dessous, tout ce qui me tombait sous la main.

Enfin, prenant ma désespérance en pitié, la jolie Mlle Hocquigny me fit envoyer dix mille kilos de bois. Je repris courage.

On parlait beaucoup de viande conservée par un nouveau système, laquelle viande ne perdait ni son sang, ni son pouvoir nutritif. J’envoyai Mme Guérard à la Mairie du quartier de l’Odéon où on délivrait ces denrées ; mais une brute lui répondit que lorsque j’aurais retiré les bondieuseries de mon ambulance, on me donnerait des vivres.

En effet, le maire, M. Hérisson, était venu, avec un fonctionnaire occupant une haute situation, visiter mon ambulance. Le personnage important me pria de retirer les jolies vierges blanches placées sur les cheminées et consoles, et d’enlever le divin crucifié pendu dans chaque pièce où se trouvaient les blessés. Sur mon refus, un peu insolent et très positif, d’agir selon le gré des visiteurs, le célèbre républicain me tourna le dos et donna l’ordre que tout me fût refusé à la Mairie. Mais j’étais entêtée. Je remuai ciel et terre, et j’obtins, malgré l’ordre du chef, d’être comprise dans la distribution des vivres. — Il est vrai de dire que le maire était un homme charmant.

Guérard revint donc après la troisième visite à la Mairie, avec un enfant qui poussait une brouette contenant dix énormes bocaux dans lesquels se trouvait cette viande miraculeuse. Je reçus le précieux envoi avec une joie infinie, car mes hommes étaient presque privés de viande depuis trois jours, et le bien-aimé pot-au-feu était une ressource bien nécessaire pour les pauvres blessés.

Sur les bocaux, toute une inscription indiquait la manière de procéder pour ouvrir le bocal : « Laisser tremper la viande tant d’heures, etc., etc.. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mme Lambquin, Mme Guérard, moi, tout le personnel de l’infirmerie, étaient groupés, anxieux et curieux, autour des récipients de verre.

Je chargeai le chef infirmier d’ouvrir le plus grand, dans lequel on entrevoyait, à travers l’épaisseur du verre, un énorme morceau de bœuf qui plongeait dans une eau épaisse et trouble. La ficelle retenant le gros papier qui cachait le bouchon fut coupée et, au moment où l’infirmier se préparait à introduire le tirebouchon, une explosion tonitruante se fit entendre et une odeur fétide emplit la pièce. Tout le monde s’enfuit épouvanté.

Je rappelai les effarés et les écœurés et, leur montrant l’inscription, ils purent lire ces mots : « Ne point s’inquiéter de la mauvaise odeur à l’ouverture du bocal. » Courageux et résignés, nous reprîmes notre besogne, le cœur soulevé sans cesse par l’abominable exhalaison.

Je sortis le bœuf et le mit dans un grand plat apporté à cet effet. Cinq minutes après, la viande devenait bleue, puis noire, et tellement insoutenable de puanteur, que je résolus de la jeter. Mais Mme Lambquin, plus avisée, plus raisonnable, me dit : « Non ! Oh ! non, ma chère petite, nous ne sommes pas à une époque où nous pouvons jeter la viande, même pourrie. — Remettons-la dans le bocal, et renvoyez-la à la Mairie. »

Je suivis son très sage conseil, et bien m’en prit : car une ambulance privée qui s’était installée boulevard Médicis, ayant éprouvé la même horreur que nous à l’ouverture des bocaux, jeta le contenu dans la rue. Quelques instants après, la foule, ameutée et ne voulant rien entendre, hurlait des injures contre les « aristos », les « calottins », les « espions », qui jetaient à la rue la bonne viande destinée aux malades, et dont les chiens se régalaient quand le peuple crevait de faim... etc., etc.

On eut grand peine à empêcher les misérables fous et folles d’envahir l’ambulance. Et une malheureuse infirmière étant sortie, fut frappée, houspillée et, finalement, laissée à moitié morte de coups. Elle ne voulut pas être transportée dans son ambulance ; et le pharmacien me pria de la prendre. Je la gardai quelques jours dans une loge au second étage et, quand elle fut rétablie, elle demanda à rester infirmière chez moi. J’accédai à son désir et la gardai ensuite comme seconde femme de chambre.

Cette jeune fille, qui était douce, blonde et timide, était prédestinée au malheur ; elle fut trouvée morte dans le cimetière du Père-Lachaise après l’échauffourée des communards traqués par les Versaillais. Une balle perdue l’avait frappée à la nuque pendant qu’elle était en prière sur la tombe de sa petite sœur, morte de la variole deux jours avant.

Je l’avais emmenée à Saint-Germain, où j’étais venue m’installer pendant les horreurs de la Commune. Ce n’est qu’après une grande résistance que je lui permis d’aller à Paris. Pauvre petite !

Ne pouvant pas compter sur cette nourriture de viande conservée, je passai un contrat avec un équarrisseur qui me fournit, à un prix assez élevé, de la viande de cheval ; et ce fut, jusqu’à la fin, la seule viande que nous mangeâmes. Bien préparée, bien assaisonnée, elle était fort bonne.

L’espoir avait fui tous les cœurs. On vivait dans l’attente d’on ne sait quoi. Une atmosphère de malheur plombait le ciel. Et ce fut comme un soulagement quand le bombardement commença, le 27 décembre.

Enfin, il arrivait quelque chose de nouveau ! C’était une ère de souffrances nouvelles. C’était du bruit. On mourait d’inconnu depuis deux semaines.

Le 1er janvier 1871, on avait levé les verres à la santé des absents, au repos des morts ; et le toast s’était étranglé dans les gosiers serrés.

Toutes les nuits, nous entendions sous les fenêtres de l'Odéon le lugubre cri appelant : « Ambulance ! Ambulance ! » Et nous descendions au-devant du triste convoi.

Une, deux, parfois trois voitures se succédaient, pleines de pauvres soldats blessés. Ils étaient là, dix, douze, rangés sur la paille, étendus ou assis.

Je déclarais avoir une ou deux places et, levant la lanterne, je regardais dans la voiture ; alors les têtes se tournaient lentement vers le falot. D’aucuns fermaient leurs yeux, trop affaiblis pour supporter même cette fugitive lueur.

Aidée du sergent qui accompagnait la voiture et de notre infirmier, on descendait avec peine un de ces malheureux sur l’étroit brancard qui devait le monter à l’ambulance.

Oh ! la douloureuse angoisse ! quand, tenant la tête du patient, je m’apercevais qu’elle devenait si lourde... si lourde !... Quand, penchée sur cette tête inerte, je ne sentais plus aucun souffle... Alors, le sergent donnait l’ordre de rétrograder ; et le pauvre mort était remis à sa place dans la voiture, tandis qu’on descendait un nouveau blessé. Les autres moribonds se reculaient un peu pour ne pas profaner le mort.

Ah ! quel était mon chagrin quand le sergent me disait : « Tâchez, je vous en prie, d’en caser encore un ou deux. C’est une pitié que de rouler ainsi ces pauvres bougres, d’ambulance en ambulance ; le Val-de-Grâce est plein. — Soit, je vais en prendre encore deux. »

Et je me demandais avec angoisse comment je ferais pour les coucher ?... Alors, nous donnions nos lits, et les pauvres étaient sauvés.

Car il faut dire que depuis le le 1er janvier nous couchions toutes trois, toutes les nuits, à l’ambulance. Nous avions de grandes robes de chambre en molleton gris, un peu semblables aux capotes des soldats. La première éveillée par un appel ou une plainte bondissait de son lit et, s’il en était besoin, réveillait les deux autres.

Une nuit, le 10 janvier, Guérard et moi attendions, assises sur les banquettes du foyer des artistes, le douloureux appel : « Ambulance ! » On s’était battu ferme à Clamart et nous savions qu’il y aurait de nombreux blessés.

Je faisais part à Guérard de ma crainte que les bombes, qui avaient déjà atteint le Muséum, la Sorbonne, la Salpêtrière, le Val-de-Grâce, etc., etc.. n’atteignissent enfin l’Odéon. « Oh ! ma petite Sarah, me dit la tendre femme, le drapeau de l’ambulance flotte si haut qu’ils ne peuvent s’y tromper. Il faudrait qu’ils le fissent exprès ; et ce serait abominable. — Mais, ma chère Guérard, pourquoi les veux-tu, ces exécrables ennemis, meilleurs que nous ? N’avons-nous pas agi, à Berlin, comme des sauvages en 1806 ? — Mais à Paris, il y a des monuments admirables... — Eh bien, et Moscou ? n’était-elle pas remplie de chefs-d’œuvre ? Et le Kremlin est un des plus beaux monuments du monde ! Cela ne nous a pas empêchés de livrer au pillage cette admirable ville... Non ! mon pauvre « petit’dame », ne te fais pas illusion : que les armées soient russes, allemandes, françaises ou espagnoles, elles sont des armées ; c’est-à-dire des êtres qui forment un « Tout » impersonnel, un « Tout » féroce et inconscient ! Les Allemands bombarderont tout Paris si la possibilité leur en est offerte. Ma pauvre Guérard, il faut en prendre ton parti... »

J’achevais à peine ma phrase, qu’une terrible détonation éveilla le quartier endormi. Guérard et moi, assises l’une en face de l’autre, nous nous trouvâmes au milieu de la pièce, serrées et effarées. Ma pauvre cuisinière, la figure toute blanche, vint chercher du secours près de moi.


Les coups se succédaient assez fréquents. C’était de notre côté que le bombardement commençait ce soir-là.

J’allai vers les blessés. Ils ne s’étaient guère émus. Un seul, un enfant de quinze ans que nous avions surnommé « Bébé rose », était assis sur son lit. Comme je m’approchai de lui pour le calmer, il me montra sa petite médaille de la Sainte-Vierge : « C’est grâce à Elle que je n’ai pas été tué. Si on mettait la Sainte-Vierge sur les remparts de Paris, les bombes n’arriveraient pas. » Et il se recoucha, tenant sa petite médaille dans sa main.

Le bombardement continua jusqu’à six heures du matin.

« Ambulance ! Ambulance ! » Nous descendîmes, Guérard et moi. « Tenez, nous dit le sergent, prenez cet homme, il perd tout son sang, il n’arrivera jamais si je continue avec lui. »

Le brancard transporta le blessé ; mais, comme c’était un Allemand, je priai le sous-officier de prendre tous ses papiers pour les porter au Ministère. L’homme prit la place d’un convalescent que j’installai ailleurs. Je lui demandai son nom : « Franz Mayer, premier soldat de la landwehr silésienne » ; puis il s’évanouit, affaibli par la perte de son sang.

Les premiers soins l’ayant fait revenir à lui, je lui demandai s’il désirait quelque chose, mais il ne répondit pas un mot. Je pensai donc que cet homme ne parlait pas le français et, personne ne parlant l’allemand à l’ambulance, je remis au lendemain le soin de faire venir quelqu’un sachant cette langue.

Je dois dire que le pauvre homme fut mal accueilli par ses camarades de dortoir : un soldat nommé Fortin, âgé de vingt-trois ans, véritable enfant de Paris, loustic, endiablé, drôle et bon enfant, ne cessait d’invectiver le jeune Allemand ; mais celui-ci ne bronchait pas. J’allai plusieurs fois vers Fortin, le priant de se taire ; c’était inutile. Mis en joyeuse humeur par le succès de fou rire qu’il obtenait à chaque boutade nouvelle, il continuait de plus belle, empêchant les autres de dormir, se remuant follement dans son lit, et vociférant une injure quand un mouvement trop brusque avivait sa douleur, car ce malheureux avait le nerf sciatique arraché par une balle, et il souffrait atrocement.

Après mon troisième et infructueux appel au silence, je donnai l’ordre aux deux infirmiers de le transporter dans une chambre, seul. Il me fit mander et me promit d’être sage toute la nuit. Je levai l’ordre donné et il tint parole. Mais le lendemain, je fis transporter Franz Mayer dans une chambre où se trouvait un jeune Breton qui, ayant eu le crâne fracassé par un éclat d’obus, avait besoin du plus grand calme.

Un de mes amis parlant très bien l’allemand vint pour savoir du Silésien ce qu’il pouvait désirer. Le visage du blessé s’illumina en entendant parler sa langue, puis se tournant vers moi :

« Je comprends très bien le français, Madame, et si j’ai entendu avec calme les horreurs débitées par votre soldat français, c’est que je sais que vous ne pouvez pas tenir deux jours de plus, et que je comprends son exaspération. — Et pourquoi croyez-vous que nous ne pouvons pas tenir ? — Parce que je sais que vous en êtes réduits à manger des rats. » Le docteur Duchesne venait d’arriver et pansait le blessé, qui avait une horrible plaie en haut de la cuisse. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, quand votre fièvre sera tombée, vous mangerez une belle aile de poulet. » L’Allemand haussa les épaules. « En attendant, buvez ceci, et vous m’en direz des nouvelles. » Et il lui présenta un verre d’eau coupée par l’excellent cognac que m’avait envoyé le préfet. C’est, du reste, la seule tisane qui fut jamais prise par mes soldats.

Le Silésien ne parla plus. Mais il prit l’air fermé et circonspect des gens qui savent et ne veulent pas dire.


Cependant, on continuait à nous bombarder. Le drapeau d’ambulance servait sûrement de cible aux ennemis, car ils tiraient avec une justesse surprenante et rectifiaient leur tir dés qu’une bombe s’écartait un peu des alentours du Luxembourg, Nous reçûmes ainsi plus de douze bombes dans la même nuit. Ces lugubres obus semblaient, quand ils éclataient en l’air, un spectacle de fête. Puis les éclats lumineux retombaient noirs et meurtriers.

Georges Boyer, qui était alors un jeune journaliste, vint me rendre visite à l’ambulance, et je lui racontai les terrifiantes beautés de la nuit. « Oh ! je voudrais bien voir cela ! me dit-il. — Venez ce soir, vers neuf ou dix heures, et vous verrez. »

Nous passâmes plusieurs heures à la petite fenêtre ronde de ma loge, qui s’orientait vers Châtillon. C’était de là que les Allemands tiraient le plus. Nous écoutions dans le silence de la nuit les bruits sourds venant de là-bas ; puis, une lumière, un formidable coup lointain, et la bombe arrivait sur nous, tombant en avant, en arrière, éclatant à son but ou dans le ciel.

Une fois, nous n’eûmes que le temps de nous reculer vivement — et encore, — le déplacement de l'air nous frappa si violemment que nous fûmes une seconde sous l’impression d’avoir été touchés. L’obus était tombé sous ma loge, accrochant la corniche qu’il entraîna dans sa chute vers la terre, où il éclata faiblement.

Mais quel ne fut pas mon étonnement de voir une nuée d’enfants s’abattre sur les morceaux brûlants, telle une nuée de moineaux sur le crottin frais quand la voiture a passé. Les petits vagabonds se disputaient les débris de l’engin de guerre.

Je me demandais ce qu’ils pouvaient faire de cela. « Oh ! ne cherchez pas, me dit Boyer ; ces petits crève-la-faim veulent les vendre. « Et c’était vrai. L’infirmier envoyé aux renseignements m’amena un enfant d’une dizaine d’années.

« Qu’est-ce que tu veux faire de cela, mon petit ami ? lui dis-je en lui prenant le morceau d’obus encore chaud et encore dangereux par le coupant de ses déchirures. — Je vais le vendre ! — Pourquoi faire ?

— Pour acheter un tour à la queue de la distribution de viande ! — Mais tu risques ta vie, mon pauvre petit. Quelquefois les obus se succèdent très vite. Où étais-tu donc quand l’obus est tombé ? — Étendu là sur le rebord du parapet en pierre qui soutient la grille. » Et il montrait le jardin du Luxembourg qui fait face à l’Odéon, du côté de l’entrée des artistes.

Nous achetâmes à cet enfant tous ses petits débris, sans oser lui donner un conseil qui eût semblé sage. Mais pourquoi lui commander la sagesse, à ce petit être qui n’entendait parler que de massacres, d’incendies, de vengeance, de représailles : et tout cela de par l’honneur ! de par la foi ! de par le droit ! Et puis était-il possible de se garer ? Tous ceux qui habitaient le faubourg Saint-Germain étaient exposés à être écrabouillés, car, très heureusement, les ennemis ne purent bombarder Paris que de ce côté ; et encore, pas partout. Non, c’était notre quartier de beaucoup le plus dangereux.

Un jour que le baron Larrey était venu pour voir Franz Mayer très malade, il écrivit une ordonnance qu’un petit aide-infirmier avait ordre de rapporter vite, vite. Comme l’enfant aimait assez à musarder, je me mis à la fenêtre : « Toto ! » Il s’appelait Victor. Le pharmacien faisait le coin de la place Médicis. Il était six heures du soir. Toto leva la tête et, m’apercevant, se mit à rire et à gambader en courant vers le pharmacien. Il n’avait plus que quatre ou cinq mètres à faire et, comme il se tournait vers ma fenêtre, je battis des mains en lui criant : « Bien ! reviens aussi vite ! »

Hélas ! le pauvre petit ! Avant qu’il eût ouvert la bouche pour répondre, il fut coupé en deux par un obus qui venait de tomber et avait rebondi sans éclater à un mètre de hauteur, venant frapper l’enfant en pleine poitrine.

Je poussai un tel cri que tout le monde accourut. Mais je ne pouvais répondre. Je bousculai tout, descendant l’escalier, faisant signe qu’on me suive, articulant des mots : « brancard... petit... pharmacien... » Ah ! l’horreur ! l’horreur ! Quand nous arrivâmes près de l’enfant, ses pauvres entrailles étaient répandues sur le sol, toute sa poitrine, sa pauvre petite figure rouge et pouponne étaient dépouillées de leur chair, plus d’yeux, plus de nez, plus de bouche, rien, rien, que des cheveux au bout d’une loque sanglante, à un mètre de sa tête. On eût dit que deux pattes de tigre avaient ouvert le ventre et dépiauté avec rage et raffinement le pauvre petit squelette.

Le baron Larrey, le meilleur des hommes, eut une légère pâleur à ce spectacle. Il en voyait bien d’autres, certes ; mais ce pauvre petit était un holocauste bien inutile.

Ah ! l’injustice de la guerre ! l’infamie de la guerre ! Il ne viendra donc pas, le moment rêvé où il n’y aura plus de guerres possibles ! Où un monarque qui voudrait la guerre serait détrôné et emprisonné comme un malfaiteur ? Il ne viendra donc pas le moment où il y aura un cénacle cosmopolite où le sage de chaque pays représentera sa nation et où les droits de l’humanité seront discutés et respectés ?

Tant d’hommes pensent ce que je pense ! Tant de femmes disent comme moi ! Et rien ne se fait. La pusillanimité d’un Oriental, la mauvaise humeur d’un souverain peuvent mettre encore des centaines de milliers d’hommes face à face ! Et il y a des gens si savants : des chimistes, qui passent leur temps à rêver, à chercher, à trouver des poudres écrabouillant tout, des bombes blessant vingt, trente hommes, des fusils répercutant leurs meurtrières besognes jusqu’à ce que la balle tombe morte elle-même après avoir crevé dix à douze poitrines.

J’ai connu un chercheur de ballons que j’aimais beaucoup, car chercher la direction des ballons, c’était pour moi chercher la réalisation du rêve : voler dans les airs, se rapprocher du ciel, aller sans route devant soi, sans route derrière soi, sans autre plafond que l'éther du ciel, avec sous les pieds l’ouate humide des nuages...

Ah ! que je m’intéressais aux recherches de mon ami ! Mais un jour, illuminé par sa nouvelle trouvaille» il vint à moi : « Ah ! j’ai trouvé quelque chose qui me rend fou de joie ! » Et il se mit à m’expliquer que son ballon pourrait contenir sans danger des matières inflammables, parce que ceci... parce que cela... grâce à ceci... grâce à cela... « Mais pourquoi faire ? lui dis-je, abasourdie par tant de paroles, affolée par tant de mots techniques. — Comment, pourquoi faire ? Mais pour la guerre ! On pourra tirer et jeter des bombes terribles, de mille à douze cents... même à quinze cents mètres ; et impossible de rien recevoir à une pareille distance. Mon ballon, grâce à l’enduit (qui est mon invention) dont les toiles seront revêtues, ne craindra rien pour le feu ! ni pour le gaz ! »

Mais, l’interrompant brusquement : « Je ne veux plus rien savoir, ni de vous, ni de votre invention. Je vous croyais un savant humanitaire, et vous êtes une bête sauvage ! Vous cherchiez la plus belle manifestation du génie humain, de ces fêtes du ciel dont j’étais déjà si amoureuse, vous voulez maintenant les transformer en lâches attaques contre la terre, vous me faites horreur ! Allez-vous-en ! » Et je laissai mon ami avec sa courte honte et sa cruelle invention. Ses efforts n’ont pas abouti selon son rêve.


Les restes du pauvre gosse furent mis dans une toute petite bière. Et Mme Guérard et moi suivîmes le corbillard des pauvres par une matinée si froide, que le conducteur du char funèbre dut s’arrêter pour prendre un verre de vin chaud, sans quoi le malheureux eût été frappé de congestion.

Nous étions seules, en voiture. L’enfant était élevé par sa grand’mère, laquelle, impotente des deux jambes, tricotait des gilets et des bas de laine. C’est, du reste, en allant faire une commande de tricots et de bas pour mes hommes que j’avais connu la mère Tricottin, comme on la nommait, et son petit-fils, Victor Durieux. Je pris, sur sa demande, l’enfant comme petit commissionnaire ; et la pauvre vieille m’en avait une telle reconnaissance, que je n’osais aller la voir pour lui annoncer la mort du petit.

C’est Mme Guérard qui se rendit rue de Vaugirard, où habitait la vieille. Dès qu’elle la vit entrer, elle comprit à son visage attristé qu’un malheur était arrivé. « Bon Dieu, ma pauvre dame, est-ce que la jeune dame maigriotte (c’était moi) est morte ? » Mme Guérard lui apprit alors, aussi doucement que possible, la douloureuse nouvelle. Mais la vieille retira ses lunettes, regarda la visiteuse, essuya ses lunettes, les remit sur son nez, et se mit à bougonner violemment contre son fils, le père du petit mort, qui avait eu cet enfant avec une gueuse ; et qu’elle l’avait bien prévu, que le malheur s’abattrait sur eux... Et elle continua, non à regretter le pauvre petit, mais à injurier son fils, soldat dans l’armée de la Loire.

Malgré le peu de chagrin de cette grand’mère, je vins chez elle après l’enterrement. « Tout est fini. Madame Durieux. Mais j’ai pris une concession de cinq ans pour le pauvre petiot. » Elle se retourna, comiquement furieuse. « C’est-y pas une folie ! Maintenant qu’il est avec le bon Dieu, y n’a plus besoin de rien ! Aurai bien mieux valu m’acheter un lopin de terre, qui rapporterait quelque chose ! Les morts font pas pousser des légumes ! »

Cette boutade était si terriblement logique que, malgré son odieuse brutalité, je me rendis au désir de la mère Tricottin et lui fis le même cadeau qu’à l’enfant. Chacun aurait son lopin de terre : le petit, qui, lui, avait droit à la vie, pour y dormir son éternel sommeil ; la vieille, pour y disputer son reste de vie à la mort qui la guettait.

Je revins à l’ambulance, triste et énervée. Une joie cependant m’y attendait : un ami tenait à la main un tout petit, tout petit papier de soie. Il y avait ces deux lignes écrites de la main de ma mère : « Nous sommes tous très bien portants à Hombourg. »

Je bondis de fureur. A Hombourg ! Toute ma famille était à Hombourg ! Installée tranquillement chez l’ennemi ! Je me creusai la tête pour deviner par quelle extraordinaire combinaison ma mère s’était rendue à Hombourg. Je savais que ma jolie tante Rosine avait une amie chez laquelle elle descendait chaque année ; car elle se rendait tous les ans pendant deux mois à Hombourg, deux mois à Baden-Baden, et un mois à Spa : ma tante étant l’être le plus joueur que le bon Dieu ait créé. Enfin ! ceux-là qui m’étaient si chers étaient bien portants ! C’était le principal. Mais j’en voulais à ma mère de s’être rendue à Hombourg.

Je remerciai mille fois l’ami porteur du petit papier envoyé par le ministre américain qui se dédoublait pour donner aide et consolation aux Parisiens. Puis, je lui remis un mot pour ma mère dans le cas où il serait possible de le faire parvenir.


On continuait à bombarder Paris. Une nuit, les frères de l’école chrétienne vinrent réclamer des bras et des voitures pour ramasser les morts sur le plateau de Châtillon. Je donnai mes deux voitures et je voulus aller avec eux sur le champ de bataille.

Ah ! l’horrible et dantesque souvenir ! La nuit était glaciale. Nous avancions avec peine. Enfin, des torches et des falots nous indiquèrent que c’était là. Je descendis avec l’infirmier et son aide. Je portais une lanterne. Il fallait s’avancer lentement, car on heurtait à chaque pas des mourants ou des morts. Nous passions en murmurant : « Ambulance ! ambulance ! » Alors, une plainte dirigeai nos pas.

Ah ! le premier que je trouvai ainsi ! Il était à moitié couché, le corps appuyé contre un monceau de morts. Je levai ma lanterne près de son visage. Il avait l’oreille et la moitié de la mâchoire emportées. De gros caillots de sang coagulé par le froid pendaient le long de sa mâchoire inférieure. Son regard était fou. Je ramassai un brin de paille et, le trempant dans la gourde, j’aspirai quelques gouttes d’eau-de-vie que j’insufflai entre les dents du pauvre enfant. Je renouvelai ce manège trois ou quatre fois. Il reprit un peu de vie, et nous le transportâmes dans une des voitures. Ainsi fut fait pour les autres. Quelques-uns buvaient à même la gourde, ce qui abrégeait la besogne.

Un de ces malheureux était effroyable à voir : un éclat d’obus l’avait absolument déshabillé de tout le haut du corps ; seuls les deux bras avaient conservé les manches déchiquetées à la naissance de l’épaule. Aucune trace de blessure. Son pauvre torse nu était marbré de grosses taches noires, et le sang coulait lentement des commissures de la bouche. Je m’approchai, car il me semblait respirer. Je lui fis prendre quelques gouttes du cordial vivifiant. Il entr’ouvrit les yeux et dit : « Merci. »

Nous le transportâmes dans la voiture, où le pauvre mourut dans un spasme hémorragique qui couvrit tous les autres blessés d’un abondant flot de sang noir. Le jour venait peu à peu, un jour ouaté et sournois. Les falots s’éteignaient et nous nous distinguions tous les uns les autres. Une centaine de personnes étaient là : petites sœurs de charité, infirmiers militaires et civils, les frères des écoles chrétiennes, d’autres prêtres, et quelques dames qui, comme moi, mettaient toutes leurs forces, tout leur cœur, au service des blessés. Le spectacle était plus lugubre encore à la lueur du jour, car tout ce que la nuit gardait dans ses ombres apparaissait alors sous le jour blafard et tardif de ce matin de janvier.

Il y avait tant de blessés qu’on ne put les transporter tous, et je sanglotais de mon impuissance. Cependant, d’autres voitures arrivaient ; mais il y en avait tant et tant !... Beaucoup d’entre eux, légèrement blessés, étaient morts de froid.

En rentrant à l’ambulance, je trouvai à la porte un de mes amis, officier de marine, qui m’amenait un marin blessé au fort d’Ivry. Il avait reçu une balle sous l’œil droit. Il fut inscrit sous le nom de Désiré Bloas, contremaître, âgé de vingt-sept ans. C’était un magnifique gaillard au regard franc, à la parole brève.

Quand il fut installé dans son lit, le docteur Duchesne fit chercher un barbier pour le raser, ayant eu ses larges et épais favoris fourragés par la balle, qui s’était logée dans la glande salivaire, entraînant avec elle poils et chairs dans la blessure. Le chirurgien dirigea ses pinces dans la plaie pour en extraire les morceaux de chair qui bouchaient l’orifice ; et il fallut ensuite des pinces excessivement fines pour arracher tous les poils qui s’étaient entremêlés dans cet inextricable hachis. Quand le barbier passa doucement le rasoir autour de la plaie, le malheureux devint livide, et un juron s’échappa de ses lèvres ; mais il tourna son regard vers moi : « Pardon, Mademoiselle. » J’étais très jeune, mais je paraissais encore plus jeune que mon âge, j’avais l’air d’une toute jeune fille. Je tenais dans ma main la main du pauvre marin, et je le réconfortais par mille paroles douces qui montent du cœur des femmes jusqu’à leurs lèvres, quand elles ont à consoler une douleur morale ou physique. « Ah ! Mademoiselle !... me dit le pauvre Bloas quand son pansement fut fini. Mademoiselle, vous m’avez donné du courage. »

Quand l’apaisement fut venu, je lui demandai s’il voulat manger quelque chose. « Oui, me dit-il. — Eh bien, mon gars, s’écria Mme Lambquin, voulez-vous de la soupe, du fromage, ou des confitures ? » Et le solide et puissant gaillard dit en souriant : « Oui, des confitures. »


Désiré Bloas me parlait souvent de sa mère, qui habitait tout près de Brest. Il avait pour cette mère une véritable adoration, mais il semblait avoir une effroyable rancœur contre son père ; car, un jour que je lui demandai si son père vivait encore, il leva ses yeux hardis et les fixa avec un incroyable défi de mépris douloureux sur un être pour lui seul visible. Hélas ! le brave enfant devait finir cruellement ; je dirai comment plus tard.

Les souffrances du siège commençaient à mordre sur le moral des Parisiens. On venait de rationner le pain : 300 grammes pour les adultes, 150 grammes pour les enfants.

Une fureur sourde s’empara du peuple à cette nouvelle. Les femmes restaient les plus courageuses ; mais les hommes s’irritaient. Les querelles s’envenimaient ; les uns voulaient la guerre à outrance, les autres, la paix.

Un jour que j’entrai dans la chambre de Franz Mayer pour lui porter son repas, il se mit dans une fureur comique, jetant son poulet par terre et disant qu’il ne voulait plus manger rien, rien, parce qu’on l’avait trompé en lui disant que les Parisiens n’en avaient pas pour deux jours avant de se rendre : et il y avait dix-sept jours qu’il était à l’ambulance, et on lui donnait du poulet.

Ce qu’il ne savait pas, le pauvre, c’est que j’avais acheté au début du siège une quarantaine de poulets et six oies, que j’élevais dans mon cabinet de toilette, rue de Rome. Oh ! il était joli, mon cabinet de toilette !... Mais je laissai croire à Franz que tout Paris était plein de poulets, de canards, d’oies, et autres bipèdes domestiques.


Cependant le bombardement continuait. Et je dus transporter une nuit tous mes malades dans les caves de l'Odéon ; car, au moment où Mme Guérard aidait un blessé à se remettre au lit, il tomba un obus sur le lit même, entre elle et l’officier. Je frissonne encore en pensant que trois minutes plus tard le malheureux homme, étant étendu dans son lit, eût été tué, quoique l’obus n’ait pas éclaté.

Nous ne pûmes rester longtemps dans les caves. L’eau gagnait ; et les rats nous tourmentaient. Je décidai donc le déménagement de l'ambulance, et fis transporter les plus malades au Val-de-Grâce. Je gardai une vingtaine d’hommes en voie de convalescence. Je louai, pour les installer, un immense appartement vacant, rue Taitbout, 58. Et c’est là que j’attendis l’armistice. J’étais anxieuse, à mourir. Aucune nouvelle des miens depuis un si long temps. Je ne dormais plus. J’étais devenue l’ombre de moi-même.

Jules Favre fut chargé des négociations avec Bismarck. Ah ! ces deux jours de préliminaires furent les plus énervants pour les assiégés. On apportait des fausses nouvelles : des exigences folles, exorbitantes des Allemands, qui ne furent pas tendres aux vaincus. Il y eut un instant de stupeur quand on apprit qu’il fallait payer deux cents millions, là, tout de suite ; et les finances étaient en un si triste état, qu’on frémissait à l’idée de ne pouvoir réunir ces deux cents millions.

Le baron Alphonse de Rothschild, enfermé dans Paris avec sa femme et ses frères, engagea sa signature pour les deux cents millions. Ce beau geste a été vite oublié. Il en est même qui le nient. Ah ! l’ingratitude des foules est humiliante pour l’humanité civilisée ; car l’ingratitude est le mal des peuples blancs, disait un Peau-Rouge, et il avait raison.


Quand nous apprîmes dans Paris que l’armistice était signé pour vingt jours, une épouvantable tristesse s’empara de tous les êtres, même de ceux qui désiraient le plus vivement la paix.

Chaque Parisien sentit sur sa joue la main du vainqueur. C’était le stigmate, le soufflet donné par l’abominable traité de paix. — Ah ! ce trente et un janvier 1871, je me souviens : anémiée par les privations, minée par le chagrin, torturée d’inquiétude pour les miens, je me dirigeais avec Mme Guérard et deux amis vers le parc Monceau. Tout à coup, un de mes amis, M. de Plancy, devint pâle comme un mort. Je suivis son regard : un soldat passait. Il était sans armes. Puis deux autres. Ils étaient sans armes. Et ils étaient si pâles, ces pauvres soldats désarmés, ces humbles héros ; il y avait une telle douleur dans le découragement de leur démarche, il y avait dans leur regard adressé aux femmes, un « Ce n’est pas notre faute... » si pitoyable, si attendrissant, que j’éclatai en sanglots, et voulus de suite rentrer chez moi. Je ne voulais plus rencontrer les soldats français désarmés. Je résolus de partir le plus vite possible à la recherche de ma famille.

J’obtins que Paul de Rémusat me fit recevoir de M. Thiers, auquel je demandai un sauf-conduit. Mais je ne pouvais partir seule. Je sentais bien que le voyage que j’allais entreprendre était très dangereux. M. Thiers et Paul de Rémusat m’avaient prévenue ; et je prévoyais une promiscuité incessante avec mon compagnon de route.

Je renonçai donc à emmener mon domestique et résolus de prendre une amie avec moi. Je courus tout naturellement chez Guérard ; mais son mari, si doux, se refusa formellement à ce qu’elle partit. Il trouvait ce voyage fou et dangereux. Fou, il l’était en effet. Dangereux, il le fut.

Je n’insistai pas. Je fis venir la jeune institutrice de mon fils, Mlle Chesneau. Je lui demandai si elle voulait venir avec moi. Je ne lui cachai aucun des dangers du voyage. Elle sauta de joie et se tint prête à partir dans les douze heures.

Cette jeune fille est aujourd’hui la femme du commandant Monfils. Et, — comme la vie est pleine d’imprévu ! — elle se trouve être l’institutrice des deux filles de mon fils, son ancien élève.

Mlle Chesneau était alors une toute jeune fille ressemblant à une créole, avec de très beaux yeux noirs, doux et timides, et une voix d’enfant. A nous voir toutes deux, on nous aurait pris pour deux gamines, car, quoique plus âgée que la jeune fille, ma minceur et mon visage me donnaient l’aspect plus jeune qu’elle.

C’eût été folie d’emporter une malle avec nous. Je pris un sac pour nous deux. Il n’y avait dedans que du linge de rechange et des bas. J’avais pris mon revolver et en offris un à Mlle Chesneau, mais elle le refusa avec horreur ; et elle me montra une énorme paire de ciseaux dans un énorme étui. « Mais qu’est-ce que vous voulez faire de ça ? — Je me tuerai, me répondit-elle tout doucement. Je me tuerai si on nous attaque. »

Je fus surprise de la divergence de nos caractères : Moi, je prenais un revolver, décidée à tuer pour me défendre ; elle, était décidée à se tuer pour se défendre.


XVIII


Le 4 février, nous partîmes enfin pour ce voyage, qui devait durer trois jours et en dura onze. A la première porte où je me présentai pour quitter Paris, je fus renvoyée brutalement.

Les permis de sortie étaient soumis au visa des avant-postes allemands. J’allai à une autre porte ; mais ce ne fut qu’à la poterne des Poissonniers que je pus faire viser mon passeport-sauf-conduit.

On nous conduisit dans un petit hangar, transformé en bureau. Un général prussien était assis. Il me toisa : « C’est vous Sarah Bernhardt ?... — Oui. — Cette demoiselle vous accompagne ?.. . — Oui. — Vous pensez traverser facilement ? — Je l’espère. — Eh bien, vous vous trompez. Vous feriez mieux de rentrer dans Paris. — Non, je veux partir. Je verrai bien ce qui m’ arrivera ; mais je veux partir. »

Il haussa les épaules, appela un officier, lui dit je ne sais quoi en allemand et sortit, nous laissant seules sans nos passeports.

Nous étions là depuis un quart d’heure peut-être, quand une voix connue frappa mon oreille : c’était un de mes amis, René Griffon, qui, ayant appris mon départ, avait voulu me rejoindre pour me dissuader. Mais sa peine fut perdue : je voulais partir.

Le général revint quelque temps après. Griffon s’inquiéta de ce qui pouvait nous arriver. « Tout ! lui répondit l’officier, — et pire que tout ! » Griffon parlait l’allemand, et eut avec cet officier un colloque à notre sujet ; ce qui m’agaçait un peu, car, ne comprenant pas, je me figurais qu’il excitait le général à nous empêcher de partir. Mais je résistai aux prières et aux supplications, même aux menaces.

Quelques instants après, une voiture très bien attelée s’arrêta à la porte du hangar. « Voilà ! me dit brutalement l’officier allemand. Je vais vous faire conduire à Gonesse, où vous trouverez le train d’approvisionnement qui part dans une heure. Je vous recommande au chef de gare, le commandant X... — Après, que Dieu vous garde ! »


Je montai dans la voiture du général et dis au revoir à mon pauvre ami désespéré.

Nous arrivâmes à Gonesse et descendîmes devant la gare, où se trouvait un petit groupe de personnes causant à voix basse. Le cocher me fit le salut militaire et, refusant ce que je voulais lui donner, partit à fond de train.

Je m’avançai vers le groupe, me demandant à qui j’allais m’adresser, lorsqu’une voix amie m’interpella : « Comment, vous, ici ! Où allez-vous ? » C’était Villaret, le ténor en vogue de l’Opéra, qui allait, je crois, rejoindre sa jeune femme, dont il n’avait aucune nouvelle depuis cinq mois.

Il me présenta un de ses amis, voyageant avec lui, dont je ne me rappelle pas le nom ; puis le fils du général Pélissier et un très vieil homme si pâle, si triste, si défait, qu’il me fit pitié. Il se nommait M. Gerson et allait en Belgique pour conduire son petit-fils chez sa marraine ; ses deux fils avaient été tués pendant cette douloureuse guerre. L’un d’eux était marié, et sa femme était morte de désespoir. Il conduisait l’orphelin chez sa marraine et souhaitait mourir le plus vite possible après.

Ah ! le pauvre ! Il n’avait que cinquante-neuf ans, et le désespoir l’avait si cruellement ravagé que je lui en donnais soixante-dix.

En plus de ces cinq personnes, il y avait un insupportable bavard : Théodore Joussian, placeur en vins. Oh ! il se présenta tout seul : « Bonjour, Madame ! Quelle bonne fortune est la nôtre ! Vous allez voyager avec nous ! Ah ! il sera dur, le voyage ! Où allez-vous ? Deux femmes seules, c’est pas prudent, d’autant plus que les routes sont pleines de francs-tireurs allemands et français, maraudeurs et voleurs. Ah ! j’en ai démoli de ces francs-tireurs allemands ! Mais, chut !... parlons bas... Les madrés ont l’oreille fine. » Et montrant les chefs allemands qui marchaient de long en large : « Ah ! les mâtins ! Si j’avais mon costume et mon fusil... ils ne marcheraient pas si crânement devant Théodore Joussian. J’ai chez moi six casques... »

Cet homme m’énervait. Je lui tournai le dos et cherchai des yeux quel pouvait être le chef de gare.

Un grand jeune homme allemand, le bras en écharpe et traînant cruellement la jambe, s’avança vers moi. Il me tendit un mot ouvert. C’était le mot de recommandation que lui avait remis le cocher du général.

Il m’offrit son bras valide. Je refusai de le prendre. Il s’inclina. Et je le suivis en silence accompagnée par Mlle Chesneau.

Arrivées dans son bureau, il nous fit asseoir à une petite table sur laquelle étaient préparés deux couverts. Il était trois heures de l’après-midi. Nous n’avions rien pris. Pas une goutte d’eau depuis la veille au soir. Je fus sensible à cette bonne pensée et nous fîmes honneur au repas très simple, mais très réconfortant, du jeune officier.

Pendant que nous déjeunions, je le regardais à la dérobée : il était très jeune, et son visage portait les traces de souffrances récentes. Et je me prenais d’une pitoyable tendresse pour le malheureux éclopé de la jambe pour toute sa vie. Et ma haine contre la guerre s’augmentait encore.

Tout à coup, il me dit en assez mauvais français : « Je crois que je peux vous donner des nouvelles d’un de vos amis. — Son nom ? — Emmanuel Bocher. — Ah ! oui, certes, c’est un bon ami… Comment va-t-il ? — Il est toujours prisonnier, mais il va très bien. — Mais je croyais qu’il avait été relâché ? — Quelques-uns de ceux pris avec lui, parce qu’ils ont donné leur parole de ne plus porter les armes contre nous ; mais, lui, a refusé de donner sa parole. — Ah ! le brave soldat ! m’écriai-je malgré moi. » Le jeune Allemand leva sur moi son regard clair et triste : « Oui, dit-il simplement, brave soldat. »


Notre déjeuner terminé, je me levai pour rejoindre les autres voyageurs, mais il me dit que le wagon commandé pour nous emmener ne serait là que dans deux heures. « Et veuillez vous reposer, Mesdames, je reviendrai vous prendre à l’heure voulue. »

Il sortit et je ne tardai pas à m’endormir profondément. J’étais morte de fatigue. Mlle Chesneau me toucha l’épaule pour me réveiller, on allait partir. Le jeune officier marcha près de moi pour me conduire.

Je restai un peu interdite devant le wagon dans lequel on me pria de monter. Ce wagon était à ciel ouvert et rempli de charbon. L’officier fit mettre plusieurs sacs vides les uns sur les autres, pour rendre mon siège plus doux. Il envoya chercher sa capote d’officier, me priant de la lui renvoyer, mais je refusai énergiquement ce déguisement odieux. Il faisait un froid mortel. Mais je préférais mourir de froid plutôt que de m’affubler de cette capote ennemie.

Un coup de sifflet. Un salut du chef blessé ; et le train de marchandises s’ébranla. Il y avait des soldats prussiens dans les wagons.

Autant les officiers allemands étaient polis et courtois, autant les sous-ordres, les employés et les soldats étaient brutes et grossiers.

Le train s’arrêtait sans raisons plausibles, repartait pour s’arrêter encore et stopper pendant une heure par une nuit glaciale.


Arrivés à Creil, le chauffeur, le mécanicien, les soldats, tout le monde descendit. Je suivis du regard tous ces gens sifflant, braillant, crachant, et s’esclaffant en nous montrant du doigt. N’étaient-ils pas les vainqueurs ? ... Et nous les vaincus ?...

A Creil, nous restâmes plus de deux heures en panne. Nous entendions des lointains accords de musique foraine, et des hurrahs ! poussés par les Allemands égayés.

Tout ce tintamarre sortait d’une maison blanche située à cinq cents mètres de nous. Nous pouvions distinguer les silhouettes d’êtres entrelacés qui valsaient et tournoyaient dans une vertigineuse bacchanale. Je m’énervais outre mesure, car cela menaçait de durer jusqu’au jour.

Je descendis avec Villaret, pour, tout au moins, nous dégourdir les membres. Je l’entraînai vers la maison blanche ; puis, ne voulant pas lui faire part de mon idée, je le priai de m’attendre. Mais, très heureusement pour moi, je n’eus pas le temps de franchir le seuil de cet ignoble bouge : un officier fumant une cigarette sortait d’une petite porte. Il m’adressa la parole en allemand. « Française », lui répondis-je. Alors il s’approcha et me demanda en français (ils parlaient tous français ) ce que je venais faire là.

J’avais les nerfs tendus, et je lui racontai fiévreusement notre lamentable odyssée depuis notre départ de Gonesse, et enfin notre attente depuis deux heures dans un wagon glacé, pendant que chauffeurs, mécaniciens et conducteurs dansaient là, dans cette maison.

« Mais je ne savais pas qu’il y eût des voyageurs dans un de ces wagons ; et c’est moi qui ai permis à ces hommes de danser et de boire. Le chef de train m’a dit qu’il conduisait des bestiaux et des marchandises et n’avait besoin d’arriver qu’à huit heures demain matin ; je l’ai cru. — Eh bien, monsieur, les seuls bestiaux se trouvant dans le train, ce sont huit Français ; et je vous serais très obligée si vous pouviez donner l’ordre qu’on nous fasse continuer notre voyage, — Soyez tranquille, Madame. Voulez-vous entrer chez moi pour vous reposer ? Je suis en inspection par ici, et j’habite pour quelques jours cette auberge. Voulez-vous prendre une tasse de thé, ce qui vous réchauffera ? »

Je lui dis que j’avais un compagnon qui attendait sur la route, et une amie qui m’attendait dans le wagon. « Qu’à cela ne tienne, allons les chercher ! » dit-il.

Et quelques instants après, nous trouvions ce pauvre Villaret assis sur une borne kilométrique. Il avait la tête sur ses genoux et dormait. Je le priai d’aller chercher Mlle Chesneau. « Et, ajouta l’officier, si vos autres compagnons veulent venir prendre une tasse de thé, ils seront les bienvenus. »

Je retournai avec lui et rentrai, par la même petite porte d’où je l’avais vu sortir, dans une assez grande chambre de plain-pied sur la prairie. Des nattes par terre, un lit très bas, une énorme table sur laquelle se trouvaient deux grandes cartes de la France (il y en avait une, grêlée d’épingles et de petits drapeaux !), un portrait de l’empereur Guillaume cartonné et tenu par quatre épingles : tout cela appartenait à l’officier. Et sur la cheminée, sous un énorme globe, une couronne de mariée, une médaille militaire et une natte de cheveux blancs ; de chaque côté du globe, une potiche en porcelaine avec une branche de buis dedans : tout ceci, avec la table et le lit, appartenait à l’aubergiste, qui avait cédé sa chambre à l’officier. Cinq chaises de paille autour de la table, un fauteuil en velours et, contre le mur, un banc de bois couvert de livres. Le sabre et le ceinturon posés sur la table, et deux pistolets d’arçon.

Je philosophais, à part moi, sur tous ces objets hétéroclites, quand arrivèrent Mlle Chesneau, Villaret, le jeune Gerson, et cet insupportable Théodore Joussian, (Qu’il me pardonne s’il vit encore, le pauvre monsieur, mais vraiment son souvenir m’est crispant.)

L’officier nous fit servir du thé bouillant ; et ce nous fut un vrai régal, car nous étions épuisés de faim et de froid.

Théodore Joussian avait entrevu par la porte, un instant ouverte pour laisser passer le thé, toute la mêlée des filles, soldats et autres : « Ah ! mes enfants ! s’écria-t-il en pouffant de rire, nous sommes chez Sa Majesté Guillaume, il y a réception, et c’est d’un chic… je ne vous dis que ça ! »

Et il fit claquer sa langue à deux reprises. Villaret lui fit remarquer que nous étions les hôtes d’un Allemand, et qu’il était préférable de se taire. « Suffit, suffit, » répliqua-t-il en allumant une cigarette. Un tapage effroyable de jurons, de cris, remplaça l’assourdissant bruit de l’orchestre ; et l’incorrigible méridional entr’ouvrit la porte.

Je pus voir l’officier qui donnait des ordres à deux sous-officiers, lesquels séparaient les groupes, empoignaient chauffeur, mécanicien et hommes du train d’une manière si rude que j’en eus pitié. Un coup de pied dans les reins, un coup de plat de sabre sur les épaules, une bourrade qui renversa le conducteur du train (du reste, la plus vilaine brute que j’aie jamais vue). Tout ce monde se trouva dégrisé en quelques instants et reprit le chemin qui conduisait à notre wagon, l’oreille basse et la mine menaçante.

Nous les suivions, mais je n’étais pas trop rassurée sur ce qui nous arriverait en route, avec ces mauvais drôles.

L’officier avait sans doute la même pensée, car il donna l’ordre à un sous-officier de nous accompagner jusqu’à Amiens. Ce sous-officier monta dans notre wagon et nous partîmes de nouveau.

Nous arrivâmes à Amiens à six heures du matin. Le jour ne parvenait pas encore à déchirer les nuages de la nuit. Il tombait une petite pluie fine et durcie par le froid. Pas une voiture. Pas un porteur. Je voulus me rendre à l’Hôtel du Cheval-Blanc, mais un homme qui se trouvait là me dit : « Inutile, ma petite demoiselle, pas un coin, même pour y placer une tringle comme vous. Allez là-bas, dans la maison qu’a un balcon, y logent du monde. » Et il me tourna le dos.

Villaret s’était esquivé sans mot dire. Le vieux M. Gerson et son petit-fils s’étaient enfouis en silence dans une tapissière de campagne hermétiquement fermée. C’était une grosse matrone rougeaude, trapue, qui les attendait. Le cocher qui conduisait avait cependant l’allure de bonne maison.

Le fils du général Pélissier, qui n’avait pas desserré les dents depuis Gonesse, avait disparu, telle une muscade entre les doigts d’un prestidigitateur. Théodore Joussian s’offrit galamment à nous conduire ; et j’étais si lasse, que j’acceptai. Il prit notre valise et se mit à marcher un train d’enfer. Nous avions peine à le suivre. Il soufflait tellement en marchant qu’il ne pouvait parler, ce qui me fit un grand repos…

Enfin, nous voilà arrivés. Nous entrons. Et quel n’est pas mon effroi de voir le vestibule de l’hôtel transformé en dortoir. A peine pouvions-nous marcher entre les matelas étendus par terre. Et les grognements des dormeurs n’avaient rien d’engageant.

Une fois dans le bureau, une jeune fille en deuil nous répondit qu’il n’y avait pas une chambre de libre. Je m’effondrai sur une chaise, et Mlle Chesneau s’appuya contre le mur, les bras ballants et découragée.

Alors l’odieux Joussian hurla qu’on ne pouvait laisser ainsi deux si jeunes femmes sur le pavé, la nuit. Il s’approcha de l’hôtelière et lui murmura je ne sais quoi sur moi, mais j’entendis très bien mon nom. Alors, la femme en deuil leva son regard mouillé : « Mon frère était poète. Il a écrit sur vous un bien joli sonnet, car il vous a vue jouer Le Passant plus de dix fois ; et moi aussi, il m’a menée vous voir, et j’ai pris un bien grand plaisir ce soir-là. Mais c’est fini. » Et ses deux bras levés vers sa tête, elle sanglota, en essayant d’étouffer ses cris : « C’est fini ! Il est mort ! Ils l’ont tué ! C’est fini ! C’est fini ! »

Je me levai, secouée jusqu’au fond de mon être par cette horrible douleur. Je pris la jeune fille dans mes bras et je l’embrassai en pleurant. Je lui murmurai tout bas les paroles qui calment, les espoirs qui consolent.

Bercée par mes mots, émue par ma fraternité, elle essuya ses yeux, me prit la main, m’entraînant doucement ; Mlle Chesneau nous suivit. Je fis un signe autoritaire à Joussian, lui enjoignant de rester là. Et nous montâmes en silence les deux étages de l’hôtel.

Au bout d’un couloir étroit, la jeune fille ouvrit une porte. Elle nous fit pénétrer dans une assez vaste chambre empestée par l’odeur de la pipe. Une petite veilleuse sur une table de nuit éclairait seule cette grande pièce. La respiration sifflante d’une poitrine humaine troublait le silence. Je regardai dans le lit. Et, à la lueur timide de la veilleuse, je vis un homme presque assis, le buste reposant sur un monceau d’oreillers. C’était un homme vieilli plutôt que vieux, la barbe et les cheveux étaient blancs, le visage portait les traces de la douleur : deux grandes ravines s’étaient creusées, de la naissance des yeux aux commissures des lèvres. Que de larmes avaient dû couler sur ce pauvre visage émacié.

La jeune fille s’approcha doucement du lit, en nous faisant signe de pénétrer tout à fait dans la chambre, puis ferma la porte. Ce fut sur la pointe des pieds, les bras tendus, en balanciers, que nous pénétrâmes jusqu’au fond de la pièce.

Je m’assis avec précaution sur un grand canapé empire. Mlle Chesneau prit place près de moi. L’homme couché entr’ouvrit les yeux : « Qu’y a-t-il, ma fille ? — Rien, père, rien de grave. Je voulais seulement te prévenir pour que tu ne sois pas étonné à ton réveil. Je viens de donner l’hospitalité dans ta chambre à deux dames qui sont là. » Il tourna la tête, l’air maussade, et essaya de nous entrevoir dans la pénombre.

« La blonde, continua la jeune fille, c’est Sarah Bernhardt, tu sais, celle que Lucien aimait tant ? » L’homme se souleva, et mettant la main sur ses yeux, il plongea dans la chambre.

Je m’approchai de lui. Il me regarda silencieux, puis il fit un geste ; la jeune fille lui apporta une enveloppe qu’elle retira d’un petit bureau. Les mains du malheureux père tremblaient. Il tira de l’enveloppe, très lentement, trois feuilles de papier, plus une photographie. Son regard se fixa sur moi, puis sur le portrait : « Oui, oui, c’est bien vous, c’est bien vous… » murmura-t-il. J’avais reconnu ma photographie, dans Le Passant, respirant une rose.

« Voyez-vous, me dit le pauvre homme les yeux voilés de larmes, vous étiez son idole, à cet enfant, Voilà les vers qu’il vous a faits. » Et il me lut, de sa voix attendrie, avec un léger accent picard, un bien joli sonnet qu’il refusa de me donner.

Puis, il déplia un second papier sur lequel étaient griffonnés des vers à Sarah Bernhardt. Le troisième était une espèce de chant triomphal qui célébrait toutes nos victoires remportées sur l’ennemi. « Le pauvre espérait encore quand il est mort, dit le père. Et cependant, il est mort il y a cinq semaines seulement ; il a reçu trois balles dans la tête : la première lui a fracassé la mâchoire, mais il n’est pas tombé et il a continué à tirer contre les gredins comme un possédé. La seconde balle lui a enlevé l’oreille. La troisième l’a frappé dans l’œil droit ; il est tombé pour ne plus jamais se relever. Son camarade nous a conté tout cela. Il avait vingt-deux ans. Et voilà. Tout est fini. »

Et la tête du malheureux homme se renversa en arrière sur le monceau d’oreillers. Ses deux mains inertes avaient lâché les papiers. De grosses larmes coulaient tout le long de ses joues pâles dans le sillon creusé par la douleur. Une plainte étouffée sortait de ses lèvres. La jeune fille était tombée à genoux, la tête dans les couvertures pour amortir le bruit de ses sanglots.

Mlle Chesneau et moi étions bouleversées. Ah ! ces sanglots étouffés, ces plaintes amorties me bourdonnaient dans les oreilles. Je sentis tout s’effondrer. Mes mains se tendirent dans le vide. Je fermai les yeux.

Bientôt ce fut un grondement lointain qui grandissait, avançait, puis des hurlements de douleur, des os qui s’entrechoquaient, des pieds de chevaux qui faisaient gicler des cervelles humaines avec un bruit flasque et sourd ; puis des hommes bardés de fer passaient, tel un tourbillon destructeur, criant : « Vive la guerre ! » Et les femmes à genoux, les bras tendus, criaient : « La guerre est une infamie ! Au nom de nos flancs qui vous ont portés, de nos mamelles qui vous ont nourris, au nom de nos douleurs dans l’enfantement, au nom de nos angoisses au-dessus de vos berceaux, arrêtez-vous ! »

Mais le tourbillon sauvage passait, écrasant les femmes. Je tendis les bras dans un effort suprême qui m’éveilla subitement. J’étais couchée dans le lit de la jeune fille ; Mlle Chesneau, près de moi, me tenait par la main. Un inconnu, que j’entendis de suite appeler docteur, me renversa doucement sur la couchette.

J’eus quelque peine à réunir mes idées. « Depuis quand suis-je là ? — Depuis cette nuit, dit la douce voix de Mlle Chesneau ; vous avez perdu connaissance et le docteur nous a dit que vous aviez un accès de fièvre chaude ; ah ! j’ai eu bien peur. »

Je tournai ma tête vers le docteur : « Oui, chère Madame, il faut être bien sage encore pendant quarante-huit heures ; et après, vous pourrez repartir. Mais voilà bien des secousses pour une santé si délicate. Il faut prendre garde, il faut prendre garde ! » Je pris la potion qu’il me présentait, m’excusai près du propriétaire de la maison, qui venait d’entrer, et je tournai la tête du côté du mur. J’avais tant et tant besoin de repos.

Deux jours après, je quittai mes hôtes si tristes et si sympathiques ; mes compagnons de voyage avaient tous disparu.

Je descendis, rencontrant à chaque instant un Prussien dans l’escalier, car le malheureux avait été envahi d’assaut et d’autorité par l’armée allemande ; et il dévisageait chaque soldat, chaque officier, pour tâcher de savoir si ce n’était pas celui-là qui avait tué son pauvre petit. — Ceci est une idée à moi, il ne me l’a pas dit. Il me semble que telle était sa pensée. Il me semble que tel était le vouloir de son regard.

Dans la voiture où je fus installée pour aller à la gare, l’aimable homme avait déposé un petit panier de victuailles ; et il me remit la copie du sonnet et un décalque de la photographie de son garçon.

Je quittai les deux endoloris, avec une profonde émotion. J’embrassai la jeune fille. Mlle Chesneau et moi n’avons pas échangé une parole pendant le trajet qui conduisait au chemin de fer. Chacune de nous pourtant avait la même angoissante pensée.

A la gare, là encore, les Allemands étaient les maîtres. Je demandai un compartiment de première pour nous seules, ou un coupé ; ce qu’on voudrait, pourvu que nous soyons seules.

Je ne parvenais pas à me faire comprendre. J’avisai alors un homme qui graissait les roues des wagons ; il me semblait être Français. Je ne me trompais pas. C’était un vieil homme, gardé moitié par charité, moitié parce qu’il connaissait les coins et recoins et qu’il parlait l’allemand, étant Alsacien. Ce brave homme me conduisit au guichet et expliqua mon désir d’avoir un compartiment de première pour moi seule. L’homme préposé à la vente des billets éclata de rire : il n’y avait ni premières, ni secondes ; c’était un train allemand, et je voyagerai comme tout le monde.

Le graisseur de roues eut le visage empourpré par une colère aussitôt réprimée... Il fallait garder sa place, sa femme, tuberculeuse, soignait le fils qu’on venait de renvoyer de l’hôpital, la jambe coupée et pas encore cicatrisée ; mais il y avait tant de monde à l’hôpital !

Il me disait tout cela en me conduisant chez le chef de gare.

Ce dernier parlait très bien français, mais ne ressemblait en rien aux autres officiers allemands que j’avais rencontrés. Il me salua à peine. Et quand je lui exprimai mon désir, il répondit sèchement : « C’est impossible, on vous réservera deux places dans le wagon des officiers. — Mais ce que je veux éviter, m’écriai-je, c’est de voyager avec des officiers allemands ! — Eh bien, on vous mettra avec les soldats allemands », grogna-t-il rageusement. Et mettant sa casquette, il sortit, frappant la porte.

Je restai confondue et meurtrie par l’insolence de cette ignoble brute, J’étais si pâle, parait-il, et le bleu de mes yeux était devenu si clair, que Mlle Chesneau, qui connaissait mes colères, eut très peur. « Je vous en supplie. Madame, calmez-vous : nous sommes deux femmes seules au milieu de ces méchantes gens, s’ils voulaient nous faire du mal, ils le pourraient ; et il faut arriver au but de notre voyage, revoir votre petit Maurice. »

Elle était très adroite, la charmante Mlle Chesneau, et son petit discours obtint l’effet qu’elle en espérait. Revoir mon fils était mon but ! Je me calmai et jurai de ne pas me laisser aller à ma colère durant ce voyage qui promettait d’être fertile en incidents. Et je me tins presque parole.

Je quittai le bureau du chef de gare et trouvai à la porte le pauvre Alsacien, qui cacha vivement les deux louis que je lui remis, et me serra la main à la briser. Puis il me montra la sacoche pendue à mon côté : « Il ne faut pas garder cela si visiblement, c’est très dangereux, Madame. » Je le remerciai sans tenir aucun compte de son avis.

Le train allait partir. Je montai dans l'unique compartiment de première classe. Il y avait deux jeunes officiers allemands. Ils nous saluèrent. J’en conclus bon augure. Le train siffla. Quel bonheur ! personne ne monte plus. Ah bien ! oui ! Le train n’avait pas fait dix tours de roues, que la porte s’ouvrait violemment, et cinq officiers allemands s’engouffraient dans notre wagon. Nous voilà neuf, maintenant. Quelle torture !

Le chef de gare fit un signe d’adieu à l’un des officiers et tous deux éclatèrent de rire en nous désignant. Je regardai l’ami du chef de gare : c’était un médecin-major. Il portait au bras le brassard des ambulances. Sa large face était congestionnée. Un collier de barbe rousse et touffue entourait son visage. Deux petits yeux clairs et brillants, toujours en mouvement, éclairaient sournoisement cette face rubiconde. Large d’épaules, trapu des jambes, il donnait l’aspect de la force sans nerfs. Le vilain homme riait encore, que la gare et son chef étaient déjà loin derrière nous ; mais il paraît que c’était très drôle, ce qu’avait dit l’autre.

J’étais dans un coin, ayant en face de moi Mlle Chesneau et, de chaque côté de nous, les deux jeunes officiers allemands, ceux-là doux et polis, et l’un d’eux tout à fait charmant dans sa grâce juvénile.

Le chirurgien-major retira son casque. Il était très chauve, avec un tout petit front têtu. Il se mit à parler fort avec les autres officiers. Nos deux jeunes gardes du corps se mêlaient peu à la conversation ; mais il y avait parmi les autres un grand garçon infatué, auquel on donnait le titre de baron : il était grand, mince, très soigné et très fort. Voyant que nous ne comprenions pas l’allemand, il nous adressa la parole en anglais ; mais Mlle Chesneau était trop timide pour répondre, et


CRÂNE SUR LEQUEL VICTOR HUGO A ÉCRIT DES VERS À SARAH BERNHARDT.
CRÂNE SUR LEQUEL VICTOR HUGO A ÉCRIT DES VERS
À SARAH BERNHARDT.


moi, je parle très mal l’anglais. Alors il se résigna avec regret à nous parler en français. Il était aimable, trop aimable ; il ne manquait certainement pas d’éducation, mais il manquait de tact. Je le lui fis comprendre on tournant ma tête du côté du paysage.

Très absorbées, nous roulions depuis longtemps déjà, quand je me sentis suffoquée par la fumée dont s’emplissait le wagon. Je regardai, et je vis le chirurgien-major qui avait allumé une pipe ; les yeux mi-clos, il envoyait les bouffées au plafond.

La gorge serrée par l’indignation, les yeux picotés par la fumée, je fus prise d’une quinte de toux, que j’exagérai pour attirer l’attention du grossier major. Mais ce fut le baron qui, lui frappant sur le genou, voulut lui faire comprendre que la fumée m’incommodait. Il répondit je ne sais quelle injure en haussant les épaules et continua à fumer. Alors, exaspérée, je baissai la glace de mon côté. Le froid très vif pénétra rapidement dans le wagon ; mais je préférais cela à cette nauséabonde fumée de pipe.

Tout d’un coup, le chirurgien se leva, portant la main sur son oreille. Je m’aperçus alors qu’il avait l’oreille emplie de coton. Il jura comme un bouvier et, bousculant tout, m’écrasant les pieds et ceux de Mlle Chesneau, il referma vivement la fenêtre, toujours en maugréant bien inutilement, car je ne le comprenais pas. Il reprit sa même pose, sa pipe, et tira insolemment d’énormes bouffées. Le baron et les deux jeunes Allemands premiers venus dans le train semblaient lui adresser des prières et des remontrances, mais il les envoya promener, et commença même à les injurier.

Très calmée par la colère montante du méchant homme, et très amusée par ses douleurs d’oreille, j’ouvris ànouveau la fenêtre. Il se leva de nouveau furibond, me montra son oreille et sa joue gonflée, et je compris le mot « périostite » dans l’explication qu’il me donna tout en refermant la fenêtre et en me menaçant. Je lui fis alors comprendre que j’avais la poitrine faible et que la fumée me faisait tousser, ce que lui expliqua le baron se faisant mon interprète ; mais il fut aisé de voir que, de cela, le major s’en fichait autant que d’une nèfle, et il reprit sa posture favorite et sa pipe.

Je le laissai cinq minutes, pendant lesquelles il put croire qu’il était triomphant, puis, d’un coup de coude brusque, je cassai la vitre. Alors la stupéfaction se peignit sur le visage du major, qui devint blanc. Il se leva tout droit, mais les deux jeunes gens s’étaient dressés en même temps, pendant que le baron s’esclaffait bruyamment. Le chirurgien fit un pas de notre côté, mais il rencontra un rempart : un autre officier s’était joint aux deux jeunes gens, et celui-là était un rude et solide gaillard taillé en hercule. Je ne sais ce qu’il dit à l’officier major, mais c’était net et cassant. Celui-ci, ne sachant comment dépenser sa colère, se tourna vers le baron, qui riait toujours, et l’injuria si violemment que ce dernier, calmé subitement, lui répondit de façon à me faire comprendre que les deux hommes se provoquaient. Peu m’importait, du reste. Ils pouvaient s’entre-tuer, ces deux hommes aussi mal élevés l’un que l’autre.

Le wagon devint silencieux et glacial, car le vent soufflait avec rage par le carreau cassé. Le soleil s’était couché. Le ciel devenait brumeux. Il pouvait être cinq heures et demie. Nous approchions de Tergnier. Le major avait changé de coin avec son compagnon, pour mettre son oreille à l’abri autant que possible. Il geignait tel un bœuf mal abattu.

Tout d’un coup, les sifflements répétés d’une locomotive lointaine nous firent dresser l’oreille. Puis, deux, trois, quatre pétards éclatèrent sous nos roues. Nous sentîmes parfaitement l’effort du mécanicien pour ralentir la marche du train ; mais, avant qu’il eût pu réussir, nous étions jetés les uns contre les autres par un choc effroyable. Des craquements, des crépitements, les hoquets de la locomotive crachant sa fumée par sauts irréguliers, des cris désespérés, des appels, des jurons, des écroulements soudains dans un apaisement, puis une fumée épaisse, déchirée par les flammes de l’incendie. Notre wagon s’était dressé, tel un cheval qui rue des pattes de derrière. Impossible de reprendre notre équilibre.

Qui était blessé ? qui ne l’était pas ? Nous étions neuf dans le compartiment. Je me croyais, pour ma part, tous les os cassés. Je remuai une jambe. J’essayai l’autre. Puis, ravie de les sentir sans cassure, je fis de même pour mes bras. Je n’avais rien de cassé. Mlle Chesneau non plus. Elle s’était mordu la langue et saignait, ce qui m’avait fait peur. Elle semblait ne rien comprendre. La secousse trop forte l’avait étourdie, et elle resta quelques jours sans mémoire.

Moi, j’avais une écorchure assez profonde entre les deux yeux. Je n’avais pas eu le temps d’étendre les bras ; et mon front avait porté sur le pommeau du sabre tenu droit par l’officier placé à côté de Mlle Chesneau.

Des secours accouraient de toutes parts.

On mit assez longtemps avant de pouvoir ouvrir la porte de notre wagon. La nuit avait gagné. Enfin, la porte céda, et une lanterne éclaira faiblement notre pauvre voiture disloquée.

Je cherchai des yeux notre unique valise, mais l’ayant trouvée et prise, je la lâchai presque aussitôt : ma main était rouge de sang. A qui était ce sang ? Trois hommes ne bougeaient pas, parmi lesquels le major, qui me semblait être d’une pâleur livide. Je fermai les yeux pour ne pas savoir et je me laissai tirer du wagon par les hommes venus à notre secours. Après moi, un des jeunes officiers descendit. Il prit Mlle Chesneau, presque évanouie, des mains de son compagnon.

Le baron imbécile descendit aussi, il avait une épaule démise. Un médecin était accouru parmi les sauveteurs. Le baron lui tendit son bras, lui enjoignant en même temps l’ordre de le lui tirer, ce qui fut fait de suite : le médecin français retira la houppelande de l’officier, le fit tenir par deux hommes d’équipe, et, s’arc-boutant contre lui, il tira sur ce pauvre bras. Le baron était très pâle et sifflotait. Le bras remis, le médecin lui serra l’autre main en lui disant : « Cristi, j’ai dû vous faire bien du mal, mais vous avez un fier courage. » L’Allemand salua, pendant qu’on l’aidait à remettre sa houppelande.

On vint chercher le docteur et je vis qu’on le conduisait à notre wagon. Je frissonnai malgré moi.

Nous pûmes enfin nous rendre compte des raisons de notre accident : une locomotive, traînant seulement deux fourgons de charbon, faisait la manœuvre pour prendre la voie de garage et nous laisser passer ; mais un des fourgons avait déraillé et la locomotive s’époumonnait à siffler l’alarme, pendant que des hommes couraient au-devant de nous, semant des pétards. Tout avait été inutile et nous avions buté contre le fourgon couché par terre.

Qu’allions-nous faire ? Les routes détrempées étaient défoncées par les canons. Nous étions à six kilomètres de Tergnier. Une pluie fine, pénétrante, collait nos vêtements à nos corps.

Quatre voitures étaient là, mais il y avait des blessés à transporter ; d’autres voitures allaient venir, mais il y avait des morts à emporter.

Un brancard improvisé porté par deux hommes d’équipe passa. Le major était étendu, si exsangue que je crispai mes mains, enfonçant mes ongles dans mes chairs. Un des officiers voulut interroger le médecin qui suivait : « Oh ! non, je vous supplie, je vous supplie, je ne veux pas savoir. Le malheureux ! » Et je bouchai mes oreilles comme si on allait me crier quelque chose d’horrible. Je ne sus jamais.

Il fallait cependant nous résigner à nous mettre en marche. Nous fîmes plus de deux kilomètres aussi bravement que possible, mais je m’arrêtai, épuisée. La boue qui s’accrochait à nos chaussures les rendait pesantes. L’effort qu’il fallait faire à chaque pas pour retirer chaque pied du cloaque nous éreintait. Je m’assis sur une borne milliaire et déclarai que je n’irais pas plus loin. Ma gentille compagne pleurait. Alors, les deux jeunes officiers allemands qui nous servaient de gardes du corps me firent un siège de leurs deux mains croisées, et nous fîmes ainsi encore un kilomètre ; mais ma compagne n’en pouvait plus. Je lui offris de prendre ma place, elle refusa.

« Eh bien, attendons là. Et nous nous appuyâmes, à bout de forces, contre un petit arbre cassé.

La nuit était venue, une nuit si froide !… Blottie contre Mlle Chesneau, essayant de nous réchauffer l’une l’autre, je commençais à m’endormir, voyant passer devant mes yeux les blessés de Châtillon qui mouraient de froid assis contre de petits arbustes. Je ne voulais déjà plus faire un mouvement ; et cet engourdissement me semblait tout à fait délicieux.

Cependant une charrette passa, rentrant à Tergnier. Un des jeunes gens la héla et, le prix étant fait, je me sentis enlevée de terre, portée dans la voiture et emportée dans le roulis cahotant de deux roues déclanchées qui escaladaient les buttes, s’enfonçaient dans les bourbiers, sautaient sur les tas de cailloux ; et le charretier fouettait ses bêtes et les excitait de la voix. Il y avait dans sa façon de conduire un « je m’en fiche ! arrive que pourra », qui était la note du temps.

Je percevais tout cela dans mon demi-sommeil, car je ne dormais pas ; mais je ne voulais répondre à aucune question. Je m’entêtais, avec une certaine jouissance, dans cet anéantissement de mon être.

Cependant un choc brutal indiqua que nous étions arrivés à Tergnier.

La charrette s’était arrêtée devant l’hôtel. Il fallait descendre. Je fis l’endormie, la lourde. Mais, quand même, je dus m’éveiller. Les jeunes gens m’aidèrent à monter jusqu’à ma chambre.

J’avais prié Mlle Chesneau de faire régler la charrette avant le départ de nos braves petits compagnons, qui prirent congé de nous avec beaucoup de peine. Je leur signai à chacun, sur le papier de l’hôtel, un bon pour une photographie. Un seul l’a réclamée, six ans après. Je la lui envoyai.

L’hôtel de Tergnier ne put nous donner qu’une seule chambre pour nous deux. J’invitai Mlle Chesneau à se coucher et je dormis toute vêtue, dans un fauteuil.

Le matin venu, je m’informai pour prendre le train qui conduisait au Cateau ; mais il me fut répondu qu’il n’y avait pas de train.

Il nous fallut faire des prodiges pour avoir une voiture. Enfin, le docteur Meunier (ou Mesnier...) consentit à nous prêter un cabriolet à deux roues. C’était déjà cela ; mais pas de cheval. Le pauvre docteur avait eu son cheval réquisitionné par les ennemis.

Ce fut un charron qui me loua, à prix d’or, un poulain qui n’avait jamais été attelé et qui fut pris d’une crise de folie quand on le mit sous le harnais. La pauvre petite bête, fouaillée d’importance, se calma, mais changea sa folie en abrutissement.

Debout sur ses quatre jambes qui tremblaient de fureur, le poulain refusa d’avancer. Le cou tendu vers la terre, l’œil fixe, les narines dilatées, il ne bougea pas plus qu’un pieu fixé en terre. Alors, deux hommes se mirent à tenir la frêle voiture ; par derrière le licol lui fut retiré ; il s’ébroua un instant, secoua sa tête et, se croyant libre, sans entraves, il se mit à marcher. Les hommes retenaient à peine la voiture. Il envoya deux petites ruades et se mit à trotter. Oh ! un bien petit trot. Alors, un gamin l’arrêta ; on lui donna des carottes ; on lui caressa la crinière ; et le licol lui fut remis. Il s’arrêta subitement.

Le gamin avait sauté dans le cabriolet et, tenant légèrement les rênes, il l’encouragea de la voix à reprendre sa marche. Le poulain essaya timidement et, ne sentant pas de résistance, il se mit à trottiner pendant un quart d’heure et revint nous trouver à la porte de l’hôtel.

Je dus laisser quatre cents francs en dépôt chez le notaire de l’endroit pour le cas où le poulain mourrait.


Ah ! quel voyage ! Le gamin, Mlle Chesneau et moi étions serrés dans ce petit cabriolet, dont les roues craquaient à chaque cahot. Le malheureux poulain fumait, tel un pot-au-feu dont on soulève le couvercle.

Nous étions partis à onze heures du matin et, quand nous dûmes nous arrêter à cause de la pauvre bête qui n’en pouvait plus, il était cinq heures de l’après-midi : nous n’avions pas fait deux lieues. Oh ! le pauvre poulain, il faisait pitié. Nous n’étions pas bien gros à nous trois, mais c’était encore trop pour lui.

Nous étions à quelques mètres d’une maison sordide. Je frappai. Une vieille et énorme femme vint ouvrir. « Que qu’vous voulez ? — L’hospitalité pour une heure et un abri pour notre cheval. »

Elle jeta un regard sur la route et aperçut notre équipage. « Hé ! le père ! viens voir ça ! » cria-t-elle d’une voix graillonnante. Et un gros homme, aussi gros mais plus vieux qu’elle, vint en boitant pesamment. Elle lui montra du doigt le cabriolet si bizarrement attelé. Il creva de rire et me dit insolemment : « Que qu’vous voulez ? »

Je recommençai ma phrase : « L’hospitalité pour, etc. — P’t'êtr’bien qu’c'est possible à faire tout d’même ; mais ça s’paie. »

Je lui montrai vingt francs. La vieille le poussa du coude. « Oh ! dam’... de c’temps-ci qu’on est, ça vaut bien quarante francs. — Soit ! lui dis-je, prix convenu, quarante francs. »

Il me laissa entrer avec Mlle Chesneau, et envoya son garçon au-devant du gamin qui s’avançait tenant le poulain par la crinière. Il lui avait tendrement retiré son licol, et jeté ma couverture sur ses reins fumants.

Arrivée devant la maison, la pauvre bête fut vite désharnachée et conduite dans un petit enclos, au fond duquel quelques planches disjointes servaient d’écurie à une vieille mule qui fut réveillée à coups de pied par la grosse femme et chassée dans l’enclos. Le poulain prit sa place ; et quand je demandai de l’avoine pour lui : « C’est p’t'être possible tout d’même à avoir, mais c’est pas dans le compte des quarante francs. — Soit ! »

Et je donnai à notre gamin cent sous pour aller chercher l’avoine ; mais la mégère les lui prit des mains, les remit à son gars, disant : « Vas-y, toi, tu sais où c’est. Et reviens vite. » Le gamin resta près du poulain, qu’il frotta et bouchonna le mieux qu’il put.

Je rentrai dans la maison et trouvai Mlle Chesneau les manches retroussées et, de ses mains très délicates, lavant deux verres et deux assiettes pour nous.

Je demandai s’il était possible d’avoir des œufs. « Oui, mais... » Je coupai la parole à ma monstrueuse hôtesse. « Je vous en prie. Madame, ne vous fatiguez pas ; il est convenu que les quarante francs sont votre pourboire et que je paierai tout le reste. » Elle resta un instant interdite, remuant la tête, cherchant des mots ; mais je la priai de me donner des œufs. Elle m’apporta cinq œufs et je préparai une omelette, car ma gloire culinaire, c’est l’omelette.

L’eau était nauséabonde ; nous bûmes du cidre. J’avais fait venir le gamin, que je fis manger devant moi, craignant que l’ogresse ne lui fit faire un repas trop économique.

Quand je payai la note fabuleuse de soixante-quinze francs — les quarante francs compris, bien entendu, — la matrone mit ses lunettes et, prenant une pièce d’or, la regarda dessus, dessous, la fit sonner dans une assiette, puis sur le sol, et ainsi des trois louis d’or.

Je ne pus m’empêcher de rire. « Ah ! il n’y a pas de quoi rire, grogna-t-elle, d’puis six mois, y’pass’que des voleurs par ici. — Et vous vous y connaissez en vol ! » dis-je. Elle me regarda, scrutant ma pensée. Mais mon œil rieur lui retira tout soupçon.

Très heureusement, car ils étaient gens à nous faire un mauvais parti. Mais j’avais eu soin, en me mettant à table, de mettre mon revolver près de moi. « Vous savez tirer ça ? avait demandé le boiteux. — Oui, je tire très bien », répondis-je — ce qui n’est pas vrai.

Notre équipage fut attelé en peu d’instants, et nous reprîmes notre route. Le poulain semblait tout en joie. Il frappait, ruait légèrement, et se mit à marcher d’une allure assez régulière.

Nos vilains hôtes nous indiquèrent la route qui conduisait à Saint-Quentin, et nous partîmes après maintes tentatives d’arrêt faites par notre pauvre poulain.

Morte de fatigue, je m’étais endormie. Mais, à une heure de route, la voiture s’arrêta brusquement, et la malheureuse bête se mit à renâcler, s’arc-boutant sur ses quatre jambes tendues et frémissantes.

La journée avait été sombre. Un ciel bas, plein de larmes, semblait s’abattre lentement sur la terre. Nous étions arrêtés au milieu d’un champ labouré en tous sens par les roues pesantes des canons. Le reste de la terre était piétiné par les sabots des chevaux. Le froid avait durci les petites crêtes de terre, mettant des glaçons de-ci, de-là, qui étincelaient lugubrement dans l’atmosphère enveloppée.

Nous descendîmes de voiture pour chercher à reconnaître ce qui faisait ainsi trembler notre petit animal. Je poussai un cri d’horreur. A cinq mètres de nous, des chiens tiraient rageusement sur un cadavre dont la moitié était encore sous terre.

C’était, heureusement, un soldat ennemi. Je pris le fouet des mains de notre jeune conducteur, et je fouaillai de mon mieux les vilaines bêtes, qui s’écartèrent un instant en nous montrant les dents, puis revinrent à nouveau continuer leur vorace et abominable besogne en grognant sourdement contre nous.

Le gamin était descendu, conduisant par la bride le poulain renâclant. Nous avancions péniblement, essayant de trouver le chemin dans ces plaines dévastées. La nuit descendait glaciale. La lune écartait faiblement ses voiles et éclairait le paysage d’une blafarde et douloureuse lueur.

Je commençais à mourir de peur. Il me semblait que le silence se peuplait d’appels souterrains. Chaque petite motte de terre me semblait être une tête. Mlle Chesncau cachait sa figure dans ses mains et pleurait.

Après une demi-heure de chemin, nous vîmes venir de loin une petite troupe de gens portant des lanternes. Je me dirigeai au-devant de ces gens, voulant me renseigner sur la route à suivre. Mais je restai interdite en approchant : des sanglots parvenaient jusqu’à nous.

Je vis une pauvre grosse dame ventrue, soutenue par un jeune curé. Tout son être tressautait sous les spasmes de sa douleur. Elle était suivie de deux sous-officiers et de trois autres personnes.

Je laissai passer la dame et interrogeai les personnes qui la suivaient. J’appris qu’elle recherchait les corps de son mari et de son fils, tués tous deux dans les plaines de Saint-Quentin quelques jours auparavant.

Elle venait chaque jour à la nuit tombante, pour éviter les curieux. Et ses recherches avaient été infructueuses jusqu’à présent. Mais on avait espoir cette fois, car un des sous-officiers, qui sortait de l’hôpital, les conduisait à l’endroit où il avait vu tomber, frappé mortellement, le mari de la pauvre créature ; là où il était tombé lui-même et avait été ramassé par les ambulances.

Je remerciai ces gens, qui m’indiquèrent la triste route qu’il fallait suivre ; la meilleure, à travers ce cimetière encore chaud sous la glace.

Maintenant, nous distinguions, partout, des groupes qui fouillaient. C’était horrible à crier.

Tout d’un coup, l’enfant qui conduisait la voiture me tira par la manche de mon manteau. « Ah ! Madame ! Regardez ce gueux-là qui vole ! « Je regardai, et vis un homme étendu de tout son long, un grand sac tout près de lui. Il avait une lanterne sourde qu’il dirigeait sur la terre. Puis, il se redressait, regardait tout autour de lui, sa silhouette se dessinant sur l’horizon, et reprenait son travail.

Quand il nous aperçut, il éteignit le feu de sa lanterne et se tapit tout contre terre. Nous marchions en silence tout droit vers lui. J’avais pris le poulain par la bride, de l’autre côté du petit, qui, comprenant sans doute ma pensée, se laissa diriger. Et je marchai vers l’homme, feignant de l’ignorer.

Le poulain reculait, mais nous tirions et le forcions à avancer. Nous étions si près, que le frisson me prit à l’idée que ce misérable se laisserait peut-être fouler par la légère voiture, plutôt que de révéler sa présence.

Mais je m’étais heureusement trompée. Une voix étouffée murmura : « Gare ! là ! Je suis un blessé ! vous allez m’écraser ! » Alors, je pris la lanterne du cabriolet (nous l’avions voilée d’une jaquette, la lune nous éclairant encore mieux que sa lueur) et je la dirigeai sur le visage du misérable.

Je fus stupéfaite : C’était un homme de soixante-cinq à soixante-dix ans, la figure ravinée, encadrée de deux favoris aux poils longs, sales et blancs ; un foulard entourait son cou, auquel s’attachait une limousine de couleur sombre. Autour de lui, la lune accrochait sa lumière à des ceinturons, des boutons de cuivre, des poignées de sabre et autres objets, que l’infâme vieillard arrachait aux pauvres morts.

« Vous n’êtes pas un blessé, vous êtes un voleur ! un violeur de tombes ! Je vais crier pour qu’on fasse de vous un mort ! Entendez-vous, misérable drôle ! » Et je m’approchai de lui si près que je sentis son souffle ternir mon haleine.

Il s’accroupit sur ses genoux et, joignant ses mains criminelles, il m’implora, la voix grelottante et mouillée. « Laissez là votre sac, et tous ces objets, videz vos poches, laissez tout, et partez ! Et courez ! Quand vous serez hors de vue, j’appellerai un de ces soldats qui font des fouilles et je leur donnerai votre butin. Mais je sens bien que je commets une mauvaise action en ne vous livrant pas vous-même. » Il vida ses poches en geignant.

Il s’apprêtait à partir, quand le gosse me souffla à l’oreille : « Y cach’des souliers sous sa cape… » Une rage me prit contre cet ignoble voleur. Je lui arrachai sa large limousine. « Lâchez, lâchez tout ! misérable homme, ou j’appelle ! » Six paires de souliers pris aux cadavres tombèrent avec bruit sur la terre durcie.

L’homme se pencha pour prendre son revolver, qu’il avait sorti de sa poche en même temps que les objets volés. « Voulez-vous laisser cela, et vous sauver bien vite ! ma patience est à bout ! — Mais si on m’attrape, je ne pourrai pas me défendre, s’écria-t-il dans un accès de rage désespérée. — C’est que Dieu l’aura voulu ainsi ! Allez-vous-en ! ou j’appelle. » Et l’homme s’enfuit en m’invectivant.

Le petit conducteur alla quérir un soldat, auquel je contai l’aventure en lui désignant les objets. « Oh ! je ne tiens pas à courir après, il y a là assez de morts. »

Nous continuâmes notre chemin jusqu’à un petit carrefour, où il nous fut possible de prendre une route à peu près carrossable.

Après avoir traversé Busigny, et un bois dans lequel se trouvaient des marais mouvants où nous faillîmes rester ensevelis, notre douloureux voyage prit fin et nous arrivâmes au Cateau dans la nuit, moitié mortes de fatigue, de frayeur et de désespérance.

Là, je dus prendre un jour de repos, car la fièvre m’anéantissait. Nous avions deux petites chambres crépies à la chaux, mais toutes proprettes. Un carrelage rouge et brillant par terre, un lit de bois verni, et des rideaux de lasting blancs.

Je fis appeler un médecin pour la gentille Mlle Chesneau, qui me semblait plus malade que moi. Mais il nous trouva toutes deux en très mauvais état. Moi, une fièvre nerveuse me cassait les membres, me brûlant le cerveau. Elle, ne pouvait rester en place, voyant sans cesse des spectres, des feux, entendant des cris, se retournant vivement, croyant être touchée à l’épaule.

Le brave homme eut raison de nos deux fatigues par une potion calmante. Et, le lendemain, un bain très chaud ramena la souplesse de nos membres.

Il y avait six jours que nous avions quitté Paris ; et il me fallait encore une vingtaine d’heures pour atteindre Hombourg, car à cette époque les trains marchaient moins vite qu’aujourd’hui.

Je pris le train pour Bruxelles, où je comptais acheter une malle et quelques effets nécessaires. Du Cateau à Bruxelles, le voyage fut sans encombre. Nous pûmes reprendre le train le soir même.

J’avais remonté notre garde-robe, laquelle en avait grand besoin. Le voyage s’effectua sans trop d’accrocs jusqu’à Cologne. Mais, arrivées dans cette ville, nous eûmes une cruelle déception.

Le train venait d’entrer en gare et un employé passait vivement devant les voitures criant je ne sais quoi en allemand. Tout le monde avait l’air pressé : hommes et femmes se bousculaient, sans courtoisie. J’avisai un employé et lui montrai nos billets. Il prit complaisamment ma valise et précipita son pas vers la foule. Nous le suivîmes. Je ne compris cet affolement que lorsque l’homme jeta ma valise dans un compartiment, me faisant signe de monter vite, vite.

Mlle Chesneau avait déjà enjambé le marchepied, quand elle fut écartée violemment par un employé qui ferma la portière, et, avant que j’eusse l’entière connaissance du fait exact, le train avait disparu. Ma valise était partie et notre malle placée dans un fourgon qu’on détachait du train arrivant, pour l’attacher tel quel au train express partant aussi.

Je me mis à pleurer de rage. Un employé eut pitié de nous et nous conduisit au chef de gare.

C’était un homme très distingué, parlant assez bien français. Il avait l’air bon et pitoyable. Je m’étais affalée dans son grand fauteuil de cuir et lui contai ma mésaventure en sanglotant nerveusement.

Il télégraphia de suite pour que ma valise fût remise entre les mains du chef de gare de la première station, avec ma malle. « Vous la retrouverez demain, vers midi, me dit-il. — Alors, je ne peux pas partir ce soir ? — Mais non, c’est impossible, il n’y a aucun train. L’express qui vous conduira à Hombourg ne repart que demain matin. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! » Et je fus prise d’un véritable désespoir, qui gagna Mlle Chesneau.

Le malheureux chef se trouvait assez embarrassé. Il essaya de me calmer : « Connaissez-vous quelqu’un ici ? me dit-il. — Mais non, personne. Je ne connais personne à Cologne. — Eh bien, je vais vous conduire à l’Hôtel du Nord, où ma belle-sœur est descendue depuis deux jours. Elle s’occupera de vous. » Une demi-heure après, sa voiture étant arrivée, il nous conduisit à l’Hôtel du Nord, en nous faisant faire un grand détour pour me montrer la ville. Mais je n’admirais rien des Allemands à cette époque.

Arrivés à l’Hôtel du Nord, il nous présenta à sa belle-sœur, une jeune femme blonde, jolie, mais trop grande, trop forte pour mon goût. Je dois dire qu’elle fut douce et affable. Elle me fit retenir deux chambres près de son appartement. Elle habitait le rez-de-chaussée. Elle nous invita à dîner et fit servir dans son salon.

Son beau-frère vint nous rejoindre le soir. La charmante femme était très musicienne ; elle joua du Berlioz, du Gounod, et même Auber… Je goûtais infiniment la délicatesse de cette femme, qui ne me faisait entendre que des compositeurs français. Je lui demandai de jouer du Mozart et du Wagner. A ce nom, elle se tourna vers moi : « Vous aimez Wagner ? — J’aime sa musique, mais je déteste l’homme. » Mlle Chesneau me souffla tout bas : « Demandez-lui de jouer Liszt. » Elle avait entendu et s’exécuta avec une bonne grâce infinie. Je passai, je l’avoue, une soirée délicieuse.

A dix heures, le chef de gare (c’est stupide, je ne peux plus me rappeler son nom, et je ne ]e trouve dans aucune de mes notes), le chef de gare me dit qu’il viendrait nous prendre le lendemain matin à huit heures, et prit congé de nous.

Je m’endormis, bercée par Mozart, Gounod, etc…

A huit heures, le lendemain, un domestique vint me prévenir que la voiture nous attendait. Un toc-toc léger à ma porte, et notre belle hôtesse de la veille nous dit gentiment : « Allons, en route ! »

Je fus vraiment très touchée par la délicatesse de cette jolie Allemande.

Il faisait si beau que je lui demandai si nous avions le temps d’aller à pied. Et sur sa réponse affirmative, nous partîmes toutes les trois vers la gare, qui se trouve du reste assez près de l’hôtel. Un wagon privé m’attendait, et nous nous installâmes de notre mieux. Le frère et la sœur nous serrèrent la main en nous souhaitant un heureux voyage.

Le train partit. J’entrevis dans un coin un bouquet de myosotis avec la carte de la jeune femme, et une boîte de chocolat offerte par le chef de gare.

J’allais arriver enfin au but de mon voyage. J’étais dans une situation folle. Revoir tous ces êtres aimés ! J’aurais voulu dormir. Je ne le pouvais pas. Mes yeux agrandis par l’anxiété dévoraient les espaces plus vite que la marche du train. Je maudissais les arrêts. J’enviais les oiseaux que je voyais passer. Je riais de joie en évoquant les visages surpris des êtres que j’allais revoir, puis je tremblais d’angoisse : Qu’était-il arrivé ?

Les trouverai-je tous ? Si… Ah ! les si… les car… les mais… se dressaient dans ma pensée, hérissés de maladies, d’accidents…, et je pleurais… et ma pauvre petite compagne pleurait aussi.

Nous voilà enfin en vue de Hombourg. Vingt minutes de tours de roue et nous entrerons dans la gare. Mais, comme si tous les gnomes et diables infernaux s’étaient concertés pour torturer ma patience, nous stoppons.

Toutes les têtes sortent des portières. Quoi ? Qu’y a-t-il ? Pourquoi ne marche-t-on pas ? — Un train en panne devant nous, un frein cassé. Il faut débarrasser la voie.

Je retombai dans la voiture, les dents et les poings serrés, cherchant dans l’air à distinguer les mauvais esprits qui s’acharnaient après moi ; puis, résolument, je fermai les yeux. Je murmurai quelque méchante injure contre les gnomes invisibles, et déclarai que, ne voulant plus souffrir, j’allais dormir.

Et je m’endormis profondément, car c’est un don précieux que Dieu m’a accordé : dormir quand je veux. Et dans les circonstances les plus effroyables, dans les moments les plus cruels, quand j’ai senti que ma raison allait dévoyer par suite de chocs trop forts ou trop douloureux, ma volonté a empoigné ma raison comme on tiendrait une mauvaise petite chienne qui veut mordre ; et la domptant, ma volonté lui a dit : « Assez ! demain tu reprendras tes souffrances, tes projets, tes inquiétudes, tes douleurs, tes angoisses. Aujourd’hui, c’est assez. Tu vas t’effondrer sous le poids de tant de secousses, et tu m’entraîneras avec toi. Je ne veux pas ! Nous allons oublier tout, pour tant d’heures, et dormir ensemble ! » Et je dormais. Ceci, je le jure !

Mlle Chesneau m’éveilla aussitôt le train en gare. J’étais vivifiée, calmée. Une seconde après, nous étions dans une voiture : « 7, Ober Strasse. »

Nous y voici. Tous mes adorés étaient là, grands et petits, tous bien portants. Ah ! quel bonheur ! Mon cœur battait dans toutes mes artères. J’avais tant souffert que j’éclatai en rires et sanglots délicieux.

Qui pourra jamais décrire l’infinie jouissance des larmes de joie ?


Je restai deux jours à Hombourg, pendant lesquels il m’arriva encore les plus fous incidents, que je ne veux pas raconter tellement ils semblent incroyables, tels que le feu éclatant dans la maison, notre fuite à tous en vêtements de nuit, et notre campement dans cinq pieds de neige pendant six heures…, , etc., etc.


XI


Tout le monde sain et sauf, nous partons pour Paris. Mais, arrivés à Saint-Denis, plus de train. Il était quatre heures du matin. Les Allemands étaient maîtres de tous les environs de Paris ; et les trains ne fonctionnaient que pour leur service.

Après une heure de démarches, de pourparlers, de rebuffades, je rencontrai un officier supérieur plus éduqué, plus aimable, qui fit chauffer une locomotive qui devait me transporter gare du Havre (gare Saint-Lazare).

Le voyage fut très amusant : ma mère, ma tante, ma sœur Régina, Mlle Chesneau, les deux femmes de chambre, les enfants et moi, nous nous casâmes dans un tout petit carré dans lequel était un tout petit banc étroit appartenant, je crois, au guetteur de l’époque. La machine marchait lentement, les rails étant souvent barrés par des chariots, des wagons.

Partis à cinq heures du matin, nous arrivâmes à sept heures. A un endroit que je ne puis définir, nos conducteurs allemands avaient été changés contre des conducteurs français.

Alors, je m’informai, et j’appris que Paris était troublé par des mouvements révolutionnaires. Le chauffeur, avec qui je causais, était un être très intelligent et très avancé. « Vous feriez mieux, me dit-il, d’aller ailleurs qu’à Paris, car, d’ici peu, on se cognera. »

Nous étions arrivés. Je descendis avec ma smala de la locomotive, au grand ahurissement des gens de la gare. Je n’étais plus bien riche, mais j’offris vingt francs à un homme d’équipe qui consentit à prendre nos six valises. Nous devions faire chercher ma malle et celles de ma famille, le tantôt.

Mais à cette heure où pas un train n’était attendu, impossible de trouver une voiture... Les enfants étaient si fatigués... que faire ? J’habitais rue de Rome, n° 4, ce n’était pas loin, mais ma mère ne marchait presque jamais, étant dolente avec un cœur très faible ; et les bébés étaient si, si fatigués, avec leurs yeux bouffis mal ouverts, et leurs petits membres devenus gourds par le froid et l’immobilité.

Je commençais à me désespérer ; mais une voiture de laitier passant, je la fis héler par l’homme d’équipe. « Vingt francs pour prendre ma mère et les deux bébés et les conduire, 4, rue de Rome ? — Et vous aussi, ma petite demoiselle, me dit le laitier ; vous êtes plus maigre qu’une sauterelle, vous ne pèserez pas lourd en surplus. » Je ne me le fis pas dire deux fois, quoique un peu vexée.

Après avoir installé maman, un peu hésitante, près du laitier, et les bébés et moi dans la voiture, assise entre les bidons de lait vides et pleins, je dis à notre conducteur : « Ça vous est égal de revenir au-devant d’elles ? — je montrai le groupe restant — il y aura encore vingt francs. — Ça y est ! dit le brave garçon. Bonne journée ! ne fatiguez pas vos pattes, vous autres ! Je reviens tout de suite ! » Et, fouettant son maigre cheval, il nous emporta dans une course folle.

Les enfants roulaient. Je me cramponnais. Maman serrait les dents, ne disant mot, glissant sous ses longs cils un regard mécontent vers moi.

Arrivés à ma porte, le laitier arrêta sa bête si court, que j’ai cru que maman tombait sur la croupe du cheval. Nous descendîmes enfin, et la voiture repartit à fond de train.

Maman me bouda pendant une heure. Pauvre jolie maman. Ce n’était pas ma faute.


J’avais quitté Paris depuis onze jours. J’avais laissé une ville triste, mais de cette tristesse douloureuse résultant de grands malheurs inattendus. Nul n’osait lever le front, craignant d’être souffleté par le vent qui faisait flotter le drapeau allemand arboré là-bas, vers l’Arc de triomphe.

Je retrouvai Paris effervescent, grondeur. Les murs étaient placardés d’affiches multicolores. Toutes ces affiches contenaient les plus folles harangues. De belles et nobles pensées côtoyaient d’absurdes menaces. Les ouvriers se rendant au travail s’arrêtaient là, devant les placards. Un d’eux lisait tout haut, et la foule, grossissant, recommençait sa lecture.

Et tous ces êtres qui venaient de tant souffrir de cette abominable guerre trouvaient un écho dans ces appels à la vengeance. Ils étaient bien excusables, hélas ! Cette guerre avait creusé sous leurs pieds un gouffre de ruines et de deuils. La misère déguenillait les femmes. Les privations du siège avaient déprimé les enfants. La honte de la défaite avait découragé les hommes. Eh bien, ces appels à la révolte, ces cris anarchistes, ces hurlements de foules criant : « A bas les trônes ! A bas les Républiques ! A bas les riches ! A bas les calotins ! A bas les Juifs ! A bas l’armée ! A bas les patrons ! A bas les travailleurs ! A bas tout ! » Ces cris réveillèrent les engourdis.

Les Allemands qui fomentaient toutes ces émeutes, nous rendirent sans le vouloir un réel service. Ceux qui s’abandonnaient à la résignation furent secoués dans leur torpeur.

D’autres qui demandaient « la revanche » trouvèrent un aliment à leurs forces inactives. Personne n’était d’accord. Il y avait dix, vingt partis différents s’entredévorant, se menaçant. C’était terrible ! Mais c’était le réveil. C’était la vie après la mort. J’avais pour amis une dizaine de chefs aux différentes opinions, et tous m’intéressaient : les plus fous et les plus sages.

Je voyais souvent Gambetta chez Girardin, et c’était une joie pour moi d’écouter cet homme admirable. Ce qu’il disait était si sage, si pondéré et si entraînant. Cet homme au ventre épais, aux bras courts, à la tête trop grosse, prenait quand il parlait une auréole de beauté.

Du reste, Gambetta n’était jamais commun, jamais ordinaire. Il prisait, et son geste de la main pour chasser les grains épars était plein de grâces. Il fumait de gros cigares et savait fumer sans incommoder personne.

Quand, fatigué de la politique, il parlait de littérature, c’était un charme unique ; il savait tout et disait admirablement les vers.

Un soir, après un dîner chez Girardin, nous jouâmes ensemble toute la scène du premier acte d’Hernani avec doña Sol. Et, s’il n’y fut pas beau comme Mounet-Sully, il y fut aussi admirable. Une autre fois, il récita tout Ruth et Booz en commençant par le dernier vers.

Mais je préférais encore à tout cela ses discussions politiques, surtout lorsqu’il rebondissait sur la réplique d’une opinion contraire à la sienne. Les qualités éminentes du talent de cet homme politique étaient la logique et la pondération. Et sa force entraînante était son chauvinisme. La mort si menue de ce grand cerveau est un déconcertant défi jeté à l’orgueil humain.

Je voyais parfois Rochefort, dont l’esprit me ravissait. Mais je ressentais cependant un malaise près de lui, car il était cause de la chute de l’Empire. Et quoique je sois très républicaine, j’aimais l’empereur Napoléon in. Il a été trop confiant, mais bien malheureux. Et il me semblait que Rochefort l’insultait trop, après son malheur.

Je voyais aussi très souvent Paul de Rémusat, enfant chéri de Thiers. C’était un esprit, un esprit délicat, aux idées larges, aux manières élégantes. Quelques-uns l’accusaient d’orléanisme. Il était républicain, et républicain beaucoup plus avancé que M. Thiers. Et c’est bien peu le connaître que de le croire autre chose que ce qu’il disait être.

Paul de Rémusat avait l’horreur du mensonge. Il était sensible, droit et ferme de caractère. Il ne prenait de part active à la politique que dans les cercles fermés, et son avis prévalait toujours, même à la Chambre, même au Sénat. Il ne voulut jamais parler que dans les


SARAH BERNHARDT (ALLÉGORIE) LA FOI (TABLEAU DE WALTER SPINDLER)
SARAH BERNHARDT (ALLÉGORIE) LA FOI
(TABLEAU DE WALTER SPINDLER)


bureaux. Cent fois on lui proposa le portefeuille des Beaux-Arts, cent fois il refusa.

Enfin, une fois, sur mes instances répétées, il faillit se laisser nommer Ministre des Beaux-Arts ; mais, au dernier moment, il refusa, et m’écrivit une lettre délicieuse dont voici quelques passages. La lettre n’ayant pas été écrite pour être publiée, je ne me reconnais pas le droit de le faire. Mais je puis, sans crainte, publier ces quelques lignes :

Permettez -moi, ma charmante amie, de rester dans mon ombre ; j’y vois plus clair que dans l’éclat aveuglant des honneurs. Vous me savez gré parfois d’être attentif aux misères que vous mesignalez. Laissez-moi dans mon indépendance. Il m’est plus agréable d’avoir le droit de soulager tout le monde, que d’être forcé de soulager n’importe qui. . . . . . . . . .

... Je me suis fait, en fait d’art, un idéal de beauté qui semblerait à juste titre trop partial. . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .

C’est bien dommage que la droiture de cet homme délicat ne lui ait pas permis d’accepter ce poste. Les réformes qu’il indiquait étaient bien nécessaires et le sont encore... Enfin...


Je connaissais aussi et voyais souvent un grand fou plein de rêves et de folles utopies : il se nommait Flourens. C’était un grand et beau garçon. Il voulait le bonheur pour tous, la fortune pour tous ; et il tirait sur les soldats sans réfléchir qu’il commençait par faire le malheur d’un ou de plusieurs. Le raisonnement avec lui était impossible. Mais il était charmant et brave. Je le vis deux jours avant sa mort : il vint avec une toute jeune fille qui voulait se consacrer à l’art dramatique. Je lui promis de m’en occuper.

Le surlendemain, la malheureuse enfant vint m’annoncer la mort héroïque de Flourens, qui, ne voulant pas se rendre, ouvrit tout grands ses hras et cria aux soldats hésitants : « Tirez donc ! Moi, je ne vous épargnerais pas ! » Et il tomba sous les balles.

Un homme moins intéressant, et que je regardais comme un fou dangereux, était un nommé Raoul Rigault qui fut un instant préfet de police.

Il était très jeune, très audacieux, d’une ambition folle et décidé à tout pour arriver. Et le mal lui semblait plus facile à commettre que le bien. Cet homme était un réel danger.

Il faisait partie de cette bande d’étudiants qui m’envoyaient chaque jour des vers et que je retrouvais partout, enthousiastes et fous. On les avait surnommés, dans Paris, les « Saradoteurs ».

Un jour, il m’apporta une petite pièce en un acte. Cette pièce était si bête, et les vers si plats, que je la lui renvoyai avec un mot qu’il trouva sans doute désobligeant, car il m’en garda rancœur.

Et voici comment il essaya de se venger. Un jour, il se fit annoncer chez moi. Mme Guérard était là au moment où on l’introduisit. « Vous savez, me dit-il, que je suis aujourd’hui tout-puissant. — Par le temps qui court, cela n’a rien d’étonnant, répliquai-je. — Je viens vous trouver pour faire la paix ou la guerre. »

Cette façon de me parler ne me convenait pas. Je me levai d’un bond. « Comme je prévois que vos conditions de paix ne me conviendront pas, cher Monsieur, je ne vous laisse pas le temps de me déclarer la guerre : vous êtes de ceux qu’on préfère, quelque méchants qu’ils soient, avoir comme ennemis que comme amis. » Et je priai mon maître d’hôtel de reconduire le préfet de police jusqu’à la porte.

Mme Guérard était désespérée : « Cet homme nous fera du mal, ma petite Sarah, je vous l’affirme. » Son pressentiment ne la trompait pas. Seulement, elle pensait à moi et non à elle ; et ce fut contre elle qu’il exerça sa première vengeance, en déplaçant un de ses parents, commissaire de police, pour l’envoyer à un poste inférieur et dangereux. Puis il inventa mille misères. Un jour, je reçus l’ordre de me rendre de suite, pour affaire urgente, à la préfecture de police. Je ne répondis pas. Le lendemain, une estafette à cheval me remettait un mot du sieur Raoul Rigault, qui me menaçait de me faire chercher par une voiture cellulaire. Je ne tins aucun compte des menaces de ce drôle qui fut fusillé peu de temps après et mourut sans bravoure.


Cependant, la vie n’était plus tenable à Paris. Je décidai de partir pour Saint-Germain-en-Laye. Je priai ma mère de m’accompagner, mais elle partait pour la Suisse avec ma sœur cadette.

Le départ de Paris ne fut pas aussi commode que je l’avais supposé. Des communards, fusil sur l’épaule, arrêtaient les trains et fouillaient partout : dans les sacs, les poches, et même sous les coussins des compartiments. Ils craignaient que les voyageurs n’allassent porter des journaux aux Versaillais. C’était monstrueusement bête.

L’installation à Saint-Germain-en-Laye ne fut pas chose facile. Presque tout Paris s’était réfugié dans ce petit pays aussi joli qu’ennuyeux. Du haut de la terrasse. où la foule se tenait matin et soir, nous voyions les menaçants progrès de la Commune.

De tous côtés de Paris, les flammes s’élevaient orgueilleuses et dévastatrices. Souvent le vent nous apportait des papiers brûlés. On les envoyait aussitôt à la mairie. La Seine en charriait des quantités que les mariniers ramassaient dans des sacs. Certains jours, et ceux-là étaient les plus angoissants, un opaque voile de fumée enveloppait Paris. Aucune brise ne permettait aux flammes de se faire une trouée.

La ville brûlait sournoisement sans qu’il fût possible à nos yeux anxieux de découvrir les nouveaux foyers allumés par ces fous furieux.


Je montais à cheval chaque jour. J’allais à travers la forêt. Je poussais jusqu’à Versailles, mais cela n’était pas sans danger, car on rencontrait souvent, dans la forêt, de pauvres diables affamés qu’on soulageait avec joie ; mais souvent aussi, des prisonniers, échappés de Poissy, ou des communards francs-tireurs qui voulaient tuer à tout prix un soldat versaillais.

Revenant un jour de Triel, où nous avions galopé, le capitaine O’Connor et moi, dans tous les coteaux, nous nous engageâmes assez tard dans la forêt, pour prendre par le plus court, lorsqu’un coup de feu sortant d’un taillis voisin fit bondir mon cheval vers la gauche, d’une façon si rude que je fus désarçonnée. Heureusement, ma bête était sage. O’Connor s’empressa auprès de moi ; mais, me voyant sur pied, prête à me remettre en selle : « Une seconde, je veux sonder ce taillis. » En trois temps de galop, il fut à l’endroit indiqué. J’entendis un coup de feu, puis des branches craquer sous des pieds fuyards. Un autre coup de feu ne ressemblant en rien aux deux autres, et mon ami reparut, le pistolet en main.

« Il ne vous a pas touché, lui demandai-je ? — Si, la première fois, légèrement, à la jambe. Il a tiré trop bas. Le second coup, il l’a tiré au hasard. Mais je crois qu’il a ma balle de revolver dans le corps. — Mais, lui dis-je, je l’ai entendu qui fuyait. — Oh ! ricana l’élégant capitaine, il n’ira pas loin. — Pauvre diable... murmurai-je. — Oh ! non, s’écria O’Connor, non, je vous en prie, ne les plaignez pas : ils nous tuent chaque jour des quantités d’hommes ; hier encore, cinq soldats de mon régiment ont été trouvés sur la grand’route de Versailles, non seulement tués, mais mutilés. » Et, grinçant des dents, il acheva sa phrase dans un juron.

Je me retournai vers lui un peu étonnée, mais il n’y prit pas garde.

Nous continuâmes notre route, marchant aussi vite que nous le permettaient les obstacles de la forêt. Tout à coup nos chevaux s’arrêtèrent, renâclant, reniflant. O’Connor prit son revolver en main et descendit, traînant sa monture.

A quelques mètres de nous, un homme gisait à terre. « Ça doit être mon drôle de tout à l’heure. » Et, se penchant sur l’homme, il l’interpella ; un gémissement répondit à son appel. O’Connor n’avait pas vu l’homme, il ne pouvait le reconnaître. Il fit flamber une allumette. L’homme n’avait pas de fusil.

J’étais descendue, et j’essayai de soulever la tête du malheureux, mais je retirai ma main pleine de sang. Il avait ouvert les yeux et, les fixant sur O’Connor : « Ah ! c’est toi, chien de Versaillais !... C’est toi qui m’as tiré dessus ! Je t’ai raté, mais... » et sa main essaya de retirer le revolver placé dans sa ceinture, mais l’effort était trop grand, la main retomba inerte.

De son côté, O’Connor avait armé son revolver. Je me plaçai devant l’homme, en le suppliant de le laisser en repos ; mais j’eus peine à reconnaître mon ami. Ce joli homme blond, correct, un peu snob mais charmant, me semblait être devenu une brute.

Arc-bouté vers le malheureux, la mâchoire inférieure avançant, il broyait sous ses dents des phrases inarticulées. Sa main crispée froissait sa colère, tel on fait d’une lettre anonyme, pour la jeter ensuite avec dégoût. « O’Connor, laissez cet homme, je vous en prie ? » Il était aussi galant homme que bon soldat. Il se détendit, reprit conscience de la situation. « Soit ! dit-il, en m’aidant à remonter à cheval. Quand je vous aurai mise à votre hôtel, je reviendrai avec des hommes pour faire ramasser ce drôle. »

Nous étions de retour une demi-heure après, n’ayant pas échangé un mot durant le trajet.

Je conservai une grande amitié pour O’Connor, mais je ne pouvais jamais le voir sans penser à cette triste scène. Et soudain, quand il me parlait, ce masque de brute dans lequel il m’apparut une seconde se collait sur son visage rieur.

Et quand, dernièrement, au mois de mars 1905, le général O’Connor, qui commandait en Algérie, vint me voir un soir dans ma loge, il me raconta ses démêlés avec de grands chefs arabes. « Je crois, s’écria-t-il en riant, qu’il va falloir en découdre ! » Et le masque du capitaine se colla sur le visage du général.

Je ne l’ai plus revu. Il est mort six mois après.


On put enfin rentrer dans Paris. L’abominable et honteuse paix signée, la malheureuse Commune écrasée, il paraît que tout était rentré dans l’ordre. Mais que de sang ! que de cendres ! que de femmes en deuil ! que de ruines !

Dans Paris, on respirait l’odeur acre de la fumée. Tout ce que je touchais chez moi me laissait aux doigts une imperceptible coloration un peu grasse. Un malaise général enveloppait la France, mais surtout Paris. Cependant les théâtres rouvraient leurs portes, et ce fut un soulagement général.

Un matin, je reçus de l’Odéon un bulletin de répétition. Et je secouai mes cheveux. Je frappai du pied, humant l’air, tel un jeune cheval qui s’ébroue.

On rouvrait la carrière. On allait galoper de nouveau à travers les rêves. La lice était ouverte. La lutte s’engageait. La vie recommençait, car c’est vraiment bizarre que l’esprit de l’homme ait tourné la vie du côté de la lutte perpétuelle. Quand ce n’est plus la guerre, c’est encore la bataille ; car on est cent mille pour un même but.

Dieu a créé la terre et l’homme l’un pour l’autre. La terre est grande. Que de terrain sans culture ! Des milles et des milles, des lieues et des lieues, sont des terres neuves attendant les bras qui puiseront dans son sein les trésors de l’inépuisable nature. Et l’on reste groupés. Des tas, affamés, guettant d’autres groupes aux aguets.


L’Odéon ouvrit ses portes au public en lui offrant du répertoire. On mit quelques pièces nouvelles à l’étude.

Une surtout eut un retentissant succès. Ce fut Jean-Marie, d’André Theuriet, en octobre 1871.

Cette pièce en un acte est un réel petit chef-d’œuvre. Et elle conduisit tout droit son auteur à l’Académie. Porel, qui jouait Jean-Marie, eut un gros succès. Il était alors élancé, fringant et plein de juvénile ardeur. Il manquait un peu de poésie, mais le rire joyeux de ses trente-deux dents donnait en ardeur gourmande ce qu’il aurait fallu donner en poétique désir. C’était bien tout de même.

Mon rôle de jeune Bretonne, soumise au vieil époux imposé, et vivant éternellement avec le souvenir du fiancé disparu… peut-être mort, était joli, poétique et attendrissant par le sacrifice final.

Il y avait même une certaine grandeur dans la fin de la pièce. Elle eut, je le répète, un immense succès, et augmenta ma réputation naissante.

Mais j’attendais l’événement qui devait me faire consacrer Étoile. Je ne me rendais pas très bien compte de ce que j’attendais, mais je savais qu’il allait venir, le Messie.

Et ce fut le plus grand poète du siècle dernier qui posa sur mon front la couronne des élus.


XX


A la fin de cette année 1871, on nous annonça, d’une façon un peu mystérieuse et solennelle, que nous allions jouer une pièce de Victor Hugo.

J’avais, à cette époque de ma vie, le cerveau encore fermé aux grandes idées. Je vivais dans un milieu un peu bourgeois par ma famille, un peu cosmopolite par ses connaissances et amis plus ou moins snobs et par les connaissances et amis que ma vie indépendante d’artiste m’avait fait choisir.

J’avais entendu depuis mon enfance parler de Victor Hugo comme d’un révolté, d’un renégat ; et ses œuvres, que j’avais lues avec passion, ne m’empêchaient pas de le juger avec une très grande sévérité.

Et je rougis, aujourd’hui, de rage et de honte, en pensant à tous mes absurdes préjugés entretenus par la petite cour imbécile ou de mauvaise foi qui m’encensait.

J’avais cependant le grand désir de jouer Ruy Blas. Le rôle de la reine me semblait si charmant ! Je fis part de ce désir à Duquesnel, qui me dit y avoir pensé déjà.

Cependant, Jane Essler, artiste en vogue, mais un peu vulgaire, avait de grandes chances contre moi. Elle était alors très liée d’amitié avec Paul Meurice, l’ami intime, le conseiller de Victor Hugo.

Un ami amena chez moi Auguste Vacquerie, l’autre ami, et même le parent, de l’Illustre Maître. Auguste Vacquerie promit de parler à Victor Hugo. Deux jours après, il revint me voir, m’affirmant que j’avais toutes les chances pour moi.

Paul Meurice lui-même, homme intègre, âme charmante, m’avait proposée à l’auteur.

Puis Gefîroy, l’artiste admirable retiré de la Comédie-Française, et appelé à jouer Don Salluste, avait dit, paraît-il, qu’il ne voyait qu’une petite reine d’Espagne digne de porter la couronne : moi.

Je ne connaissais pas Paul Meurice. Et j’étais un peu étonnée que ces gens me connussent.


La lecture fut annoncée pour le 6 décembre 1871, à deux heures, chez Victor Hugo. J’étais tellement gâtée, tellement adulée, encensée, que je me sentis blessée par ce sans-gêne d’un homme qui ne daignait pas se déranger, et invitait des femmes à venir chez lui, alors qu’il avait un terrain neutre : le théâtre, fait pour l’audition des pièces.

Je racontai ce fait inouï, à cinq heures, chez moi, devant ma petite cour ; et femmes et hommes se récrièrent : « Comment ? Ce châtié d’hier ! ce pardonné d’aujourd’hui ! ce rien du tout ! osait demander à la petite idole, à la reine des cœurs, à la fée des fées, de se déranger ? »

Tout mon petit cénacle était en émoi. Hommes et femmes ne tenaient pas en place. Elle n’ira pas ! « Écrivez-lui ceci… Écrivez-lui cela… »

Et on ébauchait des lettres impertinentes, méprisantes. .. quand on annonça le maréchal Canrobert. — Il faisait alors partie de ma petite cour de cinq heures.

Il fut très vite mis au courant par mon turbulent entourage. Il se fâcha tout rouge sur les imbécillités débitées contre le Grand Poète.

« Vous ne devez pas, me dit-il, aller chez Victor Hugo, qui n’a, ce me semble, aucune bonne raison pour se dérober aux usages établis. Mais prenez l’excuse d’un malaise subit ; et, croyez-moi, ayez pour lui le respect qu’on doit au génie. »

Je suivis le conseil de mon grand ami. Et voici la lettre que j’envoyai au poète :

Monsieur, La reine a pris froid. Et sa Camerera Mayor lui interdit de sortir. Vous connaissez mieux que personne l’étiquette de cette Cour d’Espagne. Plaignez votre reine, Monsieur !

Je fis porter la lettre. Et voici la réponse que m’envoya le poète :

Je suis votre valet. Madame. — Victoe Hugo.

Le lendemain, on recommença la lecture aux artistes sur la scène ; car je crois que la lecture n’eut pas lieu... ou, du moins, n’eut pas lieu en entier chez le Maître.

Je fis donc la connaissance du monstre. Ah ! que je leur en ai voulu longtemps, à ces sots qui m’avaient verrouillé le cerveau.

Il était charmant, le monstre. Et si spirituel, et si fin, et si galant : d’une galanterie qui est un hommage, non une injure. Et bon pour les humbles. Et toujours gai.

Il n’était pas, certes, l’idéal de l’élégance ; mais il avait dans ses gestes une modération, dans son parler une douceur, qui sentaient l’ancien pair de France.

Il avait la répartie vive et l’observation tenace, avec douceur. Il disait mal les vers, mais il adorait les entendre bien dire. Il faisait souvent des croquis pendant les répétitions. Souvent, pour gourmander un artiste, il parlait en vers. Un jour, au courant d’une répétition, pendant qu’il essayait de convaincre le pauvre Talien sur sa mauvaise diction, ennuyée de la longueur du colloque, je m’étais assise sur la table, ballottant mes jambes. Il comprit mon impatience et, se levant du milieu de l’orchestre, il s’écria :

Une reine d’Espagne, honnête et respectable,
Ne devrait pas ainsi s’asseoir sur une table.

Je bondis de la table, un peu gênée, cherchant à lui répondre quelque chose d’un peu piquant, ou de spirituel... Mais je ne trouvai rien, et je restai confuse et en méchante humeur.

Un jour, la répétition ayant fini une heure plus tôt, j’attendais, le front collé aux vitres, l’arrivée de Mme Guérard qui venait me chercher. Je regardais le trottoir, en face, borné par la grille du Luxembourg. Victor Hugo venait de traverser, et se mettait en marche. Une vieille femme attira son attention. Elle venait de déposer à terre un lourd paquet de linge, et s’essuyait le front d’où perlaient des gouttes de sueur, malgré le froid. Sa bouche édentée s’entr’ouvrait pour haleter, et ses yeux étaient d’une inquiétude navrante en regardant la large voie qu’il lui fallait traverser, et où se croisaient les voitures et les omnibus. Victor Hugo s’approcha d’elle et, après un court colloque, il tira de sa poche une piécette qu’il remit à la pauvre vieille ; puis, ôtant son chapeau, il le lui confia et, d’un geste leste, la figure rieuse, il enleva le paquet sur son épaule et traversa la chaussée, suivi de la femme ahurie.

Je descendis quatre à quatre pour l’embrasser, mais le temps de gagner le couloir, de bousculer Chilly qui voulait m’arrêter, et de descendre l’escalier, Victor Hugo avait disparu. Je ne vis que le dos de la vieille femme qui me semblait clopiner plus légèrement.

Le lendemain, je dis au poète que j’avais été témoin de sa délicate bonne action, « Ah ! me dit Paul Meurice, les yeux mouillés d’émotion : Tous les jours qui se lèvent sont jours de bonté pour lui. » J’embrassai Victor Hugo, et nous allâmes répéter.

Ah ! les répétitions de Ruy Blas ! je ne puis les oublier. Elles étaient toutes de bonne grâce et de charme.

Quand Victor Hugo arrivait, tout s’illuminait. Et ses deux satellites, qui ne le quittaient presque jamais, Auguste Vacquerie et Paul Meurice, entretenaient le feu divin quand le Maître s’absentait.

Geffroy, sévère, triste et distingué, me conseillait souvent. Puis, dans les moments de repos, je lui posai quelques mouvements, car il était peintre. Et il y a dans le foyer de la Comédie-Française deux tableaux de lui, représentant les sociétaires des deux sexes pendant deux générations. Les tableaux ne sont pas d’une facture originale, ni d’une belle coloration, mais ils sont fidèles comme ressemblance, parait-il, et d’un arrangement assez heureux.

Lafontaine, qui jouait Ruy Blas, avait parfois avec le Maître de longues discussions, dans lesquelles Victor Hugo ne cédait jamais. Et je dois avouer qu’il avait toujours raison.

Lafontaine avait de la foi et du panache, mais une très mauvaise diction pour les vers ; et ses dents perdues, remplacées par un râtelier, donnaient de la lenteur à son débit et un petit clapotis bizarre entre son palais vrai et son faux palais de caoutchouc : cela gênait souvent l’oreille attentive à saisir la beauté du vers.

Quant à ce pauvre Talien, qui jouait don Guritan, il écopait à tout instant. Il avait compris son rôle tout à l’envers, et Victor Hugo le lui expliquait clairement et spirituellement. Mais Talien était un comédien plein de bonne volonté, dur au travail, toujours consciencieux, mais bête comme une oie. Ce qu’il n’avait pas compris de prime abord, il ne le comprenait jamais ; c’était fini pour la vie. Mais, comme il était honnête et loyal, il s’en remettait à l’auteur et s’abandonnait alors, en toute abnégation. Il disait : « Ce n’est pas cela que j’ai compris. Mais je ferai ce que vous m’indiquerez. » Et il répétait mot à mot, geste par geste, les inflexions et les mouvements demandés.

Cela me crispait douloureusement et infligeait un cruel soufflet à la solidarité de mon orgueil artistique.

Je le prenais souvent dans les coins, ce pauvre Talien, et j’essayais, mais en vain, de le pousser à la révolte. Il était grand, les bras trop longs, les yeux las. Le nez, fatigué d’avoir tant poussé, s’affaissait sur la lèvre avec un découragement navrant. Le front était bordé de cheveux drus, et le menton s’enfuyait à la hâte de ce visage mal construit.

Une grande bonté était répandue sur son être, et cette bonté était tout lui. Aussi l’aimait-on infiniment.


XXI


Le 26 janvier 1872 fut pour l’Odéon une fête artistique. Le Tout-Paris des premières, le tout-vibrant de la jeunesse, s’étaient donné rendez-vous dans la large salle, solennelle et poussiéreuse.

Ah ! la splendide et émouvante représentation !

Quel triomphe pour Geffroy, pâle, sinistre et dur dans son costume noir de don Salluste ! Mélingue, dans don César de Bazan, désillusionna un peu le public ; et c’est le public qui eut tort… Le rôle de don César de Bazan est un faux bon rôle, qui tente toujours les artistes par le brio du premier acte ; mais le quatrième acte, qui lui appartient tout entier, est navrant, lourd et inutile. On peut le retirer de la pièce, tel un bigorneau de son coquillage, et la pièce n’en sera pas moins droite et d’aplomb.

Mais ce 26 janvier déchira le voile léger qui embrumait encore mon avenir, et je sentis que j’étais destinée à la célébrité. J’étais restée, jusqu’à ce jour, la petite fée des étudiants : je devins l’Élue du Public.

Essoufflée, étourdie, ravie par mon succès, je ne savais à qui répondre dans le flot toujours renouvelé des admirateurs et des admiratrices.

Puis, tout à coup, je vis la foule s’écarter et se mettre en haie. Et j’aperçus Victor Hugo et Girardin qui s’avançaient vers moi. En une seconde, j’évoquai toutes les stupides pensées que j’avais eues contre cet immense génie.

J’eus le souvenir de ma première entrevue, guindée et tout juste polie avec cet homme de bonté et d’indulgence. J’aurais voulu, à cet instant où toute ma vie ouvrait ses ailes, lui crier mon repentir et lui dire ma dévotieuse gratitude.

Mais, avant que j’aie pu parler, il avait mis le genou en terre, et tenant mes deux mains sous ses lèvres, il murmura : « Merci, merci. »

Ainsi, c’était lui qui disait merci. Lui, le Grand Victor Hugo, dont l’âme était si belle, dont le génie universel emplissait le Monde. Lui, dont les mains généreuses jetaient des pardons, tels des gemmes, à tous ses insulteurs !

Ah ! que j’étais petite, honteuse et heureuse !

Il se releva, serrant les mains qui se tendaient vers lui, trouvant pour chacun le mot qu’il fallait.

Il était si beau, ce soir-là, avec son large front auquel s’accrochait la lumière, sa toison d’argent drue, tels des foins coupés au clair de lune, ses yeux rieurs et lumineux.

N’osant me jeter dans les bras de Victor Hugo, je tombai dans ceux de Girardin, l’ami sûr de mes premiers pas, et je pleurai. Il m’entraîna dans un coin de ma loge, me disant : « Maintenant, il ne faut pas vous laisser griser par ce grand succès. Il ne faut plus faire de sauts périlleux, maintenant que vous voilà couronnée de lauriers. Il faut être plus souple, plus docile, plus sociable. »

Je le regardai et répondis : « Je sens, ami, que je ne serai jamais souple, ni docile. Je tâcherai d’être sociable : c’est tout ce que je puis promettre. Quant à ma couronne, je vous jure que, malgré mes sauts périlleux, et j’en ferai toujours, je le sens, elle ne bougera plus. »

Paul Meurice, qui s’était approché de nous, me rappelait cette conversation, le soir de la première d’Angelo, au Théâtre Sarah Bernhardt, le 7 février 1905.


Rentrée chez moi, je restai longtemps à causer avec Mme Guérard, puis, quand elle voulut partir, je la suppliai de rester encore. J’étais devenue si riche d’avenir, d’espérances, que j’avais peur des voleurs. « Mon petit’dame » resta près de moi et nous devisâmes jusqu’au jour levant.

A sept heures, nous prîmes une voiture. Je reconduisis ma chère amie chez elle, et je fis encore une heure de promenade.

J’avais déjà eu bien des succès : Le Passant, Le Drame de la Rue de la Paix, Anna Damby dans Kean, Jean-Marie. Mais je sentais bien que le succès de Ruy Blas les dépassait et que, cette fois, je devenais discutable, mais non négligeable.


Je me rendais souvent, le matin, chez Victor Hugo ; il était plein de charme et de bonté.

Quand je fus tout à fait en quiétude avec lui, je lui contai mes premières impressions, toutes mes stupides et nerveuses révoltes à son égard, tout ce qu’on m’avait dit, tout ce que j’avais cru dans ma naïve ignorance des choses politiques.

Un matin, le Maître prit grande joie à ma conversation. Il fit mander Mme Drouet, l’âme douce, compagne de son âme glorieuse et révoltée. Il lui dit, en riant avec mélancolie : « La mauvaise œuvre des méchants est de semer l’erreur dans tous les terrains, propices ou non. »

Et cette matinée se grava à tout jamais dans mon esprit ; car le grand homme parla longtemps. Oh ! pas pour moi ! mais pour ce que je représentais pour lui. N’étais-je pas, en effet, la jeune génération, à laquelle l’éducation bourgeoise et cléricale avait faussé l’esprit en fermant les cerveaux à toute idée généreuse, à toute envolée vers le Nouveau ?

Quand je quittai Victor Hugo, je me sentis, ce matin-là, plus digne de son amitié.

J’allai chez Girardin. Il était sorti. Je voulais causer avec un être qui aimait le poète. Je me rendis chez le maréchal Canrobert.

Et là, j’eus une grande surprise : au moment où je descendais de voiture, je faillis tomber dans les bras du maréchal qui sortait de chez lui. « Quoi ? qu’y a-t-il ? Est-ce que c’est partie remise ? » me fit-il en riant. Je ne le compris pas. Je le regardai un peu ahurie… « Eh bien, avez-vous oublié que vous m’avez invité à déjeuner ? »

Je restai confondue. Je l’avais complètement oublié. « Ah ! tant mieux ! lui dis-je. J’avais tant le désir de causer avec vous. Venez, je vous emmène. »

Et je lui contai ma visite à Victor Hugo. Je lui répétai les belles choses qu’il m’avait dites, oubliant que souvent je parlais contre ses idées. Mais, cet homme admirable savait admirer. Et s’il ne pouvait, et surtout ne voulait pas changer ses opinions, il approuvait les grandes idées qui devaient amener les grands changements.

Un jour qu’il se trouvait avec Busnach chez moi, une discussion politique s’éleva, assez violente. Je craignis un instant que les choses ne tournassent mal, Busnach étant l’homme le plus spirituel et le plus grossier de France — il est vrai de dire que si le maréchal Canrobert était un homme poli et très bien élevé, il ne le cédait en rien en esprit à William Busnach.

Ce dernier, énervé par les répliques gouailleuses du maréchal, s’écria :

« Je vous mets au défi. Monsieur le maréchal, d’écrire les odieuses utopies que vous venez de soutenir ! — Oh ! Monsieur Busnach, répondit froidement Canrobert, nous ne nous servons pas du même acier pour écrire l’Histoire : vous vous servez d’une plume, et moi d’une épée ! »


Le déjeuner que j’avais si bien oublié était cependant un déjeuner arrangé depuis plusieurs jours. Nous trouvâmes à la maison : Paul de Rémusat, la charmante Mlle Hocquigny, et M. de Montbel, jeune attaché d’ambassade. J’expliquai mon retard tant bien que mal, et cette matinée se termina par le plus délicieux accord de pensées.

Jamais je ne ressentis, plus que ce jour, la joie infinie d’écouter.

Pendant un silence, Mlle Hocquigny, se penchant vers le maréchal, lui dit : « N’êtes-vous pas d’avis que notre jeune amie devrait entrer à la Comédie-Française ? — Ah ! non ! non ! Je suis si heureuse à l’Odéon ! J’ai débuté à la Comédie ; et, le peu de temps que j’y suis restée, j’ai été si malheureuse... — Vous serez forcée, chère amie, forcée d’y rentrer. Croyez-moi, mieux vaut tôt que tard. — Bah ! ne gâtez pas ma joie d’aujourd’hui, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse ! »

Quelques jours après, un matin, ma femme de chambre me remit une lettre. Le large timbre rond autour duquel on lit : « Comédie-Française » se trouvait sur le coin de l’enveloppe.

Je me rappelai que dix ans auparavant, presque jour pour jour, Marguerite, notre vieille bonne, m’avait, avec la permission de ma mère, remis une lettre portant la même enveloppe. Mon visage alors s’était empourpré de joie. Je sentais, cette fois, la légère caresse de la pâleur effleurer ma figure.

J’ai toujours, quand les événements viennent déranger ma vie, un mouvement de recul. Je m’accroche une seconde à ce qui est ; puis je me lance tête perdue dans ce qui sera. Tel un gymnasiarque se cramponne à son trapèze pour se lancer à toute volée dans le vide. En une seconde, ce qui est devient pour moi ce qui fut, et je l’aime d’une émotion tendre, comme chose morte. Mais j’adore ce qui sera. C’est l’inconnu, l’attirance mystérieuse. Je crois toujours que ce sera l’inouï, et je frissonne des pieds à la tête, dans un malaise délicieux.

Je reçois des quantités de lettres, et je trouve que je n’en reçois jamais assez. Je les regarde s’amonceler, comme je regarde les vagues de la mer. Que vont-elles m’ apporter, ces mystérieuses enveloppes : petites grandes, roses, bleues, jaunes, blanches ?

Que vont-elles rejeter sur le roc, ces grandes vagues rageuses, assombries de varechs ? Quel cadavre de mousse ? Quelle épave de naufrage ? Que vont-elles jeter sur la plage, ces petites vagues courtes, reflets du ciel bleu, ces petites vagues rieuses ? Quelle étoile de mer rose ? Quelle anémone mauve ? Quelle coquille nacrée ?

Aussi, je n’ouvre jamais mes lettres de suite. Je regarde les enveloppes, cherche à reconnaître l’écriture, le cachet, et ce n’est que lorsque je suis bien certaine de qui est la lettre, que je l’ouvre.

Les autres, je les fais ouvrir par mon secrétaire ou par ma gentille amie Suzanne Seylor. Mes amis savent si bien cela qu’ils mettent toujours leur nom ou initiales dans le coin de leurs lettres. A cette époque-là, je n’avais pas de secrétaire. Mais « mon petit’dame » m’en servait.

Je regardai longtemps la lettre, et je la remis enfin à Guérard. « C’est, me dit-elle, une lettre de M. Perrin, administrateur de la Comédie-Française. Il demande si vous pouvez lui fixer une heure, mardi ou mercredi dans l’après-midi, soit à la Comédie, soit chez vous ? — Merci. Quel jour sommes-nous ? — Lundi. » Alors j’installai Guérard à mon secrétaire. « Veux-tu lui répondre que j’irai demain à trois heures. »

Je gagnais fort peu à cette époque à l’Odéon. Je vivais sur ce que m’avait laissé mon père, c’est-à-dire sur la transaction faite avec le notaire du Havre ; et il ne me restait pas grand’chose.

J’allai donc trouver Duquesnel et lui montrai la lettre. « Eh bien, me dit-il, que vas-tu faire ? — Rien. Je viens te demander conseil. — Eh bien, je te conseille de rester à l’Odéon. D’ailleurs, tu as encore un an d’engagement, je ne te laisserai pas partir ! — Alors, augmente-moi ? On m’offre douze mille francs par an à la Comédie ; donne-moi quinze mille francs ici, et je resterai, car je n’ai pas envie de partir. »

« Écoute, reprit très amicalement le séduisant directeur. Tu sais que je ne puis agir seul. Je ferai mon possible, je te le jure. » Et Duquesnel tenait toujours sa parole. « Reviens demain avant de passer à la Comédie, je te donnerai la réponse de Chilly. Mais crois-moi, s’il s’entête dans un refus de t’augmenter, ne pars pas ! Nous trouverons un moyen. Et puis... et puis... enfin, je ne puis t’en dire davantage ! »

Je revins le lendemain ainsi que c’était convenu. Je trouvai Duquesnel et Chilly dans le cabinet directorial. Chilly m’interpella assez brutalement : « Eh bien, Duquesnel me dit que tu veux t’en aller ? Où vas-tu ? C’est stupide ! ta place est ici ! Voyons, réfléchis... Au Gymnase, on ne joue que des pièces modernes et à toilettes, ça n’est pas ton affaire. Au Vaudeville, de même. A la Gaîté, tu te casseras la voix. Tu es trop distinguée pour l’Ambigu... »

Je le regardai sans rien répondre. Je compris que son co-associé ne lui avait pas parlé du Théâtre-Français. Il se sentit gêné et marmonna : « Hein ! tu es de mon avis ?... — Non ! Tu as oublié la Comédie ! »

Il s’esclaffa dans son large fauteuil. « Ah ! non, ça, ma chère amie, il ne faut pas me la faire : ils ont soupé de ton mauvais caractère, à la Comédie. J’ai, l’autre soir, dîné avec Maubant. Et comme quelqu’un disait qu’on devrait t’engager à la Comédie-Française, il a failli étrangler de fureur. Et je t’assure qu’il n’a pas été tendre pour toi, le grand tragédien. — Eh bien, tu aurais dû me défendre ! m’écriai-je, irritée. Tu sais bien que je suis une très sérieuse pensionnaire. — Mais, je t’ai défendue. Et j’ai même ajouté que ce serait bien heureux pour la Comédie d’avoir une artiste ayant ta volonté ; que peut-être cela changerait le ton monotone de la Maison ; et je disais ce que je pense. Mais lui, ce pauvre tragédien, était hors de lui. Il ne te trouve aucun talent. D’abord, il prétend que tu ne sais pas dire les vers, que tu ouvres trop les a... ; enfin, à bout d’arguments, il a ajouté que, lui vivant, tu n’entrerais pas à la Comédie-Française. »

Je restai un instant silencieuse, contrôlant le pour et le contre du résultat probable de ma tentative. Enfin, me décidant, je murmurai, déjà ébranlée : « Alors, tu ne veux pas m’augmenter ? — Non, mille fois non ! hurla Chilly ; tu me feras chanter quand ton engagement sera terminé, et alors nous verrons. Mais d’ici là, j’ai ta signature, tu as la mienne, je m’en tiens à notre contrat. Le Théâtre-Français, en dehors d’ici, est le seul théâtre qui te convienne. Et je suis bien tranquille de ce côté-là. — Tu as peut-être tort. »

Il se leva brusquement et, venant se camper en face de moi, les deux mains dans ses poches, il me dit d’un ton odieux et familier : « Ah çà ! tu me prends donc pour un idiot ! » Je me levai froidement et, le repoussant légèrement de la main : « Oui, je te prends pour un triple idiot ! » Et je m’élançai vers l’escalier, où les appels de Duquesnel furent vains. Je volais de deux on deux marches.


Arrivée sous les arcades de l’Odéon, je fus arrêtée par Paul Meurice qui venait, de la part de Victor Hugo, inviter Duquesnel et Chilly pour le souper de la centième de Ruy Blas.

« Je sors de chez vous, me dit-il. Je vous ai laissé un mot de Victor Hugo. — Bien, bien, c’est convenu. » Et, sautant dans ma voiture : « Je vous verrai demain, cher ami. — Mon Dieu, que vous voilà pressée ? — Oui, oui. » Et, me penchant, je criai à mon cocher : « A la Comédie-Française ! » Puis mon regard d’au revoir se porta sur Paul Meurice, resté bouche bée sur les marches des arcades.


Arrivée à la Comédie, je fis passer ma carte à Perrin. Cinq minutes après, je fus introduite près du glacial mannequin. Car il y avait deux hommes très distincts en cet homme : celui qu’il était, et celui qu’il avait créé pour les besoins de sa carrière. Perrin était galant, aimable, spirituel, et légèrement timide ; le mannequin était froid, cassant, silencieux, et légèrement poseur.

Je fus d’abord reçue par le mannequin qui, debout, sensiblement courbé pour le salut à une femme, le bras tendu, indiqua le fauteuil hospitalier.

Il attendit avec affectation que je me sois assise, pour s’asseoir. Puis, prenant un coupe-papier pour occuper ses mains, il me dit d’une voix un peu blanche — celle du mannequin : « Vous avez réfléchi. Mademoiselle ? — Oui, Monsieur. Et voilà, je viens signer. »

Et, avant qu’il m’eût encouragée à bibeloter sur son bureau, j’avançai mon fauteuil, pris une plume et me mis en devoir de signer ; mais je n’avais pas pris assez d’encre et j’allongeai à nouveau mon bras à travers la largeur de la table. J’enfonçai résolument ma plume au fond de l’encrier. Mais, cette fois, j’en avais trop pris et, dans le trajet de retour, une grosse goutte d’encre tomba sur le large papier blanc posé devant le mannequin.

Il pencha sa tête, ayant l’œil un peu torve et regardant comme un oiseau qui aperçoit dans son millet un grain de chenevis. Et comme il se préparait à retirer la feuille tachée : « Attendez ! Attendez ! m’écriai-je en m’emparant du papier maculé, je vais voir si j’ai eu tort ou raison de signer. Si c’est un papillon, j’ai eu raison ; si c’est autre chose, n’importe quoi, j ’ai eu tort. » Et, pliant la feuille en deux à l’endroit de l’énorme tache, j’appuyai fortement.

Alors, Emile Perrin se mit à rire, renonçant à son mannequin. Et penché vers moi sur le papier, nous l’ouvrîmes tout doucement, comme on fait d’une main dans laquelle on a emprisonné une mouche. La feuille déployée laissa voir, au milieu de sa blancheur, un magnifique papillon noir aux ailes étendues.

« Eh bien ? fit Perrin tout à fait démannequinisé, nous avons bien fait de signer ! » Et nous causâmes alors comme des amis qui se retrouvent.

Cet homme était charmant et très séduisant, malgré sa laideur. Quand je le quittai,nous étions amis et ravis l’un de l’autre.


Je jouais Ruy Blas le soir à l’Odéon. Vers dix heures, Duquesnel vint dans ma loge : « Tu as été un peu dure pour ce pauvre Chilly. Et puis, vraiment, tu n’as pas été gentille : tu aurais dû revenir quand je t’appelais. Est-ce vrai, ce que nous a dit Paul Meurice, que tu t’es rendue de suite au Théâtre-Français ? — Tiens, lis, lui dis-je en lui remettant mon engagement avec la Comédie. »

Duquesnel prit l’engagement et, après en avoir pris connaissance : « Tu veux bien que je le montre à Chilly ?

— Montre-le-lui. » Il s’approcha de moi et me dit d’un air grave et chagrin « Tu n’aurais jamais dû faire cela sans me prévenir. C’est un manque de confiance que je ne méritais pas. » Il avait raison, mais la chose était faite.

Un instant après, Chilly arrivait, furieux, gesticulant, criant, balbutiant de colère : « C’est une indignité ! une trahison ! Tu n’avais pas le droit !... Je te ferai payer ton dédit !... » Comme je me sentais en méchante humeur, je lui tournai le dos et m’excusai de mon plus mal prés de Duquesnel.

Il était peiné ; et j’en avais un peu de honte, car cet homme ne m’avait donné que des preuves de sympathie ; et c’était lui qui, en dépit de Chilly et de tant d’autres mauvais vouloirs, avait tenu la porte ouverte à mon avenir.

Chilly tint parole et engagea contre moi et la Comédie un procès que je perdis ; et je dus payer six mille francs de dédit aux directeurs de l’Odéon.


Quelques semaines plus tard, Victor Hugo offrit aux interprètes de Ruy Blas un grand souper de centième. Ce fut une grande joie pour moi. Je n’avais jamais assisté à aucun souper de ce genre.

Je n’avais guère parlé à Chilly depuis notre dernière scène. Mais, ce soir-là, il se trouvait à ma droite, et nous dûmes nous réconcilier. J’étais, moi, à la droite de Victor Hugo. A sa gauche était Mme Lambquin, qui jouait la Camerera Mayor, et Duquesnel près de Mme Lambquin.

En face de l’illustre poète était un autre poète, Théophile Gautier : tête de lion sur un corps d’éléphant ; esprit délicieux et mots de choix dans un rire gras. Les chairs du visage, adipeuses, molles et blafardes, étaient trouées par deux prunelles voilées de lourdes paupières. Le regard était charmant et lointain.

Il y avait dans cet être une noblesse orientale, étranglée par la mode et les mœurs occidentales. Je savais presque tous ses vers, et je le regardais avec tendresse, ce tendre énamouré du beau.

Je me plaisais à le vêtir de superbes costumes orientaux. Je le voyais étendu sur de grands coussins, ses belles mains fouillant dans les gemmes de toutes couleurs. Quelques-uns de ses vers murmuraient au bord de mes lèvres, et je partais avec lui dans le rêve infini, quand un mot de mon voisin Victor Hugo me fit tourner la tête vers lui.

Quelle différence ! Il était, Lui, le grand poète, l’être le plus ordinaire qui fût, sauf son front lumineux. Son aspect était lourd, quoique très actif ; son nez était commun ; son œil était paillard ; sa bouche, sans beauté ; sa voix seule avait de la noblesse et du charme. J’aimais l’entendre en regardant Théophile Gautier.

Et, cependant, j’avais quelque gêne à regarder en face de moi, car à côté du poète se trouvait un être odieux, Paul de Saint-Victor : ses joues avaient l’air de deux vessies suintant l’huile qu’elles contenaient ; son nez en bec de corbin était acerbe ; ses yeux méchants et durs ; ses bras étaient trop courts ; son ventre trop gros. Il avait l’air d’une jaunisse.

Il avait beaucoup d’esprit et beaucoup de talent ; mais il employait l’un et l’autre à dire et à écrire plus de mal que de bien. Je savais que cet homme me haïssait et je lui rendis de suite haine pour haine.

Dans le toast que porta Victor Hugo, pour remercier tous et toutes du concours zélé apporté à la réapparition de son œuvre, tout le monde, penché vers le poète, tenait son verre en l’air ; mais l’illustre Maître se tourna vers moi : « Quant à vous, Madame... » A ce moment exact, Paul de Saint-Victor posa son verre si violemment sur la table qu’il se brisa. Il y eut un petit moment de stupeur, mais je me penchai au travers de la table, et tendant mon verre à Paul de Saint-Victor : « Prenez le mien. Monsieur : en buvant, vous saurez ma pensée, réponse à la vôtre que vous venez d’exprimer si clairement. » Le méchant prit mon verre, mais avec quel regard.

Victor Hugo termina son toast au milieu des applaudissements et des vivats. Alors Duquesnel se pencha en arrière et, m’appelant tout bas, me dit de prévenir Chilly qu’il fallait répondre à Victor Hugo.

Ainsi je fis. Mais il me regarda d’un œil glauque et, d’une voix morte, il me dit : « On me tient les deux jambes. » Je le regardai plus attentivement, pendant que Duquesnel réclamait le silence pour le speech de M. de Chilly. Je vis que ses doigts tenaient sa fourchette avec désespérance ; le bout des doigts était blanc, le reste de la main était violet. Je pris cette main, elle était glacée ; l’autre était sous la table pendante et molle.

Le silence s’était fait. Tous les yeux convergeaient vers Chilly. « Lève-toi », murmurai-je, saisie d’effroi. Il fit un mouvement, et sa tête s’affaissa brusquement, écrasant le visage dans son assiette.

Ce fut un brouhaha étouffé ! Les femmes, peu nombreuses, entourèrent le pauvre homme. Des paroles bêtes, banales et indifférentes furent marmonnées, telles les prières familières.

On envoya chercher son fils. Puis deux garçons du restaurant vinrent enlever le corps, vivant, mais inerte, qui fut déposé dans un petit salon. Duquesnel resta près de lui, me priant de rejoindre les invités du poète. Je rentrai dans la salle du banquet. Il s’était formé des groupes. « Eh bien ? me dit-on en me voyant entrer. — Il est aussi mal. Le médecin vient d’arriver, il ne peut pas encore se déclarer. — C’est une mauvaise digestion ! aspira Lafontaine (Ruy Blas), lampant un petit verre d’eau-de-vie. — C’est une anémie cérébrale ! » sanctionna lourdement Talien (don Guritan), qui perdait sans cesse la mémoire.

Victor Hugo s’approcha et dit simplement : « C’est une belle mort. » Puis, me prenant par le bras, il m’entraîna vers le fond de la salle, détournant mes pensées par de galants et poétiques chuchotements. Un peu de temps s’écoula dans une pesante tristesse ; puis Duquesnel parut.

Il était pâle, mais s’était composé une figure d’homme du monde et répondait à toutes les questions : « Mais oui... on vient de le ramener chez lui... ce ne sera rien, paraît-il... deux jours de repos... Probablement un froid aux pieds pendant le repas. »

« Oui, s’écria un des invités de Ruy Blas... Oui, il y avait un sacré vent-coulis sous la table ! — Oui, répondit Duquesnel à quelqu’un qui le harcelait. Oui, sans doute, trop de chaleur à la tête... — De fait, ajouta un autre invité, de fait, on avait la tête dans le feu avec ce fichu gaz. » Je voyais le moment où tous ces gens allaient reprocher à Victor Hugo le froid, le chaud, les victuailles et les vins de son banquet.

Duquesnel, énervé par les propos imbéciles, haussa les épaules et, m’écartant de la foule, me dit : « Il est perdu ! » J’en avais le pressentiment, mais cette certitude m’étreignit d’un poignant chagrin. « Je veux partir ! dis-je à Duquesnel. Sois assez bon pour faire demander ma voiture. »

Et, comme je me dirigeais vers le petit salon qui servait de vestiaire, je fus heurtée par la vieille Lambquin qui, un peu grisée par la chaleur et les vins, valsait avec Talien. « Ah ! pardon ! ma petite Madone. J’ai failli vous ficher par terre. » Je l’attirai à moi et, sans réfléchir, je lui dis vivement à l’oreille : « Ne dansez plus, maman Lambquin, Chilly se meurt ! »

De pourpre qu’elle était, son visage devint blanc comme la craie. Ses dents s’entrechoquaient sans un mot balbutié. « Ah ! ma pauvre Lambquin ! Si j’avais su vous faire autant de mal... » Mais elle ne m’écoutait plus ; et endossant son manteau : « Vous partez ? me dit-elle. — Oui. — Voulez-vous me reconduire ? Je vous raconterai... » Elle entoura sa tête d’un fichu noir et nous descendîmes ainsi, conduites par Duquesnel et Paul Meurice qui nous mirent en voiture.

Elle habitait le quartier Saint-Germain, moi la rue de Rome. Chemin faisant, la pauvre femme me raconta ceci : « Vous savez, ma petite, que j’ai la manie des somnambules, cartomanciennes et autres diseuses de bonne aventure. Eh bien, figurez-vous que vendredi dernier — car vous savez, moi, je ne les consulte que le vendredi — une cartomancienne m’a dit : « Vous mourrez huit jours après la mort d’un homme brun, pas jeune, « qui est mêlé à votre vie ». Vous comprenez, ma petite, que j’ai pensé qu’elle se fichait de moi, car il n’y a pas d’homme mêlé à ma vie, puisque je suis veuve €t n’ai jamais eu de liaison. Alors, je l’ai houspillée ; car enfin, je paie sept francs — elle fait généralement payer dix francs, mais c’est sept francs seulement pour les artistes. — Alors, furieuse de ce que je ne la croyais pas, elle m’a pris les deux mains, et elle m’a dit : « Vous avez beau hurler, c’est comme ça ! Et, si vous voulez que je vous dise la vérité vraie : c’est un homme qui vous fait vivre ! Et même, pour être plus vraie : ce sont deux hommes qui vous font vivre, un brun et un blond ! C’est du propre ! » Elle n’avait pas achevé son « C’est du propre ! » qu’elle recevait une gifle comme elle n’en a jamais reçue, je vous l’affirme ! Seulement, après, je me suis creusé la tête pour comprendre ce que voulait dire la gueuse, et j’ai trouvé : Les deux hommes, le brun et le blond, qui me font vivre, ce sont nos directeurs : Chilly et Duquesnel. Et voilà que vous me dites que Chilly… ».

Elle s’arrêta, très essoufflée par son récit et, reprise de terreur : « J’étouffe », murmura-t-elle enfin ; malgré le froid glacial, nous baissâmes toutes les vitres. Je l’aidai à monter ses quatre étages et, après l’avoir bien recommandée à la concierge à laquelle, pour plus de sûreté, je laissai un louis, je rentrai chez moi, très secouée par ces incidents aussi dramatiques qu’imprévus dans une fête.


Trois jours après, le 14 juin 1872, Chilly mourait sans avoir repris connaissance.

Douze jours après, ma pauvre Lambquin mourait, disant au prêtre qui l’absolvait : « Je meurs d’avoir cru le démon ».


XXII


Je quittai l’Odéon avec un très profond chagrin. J’adorais et j’adore encore ce théâtre. Il a l’air, à lui tout seul, d’une petite ville de province. Ses arcades hospitalières, sous lesquelles se promènent vieux et pauvres savants venant prendre le frais à l’abri du soleil ; les grandes dalles qui l’entourent, dans l’écartement desquelles surgit une herbe jaune et microscopique ; ces hautes colonnes noircies par le temps, les mains et la crotte de la chaussée ; le bruit régulier qui l’entoure ; le départ des omnibus ressemblant au départ des anciennes diligences ; la confraternité des gens qui s’y rencontrent ; enfin, jusqu’à cette grille du Luxembourg : tout lui donne un aspect à part, dans Paris.

Puis on y respire comme une odeur d’école. Les murs gardent encore les juvéniles espoirs. On n’y parle pas toujours d’hier comme dans les autres théâtres. Les jeunes artistes qui viennent là parlent de demain.

Enfin je ne pense jamais à ces quelques années de ma vie sans une émotion enfantine, sans un rappel de rires, sans une palpitation de narines respirant des petits bouquets, communs et maladroitement attachés,


SARAH BERNHARDT SCULPTEUR, TRAVAILLANT À SA MÉDÉE.
SARAH BERNHARDT SCULPTEUR, TRAVAILLANT À SA MÉDÉE.


qui sentent le frais des fleurs de plein vent ; fleurs offertes par des cœurs de vingt ans, petits bouquets payés par des bourses d’étudiants.

Je ne voulus rien emporter. Je laissai le mobilier de ma loge à une petite artiste. Je laissai mes costumes, mes petits bibelots de toilette. Je partageai tout. Je sentais que là s’arrêtait ma vie d’espérances. Je sentais que le terrain était mûr pour l’éclosion de tous les rêves ; mais que la lutte avec la vie allait commencer. Et je devinais juste.


Ma première station à la Comédie-Française m’avait mal réussi. Je savais que j’entrais dans la cage des fauves.

Je ne comptais guère d’amis dans cette maison, sauf Laroche, Coquelin et Mounet-Sully, camarades, les deux premiers, du Conservatoire, le dernier, de l'Odéon.

Parmi les femmes : Marie Llyod et Sophie Croizette, toutes deux mes amies d’enfance, cette méchante Jouassain qui n’était bonne que pour moi et l’adorable Madeleine Brohan, bonne à ravir l’âme, spirituelle à ravir l’esprit, indifférente à désoler le dévouement.

M. Perrin décida que je débuterais dans Mademoiselle de Belle-Isle, selon le désir de Sarcey.

Les répétitions commencèrent dans le foyer, ce qui me troublait fort.

C’était Madeleine Brohan qui devait jouer la marquise de Prie. A cette époque, elle était envahie par la graisse d’une façon presque monstrueuse, et j’étais, moi, si maigre, si maigre, que ma maigreur alimentait les faiseurs de chansons rosses et les albums de caricaturistes.

Il était donc impossible au duc de Richelieu de prendre la marquise de Prie (Madeleine Brohan) pour Mlle de Belle-Isle (Sarah Bernhardt), dans l’inconvenant et concluant rendez-vous nocturne donné par la marquise au duc, qui croyait alors étreindre dans ses bras la chaste Mlle de Belle-Isle.

A chaque répétition, Bressant, qui jouait le duc de Richelieu, s’arrêtait, disant : « Non, c’est trop bête ! Je jouerai le duc de Richelieu manchot des deux bras. » Et Madeleine quittait la répétition pour se rendre au cabinet directorial afin d’obtenir qu’on lui retirât le rôle.

Tel était bien le désir de Perrin qui avait dès la première minute pensé à Croizette, mais qui voulait avoir la main forcée pour de petites raisons sournoises connues de lui seul et devinées par d’autres.

Enfin le changement eut lieu ; et les répétitions sérieuses commencèrent. Puis on annonça la première représentation pour le 6 novembre (1872).

J’ai toujours eu de tout temps, et maintenant encore, un trac fou, surtout quand je sais qu’on attend beaucoup de moi. Et je savais que, longtemps d’avance, la salle avait été louée. Je savais que la presse comptait sur un gros succès, et que Perrin lui-même entrevoyait une succession de belles recettes.

Hélas ! toutes les espérances et prédictions s’en furent à vau-l’eau ; et mes redébuts à la Comédie furent médiocres.

Voici ce qu’en dit, dans Le Temps du 11 novembre 1872, Francisque Sarcey, que je ne connaissais pas alors, mais qui suivait ma carrière avec un très grand intérêt :

La salle était fort brillante, et ce début avait attiré tous les amateurs de théâtre. Il faut dire qu’en dehors du mérite personnel de Mlle Sarah Bernhardt, il s’est formé autour de sa personne une foule de légendes fausses ou vraies, qui voltigent sur son nom et piquent la curiosité du public parisien. Ce fut une déception quand elle parut. Elle avait, par son costume, exagéré avec ostentation une sveltesse qui est élégante sous les voiles aux larges plis des héroïnes grecques et romaines, mais déplaisante sous le costume moderne. Soit que la poudre n’aille pas à l’air de son visage, soit que le « trac » l’eût terriblement pâlie, l’impression fut peu agréable de voir jaillir de ce long fourreau noir — j’avais l’air d’une fourmi — cette longue figure blanche d’où l’éclat des yeux avait disparu et sur laquelle tranchaient seules des dents étincelantes. Elle dit ses trois premiers actes avec un tremblement convulsif, et nous ne retrouvâmes la Sarah de Ruy Blas que dans deux couplets qu’elle fila de sa voix enchanteresse avec une grâce merveilleuse ; mais elle manqua tous les passages de force. Je doute que Mlle Sarah Bernhardt trouve jamais dans son délicieux organe ces notes éclatantes et profondes, pour exprimer le paroxysme des passions violentes, qui transportent une salle. Si la nature lui avait donné ce don, elle serait une artiste complète, et il n’y en a pas de telles au théâtre. Agacée par la froideur du public, Mlle Sarah Bernhardt s’est retrouvée tout entière au cinquième acte. C’était bien notre Sarah, la Sarah de Ruy Blas que nous avions tant admirée à l’Odéon, etc., etc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi que le dit Sarcey, j’avais tout à fait raté mon début. Mon excuse n’était pas dans le « trac », mais dans l’inquiétude où m’avait plongée la sortie précipitée de maman, qui quitta sa place de balcon cinq minutes après que j’étais entrée en scène.

Dans le furtif regard que je lui avais jeté dès mon entrée, je l’avais entrevue d’une pâleur mortelle. J’eus la sensation, en la voyant sortir, qu’elle allait avoir une de ces crises qui mettaient sa vie en danger ; et ce premier acte me parut interminable. Je jetai les mots après les mots, bredouillant les phrases au hasard et n’ayant qu’une idée : savoir ce qui était arrivé.

Oh ! le public ne peut pas se douter des tortures endurées par les pauvres comédiens quand ils sont là devant lui, en chair et en os, faisant des gestes, disant des mots, et que leur cœur angoissé s’envole près de l’être chéri qui souffre. En général, on peut jeter à bas les ennuis, les soucis de la vie, et, pour quelques heures, on dépouille sa propre personnalité pour en endosser une autre ; et l’on marche dans le rêve d’une autre vie, oubliant tout. Mais cela est impossible quand des êtres aimés souffrent : l’inquiétude s’agrippe à vous, atténuant les bonnes chances, grossissant les mauvaises, vous affolant le cerveau qui vit deux vies, et bousculant le cœur qui bat à se rompre.

Ce sont toutes ces sensations que je ressentais durant ce premier acte.

Je sortis de scène. « Maman... qu’est-il arrivé à maman ?... » Personne ne savait rien. Croizette s’approcha de moi et me dit : « Qu’est-ce que tu as ? Je ne te reconnais pas ? Et tu n’étais pas toi tout à l’heure, en scène ? » En deux mots je la mis au courant de ce que j’avais vu et ressenti.

Frédéric Febvre envoya vite aux nouvelles, et le médecin du Théâtre accourut : « Votre mère, Mademoiselle, a eu une syncope, mais on vient de la reconduire chez elle. « Je le regardai : « Son cœur, n’est-ce pas. Monsieur ? » — Oui, me fit-il. Elle a le cœur très agité, Madame votre mère. — Je le sais, elle est très malade. » Et je ne pus me retenir plus longtemps, j’éclatai en sanglots.

Croizette m’aida à remonter dans ma loge. Elle était bonne, nous nous connaissions depuis l’enfance et nous nous aimions. Rien n’a jamais pu nous brouiller ; même les méchants racontars des envieux ou les petites souffrances de vanité.

Ma chère Mme Guérard prit une voiture et courut chez maman pour me rapporter des nouvelles.

Je me remis un peu de poudre de riz. Mais le public, ne sachant pas ce qui se passait, commençait à se fâcher, m’accusant d’un nouveau caprice, et me reçut plus froidement encore. Cela m’était tout à fait égal, je pensais à autre chose : Je disais les mots de Mlle de Belle-Isle — rôle stupide et assommant, — mais j’attendais, moi, Sarah, des nouvelles de maman ; et je guettais le retour de « mon petit’dame », à laquelle j’avais dit : « Entr’ouvre la porte — côté jardin — aussitôt que tu seras de retour, et fais comme ça... avec la tête, si ça va mieux, et comme ça... si ça va mal. »

Mais, voilà que je ne me rappelais plus lequel... comme ça... était pour « mieux » ; et quand je vis Mme Guérard, à la fin du troisième acte, entr’ouvrant la porte et remuant la tête de bas en haut comme pour dire « Oui », je devins tout à fait idiote.

C’était pendant la grande scène du troisième acte : quand Mlle de Belle-Isle reproche au duc de Richelieu (Dressant) de la perdre à tout jamais. Le duc répond : « Que ne disiez-vous que quelqu’un nous écoutait, que quelqu’un était caché ? »

Je m’écriai : « C’est Guérard qui m’apporte des nouvelles ! » Le public n’eut pas le temps de comprendre, car Brossant escamota la réplique et sauva la situation.

Après un petit rappel bien mou, je reçus des nouvelles de maman, qui allait mieux, mais qui avait eu une crise très forte. Pauvre maman ! Elle m’avait trouvée si laide dès mon entrée en scène, que sa belle indifférence s’était écroulée sous une douloureuse stupeur, laquelle devint rage en entendant une grosse dame, assise près d’elle, dire en ricanant : « Mais c’est un os brûlé, que cette petite Bernhardt ! »

J’étais rassurée ; et je jouai mon dernier acte avec confiance. Cependant, le gros succès de la soirée fut pour Croizette, ravissante dans la marquise de Prie.

Mon succès cependant augmenta à la seconde représentation, s’affirma dans les représentations suivantes, et devint si grand, qu’on m’accusa de me payer de la claque. J’ai beaucoup ri et ne me suis même pas défendue, ayant l’horreur des paroles inutiles.

Je continuai mes débuts dans Junie, de Britannicus, ayant, pour Néron, Mounet-Sully qui y fut admirable. J’obtins un succès immense, incroyable, dans ce délicieux rôle de Junie.

Puis je jouai, en 1873, Chérubin, dans Le Mariage de Figaro ; c’était Croizette qui jouait Suzanne ; et ce fut un régal pour le public que de voir la délicieuse créature jouer un rôle de charme et de gaieté. Chérubin fut pour moi l’occasion d’un nouveau succès.

Au mois de mars 1873, Perrin eut l’idée de monter Dalila, d’Octave Feuillet.

Je jouais alors les jeunes filles, les jeunes princesses ou les jeunes garçons, mon corps menu, ma figure pâle, mon aspect maladif me vouant pour le moment aux victimes ; quand tout à coup Perrin, trouvant que les victimes attendrissaient le public, et pensant que c’était grâce à mon « emploi » que j’excitais la sympathie, Perrin fit la plus cocasse des distributions : Il me donna le rôle de Dalila, la méchante brune et féroce princesse, et donna à Sophie Croizette la blonde et idéale jeune fille mourante.

La pièce culbuta sous cette étrange distribution. Je forçai ma nature pour paraître l’altière et voluptueuse sirène ; je bourrai mon corsage d’ouate et les hanches de ma jupe avec du crin ; mais je gardai mon petit faciès maigre et douloureux.

Croizette fut obligée de comprimer les avantages de son buste, sous la pression de bandes qui l’oppressaient et l’étouffaient ; mais elle garda sa jolie figure pleine aux jolies fossettes.

Je fus obligée de grossir ma voix, elle d’éteindre la sienne. Enfin c’était absurde. La pièce obtint un demi-succès.

Je créai après cela : L’Absent, un joli acte en vers d’Eugène Manuel ; Chez l’Avocat, un acte en vers très amusant de Paul Ferrier, où Coquelin et moi nous nous disputions à ravir.

Puis, le 22 août, je jouai avec un succès immense le rôle d’Andromaque. Je n’oublierai jamais cette première représentation, dans laquelle Mounet-Sully obtint un triomphe délirant. Ah ! qu’il était beau, Mounet-Sully, dans ce rôle d’Oreste ! Son entrée, ses fureurs, sa folie, et la beauté plastique de ce merveilleux artiste, que c’était beau !

Après Andromaque, je jouai Aricie dans Phèdre ; et ce soir-là, dans ce rôle secondaire, j’obtins en réalité le succès de la soirée.


Je pris une telle place, en peu de temps, à la Comédie, que l’inquiétude s’empara de quelques artistes et gagna la direction. M. Perrin, homme supérieurement intelligent, et pour lequel j’ai conservé un souvenir très affectueux, était horriblement autoritaire. Moi aussi. Et c’était entre nous un perpétuel combat. Il voulait m’imposer sa volonté, et je ne voulais pas la subir. Il riait volontiers de mes boutades quand elles étaient contre les autres, mais il entrait en fureur quand elles étaient contre lui.

Et pour moi, mettre Perrin en fureur était une de mes joies. Je m’en accuse. Mais il était si bredouillant quand il voulait parler vite, lui qui pesait chaque mot en temps ordinaire ; son regard généralement hésitant d’un œil devenait tout à fait torve, et sa figura distinguée et pâle se tachait de plaques lie-de-vin. La fureur lui faisait ôter et remettre son chapeau quinze fois en quinze minutes et ses cheveux bien lissés se hérissaient sous cette folle galopade du gibus. Quoique j’eusse alors l’âge de pleine raison, je me plaisais à ces méchantes gamineries, que je regrette toujours après, et que je recommence sans cesse, ayant encore aujourd’hui, malgré les jours, les semaines, les mois, les années vécus, une joie infinie à faire des farces.


Néanmoins, la vie à la Comédie devenait un peu énervante pour moi. Je voulus jouer Camille dans On ne badine pas avec l’amour : le rôle était à Croizette. Je voulus jouer Célimène : le rôle était à Croizette. Perrin était très partial pour Croizette ; il l’admirait, et la jeune femme, qui était très ambitieuse, avait des égards, des prévenances et une docilité qui charmaient le vieil autoritaire.

Elle obtenait tout ce qu’elle voulait ; et, comme Sophie Croizette était franche et droite, elle me disait


OPHÉLIE, SCULPTURE PAR SARAH BERNHARDT.
OPHÉLIE, SCULPTURE PAR SARAH BERNHARDT.


souvent, quand je me plaignais : « Fais comme moi sois plus souple ; tu passes ton temps à te révolter ; moi, j’ai l’air de faire tout ce que veut Perrin, mais, en vérité, je lui fais faire tout ce que je veux. Essaie. »

Alors je prenais mon courage à deux mains, je montais chez Perrin. Presque toujours il me recevait par cette phrase : « Ah ! bonjour, Mademoiselle Révolte, êtes-vous calme, aujourd’hui ? — Oui, très calme. Mais soyez gentil, accordez-moi ce que je vous demande. » Et je faisais du charme, je prenais ma jolie voix. Il ronronnait, faisait de l’esprit (il en avait beaucoup) ; et on était très bien ensemble pendant un quart d’heure. Puis j’accouchais de ma demande : « Laissez-moi jouer Camille dans On ne badine pas avec l’amour. — Mais, c’est impossible, ma chère enfant. Croizette ne sera pas contente. — Je lui en ai parlé, ça lui est égal. — Vous avez eu tort de lui en parler. — Pourquoi ? — Parce que la distribution des rôles regarde l’administrateur et non les artistes. » Il ne ronronnait plus, il grognait ; moi, je rageais et, au bout d’un instant, je sortais en claquant les portes.

Mais je me minais. Je passais des nuits à pleurer. C’est alors que je pris un atelier pour faire de la sculpture. Ne pouvant dépenser au théâtre mes forces intelligentes et mon désir de créer, je les mis au service d’un autre art. Et je me mis à travailler la sculpture avec une ardeur folle. Je fis vite de grands progrès.

Le Théâtre m’était devenu indifférent. Je montais à cheval le matin à huit heures et, à dix heures, j’étais dans mon atelier de sculpture, boulevard de Clichy, n° 11. Ma santé très délicate se ressentit de ces doubles efforts. Je vomissais le sang d’une façon terrifiante et je restais des heures sans connaissance. Je n’allais plus à la Comédie que lorsque j’y étais appelée par mon service.

Mes amis s’inquiétèrent sérieusement ; et Perrin, mis au courant de ce qui se passait, poussé aussi par la presse et le Ministère, se décida à me donner une création dans Le Sphinx, d’Octave Feuillet. Le rôle principal était pour Croizette ; mais, à la lecture, je trouvai le rôle qui m’était destiné charmant, et je résolus qu’il serait aussi le rôle principal ; il y aurait deux rôles principaux, voilà tout.

Les répétitions marchaient assez bien au début de la pièce, mais mon rôle semblant prendre plus d’importance qu’on avait cru, les agacements se firent jour. Groizette elle-même devint nerveuse. Perrin s’irritait, et ce manège me calmait. Octave Feuillet, homme subtil, charmant, très bien élevé et légèrement ironique, s’amusait follement de ces escarmouches.

Cependant la guerre allait éclater. La première hostilité vint de Sophie Croizette : Je portais toujours, piquées à mon corsage, trois ou quatre roses, qui s’effeuillaient dans la chaleur de l’action. Un jour, Sophie Croizette s’étala de tout son long sur la scène et, comme elle était grande et forte, elle tomba sans pudeur et se releva sans grâce. Le rire étouffé de quelques subalternes la cingla au sang ; et, se tournant vers moi : « C’est ta faute ! tes roses s’effeuillent et font tomber tout le monde ! » Je me mis à rire : « Il manque trois pétales à mes roses, les voilà toutes les trois, près de ce fauteuil, côté cour, et tu es tombée du côté jardin ; donc ce n’est pas ma faute, mais celle de ta maladresse. »

La discussion continua un peu vive de part et d’autre. Deux clans se formèrent : les Croizettistes et les Bernhardtistes. La guerre était déclarée, non pas entre Sophie et moi, mais entre nos admirateurs et détracteurs respectifs.

Ces petites querelles se répandirent au dehors, et le public commença aussi à former des clans. Croizette avait pour elle tous les banquiers et tous les congestionnés ; j’avais pour moi tous les artistes, les étudiants, les mourants et les ratés.

La guerre déclarée, on ne recula plus devant les combats. Le premier, le plus sanglant, le plus définitif, fut livré à propos de la lune.

On commençait les dernières répétitions générales. Le troisième acte se passait dans une clairière de forêt. Au milieu de la scène, un gros rocher sur lequel Blanche (Croizette) donnait le baiser à Savigny (Delaunay), lequel était mon mari. Je devais arriver, moi (Berthe de Savigny), par le petit pont jeté sur un cours d’eau. La lune baignait toute la clairière. Croizette venait de jouer sa scène. On avait applaudi son baiser, hardi pour la Comédie-Française d’alors. (Que n’a-t-on pas fait depuis !) Lorsque tout à coup les bravos éclatèrent à nouveau... La stupeur se peignit sur quelques visages. Perrin se dressa terrifié. Je traversais le pont, le visage pâle et douloureusement bouleversé, laissant traîner au bout d’un bras découragé la sortie de bal qui devait couvrir mes épaules ; j’étais baignée par la blancheur de la lune et l’effet était, paraît-il, saisissant et poignant.

Une voix nasale et barbelée de piques cria : « Un effet de lune suffit ! Éteignez pour Mlle Bernhardt ! » Je bondis sur le devant de la scène : « Pardon, Monsieur Perrin, mais vous n’avez pas le droit de me retirer ma lune ! Il y a sur le manuscrit : « Berthe s’avance, pâle, convulsée, sous le rayon de lune. » Je suis pâle, je suis convulsée, je veux ma lune ! — C’est impossible ! rugit Perrin. Il faut que le : « Tu m’aimes donc ? » de Mlle Croizette et son baiser soient enveloppés de lune. Elle joue le Sphinx, c’est le personnage principal, il faut lui laisser les principaux effets ! — Eh bien. Monsieur, donnez une lune brillante à Croizette et une petite lune à moi ; ça m’est égal, mais je veux ma lune ! »

Tous les artistes, tous les employés passaient la tête par toutes les issues de la salle et de la scène. Les Croizettistes et les Bernhardtistes commentaient le débat.

Octave Feuillet, interpellé, se leva à son tour : « Je conviens que Mlle Croizette est fort belle sous son effet de lune ! et Mlle Sarah Bernhard idéale dans son rayon lunaire ! Je désire donc la lune pour toutes deux ! »

Perrin ne put se contenir de colère. Il y eut discussion entre l’auteur et l’administrateur, entre les artistes, entre le concierge et les journalistes qui questionnaient. La répétition fut interrompue. Je déclarai que je ne jouerais que si j’avais ma lune.

Je ne reçus pas de bulletin de répétition pendant deux jours ; et j’appris, par Croizette, qu’on faisait répéter en cachette mon rôle de Berthe à une jeune femme que nous avions surnommée « le Crocodile », parce qu’elle suivait toutes les répétitions, ainsi que cet animal suit les bateaux, espérant toujours happer un rôle jeté par-dessus bord.

Octave Feuillet refusa ce troc et vint me chercher avec Delaunay qui avait pacifié les choses : « C’est convenu. La lune vous éclairera toutes les deux », dit-il en me baisant les mains.

La première du Sphinx fut un triomphe pour Croizette et moi.

Les deux clans s’échauffaient à qui mieux mieux, ce qui doublait notre succès et nous amusait beaucoup, car Croizette a toujours été une délicieuse amie et une camarade loyale. Elle travaillait pour elle, mais jamais contre personne.

Après Le Sphinx, je jouai une jolie pièce en un acte d’un jeune élève de l’École polytechnique, Louis Denayrouse, La Belle Paule. Ce jeune auteur est devenu un savant remarquable et a renoncé à la poésie.

J’avais prié Perrin de me donner un congé d’un mois, mais il s’y refusa énergiquement et me fit répéter Zaïre pendant les pénibles mois de juin et juillet, et annonça, malgré moi, la première pour le 6 août. Il faisait cette année-là une chaleur effroyable dans Paris. Je crois que Perrin, ne pouvant me dompter, avait, sans mauvaise intention réelle, mais par pure autocratie, le désir de me dompter morte.

Le docteur Parrot était allé le trouver, lui disant que mon état de faiblesse était si grand qu’il y avait danger à me faire jouer pendant les grandes chaleurs. Il no voulut rien entendre. Alors, moi, furieuse de l’entêtement féroce de ce bourgeois intellectuel, je me jurai de jouer à en mourir.

Il m’est arrivé souvent, étant enfant, de vouloir me tuer pour embêter les autres. Je me souviens même avoir avalé le contenu d’un grand encrier, après une panade avalée de force devant maman qui s’était imaginée que les panades étaient nécessaires à ma santé. Notre bonne lui avait dévoilé mon horreur des panades, ajoutant que chaque matin la panade allait dans le seau de toilette.

J’eus, bien entendu, d’horribles maux de cœur. Et je criais, dans les tortures de mon pauvre estomac, je criais à maman affolée : « C’est toi qui me fais mourir ! » Et ma pauvre maman sanglotait… Elle n’a jamais su la vérité ; mais elle ne m’a jamais plus forcée à avaler quoi que ce soit.

Eh bien, après tant d’années passées, je me retrouvais avec les mêmes sentiments rancuniers et enfantins : « Ça m’est égal, me disais-je, je tomberai sans connaissance sûrement et je vomirai le sang ; et peut-être j’en mourrai ! Et ce sera bien fait pour Perrin ! Il sera furieux ! « Oui, je pensais cela. Je suis aussi bête que cela, par moments. Pourquoi ? Je ne puis le définir, mais je le constate.


Je jouai donc, le 6 août, par une soirée caniculaire, le rôle de Zaïre. La salle, comble, était en buée. Je n’entrevoyais les spectateurs qu’à travers une vapeur. La pièce, mal montée comme décors, mais bien costumée et surtout très bien jouée par Mounet-Sully (Orosmane), Laroche (Nérestan) et moi (Zaïre), obtint un immense succès.

Voulant tomber évanouie, voulant cracher le sang, voulant mourir pour faire enrager Perrin, je m’étais donnée tout entière : j’avais sangloté, j’avais aimé, j’avais souffert, et j’avais été frappée par le poignard d’Orosmane en poussant le cri vrai de la vraie douleur ; car j’avais senti le fer pénétrer dans mon sein, puis, tombant, haletante, mourante, sur le divan oriental, j’avais pensé mourir sérieusement ; et, pendant tout le temps de la fin de l’acte, j’osais à peine remuer un bras, convaincue que j’étais de ma languissante agonie, et un peu effrayée, je l’avoue, de voir réaliser ma méchante farce à Perrin. Mais grande fut ma surprise quand, le rideau tombé sur la fin de la pièce, je me relevai prestement pour le rappel, et saluai le public sans langueur, sans affaiblissement, prête à recommencer la pièce.

Et je marquai cette représentation d’un petit caillou blanc, car de ce jour je compris que mes forces vitales étaient au service de mes forces intellectuelles. J’avais voulu suivre l’impulsion de mon cerveau dont les conceptions me semblaient trop fortes pour que mes forces physiques les puissent réaliser. Et je me trouvais, ayant tout donné, même au delà, en parfait équilibre !

Alors j ’entrevis la possibilité de l’avenir rêvé.

J’avais pensé — jusqu’à cette représentation de Zaïre — et j’avais entendu dire, et j’avais lu dans les journaux, que ma voix était jolie, mais frêle ; que mon geste était gracieux, mais vague ; que ma démarche souple manquait d’autorité ; que mon regard perdu dans le ciel ne domptait pas le fauve (le public). Je pensai alors à tout cela.

Je venais d’avoir la preuve que je pouvais compter sur mes forces physiques ; car j’avais commencé la représentation de Zaïre dans un tel état de faiblesse qu’il était facile de prédire que je ne terminerai pas le premier acte sans un évanouissement. D’autre part, quoique le rôle soit doux, il exige deux ou trois cris qui pouvaient provoquer les vomissements de sang si fréquents chez moi à cette époque.

J’eus donc la certitude, ce soir-là, que je pouvais compter sur la solidité de mes cordes vocales, car j’avais poussé mes cris avec une rage et une douleur réelles, espérant me casser quelque chose, dans mon inepte désir de jouer un tour à Perrin.

Ainsi, cette petite comédie manigancée par moi tournait à mon profit. Ne pouvant être mourante à ma volonté, je changeai mes batteries et résolus d’être forte, solide, vivace, et vivante, jusqu’à l’énervement de quelques-uns de mes contemporains qui ne m’avaient supportée que parce que je devais mourir bientôt, mais qui me prirent en haine dès qu’ils eurent la certitude que je vivrais longtemps peut-être. Je ne veux en donner qu’un exemple, raconté par Alexandre Dumas fils qui, assistant à la mort de son intime ami Charles Narrey, recueillit ses dernières paroles :

Je suis heureux de mourir, car je n’entendrai plus parler de Sarah Bernhardt et du grand Français (Ferdinand de Lesseps).

Mais cette constatation de mes forces me rendit plus pénible l’espèce de « farniente » dans lequel me condamnait Perrin. En effet, après Zaïre, je restai des mois sans créations, jouant de ci, de là. Alors, découragée et dégoûtée du Théâtre, je me pris de passion pour la sculpture.

En descendant de cheval, je prenais un léger repos et me sauvais dans mon atelier, où je restais jusqu’au soir. Des amis venaient me voir, s’installaient autour de moi, jouant du piano, chantant ; puis on discutait violemment politique, car je recevais dans ce modeste atelier les hommes les plus illustres de tous les clans. Quelques femmes venaient prendre le thé, toujours exécrable, toujours mal servi ; mais ça m’était égal. J’étais absorbée par cet art admirable ; je ne voyais rien ou, pour mieux dire, je ne voulais rien voir.

Je faisais le buste d’une adorable jeune fille, Mlle Emmy de ***. Sa conversation lente et posée était d’un charme infini ! Elle était étrangère, mais


SARAH BERNHARDT DANS SON CERCUEIL.
SARAH BERNHARDT DANS SON CERCUEIL.


parlait notre langue avec une perfection telle que j’en étais stupéfaite. Elle ne quittait jamais la cigarette, et gardait un profond mépris pour qui ne la devinait pas.

Je fis durer les séances aussi longtemps que possible, car je sentais que cet esprit délicat me pénétrait de sa science de voir au delà ; et bien souvent, dans les hésitations graves de ma vie, je me suis dit : « Qu’aurait fait... qu’aurait pensé... Emmy ?... »

Je fus un peu interloquée un jour par la visite d’Adolphe de Rothschild qui vint me commander son buste. Je me mis tout de suite à l’ouvrage. Mais je l’avais mal regardé, cet aimable homme : il n’avait rien d’esthétique, tout au contraire. J’essayai néanmoins, et je mis toute ma volonté en éveil pour réussir cette première commande dont j’étais si fière.

Deux fois je jetai par terre le buste commencé et, après une troisième tentative, je renonçai définitivement, balbutiant d’imbéciles excuses qui ne durent pas convaincre mon modèle, car je ne le revis jamais chez moi. Quand nous nous rencontrions le matin à cheval, il me saluait d’un salut froid et un peu sévère.

Après cet échec, j’entrepris le buste d’une ravissante enfant : Mlle Multon, petite Américaine délicieuse que j’ai retrouvée au Danemark, mariée, mère de famille et aussi ravissamment jolie.

Puis je fis le buste de Mlle Hocquigny, cette adorable personne, lingère de toutes les intendances militaires pendant la guerre, et dont le secours avait été si puissant pour moi et si nécessaire à mes blessés.

Puis j’entrepris le buste de ma plus jeune sœur, Régina, hélas ! bien malade de la poitrine. Jamais masque plus parfait ne fut pétri par la main de Dieu ! Des yeux de lionne, cernés de grands cils fauves si longs, si longs... un nez mince aux narines mobiles ; une bouche toute petite ; un menton volontaire dans un visage nacré surmonté d’un casque de rayons lunaires, car je n’ai jamais vu de cheveux d’un blond si pâle, si brillant, si soyeux. Mais cet admirable visage était sans charme ; le regard était dur, la bouche sans sourire. J’essayai de rendre de mon mieux ce beau visage de marbre, mais il eût fallu un grand artiste, et je n’étais qu’un humble amateur.

Quand j’exposai le buste de ma petite sœur, elle était morte depuis cinq mois, après six mois d’une agonie lente, pleine de sursauts vers la vie. Je l’avais prise chez moi, rue de Rome, n" 4, dans le petit entresol que j’habitais depuis le terrible incendie qui avait dévoré mes meubles, mes livres, mes tableaux, enfin tout mon petit avoir. Cet appartement de la rue de Rome était petit. Ma chambre était minuscule. Le grand lit de bambou prenait toute la place. Devant la fenêtre était mon cercueil, dans lequel je m’installais souvent pour apprendre mes rôles. Aussi, quand je pris ma sœur chez moi, trouvai-je tout naturel de dormir chaque nuit dans ce petit lit de satin blanc qui devait être ma dernière couchette, et d’installer ma sœur sous les amas de dentelles, dans mon grand lit de bambou.

Elle-même trouvait cela tout simple, puisque je ne voulais pas la quitter la nuit et qu’il était impossible d’installer un autre lit dans cette petite chambre. Puis, elle avait l’habitude de mon cercueil.

Un jour, ma manucure, entrant dans ma chambre pour me faire les mains, fat priée par ma sœur d’entrer doucement parce que je dormais encore. Cette femme tourna la tête, me croyant endormie dans un fauteuil ; mais, m’apercevant dans un cercueil, elle s’enfuit en poussant dos cris de folle. A partir de ce moment, tout Paris sut que je couchais dans mon cercueil ; et les cancans vêtus d’ailes de canards prirent leur vol dans toutes les directions.


J’avais une telle habitude des turpitudes écrites sur mon compte, que je ne m’en inquiétais guère. Mais, à la mort de ma pauvre petite sœur, un incident tragicomique se produisit : Quand les croque-morts se présentèrent dans la chambre pour enlever la morte, ils se trouvèrent en face de deux cercueils, et, perdant la tête, le maître de cérémonies envoya chercher un second corbillard en toute hâte. J’étais alors près de ma mère qui avait perdu connaissance, et je revins à temps pour empêcher les hommes noirs d’emporter mon cercueil. Le second corbillard fut renvoyé, mais les journaux s’emparèrent de cet incident. Je fus blâmée, critiquée, etc., etc.

Ce n’était pourtant pas ma faute.


XXIII


Je tombai assez gravement malade après la mort de ma sœur. Je l’avais soignée des jours et des nuits ; et, le chagrin aidant, je devins très anémique. Je fus envoyée pour deux mois dans le Midi. Je promis d’aller à Menton, et je me dirigeai de suite vers la Bretagne, le pays de mes rêves.

J’avais avec moi mon petit garçon, mon maître d’hôtel et sa femme. Ma pauvre Guérard, qui m’avait aidée dans les soins donnés à ma sœur, était au lit, malade d’une phlébite ; j’aurai tant voulu l’avoir avec moi.

Ah ! le beau voyage que nous fîmes alors ! La Bretagne, il y a trente-cinq ans, était sauvage, inhospitalière, mais aussi belle, peut-être plus belle que maintenant, car elle n’était pas sillonnée de routes carrossables ; ses flancs verts n’étaient pas tachés de petites villas blanches ; ses habitants, les hommes, n’étaient pas affublés de l’abominable pantalon moderne, les femmes, du miséreux petit chapeau à plumes. Non, les Bretons promenaient fièrement leurs jambes nerveuses vêtues de la guêtre ou du bas à côtes, le pied pris dans le soulier de cuir à boucles ; les longs cheveux collés aux tempes cachaient les oreilles maladroites et donnaient au visage une noblesse que ne laisse pas la coupe moderne. Les femmes, avec leurs jupes courtes laissant voir leurs chevilles menues sous le bas noir, avec leur petite tête sous les ailes de la cornette, ressemblaient à des mouettes.

Je ne parle pas, bien entendu, des habitants de Pont-l’Abbé ou du bourg de Batz, qui ont des aspects tout différents.

Je visitai presque toute la Bretagne et séjournai surtout dans le Finistère. La pointe du Raz m’avait conquise. Je restai douze jours à Audierne, chez le père Batifoullé, si gros, si gras, qu’il avait fait faire une entaille dans la table pour y loger son ventripotent abdomen.

Je partais chaque matin à dix heures. Mon maitre d’hôtel Claude préparait lui-même mon déjeuner qu’il empilait ensuite avec un soin extrême dans trois petits paniers ; puis, montant dans le véhicule — combien comique — du père Batifoullé, mon petit garçon conduisant, nous partions pour la baie des Trépassés.

Ah ! la belle et mystérieuse plage, toute hérissée de rochers, toute blonde et toute plaintive ! Le gardien du phare me guettait et venait au-devant de moi. Claude lui remettait nos victuailles, avec mille renseignements sur la façon de cuire les œufs, de réchauffer les lentilles, et de griller le pain. Il emportait tout, puis revenait avec deux vieux bâtons auxquels il avait ajouté des clous pour en faire des piques ; et nous recommencions la terrifiante ascension de la pointe du Raz, espèce de labyrinthe plein de surprises désagréables, de crevasses qu’il fallait sauter au-dessus de l’abîme béant et mugissant, de trappes sous lesquelles il fallait s’écraser à plat ventre pour passer, ayant au-dessus de vous, vous frôlant même, un rocher abattu là depuis des temps inconnus et ne se tenant en équilibre que par un inexplicable phénomène.

Puis, c’était tout à coup le chemin, si étroit qu’il était impossible de marcher de face : il fallait se coller le dos contre le roc et avancer les deux bras en croix, les doigts s’accrochant aux rares aspérités du rocher. Quand je pense à ce que j’ai fait à ce moment-là, je frémis ; car j’avais et j’ai toujours des vertiges fous ; et je faisais ce trajet sur un roc à pic, à trente mètres de haut, au milieu du bruit infernal de la mer éternellement furieuse à cet endroit, et qui déferle rageusement contre cet indestructible rocher. Et je devais y prendre plaisir, puisque j’ai fait cinq fois le trajet en onze jours.

Après ce défi jeté à la raison, nous allions nous installer en bas dans la baie des Trépassés. Après le bain, nous déjeunions et je faisais de la peinture jusqu’au coucher du soleil.

Il n’y avait personne le premier jour. Le second jour, un enfant était venu nous regarder. Le troisième jour, une dizaine de gamins nous entouraient, nous demandant des sous. J’eus le grand tort de leur en donner, car le lendemain il y avait vingt à trente gamins, dont quelques-uns étaient des gars de seize à dix-huit ans.

Ayant vu quelques vestiges d’humanité près de mon chevalet, je priai l’un d’eux d’enlever les vilaines choses et de les jeter à la mer ; et pour cela je donnai, je crois, cinquante centimes. Quand je revins pour achever mon tableau le jour suivant, tout le village voisin avait choisi cet endroit pour soulager ses infortunes corporelles. Et aussitôt mon arrivée, les mêmes gamins, augmentés encore, m’offrirent d’enlever, moyennant finances, les traces de leur occupation.

Je fis charger la vilaine bande par Claude et le gardien du phare ; et, comme ils nous jetaient des pierres, je braquai mon fusil sur la petite troupe. Ils s’enfuirent en hurlant. Seuls, deux gamins de six à dix ans étaient restés là, assis tristement. Nous n’y prîmes pas garde et je m’installai plus loin, abritée par un rocher faisant auvent. Les deux gamins avaient suivi. Claude et le gardien Lucas guettaient pour voir si la bande ne revenait pas.

Les enfants s’étaient accroupis sur la pointe extrême du rocher qui surplombait au-dessus de nos têtes. Ils semblaient tranquilles, quand tout à coup ma jeune femme de chambre sursauta : « Quelle horreur ! Madame. .. Quelle horreur ! Ils nous jettent des poux ! » Et, en effet, les deux petits vauriens amassaient depuis une heure tout ce qu’ils trouvaient de vermines sur eux, et nous les jetaient. Je fis saisir les deux petits drôles, et ils reçurent une correction d’importance.


Il y avait une crevasse à laquelle on avait donné le nom d’ « Enfer du Plogoff ». J’avais une envie folle de descendre dans cette crevasse, mais le gardien m’en dissuadait toujours, objectant avec ténacité le danger à courir et sa crainte de responsabilité en cas d’accident.

Je persistai néanmoins dans ma volonté ; enfin, après mille promesses, plus un certificat attestant que, malgré les supplications du gardien et malgré la certitude du danger que je courais, j’avais voulu quand même, etc., etc., et après avoir fait un petit cadeau de cinq louis au brave homme, j’obtins les facilités pour descendre dans l’Enfer du Plogoff, c’est-à-dire : une grande ceinture à laquelle était attachée une forte corde. Je bouclai cette ceinture autour de ma taille, si mince alors (quarante-trois centimètres) qu’il fallut faire des trous supplémentaires pour arriver à la fermer.

Puis le gardien chaussa chacune de mes mains d’un sabot dont la semelle était bardée de gros clous sortant de deux centimètres. Je restai bouche bée à la vue de ces sabots et je demandai l’explication avant de vouloir les ganter. « Voilà, me dit le gardien Lucas : quand j’vas vous descendre, comme vous êtes plus fine qu’une arête, vous ballotterez dans la crevasse et vous risquerez de vous broyer les os ; tandis qu’avec vos sabots aux mains, vous vous défendrez contre les parois en étendant l’bras à droite... à gauche... selon qu’vous ballotterez... Je n’vous réponds pas qu’vous n’aurez pas quelqu’"gnions", mais ça, c’est votre faute ; c’est vous qui voulez y aller. Maintenant, écoutez bien, ma p’tite dame : quand vous s’rez en bas sur l’rocher du milieu, faites attention d’pas glisser, car c’est là qu’est l’plus dangereux. Si vous tombez dans l’eau, j ’tirerai la corde, ben sûr, mais j’réponds de rien. Dans c’maudit tourbillon d’eau, vous pouvez être prise entre deux pierres, et j’aurai beau tirer, j’casserai la corde, et c’est tout ! »

Puis l’homme devint pâle et, faisant le signe de la croix, il se pencha vers moi, murmurant d’une voix de rêve : « C’est les naufragés qui sont là sous les pierres, en bas. C’est eux qui dansent au clair de lune sur la plage des Trépassés. C’est eux qui mettent du goémon gras sur la petite roche, en bas, pour faire tomber les voyageurs qu’ils entraînent ensuite dans le fond de la mer. »


SARAH BERNHARDT EN 1875 (D’APRÈS LE PORTRAIT DE P. PARROT).
SARAH BERNHARDT EN 1875
(D’APRÈS LE PORTRAIT DE P. PARROT).


Puis, me regardant de tout près dans les yeux : « Voulez-vous tout d’même descendre ? — Mais oui, père Lucas, je veux descendre tout de suite. »

Mon petit garçon bâtissait des remparts, des forteresses, là-bas sur le sable, avec Félicie. Seul, Claude était avec moi. Il ne disait pas un mot, connaissant mon effréné désir du danger. Il regarda si la ceinture était bien accrochée et me demanda la permission de ficeler la patte au ceinturon ; puis il passa plusieurs fois un gros filin tout autour pour consolider le cuir ; et je descendis, suspendue par la corde, dans le noir de la crevasse. J’étendais les bras de droite, de gauche, ainsi que me l'avait prescrit le gardien et, quand même, je me cognais les coudes.

Au premier moment, je crus que le bruit que j’entendais était la résonance répercutée des coups de sabots sur les parois ; mais, soudain, un effroyable fracas envahit mon cerveau : des coups de canon successifs, des coups de fouet stridents, claquants, féroces, des hurlements plaintifs... et les « han » fatigués d’une centaine de matelots tirant une « seine » remplie de poissons, d’algues et de pierres. Tous ces bruits s’entrechoquaient sous la méchante poussée du vent.

Je devenais enragée de colère contre moi, car la peur m’avait saisie. Plus je descendais, plus le grondement hurleur devenait bourdonnant dans mes oreilles, dans mon cerveau ; et mon cœur battait la charge des lâches. Le vent s’engouffrait dans l’étroit tunnel et courait en sens divers autour de mes jambes, de mon torse, de mon cou. Le trac fou me prenait. Je descendais lentement, et je sentais, à chaque petite secousse, que les quatre mains qui me tenaient là-haut arrivaient à un nœud. Je voulue me rappeler le nombre de nœuds, car il me semblait que je n’avançais pas. Alors j’ouvris la bouche pour crier : « Remontez-moi ! » Mais le vent, qui tournoyait en danse folle autour de moi, s’engouffra dans ma bouche anxieusement ouverte. Je faillis étouffer. Alors, je fermai les yeux et renonçai à lutter. Et je ne voulais même plus étendre les bras.

Quelques instants après, je relevai mes jambes dans un accès de terreur indéfinissable : la mer venait de les étreindre d’une caresse brutale qui les avait trempées. Cependant, je repris courage, car j’y voyais clair. Je détendis mes jambes qui se trouvaient d’aplomb sur la petite roche. C’est vrai qu’elle était glissante.

Je me cramponnai à un grand anneau fixé exprès dans la voûte qui surplombait la roche et je regardai. La crevasse longue et étroite s’élargissait tout à coup dans sa base et se terminait en une large grotte qui donnait sur la pleine mer ; mais l’entrée de cette grotte était défendue par une quantité de gros et petits rochers qui se perdaient à fleur d’eau, à une lieue en avant ; ce qui explique, et le bruit terrible de la mer déferlant dans le labyrinthe, et la possibilité de se tenir debout sur un caillou — comme disent les Bretons, — ayant autour de soi la danse éperdue des vagues.

Cependant, je me rendais bien compte qu’un faux pas pouvait être mortel dans le remous brutal des lames qui accouraient de loin avec une vitesse vertigineuse, se broyaient contre l’obstacle insurmontable, et choquaient, en se reculant devant l’obstacle, d’autres lames qui les suivaient. De là le jaillissement perpétuel de ces fusées d’eau qui s’engouffraient dans la crevasse sans danger de vous noyer.

La nuit commençait à venir et j’éprouvai une effroyable angoisse en découvrant à la crête d’un petit rocher deux yeux énormes qui me regardaient fixement. Puis, à une touffe d’algues, plus loin encore, deux autres yeux fixes. Je ne voyais rien du corps de ces êtres, que des yeux.

Je crus un instant que j’avais le vertige, et je me mordis la langue au sang ; puis je tirai violemment sur ma corde, ainsi qu’il le fallait faire pour être remontée. Je sentis la joie frémissante des quatre mains, et je perdis pied, enlevée par mes gardiens. Les yeux s’étaient dressés aussi, inquiets de me voir partir. Et je ne vis plus, pendant que je montais en l’air, que des yeux partout : des yeux jetant de longues antennes pour avancer vers moi. Je n’avais jamais vu de pieuvres, et je ne connaissais même pas l’existence de ces horribles bêtes.

Pendant l’ascension, qui me parut interminable, j’eus la vision de ces bêtes le long des parois, et je claquais des dents en débarquant sur le tertre vert. Je racontai de suite au gardien la cause de ma terreur, et il se signa en disant : « C’est les yeux des naufragés. Faut pas rester là. » Je savais bien que ce n’était pas les yeux des naufragés, mais j’ignorais alors ce que c’était. Et je crus que j’avais vu des bêtes ignorées de tous. Ce n’est qu’à l’hôtel, chez le père Batifoullé, que j’appris à connaître les pieuvres.


Il ne me restait que cinq jours de congé ; je les passai à la pointe du Raz, assise dans une encoche de rocher qu’on a surnommée « le fauteuil Sarah Bernhardt ».

Bien des touristes s’y sont assis depuis.

Je rentrai à Paris, mon congé terminé. Mais, très faible encore, je ne pus reprendre mon service que vers le mois de novembre. Je jouais les pièces de mon répertoire, et m’énervais de n’avoir aucune création.

Un jour, Perrin vint me voir à mon atelier de sculpture. Il se mit à bavarder d’abord sur mes bustes, me dit que je devrais faire son médaillon et, comme par hasard, il me demanda si je savais le rôle de Phèdre. Je n’avais jusqu’alors joué qu’Aricie, et le rôle de Phèdre me semblait formidable. Pourtant je l’avais étudié pour mon plaisir. « Oui, je sais le rôle de Phèdre. Mais je crois que, si je devais le jouer, je mourrais de peur. »

Il ria, de son petit rire de canard, et me dit en me baisant la main (car il était très galant) : « Travaillez-le, je crois que vous le jouerez. »

En effet, huit jours après, je fus mandée au cabinet directorial, et Perrin m’apprit qu’il annonçait Phèdre pour le 21 décembre, la fête de Racine, avec Mlle Sarah Bernhardt dans le rôle de Phèdre. Je faillis m’écrouler. « Eh bien, et Mlle Rousseil ? lui dis-je. — Mlle Rousseil veut avoir la promesse du comité qu’elle sera sociétaire au mois de janvier, et le comité, qui la nommerait sans doute, refuse de faire cette promesse, déclarant que la demande ressemble à un chantage. Maintenant, peut-être Mlle Rousseil changera-t-elle ses batteries ; en ce cas, vous jouerez Aricie et je changerai l’affiche. »


En sortant de chez Perrin, je me heurtai à M. Réguler. Je lui racontai ma conversation avec l’administrateur et je lui fis part de mes angoisses. « Mais non, mais non, me dit le grand artiste, il ne faut pas avoir peur ! Je vois très bien ce que vous allez faire de ce rôle ! Il faut simplement ne pas forcer votre voix Poussez le rôle vers la douleur et non vers la fureur, tout le monde y gagnera, même Racine. »

Alors, joignant les mains : « Oh ! mon petit Monsieur Régnier, faites-moi travailler Phèdre et j’aurai moins peur. » Il me regarda, un peu surpris, car je n’étais, en général, ni docile, ni accessible aux conseils ; je reconnais que j’avais tort, mais j’étais ainsi. Seulement, la responsabilité qui m’incombait me rendait timide.

Régnier accepta, et je pris rendez-vous pour le lendemain matin, à neuf heures. Rosélia Rousseil persistant dans sa demande au comité, Phèdre fut affichée pour le 21 décembre, avec Mlle Sarah Bernhardt pour la première fois dans le rôle de Phèdre.

Cela fit grand bruit dans la phalange artistique et dans le monde qui aime le théâtre. Le soir, on refusa plus de deux cents personnes au bureau de location. Quand on vint m’annoncer cela, je me pris à trembler très fort.

Régnier me réconfortait de son mieux, en disant : « Voyons, courage ! N’êtes-vous pas l’enfant gâtée du public ? Il fera crédit à votre inexpérience des grands premiers rôles... etc., etc. »

C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas me dire. Je me serais sentie plus forte si j’avais pensé que tout ce public venait contre, et non pour moi.

Je me mis à pleurer désespérément comme pleurent les enfants. Perrin, appelé, me consola de son mieux ; puis il me fit rire, en me remettant de la poudre de riz si maladroitement, que je fus un instant aveuglée et étouffée,

Tout le théâtre averti se tenait à la porte de ma loge, voulant entrer pour me réconforter. Mounet-Sully, qui jouait Hippolyte, me disait qu’il avait fait un rêve :

« Nous jouions Phèdre et j’étais sifflée, huée, et mes rêves se réalisent toujours à l’envers… Donc, s’écria-t-il, nous aurons un immense succès ! »

Mais ce qui acheva de me mettre en belle humeur, c’est l’arrivée de ce brave Martel, qui jouait Théramène et qui n’avait pas achevé son nez pour venir plus vite, me croyant malade. La vue de ce visage gris, avec une grande barre de cire rose partant d’entre les deux sourcils, descendant et dépassant le nez d’un demi-centimètre, en laissant loin, là-haut, un bout de nez aux larges narines noires… ce visage était inénarrable ! Et le fou rire gagna tout le monde. Je savais bien que Martel se faisait un faux nez, car je l’avais vu, ce pauvre nez, changer de forme à la seconde représentation de Zaïre, sous la dépression tropicale de l’atmosphère ; mais je ne m’étais jamais rendu compte de combien il allongeait son nez. Cette apparition comico-macabre me rendit toute ma gaieté et, dès lors, toute la possession de mes moyens.

La soirée fut un long triomphe pour moi. Et la presse fut unanimement très élogieuse, sauf l’article de Paul de Saint-Victor qui, très lié avec une sœur de Rachel, ne pouvait admettre mon impertinente outrecuidance de me mesurer à la grande artiste disparue : ce sont ses propres paroles, dites à Girardin qui me les a répétées de suite.

Comme il se trompait, ce pauvre Saint-Victor ! Je n’avais jamais vu Rachel, mais j’avais le culte de son talent, car je n’étais entourée que de ses plus dévotieux admirateurs ; et ils ne songeaient guère à me comparer à leur idole.

Quelques jours après cette représentation de Phèdre, on nous fit la lecture de la nouvelle pièce de Bornier, La Fille de Roland. Le rôle de Berthe me fut confié, et nous commençâmes de suite les répétitions de cette belle pièce, aux vers un peu plats, mais enveloppée d’un grand souffle patriotique.

Il y avait dans cette pièce un duel terrible, auquel le public n’assistait pas, mais qui lui était raconté par Berthe, fille de Roland, au fur et à mesure que les incidents se déroulaient sous les yeux de la malheureuse amante qui, d’une fenêtre du château, suivait, éperdue d’angoisse, les péripéties du combat. Cette scène était la seule importante de mon rôle très sacrifié.

La pièce était prête à passer, lorsque Bornier demanda qu’on permît à son ami Émile Augier d’assister à une répétition générale. La pièce finie, Perrin vint à moi : il avait l’air affectueux et contraint. Quant à Bornier, il vint droit à moi, l’air décidé et batailleur. Émile Augier le suivait. « Voilà... », me dit-il. Je le regardai fixement, le sentant ennemi dans cette minute. Il s’arrêta court et, se grattant la tête, se tourna vers Augier, en disant : « Je vous en prie, cher Maître, expliquez vous-même à Mademoiselle... »

Emile Augier était un homme grand, large d’épaules, à l’aspect commun, à la parole un peu grasse. Il était très considéré au Théâtre-Français dont il était pour le moment l’auteur à succès. Il s’approcha de moi : « C’est très bien, ce que vous avez fait à cette fenêtre, Mademoiselle, mais c’est ridicule ; ce n’est pas votre faute, mais celle de l’auteur, qui a écrit une scène invraisemblable. Le public se roulerait de rire, il faut couper cette scène. »

Je me tournai vers Perrin qui écoutait silencieux : « Est-ce votre avis, Monsieur l’administrateur ? J’ai discuté tout à l’heure avec ces Messieurs, mais l’auteur est maître de son œuvre. » Alors, m’adressant à Bornier : « Eh bien, mon cher auteur, qu’est-ce que vous décidez ? « Le tout petit Bornier regarda le grand Émile Augier. Il y avait, dans ce regard quémandeur et piteux, la douleur de couper une scène à laquelle il tenait, et la crainte de contrarier un académicien au moment où il voulait se présenter à l’Académie. « Coupez ! Coupez ! sans quoi vous êtes foutu ! » répondit brutalement Augier, et il tourna le dos.

Alors, le pauvre Bornier, qui ressemblait à un gnome breton, s’approcha de moi. — Il se grattait désespérément, car le malheureux avait une maladie de peau qui le démangeait terriblement. — Il resta sans parler. Ses yeux interrogeaient mes yeux. Une anxiété poignante était peinte sur son visage.

Perrin, qui s’était rapproché de nous, comprit le petit drame intime qui se passait dans le cerveau du doux Bornier : « Refusez énergiquement, » me murmura-t-il. Je compris à mon tour et déclarai nettement à Bornier que, si on coupait cette scène, je rendais mon rôle.

Alors Bornier se précipita sur mes deux mains qu’il baisa ardemment. Puis, courant vers Augier, il s’écria dans une emphase comique : « Mais je ne peux pas couper ! Je ne peux pas ! Elle rend son rôle ! Et nous passons après-demain ! » Puis, sur un geste d’Émile Augier qui voulait parler : « Mais non ! Mais non ! Remettre ma pièce à huit jours, c’est la tuer ! Je ne peux pas couper ! Ah ! mon Dieu ! » Et il criait, et il gesticulait de ses deux bras trop longs. Et il trépignait de ses deux jambes trop courtes. Sa grosse tête chevelue allait de droite, de gauche. Il était à la fois comique et attendrissant.


LE CABINET DE TRAVAIL.
LE CABINET DE TRAVAIL.


Émile Augier, énervé, fonça sur moi, tel un sanglier traqué par un chien traquant : « Vous prenez la responsabilité, Mademoiselle, des événements à la première, après cette scène absurde de la fenêtre ? — Parfaite ment, Monsieur. Et je m’engage même à faire de cette scène que je trouve, moi, très belle, un énorme succès ! » Il haussa grossièrement les épaules, marmonnant je ne sais quoi de malhonnête entre ses dents.

Au moment de quitter le théâtre, je rencontrai ce pauvre Bornier transfiguré. Il me remercia mille fois, car il tenait tant à cette scène, et il n’osait pas contrecarrer Émile Augier. Perrin et moi avions deviné les justes émotions de ce pauvre poète très doux, très bien élevé, mais un peu jésuite.

La pièce eut un gros succès. Et la scène de la fenêtre, le soir de la première, fut un triomphe. C’était peu de temps après la terrible guerre de 1870. La pièce contenait de fréquentes allusions. Et, grâce au chauvinisme du public, elle eut une carrière plus belle que ne le méritait l’œuvre en elle-même.

Je fis mander Émile Augier. Il entra dans ma loge d’un air bourru et me cria dès la porte : « Tant pis pour le public, ça prouve qu’il est imbécile, de faire un succès à une semblable turpitude ! » Et il disparut avant d’avoir pénétré tout à fait dans ma loge.

Sa boutade me fit rire. Et comme Bornier triomphant m’avait embrassé plus de dix fois, je me grattai partout.


Deux mois après, je jouai Gabrielle de ce même Augier, et j’eus avec lui d’incessantes querelles. Je trouvais les vers de cette pièce exécrables. Coquelin, qui jouait mon mari, eut un grand succès. Moi, je fus aussi médiocre que la pièce, ce qui n’est pas peu dire.

J’avais été nommée sociétaire au mois de janvier et, depuis ce temps, il me semblait que j’étais en prison, car je m’étais engagée à ne pas quitter la Maison de Molière, d’ici beaucoup d’années. Cette idée me rendait triste. C’est Perrin qui m’avait poussée à demander le sociétariat. Et je le regrettais maintenant.

Je restai presque toute la fin de l’année, ne jouant que de temps à autre. J’occupais alors tout mon temps à surveiller la construction d’un joli hôtel que je me faisais bâtir au coin de l’avenue de Villiers et de la rue Fortuny.

Une sœur de ma grand’mère m’avait laissé par testament une assez jolie somme que j’employai à acheter un terrain. Mon rêve était d’avoir mon chez moi bien à moi ; je le réalisai donc. Le gendre de M. Régnier, Félix Escalier, architecte très à la mode, me construisit un ravissant hôtel.

Rien ne m’amusait plus que d’aller dès le matin avec lui sur les chantiers. Puis, après, je montais sur les échafaudages mouvants. Après, je montais sur les toits. J’oubliais mes chagrins du théâtre dans cette nouvelle occupation. Oh ! mon Dieu ! je ne rêvais rien moins que de me faire architecte.

Puis, la construction terminée, il fallait penser à l’intérieur. Et je dépensais mes forces à aider mes amis peintres qui faisaient des plafonds dans ma chambre, dans ma salle à manger, dans mon hall : Georges Clairin, l’architecte Escalier qui était en même temps peintre détalent, Duez, Picard, Butin, Jadin et Parrot. Je m’amusais follement. Et je me souviens d’une farce que je jouai à une de mes parentes.

Ma tante Betsy était venue de Hollande, son pays natal, pour passer quelques jours à Paris. Elle était descendue chez ma mère. Je l’invitai à déjeuner dans mon nouveau local non terminé. Cinq de mes amis peintres travaillaient, qui dans une pièce, qui dans une autre ; partout de hauts échafaudages étaient installés.

Moi, pour être plus à mon aise pour grimper les échelles, je m’étais mise en costume de sculpteur. Ma tante, en ma voyant ainsi, se trouva horriblement choquée et m’en fit la remarque. Je lui préparais une autre surprise : elle avait pris tous ces jeunes gens pour des peintres en bâtiment, et me trouvait trop familière avec eux. Mais elle faillit s’évanouir quand, midi sonnant, je me précipitai sur le piano pour accompagner la complainte des estomacs affamés. Cette complainte folle avait été improvisée par le groupe des peintres, mais revue et corrigée par les amis poètes. La voici :

Oh ! peintres de la Dam’ jolie,
De vos pinceaux arrêtez la folie !
Il faut descendr’ des escabeaux,
Vous nettoyer et vous faire très beaux !
Digue, dingue, donne,
L’heure sonne !
Digue, dingue, di...
C’est midi !

Sur les grils et dans les cass’roles
Sautent le veau, et les œufs et les soles.
Le bon vin rouge et l’Saint-Marceaux
Feront gaiment galoper nos pinceaux !
Digue, dingue, donne,
L’heure sonne !
Digue, dingue, di...
C’est midi !

Voici vos peintres, Dam’ jolie,
Qui vont pour vous débiter leur folie.
Ils ont tous lâché l’escabeau,
Sont frais, sont fiers, sont propres et très beaux.
Digue, dingue, donne,
L’heure sonne !
Digue, dingue, di...
C’est midi !

Puis, le chant terminé, je grimpai dans ma chambre et me mis en « belle Madame » pour déjeuner.

Ma tante m’avait suivie : « Voyons, ma petite, me dit-elle, vous êtes folle, de penser que je vais déjeuner avec tous vos ouvriers. Il n’y a vraiment que dans Paris qu’une dame peut faire de pareilles choses. — Mais non, ma tante, tranquillisez-vous. » Et je l’entraînai, quand je fus vêtue, vers la salle à manger, laquelle était la pièce la plus habitable de l’hôtel.

Les cinq jeunes gens saluèrent gravement ma tante qui ne les reconnut pas tout d’abord, car ils avaient quitté leurs costumes de travail et semblaient cinq jeunes gens froids et snobs. Mme Guérard déjeunait avec nous. Tout à coup, au milieu du déjeuner, ma tante s’écria : « Mais ce sont vos ouvriers de tout à l’heure ! » Les cinq jeunes gens se levèrent en saluant très bas. Alors, ma pauvre tante comprit son erreur et s’en excusa dans toutes les langues, tant elle était intimidée et confuse.


LA BIBLIOTHÈQUE.
LA BIBLIOTHÈQUE.



XXIV


Un jour, on m’annonça Alexandre Dumas fils. Il venait me donner la bonne nouvelle qu’il avait terminé sa pièce pour la Comédie-Française, L’Étrangère, et que mon rôle, la duchesse de Septmonts, était très bien venu. « Vous pouvez, me dit-il, vous tailler là un beau succès ! » Je lui exprimai toute ma joie reconnaissante. Un mois après cette visite, nous fûmes convoqués à la Comédie pour la lecture de L’Étrangère.

La pièce eut un grand succès de lecture, et moi j’étais ravie de mon rôle, Catherine de Septmonts. Je trouvais, du reste, très bien aussi le rôle de Croizette : Mistress Clarkson.

Got nous remit à tous nos rôles copiés, et, pensant qu’il faisait erreur, je passai à Croizette le rôle de l’Étrangère qu’il venait de me remettre, lui disant : « Tiens, Got se trompe, voilà ton rôle. » Elle me répondit un peu sèchement : « Mais non, il ne se trompe pas, c’est moi qui joue la duchesse de Septmonts. » Je fus prise d’un fou rire inextinguible qui stupéfia tous les assistants.

Et quand Perrin agacé me demanda pourquoi je riais ainsi, j’exclamai : « C’est votre tête, celle de Dumas, de Got, de Croizette et de vous tous qui étiez dans le sournois complot et n’étiez pas sans crainte de l’issue de votre petite lâcheté. Eh bien, remettez-vous : j’étais ravie de jouer la duchesse de Septmonts, mais cela m’amuse dix fois plus de jouer l’Étrangère ! Et cette fois, ma petite Sophie, je te mettrai dans ma poche, et je n’y mettrai aucun ménagement, car tu viens de jouer une petite comédie indigne de notre amitié ! »

Les répétitions furent nerveuses de part et d’autre. Perrin, qui était un Croizettiste enragé, se lamentait sur le manque de souplesse du talent de Croizette, si bien qu’un jour, celle-ci, hors d’elle, lui décocha : « Eh bien, Monsieur, il fallait hisser le rôle à Sarah, elle aurait eu la voix que vous désirez pour les scènes d’amour ; moi, je ne peux pas faire mieux. On m’énerve trop, j’en ai assez ! » Et elle s’enfuit en sanglotant dans le petit guignol, où elle eut une véritable crise de nerfs.

Je la suivis et la consolai de mon mieux. Et, au milieu de ses larmes nerveuses, elle murmurait en m’embrassant : « C’est vrai… c’est eux qui m’ont poussée à te faire cette cochonnerie, et maintenant, ils m’embêtent… » Croizette parlait gras, très gras… et parfois elle avait la plaisanterie gauloise. Ce jour-là, nous nous réconciliâmes tout à fait.

Une semaine avant la première représentation, je reçus une lettre anonyme, me prévenant que Perrin mettait toute sa diplomatie en jeu auprès de Dumas, pour faire changer le titre de la pièce. Il désirait, cela va de soi, que la pièce eût pour titre : La Duchesse de Septmonts.

Je bondis vers le théâtre pour trouver de suite Perrin. Je rencontrai à la porte Coquelin, qui jouait le duc de Septmonts, dans lequel il fut merveilleux. Je lui montrai la lettre. Il haussa les épaules : « C’est une infamie ! Comment peux-tu croire une lettre anonyme ? C’est indigne de toi ! »

Nous causions en bas de l’escalier, quand l’administrateur arriva. « Tiens, montre-lui ta lettre, à Perrin. » Et il me la prit des mains pour la lui montrer. Ce dernier rougit légèrement : « Je connais cette écriture, dit-il, c’est quelqu’un de la Maison qui a écrit cette lettre… » Je la lui repris vivement, lui disant : « Alors, c’est quelqu’un de renseigné, et ce qu’il écrit est peut-être vrai, dites-le moi ? Je suis en droit de le savoir. — J’ai le mépris des lettres anonymes ! » Et il monta sans plus répondre, après avoir légèrement salué.

« Ah ! si c’est vrai… s’écria Coquelin, elle est raide ! Veux-tu que j’aille chez Dumas, je le saurai tout de suite ? — Non, merci ! Mais tu me donnes une idée… J’y vais. » Et, après lui avoir serré la main, je me fis conduire chez Dumas fils.

Il allait sortir. « Eh bien ?… Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des yeux de flammes ! » Je rentrai avec lui dans le salon et lui posai nettement ma question. Il avait gardé son chapeau ; il le retira pour se donner une contenance, mais, avant qu’il ait pu dire un mot, j’entrai dans une colère folle. De ces colères qui ne me prenaient plus que rarement, mais qui ressemblaient à des accès de folie.

Et, en effet, tout ce que j’avais de rancœur contre cet homme, contre Perrin, contre tout le monde du Théâtre qui aurait dû m’aimer, me soutenir, et qui me trahissait à tout propos ; tout ce que j’avais amoncelé de colères sourdes pendant les répétitions, de cris de révolte contre l’injustice perpétuelle de ces deux hommes : Perrin et Dumas ; je lâchai tout dans une avalanche de phrases cinglantes, furieuses et sincères. Je lui remémorai ses promesses des premiers jours, sa visite à mon hôtel de l’avenue de Villiers, la façon lâche et sournoise dont il m’avait sacrifiée sur la demande de Perrin et sur les instances des amis de Sophie. .. Je parlai… je parlai… sans lui permettre de placer un mot.

Quand, épuisée, je dus m’arrêter, je murmurai haletante de fatigue : « Quoi ?… Quoi ?… Qu’avez-vous à répondre ?… — Ma chère enfant, fit-il d’une voix très émue, si j’avais fait mon examen de conscience, j’aurais dû me dire tout ce que vous venez de dire si éloquemment ! Maintenant, je dois avouer pour me disculper un peu, que je croyais que votre Théâtre vous était absolument indifférent ; que vous préfériez de beaucoup votre sculpture, votre peinture et votre cour. Nous avons rarement causé ensemble, et on m’a laissé croire tout ce que je croyais. Votre furieux chagrin m’intéresse beaucoup. La pièce gardera son titre primitif : L’Étrangère, je vous en donne ma parole ! Et maintenant, embrassez-moi bien fort pour me prouver que vous ne m’en voulez pas. »

Je l’embrassai. Et à partir de ce jour nous fûmes bons amis.

Je racontai le soir toute cette histoire à Croizette, et je vis qu’elle ne savait rien de la vilaine machination. J’en fus bien contente.

La pièce eut un énorme succès. Coquelin, Febvre et moi remportâmes les gros succès de la soirée.


Je venais de commencer, dans mon atelier du boulevard de Clichy, un grand groupe qui m’avait été


UN COIN DU GRAND SALON ACTUEL. AU MUR, LE PORTRAIT DE SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DE « GISMONDA », PAR CHATRIAN.

UN COIN DU GRAND SALON ACTUEL.
AU MUR, LE PORTRAIT DE SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DE « GISMONDA », PAR CHATRIAN.


inspiré par l’histoire lamentable d’une pauvre vieille femme que je voyais souvent à la tombée de la nuit dans la baie des Trépassés.

Je m’étais approchée d’elle un jour, désirant lui parler, mais je fus si effrayée par son regard de folle que je m’éloignai aussitôt ; et le gardien me conta ceci : Mère de cinq fils, tous marins, deux avaient été tués par les Allemands en 1870, et trois dormaient sous les flots. Elle avait élevé le petit garçon de son dernier fils, le tenant toujours loin de la mer, dans une petite vallée, et lui apprenant à haïr l’eau. Elle n’avait jamais quitté le petit, mais l’enfant devenait si triste, si triste, qu’il tomba malade et déclara qu’il allait mourir parce qu’il n’avait pas vu la mer. « Eh bien, guéris-toi, dit l’aïeule attendrie, et nous irons ensemble la voir. » Deux jours après, l’enfant était sur pied ; et la grand’mère quitta la vallée, accompagnée du petit garçon, pour aller voir la mer, tombeau de ses trois fils.

C’était un jour de novembre. Le ciel bas s’aplatissait sur l’Océan, bornant l’horizon. L’enfant bondit de joie. Il sauta, gambadant, riant, criant de joie en voyant toute cette eau mouvante.

La grand’mère, assise sur le sable, cachait ses yeux pleins de larmes sous ses deux mains tremblantes ; puis, soudain frappée par le silence, elle se redressa éperdue : là, devant elle, une barque à la dérive, et, dans la barque, son gars, son petit gars de huit ans qui riait comme un fou, pagayant de son mieux avec l’unique rame qu’il pouvait à peine tenir ; et il criait : « J’vas voir quoi qu’y a derrière le gris et je reviens ! »

Il ne revint pas. Et, le lendemain, on trouva la pauvre causant tout bas aux vagues qui venaient baigner ses pieds. Depuis, elle allait chaque jour jeter le pain qu’on lui donnait, disant aux flots : « Il faut porter ça au p’tit... »

Ce poignant récit m’était resté en mémoire. Je voyais encore la femme, grande, avec sa cape brune surmontée d’un lourd capuchon.

Je travaillai avec acharnement à ce groupe. Il me semblait maintenant que j’étais née pour être sculpteur, et je commençais à prendre mon théâtre en mauvaise part. Je n’y allais que par devoir, et je me sauvais le plus vite possible.

J’avais fait plusieurs esquisses. Aucune ne me satisfaisait.

Au moment où, découragée, j’allais jeter à terre ma dernière esquisse, le peintre Georges Clairin, qui venait d’entrer, s’y opposa de toutes ses forces. Et mon brave ami Mathieu-Meusnier, qui était plein de talent, s’opposa ainsi que lui à la destruction de ma maquette.

Excitée par leurs encouragements, je décidai de pousser mon œuvre et d’en faire un grand groupe. Je demandai à Meusnier s’il connaissait une vieille femme très grande, très osseuse ; il m’en envoya deux qui ne me convenaient pas. Alors je m’adressai à tous mes amis peintres et sculpteurs, et pendant huit jours la Cour des miracles défila devant moi.

J’arrêtai mon choix sur une femme de ménage qui devait avoir une soixantaine d’années. Elle était géante et taillée à coups de serpe. J’éprouvai, en la voyant entrer, un léger sentiment de crainte. L’idée de rester seule des heures entières avec ce gendarme féminin me laissait une inquiétude. Cependant, quand je l’entendis parler, je fus calmée : une petite voix timide et des gestes effarouchés de fillette sauvage contrastaient avec la structure de la pauvre femme.

Quand je lui montrai l’esquisse, elle resta hébétée : « Faudra que je montre mon cou et mon épaule ? J’pourrai jamais... » Je lui affirmai qu’il n’y avait jamais personne quand je travaillais. Et je lui demandai à voir son cou tout de suite.

Oh ! ce cou ! Je frappai les mains de joie en le découvrant. Il était long, délabré, terrible. Le sterno-cléido-mastoïdien ressortait en bataille, la pomme d’Adam menaçant de percer la peau. C’était admirable. J’approchai d’elle et découvris doucement son épaule. Oh ! quelle joie ! quelle ivresse ! L’os de l’épaule était visible sous l’épiderme, et sa clavicule surplombait un creux large et profond. Cette femme était le rêve !

Émue, je m’écriai : « Que c’est beau ! que c’est écrit ! C’est admirable ! » Et la géante rougissait. Je lui demandai à voir ses pieds, nus. Elle retira ses gros bas et laissa voir un pied malpropre, mais sans caractère, « Non, lui dis-je, merci. Madame, les pieds sont trop petits, je ne prendrai que la tête et l’épaule. »

Après avoir fait le prix avec elle, je la retins pour trois mois ! A l’idée qu’elle allait gagner tant d’argent pendant trois mois, la pauvre femme se prit à pleurer et me fit si grande pitié, que je lui assurai tout son hiver, afin qu’elle n’eût pas à se chercher de l’ouvrage cet hiver-là, puisqu’elle m’avait déjà raconté qu’elle passait six mois au pays, dans la Sologne, chez ses petits-enfants.

Ma « grand’mère » trouvée, il me fallait un enfant, Je vis alors défiler toute la bande de petits Italiens modèles de profession. Il y avait des enfants admirables, de véritables petits Jupins. En une seconde, la mère déshabillait le bambin, qui prenait toutes les poses favorables au développement de ses muscles et de son torse. Je choisis un beau petit gars de sept ans qui me paraissait bien neuf.

J’avais fait venir les manœuvres, qui avaient, d’après mon esquisse, monté la carcasse nécessaire à soutenir le poids de mon groupe : d’énormes tiges de fer retenues par des crampons scellés dans le plâtre, puis, partout, d’autres de bois, de fer, auxquelles on suspend des papillons, c’est-à-dire deux petits bouts de bois de trois à quatre centimètres tenus en croix par un petit fil de fer qui s’accroche à toutes les tiges. La carcasse d’un grand groupe ressemble à un immense piège dressé pour attraper des milliers de rats et souris.


J’attaquai cet énorme travail avec le courage d’un ignorant. Rien ne me rebutait. Je travaillais souvent jusqu’à minuit, quelquefois jusqu’à quatre heures du matin. Et comme l’humble bec de gaz était insuffisant pour éclairer, je m’étais fait faire une couronne, ou plutôt un cercle d’argent dont chaque fleuron était un bougeoir dans lequel on mettait une bougie, ceux de derrière ayant quatre centimètres de plus haut que les autres, et, ainsi casquée, je travaillais sans désemparer.

Je n’avais pas une pendule, pas une montre avec moi, je voulais ignorer l’heure, sauf quand je jouais ; alors, une femme de chambre venait me chercher. Que de fois je n’ai ni déjeuné, ni dîné, ayant oublié. J’étais alors prévenue par un évanouissement de faiblesse, et vite je me faisais chercher des gâteaux.


J’avais presque terminé mon groupe, mais je n’avais pas fait les pieds ni les mains de ma pauvre grand’mère. Elle tenait son petit gars mort sur ses genoux, mais ses bras n’avaient pas de mains, et les jambes n’avaient pas de pieds. Je cherchais en vain les mains et les pieds rêvés : grands, osseux.

Un jour que mon camarade Martel vint me voir à l’atelier pour connaître ce groupe dont on parlait tant, j’eus un trait de génie. Martel était grand, grand et maigre à rendre la Mort jalouse. Je le regardais tourner autour de mon œuvre. Il regardait en connaisseur. Moi, je le regardais aussi. Et soudain, je lui dis : « Mon petit Martel, je vous en prie... je vous en supplie... posez-moi les mains et les pieds de ma « grand’mère ? » Il se mit à rire, et avec une bonne grâce parfaite, il ôta ses souliers, ses chaussettes, et prit la place de ma géante un peu vexée. Il revint dix jours de suite, me donnant trois heures par jour.

Grâce à lui, je pus terminer mon groupe. Je le fis mouler et l’envoyai au Salon (1876), où il obtint un véritable succès.

Ai-je besoin de dire que je fus accusée d’avoir fait faire ce groupe par un autre. J’envoyai une assignation à un critique qui n’était autre que Jules Claretie, et qui avait déclaré que cette œuvre, très intéressante du reste, ne pouvait être de la signataire. Jules Claretie s’excusa très courtoisement et les choses en restèrent là.

Le jury, après s’être renseigné, me décerna une mention honorable, et je fus folle de joie.

Je fus très critiquée, mais très louée. Presque toutes les critiques portaient sur le cou de ma vieille Bretonne. Je l’avais travaillé avec tant d’amour, ce cou !

Voici un article de René Delorme :

L’œuvre de Mlle Sarah Bernhardt mérite d’être étudiée en détail. La tête de la grand’mère, très recherchée dans les rides très accentuées, exprime bien la douleur, l’immense douleur, près de laquelle toutes les autres ne sont rien. Je reprocherai seulement à l’artiste d’avoir donné trop de relief au réseau de nerfs qui tranchent sur le cou décharné de l’aïeule. Il y a de l’inexpérience à procéder ainsi. Elle est contente d’avoir bien étudié l’anatomie, et elle n’est pas fâchée de le montrer. C’est, etc.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Certes, il avait raison, ce Monsieur. J’avais étudié mon anatomie avec fureur et d’une bien amusante façon : j’avais pris des leçons avec le docteur Parrot, si bon pour moi. Je me promenais sans cesse avec un mémento de planches anatomiques ; puis, rentrée chez moi, je me mettais devant la glace, et je me disais subitement : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » en posant mon doigt sur l’endroit indiqué. Je devais me répondre tout de suite, sans hésiter... Et quand j’hésitais, je me condamnais à apprendre par cœur la musculature de la tête ou du bras, et je ne m’endormais qu’après l’exécution de ce pensum volontaire.


Un mois après l’Exposition, il y avait lecture à la Comédie-Française pour la pièce de Parodi : Rome vaincue. Je refusai le rôle de la jeune vestale Opimia, qui m’était distribué, et réclamai énergiquement celui de la septuagénaire Posthumia, vieille Romaine aveugle, figure superbe et très noble.

Il y eut sans doute corrélation d’idées en mon esprit entre ma vieille Bretonne pleurant son fieu et l’auguste patricienne réclamant la grâce de sa petite-fille.

Perrin, d’abord interloqué, céda cependant à mon désir. Mais son goût pour l’ordre, son amour pour la symétrie, le rendirent anxieux à propos de Mounet-Sully, qui devait jouer aussi dans la pièce. Il avait l’habitude de voir Mounet-Sully et moi, dans les deux victimes, les deux héros, les deux amants ; comment faire pour que nous soyons cette fois encore les deux... quelque chose ?... « Eurêka ! » Il y avait dans la pièce un vieux fou nommé Vestaepor, lequel était inutile à l’action, mais avait été inspiré à Parodi pour la tranquillité de Perrin. « Eurêka ! s’écria l’administrateur de la Comédie : Mounet-Sully jouera le vieux fou Vestaepor. » L’équilibre était rétabli. Le dieu des bourgeois était content.

La pièce, assez médiocre en réalité, obtint un très gros succès de première (27 septembre 1876). Et j’obtins, moi, un succès personnel immense, au quatrième acte. La foule décidément venait à moi, en dépit de tout et de tous.


XXV


La représentation d’Hernani acheva de me livrer le public.

J’avais déjà répété avec Victor Hugo, et ce fut une joie pour moi de me retrouver presque chaque jour avec le grand poète. Je n’avais jamais cessé de le voir ; mais je ne pouvais jamais causer avec lui, chez lui. Il y avait toujours des hommes à cravates rouges gesticulant, ou des femmes éplorées déclamant. Il était bon, il écoutait les yeux mi-clos ; je crois qu’il dormait. Puis, éveillé par le silence, il disait une parole consolante, mais se récusait très habilement ; car Victor Hugo n’aurait pas pu promettre, aimant à tenir ses promesses.

Ce n’est pas comme moi : je promets tout avec la ferme intention d’exécuter ma promesse et, deux heures après, j’ai tout oublié. Si une personne de mon entourage ravive mon souvenir, je m’arrache les cheveux et, pour rabibocher mon oubli, j’invente des histoires, j’achète des cadeaux ; enfin, je complique ma vie d’inutiles soucis. Et c’est comme ça depuis... toujours. Et cela restera comme ça jusqu’à la fin.


SARAH BERNHARDT EN 1876 (PORTRAIT DE LOUISE ABBÉMA).
SARAH BERNHARDT EN 1876
(PORTRAIT DE LOUISE ABBÉMA).


Comme je me plaignais un jour à Victor Hugo de ne pouvoir jamais causer avec lui, il m’invita à déjeuner, me disant qu’après le déjeuner nous pourrions bavarder tous les deux, seuls. Je m’en fus ravie à ce déjeuner auquel assistaient : Paul Meurice, le poète Léon Cladel, le communard Dupuis, une dame russe dont je ne sais plus le nom, Gustave Doré, etc... En face de lui était Mme Drouet, l’amie des mauvais jours.

Oh ! l’horrible déjeuner ! que c’était mauvais, mon Dieu ! Et que c’était mal servi ! Puis j’avais les pieds glacés par le vent-coulis des trois portes sans bourrelets qui sifflait sous la table une lamentable complainte.

Près de moi était M. X..., socialiste allemand, qui est aujourd’hui un homme très arrivé. Cet homme avait des mains si sales... il mangeait si malproprement, que le cœur me soulevait. Je l’ai retrouvé à Berlin ; il est maintenant très propre, très correct et, je crois, très impérialiste.

Le malaise de ce voisinage, le froid aux pieds, l’ennui mortel firent de moi une loque incapable de lutter. Je perdis connaissance.

Quand je repris mes sens, je me trouvais étendue sur un canapé, une main dans celle de Mme Drouet, et en face de moi, prenant des croquis : Gustave Doré. « Oh ! ne bougez pas, s’écria-t-il, vous étiez si jolie ! » Cette phrase lancée si mal à propos me charma quand même, et je me prêtai au désir du grand dessinateur qui était de mes amis.

Je quittai la maison de Victor Hugo sans prendre congé de lui, un peu honteuse. Le lendemain, il vint chez moi. Je lui racontai je ne sais quelle histoire justifiant mon malaise, et je ne le revis plus qu’aux répétitions d’Hernani.

La première d’Hernani eut lieu le 21 novembre 1877. Ce fut un triomphe pour l’auteur et tous les interprètes.

Hernani avait déjà été joué dix ans auparavant, mais Delaunay jouant Hernani était tout le contraire du rôle. Il n’était pas épique, pas romantique, pas poétique. Il n’avait pas le style de ces grandes épopées. Il était charmant, gracieux, avec le sourire perpétuel, moyen de taille, aux gestes étriqués : idéal dans Musset, parfait dans Émile Augier, charmant dans Molière, exécrable pour Victor Hugo. Dressant, qui jouait Charles-Quint, était au-dessous de tout. Sa diction aimable et molle, son œil rieur et sa paupière frisée par la blague lui retiraient toute grandeur. Ses deux énormes pieds, généralement dissimulés à moitié par le pantalon, prenaient une importance folle. Moi, je ne voyais qu’eux. Ils étaient grands, grands, plats et légèrement en dedans, ils étaient affreux, cauchemardants. Ah ! l’admirable couplet aux mânes de Charlemagne, quel galimatias ! Le public toussait, se remuait ; c’était bien pénible.

Dans notre représentation en 1877, c’était Mounet-Sully, dans toute sa beauté, dans toute la splendeur de son talent, qui jouait Hernani. Et c’était Worms, l’admirable artiste, qui jouait Charles-Quint. Avec quelle ampleur ! quelle virtuosité du vers ! quelle diction impeccable !

Cette représentation du 21 novembre 1877 fut un triomphe. Le public me fit une jolie part dans le succès général. Je jouais doña Sol, et Victor Hugo m’envoya cette lettre :

Madame,

Vous avez été grande et charmante ; vous m’avez ému, moi le vieux combattant, et à un certain moment, pendant que le public attendri et enchanté par vous applaudissait, j’ai pleuré. Cette larme que vous avez fait couler est à vous et je me mets à vos pieds.

Victor Hugo.

Il y était joint un petit carton contenant un bracelet-chaînon, auquel pendait une goutte en diamants. Ce bracelet, je l’ai perdu chez le plus riche des nababs : Alfred Sassoon. Il a voulu le remplacer, mais je l’ai refusé. Il ne pouvait me rendre la larme de Victor Hugo.


Mon succès à la Comédie était affirmé, et le public me traitait en enfant chéri. Mes camarades en conçurent quelque jalousie. Ferrin me chercha noise à tout propos. Il avait de l’amitié pour moi, mais il ne pouvait admettre qu’on n’eût pas besoin de lui ; et, comme il refusait régulièrement ce que je lui demandais, je n’avais plus recours à lui. J’envoyais un mot au Ministère et j’obtenais gain de cause.


Toujours assoiffée de nouveau, je voulus faire de la peinture. Je savais quelque peu dessiner et j’étais très coloriste. Je fis d’abord deux ou trois petits tableaux, puis j’entrepris le portrait de ma chère Guérard.

Alfred Stevens le trouva vigoureusement peint, et Georges Clairin m’encouragea à continuer la peinture. C’est alors que je me lançai courageusement, ou follement ; et j’entrepris un tableau de près de deux mètres : La Jeune fille et la Mort.

Alors, ce fut un tollé contre moi. « Pourquoi faire autre chose que mon théâtre, puisque c’était ma carrière ? Quel besoin avais-je de faire parler de moi quand même ? »

Perrin vint me trouver, un jour que j’étais très malade. Il me fit de la morale : « Vous vous tuez, ma chère enfant, pourquoi faire de la sculpture ? de la peinture ?… Est-ce pour prouver que vous pouvez en faire ?… — Mais non ! mais non ! m’écriai-je ; mais c’est pour me créer la nécessité de rester ici. — Je ne comprends pas… » fit Perrin très attentionné.

« Voilà : j’ai une envie folle de voyager, de voir autre chose, de respirer un autre air, de voir des ciels moins bas que le nôtre, des arbres plus grands, autre chose enfin ! Et je me crée des tâches pour me retenir à la chaîne ; sans quoi, je sens que mon désir de savoir et de voir l’emportera, et je ferai des bêtises ! »

Cette conversation devait tourner contre moi quelques années après, dans le procès que me fit la Comédie.


L’Exposition de 1878 acheva d’exaspérer Perrin et quelques artistes du Théâtre-Français contre moi. On me reprochait tout : ma peinture, ma sculpture, ma santé. Et enfin j’eus avec Perrin une terrible scène, qui fut la dernière, car à partir de ce moment-là nous ne nous parlâmes plus. A peine un salut froid de part et d’autre.

Cette crise éclata à propos de ma promenade en ballon. J’adorais et j’adore encore les ballons. J’allais chaque jour dans le ballon captif de M. Giffard. Cette assiduité avait frappé le savant et, un jour, il se fit présenter par un ami commun. « Ah ! Monsieur Giffard, que je voudrais monter en ballon libre ! — Eh bien, Mademoiselle, vous y monterez, me dit l’aimable homme. — Quand ? — Le jour qu’il vous plaira. »

J’aurais voulu tout de suite, mais il me fit remarquer qu’il lui fallait équiper un ballon, et qu’il prenait là une grosse responsabilité. Le rendez-vous fut pris pour le mardi prochain, juste huit jours après. Je le priai de n’en rien dire, car, si les journaux s’emparaient de cette nouvelle, ma famille terrifiée ne me laisserait pas monter.

M. Tissandier, qui devait quelque temps après, le pauvre, s’écraser dans une chute aérienne, me promit de m’accompagner, mais un empêchement me priva de son aimable présence. Et ce fut le jeune Godard qui, huit jours après, montait avec moi dans le Doña Sol, joli ballon orange préparé spécialement pour mon voyage.

Le prince Napoléon, qui était avec moi quand Giffard me fut présenté, avait insisté pour être du voyage ; mais il était lourd, un peu maladroit, et je ne prenais pas plaisir à sa conversation, malgré son merveilleux esprit, car il était méchant et tapait volontiers sur l’empereur Napoléon III que j’aimais beaucoup.

Nous partîmes seuls : Georges Clairin, Godard et moi. Le bruit s’en était quand même répandu, mais trop tard pour que la presse s’en emparât.

J’étais dans les airs depuis cinq minutes quand un de mes amis, le comte de Montesquieu, croisa Perrin sur le pont des Saints-Pères : « Tenez, dit-il, regardez dans le ciel… Voilà votre étoile qui file ! » Perrin leva la tête, et montrant le ballon qui s’élevait : « Qui est là-dedans ?

— Sarah Bernhardt ! » Il paraît que Perrin devint pourpre et, serrant les dents, il murmura : « Encore un de ses tours ! Mais celui-là, elle le paiera ! » Et il s’éloigna vivement, sans même saluer mon jeune ami, qui resta stupéfait de cette colère sans raison. Et s’il avait soupçonné ma joie infinie de voyager ainsi dans l’air, Perrin eût souffert davantage.

Ah ! notre départ ! Il était cinq heures trente minutes. Je serrai la main à quelques amis. Ma famille, tenue dans la plus complète ignorance, n’était pas là. Et j’eus un petit serrement de cœur quand, après le cri de : « Lâchez tout ! » je me vis en une seconde à cinquante mètres de terre. J’entendais encore quelques cris : « Attention ! Revenez ! Ne nous la tuez pas ! » Et puis, rien… rien… La terre au-dessous, le ciel au-dessus… Puis, tout à coup, je suis dans les nuages. J’ai laissé Paris brumeux : je respire sous un ciel bleu, je vois un soleil radieux. Autour de nous des montagnes opaques de nuages aux crêtes irisées.

Notre nacelle plonge dans une vapeur laiteuse, toute tiède de soleil. C’est admirable ! c’est stupéfiant ! Pas un bruit, pas un souffle. Mais le ballon ne faisait presque aucun mouvement. Ce n’est que vers six heures que les courants arrière se firent sentir, et nous prenions notre vol vers l’est.

Nous étions à 1,600 mètres d’altitude. Le spectacle devenait féerique. De gros nuages moutonnés de blanc nous servaient de tapis. De grandes draperies orange frangées de violet descendaient du soleil pour s’aller perdre dans les nuages de notre tapis.

A six heures quarante minutes, nous étions à 2,300 mètres d’altitude, et le froid et la faim commençaient à se faire sentir.

Le dîner fut copieux, en foie gras, en pain frais, en oranges. Le bouchon de Champagne sautant dans le nuages eut un joli petit bruit estompé. Nous levâmes nos verres en l’honneur de M. Giffard.

Nous avions beaucoup bavardé ; la nuit avait recouvert ses épaules de son lourd manteau brun. Il faisait très froid. L’aérostat était alors à 2,600 mètres, et le sang me bourdonnait follement aux oreilles. Le sang me coulait du nez. Je me sentais très mal à mon aise et somnolais sans pouvoir réagir.

Georges Clairin s’inquiéta, et le jeune Godard s’écria très fort, pour me réveiller sans doute : « Allons, allons, il faut descendre ! Jetons le guide-rope ! »

Ce cri me réveilla, en effet. Je voulais savoir ce que c’était que le guide-rope. Je me levai un peu étourdie ; et, pour secouer ma torpeur, Godard me mit le guide-rope aux mains. C’était une forte corde déroulant 120 mètres, à laquelle étaient fixés, de distance en distance, des petits crampons de fer. Clairin et moi déroulâmes la corde en riant, pendant que Godard, penché sur la nacelle, regardait avec une longue-vue. « Halte ! cria-t-il tout à coup… Diable ! Voilà bien des arbres ! » En effet, nous étions au-dessus des bois de Ferrières. Mais, devant nous, une petite plaine sollicitait notre descente. « Il n’y a pas à hésiter ! s’écria Godard. Si nous manquons la plaine, nous descendrons en pleine nuit dans les bois de Ferrières. Et dame ! c’est dangereux. » Puis, se tournant vers moi : « Voulez-vous, me dit-il, ouvrir la soupape ? » Ainsi fut fait. Et le gaz s’échappa de sa prison en sifflant d’un air moqueur. La soupape refermée sur l’ordre de l’aéronaute, nous descendîmes rapidement.

Tout à coup le silence de la nuit fut déchiré par un appel de trompe. Je tressaillis. C’était Louis Godard qui, de sa poche, véritable magasin, avait sorti une trompe dans laquelle il soufflait avec violence.

Un coup de sifflet strident répondit à notre appel et nous vîmes, à cinq cents mètres au-dessous de nous, un homme galonné qui s’époumonnait à nous appeler. Comme nous étions tout près d’une petite gare, nous devinâmes aisément que cet homme en était le chef.

« Où sommes-nous ? s’écria Louis Godard dans sa trompe. — A... en-en-en-ille ! » répondit le chef. Impossible de comprendre. «Où sommes-nous ? tonitrua Georges Clairin de sa voix la plus formidable. — A... en... en... en... ille ! » hurla le chef dans sa main en cornet. « Où sommes-nous ? m’ccriai-je de ma voix la plus cristalline. — A... en... en... en... ille ! » répondit le chef... et son équipe. Impossible de rien savoir.

Il fallut lester le ballon. Nous descendîmes d’abord un peu trop vite et, le vent nous chassant vers le bois, nous dûmes remonter vers le ciel. Cependant, après dix minutes de route, la soupape de nouveau ouverte nous fit redescendre. L’aérostat se trouvait alors à droite de la gare et très éloigné de son aimable chef. « A l’ancre ! » s’écria d’un ton de commandement le jeune Godard. Et, aidé par Georges Clairin, il lança dans l’espace une nouvelle corde au bout de laquelle se trouvait attachée une ancre formidable. La corde mesurait 80 mètres de long.

Au-dessous de nous, un troupeau d’enfants de tous âges courait après le ballon depuis notre halte à la gare. Quand nous fûmes à trois cents mètres de terre, Godard cria dans sa trompe : « Où sommes-nous ? — A Verchère ! » Aucun de nous ne connaissait Verchère. « Bah ! nous verrons bien. Descendons toujours. Allons, vous autres, cria l’aéronaute, prenez la corde qui traîne ! Et surtout ne tirez pas trop fort ! » Cinq hommes vigoureux empoignèrent la corde. Nous étions à 130 mètres de terre et le spectacle devenait curieux. La nuit commençait à estomper toutes choses. Je levai la tête pour voir le ciel, mais je restai bouche bée, notre ballon à moitié dégonflé laissait pendre en fripe toute, sa base. C’était fort laid.

Nous atterrissions doucement, sans le petit traînage que j’espérais, sans le petit drame que j’avais rêvé. Une pluie torrentielle accueillit notre descente.

Un jeune propriétaire d’un château voisin accourut comme les paysans, pour voir. Il m’offrit son parapluie. « Oh ! Monsieur, je suis si mince que je ne peux me mouiller, je passe entre les gouttes. » Le mot fut répété et fit fortune.

« A quelle heure le train ? s’informa Clairin. — Oh ! vous avez le temps, répondit d’une voix gommée et lourde un nouveau venu : Vous ne pouvez prendre que le train de dix heures, la gare étant à une heure d’ici ; et comme il n’y a pas de voiture, avec le temps, il faudra deux heures de marche à Madame. »

Je restai confondue et cherchai du regard le jeune propriétaire, et son parapluie pour me servir de canne, ni Clairin ni Godard n’en avaient emporté. Mais, comme je l’accusais dans mon for intérieur, il sauta lestement d’une voiture que je n’avais pas entendu venir. « Voilà, me dit-il, une voiture pour vous et ces messieurs, et une autre pour le cadavre de l’aérostat. — Ma foi, vous nous sauvez ! dit Clairin en lui serrant la main, car il paraît que les chemins sont défoncés. — Oh ! s’écria le jeune homme, il eût été impossible à des pieds de Parisienne de faire seulement la moitié de la route. » Puis, il nous salua, nous souhaitant bon voyage.

Un peu plus d’une heure après, nous arrivions à la gare d’Émerainville. Le chef de gare, apprenant qui nous étions, nous reçut fort aimablement. Il s’excusa de n’avoir pas su se faire entendre quand nous l’avions interpellé, une heure auparavant, du haut de notre véhicule flottant.

Il nous fit servir un petit repas frugal : un fromage, du pain et du cidre. Je détestais le fromage et n’avais jamais voulu en manger, ne trouvant pas cela poétique ; mais je mourais de faim. « Goûtez, goûtez », me disait Georges Clairin. Je goûtai du bout des dents, et je trouvai cela excellent.


Nous rentrâmes très tard, très tard dans la nuit ; et je trouvai tout mon monde dans un état extrême d’inquiétude. Mes amis, venus pour savoir des nouvelles, étaient restés. Il y avait foule chez moi. J’en fus un peu agacée, étant morte de fatigue. Je renvoyai tout ce monde un peu nerveusement et montai à ma chambre.

En me déshabillant, ma femme de chambre m’apprit que l’on était venu plusieurs fois de la Comédie-Française : « Oh ! mon Dieu ! m’écriai-je, inquiète. Le spectacle avait-il été changé ? — Non, je ne crois pas, répondit la jeune femme. Mais il paraît que M. Perrin est furieux, et qu’ils sont tous en rage contre vous. Du reste, voilà le mot qu’on a laissé. » J’ouvris la lettre. J’étais convoquée à me rendre à l’Administration le lendemain à deux heures.

Arrivée chez Perrin, à l’heure indiquée, je fus reçue avec une politesse exagérée, pleine de sévérité.

Puis commença la série des récriminations sur mes boutades, mes caprices, mes excentricités ; et il termina son discours en me disant que j’avais mille francs d’amende pour avoir voyagé sans l’autorisation de l’Administration.

Je pouffai de rire : « Le cas " ballon ", lui dis-je, n’est pas prévu ; et je jure bien que je ne paierai pas mon amende. Je fais ce qu’il me plaît en dehors du Théâtre, et cela ne vous regarde pas, mon cher Monsieur Perrin, tant que je ne porte pas atteinte au service ! Et puis... vous m’assommez !... Je vous donne ma démission. Soyez heureux ! »

Je le laissai penaud et inquiet.

Le lendemain, j’envoyai ma démission par écrit à M. Perrin ; et, quelques heures après, je fus mandée par M. Turquet, ministre des Beaux-Arts. Je refusai de m’y rendre ; on m’expédia un ami commun, qui me déclara que M. Perrin avait dépassé ses droits, que l’amende était levée, et que je devais reprendre ma démission. Ainsi fut fait.

Mais la situation était tendue. Ma célébrité était devenue énervante pour mes ennemis, un peu bruyante, je l’avoue, pour mes amis. Mais moi, à cette époque, tout ce tapage m’amusait follement. Je ne faisais rien pour attirer l’attention. Mes goûts un peu fantastiques, ma maigreur, ma pâleur, ma façon toute personnelle de m’habiller, mon mépris de la Mode, mon j’m'enfichisme de toutes choses, faisaient de moi un être à part.

Je ne m’en rendais pas compte. Je ne lisais et ne lis jamais les journaux. J’ignorais donc tout ce qui se disait de méchant et de bienveillant sur moi. Entourée d’une cour d’adorateurs et d’adoratrices, je vivais dans mon rêve ensoleillé.

Toutes les royautés, les célébrités qui furent les hôtes de la France en 1878 pendant l’Exposition, me rendirent visite. Ce défilé m’amusait beaucoup. La Comédie était la première étape théâtrale de tous ces illustres visiteurs. Et Croizette et moi jouions presque chaque soir.

Je tombai assez gravement malade en jouant Amphytrion, et je fus envoyée dans le Midi. J’y restai deux mois. J’habitais Menton, mais j’avais fait mon quartier général au Cap Martin. Je m’étais fait dresser une tente à l’endroit que l’impératrice Eugénie choisit plus tard pour se faire bâtir une magnifique villa.

Je ne voulais voir personne et pensais que, vivant tout le jour sous la tente, si loin de la ville, pas un visiteur ne se hasarderait. Erreur ! Un jour, pendant que je déjeunais avec mon petit garçon, j’entendis s’arrêter subitement les grelots de deux chevaux conduisant une voiture.

La route surplombait notre tente, qui était à moitié cachée sous les arbustes. Tout à coup, une voix que je connaissais sans la reconnaître s’écria d’un ton emphatique de héraut d’armes : « Est-ce ici que loge Madame Sarah Bernhardt, sociétaire de la Comédie-Française ? » Nous ne bougeâmes pas. L’appel fut fait à nouveau. Même silence. Mais nous perçûmes le bruit de branches cassées, d’arbustes écartés ; et à deux mètres de la tente, la voix, qui s’était faite narquoise, recommença...

Nous étions découverts. Je sortis alors, un peu énervée. En face de moi, un homme vêtu d’un grand manteau en tussor, une lorgnette en bandoulière, un chapeau melon gris, une figure rouge, joyeuse, avec une barbiche en fer à cheval. Je regardai d’un air fâché ce personnage ni distingué ni commun, l’air... parvenu. Il souleva son melon : « Madame Sarah Bernhardt est ici ?... — Qu’est-ce que vous me voulez. Monsieur ?

— Voici ma carte, Madame...» Et je lus : « Gambard, Nice, villa des Palmiers.» Je le regardai, étonnée. Lui le fut plus encore en voyant que son nom ne me disait rien.

Il avait un accent étranger. « Eh bien, voilà, Madame, je viens vous demander de me vendre votre groupe Après la tempête. » Je me mis à rire. « Ma foi, Monsieur, je suis en pourparlers avec la maison Susse : on m’offre six mille francs ; si vous m’en donnez dix, je vous le laisse. — Parfait ! dit-il. Voilà dix mille francs ! Avez-vous de quoi écrire ? — Non, Monsieur. — Ah ! reprit-il, pardon. » Et il sortit un petit étui dans lequel il avait plume et encre. Je lui fis le reçu, et lui donnai un papier qui lui permit d’aller chercher le groupe à Paris, dans mon atelier. Il prit congé ; et j’entendis les grelots s’agiter et s’éloigner.

Depuis, je fus invitée souvent chez cet original qui était un des petits rois nègres de Nice.


XXVI


Je rentrai peu de temps après à Paris. On préparait le « bénéfice » de Bressant qui prenait sa retraite. Il fut convenu que Mounet-Sully et moi devions jouer un acte d’Othello, de Jean Aicard.

La salle était admirable, et le public bien disposé, comme il l’est toujours en ces occasions. Après la chanson du Saule, je m’étais étendue dans le lit de Desdémone, quand tout à coup j’entendis le public rire doucement d’abord, puis inextinguiblement : Othello venait d’entrer, dans la nuit, en chemise ou peu s’en faut, une lanterne à la main, et se dirigeait vers une porte perdue sous une draperie.

Le public, masse impersonnelle, se livre sans réserve à ces manifestations un peu grossières, alors que chaque membre de cette masse, pris à part, aurait honte de sa pensée mise en lumière.

Le ridicule jeté sur cet acte par la pantomime exagérée de l’acteur empêcha la pièce d’entrer en répétitions, et ce ne fut que vingt longues années après que Othello fut joué dans son entier au Théâtre-Français. Moi, je n’y étais déjà plus.

Après avoir joué Bérénice dans Mithridate avec succès, je repris mon rôle de la reine de Ruy Blas. La pièce obtint un succès aussi durable qu’à l’Odéon ; et le public se montra peut-être encore plus favorable à mon égard. C’était Mounet-Sully qui jouait Ruy Blas. Il y fut admirable et cent fois supérieur à Lafontaine, qui le jouait à l’Odéon. Frédéric Febvre, très bien costumé, avait composé son rôle d’une façon intéressante, mais il resta inférieur à Geffroy, qui avait été le plus distingué et le plus effroyable Don Salluste que l’on pût rêver.


Mes rapports avec Perrin étaient de plus en plus froids. Il était heureux, pour la Maison, de mon grand succès ; il était joyeux des magnifiques recettes de Ruy Blas ; mais il aurait voulu que ce fût une autre que moi qui bénéficiât de tous les bravos. Mon indépendance, mon horreur de la soumission, même fictive, l’agaçaient prodigieusement.

Un jour, mon domestique vint me dire qu’un vieil Anglais demandait à me voir avec une telle insistance qu’il avait cru, malgré la consigne, devoir venir m’avertir. « Renvoyez cet homme et laissez-moi travailler. » Je venais de commencer un tableau qui me passionnait : Une fillette tenant, le jour des Rameaux, des palmes dans ses bras. Le petit modèle italien qui posait était une ravissante fillette de huit ans. Tout à coup, elle me dit : « Y s’dispute, l’Anglais… » En effet, j’entendais dans l’antichambre un bruit de voix de plus en plus querellantes. Je sortis, ma palette à la main, résolue à chasser l’intrus ; mais, au moment juste où j’ouvrais la porte de mon atelier, un homme de haute stature s’avança si près de moi que je dus reculer ; et il pénétra ainsi dans mon hall. Il avait les yeux clairs et durs, des cheveux d’argent, une barbe soignée ; il s’excusa très correctement, admira ma peinture, ma sculpture, mon hall, tant et si bien que je ne savais pas encore quel était son nom.

Quand, au bout de dix minutes, je le priai de s’asseoir pour me dire le but de sa visite, il commença d’une voix posée, avec un fort accent : « Je suis M. Jarrett, imprésario. Je puis vous faire faire une fortune. Voulez-vous venir en Amérique ? — Jamais de ma vie ! m’écriai-je vivement. Jamais ! jamais ! — Oh ! bien. Ne vous fâchez pas. Voici mon adresse, ne la perdez pas. » Puis, au moment où il prenait congé : « Ah ! dit-il, vous allez à Londres avec la Comédie-Française, voulez-vous gagner beaucoup " de l’argent " à Londres ? — Oui, comment ? — En jouant dans les salons. Je vous ferai faire une toute petite fortune. — Oh ! ça, je veux bien, si toutefois je vais à Londres, car je ne suis pas décidée. — Alors, voulez-vous me signer un tout petit contrat, auquel nous allons ajouter une clause conventionnelle ? » Et je signai un contrat avec cet homme qui m’inspira de suite une pleine confiance, laquelle ne fut jamais trompée.

Le comité et M. Perrin avaient fait un traité avec John Hollingshead, directeur du Gaiety Théâtre à Londres. Personne n’avait été consulté et je trouvais cela un peu sans façon. Aussi, quand on nous fit part du contrat accepté par le comité et l’administrateur, je ne dis mot.

Perrin, un peu inquiet, me prit à part : « Qu’est-ce que vous ruminez ? — Je rumine ceci : C’est que je


SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DE « DOÑA SOL ».
SARAH BERNHARDT DANS LE RÔLE DE « DOÑA SOL ».


ne veux pas aller à Londres dans une situation inférieure à qui que ce soit. Je veux, pour tout le temps de notre contrat, être Sociétaire à part entière. » Cette prétention excita très fortement le comité. Et Perrin me dit, le lendemain, que ma proposition était rejetée. « Eh bien, je n’irai pas à Londres, voilà tout ! Rien dans mon engagement ne me force à ce déplacement. »

Le comité s’assembla de nouveau, et Got s’écria : « Eh bien, qu’elle ne vienne pas ! Elle nous embête ! »

Il fut donc décidé que je n’irai pas à Londres. Mais Hollingshead et Mayer, son associé, ne le comprenaient pas ainsi ; et ils déclarèrent que le contrat serait annulé si Croizette, Coquelin, Mounet-Sully ou moi ne venions pas.

Les éditeurs, qui avaient acheté pour deux cent mille francs de places à l’avance, se refusaient à regarder l’affaire bonne sans nos noms.

C’est Mayer qui vint me trouver dans un profond désespoir et qui me mit au courant. « Nous allons, dit-il, rompre notre contrat avec la Comédie si vous ne venez pas, car l’affaire ne semble plus possible. »

Effrayée des conséquences de ma méchante humeur, je courus chez Perrin, et je lui dis qu’après la consultation que je venais d’avoir avec Mayer, je comprenais le tort et l’injure involontaires que j’avais faits à la Comédie et à mes camarades, et je lui déclarai que j’étais prête à partir dans n’importe quelles conditions.

Le comité était en séance. Perrin me pria d’attendre et il revint peu de temps après. Croizette et moi étions nommées Sociétaires à part entière, non seulement pour Londres, mais pour toujours. Chacun avait fait son devoir.

Perrin, très ému, me tendit les deux mains, et m’attirant à lui : « Oh ! la bonne et l’indomptable petite créature ! » Nous nous embrassâmes, et la paix fut de nouveau conclue.

Mais elle ne pouvait durer longtemps, car, cinq jours après cette réconciliation, vers neuf heures du soir, on m’annonça M. Émile Perrin. J’avais du monde à dîner. J’allai néanmoins le recevoir dans le hall ; me tendant un papier : « Lisez cela », me dit-il. Et je lus dans un journal anglais, The Times, ce paragraphe que je traduis :

Comédies de salon de Mlle Sarah Bernhardt,
sous la direction de Sir... Benedict.

Le répertoire de Mlle Sarah Bernhardt se compose de comédies, proverbes, saynettes et monologues écrits spécialement pour elle et un ou deux artistes également de la Comédie-Française. Ces comédies se jouent sans décors ou accessoires et s’adaptent, à Londres comme à Paris, aux matinées et soirées de la haute société. Pour tous les détails et conditions, prière de s’adresser à M. Jarrett (secrétaire de Mlle Sarah Bernhardt), au Théâtre de Sa Majesté . . . . . . .

En lisant les dernières lignes, je compris que Jarrett, apprenant que décidément je venais à Londres, avait commencé son petit travail de réclame.

Je m’en expliquai avec Perrin en toute franchise. « Pourquoi voulez-vous, lui dis-je, que je n’utilise pas mes soirées à gagner de l’argent, puisque la chose m’est offerte ? — Ce n’est pas moi, c’est le comité. — Ah ! elle est forte ! » m’écriai-je. Et appelant mon secrétaire : « Donnez-moi la lettre de Delaunay que je vous ai donnée à garder hier. — La voici », fit-il en la sortant d’une de ses innombrables poches. Et Perrin put lire :

Vous plaît-il de venir jouer La Nuit d’Octobre chez Lady Dudley le jeudi 5 juin ? On nous donnera cinq mille francs pour nous deux. Amitiés. — Delaunay.

« Laissez-moi cette lettre ? me dit l’administrateur contrarié. — Non, je ne yeux pas. Mais vous pouvez dire à Delaunay que je vous ai dit son offre. »


Pendant trois ou quatre jours, il ne fut question à Paris, dans les journaux, dans les discussions, que de l’annonce scandaleuse du Times. Les Français, alors très peu anglicanisés, ignoraient les us et coutumes de l’Angleterre.

Enfin le tapage m’énervait à un point tel, que je priai Perrin de le faire cesser ; et le lendemain, parut dans Le National du 29 mai :

Beaucoup de bruit pour rien. — Dans une conversation tout amicale, il est demeuré convenu qu’en dehors des répétitions et des représentations de la Comédie -Française, chaque artiste était libre d’employer son temps à sa guise. Il n’y a donc absolument rien de vrai dans la prétendue querelle que la Comédie-Française ferait à Mlle Sarah Bernhardt. Cette artiste n’a fait qu’user d’un droit strict que personne ne songe à lui nier et dont tous ses camarades ont l’intention de profiter également. L’administrateur de la Comédie-Française a simplement demandé à MM. et Mmes les Sociétaires de ne pas donner de représentations en corps . . . . . . .

Cet article émanait de la Comédie, et les membres dm comité avaient profité de cela pour se faire une petite réclame annonçant qu’eux aussi étaient disposés à jouer dans les salons ; car la note fut envoyée à Mayer avec prière de la faire paraître dans les journaux anglais, Je tiens ce détail de Mayer lui-même.


Toutes querelles terminées, nous commençâmes nos préparatifs pour le départ.

Je n’avais jamais fait la moindre traversée en mer quand fut décidé le voyage à Londres par les artistes de la Comédie-Française. L’ignorance voulue des Français pour tout ce qui est étranger était beaucoup plus sensible à cette époque qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Donc, je me fis faire un manteau très chaud. On m’avait affirmé que la traversée était glaciale, même en plein été, et je l’avais cru.

On m’apportait de tous côtés des bonbons contre le mal de mer ; des opiacés contre le mal de tête ; du papier de soie pour me mettre dans le dos ; des petits cataplasmes compressifs pour me mettre sur le diaphragme ; et des semelles goudronnées pour mettre dans mes souliers, car il ne fallait pas, surtout, prendre froid aux pieds.

Oh ! que cela était drôle et amusant ! Et je prenais tout. J’écoutais toutes les recommandations. Je croyais à tout.

Mais ce qui fut le plus inénarrable, ce fut l’apport sur le bateau, cinq minutes avant le départ, d’une énorme caisse très légère. Elle était tenue à la main par un grand jeune homme, devenu aujourd’hui un homme remarquable, ayant toutes les croix, tous les honneurs, une fortune colossale et une outrecuidante vanité. Il était à ce moment-là un timide inventeur : jeune, triste et pauvre, le nez toujours dans des livres traitant de questions abstraites, il ignorait tout de la vie.

Il avait pour moi une grande admiration, mêlée d’un peu de crainte. Ma petite cour l’avait surnommé « la Quenelle ». Il était long, flottant, sans couleur, et ressemblait à une quenelle de vol-au-vent.

Il s’approcha de moi, le visage encore plus terne que de coutume, le bateau remuant un peu. Mon départ le terrifiait, et le vent le faisait osciller de droite et de gauche. Il me fit un signe mystérieux.

Je le suivis, accompagnée par « mon petit’dame » et laissant derrière moi mes amis en veine d’ironie. Il ouvrit la caisse, en sortit une énorme ceinture de sauvetage inventée par lui. Je restai ahurie ; car, quoique je fusse novice pour les voyages, l’idée ne m’était pas venue du danger de faire naufrage en une heure de traversée.

Sans se déconcerter, « la Quenelle » déroula sa ceinture de sauvetage et la revêtit pour m’en apprendre le maniement. Rien de plus fou que cet homme en chapeau haut de forme, en jaquette, avec sa grave et triste figure, endossant cet appareil.

Il y avait tout autour une douzaine de vessies grosses comme des œufs. Dans onze de ces œufs gonflés par l’air, il y avait un morceau de sucre ; dans le douzième, une toute petite vessie contenant dix gouttes d’eau-de-vie. Par le milieu de la ceinture, une petite pelote sur laquelle étaient piquées quelques épingles.

« Vous comprenez... me dit-il, vous tombez à l’eau, paff !... vous restez comme ça », et il s’asseyait dans le vide, se haussant, se baissant pour suivre le mouvement des vagues, ses deux mains en avant s’appuyant sur l’eau imaginaire ; et il tirait son cou comme une tortue pour tenir la tête hors de l’eau.

« Vous voyez, vous êtes dans l’eau depuis deux heures, il faut réparer vos forces. Alors, vous prenez une épingle et vous piquez un œuf. Ainsi, fit-il, vous prenez votre morceau de sucre, vous le mangez, cela vaut un quart de viande. » Et, jetant la petite vessie crevée par-dessus bord, il plongea dans la caisse, en sortit un autre œuf et le rattacha à la ceinture. Il avait tout prévu.

J’étais pétrifiée. Quelques amis s’étaient rapprochés, espérant bien quelque folle équipée de « la Quenelle » ; mais ils n’avaient pas prévu celle-là.

M. Mayer, l’un de nos imprésarios, craignant un scandale par trop comique, éloigna la foule. Je ne savais si je devais me fâcher ou rire ; mais la boutade railleuse et injuste d’un de mes amis éveilla ma pitié pour cette pauvre Quenelle. J’eus la vision des heures passées à chercher, à combiner, enfin à fabriquer cette ridicule machine. J’eus de l’attendrissement pour l’amour inquiet qui avait présidé à l’éclosion de cet engin de sauvetage ; et je tendis la main à ma pauvre Quenelle, en lui disant : « Filez vite, le bateau va partir ! » Il baisa cette main amie et s’enfuit.

J’appelai mon intendant : « Je vous en prie, Claude, aussitôt que nous aurons perdu la terre de vue, jetez la caisse et son contenu à la mer. »


Le départ du bateau fut accompagné par les hurrah ! les Au revoir ! Bon succès ! Bonne chance ! les bras levés, les mouchoirs flottants, les baisers envoyés au hasard, dans le tas.

Mais ce qui fut vraiment beau, et un spectacle inoubliable, ce fut notre débarquement à Folkestone. Il y avait là des milliers de personnes et ce fut la première fois que j’entendis crier : Vive Sarah Bernhardt ! Je tournai la tête et me trouvai en face d’un jeune homme pâle — la tête rêvée d’Hamlet — qui me remit un gardénia. Je devais l’admirer plus tard sous le costume d’Hamlet joué par Forbes Robertson.

Nous passions au milieu d’une haie de fleurs tendues, de mains pressées ; et je vis tout de suite que j’étais plus favorisée que les autres.

Cela me gênait un peu et me charmait quand même. Une camarade qui se trouvait près de moi, et qui ne m’aimait pas, me dit méchamment : « Bientôt on te fera un tapis de fleurs... — Le voilà ! » s’écria un jeune homme en jetant devant moi une brassée de lis. Je m’arrêtai confuse, n’osant marcher sur ces blanches fleurs, mais la foule, pressée derrière moi, me forçait d’avancer. Il fallut bien écraser les pauvres lis.

« Un Hip ! Hip ! Hurrah ! pour Sarah Bernhardt ! » s’écria le fougueux jeune homme. Sa tête dépassait toutes les autres têtes ; ses yeux étaient lumineux ; ses cheveux, longs ; il avait l’air d’un étudiant allemand. C’était cependant un poète anglais, un des plus grands de ce siècle ; poète plein de génie, mais hélas ! tourmenté depuis et vaincu par la folie : c’était Oscar Wilde.

La foule répondit à son appel, et nous montâmes dans le train, poursuivis par les « Hip ! hip ! hip ! Hurrah ! pour Sarah Bernhardt ! Hip ! hip ! hip ! Hurrah ! pour les comédiens français ! »

Quand le train s’arrêta vers neuf heures à Charing Cross, nous avions plus d’une heure de retard.

Une tristesse s’empara de moi. Le temps était couvert. Et puis, je croyais que nous allions encore être acclamés à notre arrivée à Londres. Je m’étais préparée à de nouveaux : « Hip ! hip !... » Il y avait là du monde, beaucoup de monde, mais personne ne semblait nous connaître. J’avais vu un beau tapis en arrivant en gare. Je croyais que c’était pour nous. Oh ! je ne doutais plus de rien, notre accueil à Folkestone m’avait grisée.

Le tapis venait de servir à Leurs Altesses le prince et la princesse de Galles partis pour Paris !

Cette nouvelle me contraria, me vexa même personnellement. On m’avait raconté que tout Londres frémissait dans ses moelles à l’idée de recevoir la Comédie-Française : et je trouvai Londres très indifférent.

La foule était nombreuse, très compacte, mais froide. « Pourquoi, dis-je à Mayer, le prince et la princesse de Galles partent-ils aujourd’hui ? — Mais, parce qu’ils avaient décidé leur départ pour Paris. — Oh ! alors, ils ne seront pas là pour la première ? — Non. Le prince a pris une loge pour la saison et l’a payée dix mille francs, mais elle sera occupée par le duc de Connaught. »

J’étais désespérée. Je ne sais pas pourquoi ; mais j’étais désespérée. Je trouvais que tout cela allait mal.

Un valet de pied me conduisit à ma voiture.

Je traversai Londres le cœur serré. Je trouvais que tout était noir. Et quand j’arrivai devant la maison, 77, Chester Square, je ne voulus pas descendre. Mais la porte grande ouverte me montra le vestibule lumineux, dans lequel se dressaient toutes les fleurs de la terre, en corbeilles, en bouquets, en gerbes. Je descendis et pénétrai dans la maison que j’allais habiter pendant six semaines.

Toutes ces branches me tendaient leurs fleurs.

« Vous avez les cartes de tous ces bouquets ? demandai-je à mon domestique. — Oui, me répondit-il, je les ai mises sur un plateau, car toutes ces fleurs sont arrivées hier de Paris, envoyées par les amis de Madame. Il n’y a que ce bouquet qui est d’ici. » Et il me remit un bouquet énorme. Je pris la carte. Il y avait écrit : « Welcome ! — Henri Irving. »

Je fis le tour de la maison. Je la trouvai triste. Je voulus aller au jardin, l’humidité me pénétra. Je rentrai claquant des dents et m’endormis le cœur angoissé comme à la veille d’un malheur.

Le lendemain fut consacré à recevoir les journalistes. Je voulais les recevoir tous ensemble, mais M. Jarrett s’y opposa.

Cet homme était un véritable génie de la réclame. Je ne m’en doutais pas alors. Il m’avait fait de très belles propositions pour l’Amérique ; et malgré mes refus, il s’était imposé à moi par son intelligence, son esprit comique, et mon besoin d’être pilotée dans ce pays nouveau. « Non, me dit-il, si vous les recevez tous ensemble, ils seront tous furieux, et vous aurez de mauvais articles. Il faut les recevoir chacun l’un après l’autre. « Il en vint trente-sept ce jour-là ; et Jarrett ne me fit grâce d’aucun.

Il restait avec moi et sauvait la situation chaque fois que je disais une bêtise. Je parlais très mal l’anglais, quelques-uns très mal le français, et Jarrett translatait mes réponses. Je me souviens parfaitement que tous me dirent d’abord : « Eh bien, Mademoiselle, que pensez-vous de Londres ? »

J’étais arrivée le soir à neuf heures, et le premier auquel je parlai me fit cette question à dix heures du matin. J’avais entr’ouvert mon rideau en me levant, et je ne connaissais de Londres que Chester Square, c’est-à-dire un petit carré de verdure sombre au milieu duquel se dressait une statue noire et dont l’horizon était borné par une église laide. Je ne pouvais répondre à cette question.

Mais Jarrett avait prévu le coup ; et j’appris le lendemain que j’étais enthousiaste de la beauté de Londres, que je connaissais déjà un tas de monuments, etc., etc..


Vers cinq heures, la charmante Hortense Damain qui était très aimée de la société anglaise, vint me prévenir que la duchesse de*** et lady de R*** viendraient me rendre visite à cinq heures et demie. « Oh ! reste avec moi, lui dis-je, tu sais comme je suis sauvage. Je sens que je serai stupide. »

A l’heure dite, on m’annonça les visiteuses. Ce fut mon premier contact avec l’aristocratie anglaise ; et j’en ai conservé un souvenir plein de charme. Lady de R*** était une beauté parfaite, et la duchesse, d’une grâce, d’une distinction et d’une bienveillance qui me laissèrent très émue de sa visite.

Lord Dudley vint quelques instants après. Je le connaissais beaucoup ! Il m’avait été présenté par le maréchal Canrobert, un de mes plus chers amis. Il me demanda si je voulais monter à cheval le lendemain matin. Il avait un très joli cheval de dame à ma disposition. Je le remerciai ; mais je voulus d’abord me rendre au Rotten row en voiture.

A sept heures, Hortense Damain vint me chercher pour aller dîner chez la baronne M. de***. Elle habitait une jolie maison à Princess Gate.

Il y avait une vingtaine de personnes,, entre autres le peintre Millet. On m’avait dit qu’on mangeait très mal en Angleterre : je trouvai le diner parfait. On m’avait dit que les Anglais étaient froids et gourmés : je trouvai des êtres charmants, pleins d’humour. Tout le monde parlait très bien le français. J’étais honteuse de mon ignorance de la langue anglaise.

Après le dîner, il y avait musique et récitation. Je fus très touchée de la bonne grâce et du tact de mes hôtes, qui ne me demandaient pas de dire des vers.

Je pris grand intérêt à examiner la société que j’avais sous les yeux. Elle ne ressemblait en rien à une réunion française. Les jeunes filles s’amusent pour leur propre compte et s’amusent très sincèrement. Elles ne sont pas là pour trouver un mari.

Ce qui me surprit un peu, c’est le décolleté de dames très ravagées par le temps. Je m’en expliquai avec Hortense Damain : « C’est affreux ! lui dis-je. — Oui, mais c’est chic ! » Elle était charmante, mon amie Damain, mais elle ne connaissait que le « Chic ». Elle m’avait envoyé les Commandements du « Chic », quelques jours avant mon départ de Paris :

Chester square, habiteras.
A Rotten row, tu monteras.
Le Parlement, visiteras.
Garden-parties, fréquenteras.
Chaque visite, tu rendras.
A chaque lettre, répondras.
Photographies, tu signeras.
Damain Hortense, écouteras.
Et tous ses conseils, tu suivras.

J’avais ri de ces commandements ; mais je me rendis vite compte que, sous leur forme badine, elle les tenait pour sérieux. Hélas ! la pauvre amie tombait mal : je détestais rendre des visites, écrire, signer des photographies et suivre les conseils qu’on me donne.

J’adore qu’on vienne chez moi, je déteste aller chez les autres. J’adore recevoir des lettres, les lire, les commenter, je déteste en écrire. Je déteste les promenades fréquentées, j’adore les routes désertes, les endroits solitaires. J’adore donner des conseils, je déteste en recevoir ; et je ne me rends jamais du premier coup à un conseil sage qu’on me donne. Il me faut un effort de volonté pour reconnaître la justesse d’un conseil, et un effort intellectuel pour en être reconnaissante ; je suis d’abord vexée.

Aussi, je ne tins aucun compte des conseils d’Hortense Damain ni de ceux de Jarrett ; et j’eus très grand tort, car je fis beaucoup de mécontents. Dans un autre pays, je me serais fait des ennemis.

A cette première visite à Londres, que de lettres d’invitation auxquelles je n’ai pas répondu ! Que de femmes charmantes auxquelles je n’ai pas rendu leur visite ! Que de fois, après avoir accepté un dîner, je n’y suis pas allée sans avertir. C’est odieux.

Et cependant, j’accepte toujours avec plaisir, me promettant d’être exacte ; mais, l’heure venue, une fatigue me prend, un besoin de rêver, de me soustraire à une obligation ; puis, quand je veux me décider — quand même, — l’heure est passée, c’est trop tard pour prévenir, trop tard pour y aller, et je reste mécontente de moi, des autres, de tout.


XXVII


L’hospitalité est une qualité faite de saveur primitive et de grandeur antique.

Le peuple anglais est, à mon avis, le peuple le plus hospitalier du globe. Et il l’est simplement, largement. Quand il a ouvert sa porte, l’Anglais ne la referme jamais. Il excuse vos défauts et accepte vos travers. Et c’est grâce à cette largeur d’idées que je suis restée depuis vingt-cinq ans l’artiste aimée et choyée.

Je fus ravie de ma première soirée à Londres.

Je rentrai à la maison très gaie et très anglomanisée. Je trouvai des amis, des Parisiens qui venaient de débarquer et qui étaient furieux. Mon enthousiasme les exaspéra, et nous restâmes à discuter jusqu’à deux heures du matin.


Le lendemain, je me rendis au Rotten row. Il faisait un temps radieux.

Tout Hyde Park semblait semé d’énormes bouquets, tant par ses massifs merveilleusement composés par ses jardiniers, que par les touffes d’ombrelles bleues, roses, rouges, blanches, jaunes, qui abritaient des chapeaux clairs couverts de fleurs, sous lesquels brillaient les jolies figures des babies et des femmes.

Sur la route des cavaliers, c’était le vertigineux galop des élégants pur-sang emportant des centaines d’amazones fines, souples et hardies. Puis des cavaliers et des enfants montant sur les larges poneys irlandais. D’autres enfants galopant sur des poneys écossais aux crinières longues et touffues. Et cheveux d’enfants, crinières de chevaux, se soulevaient sous le vent de la course.

La route des voitures, tenant le milieu entre les cavaliers et les piétons, était sillonnée de dog-carts, de calèches, de mail-coachs, de huit-ressorts, et de très élégants cabs ; valets poudrés, chevaux fleuris, sportmen conducteurs, ladies conduisant crânement d’admirables trotteurs.

Toute cette élégance, tout ce parfum de luxe, toute cette joie de vivre dressèrent devant mes yeux le souvenir évocateur de notre Bois de Boulogne, si élégant, si vivant quelques années auparavant, quand Napoléon III le traversait en daumont, nonchalant et souriant. Ah ! qu’il était joli, notre Bois de Boulogne ! Les officiers caracolaient dans l’avenue des Acacias, sous les regards des belles mondaines ! La joie de vivre éclatait partout alors : l’amour de l’amour enveloppait la vie d’un charme infini !

Je fermai les yeux et mon cœur s’angoissa sous l’étreinte de l’affreux souvenir de 1870. Il était mort, le doux empereur au sourire si fin : vaincu par les armes, trahi par la fortune, terrassé par la douleur.

La vie intense avait repris son cours en France. Mais la via d’élégance, de charme, de luxe, était enveloppée de crêpe. Il y avait à peine huit ans que la guerre avait fauché nos soldats, ruiné nos espérances et humilié notre gloire.

Trois présidents s’étaient déjà succédé. Le vilain petit Thiers, à l'âme bourgeoise et perverse, qui avait usé ses dents à grignoter tous les régimes : la royauté de Louis-Philippe, l’empire de Napoléon III et le pouvoir exécutif de la République Française, n’avait guère pensé à redresser notre cher Paris courbé sous tant de ruines. Il avait été remplacé par Mac-Mahon, bon, brave et nul. Et Grévy avait succédé au maréchal. Mais Grévy était avare et trouvait toute dépense inutile pour lui, pour les autres et pour le pays.

Et Paris restait triste, gardant vivaces les lèpres que la Commune lui avait communiquées par le baiser de ses brasiers.

Et notre charmant Bois de Boulogne portait encore les traces des blessures que la Défense Nationale lui avait infligées. Et l’avenue dos Acacias restait solitaire.


Je rouvris mes yeux pleins de larmes et, au travers de leur brouillard, j’entrevis à nouveau la triomphante vitalité qui m’entourait.

Je voulus rentrer de suite, car je jouais le soir pour la première fois et je me sentais en malaise et en désespérance.

Quelques personnes m’attendaient à Chester Square. Je ne voulus voir personne. Je pris une tasse de thé et me rendis au Gaiety Théâtre où nous allions pour la première fois affronter le public anglais.

Je savais déjà que j’étais élue favorite, et cela me glaçait de terreur, car je suis ce qu’on appelle une « traqueuse », j’ai le trac, le trac fou...

Quand je débutai, j’avais de la timidité, mais pas de trac ; je devenais parfois rouge comme un coquelicot quand mon regard croisait celui d’un spectateur ; j’étais honteuse de parler si haut devant tant de gens silencieux. Cela venait de mon éducation monacale ; mais je n’avais aucun sentiment de peur.

La première fois que j’eus la sensation réelle du trac, ce fut au mois de janvier 1869, à la septième, peut-être la huitième représentation du Passant. Le succès de ce petit chef-d’œuvre avait été colossal ; et mon interprétation de Zanetto avait charmé le public, et surtout les étudiants.

Quand je fis mon entrée ce jour-là, je fus soudainement acclamée. Je me tournai vers la loge impériale, croyant que l’empereur venait d’entrer dans la salle. Mais non, la loge était vide ; et je dus me convaincre que tous les bravos étaient pour moi. Je fus prise d’un tremblement nerveux, et une folle envie de pleurer me picotait les yeux.

J’eus un succès fou ce soir-là. Agar et moi fûmes rappelées cinq fois. Et à la sortie, les étudiants, rangés de chaque côté, me décernèrent trois bans.

Rentrée à la maison, je me jetai dans les bras de ma grand’mère aveugle, qui vivait chez moi : « Qu’est-ce que vous avez, ma petite ? — Grand’mère, je suis perdue, ils veulent faire de moi une " Étoile " et je n’ai pas encore assez de talent pour cela. Et vous verrez, on va me jeter à bas et m’assommer sous les bravos. »

Ma grand’mère me prit la tête et elle fixa le néant de ses grands yeux clairs sur mon visage. « Vous m’avez dit, ma petite, que vous seriez la Première dans votre carrière et, quand la chance se présente, vous avez peur ? Vous me semblez un bien mauvais soldat ! »

Je refoulai mes larmes et me promis de soutenir courageusement le succès qui venait chercher noise à ma tranquillité, à mon insouciance, à mon « j’m’enfichisme ». Mais, à partir de cette époque, la peur s’empara de moi, le trac me martyrisa.


Ce fut dans ces dispositions que je me préparai pour le second acte de Phèdre, dans lequel je devais paraître pour la première fois devant le public anglais. Trois fois je me mis du rouge sur les joues, du noir aux yeux ; trois fois je m’enlevai tout, d’un coup d’épongé. Je me trouvais laide. Je me trouvais plus maigre. Je me trouvais moins grande.

Je fermai les yeux pour écouter ma voix. Mon diapason à moi, c’est « le bal », que je prononce en bas en ouvrant l’a ; « le bââââl », ou que je file en haut en fermant l’a et en suivant l’l : « le balll ». — Ah ! bien oui ! je ne trouvai « le bal » ni en haut, ni en bas. J’avais la voix enrouée dans les notes graves, voilée dans les notes de soprano ; je pleurai de rage.

On vint me prévenir que le second acte de Phèdre allait commencer. Je devins folle. Je n’avais pas mon voile. Je n’avais pas mes bagues. Ma ceinture de camées n’était pas attachée. Je murmurai :

Le voici. Vers mon cœur tout mon sang se retire.
J’oublie, en le voyant   .   .   .   .   .   .

Mais le mot « J’oublie » me frappa au cerveau : Si j’allais oublier ce que j’ai à dire !

C’est vrai… Qu’est-ce que je dis ?… Je ne sais plus… je ne sais plus… Qu’est-ce que je dis après « en le voyant » ? Personne ne me répondit. Je les terrifiais tous par mon état nerveux. J’entendis Got marmonner : « Elle devient folle ! » Mlle Thénard, qui jouait Œnone, ma vieille nourrice, me dit : « Calme-toi, tous les Anglais sont partis pour Paris, il n’y a que des Belges dans la salle ! »

Cette réplique follement comique fit virer mon esprit inquiet : « Tu es stupide ! lui dis-je. Tu sais bien comme j’ai eu peur à Bruxelles. — Oh ! bien inutilement, répondit-elle froidement : il n’y avait que des Anglais ce jour-là.»

Il fallait entrer en scène. Je n’eus pas le temps de lui répondre ; mais elle avait changé le cours de mes idées.

J’avais le trac, mais pas celui qui paralyse : celui qui affole. C’est déjà pas mal, mais c’est préférable. On fait trop, mais on fait quelque chose.

La salle entière avait applaudi mon entrée en scène pendant quelques instants ; et, courbée sous mon salut, je me disais intérieurement : « Oui, oui... vous allez voir... je vais vous donner mon sang... ma vie... mon âme. » Et quand j’entamai ma scène, comme je ne me possédais pas, je la pris un peu trop haut. Impossible de redescendre, une fois lancée. J’étais partie. Rien ne pouvait plus m’arrêter.

Je souffrais, je pleurais, j’implorais, je criais ; et tout cela était vrai ; ma souffrance était horrible, mes larmes coulaient brûlantes et acres. J’implorais Hippolyte pour l’amour qui me tuait, et mes bras tendus vers Mounet-Sully étaient les bras de Phèdre tordus par le cruel désir de l’étreinte. Le dieu était venu.

Et, quand le rideau tomba, Mounet-Sully me releva inanimée et me transporta dans ma loge.

La public, ignorant ce qui se passait, voulut que Mje revienne saluer. Moi aussi, je voulais revenir remercier le public de son attention, de sa bienveillance, de son émotion. Je revins.

Voici ce que dit John Murray dans Le Gaulois du 5 juin 1879 :

Aussi, lorsque rappelée à grands cris, Mlle Bernhardt a reparu, épuisée par ses efforts et se soutenant sur Mounet-Sully, lui a-t-on fait une ovation que je crois unique dans les annales du Théâtre en Angleterre.

Le lendemain, le Daily Telegraph terminait sa merveilleuse critique par ces lignes :

Clearly Mlle Sarah Bernhardt exerted every nerve and fibre and her passion grew with the excitement of the spectators, for when, after a recall that could not be resisted the curtain drew up, M. Mounet-Sully was seen supporting the exhausted figure ot the actress, who had won her triumph only after tremendous physical exertion and triumph it was however short and sudden.

Le Standard finissait son article par ces mots :

The sybdued passion, repressed for a time until at length it burst its bonds, and the despairing, heart broken woman is revealed to Hippolyte, was schown with so vivid reality that a scene of enthousiasm such as is rarely witnessed in a theatre followed the fall of the curtain. Mlle Sarah Bernhardt in the few minutes the was upon the stage (and coming on it must be remembered to plunge into the middle ot a stirring tragedy) yet contrived to make an impression which will not soon be effaced from those who were présent.

Le Morning Post disait :

Very brief are the words spoken before Phèdre rushes into the room to commence tremblingly and nervously, with struggles which rend and tear and convulse the system, the secret of her shameful love. As her passion mastered what remainded of modesty or reserve in her nature, the woman sprang forward and recoiled again with the movements of a panther, striving, as it seemed to tear from her bosom the heart which stifled her with its unholy longings, until in the end, when terrified at the horror her breathings have provoked in Hippolyte, she strove to pull his sword from its sheath and plunge it in her own breast she fell back in complète and absolute colapse. This exhibition marvellous in beauty of pose, in febrile force, in intensity, and in purity of delivery, is the more remarkable as the passion had to be reached, so to speak, at a bound, no performance ot the first act having roused the actress to the requisite beat. It proves Mlle Sarah Bernhardt worthy of her réputation, and shows what may be expected from her by the public which has eagerly expected her coming.

Cette première soirée à Londres fut définitive pour mon avenir.


XXVIII


Mon violent désir de conquérir le public anglais avait surmené mes forces. J’avais tout donné la première soirée. Je ne m’étais pas assez ménagée et, la nuit, je fus prise de tels vomissements de sang qu’on courut à l’ambassade chercher un médecin.

Le docteur Vintras, médecin en chef de l’hôpital français à Londres, me trouva étendue dans mon lit, exsangue et semblant morte. Il fut effrayé et demanda qu’on fît venir ma famille. Je fis signe de la main que c’était inutile. On m’apporta un crayon et j’écrivis, ne pouvant parler : « Télégraphiez docteur Parrot »... Vintras resta près de moi une partie de la nuit, glissant toutes les cinq minutes de la glace pilée entre mes lèvres. Enfin, vers cinq heures du matin, les vomissements de sang s’arrêtèrent et je m’endormis, grâce à la potion du docteur Vintras.

On devait jouer le soir L’Étrangère au Gaiety Théâtre. Le rôle n’étant pas très fatigant, je voulus jouer quand même, mais le docteur Parrot s’y opposa formellement. Il était arrivé par le bateau de quatre heures. Il me soignait depuis longtemps. Cependant, je me sentais bien mieux. La fièvre avait disparu. Je voulus me lever, Parrot s’y opposa.

On annonça le docteur Vintras et M. Mayer, l’imprésario de la Comédie-Française. M. Hollingshead, le directeur du Gaiety Théâtre, était en voiture, attendant pour savoir si je jouais, oui ou non, L’Étrangère, ainsi que l’affiche l’annonçait.

Je priai le docteur Parrot d’aller rejoindre le docteur Vintras dans le salon, et donnai l’ordre d’introduire M. Mayer dans ma chambre. Je lui dis très vite : « Je me sens mieux. Je suis très faible, mais je jouerai. Chut ! pas un mot ici, prévenez Hollingshead et attendez-moi dans le fumoir ; mais ne dites rien à personne. » Je me jetai à bas du lit. Je m’habillai en un clin d’œil, aidée de ma femme de chambre, qui avait deviné mon projet et qui s’en amusait follement.

Enveloppée dans mon manteau, une dentelle sur la tête, je m’en fus rejoindre Mayer dans le fumoir et montai avec lui dans son hansom-cab. « Viens me rejoindre dans une heure », chuchotai-je à ma camériste. Mayer, stupéfait, me dit : « Où allons-nous ? — Au théâtre ! vite, vite ! »

La voiture se mit en marche, et j’expliquai que si j’étais restée à la maison, jamais Parrot ni Vintras ne m’auraient laissée jouer. « Maintenant, ajoutai-je, le sort en est jeté, nous verrons bien ce qui arrivera. »

Au théâtre, je me cachai dans le cabinet directorial pour éviter la fureur du docteur Parrot, que j’adorais. Je sentais bien à quel point j’avais tort vis-à-vis de lui qui s’était si généreusement dérangé à mon premier appel ; mais je n’aurais jamais pu lui faire comprendre que je me sentais réellement mieux, et qu’en risquant ma vie, je ne risquais que mon bien à moi.

Une demi-heure après, ma femme de chambre vint me rejoindre avec une lettre de Parrot, pleine de reproches tendres, de conseils furibonds, et finissant par une ordonnance en cas de récidive. Il s’embarquait une heure après, ne voulant pas venir me serrer la main. Mais j’étais bien sûre qu’on se raccommoderait au retour.

Je me préparai pour jouer L’Étrangère. Trois fois je perdis connaissance en m’habillant ; mais je voulais jouer quand même.

L’opium qu’on m’avait fait prendre dans la potion me laissait la tête un peu lourde. J’entrai en scène, inconsciente et charmée par l’accueil qui me fut fait. Je marchais dans un rêve. Je distinguais mal tout ce qui m’entourait. Je ne voyais la salle qu’au travers un brouillard lumineux. Mes pieds glissaient sans effort sur le tapis, et le son de ma voix me semblait lointain, très lointain. J’étais dans le vague délicieux que vous donne le chloroforme, la morphine, l’opium ou le hachisch.

Le premier acte se passa très bien. Mais au troisième, au moment où je racontais à la duchesse de Septmonts (Croizette) tous les malheurs que moi, Mistress Clarkson, j’avais eus dans ma vie, au moment où je commençai mon interminable récit, je ne me souvins plus de rien. Croizette me soufflait la phrase, mais je voyais remuer ses lèvres et je n’entendais rien. Alors, je lui dis tranquillement : « Si je vous ai fait venir ici, Madame, c’est que je voulais vous instruire des raisons qui m’ont fait agir… j’ai réfléchi, je ne vous les dirai pas aujourd’hui. »

Sophie Croizettc me regarda, terrifiée, se leva, et quitta la scène, les lèvres tremblantes, ne me quittant pas des yeux. « Qu’est-ce que vous avez, lui dit-on en la voyant tomber presque sans souffle dans un fauteuil ? — Sarah est devenue folle ! Je vous dis qu’elle est devenue folle ! Elle a coupé toute sa scène avec moi. — Comment ? — Elle a coupé deux cents lignes ! — Mais pourquoi ? — Je ne sais pas. Elle a l’air très calme. »

Toute cette conversation, qui me fut racontée après, prit moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Coquelin, averti, fit son entrée en scène pour terminer l’acte.

Le rideau tombé, je restai confondue et désespérée de ce qui me fut conté.

Je ne m’étais aperçue de rien et il me semblait avoir joué tout mon rôle comme d’habitude. J’étais réellement sous l’empire de l’opium. Il me restait très peu de choses à dire au cinquième acte, et je m’en tirai parfaitement.

Le lendemain, les comptes rendus et les critiques furent très élogieux pour notre compagnie, mais la pièce fut discutée. Je craignis un instant que ma suppression involontaire de la grande scène du « trois » fût pour quelque chose dans cette sévérité de la presse ; mais non, tous les critiques avaient lu et relu la pièce, ils en discutaient le fond et ne faisaient pas mention de mon oubli. Seul, Le Figaro, qui était alors en très méchante humeur contre moi, s’exprima en ces termes :

Figaro du 3 juin. — L’Étrangère n’est pas du goût anglais, mais Mlle Croizette est vivement applaudie, ainsi que Coquelin et Febvre ; mais Mlle Sarah Bernhardt, toujours nerveuse, a perdu la mémoire...


SAHAH BERNHARDT DANS SON ATELIER DE PEINTRE (1878-79).
SAHAH BERNHARDT DANS SON ATELIER DE PEINTRE (1878-79).


Il savait très bien, le brave Johnson, que j’étais très malade ; il était venu chez moi, il avait vu le docteur Parrot, il savait que j’avais joué malgré la Faculté, et pour sauver la recette de la Comédie. Mais le public anglais m’avait témoigné une telle sympathie, que la Comédie s’en était un peu émue, et Le Figaro, étant l’organe du Théâtre-Français, avait prié Johnson de modérer ses éloges à mon égard ; ainsi fit-il tout le temps de notre séjour à Londres.

Si j’ai tenu à raconter ce menu fait de mon oubli qui n’a en lui-même aucune importance, c’est pour prouver à quel point les auteurs ont tort de se préoccuper d’expliquer les personnages. Il est certain qu’Alexandre Dumas a tenu à démontrer le pourquoi des agissements bizarres de Mistress Clarkson. Il a créé un personnage intéressant, vibrant, dans l’action, et tout de suite révélé au public au premier acte, dans les quelques lignes que Mistress Clarkson dit à Mme de Septmonts : « Je serais très heureuse. Madame, si vous vouliez bien me rendre visite. Nous parlerions d’un de nos amis, M. Gérard, que j’aime peut-être autant que vous l’aimez, bien qu’il ne m’aime peut-être pas autant qu’il vous aime. »

Cela suffisait pour intéresser le public à ces deux femmes. C’était l’éternelle lutte du bien et du mal. Le combat entre le Vice et la Vertu. Mais cela semblait un peu bourgeois à Dumas, un peu vieux jeu, et il a voulu rajeunir le vieux thème, en essayant d’orchestrer l’orgue et le banjo, et il a obtenu une cacophonie épouvantable. Il a fait une pièce folle qui eût pu être belle, car l’originalité de son style, la loyauté de ses idées et la brutalité de sont humeur suffisaient à rajeunir de vieilles idées, lesquelles sont du reste la base éternelle de toutes les tragédies, comédies, romans, tableaux, poèmes et pamphlets : L’amour, entre le Vice et la Vertu.

Personne, des spectateurs qui ont assisté à la représentation de L’Étrangère, et il y avait autant de Français que d’Anglais, personne ne s’est dit : « Tiens, il manque quelque chose... Je n’ai pas bien compris ce personnage... »

J’ai interrogé un Français très érudit : « Vous n’avez pas vu qu’il y avait un trou au troisième acte ? — Non. — Dans ma grande scène avec Croizette ? — Non. — Eh bien, lisez ce que j’ai passé. » Et, après avoir lu : « Tant mieux ! s’est écrié mon ami, c’est assommant, cette histoire, et bien inutile. J’ai très bien compris le caractère sans cette amphigourique et romanesque histoire. »

Et quand je me suis excusée plus tard près de Dumas fils de cette coupure de son texte : « Ah ! ma, chère enfant, m’a-t-il répondu : quand j’écris une pièce, je la trouve bien ; quand je la vois jouer, je la trouve stupide ; et quand on me la raconte, je la trouve parfaite, parce qu’on en oublie la moitié. »


Les représentations de la Comédie-Française attiraient toujours la foule au Gaiety Théâtre, et je restais la favorite. Je le dis ici avec orgueil, mais sans vanité.

J’étais très heureuse et très reconnaissante de mon succès, mais mes camarades m’en gardaient rancune. Et la guerre commença, sourde et traîtresse.

M. Jarrett, mon conseiller et mon agent, m’avait assuré que je vendrais quelques-unes de mes œuvres, soit en sculpture, soit en peinture. J’apportai donc avec moi six sculptures et dix tableaux et j’en fis une exposition dans Piccadilly.

J’envoyai des invitations, une centaine à peu près. Son Altesse Royale le prince de Galles me fit prévenir qu’il viendrait avec la princesse. Toute la haute aristocratie anglaise, toutes les célébrités de Londres vinrent à cette ouverture. J’avais lancé cent invitations, il vint douze cents personnes. J’étais ravie, je m’amusais follement.

M. Gladstone me fit le grand honneur de causer avec moi plus de dix minutes. Cet homme au cerveau génial parlait de tout avec une grâce particulière. Il me demanda mon impression sur les attaques que quelques pasteurs lançaient contre la Comédie-Française et contre la profession damnable d’artiste dramatique.

Je répondis que je regardais notre art aussi profitable à la morale que le sermon d’un prédicateur catholique ou protestant.

« Mais, expliquez-moi, Mademoiselle, quelle est la leçon morale qu’on peut tirer de Phèdre ? — Oh ! Monsieur Gladstone, vous me surprenez un peu. Phèdre étant une tragédie antique, les mœurs et la moralité sont d’une optique différente de la nôtre et de la moralité de notre société actuelle. Cependant j’y trouve le châtiment de la vieille nourrice Œnone, qui commet le crime atroce d’accuser un innocent. L’amour de Phèdre est excusé par la fatalité qui pèse sur sa famille et s’abat impitoyable sur elle. Aujourd’hui, cette fatalité s’appellerait atavisme, car Phèdre est fille de Minos et de Pasiphaé. Quant à Thésée, son verdict sans appel, acte arbitraire et monstrueux, est puni par la mort de ce fils tant chéri, le seul et dernier espoir de sa vie. On ne doit jamais créer de l’irréparable ! — Ah ! me dit gravement le grand homme, vous êtes contre la peine de mort ? — Oui, Monsieur Gladstone. — Vous avez raison. Mademoiselle. »

Frédéric Leigton vint nous rejoindre, et il me fit, avec une grande bienveillance, des compliments pour mon tableau représentant une jeune fille portant des palmes. Ce tableau fut acheté par le prince Léopold.


Ma petite exposition eut un grand succès, et je ne me doutais guère alors qu’elle serait la cause de tant de potins, de tant de lâches attaques, et qu’elle causerait définitivement ma rupture avec la Comédie-Française. Je n’avais aucune prétention comme peintre et comme sculpteur. J’exposais mes œuvres pour les vendre, car j’avais envie de deux petits lions. Je n’avais pas assez d’argent pour les acheter. Je vendais mes tableaux ce qu’ils valaient, c’est-à-dire à des prix très modestes.

Une dame anglaise, Lady H..., m’acheta mon groupe Après la tempête. Ce groupe est la réduction du grand groupe que j’avais exposé deux ans avant, au Salon de Paris, et pour lequel j’avais eu une récompense. Je voulais le vendre quatre mille francs, mais Lady H... m’en envoya dix mille, avec un mot si délicieux que je me permets de le reproduire.

... Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter ces quatre cents livres pour votre admirable groupe Après la tempête, et faites-moi l’honneur de venir déjeuner avec moi. Après le déjeuner, vous choisirez vous-même la place où il se trouvera être le mieux éclairé...

Ethel H...

C’était un mardi. Je jouais Zaïre le soir ; mais le mercredi, le jeudi et le vendredi, je ne jouais pas. J’avais de quoi acheter mes lions. Sans rien dire au Théâtre, je filai pour Liverpool. Je savais qu’il y avait là une grande ménagerie : Cross’ Zoo, et que j’y trouverais des lions.

Le voyage fut très amusant. Quoique voyageant incognito, je fus reconnue sur tout le parcours de la route et je fus gâtée, choyée. Trois de mes amis m’accompagnaient. C’était une escapade pleine de fantaisie ; je savais que je ne pouvais manquer mon service à la Comédie, puisque je ne jouais que le samedi et que nous étions le mercredi.

Partis le matin à dix heures et demie, nous arrivâmes à Liverpool à deux heures et demie et nous allâmes de suite chez Cross.

Impossible de trouver l’entrée de la maison. Nous demandâmes au boutiquier qui fait le coin ; il nous indiqua une petite porte que nous avions déjà ouverte et refermée deux fois, ne pouvant admettre que ce fût là. Moi, j’entrevoyais une grande porte grillée et laissant voir une large cour, et nous étions devant une toute petite porte s’ouvrant sur une toute petite pièce nue, où se tenait un petit homme.

« Monsieur Cross ? — C’est moi. — Je voudrais acheter des lions. » Il se mit à rire. « Alors, c’est vrai. Mademoiselle, vous aimez tant que cela les bêtes ? Je suis allé la semaine dernière à Londres voir jouer la Comédie-Française, et je vous ai vue dans Hernani. — Ce n’est pas cela qui vous a appris que j’aimais les bêtes ? lui répondis-je. — Non. C’est un marchand de chiens de Saint-Andrews street qui m’a dit que vous lui aviez acheté deux chiens et que, sans un gentleman qui était avec vous, vous en auriez acheté cinq. »

Il racontait tout cela en très mauvais français, mais avec beaucoup d’humour.

« Eh bien, Monsieur Cross, aujourd’hui, je veux deux lions. — Je vais vous montrer ce que j’ai. » Et nous allâmes dans la cour où se trouvaient les fauves. Oh ! les magnifiques bêtes ! Deux lions d’Afrique superbes, au poil brillant, la queue puissante et fouettant l’air. Ils venaient d’arriver. Ils étaient encore en pleine santé, en plein courage de révolte. Ils ignoraient la résignation, qui est le stigmate dominant des êtres civilisés.

« Oh ! Monsieur Cross, ceux-là sont trop grands. Je veux des lionceaux. — Je n’en ai pas, Mademoiselle. — Alors, montrez-moi toutes vos bêtes ! » Je vis les tigres, les léopards, les chacals, les guépards, les pumas, et m’arrêtai devant les éléphants. J’adore les éléphants ! Mais j’aurais voulu un éléphant nain. C’est un rêve que je caresse toujours. Peut-être se réalisera-t-il un jour.

Cross n’en avait pas. Alors, j’achetai un guépard. Il était tout jeune, tout drôle, il ressemblait à une gargouille d’un château moyen âge. Je fis l’acquisition d’un chien-loup tout blanc, le poil dru, les yeux en feu, les dents en fer de lance. Il était effrayant à voir.

M. Cross me fit cadeau de six caméléons de petite race, ressemblant à des lézards, et d’un admirable caméléon, animal préhistorique, fabuleux, un véritable bibelot chinois passant du vert tendre au bronze noir, svelte et allongé comme une feuille de lis et soudainement gonflé et trapu comme un crapaud. Ses yeux, en lorgnettes comme ceux des homards, ne dépendaient pas l'un de l’autre. Il jetait l’œil droit en avant et l’œil gauche en arrière.

Je fus vite ravie, enthousiasmée, de ce cadeau. J’appelai mon caméléon « Cross-ci, Cross-ça », pour honorer et remercier Cross.

Nous revînmes à Londres avec le guépard en cage, le chien-loup en chaîne, mes six petits caméléons en boîte, et « Cross-ci, Cross-ça » sur mon épaule, retenu par une chaîne d’or que nous venions d’acheter chez un bijoutier.

Je n’avais pas trouvé de lions, mais j’éta’s tout de même contente.


Mon personnel le fut moins. Il y avait déjà trois chiens dans la maison : Minuccio, venu avec moi de Paris, et Bull et Fly, achetés à Londres ; plus Bizibouzou, mon perroquet, et mon singe Darwin.

L’intrusion de ces nouveaux hôtes fit pousser des cris à Mme Guérard. Mon maître d’hôtel hésita à s’approcher du chien-loup. Mais j’avais beau dire que le guépard n’était pas dangereux, personne ne voulut ouvrir sa cage transportée dans le jardin. Je demandai un marteau et des pinces pour faire sauter la porte clouée qui retenait ce pauvre guépard prisonnier. Ce que voyant, mes domestiques se décidèrent à ouvrir. Mme Guérard et les femmes de service regardaient, des fenêtres. La porte sauta et le guépard, fou de joie, bondit comme un tigre hors de sa cage, ivre de liberté, boxant les arbres, et allant droit sur les chiens, qui se mirent à hurler de terreur ; pourtant,ils étaient quatre. Le perroquet, excité, poussa des cris stridents, et le singe, secouant sa cage, crissa à fendre l’âme.

Ce concert dans le silencieux square fit un effet prodigieux : toutes les fenêtres s’ouvrirent et, au-dessus du mur de mon jardin, plus de vingt têtes apparurent curieuses, tremblantes, furieuses.

Le fou rire s’était emparé de moi, de mon amie Louise Abbema, du peintre Nittis venu pour me rendre visite, de Gustave Doré qui m’attendait depuis deux heures. Georges Deschamps, un musicien amateur de beaucoup de talent, essaya de noter cette harmonie hoffmannesque, pendant que mon ami Georges Clairin, le dos secoué par le rire, croquait cette inoubliable scène.

Le lendemain, dans Londres, il ne fut bruit que du sabbat qui avait eu lieu au 77 de Chester Square, et cela prit une telle proportion que notre doyen, M. Got, vint me prier de ne point faire un tel scandale qui rejaillissait sur la Comédie-Française.

Je l’écoutai sans rien dire et, lui prenant la main : « Viens, je vais te montrer le scandale. » Je l’entraînai dans le jardin, suivi de mes visiteurs et amis. « Lâchez le guépard ! » m’écriai-je debout sur les marches, semblable à un capitaine de vaisseau criant : « Prenez des ris ! » Et le guépard lâché, la scène folle de la veille se renouvela.

« Tu vois. Monsieur le doyen ! Voilà mon sabbat. — Tu es folle ! me dit-il en m’embrassant. Mais c’est crânement drôle. » Et il riait aux larmes en voyant les têtes apparaître au-dessus du mur.


Cependant, les hostilités continuèrent par les petits potins transportés de bouche en bouche, de milieu en milieu, tant dans la presse française que dans la presse anglaise.

Malgré ma belle humeur et mon mépris des racontars, je devenais agacée. L’injustice m’a toujours profondément révoltée. Et l’injustice s’en donnait à cœur joie. Je ne pouvais rien faire qui ne fût contrôlé de suite, blâmé.

Un jour que je me plaignais à Madeleine Brohan, que j’aimais infiniment, l’adorable artiste me prit la tête et, me regardant dans les yeux : « Ma pauvre chérie, tu ne peux rien y faire ; tu es originale sans le vouloir, tu as une effroyable crinière rebelle et frisée par la nature, ta sveltesse est exagérée, tu possèdes dans ton gosier une harpe naturelle : tout cela fait de toi un être à part, ce qui est un crime de lèse-banalité. Voilà pour ton physique. Tu ne peux cacher ta pensée, tu ne peux courber l’échine, tu n’acceptes aucune compromission, tu ne te soumets à aucune hypocrisie : ce qui est un crime de lèse-société. Voilà pour ton moral. Comment veux-tu, dans ces conditions, ne pas éveiller la jalousie, froisser les susceptibilités, exciter les rancunes ? Si tu te désespères de ces attaques, tu es perdue, car tu seras sans forces pour lutter. En ce cas, je te conseille de brosser tes cheveux, de les enduire d’huile, enfin de les rendre aussi plats que ceux du Corse, et encore, non : car lui. Napoléon, les avait si plats que c’en était original ! Tiens, plats comme ceux de Prudhon, tu ne risqueras rien (Prudhon est un artiste du Théâtre-Français). Je te conseille, continua-t-elle, d’engraisser un peu et de te faire quelques trous dans la voix. Alors, tu ne gêneras personne. Mais si tu veux rester toi, ma chérie, prépare-toi à monter sur un petit piédestal construit de calomnies, de potins, d’injustices, d’adulations, de flatteries, de mensonges et de vérités. Seulement, quand tu seras dessus, tiens-toi bien, et cimente-le par ton talent, ton travail et ta bonté. Alors tous les méchants qui, sans le vouloir, ont apporté les premiers matériaux de l’édifice, enverront des coups de pied dedans, pour le démolir. Mais, si tu le veux, ils seront impuissants, et c’est ce que je te souhaite, ma chère Sarah, car tu as la soif ambitieuse de la Gloire. Moi, je ne comprends rien à cela, je n’aime que l’ombre et le repos. »

Je la regardai avec envie. Elle était si belle avec ses yeux mouillés, sa figure aux lignes pures et reposées, son sourire las. Je me demandai, anxieuse, si le bonheur n’était pas dans ce calme, dans ce dédain de toutes choses.

Je l’interrogeai doucement pour savoir : elle me dit que le Théâtre l’ennuyait, qu’elle y avait eu tant de déboires. Son mariage ? Elle en frissonnait encore de déplaisir. Sa maternité ne lui donnait que des chagrins. L’amour l’avait laissée le cœur broyé, le corps désemparé. Ses beaux yeux menaçaient d’éteindre leur lumière. Ses jambes étaient enflées et ne la portaient qu’à regret. Elle me dit tout cela de ce même ton calme, un peu lassé.

Ce qui m’avait charmé tout à l’heure me glaçait maintenant, car sa haine du mouvement venait de l’impuissance de ses yeux, de ses jambes ; et son amour de l’ombre n’était que l’apaisement nécessaire aux blessures de sa vie déjà vécue.


L’amour de vivre me reprit plus violent que jamais. Je remerciai ma belle amie et profitai de ses conseils ; car, à partir de ce jour, je m’armai pour la lutte, aimant mieux mourir en plein combat que m’éteindre dans les regrets d’une vie manquée. Je ne voulus plus pleurer des turpitudes débitées contre moi. Je ne voulus plus souffrir des injustices. Je pris le parti de me défendre.

L’occasion ne se fit pas attendre.

On jouait L’Étrangère pour la seconde fois (le 21 juin 1879) en matinée.

La veille, j’avais fait prévenir Mayer que j’étais très souffrante et que, jouant Hernani le soir, je le priai de changer le spectacle du matin si c’était possible. Mais la recette était de plus de quatre cents livres, et la Comédie ne voulut rien entendre. « Eh bien, répondit Got à Mayer, on remplacera Sarah Bernhardt si elle ne peut pas jouer ; il y a dans la pièce : Croizette, Madeleine Brohan, Coquelin, Febvre et moi, et, que diable ! nous valons bien à nous tous Mlle Bernhardt ! »

On chargea Coquelin de demander à Lloyd de me remplacer, car elle avait déjà joué le rôle à la Comédie quand j’étais malade. Mais Llyod eut peur et refusa. On offrit de changer le spectacle, et ce fut Tartuffe qui remplaça L’Étrangère.

Mais le public, presque en entier, redemanda son argent, et la recette, qui devait être de cinq cents livres, ne fut que de quatre-vingt-quatre livres.

Ce fut la levée des rancunes, des jalousies. Toute la Comédie (surtout les hommes, moins un, M. Worms) marcha contre moi, lancée en avant.

Francisque Sarcey, transformé en tambour-major, cadençait son pas, sa terrible plume à la main.

Les inventions les plus folles, les calomnies les plus stupides, les mensonges les plus odieux, prirent leur vol comme une nuée de canards sauvages s’abattant soudainement dans toutes les rédactions ennemies. On y racontait qu’on pouvait me voir habillée en homme pour un shilling ; que je fumais de gros cigares, appuyée au balcon de ma maison ; que, dans les soirées mondaines où je jouais des saynètes, je prenais ma femme de chambre pour me donner là réplique ; que je faisais des armes dans mon jardin habillée en pierrot blanc ; que je prenais des leçons de boxe, et que j’avais cassé deux dents à mon malheureux professeur !

Quelques amis me conseillèrent de ne pas faire attention à toutes ces turpitudes, me disant que le public ne pouvait les croire, mais ils se trompaient : le public adore croire le mal. Cela l’amuse plus que le bien, et j’eus la preuve que le public anglais commençait à croire ce que disaient les journaux français.

Je reçus une lettre d’un tailleur, me demandant de porter, quand je me montrerai en homme, un habit fait par lui, et que non seulement il ne me le ferait pas payer, mais encore qu’il me donnerait cent livres si je voulais le porter. Cet homme était un grossier personnage, mais il était sincère.

Je reçus plusieurs boites de cigares, et les professeurs de boxe et d’escrime m’offrirent leurs services pour rien.

Tout cela m’irrita à tel point que je résolus d’en finir. Ce fut un article d’Albert Wolff dans Le Figaro qui me décida à rompre les chiens. Voici la réponse que j’envoyai à la suite de l’article du Fiiaro paru le 27 juin 1879 :


Albert Wolff, Figaro, Paris.

Et vous aussi, mon cher Monsieur Wolff, vous croyez de semblables insanités ? Qui donc a pu vous renseigner si mal ? Oui, vous êtes mon ami, car, malgré toutes les infamies qu’on a pu vous dire, il vous reste encore un peu de bienveillance. Eh bien, je vous donne ma parole d’honneur que je ne me suis jamais vêtue en homme, ici, à Londres ! Je n’ai même pas emporté mon costume de sculpteur. Je donne le démenti le plus formel à cette imposture. Je n’ai été qu’une seule fois à la petite Exposition que j’ai faite, une seule fois, et c’était le jour où je n’avais fait que quelques invitations privées, pour l’ouverture. Personne n’a donc payé un shilling pour me voir. Je joue dans le monde, c’est vrai. Mais vous n’ignorez pas que je suis une des sociétaires les moins payées de la Comédie-Française. J’ai donc bien le droit de combler un peu la différence. J’expose dix tableaux et huit sculptures. C’est encore vrai. Mais puisque je les ai apportés pour les vendre, il faut bien que je les montre.

Quant au respect dû à la Maison de Molière, cher Monsieur Wolff, je prétends le garder plus que qui que ce soit ; car je suis, moi, incapable d’inventer de pareilles calomnies pour tuer un de ses porte-drapeau.

Maintenant, si les sottises qu’on débite sur moi lassent les Parisiens, et qu’ils soient décidés à me faire mauvais accueil à mon retour, je ne veux exposer personne à commettre une lâcheté. Et je donne ma démission à la Comédie-Française.

Si le public de Londres est lassé de tout ce bruit et veut retourner sa bienveillance en malveillance, je prie la Comédie de me laisser quitter l’Angleterre, pour lui épargner le chagrin de voir une sociétaire sifflée et huée.

Je vous envoie cette lettre par dépêche ; le cas que je fais de l’opinion publique me donne le droit de faire cette folie ; et je vous prie, cher Monsieur Wolff, d’accorder à ma lettre le même honneur que vous avez fait aux calomnies de mes ennemis.

Je vous serre amicalement la main.

Sarah Bernhardt.

Cette dépêche fit couler beaucoup d’encre. On me donnait généralement raison, tout en me traitant en enfant gâtée.

La Comédie se montra plus aimable. Perrin m’écrivit une lettre affectueuse, me priant de renoncer à mon projet de quitter la Comédie. Les femmes se montrèrent très amicales ; Croizette vint me voir, et me tenant dans ses bras : « Tu ne feras pas cela, dis, ma folle chérie ? Tu ne vas pas envoyer ta démission sérieusement ? D’abord, on ne l’acceptera pas, je t’en réponds ! »

Mounet-Sully me parla d’art, de probité... tout son discours était empreint de protestantisme : dans sa famille, il y a plusieurs pasteurs protestants, et il en avait souvenance sans le vouloir.

Delaunay, surnommé « le petit père la Franchise », vint solennellement me faire part de la mauvaise impression de ma dépêche. Il me dit que la Comédie-Française était un ministère, qu’il y avait le ministre, le secrétaire, les sous-chefs et les employés, et que chacun devait se conformer au règlement, et faire l’apport de son talent ou de son travail, et patati... et patata...

Je vis Coquelln le soir au Théâtre. Il vint à moi, les mains tendues : « Tu sais que je ne te complimente pas sur ton coup de tête ; heureusement que nous te ferons changer d’avis. Quand on a le bonheur et l’honneur d’être à la Comédie-Française, on doit y rester jusqu’à la fm de sa carrière. »

Frédéric Febvre me fit observer que je devais rester à la Comédie parce qu’elle faisait des économies pour moi, ce dont j’étais incapable moi-même. « Crois-moi, me dit-il, quand on est à la Comédie, il faut y rester, c’est le pain assuré pour plus tard. »

Enfin Got, notre doyen, vint à moi : « Tu sais comment cela s’appelle ce que tu fais en donnant ta démission ? — Non. — Déserter ! — Tu te trompes, je ne déserte pas : je change de caserne ! » lui répondis-je.

Et il en vint d’autres. Et tous me donnaient des conseils à travers leur personnalité : Monnet, en illuminé, en croyant ; Delaunay, avec une âme de bureaucrate ; Coquelin, en politicien blâmant l’idée d’autrui pour la préconiser plus tard à son profit ; Febvre, en ami de la respectabilité ; Got, en vieux grognard égoïste, ne connaissant que la consigne et l’avancement par voie hiérarchique.

Wo ; ms me dit à travers sa mélancolie : « Vaudront-ils mieux ailleurs ? » Ce Worms était l’âme la plus rêveuse, le caractère le plus net de notre illustre compagnie. Je l’aimais infiniment.


Nous allions retourner à Paris, et je ne voulus penser à rien pendant quelque temps. J’étais hésitante, je remis à plus tard de prendre une décision absolue. Le bruit fait autour de moi, le bien dit en ma faveur, le mal écrit contre moi, tout cela avait créé dans le monde artistique une atmosphère de bataille.

Nous allions rentrer à Paris. Quelques amis s’inquiétaient de la réception qui me serait faite. Le public se figure, douce erreur, que le bruit fait autour des artistes célèbres est provoqué par ces derniers avec connaissance de cause ; et, dans son énervement de revoir sans cesse le même nom revenir à propos de tout, il déclare l’artiste attaqué ou choyé amateur forcené de la réclame.

Hélas ! trois fois hélas ! On est victime de la réclame. Ceux-là qui goûtent les joies et les tristesses de la célébrité quand ils ont passé quarante ans savent se défendre : ils connaissent les tournant-court, les fondrières cachées sous les fleurs, et ils savent brider ce monstre de la réclame, pieuvre aux innombrables tentacules, jetant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ses bras visqueux, ramassant par ses mille petites pompes aspirantes tout ce qui traite de potins, de calomnies de louanges, pour les cracher au public dans son vomissement de fiel noir. Mais ceux-là que la célébrité accroche quand ils ont vingt ans, ceux-là ne savent rien.

Je me souviens que la première fois qu’un reporter est venu chez moi, je me dressai en crête de coq rouge et droite de joie. J’avais dix-sept ans : j’avais joué dans le monde un petit Richelieu avec un succès énorme. Ce Monsieur vint me trouver chez ma mère, et me demanda ceci… cela… et puis encore ceci… Je répondais, je parlais… j’étais affolée d’orgueil, d’émotion. Il prenait des notes. Je regardais maman. Il me semblait que je grandissais. J’avais besoin d’embrasser maman pour me donner une contenance. Je mettais ma figure dans son cou pour cacher ma joie. Enfin, ce Monsieur se leva, me tendit la main et se retira. Je sautai dans la chambre et je me mis à tourner en rond en disant : « Trois petits pâtés, ma chemise brûle », quand tout à coup, la porte s’ouvre et le Monsieur dit à maman : « Ah ! Madame, j’oubliais : Voici la petite quittance de l’abonnement, c’est pour rien, seize francs par an. »

Maman ne comprit pas tout de suite. Je restai, moi, la bouche ouverte, ne pouvant digérer mes « petits pâtés ». Maman paya les seize francs ; et, me prenant en pitié, car je pleurais, elle me caressa doucement les cheveux.

Depuis, j’ai été livrée au monstre pieds et poings liés, et j’ai été et suis encore accusée d’adorer la réclame.

Et quand on pense que mon premier titre à la réclame a été mon extraordinaire maigreur et ma fragile santé. J’avais à peine débuté, que les épigrammes, les calembours, les jeux de mots, les caricatures, s’en donnèrent à cœur joie. Était-ce vraiment pour faire de


SARAH BEHNHARDT EN 1879 (PORTRAIT DE JULES-BASTIEN LEPAGE).
SARAH BEHNHARDT EN 1879
(PORTRAIT DE JULES-BASTIEN LEPAGE).


la réclame que j’étais si mince, si menue, si faible ? Que je passai six mois dans mon lit, écrasée par la maladie ? Mon nom devint célèbre avant que je le fusse réellement.

Un jour de première représentation à l’Odéon, on jouait Mademoiselle Aïssé. Flaubert, intime ami de Louis Bouilhet, auteur de la pièce, me présenta un attaché de l’ambassade d’Angleterre. " Oh ! je vous connaissais depuis longtemps. Mademoiselle ! Vous êtes le petit bâton surmonté d’une éponge ! — Il venait en effet de paraître une caricature de moi, qui avait fait la joie des badauds.

A cette époque, j’étais encore une enfant et je ne souffrais de rien, ne me souciais de rien. D’abord, j’étais condamnée par tous les médecins. Tout m’était donc égal ; mais tous les médecins s’étaient trompés et je devais, vingt ans plus tard, me battre contre le monstre.


XXIX


La rentrée de la Comédie dans ses foyers devint un événement, mais un événement sournois. Notre départ de Paris avait été tapageur, gai, et public ; notre retour fut clandestin pour beaucoup : attristé pour les incompris, rageur pour les ratés.

Je n’étais pas à la maison depuis une heure, que notre administrateur Perrin me fut annoncé. Il commença doucement les reproches contre le peu de soin que je prenais de ma santé. Il me dit que je faisais trop de tapage autour de moi. « Mais, m’écriai-je, est-ce ma faute si je suis trop mince ! si j’ai trop de cheveux ! s’ils sont trop frisés ! et si je ne pense pas comme les autres ? Admettez que pendant un mois je prenne de l’arsenic à me faire gonfler comme un tonneau, que je me rase la tête comme un Arabe, et que je réponde oui à tout ce que vous dites : On dira que c’est pour faire de la réclame. — Mais, me répondit Perrin, mais, ma chère enfant, il y a des gens ni gras, ni maigres, ni rasés, ni chevelus, et qui répondent oui et non. »

Je restai pétrifiée par la justesse de ce raisonnement, et je compris le « parce que » de tous ces « pourquoi » que je me posais depuis des années. Je n’étais pas de la moyenne ; j’avais du « trop » et du « trop peu ». Et je sentais qu’il n’y avait rien à faire à cela. Je l’avouai à Perrin en lui disant qu’il avait raison.

Il profita de cette sage disposition pour me sermonner et, enfin, pour me donner le conseil de ne point paraître à la Cérémonie du retour, à la Comédie-Française. Il craignait une cabale contre moi. Les esprits étaient montés, à tort ou à raison ; un peu des deux, disait-il avec cet air fin et courtois qu’il gardât presque toujours.

Je l’écoutai sans l’interrompre, ce qui le gêna un peu, car Perrin était un ergoteur, pas un orateur.

Quand il eut fini : « Vous m’avez dit trop de choses qui m’excitent, cher Monsieur Perrin, j’adore la bataille. Je paraîtrai à la Cérémonie. Tenez, j’étais prévenue déjà : voilà trois lettres anonymes. Lisez celle-là ; elle est la plus jolie. » Il déplia le papier parfumé d’ambre et lut :

Mon pauvre squelette, tu feras bien de ne pas faire voir ton horrible nez juif à la Cérémonie après-demain. Je crains pour lui qu’il ne serve de cible à toutes les pommes qu’on fait cuire en ce moment dans ta bonne ville de Paris à ton intention. Fais dire dans les échos que tu as craché le sang, et reste dans ton lit à réfléchir sur les conséquences de la réclame à outrance.

Un Abonnné.

Perrin repoussa la lettre avec dégoût. « En voici deux autres, lui dis-je, mais elles sont trop grossières, je vous en fais grâce. J’irai à la Cérémonie. — Bien ! dit Perrin. On répète demain. Viendrez-vous ? — Je viendrai. »

Le lendemain, à la répétition, les artistes hommes et femmes ne tenaient guère à venir saluer avec moi. Je dois dire qu’ils y mirent tous, quand même, de la bonne grâce.

Mais je déclarai que je voulais entrer seule, contre la règle ordinaire, car je devais seule supporter la mauvaise humeur et la cabale.

La salle était archi-comble.

Au lever du rideau, la Cérémonie commença au milieu des bravos. Le public était heureux de revoir ses artistes aimés. Ils s’avançaient deux par deux, un à droite, l’autre à gauche, tenant la palme ou la couronne destinée à orner le buste de Molière.

Mon tour venu, je m’avançai seule. Je me sentais pâle et pleine de volonté conquérante. Je m’avançai lentement vers la rampe et, au lieu de saluer comme mes camarades, je restai droite, regardant de mes deux yeux dans tous les yeux convergeant vers moi. On m’avait annoncé la bataille : je ne voulais pas la provoquer, mais je ne voulais pas la fuir.

J’attendis une seconde, je sentais la salle frémissante, énervée ; puis tout à coup, soulevée par une impression de tendresse généreuse, elle éclata dans une fanfare de bravos et de cris. Et le public, si aimé et si aimant, se grisait de sa joie. Ce fut certainement un des plus beaux triomphes de ma carrière.

Quelques artistes furent très contents, les femmes surtout, car il est une chose à remarquer dans notre art : les hommes jalousent les femmes beaucoup plus que les femmes ne se jalousent entre elles. J’ai rencontré beaucoup d’ennemis parmi les hommes comédiens, et très peu parmi les femmes comédiennes.

Je pense que l’Art dramatique est un art essentiellement féminin. En effet, farder sa figure, dissimuler ses vrais sentiments, chercher à plaire, vouloir attirer les regards, sont les travers qu’on reproche souvent aux femmes et pour lesquels on montre une grande indulgence. Ces mêmes défauts deviennent odieux chez un homme.

Et cependant, le comédien doit se rendre le plus attrayant possible, fût-ce avec le secours des fards, des barbes postiches, des petits toupets. S’il est républicain, il doit soutenir avec chaleur et conviction des théories royalistes, et s’il est conservateur, des théories anarchistes, si tel est le bon plaisir de l’auteur.

Au Théâtre-Français, ce pauvre Maubant était un radical des plus avancés, mais sa stature et la beauté de son masque le condamnaient à jouer les rois, les empereurs, les tyrans ; et tout le temps que duraient les répétitions, on entendait Charlemagne ou César jurer contre les tyrans, maudire les conquérants et réclamer pour eux les plus durs châtiments. Je prenais grand plaisir à cette lutte entre l’homme et le comédien.

Peut-être cette perpétuelle abstraction de soi-même donne-t-elle à l’acteur une nature plus féminine. Mais il est certain que le comédien est jaloux de la comédienne. Sa courtoisie d’homme bien élevé s’évanouit devant la rampe. Tel comédien qui, dans la vie privée, rendra service à une femme en peine, lui cherchera noise en scène. Il risquera sa vie pour la sauver d’un danger sur la route, en chemin de fer, en bateau ; mais, sur le tremplin des planches, il ne fera rien pour la tirer d’embarras si elle manque de mémoire ; ou si elle fait un faux pas, il la pousserait volontiers. Je vais peut-être un peu loin, mais pas si loin qu’on pourrait le croire.

J’ai joué avec des comédiens célèbres qui m’ont fait de méchants tours. En revanche, il en est parmi ceux-là qui sont des êtres exquis, restant en scène plus hommes que comédiens : Pierre Berton, Worms et Guitry sont et resteront les types les plus parfaits de courtoisie amicale et protectrice pour la comédienne. J’ai joué quantité de pièces avec chacun d’eux et, moi qui suis si « traqueuse », je me sentais en confiance avec ces trois artistes ; je les savais d’une intelligence supérieure, pitoyables à mon « trac » et en éveil pour les faiblesses nerveuses que me donnait ce trac.

Pierre Berton et Worms, deux grands, très grands artistes, se sont retirés de la scène en pleine vigueur artistique, en pleine force vitale : Pierre Berton pour se consacrer à la littérature, Worms, on ne sait pas pourquoi... Quant à Guitry, le plus jeune de beaucoup, il est le premier artiste de la scène française, car c’est un admirable comédien doublé d’un artiste, ce qui est fort rare. Je connais très peu d’artistes en France et à l’étranger réunissant ces deux qualités.

Henry Irving est un admirable artiste, mais pas un comédien. Coquelin est un admirable comédien, il n’est pas artiste. Mounet-Sully a du génie, qu’il met tantôt au service de l’artiste, tantôt au service du comédien ; mais, en revanche, il a parfois des exagérations comme artiste et comédien qui font grincer des dents les amateurs du Beau et de la Vérité. Bartet est une parfaite comédienne, ayant un sens artistique très délicat. Réjane, la plus comédienne des comédiennes, est artiste quand elle le veut.

Eleonora Duse est plus une comédienne qu’une artiste ; elle marche dans les routes tracées par d’autres ; elle ne les imite pas, certes, car elle plante des fleurs où il y avait des arbres, et des arbres où il y avait des fleurs ; mais elle n’a pas fait sortir de son art un personnage qui s’identifie à son nom ; elle n’a pas créé un être, une vision qui évoque son souvenir. Elle met les gants des autres, mais elle les met à l’envers, et tout cela avec une grâce infinie, un sans vouloir plein d’abandon. C’est une grande, très grande comédienne, mais ce n’est pas une grande artiste.

Novelli est un comédien de l’ancienne école, où on se préoccupait très peu du côté artistique. Il est parfait dans le rire et les larmes. Béatrice Patrick-Campbell est surtout une artiste, et son talent est fait de charme et de pensée ; elle exècre les routes battues ; elle veut créer, et elle crée.

Antoine est souvent trahi par ses moyens, car sa voix est sombre et son allure un peu ordinaire, aussi laisse-t-il souvent à désirer comme comédien ; mais il est toujours un artiste hors de pair, et notre Art lui doit beaucoup dans son évolution vers la vérité ; et celui-là non plus n’est pas jaloux de la comédienne.


XXX


Les jours qui suivirent cette rentrée de la Comédie dans son foyer furent très énervants pour moi. Notre administrateur voulait me mater et, pour cela, il me faisait souffrir par mille petits coups d’épingle plus douloureux pour une nature comme la mienne que les coups de couteau. (Je le pense du moins, car je n’en ai jamais reçu.)

Je devenais malade, irritable et de méchante humeur à propos de tout. Moi si gaie, je devenais triste. Ma santé toujours chancelante se trouvait plus en péril par cet état de choses.

Perrin me distribua le rôle de l’Aventurière. Je n’aimais pas ce rôle, je détestais la pièce, et je trouvais les vers de L’Aventurière de mauvais, très mauvais vers. Comme je sais mal dissimuler, je le dis nettement à Émile Augier dans un accès de colère. Il s’en vengea d’une façon discourtoise à la première occasion qui lui fut offerte.

Cette occasion fut ma rupture définitive avec la


SARAH BERNHARDT EN 1879.
SARAH BERNHARDT EN 1879.


Comédie-Française, le lendemain de la première représentation de L’Aventurière, qui eut lieu le samedi 17 avril 1880.

Je n’étais pas prête à jouer ce rôle. J’avais été très souffrante, et la preuve en est dans cette lettre que j’écrivis à M. Perrin le 14 avril 1880 :

...Je suis désolée, Monsieur Perrin, mais j’ai un mal de gorge si complet, que je ne puis parler. Je suis forcée de garder le lit. Veuillez m’excuser. C’est à ce maudit Trocadéro que j’ai pris froid dimanche. Je suis bien tracassée, sachant que cela vous met dans l’embarras. Ça ne fait rien, je serai prête pour samedi, quand même. Mille regrets et mille amitiés. — Sarah Bernhardt.

Je fus, en effet, prête à jouer, ayant guéri mon mal de gorge.

Mais je n’avais pu étudier pendant trois jours, ne pouvant parler ; je n’avais pu essayer mes costumes, ne pouvant sortir de mon lit. J’allai le vendredi prier Perrin de remettre à l’autre semaine la représentation de L’Aventurière. Il me répondit que la chose était impossible, que la location était faite et que la pièce devait être jouée le premier mardi, jour d’abonnement.

Je me laissai convaincre, ayant confiance en mon étoile. « Bah ! me disais-je,je m’en tirerai quand même.» Je ne m’en tirai pas du tout ou, plutôt, je m’en tirai fort mal. Mon costume était manqué, il m’allait mal. Moi dont on narguait sans cesse la maigreur, j’avais l’air d’une théière anglaise. J’avais la voix encore légèrement enrouée, ce qui me désarmait un peu. Je jouai très mal la première partie du rôle ; mieux la seconde. A un moment de la scène de violence, je m’appuyai, debout, les deux mains sur la table qui portait un flambeau allumé. On cria dans la salle, car mes cheveux étaient près de la flamme. Le lendemain, un journal disait que, sentant la partie perdue, j’avais voulu mettre le feu à mes cheveux pour faire cesser la représentation avant mon échec complet. C’était le comble des combles de la stupidité.

La presse ne fut pas bonne. Et la presse avait raison. J’avais été inférieure, laide et en méchante humeur ; mais je trouvais qu’on manquait de courtoisie et d’indulgence à mon égard. Auguste Vitu, dans Le Figaro du 18 avril 1880, terminait son article par cette phrase :


La nouvelle Clorinde (l’Aventurière) a eu pendant les deux derniers actes des mouvements de corps et de bras qu’il serait fâcheux d’emprunter à la grande Virginie de L’Assommoir pour les introduire à la Comédie-Française.


Le seul défaut que je n’ai jamais eu et que je ne pourrai jamais avoir, c’est la vulgarité. C’était donc une injustice et un parti pris de me froisser. Vitu, du reste, n’était pas mon ami.

Je compris à cette façon de m’attaquer que les petites haines dressaient leurs petites têtes de serpent à sonnettes. Tout le bas petit monde vipérin grouillait sous mes fleurs et mes lauriers, je le savais depuis longtemps. J’entendais parfois à la cantonade le cliquetis de leurs petits anneaux. Je voulus me donner la joie de les faire sonner tous à la fois. Je jetai mes lauriers et mes fleurs aux quatre vents. Je rompis brutalement le contrat qui me liait à la Comédie-Française et par cela même à Paris.

Je an’enfermai toute la matinée et, après mille et une discussions avec moi-même, je me décidai ù envoyer ma démisaion à la Comédie. J’écrivis donc cette lettre à M. Perrin, le 18 avril 1880 :

Monsieur l’Administrateur,

Vous m’avez forcée à jouer alors que je n’étais pas prête. Vous ne m’avez accordé que huit répétitions sur la scène, et la pièce n’a été répétée que trois fois dans son ensemble. Je ne pouvais me décidera paraître devant le public. Vous l’avez absolument exigé. Ce que je prévoyais est arrivé. Le résultat de la représentation a dépassé mes prévisions. Un critique a prétendu que j’avais joué Virginie de L’Assommoir au lieu de dona Clorinde de L'Aventurière. Que Zola et Émile Augier m’absolvent. C’est mon premier échec à la Comédie, ce sera le dernier. Je vous avais prévenu le jour de la répétition générale. Vous avez passé outre. Je tiens parole. Quand vous.recevrez cette lettre, j’aurai quitté Paris. Veuillez, Monsieur l’Administrateur, recevoir ma démis sion immédiate, et agréer l’assurance de mes sentiments distingués. — Sarah Bernhardt.

Pour que cette démission ne puisse être discutée au comité, j’envoyai ma lettre copiée aux journaux Le Figaro et Le Gaulois, qui la publiaient au moment où M. Perrin la recevait. Puis, décidée à ne pas me laisser influencer, je partis de suite avec ma femme de chambre pour Le Havre. J’avais donné l’ordre de ne dire à personne où j’étais, et je restai toute la soirée de mon arrivée dans le plus strict incognito. Mais, le lendemain matin, des gens m’avaient reconnue et avaient télégraphié à Paris. Je fus assaillie de reporters.

Je m’étais enfuie du côté de La Hève, où je restai tout le jour étendue sur les galets, malgré la pluie froide, qui ne cessa pas une minute de tomber. Je rentrai à l’hôtel Frascati, glacée ; et j’eus, la nuit, une fièvre assez violente pour qu’on dût faire chercher le docteur Gilbert.

Mme Guérard, appelée par ma camériste affolée, vint me rejoindre, et je restai deux jours sous l’influence d’une mauvaise fièvre chaude. Pendant ce temps, les journaux ne cessaient de verser des torrents d’encre sur du papier. Cette encre se changeait en fiel, et je fus accusée des pires méfaits.

La Comédie envoya un huissier frapper à mon hôtel de l’avenue de Villiers ; et cet huissier déclara qu’après avoir frappé trois fois à la porte, nul être n’ayant répondu, il avait laissé copie, etc., etc., etc..

Cet homme mentait. Il y avait, habitant l’hôtel : mon fils et son précepteur, mon intendant mari de ma femme de chambre, mon maître d’hôtel, la cuisinière, la fille de cuisine, la seconde femme de chambre et cinq chiens ; mais j’eus beau protester contre cet homme qui représente la Loi, ce fut chose inutile.

La Comédie devait, d’après ses règlements, me faire trois sommations ; elles ne furent pas faites, et le procès s’engagea contre moi. Il était perdu d’avance.

Maître Allou, avocat de la Comédie-Française, inventa de méchantes petites histoires. Il se donna la joie de me rendre tant soit peu ridicule. Il avait un dossier formidable de lettres de moi à Perrin, lettres toujours écrites dans un moment d’attendrissement ou de colère. Perrin les avait toutes gardées, mes lettres, même les plus petits mots. Moi, je ne gardais aucune des siennes ; et les rares lettres qu’on a publiées de Perrin à moi ont été données par lui-même, après les avoir relevées dans son livre de copies. Bien entendu, il ne livrait que celles qui pouvaient donner au public l’idée de sa paternelle bonté à mon égard, etc., etc..


La plaidoirie de maître Allou eut un grand succès : il réclamait trois cent mille francs de dommages et intérêts, plus la confiscation, au profit de la Comédie, des quarante-trois mille francs qu’elle me devait.

J’avais pour avocat maître Barboux, ami intime de Perrin. Il me défendit mollement. Je fus condamnée à payer cent mille francs de dédit à la Comédie-Française ; de plus, à perdre les quarante-trois mille francs confiés par moi à la sollicitude de l’administration.

Je dois dire que je ne m’occupai guère de ce procès.


Trois jours après ma démission, je vis apparaître Jarrett. Il me proposait pour la troisième fois un contrat pour l’Amérique. Cette fois, je prêtai l’oreille à ses propositions. Nous n’avions jamais parlé chiffres, et voici ce qu’il me proposa : cinq mille francs par représentation et la moitié de la recette en surplus de quinze mille francs ; c’est-à-dire que le jour où la recette atteindrait vingt mille francs, je toucherais sept mille cinq cents francs. De plus : mille francs par semaine pour mes frais d’hôtel ; de plus, un Pulman spécial pour mes voyages, contenant ma chambre, un salon dans lequel devait se trouver un piano, quatre lits pour mon personnel, et deux cuisiniers pour me faire la cuisine pendant la route. M. Jarrett toucherait dix pour cent sur toute somme perçue par moi... J’acceptai tout. J’avais hâte de quitter Paris.

Jarrett envoya de suite une dépêche à M. Abbey, le grand imprésario d’Amérique, et celui-ci débarquait treize jours après. Je signai le contrat fait par Jarrett, et discuté point à point par lui et le directeur américain.

Il me fut remis, en échange de ce contrat, cent mille francs d’avance pour les frais oceasionnés par ce départ.

Je devais jouer huit pièces : Hernani, Phèdre, Adrienne Lecouvreur, Froufrou, La Dame aux Camélias, Le Sphinx, L’Étrangère, La Princesse George.

Je commandai vingt-cinq toilettes de ville à Laferrière, chez qui je m’habillais alors. Je fis commande, chez Baron, de six costumes pour Adrienne Lecouvreur, et de quatre costumes pour Hernani. Je commandai à un jeune peintre costumier nommé Lepaul mon costume de Phèdre. Ces trente-six costumes me revenaient à soixante et un mille francs ; il est vrai de dire que mon costume de Phèdre combiné par ce jeune Lepaul coûtait à lui tout seul quatre mille francs. Ce malheureux artiste l’avait brodé lui-même.

Ce costume était une merveille. Il me fut livré deux jours avant mon départ ; et je ne puis penser à la minute de cette livraison sans un profond émoi. Énervée par l’attente, j’écrivais un mot de colère au costumier, quand ce dernier se fit annoncer. Je le reçus mal d’abord, mais je le trouvai si changé, le pauvre, que je le fis asseoir pour m’inquiéter de sa mauvaise mine. « Oui, je suis assez malade, me dit-il, d’une voix si fragile que j’en fus bouleversée. Je voulais finir ce travail et j’ai passé trois nuits. Mais regardez comme il est beau, votre costume ! » Et il l’étala avec respeft et amour devant moi

« Tiens, fit remarquer Guérard, une petite tache ! — Ah ! je me suis piqué », répliqua vivement le pauvre artiste. Mais je venais de voir, sous la eommissure de ses lèvres, une gouttelette de sang. Il l’essuya vivement, afin qu’elle ne tombât pas sur le joli costume comme l’autre petite tache. Je remis à l’artiste les quatre mille francs, qu’il prit en tremblant. Il murmura quelques paroles inintelligibles et disparut.

« Emporte ce costume ! Emportez-le ! » criai-je à « mon petit’dame » et à ma femme de chambre. Et je sanglotai d’un chagrin si profond que je restai toute la soirée sous l’oppression des hoquets. Personne ne comprenait mon chagrin. Mais moi, je me maudissais d’avoir tant harcelé le pauvre homme. C’était visible qu’il allait mourir. Et je me trouvais, par l’enchaînement des circonstances dont j’avais forgé le premier chaînon, complice de la mort de cet homme, de cet enfant de vingt-deux ans, de cet artiste d’avenir.

Je ne voulus jamais mettre ce costume. Il est encore dans son carton jauni. Ses broderies d’or se sont brunies par le temps ; et la petite tache de sang a légèrement rongé l’étoffe.

Quant au pauvre artiste, j’appris sa mort pendant mon séjour à Londres au mois de mai, car, avant de partir pour l’Amérique, je signai avec Hollingshead et Mayer, les imprésarios de la Comédie, un contrat qui me liait à eux du 24 mai au 27 juin (1880).


C’est pendant cette période que fut plaidé le procès que me faisait la Comédie-Française. Maître Barboux ne me consulta sur rien, et mes succès à Londres sans la Comédie achevèrent d’irriter le comité, la presse et le public.

Maître Allou, dans son réquisitoire, prétendit que le public de Londres, très vite lassé de moi, ne voulait plus venir aux représentations données par la Comédie dans lesquelles je paraissais. Voici le plus beau démenti à cette réplique de maître Allou :


REPRESENTATIONS
DONNÉES PAR
LA COMÉDIE-FRANÇAISE AU GAIETY THÉATRE
(Les * indiquent les représentations dans lesquelles je jouai.)


RÉPERTOIRE
1879. RECETTES
en francs.
Juin 2. Prologue, Le Misanthrope, Phèdre,
acte II, Les Précieuses ridicules.
13,080
— 3. L’Étrangère *   12,565
— 4. Le Fils naturel   9,300
— 5. Les Caprices de Marianne, La Joie fait peur 10,100
— 6. Le Menteur, Le Médecin malgré lui   9,530
— 7. Le Marquis de Villemer   9,960
— 7. Matinée : Tartuffe, La Joie fait peur   8,700
— 9. Hernani * 13,600
— 10. Le Demi-monde 11,425
— 11. Mademoiselle de Belle-Isle, Il faut qu’une
porte soit ouverte ou fermée
10,420
— 12. Le Post-scriptum, Le Gendre de Monsieur Poirier   10,445
— 13. Phèdre * 13,920
— 14. Le Luthier de Crémone, Le Sphinx. 13,350
— 14. Matinée : Le Misanthrope, Les Plaideurs.   8,800
— 16. L’ami Fritz   9,375
— 17. Zaïre, Les Précieuses ridicules. * 13,075
— 18. Le Jeu de l’amour et du hasard, Il ne faut
jurer de rien
11, 550
— 19. Le Demi-monde 12,160
— 20. Les Fourchambault 11,200
— 21. Hernani * 13,375
— 21. Matinée : Tartuffe, Il faut qu’une porte
soit ouverte ou fermée
  2,215


SARAH BERNHARDT CHEZ ELLE (TABLEAU DE WALTER SPINDLER).
SARAH BERNHARDT CHEZ ELLE
(TABLEAU DE WALTER SPINDLER).


Juin 23. Gringoire, On ne badine pas avec l’amour 11,080
— 24. Chez l’avocat, Mademoiselle de la Seiglière   9,960
— 25. Matinée : L’Étrangère 11,710
— 25. Le Barbier de Séville   9,180
— 26. Andromaque, Les Plaideurs * 13,350
— 27. L’Avare, L’Étincelle 11,775
— 28. Le Sphinx, Le Dépit amoureux * 12,860
— 28. Matinée : Hernani * 13,730
— 30. Ruy Blas… * 13,660
Juillet 1er. Mercadet, L’Été de la Saint-Martin.   9,850
—   2. Ruy Blas * 13,160
—   3. Le Mariage de Victorine, Les Fourberies de Scapin   10,165
—   4. Les Femmes savantes, L’Étincelle 11,960
—   5. Les Fourchambault 10,700
—   5. Matinée : Phèdre, La Joie fait peur. * 14, 265
—   7. Le Marquis de Villemer 10,565
—   8. L’ami Fritz 11,005
—   9. Hernani * 14,275
— 10. Le Sphinx * 13,775
— 11. Philiberte, L’Étourdi 11,500
— 12. Ruy Blas * 12,660
— 12. Matinée : Gringoire, Hernani, acte V,
La Bénédiction, Davenant, L’Étincelle.
* 13, 725
Total des recettes 492,150


La moyenne des recettes fut environ de 11,175 francs. Ces chiffres montrent que, parmi les quarante-trois représentations données par la Comédie-Française, les dix-huit représentations auxquelles je pris part ont donné une moyenne de 13,350 francs par représentation, tandis que les vingt-cinq autres représentations ont donné une moyenne de 10,000 francs.


C’est à Londres que j’appris la perte de mon procès, et ses considérants… ses attendus… etc., etc.

Par ces motifs, déclare Mlle Sarah Bernhardt déchue de tous les droits, privilèges et avantages résultant à son profit de l’engagement qu’elle a contracté avec la Société de la Comédie-Française par acte authentique du 24 mars 1875 ; la condamne à payer au demandeur, en la qualité qu’il s’agit, la somme de cent mille francs à titre de dommages et intérêts...

Je donnais ma dernière représentation à Londres le jour où les journaux annoncèrent cet injuste verdict. Je fus acclamée, et le publie ne cessa de me jeter des fleurs.

J’avais amené avec moi comme artistes : Mme Devoyod, Mary Jullien, Kalb, ma sœur Jeanne, Pierre Berton, Train, Talbot, Dieudonné, tous artistes de valeur.

Je jouai tout le répertoire que je devais jouer en Amérique.

Vitu, Sarcey, Lapommeraye, avaient tant hurlé contre moi, que je restai stupéfaite en apprenant par Mayer leur arrivée à Londres pour assister à mes représentations. Je n’y compris plus rien. Je croyais fermement que les journalistes parisiens respiraient enfin, et voilà que mes plus acharnés ennemis traversaient la mer pour me voir et m’entendre. Maintenant, peut-être avaient-ils l’espoir de l’Anglais suivant le dompteur pour le voir manger par ses fauves.

Vitu, dans Le Figaro, avait terminé un article fulminant par ces mots :

Et puis, asseï, n’est-ce pas ! Assez parlé de Mademoiselle Sarah Bernhardt. Qu’elle aille porter aux étrangers sa voix monocorde et ses fantaisies macabres ! Pour nous, elle ne peut rien nous apprendre de nouveau sur son talent, sur ses caprices... etc., etc...

Sarcey, dans un article tonitruant à propos de ma démission à ïa Comédie, terminait son feuilleton par ces mots :

Il est une heure où il faut coucher les enfants terribles.

Quant au doux Lapommeraye, il m’avait accablé de toutes les fureurs empruntées à chacun. Mais, comme on lui reprochait toujours sa mollesse, il avait voulu prouver que lui aussi savait brandir la plume venimeuse, et il m’avait crié : « Bon voyage ! »

Et voilà qu’ils venaient, ces trois-là ; et tant d’autres...

Et le lendemain de ma première représentation d’Adrienne Lecouvreur, Auguste Vitu télégraphiait au Figaro un long article, dans lequel il me critiquait dans certaines scènes, regrettant que je n’eusse pas suivi les traditions de Rachel (que je n’ai jamais vue). Et il terminait cependant son article par ces lignes :

On ne pourra douter de la sincérité de mon admiration lorsque je déclarerai que Sarah Bernhardt s’est élevée dans le cinquième acte à une puissance dramatique, à une vérité d’accents qui ne sauraient être surpassées. Elle a joué la longue et cruelle scène où Adrienne empoisonnée par la duchesse de Bouillon se débat contre les angoisses d’une épouvantable agonie, non seulement avec un immense talent, mais encore avec une science de composition qu’elle n’avait jamais révélée jusque-là. Si le public parisien entendait, s’il entend jamais Mlle Sarah Bernhardt s’écrier avec l’accent déchirant qu’elle y a mis hier au soir : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! » il éclaterait en sanglots et en acclamations...

Sarcey finissait une admirable critique par ces mots : « Elle est prodigieuse !... » Et Lapommeraye redevenu doux, doux, me suppliait de réintégrer la Comédie, qui n’attendait pour tuer le veau gras que le retour de l’enfant prodigue.

Sarcey, dans sa chronique du Temps du 31 mai 1880, me consacrait cinq colonnes d’éloges et terminait son article par ces mots :

Rien, rien à la Comédie ne nous remplacera jamais ce dernier acte d' Adrienne Lecouvreur. Ah ! qu’elle eût bien mieux fait de rester à la Comédie ! Oui, je reviens à mon antienne, c’est plus fort que moi. Que voulez-vous, nous y perdons autant qu’elle. Oui, je sais bien, nous avons beau dire : « Mlle Dudlay nous reste. » Eh ! oui, je le sais bien, Mlle Dudlay nous reste. Oh ! elle nous restera toujours, celle-là ! Je ne puis en prendre mon parti. Quel dommage ! quel dommage !

Et huit jours après, le 7 juin, il écrivait dans sa chronique théâtrale sur la première de Froufrou :

Je ne crois pas que jamais, au théâtre, l’émotion ait été plus poignante. Ce sont là, dans l’art dramatique, des minutes exceptionnelles où les artistes sont transportés hors d’eux-mêmes, au-dessus d’eux-mêmes, et obéissent à ce « démon » intérieur — (moi, j’aurais dit « dieu ») — qui soufflait à Corneille ses rimes immortelles. .. Eh bien, dis-je à Mlle Sarah Bernhardt après la représentation : « Voici une soirée qui vous rouvrira, si vous le voulez, les portes de la Comédie-Française. — Ne parlons plus de cela, me dit-elle. N’en parlons plus.» Soit. Mais quel dommage ! Quel dommage !

Mon succès fut si grand dans Froufrou qu’il combla le vide, et terrassa l’émotion produite par la défection de Coquelin qui, après avoir signé, avec l’autorisation de Perrin, avec MM. Mayer et Hollingshead, déclara qu’il ne pouvait tenir ses engagements. C’était un vilain coup de Jarnac que Perrin espérait porter à mes représentations de Londres.

Il m’avait, avant cela, envoyé Got qui venait officieusement me demander si je ne voulais pas décidément rentrer à la Comédie-Française ; qu’on me laisserait faire ma tournée d’Amérique ; et que tout s’arrangerait à mon retour. Mais ce n’était pas Got qu’il aurait fallu m’envoyer : c’était ou Worms, ou « le petit père la Franchise » (Delaunay).

L’un m’aurait persuadée par ses raisonnements affectueux et nets ; l’autre m’aurait peut-être persuadée par la fausseté de ses arguments, présentés avec une grâce si enveloppante qu’il était difficile de s’y soustraire.

Got me déclara que je serais trop heureuse de rentrer à la Comédie à mon retour d’Amérique. « Car tu sais, ajouta-t-il, tu sais, ma petite, que tu vas crever là-bas. Et, si tu en reviens, tu seras peut-être bien heureuse de rentrer à la Comédie-Française, car tu seras pas mal démolie, et il faudra du temps pour te remettre. Crois-moi, signe ! Et ce n’est pas nous qui faisons la bonne affaire là-dedans... — Je te remercie, lui répondis-je. Mais je préfère choisir mon hôpital à mon retour. Et maintenant, laisse-moi tranquille. » Je crois même que je lui ai dit : « Fiche-moi la paix !... »

Le soir, il assistait à la représentation de Froufrou. Il vint dans ma loge et me dit : « Signe ! crois-moi. Et rentre dans Froufrou ! Je te promets une jolie rentrée ! » Je refusai et terminai, sans Coquelin, mes représentations à Londres.

La moyenne de nos recettes fut de neuf mille francs. Et je quittai Londres avec regret, moi qui l’avais quitté avec tant de joie la première fois.

C’est que Londres est une ville spéciale. Son charme ne se dévoile que peu à peu. La première impression pour un Français est celle d’une angoisse poignante, d’un ennui mortel. Ces grandes maisons armées de fenêtres à guillotine sans rideaux ; ces monuments laids, endeuillés de poussière, noirs de crasse tenace ; ces marchandes de fleurs à tous les coins de rue avec leur figure triste comme la pluie, leur chapeau à plumes et le déguenillé lamentable du reste de leur mise ; la boue noire des rues ; le ciel toujours un peu bas ; la macabre cocasserie des femmes saoules s’accrochant à des hommes non moins ivres ; la danse échevelée des fillettes amaigries, délabrées, chahutant la gigue autour des orgues de Barbarie aussi nombreux que les omnibus ; tout cela causait, il y a vingt-cinq ans, un malaise indéfinissable à un cerveau parisien.

Mais, peu à peu, la profusion des squares reposant la vue, la beauté des femmes de l’aristocratie effaçait à tout jamais l’image des marchandes de fleurs. Ce vertigineux mouvement de Hyde Park et surtout du Rotten row emplissait le cerveau de gaieté. La large hospitalité anglaise détendant la guindé du premier shake-hands ; l’esprit des hommes se comparant sans désavantage avec l’esprit français ; et la galanterie beaucoup plus respectueuse, et par cela même plus flatteuse, ne faisait pas regretter la proverbiale galanterie française.

Je préférais seulement notre boue blonde à la boue noire ; et nos fenêtres à l’horrible fenêtre à guillotine. Je trouve du reste que rien ne marque plus la différence de caractère des deux nations française et anglaise que nos fenêtres respectives. Les nôtres s’ouvrent toutes grandes. Le soleil pénètre chez nous jusqu’au cœur de notre home. L’air balaie toutes les poussières, tous les microbes ; elles se referment de même, sans mystère, comme elles se sont ouvertes.

Les fenêtres anglaises s’ouvrent par moitié, soit en haut, soit en has. On peut même se donner la jouissance de les ouvrir un peu en haut, un peu en bas, mais pas du tout dans le milieu. Le soleil ne peut y pénétrer en pleine franchise. L’air ne peut entrer en bienfaisante visite. La fenêtre garde son petit quant-à-soi égoïste et perfide. Je déteste les fenêtres anglaises.

Mais j’adore maintenant la ville de Londres et, ai-je besoin de le dire, ses habitants. J’y suis retournée, depuis ma première visite avec la Comédie, vingt et une fois ; et toujours le public m’est resté fidèle et même affectueux.


XXXI


Après cette première épreuve de ma personnalité en liberté, je me sentis plus sûre de la vie que je me voulais faire. Quoique très faible de constitution, la possibilité de faire ce qui me plaisait sans entraves, sans contrôle, détendit mon système nerveux qui, renforcé, équilibra du coup ma santé affaiblie par le perpétuel énervement, par l’excès de travail, qui me faisait oublier mes tracas. Je dormis sur des lauriers cueillis pour moi toute seule, et je dormis mieux. Dormant mieux, je commençai à manger un peu. Et grand fut l’étonnement de ma petite cour quand, à mon retour de Londres, ils virent leur idole arrondie et rosée. Je restai quelques jours à Paris ; puis je partis pour Bruxelles, où je devais jouer Adrienne Lecouvreur et Froufrou.

Le public belge — j’entends par là le public bruxellois — est celui qui se rapproche le plus de notre public. En Belgique, je ne me sens jamais à l’étranger. Notre langue est la langue courante ; les attelages sont


SARAH BERNHARDT EN AMAZONE, DANS LE RÔLE DE « FROUFROU ».
SARAH BERNHARDT EN AMAZONE, DANS LE RÔLE DE « FROUFROU ».


toujours d’un goût parfait ; les femmes du vrai monde ressemblent à nos femmes du vrai monde ; les cocottes abondent ; les hôtels ne sont pas meilleurs à Bruxelles qu’à Paris ; les chevaux de fiacre sont aussi malheureux ; les journaux aussi méchants. Bruxelles est un tout petit Paris potinier.

Je jouai pour la première fois à la Monnaie, et je me sentis d’abord mal à l’aise dans cet immense et glacial théâtre. Mais l’enthousiasme bienveillant du public me réchauffa, et nos quatre représentations furent quatre soirées inoubliables. Puis je partis pour Copenhague, où je devais donner au Théâtre Royal cinq représentations.

Notre arrivée, très attendue sans doute, me causa un trac fou. Plus de deux mille personnes poussèrent, à l’arrêt du train signalant ma présence, un Hurrah ! si terrible que je ne pus me rendre compte de ce qui se passait. Puis, quand M. de Fallesen, directeur du Théâtre Royal, et le premier chambellan du roi entrèrent dans mon compartiment, ils me prièrent de me montrer à la fenêtre pour satisfaire la curiosité amicale du public. Le terrible Hurrah ! recommença, et je compris.

Mais une inquiétude folle s’empara de moi. Jamais, oh ! non, jamais je ne pourrai, quel qu’en soit mon désir, être à la hauteur de ce qu’on attendait de moi. Ma menue personne fera pitié à tous ces magnifiques gars, à toutes ces splendides et rayonnantes femmes. Je descendis du train si diminuée par la comparaison, que j’eus la sensation de n’être rien qu’un souffle ; et je vis la foule, soumise à sa police, s’écarter en deux lignes compactes, laissant une large voie pour ma voiture. Je passai au petit trot entre cette haie de sympathies, recevant des fleurs jetées, des baisers envoyés, des coups de chapeau administratifs et affectueux.

J’ai eu depuis, dans ma longue carrière, bien des triomphes, des réceptions, des ovations ; mais celles de ce peuple danois me sont restées parmi les plus chéries. La haie se continuait jusqu’à l’hôtel d’Angleterre, où je descendis après avoir encore une fois salué et remercié tous ces sympathiques visages.

Le soir, le roi, la reine et leur fille, la princesse de Galles, assistèrent à la première d’Adrienne Lecouvreur.

Voici ce que dit Le Figaro du 16 août 1880 :

Sarah Bernhardt vient de jouer Adrienne Lecouvreur avec un succès immense devant un public magnifique. La famille royale, le roi et la reine des Hellènes ainsi que la princesse de Galles assistaient à la représentation. Les reines ont jeté leurs bouquets à l’artiste française au milieu des acclamations. C’est un triomphe sans précédent. Le public est en délire. Demain : Froufrou

Les représentations de Froufrou eurent un égal succès. Mais, comme je ne jouais que tous les deux jours, je voulus visiter Elseneur. Le roi mit un bateau à ma disposition pour ce petit voyage.

J’avais invité toute ma Compagnie. M. de Fallesen, premier chambellan et directeur du Théâtre Royal, nous fit servir un magnifique déjeuner ; et, accompagnés des premières notabilités du Danemark, nous visitâmes le tombeau d’Hamlet, la source d’Ophélie et le château de Marienlyst, puis nous nous fîmes conduire au château de Kronborg.

Je regrettai ma visite à Elseneur. Mon rêve était plus beau. Le soi-disant tombeau d’Hamlet est représenté par une petite colonne triste et laide, un peu de verdure, et la désolante tristesse du mensonge sans beauté. On me fit boire un peu d’eau prise à la soi-disant source d’Ophélie ; et le baron de Fallesen cassa le verre sans permettre à personne d’autre de boire à la petite source.

Je revins un peu triste de ce voyage sans grandeur. Appuyée sur le bastingage, je regardais l’eau filer, quand je remarquai quelques pétales de roses immergeant et venant, sous l’impulsion d’un remous invisible, se coller aux flancs de notre bateau. Puis des milliers de pétales. Et, dans le mystérieux déclin du soleil couchant, éclatèrent, comme une fanfare étouffée par des baisers, les chants mélodieux des fils du Nord.

Je levai les yeux. Devant nous se balançait, poussé par le vent, un joli bateau aux voiles déployées : une vingtaine de jeunes gens jetaient des brassées de roses que le petit flot nous apportait et chantaient les merveilleuses légendes des siècles passés. Et tout cela était pour moi : toutes ces roses, tout cet amour, toute cette musicale poésie. Et ce soleil couchant, je le voulus aussi pour moi.

Et, dans cette fugitive minute qui m’apportait toute la beauté de la vie, je me sentis tout près de Dieu.


Le lendemain, à l’issue de la représentation, le roi me fit mander dans la loge royale et il me remit la décoration du Mérite, très joliment ornée de diamants.

Il me garda quelque temps dans sa loge, m’interrogeant sur quantité de sujets. Je fus présentée à la reine et je m’aperçus de suite qu’elle entendait difficilement. J’en conçus quelque gêne, lorsque vint à mon secours la reine de Grèce. Elle était belle. Mais combien moins jolie que sa belle-sœur la princesse de Galles : Oh ! l’adorable et séduisant visage ! Des yeux d’enfant du Nord dans un visage grec d’une pureté virginale, un long cou souple créé pour le salut d’une reine, un sourire doux et presque timide. Le charme indéfinissable de cette princesse la rendait si lumineuse que je ne vis plus qu’elle ; et je quittai la loge, laissant, je le crains, une triste opinion de mon intelligence aux couples royaux de Danemark et de Grèce.


La veille de mon départ, on m’offrit un grand souper. M. de Fallesen prit la parole et, dans un discours très élégant, nous remercia de la semaine française que nous venions de donner au Danemark.

Robert Walt fit, au nom de la presse, un discours très chaud, très court et très sympathique. Notre ambassadeur remercia très courtoisement en quelques mots Robert Walt ; mais quelle ne fut pas la surprise générale devoir le baron Magnus, ministre de Prusse, se lever et dire, d’une voix forte, en se tournant vers moi : « Je bois à la France qui nous donne de si grands artistes ! A la France, à la belle France que nous aimons tous ! »

Dix ans à peine s’étaient écoulés depuis la terrible guerre. Français et Françaises étaient encore meurtris ; aucune blessure n’était cicatrisée. Le baron Magnus, très aimable et vraiment charmant homme, m’avait, dés mon arrivée à Copenhague, envoyé des fleurs avec sa carte. J’avais renvoyé les fleurs et prié un attaché de l’ambassade anglaise, sir Francis..., je crois, de dire au baron allemand que je le priais de ne point renouveler son envoi. Le baron, très bon enfant, se prit à rire et m’attendit au moment de ma sortie de l’hôtel. Il vint à moi les mains tendues, me dit je ne sais quelles paroles courtoises et sensées. Tout le monde nous regardait. J’étais gênée. Cet homme était visiblement bon. Je remerciai, touchée malgré moi par la franchise de son attitude, et je m’esquivai indécise sur mes propres sensations. Il renouvela deux fois ses visites, mais je ne le reçus pas et le saluai toujours à ma sortie de l’hôtel. Mais je m’étais un peu irritée de la ténacité de cet aimable diplomate.

Le soir du souper, quand je le vis prendre, debout, l’attitude d’un orateur, je me sentis pâlir. Il n’avait pas achevé sa petite allocution que, debout, je m’écriai : « Soit. Buvons à la France, mais à la France tout entière. Monsieur le ministre de Prusse ! » J’étais nerveuse, vibrante et théâtrale sans le vouloir. Ce fut une traînée de poudre.

L’orchestre de la Cour, placé dans la galerie supérieure, fit éclater La Marseillaise. A cette époque, les Danois haïssaient les Allemands. La salle du souper devint déserte comme par enchantement.

Je remontai dans mes appartements, ne voulant répondre à aucune question. J’avais dépassé la note. La colère m’avait fait dépasser ma volonté. Le baron Magnus ne méritait pas cette algarade. Et puis, mon instinct me prévenait que cela aurait des conséquences. Je me mis au lit, furieuse contre moi, contre le baron, contre l’univers.

Vers cinq heures du matin, je commençais à somnoler, quand je fus éveillée par le grognement de mon chien. Puis j’entendis frapper au salon ; J’appelai ma femme de chambre qui réveilla son mari, et il alla ouvrir. Un attaché de la légation de France désirait me parler de suite. Je passai une tea-gown d’hermine et je m’en fus trouver le visiteur.

« Je vous en prie, me dit-il, écrivez de suite un mot, pour expliquer que hs paroles que vous avez dites n’ont pas le sens qu’on veut leur donner. Le baron Magnus, que nous aimons tous, est en très mauvaise posture, et nous en sommes désolés. Le prince de Bismarck ne plaisante pas, et c’est très grave pour lui. — Eh, mon Dieu, Monsieur, je suis cent fois plus désolée que vous, car cet homme est bon, charmant. Il a manqué de tact politique et il est très excusable, puisque je ne suis pas une femme politique. Moi, j’ai manqué de sang-froid. Je donnerais cette main gauche, qui m’est très nécessaire tout de même, pour réparer le mal. — Nous ne vous en demandons pas tant. Et ce serait dommage, en vérité, pour la beauté de vos gestes... (Ah ! dame, il était Français)... — Voici un brouillon de lettre : veuillez l’accepter, l’écrire, le signer, et tout sera dit... »

Mais c’était inacceptable. Le brouillon de cette lettre donnait des explications tortueuses et un peu lâches. Je me rebiffai ; et, après plusieurs essais mal venus, je renonçai à écrire quoi que ce soit.


Trois cents personnes assistaient à ce souper ; plus l’orchestre royal, plus les serviteurs. Le baron avait lancé son aimable, mais maladroite harangue, à toute volée. J’avais répliqué en toute surexcitation. Le public, la presse, étaient saisis de l’algarade ; nous étions garottés par notre sottise, le baron et moi. Ce serait aujourd’hui, j e me moquerais de ce qu’en pourrait penser l’opinion ; et je trouverais un biais, même en me ridiculisant, pour sauver un brave et galant homme. Mais à cette époque, j’étais d’une nervosité excessive, d’un chauvinisme intransigeant. Et puis, peut-être me croyais-je un petit quelqu’un. La vie m’a appris depuis que si l’on doit être quelqu’un, ce n’est qu’après la mort que la manifestation s’affirme.

Aujourd’hui que je descends l’autre versant de la colline de la vie, je regarde gaiement tous les piédestaux sur lesquels j’ai été élevée ; il y en eut tant et tant que leurs morceaux, brisés par les mêmes Sicambres qui les avaient dressés, me font un pilier solide sur lequel je me tiens heureuse de ce qui fut, attentive à ce qui sera. Mon amour-propre imbécile a fait du mal à qui ne voulait pas m’en faire et j’ai gardé de cet incident un chagrinant remords.


Je quittai Copenhague au milieu des ovations et aux cris mille fois répétés de « Vive la France ! » A toutes les fenêtres, des drapeaux français claquaient leur joli bruit cinglant ; et je sentais bien que tout cela n’était pas pour moi, mais contre l’Allemagne. Je servais de prétexte.

Depuis, les Allemands et les Danois se sont très solidement réunis ; et je ne jurerais pas que quelques Danois ne m’aient gardé rancune de l’histoire du baron Magnus.

Je rentrai à Paris pour faire mes derniers préparatifs pour le grand voyage en Amérique. Je devais être embarquée le 15 octobre.

Un jour d’août, je recevais comme de coutume, à cinq heures, tous mes amis, qui se pressaient d’autant plus que j’allais partir pour longtemps. Il y avait là Girardin, le comte Kapenist, le maréchal Canrobert, Georges Clairin, Arthur Meyer, Duquesnel, la si belle Augusta Holmes, Raymond de Montbel, Nordenskjold, O’Connor, et d’autres personnes amies. Je pérorais, heureuse de me retrouver dans ce milieu de tendres et d’intellectuels.

Girardin faisait l’impossible pour me détourner de mon voyage en Amérique. Il avait été l’ami de Rachel et me racontait la triste épopée de ce voyage. Arthur Meyer trouvait que je devais toujours agir selon mon impulsion. Les autres amis discutaient.

Le maréchal Canrobert, cet homme admirable que la France adorera toujours, disait ses regrets de ces bonnes causeries de cinq heures : « Mais notre jeune amie a une nature combative. Nous n’avons pas le droit, dans notre égoïste affection, d’arrêter l’effort de sa volonté. — Ah ! oui, m’écriai-je. Oui, je suis faite pour la lutte, je le sens. Rien ne m’amuse comme d’avoir à dompter un public hostile à l’avance par les racontars et les potins des journaux. Aussi, je regrette de ne pouvoir jouer, non à Paris, mais en France, mes deux grands succès : Adrienne et Froufrou. — Qu’à cela ne tienne, s’écria Félix Duquesnel. Ma chère Sarah, c’est avec moi que tu as eu tes premiers succès, veux-tu avoir avec moi les derniers ? »

Tout le monde se récria ; et je bondis.

« Attends, ajouta-t-il ; les derniers... jusqu’à ton retour d’Amérique. Si oui, je me charge de tout. Dans huit jours la troupe sera faite. J’aurai, coûte que coûte, des théâtres dans les plus grandes villes, et nous donnerons vingt-cinq représentations pendant le mois de septembre. Quant aux conditions d’argent, elles seront des plus simples : Vingt-cinq représentations, cinquante mille francs. Demain, je te remettrai moitié de la somme et te ferai signer ton contrat pour ne pas te laisser le temps de te dédire. »

J’applaudis des deux mains, joyeuse.


SARAH BERNHARDT EN COSTUME DE VOYAGE (1880).
SARAH BERNHARDT EN COSTUME DE VOYAGE (1880).


Tous les amis présents prièrent Duquesnel de leur remettre au plus vite l’itinéraire de la tournée, car chacun voulait me voir dans ces deux pièces, dans lesquelles je venais de remporter de si grands succès en Angleterre, en Belgique et en Danemark.

Duquesnel promit l’itinéraire ; et il fut convenu qu’on tirerait au sort les visites, dans un petit sac où chaque ville serait inscrite avec sa date et le titre de la pièce.

Huit jours après, Duquesnel, avec qui j’avais signé, revint avec l’itinéraire complet et la troupe formée. Cela tenait du prodige.

Les représentations devaient commencer le samedi 4 septembre ; il y en avait vingt-cinq ; et le tout, du jour du départ au jour du retour, devait durer 28 jours. Ce qui fit appeler cette tournée : Les vingt-huit jours de Sarah Bernhardt, tels les 28 jours d’un bourgeois dans les obligations de son service militaire.

La petite tournée eut un succès formidable ; et je ne me suis jamais plus amusée que dans cette artistique promenade. Duquesnel organisait des excursions, des fêtes, en dehors des villes.

Au début il avait préparé, croyant me faire plaisir, une visite dans les musées. Il avait écrit d’avance de Paris prenant jour, date et heure. Les conservateurs eux-mêmes s’étaient offerts à me montrer les plus belles choses. Puis les maires avaient préparé les visites aux églises et aux monuments célèbres.

Quand, la veille de notre départ, il nous montra le monceau de lettres annonçant l’aimable réponse de chacun, je poussai les hauts cris.

J’ai l’horreur de visiter les musées avec des gens qui m’expliquent... Je connais à peu près tous les musées de France, mais je les ai visités quand cela m’a plu, et avec des amis choisis. Quant aux églises et autres monuments, cela m’assomme d’entrer dedans. Je n’y peux rien. Cela m’assomme !... Je ne veux pas en visiter.

Admirer leur silhouette en passant, les voir se profiler dans une couche de soleil, soit !... c’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Mais entrer dans des salles froides pendant qu’on m’explique quelque absurde et interminable histoire ; me fatiguer à regarder les plafonds ; cramponner mes pieds sur des planchers trop cirés ; entendre admirer la restauration de cette aile alors que j’eusse préféré qu’on la laissât s’effriter ; me faire admirer les profondeurs de fossés qui, autrefois, étaient pleins d’eau et sont maintenant secs comme vent du Nord, d’Est... tout cela m’assomme à hurler !

D’abord, je déteste, depuis mon enfance, les maisons, les châteaux, les églises, les tours, enfin tous les édifices dépassant la hauteur d’un moulin. J’aime les cahutes, les fermes basses ; et j’adore les moulins parce que ces petites constructions ne voilent pas l’horizon. — Je ne dis pas de mal des Pyramides ; mais je préférerais cent fois qu’on ne les eût pas élevées.

Je suppliai Duquesnel d’envoyer vite des dépêches à toutes ces notabilités si complaisantes. Nous passâmes deux heures à ce travail, et je partis le 3 septembre, libre, joyeuse, contente.

Je reçus les visites de mes amis selon le tour que leur avait indiqué le tirage au sort ; et nous fîmes de grandes parties en coach dans les campagnes entourant les villes où je jouais.


Rentrée à Paris le 30 septembre, je n’eus que le temps de préparer mon départ pour l’Amérique. Je n’étais pas depuis huit jours à Paris que je reçus la visite de M. Bertrand, alors directeur des Variétés. Son frère était directeur du Vaudeville, en association avec Raymond Deslandes. Je ne connaissais pas Eugène Bertrand, mais je le reçus de suite, car je le savais ami d’amis communs.

« Qu’est-ce que vous faites à votre retour d’Amérique ? me demanda-t-il après les bonjours échangés. — Mais... je ne sais pas... Rien... Je ne fais rien. Je n’ai pensé à rien. — Eh bien, moi, j’ai pensé pour vous. Et s’il vous plaît rentrer à Paris dans une pièce de Victorien Sardou, je signe de suite avec vous pour le Vaudeville. — Ah ! m’écriai-je, le Vaudeville, y pensez-vous ? Raymond Deslandes est directeur et il m’en veut à mort à cause de ma fuite du Gymnase le lendemain de la première de sa pièce, Un mari qui lance sa femme. Sa pièce était ridicule ; moi, plus ridicule que la pièce, dans un rôle de jeune Russe affolée de danse et de sandwiches. Jamais cet homme ne voudra m’engager. »

Il se mit à sourire : « Mon frère est l’associé de Raymond Deslandes. Mon frère... c’est moi, en un mot ! Tout l’argent apporté par les deux : c’est le mien ! Je suis seul maître ! Qu’est-ce que vous voulez gagner ? — Mais... Mais je ne sais pas... — Voulez-vous quinze cents francs par représentation ? » Je le regardai, ahurie et pas très tranquille sur sa raison.

« Mais, Monsieur, si je ne réussis pas, vous perdrez de l’argent, et cela... je ne peux pas l’admettre. — Soyez sans crainte. Je vous réponds du succès... succès colossal ! Voulez-vous signer ? Tenez, je vous assure cinquante représentations ? — Ah ! ça, non ! jamais ! Je signe avec joie ! J’adore le talent de Victorien Sardou, mais je ne veux aucune garantie. Le succès dépend de lui. Et, après lui, dépend de moi ! Voilà ! Je signe et je vous remercie de votre confiance. »

Je montrai, à mes « cinq heures », le nouveau contrat à mes amis réunis ; et ils convinrent tous que la chance semblait favoriser ce qu’ils appelaient ma folie (c’est-à-dire ma démission).

Trois jours me restaient à vivre à Paris. Mon cœur se déchirait à l’idée de quitter la France, pour des raisons douloureuses... Mais je veux mettre de côté dans ces Mémoires tout ce qui touche à l’intimité directe de ma vie. Il y a un « moi » familial qui vit une autre vie, et dont les sensations, les joies et les chagrins naissent et s’éteignent pour un tout petit groupe de cœurs.

Mais je me sentais le besoin d’un autre air, d’un plus grand espace, d’un autre ciel.

Je me séparai de mon jeune garçon, que je confiai à mon oncle, père de cinq garçons. Sa femme, protestante un peu rigide, était bonne ; et ma cousine Louise, leur fille aînée, spirituelle et supérieurement intelligente, me promit de veiller et de me prévenir à la moindre alerte.


Jusqu’à la dernière heure, on n’avait pas cru, dans Paris, à mon départ pour l’Amérique. J’étais si délicate de santé, que cela semblait la plus folle de toutes mes décisions. Mais quand il fut avéré, certifié, que je partais, il y eut comme une détente de la gent vipérine, qui put enfin orchestrer sa musique, et le concert commença. Ah ! ce fut un beau concert.

J’ai là sous les yeux le monceau d’insanités, de calomnies, de mensonges, de stupidités, de conseils imbéciles, de portraits burlesques, de plaisanteries macabres, et d’adieux à la Chérie ! à l’Idole ! à l’Étoile ! à la Zimm boum boum !... etc., etc.

Tout cela est tellement fou, que j’en reste confondue. Je n’avais pas lu la plupart de ces articles, mais mon secrétaire avait ordre de découper, et de coller sur des petits cahiers, tout ce qui s’écrivait en mal ou en bien à mon propos. C’est mon parrain qui avait commencé ce travail quand j’étais entrée au Conservatoire, et je le fis continuer après sa mort !

Heureusement que je trouve de belles et nobles pages dans ces milliers de lignes.

Des pages écrites par J.-J. Weiss, Zola, Émile de Girardin, Jules Vallès, Jules Lemaitre, etc., etc.. Et des vers de beauté, de grâce et de justice, signés par Victor Hugo, François Coppée, Richepin, Haraucourt, Henri de Bornier, Catulle Mendès, Parodi, et plus tard, Edmond Rostand.

Je ne pouvais ni ne voulais être tuée par les calomnies et les mensonges ; mais j’avoue que je prenais une joie infinie dans l’appréciation bienveillante et élogieuse que me témoignaient les esprits supérieurs.


XXXII


Le navire qui devait m’emporter vers d’autres espérances, d’autres sensations, d’autres succès, s’appelait l’Amérique. C’était le bateau maudit. Le bateau hanté par les gnomes. Tous les malheurs, tous les accidents, toutes les tempêtes avaient été son lot.

Il était resté bloqué des mois la quille en l’air. Il avait été défoncé à l’arrière par une barque d’Islande. Il avait sombré, je crois, près des bancs de Terre-Neuve et avait été renfloué. Le feu avait pris à bord en pleine rade du Havre, sans trop grands dégâts pourtant.

Et il avait eu une aventure célèbre, qui avait un peu ridiculisé ce pauvre bateau. En 1876 ou 1877, on avait pris à bord un nouveau système de pompes, en usage depuis longtemps sur les bateaux anglais, mais alors inconnu dans la marine française. Le capitaine eut l’idée très sage de faire fonctionner ces pompes pour en rendre le maniement facile aux hommes de l’équipage en cas de danger. L’essai se faisait depuis quelques minutes, quand on vint prévenir le capitaine que la cale se remplissait d’eau et qu’on ne pouvait en découvrir le motif. « Alerte, les enfants ! s’écria le capitaine. Pompez ! Pompez ! » Et les pompes firent rage, tant et si bien que la cale s’emplit tout à fait et que le capitaine dut abandonner le bateau après avoir mis les voyageurs dans les canots.

Un baleinier anglais rencontra le navire deux jours après. Il fit fonctionner les pompes, qui marchaient admirablement, mais dans le sens inverse de celui indiqué par le capitaine français.

Cette petite erreur coûta douze cent mille francs de sauvetage à la Compagnie transatlantique qui, voulant relancer ce steamer sur lequel les voyageurs ne voulaient plus monter, fit de très belles conditions à mon imprésario, M. Abbey. Il les accepta ; et il eut raison en dépit de tous les pronostics. Le bateau avait payé son tribut.


Je n’avais que fort peu voyagé et j’étais folle de joie. Le 15 octobre 1880, à six heures du matin, j’entrai dans ma cabine. Elle était large, tendue de reps grenat pâle, avec mes initiales. Ah ! quelle profusion de S. B. !!!

Un grand lit de cuivre tout brillant et des fleurs partout.

A côté, une cabine très confortable pour « mon petit’dame » et une autre faisant suite, pour ma femme de chambre et son mari. Le reste de mon personnel était à l’autre bout du navire.

Le ciel était brumeux ; la mer grise et sans horizon. J’allais là-bas, derrière cette brume qui réunissait le ciel et l’eau en un mystérieux rempart.


Le branle-bas du départ secoua les choses et les êtres. Le ronflement de la machine, les sifflets d’appel, la cloche, les sanglots, les rires, le grincement des cordages, la note stridente des commandements, l’effarement des retardataires, les « Houp ! » les « Hop, là ! » les « A toi ! » des hommes lançant des paquets à toute volée du port à la cale, les claques rieuses de la vague sur le flanc du bateau, tout cela se confondait en un effroyable tapage qui, fatiguant le cerveau, le laissait incertain sur ses véritables sensations.

J’étais de ceux qui, jusqu’à la dernière minute, jouissent des adieux, des mains serrées, des projets de retour, des baisers, et qui, la vision finie, se jettent éperdus et sanglotants sur leur couchette.

Je restai trois jours en effroyable désespérance, pleurant des larmes lourdes, des larmes qui brûlent la joue. Puis le calme se fit, ma volonté surmonta ma douleur.


Je me levai le quatrième jour, vers sept heures du matin, pour aller prendre l’air sur le pont. Il faisait un froid lupal.

Je me promenais, croisant une dame vêtue de noir et le visage douloureusement résigné. La mer était sournoise, sans couleur et sans flots. Tout d’un coup, une vague rageuse se précipita si violemment contre notre bateau que nous fûmes renversées toutes deux. Je m’étais de suite cramponnée au pied d’un banc ; mais la pauvre fut lancée en avant.

M’étant relevée d’un bond, j’arrivai assez à temps pour la retenir par sa jupe. Aidée de ma femme de chambre et d’un matelot, nous empêchâmes la malheureuse de filer dans l’escalier la tête la première.

Très endolorie, un peu confuse, elle me remercia d’une voix si douce, si lointaine, que mon cœur se prit à battre d’émotion. « Vous auriez pu vous tuer, Madame, dans cet horrible escalier. — Oui, fit-elle dans un soupir plein de regret : Dieu ne l’a pas voulu. » Puis, me regardant : « N’êtes-vous pas Madame Hessler ?

— Non, Madame. Je me nomme Sarah Bernhardt. » Elle recula, droite et le visage blanc, le front barré. Elle me lança d’une voix douloureuse, d’une voix morte : « Je suis la veuve Lincoln. »

Moi aussi, je reculai. Et une grande douleur s’empara de tout mon être, car je venais de rendre à cette malheureuse femme le seul service qu’il ne fallait pas lui rendre : la sauver de la mort. Son mari, le Président Lincoln, avait été assassiné par le comédien Booth, et c’était une comédienne qui l’empêchait de rejoindre le cher mort.

Je rentrai dans ma cabine et j’y restai enfermée deux jours, car je ne me sentais pas le courage de rencontrer cette figure si sympathique, à laquelle je n’aurais plus osé parler.


Le 22, nous fûmes bousculés par une abominable tempête de neige.

Je fus appelée en toute hâte par le capitaine Jouclas. Je passai une grande houppelande de fourrure et montai sur la passerelle. C’était assourdissant ! étourdissant ! féerique ! Le bruit des flocons durcis s’entrechoquant dans leur valse échevelée provoquée par le vent.

Le ciel s’était subitement obscurci par toute cette blancheur, qui tombait autour de nous en avalanches et qui fermait hermétiquement l’horizon. Je faisais face à la mer, et le capitaine Jouclas me fit remarquer qu’on n’y voyait pas à cent mètres devant nous. Je me retournai alors, et je vis le bateau blanc comme une mouette : les cordages, les filins, les bastingages, les sabords, les haubans, les baleinières, le pont, les voiles, les échelles, les cheminées, les prises d’air, tout était blanc ! La mer était noire, le ciel était noir. Seul, le bateau tout blanc flottait dans cette immensité. Il y avait lutte entre la haute cheminée, crachant avec peine sa fumée à travers le vent qui s’engouffrait dans sa large gueule, et les hurlements prolongés de la sirène.

Le contraste était si extraordinaire entre la blancheur virginale de ce bateau et son tapage infernal, qu’il me semblait voir un ange pris d’une crise hystérique.

Le soir de cette étrange journée, le docteur me prévint qu’une de mes chères protégées émigrantes était en mal d’enfant. Je fus vite près d’elle, et j’aidai de mon mieux le pauvre petit être à entrer dans ce monde. Oh ! les lugubres plaintes dans la lugubre nuit, au milieu de toute cette misère ! Oh ! le premier cri strident de l’enfant affirmant sa volonté de vivre au milieu de toutes ces souffrances, de toutes ces angoisses, de toutes ces espérances !

Tout était mêlé dans ce fouillis humain : hommes, femmes, enfants, loques et conserves, oranges et cuvettes, têtes chevelues et crânes chauves, bouches entr’ouvertes de vierges et lèvres serrées de mégères, bonnets blancs et foulards rouges, mains tendues vers l’espérance, poings serrés contre l’adversité.

Je vis des revolvers mal dissimulés sous les haillons, des couteaux dans les ceintures. Un coup de roulis éventra un paquet tombé des mains d’un mauvais drôle à l’air décidé : une hachette et un casse-tête s’échappèrent des nippes. Aussitôt un marin se saisit des deux armes pour les porter au commissaire. Je n’oublierai jamais le regard attentif que lui jeta l’homme. Il avait certainement pris note exacte des traits du matelot. Et je fis le souhait fervent qu’il n’y eût pas de rencontre solitaire entre ces deux hommes.

Je me souviens, avec remords, de l’horrible dégoût qui s’empara de moi quand le docteur me passa l’enfant pour le laver. Cette petite chose sale, rouge, remuante et gluante était un être humain, une âme, allait être une pensée.

Le cœur me tournait. Et je n’ai jamais pu voir cet enfant, dont je devins la marraine, sans revivre cette première impression.

Quand la jeune maman fut endormie, je voulus rejoindre ma cabine, aidée du docteur ; mais la mer était si grosse que nous avancions avec peine à travers les ballots et les émigrants. Quelques êtres accroupis nous regardaient silencieusement tituber et virer comme des ivrognes.

J’étais irritée de me sentir regardée par ces yeux malveillants et gouailleurs. Un homme nous interpella : « Dites donc, docteur : l’eau de la mer ça grise autant que le vin ? Vous avez l’air, vous et votre dame, de deux « retour de noces » ! Une vieille femme se cramponna à moi : « Dites, Madame, est-ce qu’on va faire naufrage, que ça remue comme ça ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Alors, un grand diable roux et barbu s’avança vers la pauvre vieille et, la recouchant doucement : « Dors calme, la mère ; si on fait naufrage, je te jure qu’il y en aura plus de sauvés par ici que par là-haut. »

Puis, s’approchant de moi, il me dit d’un air plein de défi : « Les riches, les premières... à l’eau ! Les émigrants, les secondes... dans les canots ! » Et j’entendis un rire sournois, étouffé, qui sortait de partout : devant moi, derrière moi, à côté de moi, sous mes pieds ; et qui se répercutait dans le lointain comme les rires « à la cantonade » au théâtre.

Je me tenais contre le docteur. Il me sentit inquiète. « Bah ! me dit-il en riant, on se défendrait ! — Mais combien pourrait-on sauver de passagers, docteur, si nous étions en réel péril ? — Deux cents... deux cent cinquante... au plus, avec toutes les embarcations à l’eau, et en admettant que toutes arrivent à bon port. — Mais il y a sept cent soixante émigrants, m’a dit le commissaire ; nous sommes à peine cent vingt, nous, les passagers ; combien comptez-vous pour les officiers, les hommes d’équipage et le personnel du bateau ? — Cent soixante-dix, reprit le docteur. — Donc nous sommes en tout mille cinquante, et vous ne pouvez en sauver que deux cent cinquante ? — Oui. — Mais alors je comprends la haine de ces émigrants que vous embarquez comme des bestiaux, que vous traitez comme des nègres, et qui sont absolument certains qu’en cas de danger ce sont eux que vous sacrifieriez ! — Mais on les sauverait à leur tour. »

Je regardais avec épouvante l’homme qui me parlait. Il avait l’air honnête ; et il pensait ce qu’il disait.

Ainsi, ces pauvres êtres, trahis par la vie, malmenés par la société, n’auraient droit à la vie qu’après d’autres plus heureux ?... Oh ! comme je comprenais le mauvais drôle à la hachette et au casse-tête ! Combien, à cette minute, j’approuvais les revolvers et les couteaux cachés dans les ceintures ! Oui, il avait raison, le grand diable roux : puisque nous voulions les premières places, toujours les premières places, eh bien, nous aurions les premières places... et houp ! dans l’eau !

« Eh bien, êtes-vous contente ? dit le capitaine qui sortait de sa cabine. Ça s’est-il bien passé ?… — Très bien, capitaine. Mais je suis révoltée ! » Jouclas recula. « Oh ! mon Dieu ! Et de quoi donc ? — De la façon dont vous traitez vos passagers… » Il voulut parler. « …Comment, vous nous exposez, en cas de naufrage… — On ne fait jamais naufrage ! — Soit. En cas d’incendie… — Il n’y a jamais le feu à bord ! — Soit. En cas de submersion… » Il se mit à rire : « J’admets. A quoi vous expose-t-on, Madame ? — A la pire des morts : le coup de hache sur la tête, le couteau dans le dos, ou simplement le bon coup de poing qui vous flanque à l’eau… Hop !… » Il voulut parler…

« Il y a en bas sept cent cinquante émigrants, nous sommes à peine trois cents, équipage et passagers de première ; les canots peuvent sauver deux cents personnes … et encore. — Eh bien ? — Eh bien, et les émigrants ? — Nous les sauverons avant l’équipage ! — Et après nous ? — Oui, après… vous ! — Et vous croyez qu’ils se laisseront faire ? — Il y a des fusils pour les tenir en respect ! — Des fusils… des fusils contre des femmes, des enfants ? — Non, les femmes et les enfants sont ceux qui passent d’abord ! — Mais c’est idiot ! c’est absurde ! Pourquoi sauver des femmes et des enfants, si vous en faites des veuves et des orphelins ? Et vous croyez que ces jeunes hommes se résigneront devant vos fusils ?… Ils sont le nombre ! Ils sont armés ! Ils ont une revanche à demander à la vie ! Ils ont le même droit que nous : de défendre la minute suprême ! Ils ont le courage qui n’a rien à perdre et tout à gagner dans la lutte ! Et je trouve inique, infâme, que vous nous exposiez, nous, à une mort certaine, et eux, à un crime forcé et justifié ! »

Le capitaine voulut parler « … Et sans aller jusqu’au naufrage. Admettez ce qui a déjà eu lieu — que nous soyons pendant des mois ballottés et falots sur la mer démontée… Vous ne pouvez avoir des vivres pour mille bouches pour deux mois… ou trois ?… — Non, certes, dit sèchement le commissaire, un très aimable homme, très susceptible. — Alors, qu’est-ce que vous feriez ? — Eh bien… et vous ? interpella le capitaine Jouclas, très amusé par la tête pincée du commissaire. — Moi, je ferais un bateau pour émigrants, et un pour passagers ; et je trouve que ce serait justice ! — Oui, mais ce serait ruineux. — Non. Celui pour les classes riches serait un steamer comme celui-ci ; et celui pour les émigrants, un bateau à voiles. — Mais, chère Madame, ce serait injuste aussi, car le steamer irait bien plus vite que le bateau à voiles. — Ceci n’a aucune importance, capitaine : les gens riches sont toujours pressés, les malheureux ne le sont jamais. Et puis, pour ce qui les attend… Là où ils vont… — C’est la terre promise !

— Oh ! les pauvres ! les pauvres ! La terre promise… le Dakota ou le Colorado ! Le jour, c’est le soleil qui bout le cerveau, crevasse la terre, dessèche les sources et enfante les innombrables moustiques qui piquent la peau et talonnent la patience ! La terre promise !… la nuit, c’est le froid terrible qui mord les yeux, ankylose les membres et crevasse les poumons ! La terre promise !… c’est la mort dans quelque coin, après des appels vains à la justice de ses compatriotes ; c’est la mort dans un sanglot, la mort à travers un terrible juron de haine ! Et tous doivent être recueillis par Dieu, car c’est pitié de penser que tous ces pauvres êtres sont livrés, pieds liés par la souffrance, poings liés par l’espérance, à des négriers qui font la traite des blancs ! Et quand je pense que dans votre caisse, Monsieur le commissaire, il y a l’argent que vous a apporté le négrier pour le transport de tous ces pauvres êtres ! Argent ramassé dans des mains calleuses, tremblantes ! Pauvre argent économisé sou par sou, larme sur larme ! Quand je pense à cela, je voudrais que nous fissions naufrage, que nous soyions tous tués, et qu’ils fussent tous sauvés ! »

Et je m’en fus dans ma cabine pour pleurer, car j’étais prise d’un grand amour de l'humanité, d’un immense chagrin de ne pouvoir rien… rien faire.


Le lendemain, je m’éveillai tard, m’étant endormie tard. Ma cabine était encombrée de visiteurs, et tous tenaient à la main un petit paquet dissimulé. Je frottai mes yeux pleins de sommeil, ne comprenant pas très bien cette invasion.

Mme Guérard s’avança vers moi et, m’embrassant : « Ma chère petite Sarah, ne croyez pas que ce jour de votre fête soit oublié par ceux qui vous aiment. — Ah ! m’écriai-je, nous sommes donc le 23 ? — Oui. Et voilà d’abord le souvenir des absents. » Mes yeux se mouillèrent et entrevirent, à travers leur brouillard, le portrait du jeune être qui m’était le plus cher au monde, avec quelques mots de sa main… Puis des souvenirs d’amis… des petits ouvrages des humbles aimants.

Mon petit filleul de la nuit me fut présenté dans une corbeille entourée d’oranges, de pommes et de mandarines. Il avait une étoile d’or sur son front, une petite étoile en papier doré qui avait entouré des tablettes de chocolat.

Ma femme de chambre Félicie, et Claude, son mari, deux cœurs pleins de tendresse et de dévouement, me firent des petites surprises pleines d’ingéniosité.

Un coup fut frappé à la porte. « Entrez ! » Et je vis avec surprise entrer trois matelots qui me remirent, au nom de l’équipage, un superbe bouquet. J’étais transportée d’admiration. Comment avait-on conservé de si belles fleurs en si bel état ?

Le bouquet était énorme. Et quand je le pris dans mes mains, je le laissai tomber dans un fol éclat de rire : c’était un bouquet de fleurs taillées dans des légumes avec un art si parfait qu’elles faisaient illusion à dix pas. De magnifiques roses rouges avaient été ciselées dans des carottes ; les camélias, dans des navets ; de petits radis avaient fourni des branches de boutons de roses piqués sur des longs poireaux teints en vert ; et le tout était allégé par des feuilles de carottes artistiquement semées pour imiter les graminées de nos élégants bouquets ; un ruban tricolore nouait toutes les tiges.

Une parole très émue d’un des matelots au nom des camarades qui me remerciaient pour une petite attention que j’avais eue pour eux, un loyal shake-hands et un affectueux merci de ma part, furent le signal d’un concert organisé dans la cabine de « mon petit’dame » : Deux violons et une flûte avaient répété en cachette. Et je fus bercée pendant une heure par une ravissante musique qui me transporta près des êtres chéris, dans mon hall si loin à cette heure.

Cette fête un peu familiale, cette musique, avaient évoqué le coin tendre et reposant de ma vie ; et je pleurai sans chagrin, sans amertume, sans regret de pleurer. Je pleurais parce que j’étais attendrie, fatiguée, énervée, lassée, et en grand désir de repos. Je m’endormis dans les larmes, la poitrine soulevée par des soupirs et des sanglots...


XXXIII


Enfin, le navire stoppa le 27 octobre, à six heures et demie du matin. J’étais endormie, encore fatiguée par ces trois jours et ces trois nuits de furieuses tempêtes. Ma femme de chambre eut quelque peine à m’éveiller. Je rie voulais pas croire que nous fussions arrivés ; et je voulus dormir jusqu’à la dernière minute. Je dus cependant me rendre à l’évidence. Le navire stoppait. J’entendais un bruit de coups sourds répercutés à l’infini.

Je mis la tête hors de mon hublot, et j’aperçus des hommes occupés à nous frayer un passage dans la rivière. En effet, l’Hudson était gelé. Toutes ses eaux étaient prises ; et le lourd bateau ne pouvait avancer qu’avec l’aide des pioches faisant sauter les blocs de glace.

Cette arrivée non prévue me transporta de joie. En une minute, tout se transforma. J’oubliai mon malaise, mon ennui depuis les onze jours de traversée. Le soleil, pâle mais rose, se levait, dissipant la brume et éclairant la glace qui, sous l’effort des pionniers, jaillissait en mille morceaux lumineux. J’entrais dans le Nouveau Monde au milieu d’un feu d’artifices de glace. C’était féerique et un peu fou, mais je trouvais cela d’un bon augure.

Je suis tellement superstitieuse que, si j’étais entrée sans soleil, j’aurais été désolée et en inquiétude jusqu’après ma première représentation. C’est vraiment torturant d’être superstitieuse à ce point ; et, pour mon malheur, je le suis maintenant dix fois plus qu’à cette époque, car, outre les superstitions de mon pays, j’ai, ayant beaucoup voyagé, ajouté à mon cas toutes les superstitions des autres pays. Je les ai toutes ! toutes ! Et, aux moments graves de ma vie, elles se dressent en légions armées pour ou contre moi ! Je ne puis faire un pas, un mouvement, un geste, m’asseoir, sortir, me coucher, me lever, regarder le ciel ou la terre, sans trouver une excuse à espérer ou désespérer, jusqu’au moment où, exaspérée par ces entraves volontaires de ma pensée contre mes actions, je jette un défi à toutes mes superstitions et j’agis comme je veux agir.

Heureuse de ce qui me semblait être un bon pronostic, je me mis gaiement à ma toilette.

M. Jarrett venait de frapper à ma porte : « Madame, je vous supplie d’être vite prête, car il y a plusieurs bateaux pavoises aux couleurs françaises qui viennent au-devant de vous. »

Je jetai un regard vers mon hublot, et je vis un steamer dont le pont était noir de monde ; puis deux autres petits bateaux non moins chargés que le premier. Le soleil éclairait tous ces pavillons français.

Le cœur me battait un peu. J’étais sans nouvelles aucunes depuis douze jours, car l’Amérique avait mis douze jours, malgré la bonne volonté de notre brave capitaine.

Un homme venait de sauter sur le pont. Je courus vers lui et je tendis la main, ne pouvant articuler un seul mot. Il me remit un paquet de dépêches. Je ne voyais personne, je n’entendais aucun son. Je voulais savoir. Et, parmi toutes ces dépêches, je cherchais, avant tout, une signature. Enfin, la voilà, cette dépêche attendue ! crainte ! espérée ! signée : Maurice ! La voilà ! Je fermai un instant les yeux, car en cette minute je vis tout ce qui m’était cher et j’en ressentis l’infinie douceur.

Je me trouvai un peu confuse en ouvrant les yeux. J’étais entourée d’une foule inconnue, silencieuse et bienveillante, mais très curieuse. Voulant me dégager, je pris le bras de Jarrett et me fis conduire au salon.

Au moment où je franchissais la porte, La Marseillaise éclata, et notre consul me dit quelques mots de bienvenue en me remettant des fleurs.

Un groupe représentant la colonie française me remit un aimable placet. Puis, M. Mercier, rédacteur en chef du Courrier des États-Unis me fit un speech dans lequel l’esprit et le cœur se disputaient la palme, un speech très français. Puis vint le moment terrible des présentations.

Oh ! quelle heure fatigante ! L’esprit tendu pour comprendre les noms !... Pemberst... « Madame, aspirez l’H, Harthtem... » Je m’accrochais avec peine à la première syllabe et la seconde finissait dans un fouillis de voyelles absorbées ou de consonnes sifflantes... Au vingtième nom, je n’écoutais plus, je faisais simplement marcher mon petit risorius de Santorini, je plissais mon œil, je tendais mécaniquement le bras au bout duquel se trouvait la main qui serrait et était serrée, je répondais : « Combien je suis charmée. — Madame... — Oh ! certainement... Oh ! oui... Oh ! non... Ah !... Ah !... Oh !... Oh !... » Je devenais ahurie, idiote, éreintée d’être debout. Je n’avais qu’une idée : retirer mes bagues de mes doigts, qui se gonflaient sous les pressions des shake-hands répétés.

Mes yeux s’agrandissaient avec effroi vers la porte par laquelle la foule continuait à s’engouffrer pour venir vers moi… Encore tous les noms de tous ces gens à entendre… encore toutes ces mains à presser… faire fonctionner mon risorius de Santorini encore et encore…

La sueur me perlait sous les cheveux. Je commençais à m’énerver terriblement.

Je claquais des dents et je commençais à bégayer… « Oh ! Madame… Oh !… Je suis char… cha-a… a… » Je n’en pouvais plus. Je sentis que j’allais me fâcher ou pleurer… que j’allais être ridicule, en un mot… Je pris le parti de m’évanouir. Je fis le geste de la main qui voudrait mais ne peut… J’ouvris la bouche… je fermai les yeux… et me laissai choir tout doucement dans les bras de Jarrett. « Vite, de l’air ! Un médecin ! Pauvre jeune femme ! Comme elle est pâle ! Otez-lui son chapeau ! son corset ! — Elle n’en porte pas… — Dégrafez sa robe ! » Le trac me prit. Mais ma Félicie, appelée en toute hâte, et « mon petit’dame » s’opposèrent à ce déshabillage. Le docteur revint avec un flacon d’éther. Félicie empoigna le flacon : « Ah non ! docteur, pas d’éther. Quand Madame se porte bien, l’odeur de l’éther la fait s’évanouir ! » Et cela était vrai.

Je pensai qu’il était temps de reprendre mes sens. Les reporters s’approchèrent. Ils étaient plus de vingt. Mais Jarrett, très attendri, les pria de venir à Albemarle Hôtel où j’allais habiter.

Je vis chacun des reporters prendre Jarrett à part. Et, quand je lui demandai le secret de tous ces « apartés », il me répondit flegmatiquement : « Je leur ai donné rendez-vous à partir de une heure. Il en viendra un nouveau toutes les dix minutes. »

Je le regardai, pétrifiée. Il soutint mon regard anxieux et me dit : « Oh ! yes, il était nécessaire ! »


En arrivant à Albemarle Hôtel, j’étais fatiguée, et en grand besoin de solitude.

Je courus m’enfermer dans une chambre de l’appartement arrêté pour moi. Je fermai toutes les portes. Une seule n’avait ni verrou ni clef ; je poussai un meuble contre elle. Et je refusai énergiquement d’ouvrir.

Il y avait dans le salon une cinquantaine de personnes ; mais j’avais cette lassitude effroyable qui, pour obtenir une heure de repos, vous porterait aux extrêmes les plus violents.

Je voulais, les bras en croix, la tête en arrière, les yeux clos, m’étendre sur des tapis. Je voulais ne plus parler, ne plus sourire, ne plus regarder.

Je me jetai à terre et je restai muette aux coups frappés à ma porte, aux supplications de Jarrett. Je ne voulais pas entrer en discussion. Je ne répondis pas un mot.

J’entendais le bourdonnement grondeur des visiteurs et les paroles sournoises de Jarrett pour les retenir. J’entendis le bruissement d’un papier passé sous la porte, puis le chuchotement de Mme Guérard. Elle répondait à Jarrett furieux : « Vous ne la connaissez pas. Monsieur Jarrett. Si on faisait mine de forcer la porte contre laquelle est poussé le meuble, elle sauterait par la fenêtre. — Non ! Madame, disait Félicie à une Française qui insistait, c’est impossible ! Madame aurait une crise de nerfs terrible ! Elle a besoin d’une heure de repos. Eh bien, qu’on attende ! »

J’entendis encore dans le lointain des paroles confuses ; et je m’endormis d’un sommeil délicieux et un peu rieur, car ma gaieté reprenait le dessus en pensant aux figures rageuses et déconfites de mes tourmenteurs... pardon... de mes visiteurs.

Une heure après, je m’éveillai, car j’ai le don précieux de dormir dix minutes, un quart d’heure, une heure, selon ma volonté ; et je m’éveille doucement, sans secousse, à l’heure que j’ai fixée pour mon réveil. Et rien ne m’est plus favorable que ce repos volontaire et précisé de mon esprit et de mon corps.

Bien souvent, au milieu des intimes de ma maison, je me suis étendue devant la grande cheminée, sur les peaux d’ours, les priant de continuer la conversation sans s’occuper de moi ; et je m’endormais une heure.

Parfois, à mon réveil, je trouvais assis deux ou trois nouveaux venus qui, respectant mon sommeil, se mêlaient à la conversation générale, attendaient pour me présenter leurs hommages que je fusse éveillée.

Maintenant encore, dans le petit salon Empire qui précède ma loge, je m’étends sur le lourd et profond sofa, et je dors pendant qu’on introduit les amis et artistes auxquels j’ai donné rendez-vous. Et quand j’ouvre les yeux, je suis entourée de visages amis, bienveillants, et ravis du repos que j’ai pris, me tendant des mains affectueuses. Alors, mon esprit quiet et reposé s’ouvre à toutes les belles conceptions qui me sont proposées, et se refuse sans mauvaise grâce à toutes les absurdités qui me sont soumises.


Je m’éveillai donc une heure après sur les tapis d’Albemarle Hôtel.

J’ouvris ma porte et trouvai, assises sur une malle, mes chères Guérard et Félicie. « Il y a encore du monde ? — Oh ! Madame, me dit Félicie, ils sont cent maintenant ! — Vite ! aide-moi à me dévêtir, et donne-moi une robe blanche. »

Ce fut fait en cinq minutes. Et je me sentais en joliesse de la tête aux pieds. J’entrai dans le salon où m’attendaient toutes ces personnes inconnues. Jarrett accourut au-devant de moi ; mais, me trouvant bien vêtue et de visage riant, il remit à plus tard le sermon qu’il voulait me faire.

Je veux présenter Jarrett à mes lecteurs, car cet homme fut un homme extraordinaire. Il avait alors soixante-cinq à soixante-dix ans. De taille élevée. Le visage du roi Agamemnon, couronné par une chevelure d’argent, la plus belle que j’aie jamais vue sur tête d’homme. Les yeux étaient d’un bleu si pâle que, lorsque la colère les fulgurait, il semblait aveugle. Quand il était au repos, calme et admirant la nature, son visage était vraiment beau ; mais quand la gaieté animait son esprit, sa lèvre supérieure, découvrant ses dents, se plissait dans un reniflement féroce ; et le rictus semblait se former par l’attirance des oreilles pointues qui se remuaient comme en éveil sur une proie.

Cet homme était terrible. Doué d’une intelligence supérieure, il avait dû dès l’enfance se battre avec la vie ; et il avait pris l’humanité en profond mépris. Ayant beaucoup souffert, il n’avait pas pitié de ceux qui souffraient, disant que tout être mâle était armé pour se défendre. Il plaignait les femmes sans les aimer ; mais il les secourait facilement.

Il était très riche et très économe, mais pas avare. Il me disait souvent : « Je me suis frayé un chemin das la vie à l’aide de deux armes, la probité et le revolver. En affaires, la probité est l’arme la plus terrible contre les coquins et les rusés : les uns ne la connaissent pas, les autres n’y croient pas ; et le revolver est une invention admirable pour forcer les drôles à ratifier la parole donnée. » Et il me racontait d’admirables et terrifiantes aventures.

Il avait sous l’œil droit, une cicatrice profonde. Dans une discussion violente à propos d’un contrat à signer pour Jenny Lind, la célèbre cantatrice, Jarrett dit à son interlocuteur : « Regardez bien cet œil, Monsieur — il montrait son œil droit, — il lit dans votre pensée tout ce que vous ne dites pas ! — Il lit mal ! répondit l’autre, car il n’a pas prévu cela ! » Et il lui lâcha un coup de revolver destiné à lui crever l’œil droit, « Monsieur, répliqua Jarrett, c’est ainsi qu’il fallait tirer pour le fermer à tout jamais ! » Et il logea une balle entre les deux yeux de l’homme, qui tomba raide mort.

Quand Jarrett narrait cette histoire, sa lèvre se retroussait, ses deux incisives semblaient broyer délicieusement les mots, et les saccades de son rire étouffé semblaient des claquements de mâchoires… Mais cet homme était honnête et probe ; je l’aimais beaucoup et j’aime son souvenir.


Ma première impression fut joyeuse, et je battis des mains en entrant dans ce salon que je n’avais pas encore vu. Les bustes de Racine, de Molière, de Victor Hugo étaient sur des socles entourés de fleurs. Autour de la large pièce, des canapés chargés de coussins ; et, pour évoquer mon home de Paris, de grands palmiers allongeaient leurs palmes au-dessus d’eux.

Jarrett me présenta l’aimable instigateur de cette galanterie : Knoedler. Je serrai la main de ce très charmant homme et nous fûmes tout de suite, et pour toujours, bons amis.

Les visiteurs se retiraient peu à peu, mais les reporters ne se retiraient pas. Ils étaient assis : qui sur des bras de fauteuils, qui sur des coussins.

L’un d’eux était accroupi en tailleur sur une tête d’ours, le dos appuyé contre le « steam » brûlant ; il était pâle, maigre, et toussait fréquemment. Je m’approchai de lui et, au moment où j’ouvrai la bouche pour lui parler, un peu choquée de ne point le voir se lever, il m’interpella d’une voix de basse : « Quel est, Madame, le rôle que vous préférez entre tous ? — Ça ne vous regarde pas ! » lui répondis-je en lui tournant le dos.

Et je me cognai à un autre reporter plus poli. « Qu’est-ce que vous mangez dès votre réveil. Madame ? »

J’allais faire la même réponse qu’au premier reporter, mais Jarrett, qui avait eu grand mal à calmer la fureur de l’homme accroupi, répondit vivement : « Du oats-meal ! » Je ne connaissais pas ce plat. « Et dans la journée ?… reprit le féroce reporter. — Des moules ! » m’écriai-je. Et il écrivit flegmatiquement : « Des moules toute la journée… »

Je me dirigeai vers la porte… Une reporter en jupe tailleur, cheveux coupés, me dit d’une voix douce et nette : « Êtes-vous jewcatholiqueprotestanmahométanboudhistathéezoroasthéiste ou déiste ? »
. . . . . . . . . . . . . . . . .

Je restai clouée, ahurie. Elle avait dit cela d’une seule haleine, mettant l’inflexion au hasard et faisant du tout un mot d’une incohérence si folle, que j’eus l’impression de n’être pas en sûreté près de cette douce et étrange personne.

Mon regard inquiet tomba sur une dame âgée qui devisait gaiement dans un petit groupe. Elle vint à mon secours et me dit on très bon français : « Cette jeune fille vous demande, Madame, si vous êtes juive, catholique, protestante, mahométane, bouddhiste, athée, zoroaste, théiste ou déiste. » Je tombai sur le canapé.

« Ah ! mon Dieu ! Est-ce que ce sera comme ça dans toutes les villes où je vais aller ? — Oh ! non, dit le placide Jarrett, vos interviews vont être télégraphiées dans toute l’Amérique. »

Et les moules ?... pensai-je.

Et je répondis, l’esprit ailleurs : « Je suis catholique, Mademoiselle ! — Romaine... ou orthodoxe ? » Je me levai d’un bond, elle m’ennuyait vraiment trop !

Un tout jeune homme s’approcha timidement : « Voulez-vous me permettre de finir mon dessin. Madame ? » Je restai debout, le visage de profil, selon son désir. Quand il eut fini, je demandai à voir. Et il ne remit sans honte son horrible dessin : un squelette coiffé d’une perruque frisée. Je déchirai le dessin et le lui jetai au nez. Et, le lendemain, cette horreur paraissait dans les journaux, soulignée d’une rubrique désagréable.

Heureusement, je pus causer sérieusement de mon art avec quelques journalistes probes et intelligents.

Mais en Amérique, il y a vingt-sept ans, le reportage était plus goûté que les articles de fond, et le public, beaucoup moins lettré qu’aujourd’hui, se faisait facilement l’écho des turpitudes inventées par un reporter aux abois. Je ne crois pas qu’il y ait eu un être au monde, depuis l’invention du reportage, qui ait ou plus à en souffrir que moi dans cette première tournée.

Toutes les plus basses calomnies lancées par mes ennemis bien avant mon arrivée en Amérique, toutes les perfidies des amies de la Comédie-Française et de mes propres admirateurs, qui tenaient à ce que j’échouasse dans mon voyage afin de revenir au plus vite au bercail, amoindrie, calmée et domptée. Toutes les réclames à outrance faites par mon imprésario Abbey et par Jarrett mon représentant, réclames souvent outrageantes, toujours ridicules et dont je n’ai connu la véritable source que longtemps après, quand il était trop tard, oh ! combien trop tard, pour enlever au public la persuasion que j’étais la première instigatrice de toutes ces inventions.

Aussi, j’y ai renoncé. Peu me chaut qu’on croie ceci ou cela ! La vie est courte, même pour ceux qui vivent longtemps. Il faut vivre pour quelques-uns qui vous connaissent, vous apprécient, vous jugent et vous absolvent, et pour lesquels on a même tendresse et indulgence. Le reste est la « fouletitude », joyeuse ou triste, loyale ou perverse, de laquelle on n’a rien à attendre que des émotions passagères, bonnes ou mauvaises, mais qui ne laissent aucune trace.

Il faut haïr très peu, car c’est très fatigant. Il faut mépriser beaucoup, pardonner souvent et ne jamais oublier. Le pardon ne peut entraîner l’oubli ; pour moi, du moins.

Je ne reproduirai pas ici quelques-unes de ces outrageantes et infâmes attaques ; ce serait faire trop d’honneur aux gredins qui les avaient forgées de toutes pièces en trempant leur plume dans le fiel de leur âme.

Mais ce que je puis affirmer, c’est que rien ne tue, que la mort ! Et que tout être qui veut se défendre de la calomnie le peut ! Pour cela, il faut vivre. Ce n’est pas à la portée de tout le monde, mais c’est à la volonté de Dieu qui voit et juge !


Je me reposai deux jours avant de me rendre au Théâtre. J’étais toujours sous l’impression du bateau. La tête me tournait un peu, et je voyais sans cesse monter et descendre le plafond. Ces douze jours de mer avaient troublé l’équilibre de ma santé.

J’envoyai un mot au régisseur, pour le prévenir qu’on répéterait le mercredi. Et aussitôt le déjeuner terminé, je me rendis au Booth Théâtre, dans lequel devaient avoir lieu nos représentations.

A la porte réservée aux artistes, je vis une foule compacte, grouillante, occupée, gesticulante.

Ce monde bizarre n’appartenait pas au monde artiste, ce n’étaient pas des reporters. Hélas ! je les connaissais trop pour m’y tromper.

Ils n’étaient pas là en curieux. Ils semblaient trop affairés. Et puis il n’y avait que des hommes. Cependant ma voiture s’arrêta. Un d’eux se précipita vers la portière et s’en fut retrouver le groupe grouillant. « La voici ! C’est elle ! »

Et tous ces hommes communs, à la cravate blanche et aux mains douteuses, à la jaquette ouverte, ayant les genoux du pantalon usés et sales, s’engouffraient derrière moi dans l’étroit couloir qui conduisait à l’escalier.

Je n’étais pas tranquille.

Je montai rapidement. Plusieurs personnes m’attendaient en haut de l’escalier : M. Abbey, Jarrett, des reporters, hélas ! deux gentlemen et une dame charmante et distinguée avec laquelle je suis restée liée d’amitié, quoiqu’elle n’aime pas beaucoup les Français.

Je vis le hautain et froid Abbey s’avancer avec grâce et courtoisie vers l’un de ces hommes qui me suivaient. Tous deux levèrent leur chapeau, puis se dirigèrent, suivis de l’étrange et brutale escouade, vers le milieu de la scène.

Alors, je devins spectatrice du plus étrange des spectacles : Au milieu de la scène étaient rangées mes quarante-deux malles. Sur un signe, vingt hommes se détachèrent et se placèrent, chaque homme entre deux malles. Puis, d’un geste prompt, ils soulevèrent de la main droite, de la main gauche, le couvercle de la malle placée à droite, placée à gauche.

Jarrett, le front plissé, le rictus méchant, tenait les clefs, qu’il m’avait demandées le matin pour les formalités de la douane. «Oh ! rien... disait-il. Soyez tranquille. » Et l’habitude que j’avais du parfait respect envers mes bagages dans tous les pays où j’avais été, m’avait rendue confiante.

Le principal personnage du vilain groupe s’approcha de moi, conduit par Abbey.

Je venais d’être mise au courant par Jarrett. C’était « la Douane », institution abominable dans tous les pays et plus encore dans celui-là que dans aucun autre.

Je m’étais préparée ; et je reçus avec beaucoup d’affabilité ce bourreau de la patience du voyageur. Il souleva le melon qui lui servait de coiffe et me dit, sans ôter le cigare de sa bouche, une phrase incompréhensible ; puis, se tournant vers son escouade, il fit un geste brusque souligné d’un mot sec ; et les quarante mains sales de ces vingt hommes s’abattirent sur mes satins, mes velours, mes dentelles.

Je me précipitai pour sauver mes pauvres robes de ce viol outrageant ; et je donnai l’ordre à notre costumière de sortir une à une toutes mes robes, ce qu’elle fit avec l’aide de ma femme de chambre qui pleurait en voyant le peu de respect de ces rustres pour tous ces objets de grâce et de fragilité.

Deux dames venaient d’arriver, bruyantes et affairées. L’une était grosse, courte, le nez prenant racine à la naissance des cheveux, les yeux ronds et placides, la bouche avançant en mufle ; les bras se cachaient avec timidité derrière sa lourde et molle poitrine, et ses genoux indiscrets sortaient directement de l’aine ; on eût dit d’une vache assise.

L’autre ressemblait à une terrapine ; sa petite tête noire et méchante se tendait au bout d’un cou trop long, très cordé, qu’elle rentrait ou sortait de son boa avec une rapidité incroyable ; le reste de son corps était bombé… à plat…

Ces deux délicieuses personnes étaient les couturières requises par la douane pour estimer nos costumes. Elles me jetèrent un regard fuyant, esquissant un petit salut plein de fiel et de rage jalouse à la vue de mes robes ; et je compris facilement que deux ennemis de plus venaient d’entrer dans la place.

Ces deux odieuses pies-grièches se mirent à jaboter, à discuter, à patouiller et à tripatouiller mes robes, mes manteaux.

Elles poussaient des cris d’admiration pleins d’emphase : « Oh ! que c’est beau ! Oh ! quelle magnificence ! Quel luxe ! Toutes nos clientes vont vouloir des robes comme ça ! Nous ne pourrons jamais les leur faire ! Cela va nous ruiner, nous, pauvres couturières américaines !!!… »

Elles excitaient le « tribunal du chiffon ». Elles se lamentaient, s’extasiaient, demandaient « justice «  contre l’invasion étrangère. Et la vilaine bande opinait de la tête et crachait par terre pour affirmer son indépendance.

Tout d’un coup, la terrapine s’élance sur un des inquisiteurs : « Oh ! que c’est beau !… Montrez ! Montrez ! » Et elle s’accrochait à une robe de La Dame aux Camélias, toute brodée de perles. « Cette robe vaut au moins dix mille dollars ! » s’écria-t-elle. Et, s’approchant de moi : « Combien avez-vous payé cette robe, Madame ? »

Je grinçais des dents et ne voulais pas répondre, car, en ce moment, j’aurais voulu voir la terrapine au fond d’une des marmites de la cuisine d’Albemarle Hôtel.

Il était cinq heures et demie. Le froid gelait mes pieds. J’étais morte de fatigue et de rage contenue.

On remit au lendemain la suite de l’expertise. La vilaine bande s’offrit à tout remettre dans les malles, mais je m’y opposai. J’envoyai acheter cinq cents mètres de tarlatane bleue, pour recouvrir la montagne de robes, chapeaux, manteaux, souliers, dentelles, linge, bas, fourrures, gants, etc., etc.

On me fit jurer de ne rien enlever (charmante confiance !). Et je plaçai comme gardien mon maître d’hôtel, le mari de Félicie ; il se fit installer un lit sur le théâtre.

Je me sentais si énervée, que je voulus aller prendre l’air loin et longtemps.

Un ami m’offrit de me conduire voir le pont de Brooklyn. « Ce chef-d’œuvre du génie américain vous fera oublier les petites misères de nos paperassiers », me dit-il avec douceur.

Et nous partîmes pour le pont de Brooklyn.

Il n’était pas encore achevé, il fallait un permis spécial pour le visiter. Mais les voitures s’y aventuraient déjà. Oh ! ce pont de Brooklyn ! c’est fou ! c’est admirable ! grandiose ! enorgueillissant ! Oui, on est fier d’être un être humain quand on pense qu’un cerveau a créé, suspendu dans l’air, à cinquante mètres du sol, cette effroyable machine qui supporte une dizaine de trains bondés de voyageurs, dix ou douze tramways, une centaine de voitures, cabs, charriots, des milliers de piétons ; tout cela évoluant ensemble dans le vacarme de la musique des métaux qui crient, grincent, gémissent, grondent, sous l’énorme poids des gens et des choses.

Le déplacement de l’air occasionné par la tempête de cet effroyable va-et-vient des machines, des tramways, et des charriots qu’on essayait, tout cela me donnait le vertige, me coupait la respiration.

Je fis signe d’arrêter la voiture et je fermai mes paupières. J’eus alors l’étrange et indéfinissable sensation du chaos universel.

Je rouvris les yeux, le cerveau un peu apaisé, et je vis New-York étendue le long du fleuve, mettant sa parure de nuit aussi étincelante sous sa robe aux mille feux que le firmament sous sa tunique d’étoiles.

Je rentrai à l’hôtel réconciliée avec ce grand peuple. Je m’endormis lassée de corps, mais reposée d’esprit.

Je fis des rêves délicieux qui me laissèrent en belle humeur le lendemain, car j’adore rêver. Et les jours pénibles et chagrinants pour moi sont ceux qui succèdent à des nuits sans rêves. Mon grand désespoir est de ne pouvoir les choisir.

Que de fois j’ai fait l’impossible pour continuer la journée heureuse dans le sommeil ! Que de fois j’ai fait


SARAH BERNHARD (ALLÉGORIE) L’ESPÉRANCE (TABLEAU DE WALTER SPINDLER).
SARAH BERNHARD (ALLÉGORIE) L’ESPÉRANCE
(TABLEAU DE WALTER SPINDLER).


appela la vision d’êtres chéris en m’endormant. Mais toujours l’esprit dévie et me transporte ailleurs. Je préfère cela cent fois, même le songe fût-il cruel, à la négation absolue de la pensée.

Endormi, mon corps ressent une jouissance infinie. Mais le sommeil de ma pensée est une torture. Cette négation de la vie révolte mes formes vitales. Je veux bien mourir une bonne fois, mais je me refuse à ces petites morts que donnent les nuits sans rêves.


Quand je m’éveillai, ma femme de chambre me dit que Jarrett m’attendait pour aller au Théâtre, afin de terminer l’évaluation de mes costumes. Je fis dire à Jarrett que j’avais assez vu l’escouade des douaniers et que je le priai de tout terminer sans moi avec Mme Guérard.

Pendant deux jours encore, la terrapine, la vache assise et la bande noire prirent des notes pour la taxe, des croquis pour les journaux, et des modèles pour les clientes.

Je m’impatientais, car il fallait répéter.

Enfin j’appris, le jeudi matin, que le travail était terminé et que je n’aurais mes malles qu’après avoir versé vingt-huit mille francs à la douane.

Je fus prise d’un tel fou rire, qu’il gagna le pauvre Abbey, terrifié, et même Jarrett qui découvrit ses cruelles incisives.

« Mon cher Abbey, m’écriai-je, arrangez-vous ! Moi, je dois débuter lundi 8 novembre. C’est aujourd’hui jeudi. Je serai au Théâtre lundi pour m’habiller. Faites-moi avoir mes malles, car la douane n’est pas comprise dans mon contrat. Néanmoins je paierai la moitié de ce que vous donnerez. »

Les vingt-huit mille francs furent déposés entre les mains d’un attorney, qui intenta en mon nom un procès au Board of Customs.

Mes malles me furent remises contre ce dépôt, et les répétitions commencèrent au Booth’s Théâtre.

Le lundi 8 novembre, à huit heures et demie, la toile se leva pour la première représentation d’Adrienne Lecouvreur. La salle était bondée. Toutes les places, vendues aux enchères et revendues, avaient été payées des prix exorbitants.

J’étais attendue avec impatience, avec curiosité, mais sans sympathie.

Il n’y avait pas de jeunes filles dans la salle, le spectacle étant trop immoral. (Pauvre Adrienne Lecouvreur !)

Le public fut très poli pour les artistes de ma compagnie, mais un peu impatient de voir l’étrange personne qu’on leur avait annoncée.

Dans la pièce, le rideau tombe après le premier acte sans qu’Adrienne ait paru. Un spectateur dépité demanda à voir M. Henry Abbey. « Je veux mon argent, puisque la Bernhardt n’est pas de tous les actes ! » Abbey refusa de rendre l’argent à ce bizarre individu. Et le rideau se levant pour le deuxième acte, il courut prendre possession de son fauteuil.

Mon entrée fut saluée par plusieurs salves d’applaudissements qui, je crois, avaient été payés par Abbey et Jarrett.

Je commençai ; et la douceur de ma voix dans la fable des Deux Pigeons opéra le miracle. La salle entière, cette fois, éclata en bravos.

Le courant sympathique venait de s’établir entre le public et moi. Au lieu du squelette hystérique qu’on lui avait annoncé et décrit, il avait devant lui un être très frêle, à la voix douce.

Le quatrième acte fut acclamé. La révolte d’Adrienne contre la princesse de Bouillon souleva la salle.

Et enfin le cinquième acte, dans lequel la malheureuse artiste agonise, empoisonnée par sa rivale, donna lieu à une manifestation pleine d’émotion. Après le troisième acte, il paraît que les jeunes gens furent envoyés par les dames pour réquisitionner tout ce qu’il y avait de musiciens libres. Et quelles ne furent pas ma surprise et ma joie en arrivant à l’hôtel : une admirable sérénade me fut donnée pendant mon souper.

La foule s’était amassée sous les fenêtres d’Albemarle Hôtel. Et je dus sortir plusieurs fois sur le balcon pour saluer et remercier le public, qu’on m’avait annoncé comme froid en général, et comme très prévenu contre moi en particulier.

Aussi je remerciai du fond de mon cœur tous mes détracteurs et calomniateurs qui me donnaient la joie de combattre avec la certitude de vaincre. La victoire était plus belle que je n’avais osé l’espérer.

Je donnai à New-York vingt-sept représentations. Les spectacles furent : Adrienne Lecouvreur, Froufrou, Hernani, La Dame aux Camélias, Phèdre, Le Sphinx, L’Étrangère. La moyenne des recettes fut de vingt mille trois cent quarante-deux francs par représentation, matinées comprises.

La dernière représentation fut donnée le samedi 4 décembre en matinée, car ma compagnie partait le soir même pour Boston. Et je m’étais réservé cette soirée pour rendre visite à Edison, à Menlo Park, où m’attendait la plus féerique réception.

Oh ! cette matinée du samedi 4 décembre, je ne puis l’oublier. Quand j’arrivai au Théâtre pour m’habiller, il était midi, car la matinée commençait à une heure et demie. Ma voiture s’arrêta, ne pouvant plus avancer, car la rue était encombrée de dames assises, qui sur des chaises empruntées aux magasins voisins, qui sur des pliants apportés par elles-mêmes. On jouait La Dame aux Camélias. Je dus descendre de voiture et faire une vingtaine de mètres à pied pour arriver à l’entrée des artistes. Je mis vingt-cinq minutes pour parvenir à cette porte. On me serrait les mains, on me suppliait de revenir. Une dame retira sa broche et l’accrocha à mon manteau : une modeste broche en améthystes entourées de perles fines, mais sûrement, pour cette femme, cette broche était une petite valeur.

A chaque pas j’étais retenue. Une dame eut l’idée de sortir son calepin et me pria d’écrire mon nom. Ce fut comme une traînée de poudre. De très jeunes gens, qui se trouvaient avec leur famille, me firent écrire mon nom sur leur manchette. Je n’en pouvais plus. On me chargeait les bras de petits bouquets, de gerbes. Je sentis derrière moi que quelqu’un tirait un peu fort ma plume de chapeau. Je me retournai vivement. Une femme, ayant à la main une paire de ciseaux, avait essayé de me couper une mèche de cheveux, mais elle coupa ma plume.

Jarrett faisait en vain de grands signes et de bruyants appels, je ne pouvais avancer. On fit chercher des détectives qui vinrent me délivrer, et cela sans courtoisie, ni pour mes admiratrices, ni pour moi. C’étaient de véritables brutes ; et il était temps que j’arrivasse, car j’allais me fâcher.

Je jouai La Dame aux Camélias. Je comptai dix-sept rappels après le troisième acte et vingt-neuf rappels après le cinquième. La pièce, grâce aux applaudissements et rappels, avait duré une heure de plus. J’étais morte de fatigue.

J’allais monter dans ma voiture pour rentrer à l’hôtel, quand Jarrett vint me prévenir qu’il y avait plus de cinq mille personnes dehors. Je tombai sur une chaise, lasse et découragée. « Ah ! j’attendrai là que la foule soit écoulée. Je n’en peux plus... je n’en peux plus. »

Cependant, Henry Abbey eut une inspiration de génie. « Tenez, dit-il à ma sœur, mettez le chapeau de Madame — il me désignait — son boa, et prenez mon bras. Ah ! prenez aussi ces bouquets, et donnez... que je porte le reste. Et maintenant, montons dans la voiture de votre sœur et saluons. » Tout cela, il le dit en anglais ; et Jarrett le translata à ma sœur, qui se prêta de bonne grâce à cette petite comédie. Pendant ce temps, Jarrett et moi montions en voiture dans le coupé d’Abbcy qui stationnait sur le devant du théâtre, où personne ne m’attendait. Et, bien heureusement que nous pûmes agir ainsi, car ma sœur ne rentra à Albemarle Hôtel qu’une heure après moi, très fatiguée, mais très amusée. Notre ressemblance, mon chapeau, mon boa et la nuit tombante avaient été les complices de la petite comédie offerte à mon enthousiaste public.

Nous devions partir à neuf heures pour Menlo Park. Il fallait nous habiller en voyageuses, car, le lendemain dimanche nous filions sur Boston ; et nos malles partaient le soir même, avec ma compagnie qui me précédait de quelques heures dans cette ville.

Notre repas fut, comme toujours, bien mauvais, car à cette époque la nourriture en Amérique était l’horreur des horreurs. A dix heures, nous montions dans le train. Un joli train spécial, tout enguirlandé de fleurs, orné de drapeaux, qu’on avait eu l’obligeante amabilité de préparer pour moi. Mais nous fîmes quand même un voyage pénible, car il fallait s’arrêter à tout propos, pour un train qui passait, une locomotive qui louvoyait, ou pour attendre l’aiguillage.

Il était deux heures du matin quand le train stoppa définitivement à la station de Menlo Park, résidence de Thomas Edison. La nuit était noire, profonde. La neige tombait silencieuse et lourde. Une voiture attendait ; et la seule lanterne de cette voiture éclairait la station ; car, par ordre, les lumières électriques avaient éteint leurs feux.

Je m’orientai, soutenue par Jarrett et aidée de quelques amis qui nous accompagnaient depuis New-York.

Le froid intense glaçait la neige qui tombait ; et nous marchions sur de véritables glaçons, hérissés, tranchants et friables.

Derrière le léger cabriolet était une plus lourde voiture, attelée d’un cheval et sans lanterne. Cette voiture pouvait contenir cinq ou six personnes entassées ; nous étions dix. Jarrett, Abbey, ma sœur et moi prîmes place dans la première voiture ; et les autres personnes s’entassèrent dans la seconde.

Nous avions l’air de conspirateurs : la nuit noire, les deux voitures mystérieuses, le silence imposé par le froid glacial, l’emmitouflement de nos membres sous nos fourrures, les regards inquiets jetés çà et là, tout cela donnait une tournure d’opérette à cette visite chez le grand Edison.

Les voitures roulèrent, enfonçant dans la neige, cahotant terriblement ; et les cahots nous faisaient craindre à tout instant un accident tragi-comique.

Depuis combien de temps roulions-nous ? Je ne puis le dire. Bercée par le mouvement de la voiture, enfouie dans la chaleur de mes fourrures, je somnolais doucement, lorsqu’un formidable : « Hip ! hip ! hurrah ! » nous fit sursauter, mes compagnons, le cocher, les chevaux, et moi ; et avec la rapidité de la pensée, la campagne s’illumina tout à coup. Partout : sous les arbres, sur les arbres, dans les buissons, le long des allées, des lumières jaillissaient fulgurantes, triomphantes.

La voiture fit encore quelques tours de roue et nous fûmes devant la maison de l’illustre Thomas Edison.

Un groupe de personnes nous attendait sous la vérandah. Quatre hommes, deux dames et une jeune fille.

Le cœur me battait : Lequel de ces hommes était Edison ? Je n’avais pas vu sa photographie, et j’admirais profondément ce génial cerveau.

Je sautai de voiture. L’éblouissante lumière électrique nous donnait l’illusion du plein jour. Je pris le bouquet que me présentait Mme Edison et, tout en la remerciant, j’essayai de découvrir lequel de ces hommes était le grand homme. Tous quatre s’étaient avancés vers moi, mais l’un d’eux rougit légèrement, et son œil bleu exprima un si angoissant ennui que je devinai Edison.

Je devins confuse et gênée moi-même, car je sentais bien que je dérangeais cet homme. Il ne voyait dans ma visite que la banale curiosité d’une étrangère ivre de réclame. Il entrevoyait déjà les interviews du lendemain, les stupidités qu’on lui ferait dire. Il souffrait à l’avance des questions ignorantes que j’allais lui poser, des explications que la politesse le forcerait à me donner ; et pendant une minute Thomas Edison me prit en aversion.

Son merveilleux œil bleu, plus lumineux que ses lampes incandescentes, me permettait de lire toutes ses pensées. Alors, je compris qu’il fallait le conquérir ; et mon esprit combatif fit appel à toutes mes forces séductrices pour vaincre ce délicieux et timide savant.

Je fis tant et si bien qu’une demi-heure après, nous étions les meilleurs amis du monde. Je le suivais rapidement, grimpant des escaliers étroits et droits comme des échelles, traversant des ponts suspendus au-dessus de véritables fournaises ; il m’expliquait tout.

Je comprenais tout ; et je l’admirais de plus en plus, car il était simple et charmant, ce roi de la lumière.

Pendant que nous étions penchés tous deux sur le léger pont tremblant sur l’abîme effroyable dans lequel tournaient, viraient, criaient d’immenses roues enserrées dans de larges lanières, il donnait d’une voix claire des commandements divers, et la lumière éclatait de toutes parts, tantôt en jets crépitants et verdâtres, tantôt en éclairs rapides, parfois en traînées serpentines, tels des ruisseaux de feu.

Je regardais cet homme de taille moyenne, à la tête un peu forte, au profil plein de noblesse, et je pensais à Napoléon Ier. Il y a certainement dans ces deux hommes une grande ressemblance physique, et je suis certaine qu’il est une case de leur cerveau qu’on trouverait identique. Bien certainement, je ne compare pas leurs génies : l’un fut « destructeur », l’autre « créateur ». Mais, tout en exécrant les batailles, j’adore les victoires ; et, malgré ses erreurs, j’ai élevé dans mon cœur un autel à ce dieu de la mort, à ce dieu de la gloire, à Napoléon !

Donc, je regardais Edison, l’esprit rêveur, rapprochant son image de celle du grand mort.

Le bruit étourdissant des machines, l’aveuglante rapidité des changements de lumière, tout cela me tournait la tête ; et, oubliant où j’étais, je m’appuyais sur le léger rempart qui me séparait de l’abîme avec une telle inconscience du danger, qu’avant même que je fusse revenue de ma surprise, Edison m’avait entraînée dans la pièce voisine et installée dans un fauteuil, sans que j’en eusse le moindre souvenir. Il me raconta peu après que j’avais été prise de vertige.

Après nous avoir fait les honneurs de «es découvertes téléphoniques et de son étonnant phonographe, Edison m’offrit le bras pour me conduire dans la salle à manger, où je trouvai sa famille assemblée. J’étais très fatiguée et je fis honneur au souper préparé avec tant de bonne grâce.

Je quittai Menlo Park à quatre heures du matin. Cette fois, la campagne, les routes et la station étaient éclairées à giorno par les mille feux de l’aimable savant. Bizarre suggestion de la nuit : j’avais cru faire un long chemin et il m’avait semblé voyager sur des routes impraticables ; le chemin était court et les routes charmantes, quoique envahies par la neige. L’imagination avait joué un grand rôle dans le trajet qui nous avait conduit à la maison d’Edison ; mais la réalité en jouait un bien plus grand dans le même trajet qui nous ramenait à la station.

J’étais transportée d’admiration pour les inventions de cet homme. Je restai charmée par sa grâce timide, pleine de courtoisie, et par son profond amour pour Shakespeare.


XXXIV


Le lendemain, ou plutôt le jour même, car il était quatre heures du matin, je partais pour Boston. M. Abbey, mon imprésario, m’avait fait aménager un car délicieux, qui n’était pourtant pas encore le merveilleux Pulman, car je ne devais le prendre qu’après Philadelphie pour continuer ma tournée. Néanmoins, en entrant dans le compartiment qui m’était réservé, j’éprouvai un grand plaisir : un véritable lit de cuivre, large et doux, tenait le milieu de la petite pièce, un fauteuil, une jolie toilette, une corbeille enrubannée pour mon chien, et des fleurs partout, mais des fleurs sans parfum cruel.

Tout près de moi, dans le compartiment touchant le mien, mon personnel particulier était fort bien installé.

Je me couchai contente, et m’éveillai à Boston. Une grande foule nous attendait à la gare : des reporters, beaucoup de curieux et de curieuses, public plus intéressé qu’amical, sans malveillance et sans enthousiasme.

J’avais tellement occupé l'opinion à New-York depuis un mois ; on m’avait tellement critiquée et glorifiée ; tant de calomnies stupides, sales, bêtes et odieuses avaient couru sur mon compte ! Les uns blâmaient, les autres admiraient le dédain avec lequel j’avais répondu à ces turpitudes. Puis, on n’ignorait pas que le succès final avait été pour moi et que j’avais triomphé de tout, envers et contre tous.

Boston n’ignorait pas non plus que des clergymen étaient montés en chaire pour déclarer que j’étais envoyée par le vieux monde pour corrompre le nouveau, que mon art m’était insufflé par l’enfer, etc., etc.

On savait tout cela, et le public voulait voir par lui-même.

Boston appartient surtout aux femmes. La légende dit que c’est un pied de femme qui, le premier, a foulé le sol de Boston. Les femmes y sont en majorité : elles sont puritaines avec intelligence, et indépendantes avec grâce.

Je traversai la haie formée par cet étrange, courtois et froid public.

Au moment où j’allais monter on voiture, une dame s’approcha de moi : « Soyez la bienvenue à Boston, Madame ! Soyez la bienvenue. Madame ! » Et elle me tendit une petite main douce et menue — les Américaines ont des mains et des pieds charmants, en général. D’autres personnes s’approchèrent et me sourirent. Je dus distribuer des shake-hands nombreux.

Je pris de suite cette ville en tendresse. Cependant, j’eus un instant de véritable fureur en voyant sauter sur le marchepied de la voiture qui m’emportait, un reporter plus pressé, plus audacieux encore que les autres. Cela dépassait vraiment la permission. Je repoussai méchamment ce vilain homme, mais Jarrett, qui avait prévu le coup, le retint par son collet, sans quoi il serait tombé rudement sur le pavé. Et c’était tout ce qu’il méritait.

Et voici ce que cet étrange personnage me débita : « A quelle heure allez-vous demain sur la baleine ? »

Je le regardai, ahurie. Il parlait parfaitement le français. « C’est un fou, dis-je tout bas à Jarrett. — Non, Madame, je ne suis pas fou, mais je voudrais savoir à quelle heure, demain matin, vous irez sur la baleine. Peut-être vaudrait-il mieux y aller ce soir même, car on craint qu’elle ne meure cette nuit, et ce serait vraiment dommage si vous ne pouviez lui rendre visite pendant qu’elle respire encore. »

Il parlait. Et, tout en parlant, il s’était à moitié assis près de Jarrett qui le tenait toujours par le collet, craignant qu’il ne tombât hors de la voiture.

« Mais, Monsieur, m’écriai-je. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de baleine ? — Ah ! Madame, c’est admirable ! Elle est énorme ! Elle est dans le bassin ! Des hommes sont employés jour et nuit à casser la glace autour d’elle ! »

Puis, tout à coup, dressé sur le marchepied de la voiture, il se cramponna au cocher : « Arrêtez ! arrêtez donc ! Hé ! hé ! Henri ! venez ici ! Tenez, Madame, le voilà ! »

La voiture s’était arrêtée. Et, sans plus de façons, il sauta à bas et poussa dans mon landau un petit homme, carré de partout, les yeux cachés sous un épais bonnet de fourrure, un énorme diamant à sa cravate, le plus étrange type d’ancien Yankee. Il ne disait pas un mot de français, mais il s’installa, très à son aise, près de Jarrett, tandis que le reporter restait toujours moitié assis, moitié suspendu.

Nous étions partis trois de la gare, nous arrivâmes cinq à l’hôtel Vendôme.

Il y avait beaucoup de monde qui attendait mon arrivée, et j’avais vraiment honte de mon nouveau compagnon. Il parlait fort, riait, toussait, crachait, s’adressait à tout le monde, faisait des invitations. Tout le monde paraissait ravi.

Une toute jeune fille sauta au cou de son père : « Oh ! oui, papa, je vous en prie, allons-y. — Mais, répondit-il, il faudrait demander à Madame. » Et il s’approcha de moi avec une courtoisie pleine d’élégance. « Vous plaît-il, Madame, que nous soyons des vôtres demain pour aller voir la baleine ? — Mais, Monsieur, lui répondis-je, heureuse de parler enfin avec un homme bien élevé, je ne sais pas de quoi il s’agit. Voilà un quart d’heure que ce reporter et ce bizarre homme parlent de baleine et déclarent avec autorité que je dois lui rendre visite, et je ne sais rien. Ces deux messieurs ont pris ma voiture d’assaut, s’y sont installés sans ma permission, et, vous le voyez, font en mon nom des invitations à des personnes que je ne connais pas, pour aller avec moi, dans un endroit que j’ignore, rendre visite aune baleine qu’on doit me présenter et qui m’attend avec impatience pour mourir en paix. »

L’aimable gentleman fit signe à sa fille de nous suivre et je montai avec eux, Jarrett et Mme Guérard, dans le lift qui nous arrêta devant mon appartement.

Il était orné de tableaux précieux, de bibelots magnifiques et de délicieuses statues. J’étais même assez inquiète, car il y avait dans les objets d’art deux ou trois bibelots très beaux, très rares, et d’un prix exorbitant. Je craignais que l’un d’eux ne fût volé et je fis part de ma crainte au propriétaire de l’hôtel, qui me répondit : « Monsieur***, à qui appartiennent ces bibelots, veut que vous les ayez sous les yeux tout le temps de votre séjour ici, Mademoiselle, et quand je lui ai exprimé la crainte dont vous me faites part, vous aussi, il m’a répondu que ça lui était égal ! » Quant aux tableaux, ils appartenaient à deux riches propriétaires de Boston. Il y avait un Millet superbe, que j’eusse bien voulu posséder.

Après avoir remercié, admiré ces merveilles, je demandai l’explication de l’histoire de la baleine ; et M. Max Gordon, le père de la fillette, me translata les paroles du petit homme au bonnet fourré. Il était possesseur de plusieurs bateaux péchant la morue à son profit. Un de ces bateaux avait capturé une énorme baleine portant deux harpons dans ses flancs. La malheureuse bête, épuisée, se débattait à plusieurs milles de la côte et fut facilement prise et amenée triomphalement au propriétaire des bateaux, Henri Smith.

Par quel tour d’esprit, par quel acheminement cérébral cet homme arriva-t-il à considérer sa baleine et mon nom comme une source de fortune ? Je ne sais. Mais toujours est-il qu’il insista si drôlement, si autoritairement, si violemment, que nous fûmes cinquante personnes, le lendemain, à sept heures du matin, nous rendant sous une pluie glaciale au bassin du quai. M. Gordon avait fait atteler son mail-coach de quatre chevaux de toute beauté. Il conduisait lui-même.

Sa fillette, Jarrett, ma sœur, Mme Guérard, et une autre dame âgée dont je ne me rappelle pas le nom, prirent place avec nous. Sept autres voitures suivaient. C’était très, très amusant.

Nous fûmes reçus à notre arrivée au quai par le comique Henri, poilu cette fois de la tête aux pieds, les mains prises dans de grandes moufles en laine. Seuls ses yeux et son gros diamant brillaient sous les fourrures.

Je descendis le quai, très intéressée. Il y avait quelques curieux et des reporters. Hélas ! trois fois hélas !

Alors la patte velue d’Henri me prit la main et m’entraîna rapidement.

Je faillis quinze fois me casser le cou jusqu’à l’escalier ; il me poussa, me fit dégringoler les dix marches du bassin, et je me trouvai sur le dos de la baleine qui, dit-on, respirait encore... — vraiment, je n’ose l’affirmer. Mais le clapotis de l’eau qui venait briser son remous contre la pauvre bête la faisait légèrement osciller. Puis, elle était recouverte de verglas. Deux fois je m’étalai sur son épine dorsale. J’en ris maintenant, mais j’étais furieuse.

Cependant, on insistait autour de moi pour que j’arrachasse une baleine du fanon de la pauvre capturée, une de ces petites baleines qui servent pour les corsets de femmes. Cela m’inquiétait. Je craignais de la faire souffrir. Et je la trouvai si malheureuse, cette pauvre grosse bête sur laquelle trois personnes : Henri, la petite Gordon et moi, patinions depuis dix minutes ! Enfin je me décidai, j’arrachai une petite baleine et je remontai, mon triste trophée à la main, entourée, pressée, énervée.

J’étais fâchée contre cet Henri Smith. Je ne voulais pas remonter en mail. Je voulais cacher ma méchante humeur dans un des profonds et sombres landaus qui suivaient ; mais la ravissante miss Gordon me demanda si gentiment pourquoi... que je sentis ma colère fondre au sourire de cette enfant. « Voulez-vous conduire ? me dit son père. — Oh ! oui, avec plaisir ! » Mais Jarrett se mit à descendre aussi vite que le lui permettaient son âge et sa corpulence. « Si vous conduisez, je préfère descendre. » Et il monta dans une autre voiture.

Je me mis hardiment à la place de M. Gordon pour conduire ; et nous n’avions pas fait cent mètres, que je fis entrer les chevaux chez un pharmacien du quai et monter la voiture sur le trottoir. Sans la rapide énergie de M. Gordon, nous étions tous tués.

Rentrée à l’hôtel, je me mis au lit jusqu’à l’heure de la représentation.

Et, le soir, nous jouions Hernani devant une salle comble. Les places avaient été mises aux enchères et avaient atteint des chiffres considérables.

Nous avons donné quinze représentations à Boston, avec une moyenne de dix-neuf mille francs par représentation.

C’est avec regret que je quittai cette ville. J’y avais passé deux semaines pleines de charme, l’esprit toujours en éveil avec les Bostoniennes. Elles sont puritaines de la pointe des cheveux à la pointe des pieds, mais elles le sont sans amertume et avec indulgence. Ce qui m’a le plus frappé chez elles, c’est l’harmonie du geste et la sourdine de leur voix.

Élevée dans les traditions les plus sévères, les plus âpres, la race bostonienne me semble la plus affinée et la plus mystérieuse de toutes les races américaines. Les femmes étant en majorité à Boston, il y en a beaucoup qui restent filles. Aussi toutes les forces vitales qu’elles ne peuvent dépenser dans l’amour ou la maternité, elles les emploient à assouplir et fortifier la beauté de leur corps par des exercices de sport où la grâce ne perd pas ses droits. Toutes les réserves de leur cœur se dépensent en intellectualité : elles adorent la musique, elles adorent le théâtre, la littérature, la peinture, la poésie. Elles savent tout, comprennent tout, restent chastes et réservées, ne rient jamais très fort, ne parlent jamais très haut. Elles sont aussi éloignées de la race latine que le pôle nord l’est du pôle sud ; mais elles sont intéressantes, délicieuses et captivantes.

C’est donc avec le cœur un peu gros que je quittai Boston pour me rendre à New-Haven.

Quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant à l’hôtel à New-Haven, d’y trouver Henri Smith, l’homme à la baleine. « Ah ! mon Dieu ! m’écriai-je en me jetant dans un fauteuil. Que me veut-encore cet homme ? » Je ne tardai pas à le savoir. Un tapage infernal de cuivres, tambours, trompettes (et casseroles, je crois), m’attira à la fenêtre ; et je vis une immense voiture entourée d’une escouade de nègres en minstrels et, sur cette voiture, une affiche abominable, coloriée, monstrueuse, me représentant debout sur la baleine qui se défendait, et lui déchirant le fanon. Des hommes suivaient, portant des sandwiches sur lesquelles était écrit :


VENEZ VOIR

L’énorme Cétacé que Sarah BernhardL
a tué en lui arrachant
des baleines pour ses corsets
qui son’t faits par Madame Lily Noë
qui demeure... etc. etc..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Puis, sur d’autres sandwiches portées par d’autres hommes, on lisait :


La Baleine est aussi florissante (sic)
qu’en son vivant !


Elle a cinq cents dollars de sel dans l’estomac ! Et chaque jour, on renouvelle la glace sur laquelle elle repose, pour le prix de cent dollars !


J’étais plus blanche qu’une morte. Mes dents claquaient de fureur. Je ne pouvais prononcer un mot.

Henri Smith s’avança vers moi. Je lui donnai un soufflet et m’enfuis dans ma chambre, dans laquelle je sanglotai de dégoût, de lassitude.


Je voulais partir de suite pour l’Europe. Mais Jarrett me montra mon contrat. Je voulais faire défendre cette odieuse exhibition. On me le promit pour me calmer ; et je n’obtins rien.

Deux jours après j’étais à Hartford et la même baleine était encore là ; et elle fit toute sa tournée en même temps que la mienne.

On augmentait son sel en augmentant sa glace. Mais elle allait toujours ; et je la retrouvais partout. Et chaque fois, je recommençais une procédure qu’il fallait recommencer dans un autre État, les lois n’étant pas les mêmes.

Et chaque fois que j’arrivais dans un hôtel, je trouvais un immense bouquet avec l’horrible carte du montreur de baleine. Je jetais les fleurs, je les trépignais ; moi qui aime tant les fleurs, je les prenais en grippe.

Jarrett alla voir cet homme pour le prier de ne plus m’envoyer de bouquets. Rien n’y fit. C’était la revanche de son soufflet, à cet homme.

Et puis, il ne comprenait pas ma fureur. Il faisait un argent fou. Il m’avait même proposé un « tant p. 100 sur les recettes ». Ah ! je l’aurais tué volontiers, cet exécrable Smith ! Il empoisonnait ma vie. Je ne voyais plus que cela dans les villes. Je ne voulais sortir que les yeux fermés de l’hôtel au théâtre. Quand j’entendais des minstrels, je bondissais, je verdissais.

Heureusement que je pus me reposer à Montréal, où il ne m’avait pas suivie. Je crois que je serais tombée malade. Je ne voyais plus que cela. Je ne pensais qu’à cela. Je ne rêvais que de cela. C’était une hantise, une obsession, un perpétuel cauchemar.

Enfin, je quittai Hartford après avoir visité la grande usine dans laquelle se fabriquent les fameux colt. J’en achetai deux.

Jarrett me jura qu’Henri Smith ne serait pas à Montréal : il est tombé subitement malade. Je soupçonne Jarrett de lui avoir donné quelque violente purgation pour arrêter sa marche. Il riait trop en route, le féroce gentleman.

Néanmoins, je lui sus un gré infini de m’avoir momentanément débarrassée de cet homme.


XXXV


Enfin, nous voici à Montréal.

Depuis longtemps, dès ma plus petite enfance, je rêvais du Canada.

J’entendais toujours mon parrain regretter, avec quelle expression de fureur, l’abandon de ce territoire par la France à l’Angleterre. Je l’avais entendu énumérer, sans très bien les comprendre, les avantages pécuniaires du Canada, la fortune immense qu’il y avait dans ses terres, etc., etc.. Et ce pays était resté dans mon cerveau la terre lointaine et désirée.

Éveillée depuis longtemps par le sifflet strident du chemin de fer, je demandai l’heure. Il me fut répondu qu’il était onze heures du soir.

Nous étions à quinze minutes de la gare. Le ciel était noir et uni comme un bouclier. Les falots placés de loin en loin accrochaient les blancheurs de la neige, entassée là depuis combien de jours ?...

Le train stoppa tout à coup et reprit sa marche dans une allure si lente, si timide, que je pensai que quelque déraillement était à craindre. Mais un bruit sourd, grandissant de seconde en seconde, me tint l’oreille au guet. Ce bruit se fit bientôt musique ; et c’est dans un formidable « Hurrah ! Vive la France ! » poussé par dix mille poitrines, soutenues par un orchestre jouant La Marseillaise d’une furia endiablée, que nous fîmes notre entrée à Montréal.

L’endroit où s’arrêtait le train à cette époque était très resserré. Un talus assez haut servait de rempart au léger trottoir de la gare.

Debout sur la petite plate-forme de mon car, je regardais, émotionnée, l’étrange spectacle que j’avais devant moi : le talus était hérissé d’ours tenant des lanternes. Il y en avait des centaines et des centaines. Dans l’espace étroit entre le talus et le train arrêté, il y en avait encore de ces ours, des grands, des petits... et je me demandais avec terreur comment j’allais faire pour rejoindre mon traîneau.

Jarrett et Abbey firent écarter la foule et je descendis. Mais un député, dont je ne puis déchiffrer le nom dans mes notes (quelle louange à mon écriture !), s’avança vers moi et me remit une adresse signée des notables de la ville.

Je remerciai de mon mieux, et je pris le magnifique bouquet qui me fut présenté au nom des signataires de l’adresse. Quand je portai les fleurs à mon visage pour les respirer, je me blessai légèrement à leurs jolis pétales durcis par l’air glacial. Cependant, je commençais moi-même à me sentir les jambes et les bras gourds. Le froid m’envahissait tout entière.

Cette nuit-là fut, paraît-il, une des plus froides qu’on eût connue depuis de longues années.

Les femmes qui étaient venues pour assister à l’arrivée de la Compagnie française avaient dû se retirer dans l’intérieur de la gare, sauf Mme Jos. Doutro, qui me remit un bouquet de fleurs rares et me donna l’accolade.

Il y avait vingt-deux degrés au-dessous de zéro. Je murmurai tout bas à Jarrett : « Continuons notre route, je me sens devenir glaçon. Dans dix minutes je ne pourrai plus faire un pas. » Jarrett répéta ces mots à Abbey, qui s’adressa au chef de police. Ce dernier donna des ordres en anglais, pendant qu’un autre chef de police les répétait en français. Et nous pûmes faire quelques mètres. Mais la gare était encore loin. La foule grossissait, et à un moment donné je me sentis défaillir. Je repris cependant courage, me tenant, ou plutôt me cramponnant aux bras de Jarrett et d’Abbey. Je pensais à chaque minute tomber, car le trottoir était tel un miroir.

Cependant, force nous fut d’arrêter notre marche. Une centaine de falots levés par cent mains d’étudiants nous éclairèrent brusquement. Un grand jeune homme se détacha du groupe et vint droit à moi, tenant un large papier déroulé. Et il s’écria d’une voix claire :


A SARAH BERNHARDT

Salut, Sarah ! salut charmante doña Sol !
Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,
____Notre sol tout couvert de givre,
Est-ce un frisson d’orgueil ou d’amour ? je ne sais ;
Mais nous sentons courir dans notre sang français
____Quelque chose qui nous enivre !

Femme vaillante au cœur saturé d’idéal,
Puisque tu n’as pas craint notre ciel boréal,

____Ni redouté nos froids sévères,
Merci ! De l’âpre hiver pour longtemps prisonniers,
Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers
____Qui font fleurir les primevères !

Oui, c’est au doux printemps que tu nous fais rêver !
Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver
____L’horreur de nos saisons perfides,
Aux clairs rayonnements d’un chaud soleil de mai.
Nous croyons voir, du fond d’un bosquet parfumé.
____Surgir la reine des sylphides !
 
Mais non : de floréal ni du blond messidor.
Tu n’es pas, ô Sarah, la fée aux ailes d’or
____Qui vient répandre l’ambroisie ;
Nous saluons en toi l’artiste radieux
Qui sut cueillir d’assaut dans le jardin des dieux
____Toutes les fleurs de poésie !

Que sous ta main la toile anime son réseau ;
Que le paros brillant vive sous ton ciseau.
____Ou l’argile sous ton doigt rose ;
Que sur la scène, au bruit délirant des bravos.
En types toujours vrais, quoique toujours nouveaux,
____Ton talent se métamorphose ;

Soit que, peintre admirable ou sculpteur souverain.
Toi-même oses ravir la muse au front serein,
____A te sourire toujours prête ;
Soit qu’aux mille vivats de la foule à genoux.
Des grands maîtres anciens ou modernes, pour nous
____Ta voix se fasse l’interprète ;

Des bords de la Tamise aux bords du Saint-Laurent,
Qu’il soit enfant du peuple ou brille au premier rang,
____Laissant glapir la calomnie,
Tour à tour par ton œuvre et ta grâce enchanté,
Chacun courbe le front devant la majesté
____De ton universel génie !


Salut donc, ô Sarah ! salut, ô doña Sol !
Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,
____Te montrer de l’indifférence
Serait à notre sang nous-mêmes faire affront,
Car l’étoile qui luit la plus belle à ton front
____C’est encore celle de la France !

Louis Fréchette.


Il lut très bien, c’est vrai ; mais ces vers, lus ainsi, sous vingt-deux degrés de froid, à une pauvre femme abasourdie par une Marseillaise endiablée, étourdie par les hurrahs fous de dix mille poitrines en délire de patriotisme, cela dépassait mes forces.

Je faisais des efforts inouïs pour résister, mais je fus terrassée par la fatigue : tout me sembla tourner en une folle farandole. Je me sentis enlever de terre et j’entendis une voix qui me semblait d’un ailleurs lointain : « Place ! Place à notre Française ! » Puis je n’entendis plus rien et ne retrouvai mes sens que dans ma chambre de l’hôtel Windsor.

Ma sœur Jeanne avait été séparée de moi par la poussée de la foule ; mais le poète Fréchette, Canadien français, lui fit faire escorte et la ramena quelques instants après, saine et sauve, mais tremblante pour moi. Et elle me raconta ceci :

« Figure-toi qu’au moment où la foule te pressait, prise de terreur en te voyant renverser la tête, les yeux clos, sur l’épaule d’Abbey, je me mis à crier : « Au secours ! On tue ma sœur ! » J’étais devenue folle. Un homme d’une taille colossale, qui nous suivait depuis longtemps, jouant des coudes et des reins pour écarter la tourbe enthousiaste mais forcenée, se jeta d’un brusque mouvement au-devant de toi, assez tôt pour t’empêcher de tomber. Cet homme, dont je ne pouvais voir le visage , tant il était caché par la casquette de fourrure dont les oreilles lui mangeaient la face presque en entier, te souleva comme une fleur et harangua la foule en anglais. Je ne comprenais rien à ce qu’il disait, mais les Canadiens en furent frappés, car la poussée s’arrêta et s’écarta en deux files compactes pour le laisser passer. Je t’assure que c’était très émouvant, de te voir si frêle, la tête rejetée en arrière, tout ton pauvre corps soutenu à bout de bras par cet hercule. Je te suivais de mon plus vite, mais, ayant pris mon pied dans le volant de ma jupe, je dus m’arrêter une seconde, et cette seconde suffit pour nous séparer complètement. La foule refermée derrière ton passage, faisait une barrière incassable. Je t’assure, sœur chérie, que je n’en menais pas large ; et c’est M. Fréchette qui m’a sauvée. » Je serrai la main de l’aimable homme, et le remerciai cette fois de mon mieux pour son beau poème ; puis je lui parlai de ses poésies, dont je m’étais procuré un volume à New-York, car hélas ! je dois l’avouer à ma honte, je ne connaissais rien de Fréchette à mon départ de France ; et cependant il était déjà un peu connu à Paris.

Il fut très touché des quelques vers que je lui soulignai comme les plus beaux dans son œuvre. Il m’en remercia. Nous restâmes des amis.

Le lendemain, il était à peine neuf heures quand on me fit passer une carte sur laquelle étaient écrits ces mots : « Celui qui eut la joie de vous sauver, Madame, réclame de votre bonté une seconde d’entretien. » Je fis entrer cet homme dans le salon et, après avoir fait prévenir Jarrett, j’allai réveiller ma sœur : « Viens avec moi », lui dis-je. Elle passa un peignoir chinois et nous nous dirigeâmes vers le grand, l’immense salon de mon appartement, car il eût fallu une bicyclette pour arpenter sans fatigue mes chambres, salon et salle à manger dans toute leur longueur.

Je fus frappée, en ouvrant la porte, par la beauté de l’homme qui était devant moi. D’une taille élevée, les épaules larges, là tête petite, le regard dur, les cheveux frisés et touffus, le teint basané, cet homme était beau, mais inquiétant. Il rougit légèrement à ma vue. Je lui exprimai ma reconnaissance et m’excusai de ma sotte faiblesse. Je pris avec joie le bouquet de violettes qu’il me tendit.

Au moment de prendre congé, il me dit assez bas : « Si jamais vous apprenez qui je suis, jurez-moi. Madame, de ne penser qu’au léger service que je vous ai rendu. » A l’instant même, Jarrett entrait, le visage blanc. Il s’approcha de l’étranger et lui parla en anglais. Je pus cependant saisir les mots : « détective… porte… assassinat… impossibilité… Nouvelle-Orléans… »

Le teint basané s’était couvert de craie. Sa narine se dilata en regardant la porte. Puis, l’impossibilité de fuir lui apparaissant nette, il regarda Jarrett et d’une voix tranchante et froide comme un silex : « Well ! » fit-il en se dirigeant vers la porte.

Mes mains ouvertes par la stupeur avaient laissé tomber son bouquet, qu’il ramassa en me regardant d’un air suppliant et interrogateur. Je compris, et lui dis à très haute voix : « Je vous le jure. Monsieur. »

Cet homme disparut avec ses fleurs. J’entendais le brouhaha de gens derrière la porte, et la foule dans la rue. Je ne voulus rien savoir. Quand ma sœur, esprit romanesque et fou, me voulut raconter l’horrible chose, je bouchai mes oreilles.

Lorsque, quatre mois après, on voulut me faire à haute voix lecture de sa mort par la pendaison, je me refusai à rien entendre.

Et maintenant que vingt-six années se sont écoulées et que je sais, je ne veux me souvenir que du service rendu et de ma parole donnée.

Cet incident m’avait laissée assez triste. Il a fallu la colère de l’évêque de Montréal pour me rendre ma gaieté. Ce prélat, après avoir tonné en chaire contre l’immoralité de la littérature française, a défendu à ses ouailles de paraître au Théâtre. Il fit un mandement violent, haineux, contre la moderne France.

Quant à la pièce de Scribe {Adrienne Lecouvreur), il la déchiqueta : soi-disant contre les amours immorales de la comédienne et du héros, et contre l’amour adultérin de la princesse de Bouillon ; mais la vérité se fit jour malgré tout, et il s’écria avec une fureur doublée par l’outrage : « Il y a, dans cette infâme élucubration des auteurs français, un abbé de cour qui, grâce au dévergondage de ses propos, est une insulte directe au clergé. » Enfin, il lança l’anathème contre Scribe déjà mort, contre Legouvé, contre moi, et toute ma compagnie. La conclusion fut que la foule accourut de toutes parts et que ces quatre représentations : Adrienne Lecouvreur, Froufrou, La Dame aux Camélias (matinée) et Hernani, eurent un succès colossal, et donnèrent des recettes fabuleuses.

Je fus conviée par le poète Fréchette, et un banquier dont le nom m’échappe, à une visite aux Iroquois. J’acceptai avec, joie, et je m’y rendis avec ma sœur, Jarrett et Angelo toujours de toutes les parties dangereuses, car je me sentais en sûreté près de cet artiste plein de bravoure et de sang-froid, et qui était doué d’une force herculéenne ; il ne lui manquait, pour être parfait, que d’avoir du talent : il n’en avait aucun et il n’en eut jamais.

Le fleuve, le Saint-Laurent, était pris presque en entier, et nous le traversâmes en voiture, le long d’une route indiquée par deux rangées de branchages piqués dans la glace. Nous avions quatre voitures, et Canghnanwaga se trouve à 5 kilomètres de Montréal.

Ce voyage pour se rendre chez les Iroquois fut délicieusement enchanteur. On me présenta le chef, père et maire des tribus iroquoises. Hélas ! ce chef de jadis — fils du « Grand Aigle blanc », — surnommé dans son enfance Soleil des Nuits, vendait à cette heure, sous de tristes bardes européennes, des liqueurs, du fil, des aiguilles, du chanvre, de la graisse de porc, du chocolat, etc., etc.

Il n’a gardé de ses courses folles dans les forêts sauvages d’antan — quand il courait nu sur la terre libre encore de tout servage — il n’a gardé que la stupeur du taureau encloué par les cornes. Il est vrai de dire qu’il vend aussi de l’eau-de-vie et qu’il s’abreuve comme eux tous, à cette source d’oubli.

Le Soleil des Nuits me présenta sa fille, une enfant de dix-huit à vingt ans, sans beauté, sans saveur et sans grâce. Elle se mit au piano et joua je ne sais plus quel air à la mode.

J’avais hâte de quitter cette boutique, abri de ces deux victimes de la civilisation.

Je visitai Canghnanwaga et n’y pris aucun plaisir. Le même enserrement du gosier, la même angoisse rétrospective me laissaient révoltée contre la lâcheté des hommes, qui cachent sous le nom de civilisation le plus injuste et le plus protégé des crimes.


Je revins à Montréal un peu triste et fatiguée. Le succès de nos quatre représentations fut extraordinaire, mais ce qui pour moi leur donnait un charme particulier, c’était l’infernal et joyeux tapage des étudiants. Tous les jours on ouvrait les portes du théâtre une heure à l’avance pour eux. Là, ils s’arrangeaient selon leur convenance.

Doués pour la plupart de voix magnifiques, ils se groupaient selon la nécessité des chants qu’ils voulaient faire entendre ; puis ils préparaient, avec une forte ficelle à poulies, la route aérienne que devaient suivre les corbeilles fleuries qui descendaient de leur paradis au mien. Ils enrubannaient des colombes portant à leur cou des vœux, des sonnets, des pensées.

Ces fleurs et ces oiseaux étaient lancés pendant les rappels et venaient s’abattre : les fleurs, à mes pieds par une heureuse conduite des fils, les colombes, au gré de leur effarement. Et chaque soir, se renouvelaient ces envois de grâce et de beauté.

J’eus la première soirée une émotion assez vive. Le marquis de Lomé, gendre de la reine Victoria, gouverneur du Canada, était d’une exactitude royale, les étudiants le savaient. La salle était bruyante et frémissante. Je regardais, par une ouverture du rideau, la composition de cette assemblée. Tout d’un coup, il se fit un silence immédiat sans qu’aucune manifestation en eût provoqué l’effet ; et La Marseillaise fut entonnée par trois cents voix mâles, jeunes et chaudes.

Le gouverneur, avec une courtoisie pleine de grandeur, se leva aux premiers accents de notre hymne national. Toute la salle fut debout eu une seconde, et le magnifique chant résonna dans nos cœurs comme un appel de la patrie. Je ne crois pas avoir jamais entendu chanter La Marseillaise avec une émotion et un ensemble plus poignants.

Aussitôt le chant terminé, les applaudissements de la foule reprirent par trois fois ; puis, sur un geste net du gouverneur, l’orchestre joua le God save the Queen.

Je ne vis jamais geste plus orgueilleux et plus digne que celui du marquis de Lorne, quand il fit signe au chef d’orchestre. Il voulait bien permettre, à ces fils de Français soumis, un regret, voire même une falote espérance. Et. le premier, debout, il écoutait cette grande plainte avec respect ; mais il en étouffait le dernier écho sous le chant national de l’Angleterre.

Et il avait, étant Anglais, indiscutablement raison.


Je donnai, pour la dernière représentation qui tombait le 25 décembre, jour de Noël : Hernani.

L’évêque de Montréal fulmina encore contre moi, contre Scribe, Legouvé et les pauvres artistes venus avec moi, qui n’en pouvaient mais. Je ne sais même pas s’il ne réclama pas l’excommunication contre nous tous, vivants et morts. Pour répondre à son injurieuse attaque, les admirateurs de la France et de l’art français dételèrent mes chevaux, et mon traîneau fut presque porté par une foule immense, dans laquelle se trouvaient des députés et notables de la ville. Il n’y a qu’à prendre les journaux de l’époque pour se convaincre de l’effet foudroyant que fit cette conduite triomphale à mon hôtel.

Le lendemain, dimanche, je partis le matin à sept heures pour faire, en compagnie de Jarrett et de ma sœur, une promenade le long de la rivière Saint» Laurent.

A un moment donné, je fis arrêter la voiture pour faire quelques pas.

Ma sœur me dit en riant : « Si nous montions sur le gros glaçon qui semble vouloir craquer ? » Sitôt pensé, sitôt exécuté. Et nous voilà toutes deux marchant sur le glaçon, essayant de le détacher. Tout à coup un cri terrible de Jarrett nous fit comprendre que nous avions réussi, En effet, notre esquif de glace se prot menait déjà dans l’étroit chenal du fleuve toujours libre par la force du courant.

Ma sœur et moi, nous nous assîmes, car le glaçon oscillait en tous sens ; et nous en fûmes prises d’un rire fou.

Les cris de Jarrett avaient attiré du monde. Des hommes armés de gaffes se mirent on devoir de nous arrêter, mais ce n’était pas commode, car les bords du chenal étaient trop friables pour un homme. On nous jeta des cordes. Nous en prîmes une avec nos quatre mains ; mais le brusque effort des hommes pour nous attirer à eux jeta notre radeau si brusquement contre les bords glacés qu’il se brisa en deux, et nous restâmes, très apeurées cette fois, sur une faible partie de notre esquif. Je ne riais plus, car nous commencions à voguer un peu vite, et le chenal allait s’élargissant.

Mais, à un coude qu’il faisait, nous fûmes heureusement enserrées entre deux immenses blocs auxquels nous dûmes de pouvoir sauver notre vie.

Les hommes qui suivaient, avec un véritable courage, notre très rapide course, grimpèrent sur les blocs. Un harpon fut jeté avec une adresse merveilleuse sur notre épave de glace afin de nous retenir en cette place, car le courant assez fort en dessous aurait pu nous en détacher.

Une échelle apportée et adossée à un des grands blocs nous offrit ses échelons sauveurs. Ma sœur monta la première et je la suivis un peu honteuse de notre ridicule.

Le long temps qu’il fallut pour rejoindre la rive permit à la voiture contenant Jarrett de nous rejoindre. Il était blême ; non par la peur du danger que j’avais couru, mais à l’idée que, moi morte, la tournée s’arrêtait. Et il me dit très sérieusement : « Si vous aviez été morte. Madame, vous auriez été malhonnête, car vous brisiez notre contrat par votre volonté. »

Nous eûmes juste le temps de rentrer pour nous rendre à la gare, où m’attendait le train qui devait me conduire à Springfield.

Une foule immense m’attendait, et c’est avec le même cri d’amour souligné par des « au revoir » que le public canadien salua notre départ.


XXXVI


Après notre immense et bruyant succès de Montréal, nous fûmes un peu surpris de l’accueil glacial du public de Springfield.

On jouait La Dame aux Camélias, en Amérique appelée « Camille » ; pourquoi ? Nul n’a jamais su me le dire.

Cette pièce, pour laquelle le public accourait en foule, révoltait le puritanisme outré des petits États d’Amérique. Les critiques des grandes villes discutaient sur cette Madeleine moderne ; mais ceux des petites villes commençaient par lui jeter des pierres.

Cette réserve pincée d’un public prévenu contre l’impureté de Marguerite Gautier, nous la retrouvâmes de temps à autre dans les petites villes. Et Springfield comptait alors à peine trente mille habitants.

Dans la journée que je passai à Springfield, je me rendis chez un armurier pour acheter un fusil de chasse. Le vendeur me conduisit dans une longue cour très étroite où j’en essayai plusieurs.

Quand je me retournai, je fus étonnée et confuse de voir deux gentlemen qui s’intéressaient à mon tir. Je voulus me retirer de suite, mais l’un d’eux s’approcha de moi : « Vous plait-il, Madame, venir tirer un canon ? » Je faillis tomber par terre de surprise et je fus une seconde sans répondre, puis je m’écriai : « Je veux bien ! »

Rendez-vous fut pris avec mon original interlocuteur, qui était le directeur de la manufacture d’armes Colt, Je me rendis une heure après au rendez-vous. Plus de trente personnes, invitées en toute hâte, attendaient déjà. Cela m’agaça un peu. Je tirai le canon-mitrailleuse nouvellement inventé. Cela m’amusa beaucoup sans me donner aucune émotion.

Et le soir, après la glaciale représentation, nous partîmes pour Baltimore dans une course vertigineuse, la représentation ayant fini plus tard que l’heure du train. Il s’agissait de rattraper ce dernier à tout prix. Et les trois énormes voitures qui composaient mon train particulier furent lancées à toute vapeur. Ayant deux machines, nous faisions des bonds sur la voie et nous retombions, grâce à quel miracle ? sur les rails.

Nous arrivâmes enfin à rejoindre l’express qui, nous sentant sur ses talons et averti par les dépêches, fit une courte halte, juste le temps de nous accrocher tant bien que mal ; et nous arrivâmes ainsi à Baltimore, où je restai quatre jours, donnant cinq représentations.

Deux choses me frappèrent dans cette ville : le froid mortel des hôtels et du théâtre, et la beauté des femmes.

J’eus une profonde tristesse à Baltimore, car je passais le premier janvier loin de ce qui m’était cher. Je pleurai toute la nuit, et j’eus cette minute de découragement qui fait souhaiter la mort.

Le succès cependant avait été colossal dan» cette charmante ville, et je la quittai avec regret pour me rendre à Philadelphie, où nous devions passer une semaine.

Cette ville, fort belle, ne me plaît pas. J’y reçus un accueil enthousiaste malgré le changement de spectacle à la première soirée : deux artistes ayant manqué le train, nous ne pûmes jouer Adrienne Lecouvreur, que je dus remplacer par Phèdre, seule pièce dans laquelle les retardataires ne jouaient pas. Il y eut vingt mille francs de moyenne dans les recettes des sept représentations données en six jours.

Mon séjour fut attristé par une lettre qui m’apprenait la mort de mon ami Gustave Flaubert, l’écrivain le plus soucieux de la beauté de notre langue.


De Philadelphie nous nous rendîmes à Chicago.

A la gare, je fus reçue par une députation des dames de Chicago, et un bouquet de fleurs rares me fut remis par une ravissante jeune femme, Madame Lily B... Jarrett m’entraîna ensuite dans une des salles de la gare où m’attendaient les Français délégués.

Un speech très court, mais plein d’émotion, de notre consul mit tout le monde en confiance et amitié ; et, après avoir remercié de tout mon cœur, je me préparais à sortir de la gare, quand je restai médusée — et il paraît que mes traits prirent une expression si intense de souffrance, que tout le monde se précipita vers moi pour me porter secours. — Mais une rage subite électrisa tout mon être, et je marchai droit vers l’horrible vision qui venait de se dresser devant moi : l’homme à la baleine !

Il était vivant, cet horrible Smith ! Couvert de fourrures, avec des diamants à tous les doigts. Et il était là avec un bouquet à la main, l’horrible brute ! Je refusai les fleurs, et le repoussai de toutes mes forces décuplées par la colère ; et un flux de paroles affolées s’échappa de mes lèvres blêmies. Mais cette scène le ravit, car elle fut racontée, colportée, amplifiée, et la baleine eut encore plus de visiteurs.

Je me rendis à Palmer-House, un des plus magnifiques hôtels de cette époque, dont le propriétaire, M. Palmer, était un parfait gentleman, courtois, aimable et généreux, car il emplissait l’immense appartement que j’occupais des fleurs les plus rares et il s’ingéniait à me faire servir à la française, chose difficile à cette époque.

Nous devions rester quinze jours à Chicago. Le succès dépassa les prévisions de tous. Ces quinze jours me parurent les plus agréables depuis mon arrivée en Amérique. D’abord, la vitalité de la ville dans laquelle se croisent, sans jamais s’arrêter, des hommes au front barré par une pensée : le but. Ils vont, ils vont, ne se retournant ni à un cri, ni à un appel de prudence. Ce qui se passe derrière eux, peu leur importe. Ils ne veulent pas connaître le pourquoi du cri poussé ; et ils n’ont pas le temps d’être prudents ; le but les attend.

Les femmes, ici comme dans toute l’Amérique, ne travaillent pas ; mais elles ne flânent pas dans les rues comme dans les autres villes : elles marchent vite ; elles aussi sont pressées d’aller s’amuser.

Je m’en allais toute la journée, loin dans les campagnes d’alentour, pour ne pas rencontrer les hommes sandwiches annonçant la baleine.

Un jour, je me rendis à la tuerie des porcs. Ah ! l’horrible et magnifique spectacle ! Nous étions trois : ma sœur, moi et un Anglais de mes amis.

En arrivant, nous vîmes défiler, sur un petit pont élevé et étroit, des centaines de cochons pressés, pilés, grognant et renâclant. Notre voiture passa sous ce pont et s’arrêta devant un groupe d’hommes qui nous attendaient. Le directeur des stock-yards nous reçut et nous précéda dans ses abattoirs spéciaux.

En entrant dans l’immense hangar, faiblement éclairé par des fenêtres aux carreaux gras et rougeoyants, une odeur abominable vous saisit à la gorge, odeur qui ne vous quitte que quelques jours après. Une buée sanglante s’élève de partout, tel un nuage léger flottant au versant d’une montagne et éclairé par un soleil couchant. Un charivari infernal vous tympanise le cerveau : les plaintes presque humaines des porcs égorgés, les coups violents des couperets tranchant les membres, les han ! successifs de l’éventreur qui, dans un geste d’ampleur superbe, lève la lourde hache et d’un seul coup ouvre de haut en bas la malheureuse bête pendue à un croc et qui se débat ; dans l’épouvante de la minute entrevue, le grincement continue du rasoir tournant qui, en une seconde, dépoile le tronçon que lui a jeté la machine qui avait coupé les quatre pattes ; le sifflet laissant échapper la vapeur des eaux chaudes dans lesquelles est ébouillantée la tête de l’animal ; le clapotis des eaux changées ; la cascade des eaux jetées ; le grondement des petits trains emportant sous de larges voûtes les voitures chargées de jambons, boudins, etc., etc.. Tout cela soutenu par la cloche des locomotives avertissant du danger de sa venue et qui, dans cet endroit d’effroyable massacre, semble le perpétuel glas de misérables agonies...

Rien, rien n’était plus hoffmannesque que cette tuerie des porcs à la date où je parle, car, depuis un sentiment d’humanité s’est glissé, quoique bien timidement encore, dans ce temple des hécatombes porciennes.

Je revins très souffrante de cette visite. Le soir, je jouai Phèdre. J’entrai en scène très énervée et voulant tout faire pour chasser l’horrible vision du tantôt.

Je me jetai à cœur et à cerveau perdus dans mon personnage, tant et si bien qu’à la fm du quatrième acte, je tombai sur la scène complètement évanouie.

Le jour de ma dernière représentation, on me remit, de la part des dames de Chicago, un magnifique collier de diamants.

Je quittai cette ville aimant tout d’elle : son peuple, son lac grand comme une petite mer intérieure, son public si enthousiaste, tout, tout, mais pas ses stock-yards.

Et je n’en voulais même pas à l’évêque qui, lui aussi, comme dans les autres villes, avait tonné contre mon art et la littérature française.

Du reste, il nous avait fait, par la violence de ses sermons, une telle réclame, que le manager M. Abbey lui écrivit la lettre suivante :

Monseigneur, J’ai l’habitude, quand je viens dans votre ville, de dépenser pour la publicité quatre cents dollars. Mais, comme vous l’avez faite pour moi, je vous envoie deux cents dollars pour vos pauvres.

Henry Abbey.

Nous quittons Chicago pour nous rendre à Saint-Louis, où nous arrivons après avoir fait 283 milles en quatorze heures.

Dans le salon de mon car, Abbey et Jarrett me montrent le bilan des soixante-deux représentations données depuis notre départ : soit 227,459 dollars ; c’est à-dire un million cent trente-sept mille deux cent quatre-vingts francs, en moyenne dix-huit mille trois cent quarante-trois francs par représentation.

Cela me fit grand plaisir pour Henry Abbey, qui avait tout perdu dans sa précédente tournée avec une compagnie d’artistes admirables chantant l’opéra, et plus grand plaisir pour moi qui recevait une large part des recettes.


Nous restâmes à Saint-Louis toute une semaine. Du 24 au 31 janvier. Je dois dire que cette ville, qui était spécialement française, me plaisait moins que les autres villes américaines. Elle était sale, et les hôtels peu confortables.

Depuis, la ville a fait de grands progrès. Mais ce sont les Allemands qui y ont planté la griffe du progrès. A l’époque où je parle, en 1881, la ville était vra