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À LA MÉMOIRE
du
CAPITAINE BERNARD DE BRISOULT
dont la mort, face à l’ennemi,
arracha à des yeux brûlés par la poudre
et les veilles
ces larmes terribles des soldats
P. L.

PRÉFACE



Un beau livre posthume, et sans doute même un chef-d’œuvre. La révélation d’un écrivain de premier ordre nous est apportée par la nouvelle de sa mort ; du même coup nous apprenons l’apparition d’un parfait artiste, et sa fin. Le nom de Paul Lintier, inconnu hier, restera ; il s’accroche à l’épopée présente : un modeste artilleur, perdu dans la foule des combattants, a écrit, sur son genou, un livre qui doit compter parmi les témoignages les plus vivants de la grande guerre, et demeurer après nous, comme un incomparable document offert à tous ceux qui plus tard étudieront l’âme et les gestes de cette génération de héros par qui la France fut sauvée.

Paul Lintier n’atteignait pas encore sa vingt-troisième année, quand il tomba au champ d’honneur, le 15 mars 1916 ; il achevait alors de corriger les épreuves de son volume, carnet de route rédigé au début de la guerre, pendant les mois émouvants d’août et de septembre 1914. Il avait donc vingt et un ans tout juste quand il écrivit ces pages admirables, et nous devons prendre note exacte de son âge, afin d’apprécier, dans toute leur importance, la haute valeur de l’homme qui incubait dans cet enfant, et la perte que c’est là, pour les lettres françaises, pour l’avenir, pour le pays.

La beauté de cet ouvrage n’a pas besoin d’être démontrée : pour qu’elle saute aux yeux, il suffit d’ouvrir le livre, au hasard. Des tableaux en trois lignes, des scènes en vingt lignes, des détails rapides et qui passent, l’heure qui court, émue, changeante, formidable et nette comme la guerre elle-même ; aucune littérature, ni fiction, ni éloquence, ni lyrisme, mais un perpétuel accent de vérité, une simplicité grandiose, une sûreté de style qui forcent l’admiration. Par la justesse et la subtilité des visions, paysages ou personnages, par la fermeté du dessin, par le réalisme de la couleur, le peintre s’affirme ; par le rythme de la phrase, le musicien se révèle : c’est là un artiste complet. Il pense, il sent, il sait traduire. Son œuvre porte en elle les trois éléments de vie : la pensée, le cœur et la forme. Paul Lintier est un maître.

Il l’a été dès son début. Pour bien comprendre ce cas vraiment prodigieux, il nous faudra regarder en arrière[1]. Ordinairement, la littérature des adolescents est subjective : presque toujours, un jeune poète se constate lui-même, alors qu’il imagine constater l’univers. Or, c’est en cette saison d’effervescence interne que Paul Lintier, au sortir du lycée, publie une étude critique sur le peintre Adrien Bas ; et là, dès la première ligne, nous relevons cette phrase qui va constituer un dogme : « Poursuivre la technique de son art jusqu’à la virtuosité et savoir craindre cette virtuosité même… » Un peu plus loin, l’auteur ajoute avec tranquillité : « L’art est objectif. » Il nous déclare cela froidement, sans esprit de polémique ; il pose un précepte, qui ne lui paraît pas contestable ; il profère un acte de foi : nous sentons que cet axiome d’art est pour lui un axiome de morale, qui a pour base le culte de la vérité. La question de prononcer si l’art sera objectif ou subjectif se confond, à ses yeux, avec la question plus haute de décider si l’homme doit ou non faire abstraction de lui en face de la vérité, s’il doit s’incliner devant elle ou s’il peut la remanier à sa guise. Il n’hésite point : la vérité, c’est Dieu ; il n’est pas libre devant Dieu ; il ne le sera que vis-à-vis des hommes, contre la pression desquels il se défendra avec une indépendance jalouse ; il a l’enthousiasme de la franchise ; il élèvera sa probité jusqu’à la religion. De cet évangile d’art il se fait apôtre, et il apporte à son apostolat l’ardeur d’un néophyte.

Au reste, il est servi par un instrument merveilleux : son œil est clair, aigu, rapide ; il reçoit des instantanés d’une transparence admirable, et qui se fixent. Avec la même lucidité, il aperçoit les mobiles au fond des êtres ; il les aperçoit même en lui, car il s’examine aussi bien qu’il observe les autres, et il dénonce ce qu’il a constaté, à la manière d’un témoin qui dépose en justice, sans aigreur ni colère, sans ironie, sans cruauté, mais aussi sans pudeurs conventionnelles : il admire tellement la vie et ses aspects multiples, il l’aime d’un amour si grave, avec une impartialité si pure, que jamais il ne s’indigne des faiblesses, mais que jamais non plus il ne leur fait la grâce de les dissimuler. Homo sum ! La même loi de véracité qu’il applique à ses descriptions présidera sans défaillance à ses expertises morales : son objectivisme, dès lors, s’appellera sincérité, et il attestera du même coup le penseur et le moraliste.

Tout comme il a su regarder un paysage, une scène, une figure, un œil, un geste, un ton, il saura regarder son propre ouvrage, et le juger ; aucune indulgence paternelle n’aveuglera sa vérification, au contraire : que cela soit sorti de lui, c’est une raison de plus pour qu’il y veille davantage, et qu’il se méfie ; il connaît le danger des exagérations tentantes et des erreurs aimables : il s’en garde. Il est scrupuleux à l’excès. C’est une conscience armée de la loupe et du compas. Il a un sens méticuleux de l’ordre et de la mesure, un ménagement des proportions, qui généralement ne s’acquièrent que tard, en récompense du labeur prolongé. Il a un sens inné de la justice, qu’il applique aux idées et aux mots comme il l’appliquait aux choses et aux gens, et qui lui indique leur valeur et leur rang, le rôle qu’ils peuvent remplir, la place qu’ils doivent occuper. Il a la concision et la précision. Il n’admet pas un membre de phrase qui ne coopère point à la solidité de l’édifice, pas une épithète qui le décore inutilement ; si une trouvaille n’apporte qu’un effet littéraire, il l’élimine : tout ce qui peut ne pas être écrit ne doit pas être écrit.

Mais, cette maîtrise précoce ne portera-t-elle pas atteinte à la fraîcheur des impressions juvéniles, ou à la chaleur de leur spontanéité ? On aurait pu le craindre : il n’en est rien. Et c’est là précisément ce qui constitue le cas prodigieux dont nous parlions plus haut, le phénomène d’exception, une sorte de monstruosité magnifique : extraordinaire alliance de jeunesse et de maturité, union presque anormale de sensibilité et de science, dualité d’un grand artiste qui est poète par sa faculté virginale de ressentir l’émoi, et docteur par son aptitude à peser et doser la formule. Ainsi, l’émotion de l’adolescent nous gagne d’autant plus que l’écrivain n’a recouru à aucun artifice pour nous la suggérer, mais que, tout au contraire, il s’ingénie à la contenir et à ne la laisser transparaître qu’à peine.

On aperçoit très bien comment ce livre magistral a pris sa forme définitive. Il est le produit de deux moments distincts. Au cours des événements d’août et de septembre, le soldat avait jeté sur son carnet, au jour le jour, et même d’heure en heure, des notes : c’est l’apport du poète. Au cours de sa convalescence, le blessé censure ces documents, et il les met au point : c’est le rôle de l’artiste.

Très bien aussi on aperçoit comment et par quelle éducation de la volonté, cet adolescent a pu réaliser en lui un développement prématuré de ses qualités viriles. Il est autodidacte ; il est son maître et son disciple ; par la discipline, il arrive à la maîtrise de son art et de soi. Tout jeune, il a dû, solitairement, s’astreindre et s’efforcer ; on le devine, par le résultat obtenu, par l’autorité qu’il exerce sur ses nerfs, par la tenue qu’il impose à ses talents. Ses actes, au cours de la guerre, aussi bien que ses phrases, au cours du récit, nous démontrent qu’il professe la religion de l’effort, et qu’il l’a pratiquée dès sa prime jeunesse.

Sans nul doute, cet enfant aurait su organiser son existence d’homme avec la même rectitude qui règle son œuvre d’écrivain. Tout se tient, tout s’enchaîne, l’âme est une et homogène : la probité en art ordonne la droiture dans la vie ; l’une ne va pas sans l’autre ; l’énergie dont on est capable devant une feuille de papier, on la conserve dans la rue, car elle s’appelle la Conscience. Paul Lintier marche d’un pas égal, droit devant lui, sur la route qu’il s’est assignée ; il la voit, il la veut ; il sait où elle mène, il sait comment il faut se tenir pour rester droit et marcher jusqu’au bout ; il est de ceux qui ne renoncent pas, tant qu’ils respirent, et qui se relèvent dès qu’ils tombent. Ce qu’il était, avec une plume à la main, il le sera, avec un sabre au poing. Mutilé, bon pour la réforme, il la refuse ; il entend repartir, il s’ingénie, se multiplie en démarches et en sollicitations ; il ira de major en major, jusqu’à ce qu’il en trouve un qui le renvoie combattre. Il crie avec amour : « Ma pièce ! » Ce cri qu’il pousse n’est que la répétition d’une voix qu’il entend, et qui le rappelle à son poste, voix sacrée qui lui semble venir de là-bas, mais qui, réellement, sort de lui : la voix du devoir. « Ma pièce ! » Et ce sera aussi le titre de son livre. Il le signe, il retourne au feu. Puisque la lutte n’est pas finie et qu’il a encore une main, il a jugé sa part insuffisante et il va la chercher complète.

Hélas ! il l’aura trop. Après huit mois de campagne, qui lui fourniront un second volume, il est frappé pour la seconde fois. Il meurt sur place. Le même obus qui l’abat a mis en miettes l’énorme outil avec lequel il défendait la terre des aïeux.

Saluons de tout notre respect cette œuvre inachevée, cette force anéantie. Avec la vénération qu’il mérite deux fois, par son talent et par sa mort, saluons le grand homme qu’était cet enfant : il a sacrifié pour nous tout ce qu’il avait, tout ce qu’il était, tout ce qu’il devait être.

Edmond Haraucourt.
  1. Né à Mayenne, le 13 mai 1893 ; destiné tout d’abord à une carrière commerciale, pour laquelle il ne se sentait aucun goût, il fait à Lyon ses études de droit ; en même temps, il y fonde le Lyon Étudiant, revue littéraire qui imprime ses premiers essais, il collabore à diverses publications lyonnaises, et donne trois petits ouvrages : Un propriétaire, — Un croquant, — Adrien Bas. En 1913, il s’engage au 44e régiment d’artillerie. Blessé le 22 septembre 1914, évacué, il retourne au front en juillet 1915, et tombe le 15 mars 1916, à Jeandelincourt, sur la frontière de Lorraine.



MA PIÈCE


SOUVENIRS D’UN CANONNIER





PREMIÈRE PARTIE

LA MOBILISATION


Samedi 1er août.


C’est la guerre ! On le sait ; tout le dit. Il faudrait être fou pour ne pas croire à la guerre. Malgré tout, on se sent à peine ému : on ne croit pas. La guerre, la grande guerre européenne, ce n’est pas possible !

Pourquoi, pas possible ?

Le sang, l’argent, tant de sang, tant de sang ! Et puis, si souvent déjà on a dit : c’est la guerre, et c’était la paix qui continuait. La paix va continuer encore. L’Europe ne se changera pas en charnier parce qu’un archiduc autrichien s’est laissé assassiner.

Pourtant, qu’attendons-nous de minute en minute, nerveux et désœuvrés dans le quartier consigné, sinon l’ordre de mobilisation ? Des maréchaux de tous âges sont arrivés au Mans hier soir ; aujourd’hui chaque train en amène d’autres. Ils n’ont rien à faire. Un homme vêtu de velours brun à grosses côtes, depuis le réveil, regarde par la fenêtre le va-et-vient des artilleurs et des chevaux dans la cour. Il tire de temps en temps de sa poche une fiole d’eau-de-vie pour en boire une gorgée.

Je suis étendu sur mon lit ; Hutin, le maître pointeur de la 1re pièce, mon ancien, à côté de moi, est vautré sur le sien. Les genoux en l’air, les talons aux fesses, il fume. De bas en haut, j’observe mon paquetage. Il penche. Machinalement je me lève pour le redresser.

— Hutin !

— Quoi ?

— Viens prendre un litre.

— Présent !

La cour du quartier est moins bruyante qu’à l’ordinaire. On ne voit pas de conducteurs revenant du polygone, occupés à déharnacher leurs attelages devant les écuries. On n’entend pas les commandements des officiers et des chefs de pièce, dirigeant la manœuvre d’artillerie à l’ombre des platanes. Dans un coin un garde-parc graisse ses canons ; un cavalier, les deux mains dans ses poches, les rênes au bras, mène son cheval à l’abreuvoir ou à la forge. Au grand soleil, contre le mur des écuries de la remonte, quelques ordonnances font du pansage sans conviction. Seulement, une file d’hommes allant à la cantine ou en revenant, comme une ligne noire d’insectes sur le gravier blanc d’une allée, trace une des diagonales de la cour. Devant la cantine, on se bat pour avoir à boire. Il fait chaud.


Toujours rien. Il est midi. On attend. Si cette fois encore ce n’était qu’une fausse alerte !

En blanc, les artilleurs, que l’absence de manœuvre laisse oisifs, errent dans la cour d’honneur à l’affût des nouvelles. Sur la place de la Mission, des curieux se pressent à la grille fermée, on ne sait pourquoi. Il y a là surtout des femmes. Devant, quelques canonniers passent, sourient, farauds, le calot sur l’oreille, faisant déjà figure de défenseurs.

Près du poste qui sert de parloir, mais où l’on n’ose pas faire entrer les visiteurs, à cause des puces qui y pullulent en cette saison, des femmes, des mères, des sœurs, des amies, viennent embrasser leurs soldats. Toutes sont braves. Elles cachent leur émotion. Mais l’angoisse accuse leurs traits, égratigne leur front, vieillit leur visage. Et puis leurs paupières sont bistrées, leurs yeux inquiets et profonds. Leurs regards n’osent pas se poser comme dans la crainte qu’on y lise l’anxiété et les terreurs dont aucune ne peut se défendre. Lorsqu’elles s’en vont, franchissant la petite porte sous les marronniers, après avoir vu l’artilleur disparaître dans un couloir au fond du quartier, tout à coup leur émotion éclate en un gros sanglot qui les surprend. Vite, presque honteuses, un mouchoir en tampon sur les lèvres, elles tournent court dans la rue Chanzy, comme si tous les hommes qui sont là ne comprenaient pas leur peine.


Quatre heures. Je sors avec le maréchal des logis Le Mée : autorisation spéciale du capitaine. Nous allons déposer, dans ma chambre de la rue Mangeard, sa tenue de sortie, des papiers, une valise.

Nous nous préparons à dîner ensemble. J’ai débouché une bouteille de vieux bordeaux. Le Mée me prend le bras :

— Écoutez !…

De la rue, par la fenêtre ouverte, monte un grand murmure. En même temps, quelque chose de magnétique, d’indicible et de précis nous traverse soudain tous les deux. Nous nous regardons… La bouteille est restée penchée au bord du verre. Je dis :

— Ça y est !

Le Mée fait oui du front. Nous courons à la fenêtre. Dans la rue, vers le quartier d’artillerie, on découvre une houle de têtes. Tous les visages reflètent la même expression de stupeur, d’angoisse et d’égarement. Dans tous les yeux passe la même phosphorescence étrange. Des voix de femmes chevrotent, s’étranglent.

— Allons, Le Mée, à votre santé, et que, dans quelques mois, nous puissions trinquer ensemble.

— À notre chance !

Au trot, le sabre au bras, nous rentrons au quartier. Cette nuit-là, nous couchons encore dans nos lits.


Dimanche 2 août.


Mon sac est prêt. J’ai roulé des mouchoirs avec mon manteau.

Un maréchal des logis passe dans les chambres.

— Tous les hommes au bureau !

Le chef commence la distribution des livrets individuels et des plaques d’identité.

La mienne porte d’un côté : « Lintier Paul », et au-dessous, « E. V. (engagé volontaire). Cl. 1913 » ; de l’autre : « Mayenne, 1179 ».

Dans le bureau on entendrait voler une mouche. J’ai un instant la vision d’un champ de bataille, de morts étendus au bord d’une fosse et qu’un sous-officier identifie à la hâte avant qu’on les ensevelisse. Ce n’est qu’une émotion très brève.

Avant tout, le Grand Événement rompt la monotonie de notre existence de caserne. On dirait que je ne sais quel aveuglement nous empêche d’envisager l’avenir au delà des préparatifs de départ. Cette insouciance m’étonne : je la partage pourtant.

Est-ce décision, courage ? Un peu, bien peu… Croyons-nous seulement à la guerre. Je n’en suis pas bien sûr. On ne peut imaginer ce qu’elle serait, on ne peut en jauger l’horreur. Elle ne nous angoisse pas.


Vu d’une fenêtre du quartier : l’homme, un jeune, que la mobilisation appelle dès le premier jour, vient de franchir le seuil de la maison. Il marche à reculons, les doigts au-dessus des yeux pour apercevoir, malgré le soleil, un visage chéri, là-haut, à l’une des fenêtres du second étage. Elle, blonde, très jeune, extrêmement pâle, derrière les rideaux de mousseline, le regarde s’en aller, n’osant pas sans doute montrer à celui qui part son visage bouleversé et ses yeux pleins de larmes. Elle est debout, droite contre les rideaux, les doigts écartés sur sa poitrine dans une attitude tragique de douleur. Comme il va disparaître au détour de la rue, d’un coup elle ouvre la fenêtre toute grande et se montre une seconde. L’homme n’a pu la voir. Elle fait en arrière deux pas chancelants et s’abat dans un fauteuil, blottie, le visage dans les mains, secouée par les sanglots. Alors j’aperçois, dans la pénombre de la chambre, une bonne à coiffe bretonne qui lui apporte un tout petit enfant.


Midi. — Nous quittons le quartier pour aller nous établir dans le cantonnement que la mobilisation nous assigne. Quatre pas sur l’avenue de Pontlieue, et nous y sommes.

C’est dans la cidrerie Toublanc que vont se former, sur le pied de guerre, les 10e et 11e batteries du 44e régiment d’artillerie de campagne.

Nous n’avons rien à faire, sinon à étendre de la paille de couchage. Un moteur à gaz pauvre ne cesse de battre une mesure à deux temps, irritante à la longue… À la craie, sur les portes des bâtiments disponibles, les affectations sont faites d’une main inhabile.

Les écuries de la pièce sont établies sous un hangar ouvert d’un côté et où les futailles entassées au fond portent le harnachement. Ces écuries seraient commodes, sans le voisinage de sales latrines qui les empestent.

On a installé le logement des hommes au fond d’un verger planté de cassis et de pêchers, dans une bicoque qui ne semble échapper à la ruine que grâce à l’étreinte de vignes et de vignes vierges qui nouent et mêlent leurs branches sur ses murs décrépits. Les raisins sont déjà gros. La récolte prochaine sera belle… Où serons-nous lors des vendanges ?


On s’inquiète à peine de savoir si la guerre est déclarée : quelques phrases de diplomates prononcées ou à prononcer ! La guerre est déjà une réalité. On le sent. Quand partons-nous ? C’est la question qui nous occupe presque uniquement. Personne n’y peut répondre.

Les hommes sont toujours gais, insouciants, beaucoup moins nerveux qu’hier. Je ne sens pas peser sur mon esprit le poids énorme de soucis que je prévoyais pour une heure pareille. Je voudrais demander à tous mes camarades : « Croyez-vous avec votre cœur que dans quelques jours nous serons au feu ? » Et s’ils me répondaient : « Oui », je les admirerais, car moi, si je suis calme devant l’abîme béant, c’est que ma sensibilité ne l’a pas encore sondé.

Je me répète : « C’est la guerre, la guerre effroyable, sanglante, la mort peut-être bientôt pour moi. » Je n’éprouve aucune émotion. Je ne crois pas. Il est vrai que devant le cadavre d’une personne très chère, au premier moment, on ne croit pas non plus à la mort.

Assis sur une caisse, j’écris ces notes sur le fond d’une barrique. Le garde-écurie, qui m’observe depuis un moment, vient jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule :

— Nom d’un chien ! me dit-il, t’en as dans le moulin !


Lundi 3 août.


On ne sait pas encore ce matin si la guerre est déclarée, mais on dit que Metz a été incendié et d’aucuns disent même que Metz est pris. Des aéroplanes et des dirigeables français auraient fait sauter les poudrières de la place. On dit que Garros a détruit un zeppelin monté par vingt officiers. On dit qu’à la frontière nos aviateurs ont tiré au sort à qui se lancerait à l’abordage des dirigeables ennemis. On dit que les Allemands ont passé hier notre frontière en trois endroits. Mais hier on disait que nos soldats, malgré leurs chefs, avaient pénétré en territoire allemand. On dit… on dit… on dit à la fois les choses les plus sensées et les choses les plus folles.

Que croire ? Rien, évidemment : ce serait le mieux.

Mais on attend les nouvelles. Quand on en a, on hausse les épaules ; pourtant, lorsqu’elles annoncent des succès, on voudrait tant les croire que la plupart des scepticismes n’attendent, pour se laisser vaincre, qu’une vigoureuse affirmation.

Je veux noter, au jour le jour, la fable comme l’histoire. Aussi bien ne suis-je pas à cette heure en état de discerner le vrai du faux.

Je cherche seulement, dans ces feuilles écrites en hâte, à restituer ce qui concourt à créer l’état d’esprit d’un soldat, perdu dans la foule des soldats. En ce sens, fable ou vérité, c’est tout un. Plus tard seulement, si ce carnet ne descend pas avec moi dans le « trou », quelque part là-bas, ces notes pourront peut-être servir à une histoire de la légende. Une histoire de la légende : c’est un monde !


J’ai le loisir d’écrire. Un établi me sert de bureau. Derrière moi, les chevaux de ma pièce, à coups irréguliers, battent le ciment du hangar. Je serais très bien, mais ces cabinets puent !


On dit que nous embarquerons vendredi. À Berlin ! À Berlin !

Berlin, c’est le but. On en parle à chaque moment. Mais, n’était-ce pas aussi ce refrain qu’on scandait à coups de talons, il y a quarante-quatre ans, à peu près à pareille saison ? Et pourtant, quels lendemains ! Ce souvenir historique m’angoisse. Préjugé !

L’Angleterre entrera-t-elle en scène à nos côtés contre l’Allemagne ? L’Angleterre est la grande inconnue de l’heure présente. Pourtant on n’en parle guère ici.

À Berlin ! À Berlin !

On ne sort pas de là.


Je commence à me persuader de la réalité des événements. Mais déjà la fièvre du départ, l’irritation de ne rien savoir de précis donnent aux nerfs un mouvement fébrile qui empêche d’envisager dans son entier l’horreur imminente.


Nous accouplons nos chevaux ; nous formons les attelages de la pièce.

Une pièce de tir, dans une batterie de 75, se compose, en matériel, d’une voiture-canon et d’une voiture-caisson, traînées chacune par six chevaux attelés à la Daumont ; en personnel, de six conducteurs, de six servants, d’un brigadier et d’un maréchal des logis, chef de la pièce. Mais ma pièce, la 1re de la 11e batterie, compte en outre le chef de section, un brigadier de tir, un trompette et l’ordonnance du capitaine avec ses deux chevaux : en tout, dix-huit hommes et dix-neuf chevaux. Sur les dix-huit hommes, dix-sept appartiennent à l’active. Depuis presque une année, ils ont vécu de la même vie, chaque jour ils ont manœuvré ensemble. Ainsi cette pièce a une existence véritable ; elle est une infime société, avec ses amitiés, ses antipathies et ses habitudes.

En fait, Bréjard, le chef de section, la commande à peu près seul, comme il la commandait avant la mobilisation. Rien ne paraît changé.

Hubert, le nouveau chef de pièce, un réserviste, songe surtout présentement à sa jeune femme, qu’il a dû quitter, après quelques mois seulement d’union, et à sa ferme, où il a laissé la récolte sur pied.

Bréjard doit avoir vingt-quatre ans. C’est un grand garçon blond et mince, aux yeux gris infranchissables, au menton volontaire, au visage sans reflets. Engagé très jeune, à force de travail discipliné et de méthode, il vient de se faire recevoir à l’école de Fontainebleau dans un bon rang.

Le brigadier Jean Déprez contraste avec Bréjard. Rêveur, que le régiment ennuyait, et que la perspective de longs mois de guerre ne déride pas, Déprez, dans le service, est un faible à qui l’exercice de son autorité, si petite soit-elle, est à charge. Spirituel par boutade, très indifférent à son ordinaire, un peu lunatique, mais causeur souvent aimable et ami sûr, depuis longtemps le désœuvrement du quartier nous a rapprochés et nous sommes heureux de nous trouver côte à côte au moment d’entrer en campagne.

Entre mon brigadier et le maître pointeur de la pièce, Hutin, au milieu du gigantesque frémissement de la mobilisation et dans l’attente de l’ouragan, je n’éprouve aucune impression d’isolement.

Hutin est un petit homme brun, chevelu et moustachu. De beaux yeux noirs, un peu gouailleurs, éclairent son visage régulier. Énergique, violent, assez ambitieux, vindicatif, rapide à la décision et peut-être avant tout intelligent, capable d’amitié et même de dévouement, j’aime son tempérament spontané et riche.


Sur l’avenue de Pontlieue, on a établi les chevaux de réquisition en bataille sous les platanes. Il y en a des centaines, lourdes bêtes, ventrues et placides à crinières somptueuses et à fanons traînants. Des hommes en blouse les tiennent, immobiles au bord du trottoir, ennuyés par l’attente et par la faim. Il y a encore pêle-mêle, près de là, le long du mur du quartier d’artillerie, des charrettes et des camions dételés au hasard, réquisitionnés aussi.

Des femmes en toilettes claires, des militaires en uniforme ou en treillis, beaucoup ridiculement vêtus, toute une foule bigarrée coule à plein l’avenue. En groupes, des réservistes arrivent. Presque tous sont calmes, quelques-uns sont gais ; il y en a qui sont ivres, et d’autres qui semblent l’être. Je n’en ai vu qu’un pleurer. Il était assis sur une balle de paille et fixait une courroie fauve toute neuve à son étui à revolver. Des larmes tombaient sur ses doigts malhabiles. Je lui ai mis la main sur l’épaule. Il s’est retourné et il a hoché la tête.

— Quelle misère ! Ma femme est morte la semaine dernière en accouchant. Une gosse de huit jours et personne pour soigner ça !

— Alors ?

— Alors, il a bien fallu que je la mette à l’assistance.


C’est à l’arrivée des lettres que les visages expriment le plus de tristesse.


Le cantonnement est consigné, mais on permet aux sous-officiers de conduire les hommes en groupes à l’abreuvoir, au café d’en face.


Mardi 4 août.


Hier soir, à neuf heures, — appel purement théorique, — le lieutenant a ouvert la porte de notre bicoque :

— Vous êtes bien, là dedans ?

— Oui, mon lieutenant, au chaud, comme des petits lapins.

— Vous n’avez rien à demander ?

— À partir !

— À partir !… À partir !

Ce matin, Pelletier, le trompette, un Parisien qui sait un peu tout faire, procède à l’affilage des sabres de la pièce. Devant un établi, en bras de chemise, il manie une énorme lime avec un bruit horrible qui fait passer le frisson dans le dos et donne la chair de poule. Il s’interrompt parfois, et à grands coups, comme un furieux, pour vérifier les pointes et les tranchants, il découpe des caisses de bois blanc abandonnées là, dans un coin.

Au fond de ce cantonnement, où nous vivons au milieu des fables les plus insensées, attendant un ordre d’embarquer, alentour, dans les rues, sur la ligne de Paris à Brest, toute proche, la mobilisation générale semble un grand roulement de tonnerre ininterrompu dans une atmosphère saturée d’électricité.

Un de mes compatriotes, Gaget, secrétaire à l’état-major d’artillerie, me dit que la guerre n’est pas encore déclarée. Il est bien placé pour être renseigné. Sa mère lui a écrit de Mayenne que ma famille me croyait déjà à Verdun. Mes lettres n’arrivent donc pas ?

Déprez est allé chercher du linge chez sa blanchisseuse. Dans la boutique, une jeune femme, dont le mari, brigadier d’artillerie, est parti ce matin, lui a sauté au cou et s’est mise à sangloter.

Il rentre tout ému.


Une équipe de servants, avec quelques attelages, est allée chercher notre matériel de guerre aux docks. Le parc est établi sur le large trottoir de l’avenue de Pontlieue. Les platanes abritent nos 75 et nos caissons. Deux hommes, baïonnette au canon, veillent. Des femmes s’arrêtent pour contempler les pièces. Il y en a qui hochent la tête.

Il paraît que nous embarquerons demain soir. Nous commençons à nous ennuyer ici ; nous ne savons à quoi occuper nos journées. Je vais dormir dans notre bicoque, au fond du jardin. Il y fait sombre et frais. Le soleil, par la porte ouverte, dore seulement un grand rectangle de paille, où traînent des musettes et où brillent des armes. La lumière est superbe aujourd’hui, fine, légère, et comme le soir vient, l’air s’emplit de ces moucherons qui tourbillonnent et qui, dit-on, annoncent le beau temps.

J’ai pu sortir un moment. Les femmes aux yeux rouges, du geste, de la voix, du regard, nous enveloppaient de tendresse, nous, surtout, les jeunes, qui partons les premiers.

— Vous partez quand ?

— Demain… après-demain…

— Pour où ?

— On dit Verdun… on dit Maubeuge…

— Allons, bonne chance !

Bonne chance, toujours. C’est comme un viatique qu’elles nous donnent de tout cœur pour l’inconnu.

— Merci !


Mercredi 5 août.


La guerre est déclarée depuis le 3 août. On se bat tout le long de la frontière.

On annonce déjà des pertes émouvantes : onze mille Français et dix-huit mille Allemands seraient tombés dans les premières batailles. S’agit-il de morts ou d’hommes hors de combat ?

Vraies ou fausses, ces nouvelles nous angoissent un moment. Mais vite notre extraordinaire insouciance l’emporte. Et puis, jamais heure a-t-elle été plus favorable à la revanche ?


Jeudi 6 août.


Les Allemands sont entrés en Belgique, malgré la convention de neutralité. Je ne crois pas que cela surprenne personne. Mais, ce qui nous émerveille et ce qui doit étonner l’ennemi, c’est l’ardente résistance des Belges. Les Allemands viennent d’échouer dans une attaque en masse contre Liège. Si l’armée belge à elle seule a su les maîtriser, quels espoirs ne nous sont pas permis ?

L’Angleterre marche avec nous. On en est sûr à cette heure. Français, Anglais, Russes, Belges et Serbes unis, nous verrons vite la fin de cette puissance militaire qu’on disait formidable. Ces nouvelles, officielles cette fois, nous rendent plus impatients de quitter Le Mans, de quitter ce cantonnement où l’on s’ennuie.

Sur la ligne de Paris à Brest, des convois d’infanterie, de cavalerie, du train des équipages roulent presque sans répit. Ils passent lentement avec un grand bruit de ferraille sur le viaduc qui enjambe l’avenue de Pontlieue, et que, héroïques, des territoriaux ventrus, armés de fusils Gras et vêtus de sales treillis, gardent, baïonnette au canon. Des femmes, une foule de femmes avec des enfants sur les bras ou accrochés à leurs jupes, attendent là, sous le grand soleil. Elles restent debout, des heures entières, à contempler le défilé des wagons militaires fleuris de feuillages et illustrés de dessins naïfs à la craie. Il y a des grappes de soldats sur les marchepieds, dans les cabines des serre-freins et des chefs de train. Sur l’avenue, des fourragères, des attelages de réquisition qu’on essaie là, et qui, sous le harnachement, se rebiffent, ruent et finalement s’empêtrent dans les traits, lèvent des nuages de poussière.

En hâte, les femmes s’écartent, entraînant leurs enfants, pour éviter un cheval ou la roue menaçante d’un caisson. Mais entêtées, fiévreuses et comme enivrées de mouvement, de lumière et de bruit, elles restent là malgré tout. Et, lorsqu’un train passe, une bordée étonnante de cris aigus s’élève de leurs groupes que forment, déforment, dispersent et compriment les dangers de l’avenue.

À la porte de la cidrerie Toublanc, des fleurs, des rubans en bouquets, en gerbes, en pluie jonchent le trottoir, couvrent les affûts des canons, les caissons, les avant-trains. Des femmes, des jeunes filles apportent des hortensias, des glaïeuls et des roses à brassées. Leurs visages avivés par le soleil, par l’émotion de l’heure, leurs yeux brillants, leurs chevelures pleines de lumière apparaissent au milieu des fleurs. Comme la sentinelle ne doit laisser personne approcher, de loin elles jettent leurs bouquets. Des artilleurs qui achèvent le chargement des voitures, pour les remercier, leur envoient du bout des doigts des baisers qui les mettent en fuite.

Une petite fiancée est venue planter une grande gerbe tricolore sur la baïonnette d’une des sentinelles. Parmi les fleurs, l’acier luit.

Des femmes barrent doucement la route aux cavaliers pour fleurir le frontal des brides ou les boucles des sacoches. Et, là-dessus, une belle lumière d’août ruisselle, illumine la poussière, les verdures, anime le visage des femmes et les fleurs.


Vendredi 7 août.


Depuis longtemps, j’ai remarqué le premier mouvement du militaire qui reçoit une lettre. Vivement il la décachette et, sans la sortir de l’enveloppe, la feuillette en hâte pour voir si elle ne contient pas un bon-poste ou un mandat : le cheval.


En bordée la nuit avec Déprez, une ignoble fille, bouffie, mafflue, dont le ventre et la poitrine se joignent en un amas tremblotant de graisse, nous interpelle :

— Quarante-quatrième ?

— Oui.

— Vous connaissez peut-être le brigadier X… ? Vous lui souhaiterez bonne chance, de la part d’Alice. Il sait bien. Alice, n’est-ce pas ?… Vous n’oublierez pas… Pauvre Jojo !…

Puis, comme nous nous éloignons :

— Vous n’entrez pas ? demande-t-elle, avec l’œillade coutumière.

Poli, Déprez répond :

— Merci. Pas le temps.

Et, lorsque nous avons fait quelques pas, il ajoute :

— Voilà une commission dont je ne me charge point.


Samedi 8 août.


Enfin nous embarquons.

Cette guerre commence pour nous par une fête des fleurs. Une foule de femmes et d’hommes grisonnants attendent sous les platanes, de l’autre côté de l’avenue. Des enfants viennent à nous, les bras pleins de fleurs. Les mères, qui les envoient, sourient ; mais que tous ces sourires de femmes sont tristes et navrés ! À leurs yeux bistrés on voit qu’elles viennent de pleurer, et aux plis de leurs lèvres on sent bien que, derrière le sourire, les larmes sont proches. Pour les petits, — car à travers la rue il nous vient des tout petits, — cette journée est plus belle qu’une cavalcade. Ils rient de toutes leurs dents.

Nous avons passé les dernières heures de la matinée à parer nos voitures et le harnachement des chevaux. Il est midi. À mesure que l’heure du départ approche, sur l’avenue, le brouhaha décroît. À l’ombre, la foule s’immobilise. On attend…

C’est presque dans le silence que le capitaine commande d’une voix claire, vibrante et riche :

— En avant !

De la foule, en écho, monte un grand hourrah, un hourrah où éclatent, très distincts, deux sanglots déchirants.

Jamais jour d’août ne fut plus lumineux. Les galeries des avant-trains, les roues des pièces, les boucles et les crochets des harnais, les gueules même des canons sont enrubannés et fleuris. Les couleurs vives des rubans et des fleurs se mêlent, se fondent en une harmonie de clarté sur la peinture gris-fer de nos pièces.

Le capitaine, M. Bernard de Brisoult, nous a dit ce matin :

— Prenez les fleurs qu’on vous offre et ornez-en vos pièces. C’est le précieux souvenir de celles qui restent. Mais soyez calmes, car c’est ainsi que vous leur donnerez le plus de confiance quand elles vont vous voir partir.

Les rues sont pavoisées. Nous défilons au pas. Vraiment le départ de ces hommes, d’entre lesquels beaucoup ne reviendront pas, est admirable de sérénité. Les canonniers sourient, immobiles sur les coffres ou abandonnés au pas des chevaux. Les femmes sur notre passage ont des gestes tragiques d’adieu. Nous sommes émus, mais c’est plutôt l’émotion de ce peuple, tout entier dans la rue, qui nous gagne, qu’une angoisse venue de nous-mêmes.


L’embarquement aux docks est facile, à quai. Les servants hissent le matériel sur les trucks. Il fait chaud ; ils ont mis bas leurs vestes, et, rouges, les épaules aux roues des pièces, ils coordonnent leurs efforts au commandement : « Oh ! ferme ! » des chefs de pièce, qui, monotone, se répète en écho interminable tout le long du train. Les conducteurs ont beaucoup de peine à faire entrer les chevaux dans les fourgons. Les vieux chevaux de batterie connaissent la manœuvre, mais les chevaux de réquisition résistent. À deux, on leur passe un surfaix à hauteur des fesses et on les pousse de force sur les passerelles. Une fois dans le fourgon, il faut encore les faire tourner, les serrer pour qu’il en tienne quatre de chaque côté. C’est alors un vacarme infernal de sabots ferrés sur les planches et contre les parois de bois. Les bêtes enfin installées et maintenues en place avec des cordes à poitrail, les garde-écurie établissent, dans l’espace libre entre les deux rangées de chevaux qui se font face, le harnachement et le fourrage pour la route.

Lorsque le train démarre, j’ai comme un éblouissement. Il me semble que quelque chose se rompt dans ma poitrine. Une brève angoisse m’étreint. Reviendrai-je ? Oui ! oui ! j’en suis sûr. Mais pourquoi en suis-je sûr ?…


Connéré-Beillé. Je suis assis sur une balle de foin entre mes huit chevaux. À tout instant, malgré mon fouet, ils happent le fourrage et soulèvent mon siège. La porte du wagon est grande ouverte sur la campagne ensoleillée.


Dimanche 9 août.


Depuis quinze à dix-huit heures déjà, le train roule. Je suis garde-écurie. C’est là qu’on est le moins mal pour un pareil voyage. Couché sur le foin que j’ai secoué, j’ai dormi la tête bien encadrée par les panneaux matelassés d’une selle.

Les chevaux, presque tous gourmeux, qui me bavaient sur la figure et éternuaient, m’ont éveillé. Déjà il faisait jour. Un brouillard d’été, très dense, flotte à hauteur d’homme sur les prairies. Le soleil, qui le perce par endroits, met dans les herbes un infini scintillement de rosée.

Assis aux portes grandes ouvertes des fourgons, pieds ballants, les canonniers regardent défiler les paysages. Les trains vides qui croisent notre convoi effraient nos chevaux qui hennissent. Où allons-nous ? Nos officiers eux-mêmes ne le savent pas ; le mécanicien affirme qu’il l’ignore aussi. Il doit recevoir des ordres en route.

Les territoriaux qui gardent la voie, pour nous saluer au passage, lèvent leurs fusils à bout de bras. Nous agitons nos fouets.

— Bonjour, les vieux !

— Bonne chance, les enfants !


Reims ! Le canal, le port entrevu, puis voici de grands pays lumineux couverts de blés mûrs. À peine, dans quelques champs, la moisson est-elle en gerbes. Presque partout sur pied, immobile dans la chaleur, elle éclaire de ses ors les collines lentes, les mouvements majestueux et sereins de ces belles campagnes.

Il faut que j’ouvre tout grands mes yeux. Peut-être dans quelques jours ne verrai-je plus la beauté des moissons au soleil, leur somptueux manteau sous lequel apparaît le modelé grave des terres, comme une belle forme grecque, sous les plis légers du voile antique.

Nous allons à Verdun. Le train roule lentement. Dans chaque village, dans les jardins au bord de la voie, aux passages à niveau, des enfants, des jeunes filles, à deux mains nous envoient des baisers. On nous jette des fleurs et, quand le convoi s’arrête, on nous apporte à boire.

À la brune, après avoir longé les interminables quais d’embarquement de Verdun, ses grandes manutentions installées sous des bâches vertes, le train s’arrête enfin à Charny. Nous voyageons depuis plus de trente heures. La nuit vient tandis que nous débarquons.

DEUXIÈME PARTIE

LES MARCHES D’APPROCHE


Nous passons la Meuse. Le soleil est couché. L’occident est rouge et la rivière, entre des îles marécageuses et les joncs des bords, à cette heure paraît rouler du sang. Demain, après-demain peut-être, elle en roulera vraiment. À ce moment indécis de l’extrême crépuscule, je ne sais pourquoi les reflets sanglants de la Meuse m’émeuvent.

La nuit se clôt, une nuit claire où, parmi les étoiles, inquiet, je cherche les lueurs des projecteurs. Au bord de la route, dans un parc à bétail de l’armée, un troupeau innombrable dort. Tout serait absolument calme et silencieux dans la campagne, sans le grand roulement sourd de notre colonne en marche. Les dernières résonances du jour et les premières lueurs de la lune, qui va se lever à l’orient, se mêlent en une clarté diffuse tout à fait étrange.

Nous marchons vers l’est, et, comme la route contourne la masse obscure d’une haute colline, la lune nous apparaît, découpant sur l’horizon de grandes silhouettes de sapins. Bientôt, la batterie s’engage dans des bois sombres où les conducteurs devinent mal la route. Personne ne parle. Parfois, par une éclaircie entre les arbres, brusquement la lune éclaire un homme à cheval. On dirait que cette lumière jaune poudroie. Des cuivres, un quart étamé brillent. L’homme passe, puis d’autres. L’ombre, très nette sur la route, semble faire corps avec la silhouette du cavalier et le grandir. Du reste, de la colonne perdue dans la nuit de la forêt, on ne voit rien.

On nous a dit que l’ennemi n’était pas loin, quelque part dans la plaine, au delà des collines. Chaque croisée de chemins nous fait craindre une erreur qui nous conduirait dans les lignes allemandes. Et puis, cette première marche en campagne, dans la nuit, a vraiment un côté fantastique qui nous émeut.

Aux abords d’un village, la colonne fait halte. Des troupes sont campées de chaque côté de la route. En contre-bas, dans une prairie, un parc sombre contient de l’artillerie ou bien des fourgons. Il fait chaud malgré l’heure ; il n’est pas loin de minuit. Une légère brume voile un peu l’éclat des étoiles. Des soldats débraillés, d’aucuns le torse nu, se découpent en ombres sur les grands feux du bivouac.

Un peu plus loin, dans un pré où la 10e batterie dort déjà, hommes et chevaux dans l’herbe et la rosée, nous formons le parc.

Il faut coucher à même le sol et il s’engage entre conducteurs et servants une lutte d’astuce pour la possession des couvertures des chevaux. La plupart des hommes s’allongent sous les caissons et sous les pièces, où l’humidité de la nuit est moins pénétrante. Quant à moi, garde-écurie encore, il me faut veiller aux chevaux attachés côte à côte à une corde tendue entre deux piquets. Ils ruent et se mordent ; leurs colliers d’attache sont trop lâches. Ils s’en débarrassent et s’enfuient dans les champs. Ma nuit se passe en courses folles. Un petit cheval noir se fait poursuivre pendant plusieurs heures. Je ne m’en saisis, à la fin, qu’en faisant bruire quelques grains d’avoine au fond d’une musette-mangeoire.

Le fouet à la main, mouillé jusqu’aux genoux par la rosée, en conscience j’accomplis mon métier de charretier.


Lundi 10 août.


Trois heures du matin. La silhouette grise d’un dirigeable passe sur les étoiles. Ami ou ennemi ?

Au petit jour le parc s’anime. Les hommes, drapés dans leurs couvertures, émergent d’entre les roues des pièces, de dessous les coffres, se secouent et s’étirent.

On creuse des foyers ; on court au bois, à l’eau. Tout de suite, le café chauffe dans les gamelles de campement.

Sur la route de Verdun, les régiments de ligne commencent à défiler. Ils vont au feu sans doute. La longue colonne rouge et bleue de l’infanterie ondule avec un mouvement souple de bête qui rampe. Les maisons du village et les verdures des clos, un moment, cachent les bataillons. Mais plus loin, sur les pentes dorées des collines, on perçoit, à peine sensible à cause de l’éloignement, la fluctuation des troupes en marche sur le ruban aminci de la route. Nous attendons l’ordre de harnacher.

La prairie, où nous sommes campés, d’un côté s’amollit en fondrières jusqu’à un ruisseau issu d’un moulin qui court parmi de grandes herbes, et, de l’autre, elle aborde un long vallonnement jalonné de gerbes. À l’est, une haute colline, aux pentes harmonieusement symétriques sous les orges jaunes et les blés fauves, semble une montagne d’or au soleil.

Dans l’herbe, derrière nos chevaux attachés par pièce en lignes parallèles, le harnachement fait des taches sombres. Nous nous sommes couchés là sur des couvertures. Les selles, dressées sur le pommeau, nous ombragent la tête. Insouciants, débraillés, le ventre au soleil, les artilleurs dorment. Je dormirais bien aussi, car je suis las des courses de la nuit. Mais je songe à l’angoisse de celles qui sont restées là-bas, à la nouvelle des hécatombes d’Alsace. Elles ne savent pas où je suis. Partout où l’on se bat, elles peuvent m’y croire.

Sur la route, des colonnes d’artillerie succèdent aux régiments de ligne. Il est neuf heures. Aucun bruit n’annonce la bataille.

Un conducteur secoue sa couverture. Je sursaute et Déprez, qui sommeille près de moi, sursaute aussi. Le canon ? Non, pas encore.

L’armée d’Alsace est à Mulhouse. Une grande bataille a été livrée à Altkirch. Nous sommes vainqueurs. La nouvelle est officielle. C’est le commencement de la revanche. Mais on parle de cinquante mille morts !!

La contemplation des hautes collines blondes de l’Est, derrière lesquelles gît notre destin, nous retient, Déprez et moi, dans une sorte de fascination magnétique. Là-bas, il y a d’autres hommes, des masses d’hommes dans des plaines, dans des bois, et ils nous donneront la mort si nous ne la leur donnons pas.

Dans l’écrasement de la chaleur, mon esprit se traîne à travers ces pensées, s’immobilise devant l’horreur des cinquante mille morts éparpillés sur les plaines d’Alsace. Finalement, je m’endors…

On a abattu d’un coup de revolver dans l’oreille un cheval qui s’est cassé une jambe. On va le dépecer et partager les meilleurs morceaux entre les pièces de la batterie.

Nous ne serons pas engagés aujourd’hui. On se décide à mettre la soupe au feu. Au flanc de la butte, où la récolte est en gerbes, les hommes construisent des huttes de paille pour la nuit.

Avec le soir, une buée humide commence à monter des fondrières et du ruisseau. La nuit est claire. Sur un lit de paille, Déprez et moi, côte à côte, bottés et éperonnés, l’étui à revolver au flanc, nous nous endormons, la face sous les étoiles, plus brillantes dans ce ciel de l’Est que nous n’avons coutume de les voir.


Mardi 11 août.


Dès le petit jour nous sommes prêts à partir.

Des fantassins du 130e sont arrivés au village voisin, qui se nomme Ville-devant-Chaumont, pour y cantonner. En attendant l’ordre d’avancer, je lie conversation avec un petit sergent roux, à figure de chat.

— Ah ! me dit-il, vous êtes de Mayenne… Eh bien ! je ne sais pas s’il en reviendra beaucoup à Mayenne du 130e… On s’est battu hier… Il en est tombé !… Mon bataillon est intact, mais les deux autres !… Il y a des compagnies où il ne reste pas dix hommes et plus d’officiers. C’est leurs mitrailleuses qui sont terribles… Qu’est-ce que vous voulez faire ? Deux bataillons contre une division !…

— Mais pourquoi n’a-t-on pas fait donner au moins le troisième bataillon du régiment ?

— Je ne sais pas… Là dedans, on ne sait jamais.

Et il ajoute :

— Il y en a qui ont été épatants. Le lieutenant X…, par exemple : il s’est levé, il a tiré son épée, il a ouvert sa capote et puis il a crié à ses hommes : « En avant ! mes enfants ! » et il est tombé raide mort… Le drapeau… Il a été pris par l’ennemi, repris par un commandant, reperdu. À la fin c’est un premier soldat qui s’en est emparé et est allé le cacher, avant de mourir, sous un pont. Une section du 115e l’a trouvé là. Et puis, l’artillerie est arrivée à la fin… trois batteries du 31e. Elle les a vite nettoyés. Ils ont abandonné deux batteries là-bas.


Ordre de dételer. Quelle chaleur ! Une buée monte de la terre, fait vaciller les lointains. Parfois, on entend confusément un bruit de canonnade ; mais souvent le roulement des charrettes sur la route fait illusion. Des petits nuages blancs qui se forment au bord des collines semblent des fumées d’obus. Un instant on s’y trompe.

Un homme du 130e revient de la bataille, lamentable, sans képi, sans sac, sans armes. Comment s’est-il traîné jusqu’ici ? Ses yeux ont une mobilité égarée. Les artilleurs l’entourent. Mais lui, le dos voûté, la tête branlante, ne répond à leurs questions que d’un seul grand geste de la main ; il murmure :

— Fauchés ! Ah !… Fauchés !…

On n’entend plus rien ; ses lèvres continuent à bouger.

— Fauchés !… Fauchés !…

Il se couche là, à terre, au milieu de nous et, tout de suite, il s’endort, la bouche grande ouverte, le visage douloureux. Deux canonniers le transportent dans une grange voisine.

J’apprends qu’un prêtre de Ville-devant-Chaumont vient d’être arrêté et envoyé à Verdun sous l’inculpation d’espionnage.

Nous profitons du repos qu’on nous laisse pour laver notre linge et pour nous baigner au ruisseau. Puis, nus dans l’herbe, nous attendons en causant que le soleil ait séché nos chemises, nos caleçons et nos chaussettes étalés sur la prairie.

Mercredi 12 août.


Le Français se plaît aux légendes héroïques. Je tiens la vérité sur l’affaire où deux bataillons du 130e ont été décimés. Elle ne ressemble en rien aux récits épiques du petit sergent blond à figure de chat.

Le 10 août, les officiers du 130e ne se doutaient guère de la proximité de l’ennemi. Quelques hommes furent surpris allant à l’eau sans armes et à moitié dévêtus. Le combat s’engagea là-dessus et le 130e se battit rudement contre des forces supérieures, sans être soutenu, du moins au début de l’action, par l’artillerie qui, n’ayant reçu aucun ordre, était restée dans ses cantonnements. Trois batteries du 31e d’artillerie, arrivées enfin, arrêtèrent l’offensive allemande. Le champ de bataille nous resta.

Quant au lieutenant X…, qui, disait-on, était mort la poitrine découverte en lançant ses hommes à l’assaut, il est, en réalité, tombé dans le gros ruisseau qui se nomme le Loison. La surprise, la fraîcheur de l’eau jointe à l’émotion d’un premier combat déterminèrent un commencement de congestion. À cette heure sa santé est tout à fait rétablie. C’est heureux, car le lieutenant X… est un bon officier.

Beaucoup d’hommes, partis trop tôt à la charge, tombèrent aussi dans la rivière, qui coule à travers des prairies entre des rives très basses. Ils restèrent là, dans l’eau jusqu’au ventre, abrités comme dans un retranchement, et combattirent. Le drapeau du 130e, le 10 août, ne sortit même pas de sa gaine de toile cirée.


Toute la journée se passe encore en grands sommes, en cuisine et en baignades au ruisseau. Quelques conducteurs sont partis avec leurs attelages pour transporter des blessés du 130e à Verdun.

À la nuit, étendus sur les gerbes du champ sous le ciel toujours clair, nous chantons en chœur avant de nous endormir.

Ah ! si, là-bas, ceux qui vivent dans l’anxiété en attendant de nos nouvelles pouvaient nous voir !


Jeudi 13 août.


Des hommes du 130e de ligne ont apporté une capote grise d’Allemand, des bottes, un chapska de uhlan et aussi une sorte de coiffure ronde d’infanterie qui ressemble à un petit fromage. Ces dépouilles, pendues dans une grange, attirent la foule des canonniers. Elles appartiennent à un sergent-major qui les présente aux visiteurs et fait spécialement remarquer un petit accroc au dos de la capote.

— C’est par ce trou-là qu’est mort le nommé Steinberg, dit-il ; son nom est imprimé à l’intérieur. Tenez !…

Et il se redresse, glorieux.


L’inaction et la grande chaleur nous pèsent également. Nous voudrions nous battre et nous appréhendons un peu.

Nous dormons dans l’ombre des couvertures tendues entre des piquets.

L’affaire de lundi s’appellera le combat de Mangiennes.


Vendredi 14 août.


Nos chevaux encore une fois harnachés au petit jour, nous attendons des ordres. Le commandant a fait avancer la batterie sur l’étroit chemin qui mène à la grande route de Verdun. Les chevaux piétinent dans le ruisseau issu d’un abreuvoir proche, piaffent et nous éclaboussent. Le soleil monte dans le ciel. Nous restons là. Nous débridons et nous donnons l’avoine.

Les régiments de réserve du corps d’armée commencent à défiler : 301e, 303e, 330e, sur la gauche du chemin dont notre colonne occupe la droite. La poussière blanchit les culottes jusqu’aux genoux. Des barbes de huit jours, raides comme du chiendent, salissent, durcissent les visages. Les capotes sont ouvertes et disposées en revers sous les courroies de l’équipement. On voit des poitrines velues. Le fardeau du sac fait saillir les muscles du cou. Ces réservistes ont l’air grave, décidé et un peu farouche.

Ils passent en masse avec un bruit de grandes eaux ou de torrent sur des cailloux. La vue de nos pièces éclaire leur visage d’un sourire de complaisance. Les bataillons gravissent la butte proche. Il y a tant d’hommes qu’on n’aperçoit plus le chemin ni même le rouge des culottes. Sur ce ruban bien mouvant, les marmites, les pelles, les pioches mettent un perpétuel scintillement.

Nous avons rempli tous nos seaux de toile ; au passage, les fantassins y puisent un quart d’eau pure. Ils s’en vont, les lèvres au bord du quart, diminuant l’ondulation de leur marche pour ne rien perdre du précieux liquide.


Enfin la batterie s’ébranle. Mais nous allons tout simplement cantonner à Azannes, à quatre ou cinq kilomètres au sud-est de Ville-devant-Chaumont. Nous ne serons guère plus près de l’ennemi.

Sur la route, nos voitures, des automobiles pleines d’officiers supérieurs, des pelotons de chasseurs escortant des états-majors galonnés, des fourgons lèvent une poussière qui jamais ne s’éclaircit. Nos uniformes sombres sont tout de suite gris. Les cheveux, les cils, nos barbes de quinze jours retiennent la poussière. Les autobus parisiens transformés en voitures à viande, en nous dépassant, achèvent de nous rendre aussi blancs que la route elle-même.


— Reconnaissance !

— Quoi ?

— Reconnaissance, faites passer !

Les brigadiers répètent l’ordre.

Le capitaine nous dit simplement en éperonnant son cheval :

— Nous allons tirer.

Le commandant, les capitaines des trois batteries, les trompettes et les brigadiers de tir forment un peloton qui tout de suite s’éloigne au galop.

Nous traversons Azannes, où nous devions cantonner. C’est un minable village aux maisons basses, encombré de fumiers. On voit qu’ici l’homme n’a point osé entreprendre. Ce n’est pas que la campagne d’alentour soit pauvre, mais la perpétuelle menace de la guerre, de l’invasion, a figé toute initiative. Misérable, on a moins à perdre.

Azannes passé, la colonne se fait silencieuse. La route longe le cimetière. Les fantassins en ont crénelé les murs, y ont percé par places des meurtrières au travers desquelles on découvre des tombes, des chapelles et des croix. Des moellons gisent au pied de ces murs dans une poussière de mortier. Plus loin, au bord d’un bois, la prairie a été éventrée ; une étroite tranchée, garnie d’abatis dont les feuilles achèvent de se dessécher, fait, sur le vert somptueux du pré, une grande balafre aux teintes d’ocre rouge éclatante.

On a tendu des fils de fer barbelés en avant de cet ouvrage. L’ennemi n’est donc pas loin.

Dans le roulement monotone des voitures, on se recueille. Cette attente du premier choc comporte une appréhension, une angoisse qu’il faut bien s’avouer. La batterie roule à travers de grands bois. Le contraste est émouvant entre la route, que le soleil de midi fait éblouissante, et les sous-bois obscurs où des allées étroites en ogives ouvrent des perspectives de verdure vertigineuses. Quelle lutte atroce de surprises et d’embûches se poursuit ici entre chasseurs et uhlans !…

Au fossé, un cheval est debout, tête basse. De la gourme coule en filaments visqueux de ses naseaux. Le bruit de l’artillerie qui passe ne l’a pas fait bouger. On se demande comment l’ossature de ses hanches n’a pas troué sa peau. Ses flancs, qu’anime un mouvement brusque de soufflet, semblent se rapprocher en arrière des côtes, comme s’ils avaient été vidés de chairs et d’entrailles. Cette bête fait mal à voir. Dans la pénombre d’une allée, un autre cheval abandonné broute encore.

Entre deux bois, un étang luit, rongé de roseaux et de joncs. Les masses sombres des verdures, au second plan, rehaussent l’éclat de ce miroir d’argent. Au loin, les hautes et nobles collines, qui fermaient notre horizon de Ville-devant-Chaumont et que nous avons contournées, font à ces eaux un beau cadre bleuté. Une ferme est là, au bord de la chaussée où passe la route. Dans un petit pré, à côté des vannes de l’étang, à l’ombre d’un bouquet de sureau, il y a une tombe fraîche. On a planté dans la terre remuée une croix faite de deux branches assemblées par une pointe. Une feuille de carnet quadrillée, accrochée à une aspérité du bois, porte un nom écrit au crayon.

Plus loin encore, au sortir de la forêt, nos batteries, jusque-là en colonne, rapidement se déploient au flanc d’un ample vallonnement, disparaissant à moitié dans de hautes avoines où des fantassins, qu’on devine seulement, font passer comme un frisson de vent sur une eau dormante.

Où est l’ennemi ? Que valent ces positions et d’où peut-on les découvrir ? L’infanterie, en avant, nous protège-t-elle ? Nous sommes fiévreux, émus. Dans un pré, au bord des avoines, nous établissons nos pièces. Les avant-trains vont se cacher dans les bois. Sans tarder, Bréjard nous fait compléter, avec des mottes de terre soulevées à coups de pioche, la protection qu’offre aux servants le matériel blindé.

Pour horizon, nous n’avons que des avoines immobiles, d’immenses moissons de métal chaud, et un ciel d’un bleu uniforme d’été. Le pointeur ne trouve ni un arbre, ni une gerbe pour repérer le canon. Il faut aller planter une bêche en avant de la pièce. Je ne soupçonnerais pas quelles forces d’artillerie attendent l’ennemi dans ce champ — plus de soixante pièces — si je n’avais pas vu les batteries prendre position. Sauf les échelles-observatoires où l’on aperçoit, comme de gros insectes noirs au bout d’une herbe, les capitaines qui surveillent la campagne du nord-est, on ne voit rien.

Le tir est préparé. Couchés derrière nos pièces, nous attendons. Aucun bruit de bataille ne nous arrive. Un officier d’ordonnance apporte des ordres au commandant. Du bras, en agitant largement son képi, le capitaine donne l’ordre d’amener les avant- trains.

— Quoi ?

— On part, nous dit Bréjard, qui a entendu les ordres.

— Les Allemands ne sont pas là ?

— Je ne sais pas. L’officier a dit au commandant que le quatrième groupe était désormais attaché à la 7e division.

— Alors ?

— Alors, le quatrième groupe s’en va.

— Où va-t-on ?

— À Azannes, sans doute, pour cantonner.

Par le même chemin, le cœur un peu serré de n’avoir rien fait, nous nous en retournons vers le soleil couchant, tout rouge dans une auréole de poussière.

Dans le fossé, le cheval gourmeux s’est couché. Il respire encore et, parfois, d’un coup de tête, chasse les guêpes collées en mouchetures jaunes autour de ses yeux et sur ses naseaux.

À Azannes, où nous cantonnons, les chevaux, attachés sous des pruniers en quinconce, las de la marche, de la poussière et de la chaleur, me laissent rêver pendant mes quatre heures de faction.

La nuit est claire, rayée par les feux des projecteurs de Verdun qui font des barres d’or dans le ciel ; merveilleuse nuit de mi-août, infiniment constellée, égayée d’étoiles filantes qui laissent après elles de longues phosphorescences.

La lune s’est levée. Elle perce mal les feuillages denses des pruniers et le cantonnement immobile reste sombre. Çà et là, seulement, elle fait des taches jaunes sur l’herbe et sur les croupes des chevaux qui dorment debout. Le camarade avec qui je partage cette nuit de garde est étendu dans son manteau au pied d’un grand poirier. Devant moi, la lune illumine la plaine. Les prairies sont voilées de gaze blanche. Les deux armées, tous feux éteints, dorment ou se guettent.


Samedi 15 août.


J’aide Hutin à nettoyer la pièce.

— Eh bien ! Hutin, c’est beau, la guerre ?

— Si ça consiste à se balader toujours comme ça, jusqu’au 22 septembre, jour de la libération de la classe, j’aime mieux ça que le quartier. Jamais nous n’avions été aussi bien nourris. Pourvu que ça dure !

— Pourvu que ça dure ! Seulement, ici, il y a les Boches.

— Voilà !

— Et puis, il ne vient pas souvent de lettres.

— C’est vrai ! ça manque plutôt, dit Hutin amèrement en envoyant dans l’âme de la pièce un furieux coup d’écouvillon.

Et il ajoute :

— Quant à celles qu’on envoie, on ne peut dire ni où l’on est ni ce qu’on fait, ni même à quelle date on écrit. Je voudrais bien savoir ce que l’on peut dire.

— Moi, j’écris qu’il fait beau et que je ne suis pas mort.


Toujours le même silence le long des lignes. Cela dure depuis quatre jours déjà. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour nous autres, pions sur le grand damier, cette attente est vraiment angoissante. Elle inflige à nos nerfs cette tension douloureuse qu’on éprouve parfois, lorsque, l’orage couvrant le ciel, on attend la seconde où il va éclater.

Vu le général Boëlle. Son auto s’est arrêté tout près de notre parc, sur la route. Le général est un homme aux traits fins, au regard gai, au visage jeune, sous la blancheur des cheveux et de la moustache.


Le goût antique des trophées de guerre n’a pas diminué. On entoure un cycliste qui apporte de Mangiennes deux sacs allemands en peau de vache et un mauser.


Il est surprenant de voir combien l’instinct se débride vite en campagne. Presque tout de suite, le civilisé s’efface. Les rapports d’homme à homme deviennent plus rudes. Le besoin de se faire respecter passe au premier plan des préoccupations. On ne s’affirme pas implicitement cette nécessité, mais on agit comme si on l’avait fait. Par ailleurs, le sens de l’autorité se transforme. Celle que le chef tire de son grade diminue tandis que celle qu’il doit à son caractère croît en proportion. L’autorité n’a qu’une mesure : la confiance des hommes dans la valeur du chef. Ainsi notre capitaine, M. Bernard de Brisoult, en qui même les plus frustes d’entre nous ont reconnu sous un grand charme de politesse et de bonté une intelligence et une fermeté rares, grâce à cette confiance, exerce sur tous un ascendant sans limites. Pourtant sa personnalité de chef ne s’impose point dès l’abord. M. de Brisoult ne commande jamais. Il donne ses ordres sur le ton de la conversation. Mais, officier d’une distinction et d’un tact innés, vivant dans l’intimité des canonniers, il reste toujours le capitaine. On ne sait s’il est plus aimé que respecté ou plus respecté qu’aimé. Et les soldats se connaissent en hommes.

Dans les rapports rudes et mâles des artilleurs entre eux, il reste une grande place pour les vraies amitiés ; seulement elles se font plus rares. Les liens de simple camaraderie de quartier disparaissent ou s’affermissent en de véritables pactes inexprimés de dévouement. Le ressort est toujours ici plutôt l’égoïsme que le besoin d’affection. On sent la nécessité d’avoir tout près de soi un homme dont on puisse toujours attendre du secours, comme à qui on est décidé à en apporter en toutes circonstances. Dans les liens qui s’établissent ainsi très solidement, sans paroles, il y a la nécessité d’un choix. Les affinités de caractère ne les engendrent pas seules. On évalue, dans l’ami, sa valeur de sauveteur, son courage et aussi sa vigueur.


Dimanche 16 août.


Un épisode héroïque de notre expédition de vendredi vient d’arriver seulement à ma connaissance. On pourrait l’intituler : « L’attaque du train régimentaire. »

Dans notre marche à l’ennemi à travers bois, nous étions suivis à distance par nos fourgons. Lorsque nous fîmes demi-tour, nous les croisâmes et ils reprirent leur place à la suite des batteries. La tête de la colonne atteignait presque Azannes alors que la queue roulait encore en plein bois. Il commençait à faire sombre. Dans les profondeurs de la forêt, à droite et à gauche des voitures du train, une vive fusillade éclata tout à coup en même temps que de l’arrière venait un grand bruit de galopade. Le sous-officier qui chevauchait en serre-file derrière la fourragère, près de la vache destinée au ravitaillement du groupe et qu’un servant menait au bout d’une longe, persuadé que l’infanterie ennemie attaquait le convoi de flanc tandis qu’un groupe de cavalerie allait le prendre en queue, n’hésita pas et cria tout de suite : « Sauve qui peut ! Voilà les uhlans. » Les servants sautent à bas des voitures, arment leurs mousquetons et soudain, sans ordre, la colonne prend le galop. Les hommes suivent comme ils peuvent. Mais les chevaux de la fourragère, sous les coups de fouet, ruent, reculent, s’empêtrent, bousculent la vache qui se met à secouer son conducteur, tire à droite, à gauche et à la fin s’en débarrasse pour prendre le galop à son tour derrière les fourgons, en fuite dans un grand nuage de poussière.

Quelques secondes après, la cavalerie entendue survenait. Le général d’artillerie, son état-major et son escorte de chasseurs avaient mis notre train régimentaire en déroute. Quant à la fusillade, elle venait de deux compagnies du 102e de ligne qui, dissimulées dans les bois, avaient ouvert le feu sur un aéroplane allemand.


Le temps se gâte. Hier soir déjà, l’orage sur notre gauche nous avait fait dresser l’oreille comme au canon. À l’heure du café une averse nous surprit. Il fallut abandonner les marmites sur le feu pour chercher un refuge sous les caissons ou à l’abri des arbres. Aujourd’hui il pleut lentement, mais sans arrêt. Si ce temps continue, gare la dysenterie !


Assis sur des couvertures, en rond autour du feu que le trompette-cuisinier debout surveille patiemment, nous buvons le café. Les camarades me prient de leur lire quelques feuilles de ce carnet. Ils me souhaitent le retour afin que ces notes, ces souvenirs qui sont beaucoup les leurs, voient le jour.

— Tu laisseras les noms ?

— Oui, à moins que ça ne vous embête.

— Mais non, au contraire. On montrera ça à nos vieux et à nos mioches, plus tard, si on revient.

— Si je suis tué, vous prendrez mon carnet. Je le mets là, dans la poche intérieure de ma chemise.

Hutin réfléchit :

— Oui, seulement, tu sais qu’il est défendu de fouiller les morts. Tu feras bien de marquer que c’est toi qui nous l’as dit sur ton carnet.

C’est juste. J’écris donc sur la première de ces pages : « Au cas où je serais tué, je prie mes camarades de conserver ces feuilles jusqu’au moment où ils pourront les faire tenir sûrement à ma famille. »

— Voilà prises tes dispositions mortis causa, me dit Le Bidois qui lit par-dessus mon épaule. Et il ajoute :

— Ça n’augmente pas les risques.

Le Bidois est un long garçon maigre, qui ressemble au roi d’Espagne et que Déprez et moi, pour cette raison, avons baptisé Alfonso. Chaque jour nous l’abordons avec cette rengaine montmartroise :

Alfonso, Alfonso,
Veux-tu te t’nir comme il fô !


Nous l’appelons aussi : « Le grand d’Espagne. » Il ne se fâche jamais.

— Un brigadier en or ! comme dit son pointeur Moratin.


Des attelages du 26e d’artillerie ramènent deux des caissons abandonnés par l’ennemi à Mangiennes. Peints de couleur sombre, ils ressemblent à la vieille artillerie de 90 que nous traînions pendant nos classes au polygone du Mans.

Deux grandes charrettes suivent, deux charrettes de paysans meusiens, longues et étroites, pleines de sacs, de bidons, de képis marqués 130, de marmites de campement déjà noircies au feu des bivouacs, de ceinturons à plaque de cuivre, de capotes maculées de taches sombres. Des baïonnettes et des fusils, rouges de rouille et de sang, hérissent ce chargement ; une grande ceinture de flanelle bleue, toute mouillée, pend derrière une des voitures, traîne dans la boue du chemin. C’est toute la dépouille des malheureux fantassins tués à Mangiennes qui passe.

Cette apparition, lamentable sous la pluie, nous émeut plus profondément que tous les récits qu’on nous a faits du combat de lundi dernier.

J’ai vu tantôt, en menant les chevaux à l’abreuvoir, à la porte du cimetière crénelé d’Azannes, des fantassins qui dormaient, étendus au hasard, très las et débraillés. On eût dit des morts. Je me représente ainsi ceux de Mangiennes. Et ces dépouilles évoquent encore pour nous les tranchées où on a dû les aligner.

Dans le grand silence qui, depuis huit jours, règne le long des lignes, nous allions presque oublier l’œuvre de mort pour laquelle nous sommes ici.


À la brune, la soupe avalée toute chaude, nous regagnons le cantonnement. C’est une grange spacieuse où l’on dort bien sur la paille. Dans le village, grouillent des soldats de toutes armes. Les dolmans bleus des chasseurs, les culottes rouges des fantassins marquent de notes claires les masses sombres des uniformes de l’artillerie et du génie. On se coudoie. Des hommes, portant un seau de toile plein d’eau à chaque bras, crient et jurent pour qu’on leur fasse place.

Il pleut toujours. Des fumiers, qui s’étalent de chaque côté de la route, devant les portes, monte une buée épaisse. Les cavaliers se sont fait des capuchons avec les couvertures de leurs chevaux. Beaucoup de fantassins s’abritent la tête et les épaules sous des sacs de grosse toile bise, trouvés dans des granges ou dans des fourgons. Cette cohue est à peu près silencieuse, toute crottée, uniquement inquiète de trouver au plus vite l’abri du cantonnement. On n’entend presque qu’un grand bruit de pas dans la boue. Quatre sapeurs, qui montent à un grenier d’où déborde du foin par une lucarne sombre, béante, font en l’air, sur une échelle, une pesante grappe noire.


Lundi 17 août.


Il pleut encore. Nous partons. Les charrettes de défroques, plus pantelantes, plus lamentables, nous dépassent.

Un chasseur, que j’avais vu hier matin monté sur un petit cheval bai, a été surpris par les uhlans. Ils l’ont ligoté et, d’un coup de lance dans le cou, l’ont saigné comme on saigne un porc. Un paysan, qui a vu cela par-dessus une haie, tout hagard encore, nous décrit ce crime immonde.


Nos chevaux se sont couchés cette nuit dans la boue et le crottin. Ils ont de larges emplâtres de fumier aux fesses, aux flancs, au ventre, aussi sales que des vaches mal entretenues. La glaise agglutine les crins des queues et les crinières. Quant à nous, traînant aux talons des paquets d’herbe et de terre, crottés jusqu’aux genoux, nous apparaissons plus massifs encore qu’à l’ordinaire sous nos manteaux sombres, détrempés et qui pendent en plis lourds et raides de nos épaules.

Nous allons cantonner à Moirey. D’Azannes à Moirey, il n’y a pas plus d’une lieue de chemin, mais la route est encombrée de fourgons. À chaque instant il faut s’arrêter, se ranger.

Le capitaine commande :

— Pied à terre ! Canonniers, descendez.

Les hommes, que la diarrhée torture, en profitent pour s’éparpiller sur les champs.

À Moirey, sous d’autres pruniers en quinconce, nous sommes aussi mal cantonnés qu’à Azannes. Tout de suite, sous les pieds des chevaux, l’herbe se transforme en boue.

Il faut commencer par couvrir de terre les immondices que d’autres troupes ont laissées ici. La question des cabinets est toujours grave. On ouvre bien, aux abords des cantonnements, des sortes de petites tranchées appelées « feuillées ». Mais beaucoup d’hommes s’entêtent à ne pas s’en servir. Ils préfèrent se poser ici ou là, au risque de se faire chasser à coups de fouet par ceux que leurs saletés gênent. C’est toute une police qu’il faut faire autour des pièces et près des chevaux. Nos officiers ont beau menacer de punitions sévères les hommes qui seront pris faisant leurs ordures hors des feuillées. Rien n’y fait. Et le commandant répète :

— Quelle bande de salauds !

Ce soir, le canon tonne tout près. Peut-être allons-nous nous battre enfin.

Nous avons beaucoup de peine à trouver du bois. Il est mouillé et fait en brûlant une grande fumée âcre que le vent rabat sur nous. Il faut aller chercher l’eau pour la soupe à plus de trois cents mètres, et la disputer aux chevaux. Le pain qu’on vient de nous distribuer est moisi ; on est obligé de le griller pour lui ôter son goût rance.

À l’heure de l’abreuvoir, l’unique rue du village est pleine de chevaux tenus en main ou montés à poil. Six batteries sont cantonnées autour de Moirey et il n’y a ici qu’une seule auge où tombe d’une fontaine un filet d’eau claire, gros au plus comme deux doigts. Tous les vingt pas on s’arrête, on se met en bataille pour éviter les coups de pied. Les hommes, que cette lenteur agace, s’engueulent sans raison.

Au bout de cinq minutes, on avance encore de vingt pas. Lorsque nous arrivons enfin aux abords de l’abreuvoir, où l’on enfonce dans la boue jusqu’aux chevilles, des centaines de chevaux ont laissé sur l’eau tant de bave que nos bêtes refusent de boire.


On dit qu’une grande bataille a été livrée aux environs de Nancy et que nous sommes vainqueurs. Pourquoi n’avançons-nous pas aussi ?


Mardi 18 août.


Lucas, le cycliste de la batterie, a réussi à trouver deux bouteilles de champagne. Il est allé les cacher dans un coin du poste où Le Bidois, qui est de garde, les veille.

Lucas est un jeune dessinateur de talent. Il a le caractère de son visage, frais, mobile, un peu féminin. On rencontre Lucas le matin ; il vous prend le bras :

— Ah ! mon vieux… le fou béguin… une petite femme épatante… épatante…

Et le même soir il vous dira :

— Ah ! mon vieux, le gros cafard… Non, ne me dis rien !… le gros cafard !…

Il a fait, dans un village proche, à Damvillers, je crois, la conquête d’une petite marchande de tabac. Et il trouve des pipes, du papier à lettres, des liqueurs, même du champagne, là où depuis longtemps personne ne découvrait plus rien.

À la brune, il nous fait signe, à Déprez et moi. Il se tient à l’entrée du corps de garde, près du grand Le Bidois, debout et appuyé sur son sabre. Ce poste est installé dans une cahute branlante que seule maintient debout l’étreinte d’un lierre vigoureux. La porte n’a qu’un gond, et l’escalier qui conduisait au grenier est tombé en poudre. Nous sommes bien tranquilles ici pour boire le champagne dans nos quarts.


Mercredi 19 août.


La première pièce possède un attelage qui fait la joie de toute la batterie : Astruc et son sous-verge Jéricho. Astruc, haut comme une botte, presque pas de jambes, un corbin de rapace, des yeux noirs drôles ; Jéricho, une sale bête qui rue, mord et refuse de se laisser panser. Astruc lui tient des discours, et, chaque matin, le salue comme un vieil ami un peu lunatique qu’on aime bien.

— Jéricho, qu’est-ce que tu en dis ?… As-tu rêvé de juments boches ?

Bréjard fait remarquer à Astruc que Jéricho est hongre.

— Oh ! dit-il, il doit bien avoir quelquefois des idées de revenez-y.

Mais Jéricho, aujourd’hui, est de mauvaise humeur. Il ne veut pas qu’on le bride pour aller à l’abreuvoir.

— Hein, vieux ! Je vois ce qui te manque, lui dit Astruc… t’as pas eu ta chique, ce matin… C’est ta chique que tu veux.

Il tend au cheval, dans le creux de sa main, une pincée de tabac que l’animal avale gloutonnement. Lorsque Astruc est à cheval sur son porteur Hermine, Jéricho lui happe le bout du pied. Plus Astruc frappe, plus Jéricho serre.

— Attention, dit Astruc, quand je vas lâcher Jéricho dans la mêlée, sûr qu’il bouffe des Boches autant comme il en tue. Si seulement on en avait un cent comme ça…

Et il ajoute en regardant son cheval en face :

— C’est rigolo, ce bourrin-là, il a des yeux canailles de petite femme !

Devant notre cantonnement défilent des pontonniers, leurs longs bateaux de tôle chargés sur des chariots, la quille en l’air. Des chevaux fourbus, qu’on a attachés derrière les voitures, suivent la tête basse, le pas lourd, les yeux chassieux, pitoyables. Au loin, sur la route, moulée aux longs vallonnements de la campagne, et blanche sous le soleil revenu, on voit cette colonne, vers le haut d’une butte, monter à l’ascension du ciel bleu. Les hommes et les chevaux ne sont plus là-bas qu’un fourmillement sombre, mais les panses de tôle des bateaux luisent encore. Devant nous le défilé continue.


L’état sanitaire des hommes est excellent ; mais les chevaux résistent moins bien à cette vie nouvelle. Vendredi dernier, nous avons dû en abandonner un sur la route. Hier, un vieux cheval de batterie, Défricheur, est mort à son tour. Il a fallu creuser une fosse pour l’enterrer. Quatre servants y travaillaient depuis plus d’une heure, dans un sol rocailleux et difficile, lorsque le maire de Moirey survint. La fosse avait été ouverte trop près des maisons. On dut traîner plus loin le lourd cadavre et recommencer le travail. Malheureusement, les mesures du trou furent mal prises. Une fois creusé, Défricheur, un vrai cheval de gendarme, n’y pouvait entrer. Les servants étaient las de terrasser. À coups de pelle et de pioche, ils brisèrent les pattes de la bête et les lui plièrent sous le ventre pour qu’elle pût enfin tenir dans la fosse.

La belle colline qui, à Ville-devant-Chaumont, bornait notre horizon, nous apparaît toujours vers l’est, resplendissante, tracée comme au compas, en cuivre fauve sous le ciel bleu.

Moirey est accroupi au giron d’une vallée. Les maisons sont humbles, couvertes de mauvaises tuiles. De quelque côté que l’on s’éloigne du village, tout de suite un contrefort le masque. On n’aperçoit plus que le faîte des toits et le court clocher à quatre faces garni d’ardoises, qui les domine à peine.

Comme nous pansons les chevaux, dans un pré où coule un ruisseau parmi les iris, un vol de coiffes blanches descend du village. Pour franchir le ruisseau, il n’y a qu’un pont étroit. De deux chevaux en travers, nous le barrons. Comme droit de passage, nous réclamons un baiser. Quatre jeunes filles, dont les visages frais rient sous les grands papillons blancs des coiffes, hésitent. L’une prend son élan, saute et se mouille. Alors les autres, à qui cet exemple profite, se décident.

— Remarquez qu’un seul baiser, ce n’est pas cher, en temps de guerre, leur dit Déprez.

Elles paient consciencieusement.

Vendredi 21 août.


Nous nous réveillons dans le brouillard. Tout de suite le commandant donne l’ordre de harnacher. Il n’est pas plus de cinq heures lorsque la colonne s’ébranle. Le chemin est défoncé par les passages d’artillerie qui, depuis trois jours, n’ont pas cessé. Nous sommes secoués, sur les coffres, à en perdre le souffle.

Heureusement la colonne avance au pas.

Le brouillard s’est amassé au fond de la vallée où s’allonge la route. À droite, de grands mamelons réguliers se dressent hors des brumes, comme des îles. Je ne peux arracher mes regards de leurs courbes symétriques, délicieusement harmonieuses : les seins de Cybèle.

Puis la route s’attarde à travers une plaine aux ondulations amples comme les grands mouvements de l’océan, les jours de longue houle. Les blés en gerbes la jalonnent à l’infini dans tous les sens. Les arbres sont rares ; quelques peupliers seulement en groupe, parfois en ligne. Le brouillard les masse, unifie la teinte des verdures.

On n’entend aucun bruit de bataille.

Nous croisons des trains régimentaires, des ambulances de corps. L’ennemi est encore loin.

Pourtant on avait préparé ce pays pour le combat. Une ferme au bord du chemin a été mise en défense. Les fenêtres sont barricadées avec des matelas et des bottes de paille. On a crénelé le mur du jardin. Des tranchées éventrent les champs jusqu’à la lisière d’un bois, où l’on a pratiqué des abatis. On a fait des levées de terre sur les bas côtés de la route et devant on a entassé des échelles, deux herses, une charrue, un rouleau, des bottes de paille. Deux charrettes barraient la chaussée. Mais, on les a poussées l’une à droite, l’autre à gauche de la route où, à cul, elles lèvent en l’air leurs grands bras.

Et nous roulons toujours à travers ce morne pays. Il nous semble, tant ses aspects se répètent, que nous n’avançons pas.

Le brouillard s’est dissipé, et soudain, sans qu’on ait pu prévoir la fin de cette triste campagne, comme par miracle, un paysage admirable s’offre à nous. Nous nous trouvons sur une crête entre deux vallées. D’un côté, des grands bois dévalent à flots, en énormes cascades vertes, jusqu’au creux d’une étroite vallée où coule, dans une prairie d’un beau vert émeraude, une petite rivière aux eaux noires. Les forêts font à cette prairie, qu’elles enserrent comme pour la parer et rehausser son éclat, une fourrure animée de verts nuancés, profonds, vibrants. Devant nous se dresse un éperon, à rude allure de forteresse, où le chemin que nous suivons serpente en corniche. À droite, faisant contraste avec le cours intime et frais de la petite rivière, une large vallée aux pentes symétriques, éclairée de récoltes jaunes en taches, s’ouvre toute grande, sans mystère, baignée de soleil. Une rivière y court dans les prés. On l’aperçoit à peine : mais on découvre des routes, des villages, une ligne de chemin de fer, Vélosnes sur une rive, sur l’autre Torgny, qui étalent, sur les champs, leurs murs blancs et leurs toits rouges.

Rien ici n’annonce la guerre. Le canon très loin n’est pas plus effrayant qu’un roulement de voitures. Il fait une belle journée à laquelle la brume, qui amollit les lignes, donne encore plus de charme. L’étroit chemin en S que nous suivons plonge dans la vallée. Les chevaux font effort pour retenir les canons, et surtout les caissons, qui les entraînent sur la pente. Leurs sabots hésitent sur les pierres roulantes. Arqués dans leur effort, ils avancent avec précaution.

La rivière fait la frontière franco-belge. Un douanier est adossé au parapet du pont.

Quelqu’un lui crie :

— Ni linge fin, ni dentelle pour aujourd’hui, mon vieux :

On demande :

— La mélinite, ça ne paie pas ?

Le douanier sourit.

Ce premier village belge : Torgny, contraste avec les villages français que nous avons traversés depuis l’aube. Ceux de chez nous sont délabrés, sales, empuantis de fumier, hurlant la misère. Celui-ci est gai et propre. Il y a des rideaux aux fenêtres, parfois des stores brodés. Les volets, les portes, les poutres des façades sont peints de vert clair.

Tous les visages, placides et ouverts, nous sourient. Par les fenêtres, on aperçoit le sol des maisons dallé de carreaux rouges. Les cuivres des fourneaux et des chandeliers éclatent dans la pénombre des intérieurs où les meubles soigneusement vernis mettent partout des reflets.

Ma colonne fait halte dans le bourg. Sur la pente, il faut caler solidement les roues des voitures. Une femme et une jeune fille blonde, mince, au visage régulier, sont assises au seuil de leur maison, dont une glycine souligne le premier étage. Comme nous leur demandons où mène la route que suit notre batterie, la conversation s’engage. Elles parlent toutes deux, la mère et la fille, — et aussi la grand’mère, une petite vieille ridée, aux yeux vifs, qui est sortie pour voir, — avec un accent traînant, chantant, mais point désagréable.

— Les Allemands sont venus jusqu’ici ?

— Oui, monsieur. Ils sont venus, seulement ils n’ont pas fait de mal… ils n’ont pas eu le temps. Ils sont sortis à cinq ou six, des bois, là-haut : des cavaliers. Et puis, ils sont rentrés. Il y en a quelques-uns du pays qui les ont vus. Il y avait ici des cavaliers français, des bleus et rouges.

— Des chasseurs ?

— Peut-être bien. Ils sont bien gentils, bien aimables. Comme, au début, il n’y en avait pas beaucoup, on se disputait pour les avoir. Alors, quand les uhlans sont sortis des bois, ils ont vu les Français, et ils s’en sont retournés.

— Et des soldats belges ?

— Il n’en est jamais venu, dit la grand’mère. Mais ma petite-fille en a vu, l’an passé, à Arlon.

— Oui, ajoute la jeune fille, et ils sont mieux habillés que vous.

Nous nous sommes installés. On a sorti des chaises pour nous et nous bavardons en attendant l’ordre d’avancer.

— Vous nous devez un beau cierge, nous dit la grand’mère. Nous les avons arrêtés. Ils ne s’y attendaient pas. Ils croyaient trouver des moutons et ils ont trouvé des lions… des lions. Ils le disent bien.

Nous approuvons de bon cœur. Nous pouvons être assurés pour l’avenir de l’attachement des Belges. Nous leur sommes débiteurs de reconnaissance. Est-il une affection plus solide que celle du bienfaiteur pour son obligé, n’est-ce pas, monsieur Perrichon ? Sentiment de supériorité et d’orgueil, nul n’a plus de charme.

Certes, le sang, si vaillamment répandu pour nous en Belgique, nous y vaudra plus d’amitié que vingt années d’efforts pour le maintien de la langue et de la culture françaises contre la germanisation. Et, dans quelque quarante ans encore, lorsque nous rencontrerons chez nous un brave Belge, il nous dira avec son aimable accent :

— Eh bien, monsieur, sais-tu, tout de même, sans nous, en 1914…

Il sera heureux de nous rappeler tout ce que la France doit à son glorieux petit pays ; mieux, il nous en sera reconnaissant.

— Oh ! allez, nous dit la mère, ça nous coûte cher d’avoir défendu notre neutralité. C’est effrayant ce qu’ont fait les Allemands dans le pays !… C’est surtout sur les femmes qu’ils s’acharnent. Il y en a une de par là, que nous connaissons bien… ils lui ont coupé les seins… et puis ils l’ont éventrée. Et ce qu’ils ont fait à tant d’autres ! Si c’est pas malheureux, monsieur ! Il faut tout de même être pires que des bêtes ! C’est des choses qu’il faudra dire chez vous quand vous retournerez, ce qu’on a souffert par ici. Dites : vous ne serez tout de même pas comme ça quand vous irez chez eux ?

Et la grand’mère ajoute :

— Je suis bien vieille, j’ai soixante-dix et des années. Je n’avais jamais vu la guerre en Belgique.

Elle parle presque sans colère, la pauvre vieille, avec seulement une grande tristesse et un tremblement dans la voix.


Nous cantonnons ici. Les chevaux attachés, l’avoine distribuée, nous courons tout de suite, Déprez et moi, aux fenêtres soulignées de glycine, pour demander à acheter un peu de lait et des œufs. La grand’mère est désolée, elle a tout donné entre temps à des chasseurs. Mais elle nous envoie un peu plus loin, chez une de ses filles qui, nous dit-elle, va traire sa vache pour nous. Elle ajoute :

— Il y a ici un bon grenier, vous n’y serez pas trop mal dans la paille, et vous aurez bien chaud. Revenez toujours pour coucher.

À deux maisons de là, nous allons frapper à la porte indiquée. On nous reçoit comme si on nous attendait.

— Des artilleurs, maman ! dit une jeune femme, qui tient un enfant dans ses bras. Ils voudraient du lait.

La mère sort de la chambre voisine.

— Je vais traire la vache, nous dit-elle. Bonjour, messieurs, asseyez-vous. Vous devez être las.

Cependant Lucas a découvert des œufs.

— On va vous en faire une omelette au lard, nous propose la jeune femme, ça ne va pas être long. Mais asseyez-vous donc. N’y a-t-il pas assez longtemps que vous êtes debout ?

Tout de suite, la graisse grésille dans la poêle.

À chaque moment, des fantassins, des cavaliers frappent à la porte, et les deux femmes distribuent le lait de leur vache sans vouloir se laisser payer. Lorsqu’il n’en reste plus, elles sont désolées d’en refuser aux hommes qui arrivent sans cesse.

— Nous avons tout donné, mon pauvre monsieur, disent-elles. Il ne nous en reste qu’un méchant bol pour la petite fille. On n’a qu’une vache, pensez !

Un chasseur rapporte une marmite qu’on lui a prêtée, un autre emprunte un gril. Jamais les Français n’ont été aussi bien reçus en France.

À son tour, la jeune fille blonde, avec qui nous causions tout à l’heure, arrive, un pot à lait de grès à la main :

— Tante, as-tu du lait ? C’est des soldats qui en voudraient… Ils sont à moitié malades.

— Ma pauvre petite fille, il n’y en a plus que quelques gouttes pour la petite.

— C’est malheureux !

La jeune fille nous aperçoit attablés devant l’omelette au lard fumante, et nous sourit comme à de vieilles connaissances. Je lui dis que, si je retourne chez moi, je ferai peut-être un livre de ce que j’aurai vu à la guerre.

— Alors, mademoiselle, voulez-vous me dire votre nom, afin que je puisse vous envoyer mon livre en souvenir, pour vous, votre grand’mère, votre maman et votre tante, qui êtes si bonnes pour les Français.

— Monsieur, je m’appelle Aline, Aline Badureau.

— C’est un joli nom, Aline !

Elle va s’en aller :

— Je vous souhaite de retourner chez vous, monsieur, me dit-elle, pour que vous m’envoyiez votre livre. Mais vous nous oublierez, je parie. Il paraît que tous les Français oublient vite.

Je me récrie.

TROISIÈME PARTIE

LE CHOC. — LA RETRAITE


Samedi 22 août.


Nous avons dormi dans la grange de la bonne vieille, où le foin était profond et chaud. À trois heures du matin, un garde-écurie est venu nous appeler par la lucarne. On a harnaché à tâtons.

À présent, il commence à se répandre sur la campagne une lumière extrêmement diffuse. Le brouillard, qui monte des prairies, éteint la clarté du jour naissant. Nous marchons à travers des blancheurs livides. La brume est si épaisse qu’on ne peut voir la voiture précédente et que, assis sur les coffres, on n’aperçoit l’attelage de devant et son conducteur que comme une ombre mouvante.

Nous atteignons ainsi la petite ville de Virton. Tous les habitants sont aux portes et l’on nous offre du café, du lait, du tabac, des cigares. Les servants sont descendus des avant-trains et boivent en hâte les liquides fumants que leur versent des femmes. Les conducteurs, penchés sur l’encolure de leurs chevaux, tendent leurs quarts.

Nous nous informons :

— Avez-vous vu les Allemands ?

— Il n’en est venu que quelques-uns acheter des chaussettes et du sucre. Ils ne viendront pas ici, au moins ?

— Ne sommes-nous pas là !

Sur les visages clairs des femmes, encadrés de cheveux de la couleur des avoines, règne la sérénité. Des enfants dodus, des anges de Rubens, accompagnent en courant la colonne qui s’ébranle, et d’autres, un peu plus grands, crient : « Vivent les Français ! »

Nos batteries s’engagent derrière un groupe du 26e d’artillerie, sur la route d’Ethe, une belle route droite, bordée de grands arbres. Les gerbes sur les champs semblent, dans la brume, des silhouettes de fantassins. On s’y trompe un instant. Dans un village sont installées des ambulances. Des mulets chargés de leurs cacolets attendent au fond d’un chemin creux.

Nous avons à peine dépassé les dernières maisons qu’une fusillade éclate soudain, semblable à la déflagration d’un feu de bois sec. Une mitrailleuse crépite avec un bruit saccadé de cinéma.

On se bat tout près d’ici, en avant de nous et aussi à droite, quelque part dans le brouillard. J’écoute… Je cherche dans l’air le sifflement d’une balle.

— Demi-tour !

— Au trot !

Quoi ? Que se passe-t-il ? Que sont devenues les trois batteries qui nous précédaient ? Nous prenons une route à droite. La fusillade cesse. Cette marche dans le brouillard qui semble s’épaissir encore, à la longue, est inquiétante. Nous savons bien, à présent, que l’ennemi n’est pas loin.

On s’arrête enfin. Il est peut-être sept heures. Aucun bruit n’annonce plus la bataille. Nous débridons nos chevaux pour leur donner l’avoine. Couchés sur les bas côtés de la route, les servants sommeillent.

De nouveau la fusillade s’allume, mais à gauche à présent. Comment notre position a-t-elle pu se modifier ainsi par rapport à celle de l’ennemi ? Tout à l’heure, on se battait à notre droite… Mais peut-être ne s’agissait-il que d’une patrouille égarée ? Je ne cherche pas à comprendre. Je m’oriente mal sans doute dans la brume.

Le bruit cette fois est plus lointain. Une détonation a éclaté, d’abord isolée, comme un signal. J’ai cru que c’était le coup de fouet d’un conducteur redressant son attelage. Mais, maintenant, le crépitement de la mousqueterie nous arrive par rafales, comme si un grand vent le portait. Pourtant, il n’y a pas un souffle dans l’air. Les brumes flottent, immobiles.

Brusquement le soleil paraît, le brouillard s’évanouit comme dans les féeries. On dirait que de grands rideaux de gaze remontent vers les cintres. En quelques minutes, le paysage se découvre dans son étendue. Aussitôt la canonnade commence.

À droite, s’étendent des prairies où paissent des troupeaux, et plus loin, des collines et des bois. On aperçoit un village, sur une côte, à la lisière d’une forêt. À gauche, vers le nord, un hémicycle de collines, toutes proches, borne l’horizon. Un ruisseau coule au milieu, réunissant les eaux des côtes couvertes de chaumes, où un arbre, un grand saule en boule, fait une seule tache verte.

Une batterie est installée là-bas. On aperçoit quatre points sombres : ses quatre pièces sur le champ.

Sur la route très droite, entre les arbres dont les fûts affirment la perspective, les douze batteries de mon régiment, suivies de leurs échelons de combat, forment une interminable ligne sombre, immobile.

Le capitaine commande :

— Dispositions de combat !

Les servants couchés dans l’herbe se dressent.

Ils enlèvent les couvre-bouches et les couvre-culasses de cuir qui protègent les pièces de la poussière des routes. Ils placent les appareils de pointage, vérifient le fonctionnement des manivelles de pointage et de hausse.

Une explosion proche nous surprend dans ce travail. Au-dessus de la batterie, en position là-haut sur les chaumes, un petit nuage blanc flotte au ciel. Il s’élargit, puis s’efface. Et soudain, vers l’arbre en boule, coup sur coup, six shrapnells éclatent encore.

Je sens une anxiété croître en moi, comme si le mouvement de mon sang se ralentissait. Je n’ai pas peur. Au reste, aucun danger immédiat ne nous menace ; seulement, j’ai l’intuition qu’une grande bataille s’engage, qu’il faut s’apprêter aujourd’hui à un rude effort.

L’inquiétude rend les visages graves, rive les yeux sur ce point de l’horizon où les obus tombent à présent sans répit. Certes, on n’avouerait pas cette inquiétude, mais les conversations se ralentissent ; on attend je ne sais quoi, la chute d’un obus ou l’arrivée d’ordres.

En moi-même, je m’excuse d’être anxieux : un baptême du feu est toujours émouvant. L’immobilité sur la route, en colonne, énerve. L’ennemi n’aurait qu’à allonger son tir, pour nous atteindre ici, sans défense.

D’ailleurs, ces émotions restent à fleur de peau. Si les yeux reflètent une angoisse, nous gardons le sourire et nous nous affirmons à nous-mêmes que tout à l’heure nous ferons ce qu’il faudra pour que la bataille qui se livre soit une victoire française.

Le colonel passe, accompagné du capitaine Maunoury et d’un état-major de lieutenants. Il promène sur nous un regard calme, clair, qui nous jauge et nous encourage à la fois. Ce peloton de cavaliers s’éloigne vite, gravissant les pentes que bombarde l’ennemi.

— Garde à vous !

Nous allons nous battre.

Au flanc des collines en fer à cheval, des sections d’infanterie se déploient et progressent par bonds. Tout à coup, les hommes se dressent, courent sur le champ, et soudain, à un commandement que l’on n’entend pas, s’abattent, disparaissent comme dans des trappes. Les fantassins s’éloignent, on les voit encore en silhouettes sombres, l’espace d’un instant, lorsqu’ils franchissent la crête.

Il fait chaud. Il est environ dix heures. Du pays inconnu, qui s’étend de l’autre côté des collines, nous vient le bruit formidable de la bataille. La fusillade pétille. Les mitrailleuses font un vacarme pareil à celui des vagues s’écroulant sur des brisants. Le tonnerre de l’artillerie enveloppe tous ces bruits, les mêle en une seule voix, semblable à celle de l’Océan en tempête avec les heurts de ses flots, ses déferlements, ses coups sourds, confondus par les vibrations stridentes du vent sur les lames.

La bataille semble orientée d’est à l’ouest. Les Allemands tiennent le nord, les Français le midi.

— En avant !

Dans la prairie, qu’il faut traverser d’abord, un ruisseau se perd parmi les herbes hautes. Les servants prennent les sous-verge à la bride et les activent. Les conducteurs mettent les attelages au trot. Sous les roues du caisson, le sol fléchit. Rompant l’effort des chevaux, la lourde voiture s’enfonce d’un coup jusqu’aux essieux dans le bourbier. Un grand coup de collier la sort de là.

Où allons-nous, bon Dieu ! Où allons-nous ?… Vers l’arbre en boule, vers cette cime dont la mitraille allemande, depuis deux heures déjà, n’a pas épargné un arpent. Pourquoi nous mène-t-on là ? N’y a-t-il pas sur ces collines bien d’autres positions excellentes ? Nous allons être massacrés !… Et la colonne avance au pas vers le champ en pente qu’à chaque minute foudroient les obus.

Pourquoi ? Pourquoi ? La mort n’a cessé de tomber là-bas depuis que le brouillard s’est levé. Et nous allons à elle.

L’angoisse m’étrangle. Je raisonne pourtant. Je comprends clairement que l’heure est venue de faire le sacrifice de ma vie. Nous irons, nous irons tous, mais nous ne redescendrons pas de ces côtes. Voilà !

Ce bouillonnement d’animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l’heure va cesser. Mon corps sanglant sera étendu sur le champ. Je le vois. Sur les perspectives de l’avenir, qui toujours sont pleines de soleil, un grand rideau tombe. C’est fini ! Ce n’aura pas été très long ; je n’ai que vingt et un ans.

Pas une seconde je ne discute. Je n’hésite pas. Ma destinée doit être sacrifiée à l’accomplissement de destinées plus hautes. C’est la vie de ma patrie, de tout ce que j’aime, de tout ce que je regrette en cet instant. Si c’est ma mort à moi, je consens : c’est fait ! J’aurais cru que c’était plus difficile…

On avance toujours au pas, les conducteurs pied à terre, à la tête de leurs attelages. Nous atteignons l’arbre en boule. Une volée… Au loin on entend d’abord un léger bruit d’ailes, un déploiement d’étoffe de moire. Cela s’amplifie en un bourdonnement de frêlons. L’obus vient droit sur nous, et c’est alors quelque chose d’indicible ; l’air devenu sonore, l’air qui vibre tout entier et dont les vibrations se communiquent aux chairs, aux nerfs, jusqu’aux moelles. Les servants sont accroupis contre les roues des caissons, les conducteurs s’abritent derrière les chevaux. On attend l’explosion. Une, deux, trois secondes : des heures. Je tends le dos ; je tremble. Je sens en moi trépider l’instinctif besoin de fuir. La bête se cabre devant la mort ! La foudre ! On dirait qu’elle est tombée à mes pieds. Dans l’air la mitraille passe avec un bruit furieux de vent.

Et voilà que la colonne s’arrête là, dans ce champ de pommes de terre, tellement retourné par la mitraille, qu’on a peine à trouver passage pour les voitures entre les trous qu’ont ouverts les obus.

Qu’attendons-nous ? Mettons nos pièces en batterie, au moins… Répondons, battons-nous !… Il me semble que, si nous écoutions claquer nos 75, l’angoisse de ces instants mortels se desserrerait. Ne nous laissons pas égorger… Battons-nous donc !… Et nous restons là, immobiles.

Des obus, qui semblent frôler nos voitures, me secouent des pieds à la tête, font trépider le blindage derrière lequel je m’abrite. Heureusement le terrain est très en pente, ils vont s’abattre plus loin ; je sue, j’ai peur… j’ai peur… Je sais bien pourtant que je ne fuirai pas, que je me laisserai tuer à ma place… Mais battons-nous donc !

On repart. La marche est difficile, à travers le champ éventré. Les conducteurs sont à peine maîtres de leurs attelages. Les chevaux s’affolent, tirent en tous sens.

Hutin me dit en hochant la tête :

— Tu es vert, mon vieux !

Je lui réponds :

— Eh bien ! tu ne t’es pas regardé !…

Un obus, qui soulève une gerbe de terre en avant des attelages, blesse à la tête le conducteur de milieu du caisson. L’homme s’abat.

— En avant !

Près de la crête, nous prenons position au bord d’un champ d’avoine. Les avant-trains vont se dissimuler quelque part, vers Latour, dont le clocher à notre gauche jaillit de la vallée. Blottis derrière les blindages des caissons, derrière les boucliers, nous attendons l’ordre d’ouvrir le feu. Mais le capitaine, agenouillé dans les moissons, en avant de la batterie, la jumelle aux yeux, ne découvre rien. Il paraît que là-bas, sur les grands bois d’Ethe et d’Étalle qu’occupe l’ennemi, une brume épaisse flotte encore. Autour de nous, en arrière de nos pièces, sur nos têtes, sans répit, des obus explosifs, des shrapnells de tous calibres éclatent, couvrant de mitraille la position. Nous n’échapperons pas à la mort… Derrière le canon, il y a un petit fossé. Je me couche là, en attendant les ordres. Un grand cheval de selle, bai, dont le poitrail béant laisse couler un ruisseau rouge, reste debout, immobile, au milieu du champ.

Sifflements, explosions, coups de l’ennemi et coups d’une batterie voisine de 75, on ne reconnaît plus les bruits dans cet enfer sonore, de fer, de flammes et de fumée. Je sue. Mon corps trépide plutôt qu’il ne tremble. Le sang bouillonne dans ma tête, me bat les tempes ; une ceinture de fer m’étreint le ventre. Inconsciemment, comme un fou, je fredonne un refrain que nous chantions ces jours derniers au cantonnement, et qui me hante :

Trou là là, ça ne va guère,
Trou là là, ça ne va pas !

Je vais mourir dans ce trou. Quelque chose me frôle les reins… Je suis touché… Non, un éclat a déchiré ma culotte.

Une fumée noire, puante, enveloppe la batterie. Quelqu’un râle. Je me lève pour voir. J’aperçois, dans un brouillard sale, le maréchal des logis Thierry, étendu au bord des avoines, et les six servants qui l’entourent. L’obus a éclaté devant la volée de son canon. Le frein est ouvert. La pièce est inutilisable.

À genoux, côte à côte, le capitaine Bernard de Brisoult et le lieutenant Hély d’Oissel, la lorgnette aux yeux, fouillent l’horizon. Je les admire. À voir mes deux officiers, à voir le commandant qui, les bras croisés, paisiblement fait les cent pas derrière la batterie, j’ai honte de trembler. Il se passe en moi quelques secondes de drame furieux, confus. Puis, il me semble que je m’éveille d’un engourdissement de fièvre, plein d’horribles cauchemars. Je n’ai plus peur. Et, lorsque je m’abrite à nouveau, n’ayant rien d’autre à faire, puisque nous ne tirons pas, l’instinct a cédé. Je ne tremble plus.

Une odeur infecte remplit le fossé. Je grogne :

— Bon Dieu ! ça pue là dedans !

Astruc est installé au plus creux. D’une voix qui semble sortir de terre, il me répond :

— T’en fais pas, mon vieux ! C’est moi qui suis dans une m…, mais je ne céderais pas ma place pour vingt francs.

Quelques fantassins franchissent la crête, battant en retraite. Le bruit des mitrailleuses se fait plus proche. On l’entend à présent, très net, malgré les éclats du canon.

L’ennemi avance, nos lignes plient.

Sur nous le feu des batteries allemandes s’espace. Des compagnies entières d’infanterie se retirent.

Nos officiers confèrent :

— Mais qu’est-ce que vous voulez… pas d’ordres, pas d’ordres, répète le commandant.

Et l’on attend encore. Le grand lieutenant a mis revolver au poing. Les servants arment leurs mousquetons. L’artillerie allemande, qui craint peut-être d’atteindre son infanterie qui avance, s’est tue. D’un instant à l’autre, l’ennemi peut prendre pied sur la crête.

— Amenez les avant-trains !

La manœuvre est vite faite.

Il faut emporter Thierry, dont le genou est ouvert. Il souffre ; il ne veut pas qu’on le touche. Malgré lui, trois hommes l’installent sur l’échelle-observatoire. Il est très pâle. Est-ce qu’il ne va pas défaillir ? Il murmure :

— Oh ! vous me faites mal. Achevez-moi donc !

Les autres blessés, cinq ou six, se hissent sans aide sur les coffres, et, au grand trot, la batterie dévale sur la route de Latour.

La bataille est perdue. Je ne sais ni pourquoi, ni comment. Je n’ai rien vu. La droite française a dû reculer beaucoup, car j’aperçois, très avant vers le sud-est, des éclatements d’obus sur de grands bois qui ce matin étaient loin de nos lignes. Nous nous trouvons complètement tournés. Une angoisse me vient. Nos voies de retraite sont-elles libres ? Nous franchissons la ligne du chemin de fer, des prairies, un ruisseau. Nous abordons la série des collines, couvertes de bois jusqu’à mi-côte, qui s’étendent parallèlement à celles qu’occupait ce matin l’armée. Ce sont, sans doute, nos positions de repli. Les conducteurs activent les chevaux. Les servants, pied à terre pour alléger les voitures, courent, éparpillés, aux flancs de la colonne. L’étroit chemin que nous suivons est défoncé, pavé de pierres roulantes. Sur la pente rude, une voiture d’infanterie, en panne, barre la route. Un mauvais cheval blanc s’arc-boute, le conducteur crie, pousse aux roues : l’attelage ne démarre pas.

Un brigadier interpelle le fantassin :

— Mais avancez donc, n… de D… !

Avancer, avancer. Comme s’il le pouvait ! Le conducteur, sans lâcher la roue, qu’il empêche de dévaler, tourne vers nous un visage pitoyable, et je vois qu’il pleure.

— Avancer ! Mais comment voulez-vous !

Nous l’aidons. Sa voiture se range dans le champ pour nous laisser passer.

Il est à peu près deux heures de l’après-midi. Il fait une chaleur pesante. La bataille semble terminée. On n’entend plus le canon que loin sur la gauche, du côté de Virton et de Saint-Mard.


Notre colonne s’allonge en ligne noire, à flanc de coteau. À travers les bois qui couronnent les hauteurs, nous allons sans doute chercher une route pour gagner le plateau. L’horizon s’élargit. Soudain, vers Latour, une mitrailleuse crépite. Je fais le geste de chasser une guêpe qui me bourdonne à l’oreille.

— On tire sur nous, me crie Hutin.

Des balles sifflent. On nous mitraille du haut des positions que nous venons d’abandonner. Un cheval blessé tombe sur les genoux ; on le dételle. Un homme, dont la cuisse est traversée, continue à marcher.

Dans un vallon, à l’abri des balles, une prairie enfonce dans la forêt un coin d’herbe claire. C’est là que nos trois batteries se rangent en parc, en attendant des ordres. Je vois tout de suite combien notre position est critique. À travers bois, aucun chemin ne conduit au plateau. Plusieurs voitures de la 10e batterie se sont engagées dans un sentier forestier. Elles ne peuvent ni avancer ni reculer. Un canon est embourbé jusqu’aux essieux. Pour sortir d’ici, il nous faudra donc traverser ces champs ras, à droite ou à gauche, affronter encore le feu des mitrailleuses et, peut-être, maintenant, de l’artillerie ennemie qui a pu se rapprocher. Plus nous attendrons, moins nous aurons de chances de passer indemnes.

Et puis, combien de temps les voies de retraite sur le plateau seront-elles libres ? Nous sommes tournés, et devant nous l’ennemi avance, dévale des collines en fer à cheval. Il doit tenir maintenant le village de Latour.

Le commandant attend des ordres. Sa parole est brève, ses gestes saccadés. Ses mâchoires ont des contractions régulières. C’est un signe de nervosité que nous connaissons bien. « Il casse des noisettes », comme disent les canonniers. Il a envoyé un brigadier chercher des instructions. Mais où trouver à cette heure l’état-major ? L’armée est en pleine retraite.

Un dragon arrive au galop, met pied à terre devant nos officiers. Anxieux, nous faisons cercle. Il apporte des renseignements. La retraite de l’armée s’opère à droite par la route des Ruettes. L’ennemi est bien à Latour. Il avance vers Ville-Houdlémont.

Tout de suite la colonne s’ébranle. Devant, seul, à cheval, le lieutenant Hély d’Oissel éclaire le chemin. De nouveau, la mitrailleuse crépite au loin. Mais, cette fois, nous n’entendons même pas siffler ses balles. Un instant, une palissade nous arrête. Nous l’abattons à coups de hache. L’espace découvert qu’il nous faut traverser est court : une prairie en dos d’âne. Par une petite route encaissée, nous atteignons les Ruettes.

Un général est là, près de l’église, sans état-major, avec pour toute escorte trois chasseurs.

La route de Tellancourt est un fleuve.

Dans les flots de la retraite, il faut se frayer de force un passage. De front avec la colonne d’artillerie, marchent les bataillons qui ont encore des chefs. Et, à droite et à gauche, ballottés comme des débris de liège au courant, emportés dans des remous, parfois jetés au fossé, et parfois entraînés par le torrent, des lambeaux de troupes achèvent d’encombrer le chemin : blessés, éclopés, hommes fourbus, sans fusil, sans sac, soldats égarés ; tous ceux-là avancent lentement. Il y en a qui font effort pour atteindre nos voitures et s’y accrocher. Ils se hissent sur les caissons ou se laissent traîner, pareils à des automates.

Tandis que la retraite des divisions d’infanterie se poursuit par la grande route, un chemin à droite, par une pente très dure, nous conduit au plateau. Le jour baisse. La masse des bois de Guéville, entre le soleil et nous, projette son ombre jusqu’aux flancs de la colline proche. Il n’y a guère ici que des traînards. Beaucoup de blessés sont au fossé. Ils se sont accordé un instant de repos avant de continuer la montée. Mais tous ne repartiront pas. On en voit dans l’herbe, dont le masque reflète déjà le visage creux de la mort. Les orbites sont profondes. Les yeux brillants de fièvre, grands ouverts et fixes, contemplent on ne sait quoi. Le clin des paupières est pesant et ralenti. De la sueur colle les cheveux aux tempes, zèbre, en coulant, les faces aux pommettes saillantes, au nez pincé, salies de poussière et de poudre. Presque aucun des blessés n’est pansé. Le sang a fait de grandes taches sombres sur les capotes, a éclaboussé le drap, a ruisselé. On n’entend pas une plainte. Deux hommes, sans sac ni fusil, exhortent un petit fantassin, dont un éclat a labouré l’épaule. Très pâle, les yeux clos, d’un mouvement du front entêté et las, il refuse de se laisser soulever. Des soldats, atteints aux jambes, marchent encore en s’aidant de leur fusil comme de béquilles. Ils implorent :

— Emmenez-nous !

Nous leur donnons nos places sur les coffres. À chaque cahot de la route, un gros clairon, dont une balle a traversé la poitrine, laisse échapper un soupir de douleur.

Dans les champs, en marge de la route, traînent des sacs éventrés, d’où s’échappent des caleçons, des chemises, un calot, des brosses. Il y a au milieu du chemin des godillots, des gamelles, des marmites aplaties par les roues des voitures et les sabots des chevaux, des linges, des baïonnettes, des cartouchières dont les cartouches aux douilles de cuivre luisent dans la poussière, des képis, des lebels brisés. Cela serre le cœur à pleurer. Malgré moi, je pense aux routes de la défaite en août 1870, après Wissembourg, après Forbach. Depuis un mois, pourtant, on ne parlait que de victoires. Nous voyions l’Alsace reconquise, l’Allemagne ouverte. Et au premier choc, voici notre armée, à nous, vaincue ! Avec un peu d’étonnement, je me dis que je viens d’assister à une défaite.

Nous atteignons la lisière des bois de Guéville que défendent des fantassins du 102e. Des armes, des effets jonchent toujours le chemin. La chaussée a été éventrée par l’artillerie et les convois. Les blessés, sur nos caissons qui les cahotent, ont des visages de crucifiés.

Je demande au gros clairon :

— Veux-tu qu’on fasse arrêter la voiture, si ça te secoue trop ?

— Non, pour tomber dans leurs pattes !

— Tout de même !

— Non, ça va, ça va.

Et il se mord les lèvres pour ne pas crier. Je suis très las. Mon crâne est à la fois lourd et sonore. Dormir, dormir, n’importe où.

À peine sortie du bois, la batterie fait halte, dans un champ où le blé est en gerbes, près d’un village qui s’appelle, dit-on, « la Malmaison ». Je me laisse tomber sur la paille. Si nous restons là, nous ne pourrons même pas dormir ; l’ennemi est trop près. Nous serons attaqués dans la nuit. Et je ne pense qu’à dormir, à aller assez loin pour pouvoir dormir. J’attends le commandement fatidique : « Dételez », qui va nous laisser dans ce champ pour combattre encore dans une heure. Peut-être tout de suite. Des ordres arrivent ; nous repartons. Nous traversons la Malmaison encombrée de troupes en désordre. La nuit vient. J’atteins aux limites extrêmes de la fatigue. Ma conscience des choses s’atténue. Je vois, comme en rêve, les servants affalés sur les coffres, la tête ballante, les cavaliers vacillant à cheval et qu’on dirait ivres. J’entends encore un homme du 26e d’artillerie, assis sur le caisson, raconter comment les trois batteries, qui nous précédaient ce matin sur la route d’Ethe, ont été mitraillées et prises par l’ennemi, en colonne, et comment il a réussi, lui, à s’échapper à peu près seul, grâce au brouillard.

Dans la nuit, nos caissons, qui brinquebalent, font pour nos oreilles un bruit vague de canonnade. Une chambrière traîne. Il me semble entendre une mitrailleuse. Quelle obsession ! La colonne étend sur la campagne nocturne son roulement monotone, qu’aucun commandement, aucun bruit de voix ne vient rompre.

Après une très longue marche, vers minuit, nous nous retrouvons pour camper à Torgny. Ce soir-là, on ne se compte même pas. Dans une grange, près de la porte, je me laisse tomber, la face dans le foin, et il me semble, quand je m’endors, que je meurs.


Dimanche 23 août.


On nous a laissés dormir jusqu’à huit heures passées. Tout de suite nous menons les chevaux boire à une grande auge de pierre au milieu du village. Les cloches sonnent. Il y a encore des dimanches !… Cela me paraît étrange. J’ai sommeil. Je suis moulu, mes membres sont gourds ; j’ai peine à me mettre en selle. Avoir seulement un jour de repos !

Comme je reviens au cantonnement, botte à botte avec Déprez, nous rencontrons Mlle Aline, vêtue d’une robe claire à fleurs roses, chaussée de souliers fins. Elle va sans doute à la messe. Elle nous reconnaît, nous fait signe de la main et nous sourit.

Au parc, on nous attend.

— Bridez !… Attelez !…

— Quoi ? On retourne au feu ?

— Sans doute… Je ne sais pas, répond Bréjard. Attelez !

Les deux batteries, qui forment à présent le groupe, la nôtre et la 12e — la 10e a dû être prise par l’ennemi dans les bois de Guéville — s’engagent sur la route de Virton. Il est dit que nous n’aurons pas un moment de répit.

Mais, presque tout de suite, on nous arrête en colonne doublée, sur les chaumes, au bord du chemin. Il y a là, à flanc de coteau, des forces importantes d’artillerie française en position. Sur le champ clair, les batteries attelées, immobiles, décrivent des rectangles noirs.

On se compte. Il y a des vides à ma pièce : Bâton, conducteur de milieu du canon, blessé à la tête, est resté à l’ambulance de Torgny ; Hubert, chef de pièce, disparu ; Homo, conducteur de canon, disparu. Lorsque j’ai aperçu Homo pour la dernière fois, il errait, hagard, à travers le champ battu par l’artillerie ennemie.

Disparu aussi Lucas, le cycliste du capitaine, et celui-là surtout m’inquiète. C’est un garçon gai, franc, spirituel, que j’aime.

De notre échelon de combat tout entier, conduit par le lieutenant Couturier, on n’a point de nouvelles.

En cercle, autour du capitaine, on réorganise les pelotons de pièces. La batterie n’a plus que trois canons ; il faut envoyer vers l’arrière celui dont un obus a ouvert le frein.

Que je suis las ! Dès que je demeure immobile, je m’endors.

Hutin ouvre une boîte de singe pour nous deux.

— As-tu faim, Lintier ?

— Guère… Pourtant, je n’ai pas mangé depuis avant-hier.

— Comme moi. Crois-tu qu’on va y retourner aujourd’hui ?

— Sans doute…

Hutin rêvasse :

— Il n’y a qu’une chose qui m’épate, me dit-il, c’est d’être là.

— Oui, c’est épatant.

— C’est drôle, on n’entend presque pas le canon aujourd’hui.

— Ils n’ont pas l’air d’avoir profité de leur victoire d’hier pour avancer.

— Pour moi, déclare mon pointeur, on est tombé dans une embuscade. Ils nous attendaient là. Ils avaient repéré les crêtes, c’est pour cela qu’ils nous ont eus. Mais ça va changer !

— J’espère ! Ah ! bon Dieu, que j’ai envie de dormir ! Et toi ?

— Moi aussi.

Nous mangeons, sans appétit, chacun quatre bouchées de singe. Nous refermons la boîte. D’ailleurs la colonne s’ébranle.

À travers champs, nous gagnons Lamorteau, un gros bourg au bord de la Chiers, où nous formons le parc près de la rivière, en attendant des ordres.

Tout de suite la rive s’égaie de fumées qui montent droit dans l’air calme de la matinée déjà chaude. Les servants font la soupe, les conducteurs vont puiser de l’eau pour les chevaux, qu’on ne dételle pas.

Et voilà que, sur le pont de la Chiers, apparaît soudain le lieutenant Couturier, à la tête de son échelon. Lucas est avec lui. Il accourt à moi.

— Te voilà !

— Oui, vieux…

— Sacré animal, tu nous as fait peur !

Une forte étreinte des mains, et c’est tout. Mais vraiment, je me sens allégé.

Hubert est là aussi. Autour des marmites de campement, où chauffe la soupe, on s’interroge. Puis, les ordres n’arrivant pas, on dort. Au soir, nous retournons à Torgny pour cantonner.

Le commandant fait déharnacher les chevaux. C’est donc que rien ne nous menace. Je m’étire et je baille de satisfaction. Nous formons le bivouac. C’est un travail. On établit les pièces à vingt mètres d’intervalle ; entre les roues de deux pièces, on tend les cordes à chevaux. Une fois ceux-ci attachés, le harnachement disposé sur les timons des avant-trains, l’ensemble du parc doit former un quadrilatère régulier.

Nous avons mis bas nos vestes, car il fait chaud encore. Déprez distribue l’avoine ; les conducteurs tendent les musettes-mangeoires de leurs attelages.

Quelqu’un crie :

— Un aéro !

— Un boche !

En plein ciel, un oiseau noir, à queue bifide, un oiseau à grande allure de rapace, survole le parc. On court aux mousquetons. Le buste renversé pour épauler, débraillés, les chemises ouvertes sur les poitrines nues, les canonniers tirent sur l’épervier allemand qui vole bas. Les chevaux effrayés hennissent, se cabrent, tirent au renard. Plusieurs se sont détachés et galopent à travers le parc. Il nous semble que l’oiseau vacille.

— Il en a !

— Il descend !

— On dirait, mais c’est qu’il s’éloigne.

On tire encore. Depuis longtemps l’aéroplane est hors de portée.

À l’abreuvoir, dans l’unique rue du village, c’est toujours la même cohue d’hommes conduisant des chevaux par la bride, ou montés à poil, les mêmes cris pour avoir place autour de l’auge, les appels des hommes qui se reconnaissent, les injures des hommes à pied que les cavaliers bousculent, toute la vie bruyante d’un cantonnement d’artillerie. Un chasseur, qui gueule et jure, fend le courant. On crie :

— Il n’est pas plus pressé que les autres, celui-là !

— Si, un peu ! Retournez vite aux cantonnements. J’apporte des ordres !

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— Tout le monde fout le camp d’ici… Et puis c’est pas le moment de s’amuser ; les Allemands ne doivent pas être loin. Ça va encore barder un coup !

Il éperonne son cheval. En hâte, nous regagnons la batterie. Est-ce une surprise ? On harnache au plus vite. Et, sans seulement que nous ayons eu le temps de boutonner nos vestes, la première voiture sort du parc.

— Marche, en avant… au trot !

On a dû jeter les sacs d’avoine, encore à moitié pleins, sur les caissons ou sur les affûts des pièces. En courant, il faut les breller pour qu’ils ne tombent pas. Puis, à peine vêtus, on saute comme on peut sur les avant-trains pendant que la batterie roule à grande allure sur la route raboteuse.

Nos regards reviennent sans cesse en arrière, à ces collines qui dominent Torgny, à l’est, et d’où, à chaque moment, nous nous attendons à voir déboucher les têtes de colonnes ennemies. Je guette un crépitement de mitrailleuse ou un sifflement d’obus.

La route au loin, dans la vallée, est noire d’attelages et de caissons lancés au trot, dans d’épaisses nuées de poussière. Des batteries roulent à travers champs. Que signifie cette reculade en hâte ? De la journée on n’a entendu le canon que très loin, vers le nord. On ne l’entend même plus. Alors ? Nous avons été surpris ou nous avons failli l’être ? Mais, est-ce que l’on peut comprendre quelque chose à tout cela !

Vers cette crête, entre la Chiers et l’Othain, où tout le pays, sous le grand soleil, nous avait accueillis à notre arrivée de son déploiement de lignes et de couleurs, nous prenons position. Il me semble que les émotions que m’avaient causées la majesté et la sérénité de cette apparition se sont profondément enfoncées dans le passé. Il me semble qu’en un jour j’ai vieilli de dix ans. C’est une sensation étrange et intimement douloureuse.

La gueule de nos canons menace Torgny et le plateau qui le domine. Tout à l’heure il faudra bombarder ce malheureux village, et il se peut qu’un obus lancé par ma pièce aille éventrer la maison qui nous abrita, tuer les femmes dont l’hospitalité nous fut si douce.

Cette pensée-là est cruelle jusqu’à l’angoisse. Horrible guerre !

Mais la nuit vient, sans que là-bas, sur le plateau, le capitaine ait rien vu bouger. Derrière nous, l’étroite vallée de l’Othain s’emplit d’ombres. Les avant-trains sont en parc à deux cents mètres de la batterie. Il est interdit de faire du feu, d’allumer même un falot. Notre sécurité demain matin en dépend. La nuit a des étoiles ; un peu de brume atténue leur scintillement. Il n’y a pas de lune. Immobiles, en masses sombres, les chevaux mangent à petit bruit leur avoine dans les musettes. Une grande clarté rouge s’allume à l’est. C’est sans doute la Malmaison qui brûle. Et à mesure que la nuit se fait plus complète, à droite, à gauche de cette grande lueur, d’autres lueurs apparaissent. Partout des villages flambent. Sur ce ciel d’incendie, les croupes de nos chevaux, leurs têtes aux oreilles inquiètes, les lourdes masses des voitures se détachent en ombres noires.

Debout, côte à côte, les bras croisés, Hutin et moi, nous contemplons ce pays en feu.

— Oh ! les sauvages, les sauvages !

— Est-ce que c’est la guerre, ça ?

Et nous nous taisons tous deux, étreints par la même angoisse, crispés par la même rage. Je vois passer dans les yeux sombres de mon ami une lueur fauve, le reflet des brasiers.

— Et n’être pas les plus forts !… Ne pas pouvoir empêcher ça ! Malheur !

— Ça viendra…

— Oui, ça viendra… et ils le paieront !

Nous allons nous jeter sur la paille amoncelée derrière les pièces. Régulièrement, un projecteur de Verdun balaie le pays. La télégraphie optique met dans le ciel des barres lumineuses. Et nous nous endormons, serrés les uns contre les autres, tandis qu’un servant, droit dans sa capote, immobile, veille près du canon.


Lundi 24 août.


Il est encore nuit noire. Une ombre vient secouer mon manteau.

— Alerte !

— Quelle heure est-il ?

— Sais pas, répond l’homme de garde qui m’a réveillé.

Là-bas, les villages brûlent toujours. À tâtons, presque silencieusement, on a attelé. Les avant-trains viennent chercher les pièces. Une côte raide… Les pierres roulent. Dans la nuit, les chevaux risquent à chaque pas de s’abattre ; les freins serrent mal ; nous nous accrochons aux voitures, nous laissant traîner, pour soulager l’attelage de derrière sur lequel le caisson dévale.


Au petit jour, un village mort. Près du grand mur de l’église, cinq chasseurs dorment. Ils ont les rênes de leurs chevaux passées au bras et leurs bêtes immobiles dorment près d’eux, debout. Une pâle lumière froide se répand dans les épaisseurs du brouillard qui s’est accumulé au fond de la vallée. Il fait très frais. Nous marchons en silence, au pas. Les servants dorment sur les coffres. Nous allons vers l’ouest. Nous reculons. Pourquoi ? N’étions-nous pas bien là-haut à attendre l’ennemi ? Un soleil d’argent apparaît parmi les brumes, dans un halo.

Après une longue halte, dans un champ de luzerne engraissé avec des vidanges, et dont nous emportons une odeur tenace d’excréments, nous allons mettre nos pièces en batterie sur une hauteur du côté de Flassigny. Mais, presque tout de suite, des ordres arrivent ; nous repartons et toujours vers l’ouest. Par une échappée entre deux collines, on aperçoit une ville lointaine : Montmédy sans doute.

Sur la route, dans un vallon, près d’un ruisseau, vers le milieu du jour, on nous arrête.

— Canonniers, descendez, pied à terre. Dérênez les sous-verge. Repos !

Le soleil est brûlant. Dans l’air, il n’y a pas un souffle frais. Nous n’avons dans nos bidons qu’un peu d’eau de l’Othain, saumâtre et tiède. Celle du ruisseau n’est pas buvable. Nous pouvons au moins nous y laver. Les hommes dorment dans les fossés. Les chevaux restent immobiles, accablés par la chaleur.


Le soir est venu lorsque notre groupe reçoit l’ordre de se rendre à Marville, sans doute pour y cantonner.

Je retrouve là un site connu. Nous avons traversé Marville en allant à Torgny. C’était alors une petite cité aimable avec des jardins fleuris, des chalets au bord de l’eau, dans les dahlias. Aujourd’hui Marville est désert. De grandes charrettes de paysans meusiens, pleines de literie, de coffres, de paniers, attendent, attelées, prêtes à partir. Une cage à serins y voisine avec une voiture d’enfant et un moïse. Et, au milieu de tout cela, sont assises des femmes entourées d’enfants. Elles pleurent ; les petits se blottissent dans leurs jupes. Des chiens autour des voitures attendent pour suivre. Nous demandons à ces pauvres gens où ils vont.

— Où voulez-vous ? On nous dit qu’il faut partir ! Nous partons… et avec des petits comme ça !

Ils nous interrogent :

— Dites, de quel côté faut-il aller ? On ne sait pas, nous autres…

Nous ne savons pas non plus ; pourtant, nous leur indiquons :

— Allez par là, par là…

Par là, c’est l’ouest. Ah ! quelle misère !


Notre bivouac est établi à l’entrée de la ville. Un ruisseau coule à proximité, et, de l’autre côté du ruisseau, il y a deux chevaux morts, sur un champ de chaume.

Le capitaine de la 10e batterie arrive au cantonnement à cheval. Nous croyions sa batterie perdue. Il raconte au commandant comment, dans les bois de Guéville, il a réussi à sauver ses quatre pièces, en abandonnant tous ses caissons. Sa batterie est en position quelque part sur les hauteurs qui dominent Marville au sud-est. Il vient chercher des ordres.


Je suis bien gêné par la déchirure qu’avant-hier un éclat d’obus a faite au fond de ma culotte. Partagé entre le désir de faire une réparation de fortune et la crainte que l’ordre n’arrive soudain de lever le camp lorsque je serai déculotté, je laisse passer ces heures de tranquillité du soir sans accomplir ce travail urgent.


Mardi 25 août.


Le soleil m’éveille. Je me secoue.

— Une bonne nuit, hein, mon vieux Hutin ?

Hutin, qui somnole encore, ne répond pas. Déprez appelle :

— À l’avoine !

Personne ne se hâte. Deux hommes dorment encore, tas sombre de drap bleu-noir, dans la paille, sous la volée de canon. Il m’a semblé entendre un frôlement connu. Instinctivement, je me retourne pour voir qui fait ce bruit.

— Terre ! crie quelqu’un.

Les hommes s’abattent où ils sont. En plein ciel, au-dessus du parc, un shrapnell éclate. Dans l’air très calme, son nuage de fumée compacte flotte immobile parmi les brumes grises et diffuses.

— C’est l’aéro d’hier qui nous vaut ça, déclare Hutin, que le bruit a tout à fait réveillé.

— Oui, mais trop haut.

— C’est un coup de réglage. Tu vas voir si ça va radiner dans cinq minutes.

— Allons, bridez, attelez… Vite !

Le parc s’agite. Autour des chevaux et des voitures, les canonniers se hâtent. En un clin d’œil les cordes à chevaux sont enroulées sur les pitons derrière les avant-trains, les attelages prêts à démarrer. Un obus siffle encore. On tend le dos sans s’interrompre. Des obus explosifs tombent à présent sur Marville, et d’autres, hurlant au-dessus de nous, vont s’abattre sur les crêtes voisines que l’ennemi croit garnies d’artillerie française. Les conducteurs, penchés sur l’encolure des chevaux, fouaillent leurs attelages et la colonne part au trot. Sur les côtes qui dominent à l’ouest la ville, la vallée de l’Othain et les hauteurs qui s’étendent de l’autre côté de la rivière, et d’où débouche l’ennemi, nous prenons position. Une trombe de plomb, d’acier, de feu, s’abat sur Marville. Un des premiers obus a atteint le clocher. On ne peut voir d’ici la ville. Mais de grandes fumées montent en colonnes noires toutes droites dans le ciel. Marville brûle. Dans le vacarme de la canonnade, — qui s’est enflé jusqu’à un tonnerre ininterrompu qui croît, décroît, se répercute en échos, roule, sonne, éclate, sans cesser jamais, — on a peine à distinguer les coups de l’ennemi de ceux de l’artillerie française. On finit pourtant par reconnaître, brève dans l’orage, la voix des 75.

— Garde à vous ! Les pointeurs à moi !

Les hommes courent au capitaine.

— Devant nous, un arbre en pinceau…

— Vu, répondent les pointeurs.

— Point de pointage, cet arbre… Plateau 0… tambour 150…

Chaque pointeur court à sa pièce et la pointe. La culasse pointe en se fermant sur l’obus. Le pointeur lève le bras :

— Prêt !

Le chef de pièce commande :

— Pour le premier coup !…

Les servants se rangent hors des roues de la pièce ; le tireur se penche pour saisir le cordon tire-feu.

— Feu !

Le canon se cabre comme un cheval pris de peur. Les crânes vibrent. On a dans les oreilles un tintamarre de cloches ; on est secoué de la tête aux pieds. Une grande lame de feu a jailli de la gueule de la pièce. Le vent du coup, autour de nous, a soulevé de la poussière. La terre tremble. On a dans la bouche une saveur fade d’abord, âcre à la longue. C’est la poudre. On ne sait si on la sent ou si on la goûte, et le tir se poursuit, rapide, sans à-coups. Les mouvements des hommes sont coordonnés, précis, brefs. On ne parle pas. Les gestes suffisent pour indiquer la manœuvre. On n’entend que les commandements de hausse du capitaine que répètent les chefs de pièce.

— Deux mille cinq cents !

— Feu !

— Deux mille cinq cent vingt-cinq !

— Feu !

Après le premier coup, la pièce est assise. Le pointeur et le tireur se sont installés sur leurs sièges derrière les boucliers. Au coup de feu, le tube de la pièce recule sur les glissières du frein, puis posément, exactement, vient se remettre en batterie, prêt à tirer encore. Derrière le canon, les douilles noircies, en monceau, fument encore.

— Halte au feu !

Les servants s’étendent dans l’herbe. On roule une cigarette.

Encore un aéro ; le même rapace noir découpé nettement sur le ciel bleu pâle qui peu à peu s’éclaire.

On rage. Quelle sujétion ! il nous survole.

Tout de suite l’artillerie lourde ennemie ouvre le feu sur les côtes que nous occupons et sur un bois voisin. Il est temps de changer de position, car le moment le plus périlleux pour nous est celui où les attelages viennent chercher les pièces. Une batterie est alors extrêmement vulnérable.

Sans attendre que le tir de l’ennemi soit réglé, sur l’ordre du commandant, nous allons nous établir dans une cuvette du plateau. Alentour, s’étend, sur de grands champs plats, le hérissement infini des chaumes. À gauche seulement, des peupliers bordent une route, tracent une ligne de verdure sur la campagne nue. Devant nous, et derrière nous, s’ouvrent des tranchées vides. Marville brûle toujours. La fumée salit tout l’horizon de l’est. Le soleil est haut ; sur les chaumes, la lumière est éblouissante. Nous souffrons de la chaleur et de la soif. Le vacarme de la bataille ne fait que croître.

Le capitaine a aperçu, au pied de lointaines collines toutes bleues encore de brouillard sur l’horizon du sud-est, une colonne d’artillerie ou un convoi et de grandes masses d’hommes en marche. Sont-ce des troupes françaises ? Est-ce l’ennemi ? Le capitaine l’ignore. La brume, l’éloignement empêchent de reconnaître les uniformes.

— On ne peut pas tirer, dit-il, si ce sont des Français !

Debout sur un caisson, la jumelle aux yeux, il scrute cet horizon menaçant.

— Si c’est l’ennemi, il nous tourne… il nous tourne. Il va entrer dans les bois… On ne verra plus rien… Allez donc demander au commandant.

Le commandant n’est pas plus renseigné. Les ordres qu’on lui a donnés ne concernent pas ces collines. Il regarde, lui aussi. Mais il ne reconnaît pas mieux ces masses mouvantes. Il murmure à son tour :

— Si c’est l’ennemi, il nous enveloppe.

Vite on envoie un éclaireur à cheval. L’énervement nous gagne.

Un fantassin isolé s’est arrêté près de la quatrième pièce. Il n’a plus ni sac, ni fusil. On l’interroge.

— Blessé ?

— Non.

— D’où tu sors ?

Le capitaine fait signe qu’on lui amène cet homme. Mais l’autre, qui a abandonné ses armes, ne se presse pas d’obéir.

— Qu’est-ce qu’il y a là-bas, lui demande le capitaine ?… Des Français ?

— Je ne sais pas.

— Enfin, d’où venez-vous ?

Le fantassin fait un grand geste qui désigne la moitié de l’horizon.

— De là-bas.

Le capitaine hausse les épaules.

— Mais où étaient les Allemands ? Savez-vous s’ils ont tourné Marville par le sud ?

— Mon capitaine, j’étais dans une tranchée… Alors il est venu des obus, des gros noirs… D’abord ils éclataient derrière, à cent mètres… alors, vous comprenez, on s’en foutait… Et puis, il y en a qui nous sont tombés dessus… Alors, on est parti !…

— Mais vos officiers ?

L’autre fait un signe d’ignorance. Il n’y a rien à tirer de cet homme-là. Et comme, à cet instant, un obus ronfle en l’air, le fantassin s’enfuit, le dos rond. On l’entend qui grogne :

— Ah ! bon Dieu de bon Dieu !

L’obus éclate de l’autre côté de la route, et tout de suite trois autres s’abattent plus près. Le capitaine n’a pas cessé de suivre des yeux les troupes qui, là-bas, ne vont pas tarder à disparaître dans les bois. Nous attendons anxieux, en cercle autour de lui.

— Je crois que ce sont des Français, dit-il. Tenez, regardez donc, Lintier, vous avez de bons yeux !

Avec la lorgnette, j’aperçois en effet des culottes rouges.

— Oui, ce sont des Français. Mais où vont-ils ?

Le capitaine ne répond pas, et je comprends que, cette fois encore, l’armée française bat en retraite.

Une volée d’obus laboure le champ derrière nous.

Le feu de l’ennemi, trop à gauche et trop long d’abord, se rapproche. Il est à présent réglé en direction. Ma vie dépend d’une seconde de la volonté d’un capitaine prussien et d’une toute petite rectification de pointage.

Et voilà que des sections d’infanterie apparaissent soudain au bord du plateau et se replient en hâte. Une compagnie du 101e vient s’établir dans les tranchées ouvertes derrière nos pièces.

L’air vibre encore ; des obus viennent droit sur nous. La terre jaillit. Un éclat me frôle la tête et sonne sur le blindage du caisson. Un obus est tombé dans la tranchée où sont les fantassins. Une, deux secondes se passent ; on entend une plainte, un cri. Rien. Un homme se lève et s’enfuit, puis un autre, puis la compagnie tout entière. Tête basse, ils fléchissent les genoux. Derrière, un blessé se débarrasse en hâte de son sac et de son fusil et s’éloigne à cloche-pied.

Une estafette apporte un pli au commandant : ordre de se retirer. Le corps d’armée bat en retraite. Nous quittons la position. Au pas, la colonne s’allonge. Ce champ que dorent uniformément les chaumes, éventré par les obus, découvrant ses entrailles d’humus noir, a un peu de l’horreur d’un corps aux blessures béantes. Autour des points d’éclatement, des mottes ont volé, et, au bord du trou, la terre est levée en remblai circulaire. La mort peut tomber encore. Quelqu’un demande :

— Pourquoi n’avance-t-on pas plus vite ?… On va se faire bousiller.

Mais on sent que le fatalisme, qui est, je crois, le commencement du courage, nous a envahis presque tous. L’ennemi tire sans voir. Ses obus ressemblent aux coups de la fatalité tombant du ciel. Pourquoi ici plutôt que là ? Nous l’ignorons. Lui aussi l’ignore sûrement. Alors, à quoi bon se hâter ? La mort viendrait aussi bien à nous un peu plus loin. Pourquoi aller à droite ou à gauche ? Inutile, tout à fait inutile… Devant, nos officiers, botte à botte, chevauchent et causent.

Dans la tranchée où vient de s’abattre l’obus, un fantassin est resté, un seul. Il est étendu sur le ventre. Il s’était fait un lit de paille pour être mieux. Il a un trou dans le dos. Autour, le sang fait, sur le drap, un grand rond noir. Sous lui, la paille est rouge. Un autre éclat lui a ouvert la nuque ; son képi est tombé et son visage projeté en avant s’est enterré. En passant, tous nos regards vont là. Mais personne ne dit rien. Qu’est-ce qu’il y a à dire sur un obus qui est tombé, et sur un homme qui est mort !…

Encore une défaite ! Comme en 1870 ! Comme en 1870 ! C’est la pensée qui nous obsède et nous étreint.

— Ils sont rudement forts ! Regarde ça ! me dit Déprez, en étendant le bras vers ce plateau où, jusqu’à l’horizon, fourmille l’infanterie française en retraite. Latour, six heures de combat ; aujourd’hui guère plus. Encore battus ! Malheur !

Nous nous sentons de la rage contre ceux qui ont plié. Nous sommes bien restés près de l’arbre en boule, nous, samedi dernier !

Au loin, vers Marville, des colonnes d’artillerie s’allongent sur les champs ras. Un escadron bleu et rouge lève de la poussière. Fluctuations de l’infanterie, décroissantes, mais sensibles, jusqu’à l’horizon, poussières de cavalerie, lignes noires d’artillerie. Il fait un grand soleil. Toute canonnade, tout bruit s’est tu. La terre, sèche et chaude, exhale une vapeur qui confond ce grand mouvement d’hommes. On dirait que le plateau tout entier s’est mis en marche.


À Remoiville, un beau château, du début de la Renaissance, dresse ses hautes terrasses, ses corps de bâtiment aux grandes lignes sobres, où flotte un drapeau blanc à croix rouge. Dans le village, pas une âme. Portes et fenêtres sont closes. Quelques poules picorent sur un tas de fumier ; un cochon, que deux artilleurs égorgent dans une petite étable noire de purin, jette des cris aigus. Pourtant, au seuil d’une des dernières maisons, une mauvaise masure où brille dans l’ombre une armoire vernie, deux vieilles, extrêmement vieilles, nous regardent avec des yeux qu’on aperçoit à peine, tant leurs paupières ont de rides. Seuls leurs doigts bougent. Leurs regards fixes, en lames d’acier, nous importunent comme un reproche. Ah ! nous le connaissons, le remords poignant des retraites ! Vraiment une honte intime nous écrase à la traversée de ces villages que nous ne savons pas défendre, que nous abandonnons à la rage de l’ennemi. Les choses y prennent des visages d’humaine douleur. Les façades des demeures abandonnées ont des physionomies de souffrance. Rêverie, sans doute ! Imagination ! mais imagination poignante, car demain tout cela brûlera, et nous, d’un campement sur la colline, nous verrons les maisons et les récoltes flamber quand la nuit viendra.

Il paraît que les alliés sont vainqueurs dans le Nord et en Alsace. Les Bulletins des armées qu’on nous donne quelquefois, les Bulletins des communes le disent. Alors, comment laisse-t-on peser sur nous le reproche terrible des choses et des gens que nous ne pouvons défendre contre un ennemi trop supérieur en nombre ?

Longtemps nous attendons à Remoiville. Il faut traverser une rivière et il n’y a qu’un pont. Le passage s’opère en grand ordre. Puis, par une route unique, à travers les campagnes vallonnées où alternent des forêts aux verdures profondes et des prairies fraîches entre les bois, la retraite du 4e corps commence.

Une grande ligne de côtes aux nobles profils bleus borne l’horizon de l’Ouest. C’est là-bas sans doute que l’armée va s’arrêter et se retrancher.

Sur la droite du chemin, se poursuit l’interminable défilé de l’artillerie et des convois ; canons de tous calibres, caissons, fourragères, chariots, voitures régimentaires, voitures du train, ambulances de la division, ambulances du corps, charrettes de paysans pleines de blessés exsangues, coiffés parfois d’un turban de gaze que le sang rougit par places. De front, tenant la gauche, l’infanterie avance en ordre. La route est déjà très défoncée. Devant nous, roule une batterie de 120 court. Un de ses brigadiers porte, pendue à sa selle, la moitié d’un mouton.

La 10e batterie a perdu ses pièces. Quand, vers une heure, l’infanterie céda tout à fait, les canonniers ne purent les retirer. Le feu de l’ennemi avait presque complètement détruit les attelages.

Le capitaine Jamain a été atteint au flanc par un éclat d’obus. Nous l’apercevons étendu dans une charrette à foin, parmi les blessés d’infanterie.

La forêt, très dense, très obscure malgré le grand soleil, assourdit le piétinement de l’infanterie en marche, le roulement des voitures.

Des chevaux fourbus ont été abandonnés. Ils sont là, debout, dans les fossés, la tête basse, les yeux demi-clos, vitreux de chassie. Une roue les heurte parfois. Ils ne se rangent même pas. Ils ne se couchent que pour mourir.

Ce n’est pas encore sur ces hauteurs qui, par une série d’éperons, dominent la plaine et la forêt, que le 4e corps va s’établir et attendre l’ennemi. Quelqu’un me dit que l’armée Ruffey se replie tout entière derrière la Meuse. Mais, tandis que la retraite se poursuit par la grande route, notre groupe d’artillerie s’engage sur un chemin, qui conduit d’abord à un village plein de troupes, et ensuite, par d’amples lacets, escalade les côtes boisées.

Nous abordons la montée. Le ciel s’est brusquement chargé de nuages ; il fait lourd. Des gouttes d’eau commencent à tomber. La route, en bas, où le flot des troupes s’écoule sans cesse, semble, entre les peupliers qui la bordent, un canal aux eaux sombres, mais un canal dont on percevrait le courant. La colonne s’arrête. Il faut caler solidement les roues. Les hommes sont las ; on se tait. On n’entend que le bruit fin des gourmettes des chevaux, qui bougent, et le petit bruit de la pluie sur les feuilles.

On avance de quelques centaines de mètres encore. Sur un autre lacet, on s’arrête de nouveau. Une charrette de paysans, où sont assises sur de la literie une femme enceinte et une vieille, cachées sous un grand parapluie, essaie de dépasser la colonne. Mais plusieurs caissons mal calés ont reculé et barrent la route. Une jeune fille conduit l’attelage. Il n’y a pour hisser là-haut la lourde voiture qu’une jument pleine, dans les brancards, et un poulain devant qui tire à tort et à travers. Elles sont courageuses toutes deux, la fille et la bête.

— Allons, hue !

La jument s’arc-boute. En leur aidant, elles atteignent la tête de la colonne. Après, la route est libre. Un instant, la jeune fille fait reposer son attelage et caresse les naseaux de la lourde bête, dont la croupe fume.

On cause :

— Où allez-vous par là ?

— On ne sait pas bien, monsieur. On va toujours passer la Meuse… Nous ne sommes point en avance. Tous ceux qui avaient à partir sont partis ce matin, quand on a entendu le canon. Mais nous, nous avons voulu voir comment ça tournerait. Et puis, il a bien fallu se décider à partir aussi. Vaut mieux, n’est-ce pas ?

Nous avouons :

— Oui, ça vaut mieux.

— Alors, dites ? C’est des sauvages, tout à fait des sauvages ?

— Oui.

— Ils vont brûler nos maisons… nous ne retrouverons rien… rien que de la cendre… Quel malheur !… Vous ne pouvez donc pas les tuer tous ?

— Ah ! si on pouvait !

— Allons, hue ! la vieille.

L’attelage s’ébranle.

— Bonne chance, messieurs.

— Merci, bonne chance.

Vers le sommet des collines, il y a une grande clairière dans les bois. De là on découvre la forêt comme un manteau somptueux jeté sur les crêtes voisines, qui en atténue les arêtes et en assouplit les lignes ; on découvre toute la plaine de Woëvre que nous venons de traverser, Remoiville et le plateau de Marville où apparaît, très nette sur la nudité des terres, la ligne sombre des peupliers près de laquelle nous étions en batterie ce matin.

C’est là, dans un champ où l’avoine n’est qu’à moitié fauchée, que nous allons attendre l’ennemi. Nous devons protéger la retraite du 4e corps qui se poursuit toujours, en bas, sur la route où passe à présent l’interminable théorie des autobus parisiens. Le ciel est sombre. Les grands nuages qui s’amoncellent derrière nous, vers l’occident, vont raccourcir le jour.

Cheminant au bord du bois pour ne pas révéler sa présence, la batterie vient s’installer à la lisière de la forêt en pente, derrière des bouquets d’arbres qui la dissimulent. On dételle. Les chevaux et les avant-trains sont établis contre les verdures avec lesquelles, de loin, ils semblent faire corps. Nous serons tranquilles ce soir. Mais la journée prochaine s’annonce rude. Il faudra que les deux batteries qui forment à présent le groupe : sept pièces, seules sur ces hauteurs, arrêtent l’ennemi pendant le temps nécessaire à assurer la retraite du corps. Mais nous songeons à peine au lendemain, trop las pour penser et pour prévoir.

Par un sentier à pic, à travers bois, il faut encore mener les chevaux à l’abreuvoir jusqu’au village, au pied des collines. Là, l’unique rue est toujours encombrée de troupes. Par la fenêtre ouverte de la mairie, j’aperçois le général Boëlle. Son visage est grave sans sévérité. Je cherche dans son regard une inquiétude que je ne trouve pas.

Les fantassins ont formé les faisceaux devant les maisons, de chaque côté du chemin. En travers, sur deux faisceaux, un drapeau repose dans sa gaine. À la porte du presbytère, deux cents hommes au moins se pressent et secouent à bout de bras leurs bidons. Il paraît que le curé donne tout son vin. Des chasseurs, les rênes de leurs chevaux au bras, attendent des ordres. Ils se sont adossés au mur de l’église et ils fument. L’abreuvoir est proche. Je les entends causer :

— Alors, il est mort, Mortier ?

— Oui, il a pris une balle dans le ventre.

— Et qu’est-ce qu’il a dit ?

— Rien. Il a dit : « Y m’ont. » Il s’est couché… Il se tenait le ventre à deux mains… il se tournait d’un côté sur l’autre et il faisait : « Hou, houihou.… Y m’ont. » Son Balthazar le flairait. Il n’avait pas lâché la bride. Il la tenait comme je la tiens là, au bras. Il lui a encore dit : « Mon pauvre cochon !… » Il était tout recroquevillé, il a fait : « Ouf… ouf !… » en soufflant et puis, y s’est détendu tout d’un coup. Et voilà un chasseur de moins !… Je lui ai fermé les yeux, il faisait bien vilain. J’ai cassé une branche et je la lui ai mise sur la tête, comme je voudrais qu’on me fasse à moi… C’est tout de même plus convenable quand on est mort. Après ça je suis revenu en ramenant le Balthazar.

Lorsque nous remontons à la clairière, beaucoup de fantassins déjà sont partis. D’autres mettent sac au dos et rompent les faisceaux. On nous dit qu’il ne va rester ici pour nous soutenir qu’un bataillon. Quels terribles assauts demain nous réserve-t-il ?

Un capitaine d’infanterie interpelle Astruc, juché sur le grand cheval du lieutenant Hély d’Oissel.

— Eh là ! canonnier !

— Mon capitaine !

— Mais nom d’un chien, c’est bien Tortue !

— Tortue ! Qu’est-ce que c’est que ça, Tortue ?

— C’est mon cheval que j’ai perdu. Il n’y a pas de doute. Descendez. Donnez-moi mon cheval.

Astruc se récrie :

— C’est le cheval du lieutenant, mon capitaine. Il faut que je le lui ramène. Ah bien ! qu’est-ce qu’il me dirait !…

— Moi, je vous dis de descendre. Je reconnais bien ma selle, n’est-ce pas ? Et la bête… elle, me reconnaît… Vous voyez, il n’y a pas de doute… C’est bien Tortue, ma jument que j’ai perdue à Ethe.

— Mais, mon capitaine… C’est un cheval !

Le capitaine inspecte l’animal :

— Ah ! Ah ! oui… C’est vrai… c’est curieux… J’aurais pourtant cru que c’était Tortue…

La nuit vient : la brume masse les bois autour de la clairière. Encore un épervier, plus noir, sur les nuages noirs. Peut-il nous découvrir à cette heure ? S’il nous a vus, demain, dès l’aube, nous recevrons des obus. Il tangue dans le ciel au-dessus de la forêt, car le vent s’est levé et souffle de l’ouest par rafales.

Nous avons pris l’avoine coupée pour l’étendre autour de nos pièces. Il fera frais cette nuit et pleuvra peut-être. Le vent, qui secoue les manteaux et les plaque contre les corps, semble agiter les hommes eux-mêmes. La plaine, sans un feu et que menace la gueule de nos canons, n’est bientôt plus que l’ombre ouverte devant nous. Dans un coin, que le champ enfonce au milieu de verdures très denses, on nous a permis de faire du feu. Le grand taillis proche semble un pan de mur noir. Le vent souffle sur le feu, fait vaciller les ombres des hommes à terre, éteint presque toute clarté pour l’aviver ensuite. Je suis extrêmement las. La canonnade engendre un irrésistible besoin de sommeil. J’ai bien un peu faim, mais très peu. Je n’ai pas le courage d’attendre que la viande soit cuite et le café chaud. Je mange ma part de bœuf cru et je vais m’étendre dans la paille d’avoine, à l’abri du vent, derrière mon caisson.


Mercredi 26 août.


On nous réveille à l’aube. Un épais brouillard enveloppe la batterie. Nous sommes couverts de rosée. Nos membres gourds ont des mouvements incertains et ralentis. Cette heure de demi-clarté louche comporte un malaise, une angoisse dont l’esprit, encore pesant de sommeil, se défend mal.

Immobiles dans nos manteaux, autour des pièces, nous pouvons envisager à loisir notre situation dans cette clairière au milieu de la forêt. À notre droite, de l’aveu de nos officiers, on ignore s’il y a des troupes françaises. Or, par là, les bois se poursuivent sans interruption depuis les crêtes que nous occupons jusque vers Remoiville. À gauche, le mouvement du 4e corps doit s’achever. On enseigne qu’il faut normalement dix heures à un corps d’armée pour opérer sa retraite par une route unique. Voilà plus de quinze heures que celle-ci est commencée.

Notre position ici, difficile en soi, va devenir extrêmement périlleuse si le brouillard ne se dissipe pas. On ne distingue rien à cinquante mètres des pièces. L’ennemi peut avancer dans la plaine, menacer l’armée en retraite et nous surprendre.


Ainsi, de tous côtés, les bois, leur ombre, l’inconnu, la surprise. Devant nous, le brouillard et l’ennemi ; derrière nous, la Meuse ; partout le danger.

La Meuse ! Elle nous inquiète. Lorsqu’il nous faudra, à notre tour, battre en retraite, l’ennemi, que rien ne contient à droite, n’aura-t-il pas atteint avant nous la rivière ? Trouverons-nous seulement un pont ? Les nécessités de la défense de l’armée peuvent exiger qu’on nous sacrifie.

Les heures passent. Les brumes semblent se former au flanc des collines qui regardent la Meuse. De là, le vent d’ouest les chasse en nuées traînantes qui franchissent les crêtes, nous frôlent, nous enveloppent un instant, puis s’abattent et s’amoncellent sur la plaine.

J’écris ces notes sur mon genou ; le caisson en batterie, ouvert comme une armoire, m’offre pour dossier les culots de cuivre des obus. On fume, on attend.

Enfin, vers huit heures, le soleil se montre sur les crêtes ; puis, le brouillard, étendu comme une gaze impénétrable devant nous, s’étire. Les verdures apparaissent. La forêt retient un instant encore quelques lambeaux blancs entre les cimes de ses plus grands arbres. Rien ne bouge. La route, hier noire d’hommes et de chevaux, apparaît absolument blanche au milieu des prairies couvertes de rosée d’un vert éclatant sous ces premiers attouchements de la lumière.

À plat ventre dans l’herbe, en avant de nos pièces, sur une sorte de terrasse naturelle sous bois, entre les baliveaux dévalant la pente, nous scrutons la plaine. À la longue, tous les objets semblent bouger. Il faut se reprendre pour dissiper l’illusion.

On dit que nous devons tenir ici pendant deux jours. Ce n’est pas possible. Quelqu’un affirme qu’il a entendu les instructions données par un général au commandant.

— Vous tiendrez là, aurait-il dit, tant que la position sera tenable. Je m’en rapporte à votre flair d’artilleur.

Un autre appuie :

— Parfaitement. Il lui a dit : « Solente, je m’en rapporte à votre flair d’artilleur… » Je l’ai peut-être pas entendu, moi ?

On nous apprend aussi que la bataille de samedi dernier s’appellera la bataille d’Ethe.

— Mais non, affirme un autre. Ça s’appellera la bataille de Virton.

— Ethe, Virton… Qu’est-ce que ça peut nous f…, du moment qu’on en est revenu !

— Mais si, faut savoir, déclare le trompette. Une supposition que tu rentres et qu’on te demande où tu t’es battu. Tu répondras : « Je me suis battu par là-bas, en Belgique. » Oui, mais c’est grand, la Belgique !… C’est plus grand que ta commune… C’est-il à Liège, à Bruxelles ou à Copenhague ? T’auras l’air d’une sacrée andouille !

L’andouille hausse les épaules.

Avec un sabre-baïonnette nous avons ouvert une boîte de singe pour quatre. On mange. On n’entend de bruit que celui que fait la hachette d’un servant, occupé à abattre un petit bouleau qui pourrait gêner le tir de sa pièce.

Le silence est trop absolu, l’immobilité de la campagne trop complète. L’ennemi est là. On ne l’entend pas, on ne le voit pas. Il en devient plus redoutable. Cette paix, alors qu’on s’attendait à la bataille, est angoissante. Les nerfs s’exaspèrent.

La retraite du 4e corps devrait être terminée. Le temps passe, l’armée française s’éloigne, l’ennemi approche, s’insinue à travers bois.

Soudain, vers deux heures, une mitrailleuse crépite à proximité, dans la forêt. Un cavalier traverse la clairière au galop, et aborde le commandant. Aussitôt, on amène les avant-trains.

Notre retraite est-elle coupée ? Le bruit saccadé de la mitrailleuse s’accompagne à présent d’une fusillade intermittente. Il faut traverser en biais la clairière pour atteindre un chemin forestier. Très calmes, bien résolus à sauver nos pièces, nous armons nos mousquetons. Mais la colonne s’allonge sur le champ ras sans que nous entendions siffler une balle. Nous atteignons les bois. Il faut se hâter. La route, si elle est encore libre, dans un moment ne le sera peut-être plus.

Penchés sur l’encolure des chevaux pour éviter les basses branches qui menacent de les arracher de leurs selles, mesurant du regard l’étroit passage entre les arbres, du fouet et de l’éperon les conducteurs poussent leurs attelages.

La route est libre… Nous arrivons à Dun-sur-Meuse. C’est là que nous allons franchir la rivière. Le capitaine réunit les sous-officiers :

— Le pont est miné. Prévenez vos conducteurs qu’ils prennent garde aux sacs placés des deux côtés de la chaussée. C’est de la mélinite.

Pour nous livrer passage, les sapeurs jettent des planches sur la tranchée qu’ils ont ouverte au milieu du pont.

Les dernières voitures de la colonne n’ont pas fait deux cents mètres sur la rive gauche de la Meuse, lorsqu’une explosion nous secoue sur nos coffres. Le pont vient de sauter. Derrière nous, un grand nuage blanc se développe en lourdes volutes, masque la moitié de la ville.


Comme nous attendons des ordres, par pièces doublées, dans un champ, un cri retentit :

— V’là le vaguemestre !

— Ah ! Enfin !

— Aux lettres !… aux lettres !… Un homme par pièce.

Depuis huit jours nous attendions des nouvelles. On s’isole pour les lire.


Décidément, la bataille du samedi 22 s’appellera la bataille de Virton.

Jeudi 27 août.


Il a plu toute la nuit ; il pleut encore. La perspective de toutes les misères, que ce temps entraîne, gâte notre satisfaction de nous sentir dispos, après plus de dix heures de délicieux sommeil dans des granges bien closes. Les couvertures des chevaux en capuchon sur nos têtes et nous battant les jarrets, silencieux, éparpillés sur le chemin boueux où les semelles clapotent, nous regagnons le parc sous l’averse.

Les chevaux, immobiles, luisants et résignés, cherchent sans cesse à tendre la croupe à la pluie. Les garde-écurie ont réussi à faire du feu. Ils ont dû creuser de nouveaux foyers, car ceux d’hier sont inondés et les tisons noirs flottent.

Leurs manteaux ruissellent, détrempés, lourds et raides. Quelques hommes ont relevé leurs pèlerines pour se protéger la tête. En rond, les canonniers tendent leurs mains rougies à la flamme.

— Sale pluie ! Deux jours comme ça, et tout le monde aura la dysenterie.

— On crèvera de ça plutôt que des obus, déclare Hutin.

— C’est pas la peine d’essayer de faire du café, grogne Pelletier, ça ne chauffe pas, il y en aurait pour des heures.

— C’est le bois, il ne brûle pas. Il ne fait que fumer.

— Souffle dessus, Millon !

On présente à la flamme les semelles des souliers pour les faire sécher. La pluie pétille dans le feu.

— N’empêche, proclame le trompette, que, si on n’avait pas été trahis, on n’en serait pas encore là.

Je me fâche :

— Trahis ! Ça m’épatait qu’on n’ait pas encore parlé de ça !…

— Parfaitement, trahis ! On me l’a bien dit hier. C’est un général qui a livré le plan de l’armée. Je sais ce que je dis !

— Potin de camp !

— À moi aussi, on m’a raconté ça, affirme un autre.

— Potin de camp ! Du moment qu’on s’est fait frotter, ça ne pouvait pas manquer… Si on est battu, c’est qu’on est trahi ! Les Français ne peuvent pas être les moins forts ; c’est pas possible ! Tu sais pourtant qu’il y a cinq corps d’armée allemands devant nous. Ça met à se battre : un contre deux… Non… quand même. Un contre deux, on ne peut pas être battu… Tout de suite on gueule à la trahison ! Est-ce que ce n’est pas vous qui réclamez tout le temps l’armée de Langle de Cary pour nous soutenir ? Hein !… Alors, c’est que vous ne vous sentez pas assez grands pour bouffer les Boches à vous tout seuls !…

— Il y a des traîtres, répond le trompette, en hochant la tête. Il y a toujours eu des traîtres et il y en aura toujours pour vendre la France.

— Imbécile ! déclare péremptoirement Hutin.

Presque tous mes camarades pensent comme moi. Il suffirait de renforts sérieux pour que nous prenions le dessus. Même seuls, ici derrière la Meuse, nous arrêterons bien l’ennemi.

Et puis, dans les jours de défaite que nous venons de vivre, quelle émouvante compréhension de la Patrie s’est révélée à nous. Une armée tout de suite victorieuse ne peut atteindre les profondeurs de ce sentiment. Il faut avoir lutté, avoir souffert, avoir craint, ne fût-ce qu’un instant, de la perdre pour comprendre ce qu’est la Patrie. Elle est tout le charme de la vie. Elle est toutes les affections, toutes les joies des yeux, du cœur, de l’esprit. Elle est ce qui fait que l’existence vaut d’être vécue ; tout cela uni, personnifié en un seul être, un être vivant, souffrant, fait de la volonté de millions d’individus : la France !

La défendant, c’est soi-même qu’on défend, puisqu’elle est la raison d’être, de vivre. Alors, on préfère tomber, mourir là, parce qu’on sent que la France perdue, ce serait pire que la mort. Selon son esprit et selon son cœur, chaque soldat sent cela confusément ou d’une façon lumineuse et claire.

Pourtant, au camp, on n’en parle jamais. C’est que les mots qui, en temps de paix, voilaient trop souvent, sous leur grandiloquence, ces sentiments si profonds et si fins, nous offusqueraient à présent. Cette passion, car c’est une passion, habite tout au fond du cœur avec les émotions intimes et sacrées qu’on croirait profaner en exprimant.


— Allez ! Harnachez, attelez ! On part.

La pluie fait tourner les caractères à l’aigre.

— Fais donc attention à ton ours ! Tu vas nous faire tuer.

Hutin crie :

— Détachez-vous vos chevaux pour qu’on prenne les cordes ?… Non ?… Alors, je les détache. Je m’en f… !

— En v’là un idiot ! C’est pas une place où attacher un poulain, à la roue d’un caisson. Il crève le sac d’avoine… Tire-le donc !

Cramone, qui menace son attelage du fouet, répète pour la vingtième fois :

— J’m’en vas vous apprendre les manières bourgeoises !

— Il y a encore un plat de perdu, crie Millon. Quel est le cochon qui ne l’a pas ramassé hier soir ?

— Vas-tu faire reculer tes ânes ?… On ne peut pas atteler… J’ai jamais vu un crétin pareil !

Les conducteurs frappent les chevaux, qui, face au vent, se rabattent toujours à droite ou à gauche pour éviter que la pluie ne leur cingle les oreilles. Bréjard se fâche :

— Une jolie pagaie ! Voulez-vous tenir vos attelages droits… Le sous-verge de devant… Vous voyez bien qu’il est empêtré.

— On nous avait pourtant dit qu’on se reposerait aujourd’hui.

— Est-ce qu’ils se reposent, les Boches ?

Le démarrage est difficile. Pendant la nuit, les roues des voitures se sont enfoncées à mesure que la terre se détrempait. Le champ en pente glisse sous les sabots des chevaux.

Sur la route, la batterie prend le trot. La boue jaillit en gerbes sous les pas des attelages. Des hommes, pressés par la colique, s’arrêtent dans le fossé, puis on les voit courir le long de la colonne en se reculottant pour rattraper leurs voitures.

Nous allons prolonger une forte position d’artillerie qui garnit les hauteurs de la Meuse. Des collines, vers Stenay, le bruit du canon nous arrive par rafales. Très loin au-dessus des bois, on aperçoit des éclatements de shrapnells. La pluie cesse. Le ciel, sombre tout à l’heure, s’éclaircit, prend une teinte uniformément blanche.

Au bord du chemin, dans un pré, des paysans qui fuient l’invasion ont établi leur campement d’une nuit. Une grande bâche verte abrite leur voiture et forme tente. En avant, les brancards pointent. Un vieillard, deux femmes, toutes deux enceintes, avec une demi-douzaine d’enfants autour de leurs jupes, nous regardent passer.

La route monte ; la colonne prend le pas. J’entends une des femmes dire au vieillard en le poussant du coude :

— Vas-y, père !

Le vieux hésite. Elle insiste :

— Il faut y aller !

Le bonhomme se décide, vient jusqu’à nous. Il se dandine, rougit et murmure :

— Ah non ! C’est pas à mon âge qu’on apprend à demander ça.

Il va s’éloigner ; on l’interroge :

— Demander quoi donc, mon vieux ?

— Si vous n’auriez pas un peu de pain en trop ? C’est pour les gosses.

— Mais si, mais si ! Jamais on ne mange tout.

La vérité, c’est que rarement nous avons assez de pain. Il faut éplucher les boules et, lorsqu’on a ôté les moisissures, la ration se trouve bien diminuée de moitié. Tandis qu’on fouille les musettes, le vieux accompagne la voiture.

— Tenez !

On lui tend deux boules de pain presque frais.

— Avec un oignon et des dents, ça se laisse manger.

— Merci, vous savez !… Je parie que vous vous privez.

— Mais non, mon vieux ! On en touche comme ça de pleins fourgons tous les jours.

Le bonhomme s’en va, ses pains sous le bras. Je le vois hausser les épaules et s’essuyer les yeux d’un revers de manche.

Une volée de shrapnells éclate au loin sur les bois sombres.

— Tas de vaches ! grogne, entre ses mâchoires, Millon qui a donné son pain.

Et il tend le poing à l’ennemi.

En position pour battre les hauteurs de la rive droite de la Meuse, nous nous séchons au soleil.

Dans l’après-midi, quelques cavaliers, des uhlans sans doute, apparaissent à la lisière d’une forêt lointaine. Une rafale d’obus les fait rentrer sous bois.

Vendredi 28 août.


— Alerte !

— Quoi ?

— Alerte ! Allez, debout !

— Quelle heure qu’il est ?

— Sais pas. Il fait tout nuit.

— Allez, debout. Hutin ! debout !

Je secoue Hutin qui grogne :

— Oui, oui ! Ah ! nom d’un chien ! Il faisait bon là !…

La grange s’emplit d’un bruit de paille remuée.

— Quelle heure ? répète la voix.

— Attention, là-haut. Il manque un barreau à l’échelle.

On entend des pieds qui raclent le bois des échelons. Un juron.

— Au falot !

— Où qu’il est ?

— Pendu derrière la porte.

À tâtons, les hommes cherchent leurs effets.

— Mon képi !…

— Je ne le trouve pas, le falot ! Viens donc le chercher.

— Il n’est pas deux heures, pour sûr !

— Allons ! Pressons-nous, crie un maréchal des logis qui ouvre la porte. Il n’en reste plus qui dorment ?

Personne ne répond. Dehors, il fait très frais. La nuit est noire. Il n’y a pas une étoile. Déjà les fantassins sont prêts à partir. Ils ont allumé des feux au milieu du village. Leur café achève de chauffer. L’église, une pauvre chapelle agrandie par l’éclairage venu d’en bas, prend des allures de cathédrale. Sa flèche se perd dans les ténèbres du ciel. Des ombres fantastiques dansent sur les murs, et les vitraux s’allument par instants d’éclairs rouges ou verts. Beaucoup de pauvres gens qui fuient l’ennemi sont venus dormir dans la nef, et aussi des soldats qui n’avaient pu trouver de gîte ailleurs. Par le portail grand ouvert, cette nef apparaît étrange, pleine de clartés fugitives, inquiétantes comme des lueurs d’incendie. Sous les reflets éclatants des vitraux sur les dalles, on entrevoit des formes humaines étendues. Sur la place, des fantassins, qui vont et viennent devant leurs feux, projettent à terre, et contre les maisons, leurs ombres démesurées.

Pourquoi cette alerte ? L’ennemi a-t-il réussi à franchir la frontière du côté de Stenay ? On part derrière l’infanterie dont on entend l’énorme piétinement de troupeau en migration. Dans la nuit, on sent ces milliers de présences. D’immenses souffles humains passent ; on perçoit des bruits perdus de voix ; cette vie invisible en mouvement émet des fluides qui traversent l’air nocturne par bouffées.

Au loin, on entend le canon : nous marchons au canon.

Bientôt les premières clartés du jour massent les collines boisées qui, entre la Meuse et nous, dressent leurs profils riches et graves. Un village au fond d’un ravin, quelques maisons, un clocher, un cimetière : c’est Tailly.

À l’immobilité froide de l’aurore commence à succéder l’infinie vibration de la lumière sur la campagne et sur la forêt. Par le fond d’une large brèche, rompant l’unité des collines qui bordent la Meuse, une route conduit à la rivière.


Quand nous arrivons à Beauclair, dans la vallée de la Meuse, l’action semble terminée.

Devant l’église, sur la place hérissée de faisceaux, l’infanterie qui vient de combattre se repose. Au milieu des armes, les soldats, la plupart pâles, quelques-uns très rouges, se sont couchés sur la terre nue, au soleil. Pas un ne bouge. Les masques durcis des dormeurs expriment une lassitude tragique. Les capotes et les chemises ouvertes découvrent les poitrines. Tous les hommes sont boueux. Les pantalons ont des emplâtres de terre aux genoux.

La batterie fait halte près des dernières maisons du bourg. On prépare le café. Un grand diable de biffin vient nous demander un oignon. Nous l’interrogeons :

— Alors, ils n’ont pas pu passer la Meuse ?

— Voilà ! ils l’ont passée… une brigade… ; seulement l’artillerie a coupé les ponts derrière… Alors, on a rentré dedans à la baïonnette. Ah ! vous ne connaissez pas ça, vous autres, la charge ! C’est terrible… Je ne connais rien de pareil… S’il y a un enfer, on doit s’y battre tout le temps à la baïonnette… Sans blague. On part… on gueule… il y en a qui tombent… des tas qui tombent… moins il en reste, plus il faut gueuler haut pour que ça continue à marcher. Et puis, quand on arrive dessus, on est comme fou… On tape, on tape… Mais, la première fois qu’on sent la baïonnette rentrer dans un ventre, ça fait quelque chose… C’est mou, il n’y a qu’à enfoncer… Seulement, c’est pour la retirer après !… J’y allais si peu fort, que j’en ai piqué un par terre, un gros pansu à barbe rouge. Je ne pouvais plus ravoir ma baïonnette. J’ai été obligé de lui mettre le pied sur le ventre. Je le sentais remuer sous mon pied. Tiens, regarde ça…

Il a tiré sa baïonnette. Elle est rouge jusqu’au quillon. En s’en allant, il arrache une poignée d’herbe pour la nettoyer.

Les heures passent. L’ennemi ne paraît pas vouloir tenter de nouveau aujourd’hui le passage de la Meuse.

On dit ici que d’Amade a attaqué de flanc l’armée allemande qui nous est opposée, et a repris Marville.

D’Amade ! Enfin d’Amade ! Mais est-ce vrai ?

À Halles, à deux kilomètres de Beauclair, nous allons cantonner au pied des hautes côtes. L’artillerie, qui depuis longtemps s’était tue, recommence à tonner. L’ennemi, par-dessus nos têtes, bombarde les collines.

On a affecté à notre logement, pour la nuit, une grange spacieuse. Mais, lorsque à la brune nous venons nous coucher, nous trouvons notre paille jonchée de fantassins, de fusils et de sacs.

Les artilleurs récriminent d’abord.

— Alors, quoi, la biff ! Il n’y a plus moyen ?

On s’arrange, on se serrera un peu.

La grange a un étage où l’on accède par une échelle. Là-haut, le plancher est vermoulu. On bouchera les trous avec du foin.

— Alors, voilà ! Comme d’habitude, l’artillerie en haut, l’infanterie en bas. Ça va comme ça. Seulement, vous tâcherez de ne pas tirer l’échelle.

— Attention aux pieds ! Nom d’un chien !

— Fallait dire qu’il y avait quelqu’un dans la paille !

— Allez, grimpe !

Sur l’échelle, il y a quatre ou cinq artilleurs à la fois. Elle plie. En bas, un fantassin se tient immobile, une bougie à la main.

— Attention ! Tu vas me flanquer tes éperons dans le nez !

— Grouille donc, qu’on monte !

— Le plancher plie ! On va passer au travers !

— Grimpe toujours ! C’est moins dangereux que les obus.

— Nom d’un chien ! Tâchez un peu de vous aligner, autrement, on ne tiendra jamais tous.

— Te mets pas là ! Y a un trou… Tu vas tomber sur les lignards.

En bas, des fantassins grognent :

— C’est pas fini de bouger là-haut, les artilleurs ? On ne peut pas dormir ! Il nous tombe de la paille plein la gueule.

— Si ça pouvait seulement te la boucher !

— Tu me montes sur le ventre !

— On n’y voit rien, là dedans ! Montez donc le falot.

Un obus éclate encore au loin. Dois-je enlever mes éperons et mes houseaux ? Je dormirais mieux. Mais, s’il y a alerte, les retrouverai-je dans la paille ? Je les garde. Je garde aussi mon étui à revolver qui me meurtrit le flanc. Je serre ma jugulaire sous mon menton pour ne pas perdre mon képi.

Samedi 29 août.


À deux heures du matin, réveil. Il faut partir tout de suite. On dit que les Allemands ont passé la Meuse. Pourtant notre artillerie devait avoir repéré le cours de la rivière. Comment n’a-t-on pas entendu le canon ? Je ne comprends pas.

Dans la nuit, la route apparaît jaune, au milieu des prairies bleues. Je reconnais au passage les ifs d’un cimetière où, hier, on enterrait des morts dans une allée.

Arrêtés en colonne sur la côte raide de Tailly, nous attendons des ordres. Le jour monte de derrière les collines, envahit tout le ciel.

Un à un les régiments de la 7e division surgissent du ravin et nous dépassent. Les hommes semblent harassés. Leurs yeux sont caves ; les visages les plus jeunes, jaunis, ternis de misère, sont égratignés de grandes rides ; les coins des lèvres tombent. Penchés en avant sous l’écrasement des sacs, dans l’attitude du Christ sous sa croix, les fantassins gravissent cette côte comme un calvaire. Tous les cent mètres ils s’arrêtent pour remonter leur fardeau d’un coup de rein. Il y en a qui tiennent leur fusil à bout de bras, comme un balancier qui les aide à marcher. Quelques-uns se plaignent de ne pas avoir mangé depuis deux jours. Un homme du 101e, un grand garçon hâve, aux yeux fiévreux, s’est arrêté près de nous. Il caresse la volée du canon.

— Tiens, dit-il à Hutin, tu devrais bien me tirer un obus dans le ventre. Au moins ça serait fini !

— Tu n’as pas honte, lui répond le maître pointeur.

L’homme fait de la main un geste vague, hausse les épaules et s’en va en traînant la jambe.

L’infanterie passée, on nous fait prendre position sur le plateau, à la lisière des bois derrière lesquels se retirent les régiments de ligne.

J’ai entendu le commandant répéter au capitaine l’ordre reçu : empêcher l’ennemi de prendre pied sur le plateau. Et on lui a dit : Il n’y a plus de Français devant vous.

— Alors, c’est encore nous qui protégeons la retraite ! Sale métier, déclare Millon, le tireur, un brave petit Parisien, au doux visage de fille. Ici on risque aussi bien les coups de fusil et les mitrailleuses que les obus. Il y a là-bas, surtout, au bord du plateau, vers le peuplier en pinceau, un sale petit bois d’où les pruneaux pourraient bien ne pas tarder à venir. Ils vont monter là dedans des mitrailleuses sans qu’on puisse les voir, plutôt que de s’amuser à déboucher sur le ras… Alors, qu’est-ce qu’on va prendre ? Enfin, puisqu’on est venus là pour ça !…

— Si on n’était pas vendus, ça marcherait autrement, grogne Tuvache, un cultivateur breton qui ne manque pas de courage sous le feu, mais dont le moral est mauvais.

Et il ajoute, toujours hanté par ses idées de trahison :

— La preuve, c’est qu’ils viennent de passer la Meuse sans embarras.

Bréjard le fait taire.

— Vous êtes plus malin que les autres, vous. On se bat depuis la mer du Nord jusqu’à Belfort ; alors, est-ce qu’on peut juger par un malheureux petit coin ? On les laisse peut-être avancer pour les envelopper ensuite. Il y en a qui en savent toujours plus long que les généraux… Et puis, pendant ce temps-là, les Russes avancent. Laissez faire… On les tiendra peut-être un jour, et alors ils paieront.

On attend les têtes de colonnes ennemies. D’un instant à l’autre elles peuvent déboucher du vallon de Tailly.

Le plateau est tombé à cette immobilité, scintillante de rosée, de la campagne aux premières heures de grand soleil.

Quatre points noirs isolés apparaissent au loin sur la route. Est-ce l’avant-garde allemande ? Non. On reconnaît vite trois traînards et un cycliste. Une troupe, en colonne de marche, sort ensuite du ravin. Dans cet ordre, ce ne peut être encore l’ennemi. La troupe — un bataillon du 101e — passe et disparaît sur le chemin des bois. Mais, dans les plis de la campagne longuement vallonnée qui s’étend au nord-ouest jusqu’aux masses sombres de lointaines forêts, le lieutenant Hély d’Oissel a découvert avec sa jumelle, le long de cheminements qui nous les masquent presque, de grandes masses d’hommes en marche vers l’ouest. Est-ce l’ennemi ? Sont-ce les troupes françaises qui occupaient les hauteurs de la Meuse vers Stenay et qui se replient ?

Nous avons déjà connu à Marville cette terrible incertitude. Le capitaine monte dans un pommier pour mieux voir. Le commandant s’efforce aussi de reconnaître ces troupes. Ils ne distinguent rien. Une buée, — l’humidité de la nuit qui s’évapore, — monte déjà de la terre, trouble les lointains. Si ce sont des colonnes allemandes, elles vont menacer le flanc du corps d’armée en retraite. Un éclaireur est parti au galop en reconnaissance. Le temps passe ; les colonnes s’éloignent. Enfin l’éclaireur revient : ces troupes sont françaises. Il a vu des pelotons de chasseurs en flanc-garde de ces régiments.

Les pieds dans la rosée, immobiles de nouveau, nous attendons l’ennemi.

Vers le milieu du jour, des ordres nous portent jusqu’au bord du plateau, derrière un masque de verdure, avec mission de surveiller le ravin de Tailly et les côtes au sud de Stenay. Et voilà que, un à un, les régiments d’infanterie sortent de la forêt, se déploient, nous dépassent.

— Si j’y comprends quelque chose ! me dit Hutin.

— Et moi !

Il fait chaud. Nous avons soif et nos bidons sont vides.

Jusqu’au crépuscule, l’attente se poursuit. L’ennemi ne paraît pas.

La nuit est close quand on nous envoie cantonner de l’autre côté des bois.

La lune se lève sur la forêt. La marche des chevaux, le roulement monotone des voitures bercent à la longue. On ne demanderait, pour endurer sans se plaindre toutes les misères de la guerre, qu’une heure d’affection, sûre et câline, ainsi, le soir, après une journée passée à guetter ou à combattre. La route est douce et ne nous cahote presque pas. Personne ne parle. On sommeille ou on rêve.

Dans la nuit tiède, on n’entend de bruit que celui de la colonne en marche. Les beaux souvenirs, le passé nous emportent. On oublie les dangers et les misères. On s’éloigne dans l’espace et dans le temps. Lyon, le soir… les grandes lignes de lumière le long des quais et leurs reflets dans le Rhône… Au-dessus du fleuve l’amphithéâtre de la Croix-Rousse ; ses feux comme des points d’or et au-dessus les étoiles. Où finit la ville ? Où commence le ciel ? Et la Mayenne aux beaux jours d’automne et d’été, ses eaux toutes noires aux reflets somptueux… Les rides qui s’élargissent derrière ma barque troublent ce monde fallacieux de reflets.

Et je mourrai peut-être demain !…

Comme si j’avais su moi-même écrire ces beaux vers de du Bellay, je sens toute la douloureuse nostalgie de ces rythmes et de ces mots :

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?

Plusieurs fois, je murmure, à mi-voix, ces quatre vers.


Dimanche 30 août.


Ce matin, longue marche dans des nuées de poussière. Le soleil nous brûle la nuque. On a soif ; on crache de la boue. Dans un étroit ravin où la batterie s’arrête aux abords d’un village, Villers-devant-Dun, je crois, on dirait que le canon tonne aussi bien à l’ouest et au midi qu’à l’est et au nord. Cela étonne et inquiète d’abord. Un conducteur, Janvier, répète pour la vingtième fois :

— Ça y est, on est entourés !…

C’est sa hantise. Vite, on reconnaît qu’un écho très sonore fait seul illusion. En réalité, on se bat surtout aujourd’hui du côté de Dun-sur-Meuse.

Nous courons à la fontaine. Le dernier Bulletin des communes y est affiché. On boit d’abord, à grandes gorgées, au moins un litre d’eau pure chacun. Ensuite, on lit. Tout va bien ! Cependant on annonce que la place de Mulhouse a été reprise. C’est donc qu’elle avait été perdue ? On s’interroge :

— Eh bien, Hutin ?

Hutin répond sans conviction :

— Pas mauvais… Mais on ne dit rien de nos affaires de la semaine dernière.

Bréjard, lui, est doué d’un optimisme que rien n’entame.

— Virton, Marville, tout cela n’est rien sur un front aussi considérable. Il y a des points qui fléchissent. Mais, ailleurs, ça va bien !

— L’embêtement est de se trouver où ça fléchit, répond Hutin.

— Ça va changer. Il va nous arriver du renfort. On dit que de Langle n’est plus qu’à une étape de marche.

— Il fera bien de s’amener s’il veut trouver encore des spécimens de l’infanterie du 4e corps.

C’est vrai, cela ! Nos régiments de ligne, ceux surtout de la 8e division, ont terriblement souffert. Certains bataillons sont diminués des deux tiers. Dès le soir de Virton, beaucoup de compagnies ne comptaient plus que cinquante ou quatre-vingts fusils et avaient perdu tous leurs officiers. Ah ! Qu’il arrive donc enfin, de Langle !

Dans la poussière qui se fait de plus en plus épaisse, sous une chaleur qui pèse aux épaules, par des chemins déjà parcourus, nous revenons occuper au-dessus de Tailly nos positions d’hier. Ainsi, nous avons inutilement cheminé pendant plus de sept heures le long d’une grande boucle.


Encore un aéroplane allemand ! C’est une sujétion ! Sous l’ombre du rapace, nous nous sentons toujours une inquiétude enfiévrée de moineaux. L’ennemi a su perfectionner jusqu’à la virtuosité l’arme aérienne et, par malheur, nos 75 ne peuvent atteindre ces émouchets. La volée du canon n’est pas assez mobile sur l’affût. Il faut creuser une tranchée pour enterrer la bêche de la pièce. La tranchée ouverte, l’oiseau est loin.

L’avion qui vient de passer a repéré, en lâchant une étoile, une de nos batteries établie sur les hauteurs qui dominent la rivière. Mais, tout de suite, la batterie s’en est allée prendre position ailleurs. À cette heure, les obus s’abattent sur la côte qu’elle occupait, de monstrueux obus qui, à plusieurs kilomètres à la ronde, ébranlent le sol et ternissent les verdures de leurs grandes fumées sales.

— Ce doivent être les fameux obus de 22, nous dit le capitaine.


Pour nous, rien à faire. Vers Stenay, l’horizon reste immobile et désert. Pendant des heures, les gros obus continuent à tomber par trois, ponctuant de trous noirs des prairies vertes où il n’y a plus personne. Nous sommes certainement à portée de ces pièces lourdes et rien ne nous dit que, tout à l’heure, leur tir, en s’allongeant, ne nous atteindra pas. Nous n’y pensons même pas.

J’admire quelle merveilleuse faculté d’adaptation fait le fond de la nature humaine. On s’accoutume au danger comme aux privations les plus cruelles, comme à l’incertitude du lendemain.

Je me demandais, avant la guerre, comment les vieillards, qui atteignent les limites extrêmes de l’existence, peuvent vivre en repos devant l’imminence de la mort. À présent je comprends. Pour nous-mêmes le risque de mort est devenu un élément de l’existence quotidienne. On compte avec lui, il n’étonne plus et il effraye moins. Et puis, chaque jour nous entraîne au courage. À connaître les mêmes dangers, la bête humaine se cabre moins. Les nerfs ne trépident plus. L’effort conscient et continu pour atteindre à la maîtrise de soi agit à la longue. C’est toute la bravoure militaire. On ne naît pas brave : on le devient. La résistance de l’instinct à vaincre est seulement plus ou moins rude. Et puis, il faut bien vivre, en campagne comme ailleurs ; il faut s’accommoder de cette existence nouvelle, si précaire, si amère qu’elle soit. Or, ce qui la trouble avant tout, ce qui la rend intolérable, c’est la peur, la peur strangulatrice. Il faut la vaincre, et on la vainc.

Avec le besoin de vivre le moins mal qu’on peut, le sentiment du devoir et le souci de l’opinion, en un mot : l’honneur, sont les plus grands éducateurs du soldat au feu. Ce n’est point une découverte, c’est simplement une constatation personnelle.

D’ailleurs, l’éducation du courage nous est, je l’avoue, bien plus facile qu’aux fantassins, les plus déshérités des combattants. Un canonnier, sous le feu, vraiment ne peut fuir ; toute la batterie le verrait ; son déshonneur serait patent, irréparable. Or, la peur, dans ses excès, me semble bien être surtout une abolition de la volonté. L’homme incapable de se dominer pour faire face dignement au danger est aussi incapable, le plus souvent, de se résoudre à la honte épouvantable d’une fuite publique. Pour fuir ainsi, il faudrait une volonté, une sorte de bravoure. Le fantassin, lui, se trouve le plus souvent isolé au combat. Sous la mitraille, un homme couché à quatre mètres d’un autre est seul. Le souci individuel absorbe toutes les facultés. Il peut alors succomber à la tentation de s’arrêter, de se dissimuler, de s’écarter hypocritement, puis de fuir. Et, le soir, ayant retrouvé sa compagnie, il pourra déclarer qu’il a perdu son escouade, et qu’il a combattu ailleurs. Il se peut qu’on ne le croie pas et que, d’avance, il le sache. Du moins, il n’aura pas subi la honte foudroyante de fuir aux yeux de tous.

Rester sous le feu, c’est déjà beaucoup. Mais garder son sang-froid dans l’enfer de la bataille moderne, c’est autre chose. On a peur d’abord, on sue, on tremble. C’est irrésistible. Il semble qu’on n’évitera pas la mort. Le danger est un inconnu. L’imagination l’amplifie. On ne le raisonne pas. L’éclatement de l’obus, sa fumée âcre, autant que la mitraille, participent à l’effroi du premier moment. Pourtant, ni l’éclair de la mélinite, ni le bruit, ni la fumée ne sont des dangers ; seulement, ils accompagnent le danger, et d’abord on les subit en bloc ; par la suite, on discerne. La fumée est inoffensive ; le sifflement de l’obus sert à prévoir sa direction. On ne tend plus le dos vainement ; on ne s’abrite qu’à bon escient. Le danger ne nous domine plus : on le domine. Tout est là.

Pour me rendre compte nettement des effets d’un obus, je suis allé avec Hutin dans un carré de grands topinambours où il vient d’en tomber un de gros calibre. Il a ouvert au milieu du champ un entonnoir d’une dizaine de mètres de diamètre. Seul un projectile d’obusier à tir courbe a pu creuser un trou aussi régulier. L’obus s’abattant à peu près perpendiculairement au sol, en terrain meuble, s’enfonce profondément. Il déplace en éclatant de grandes masses de terre. Beaucoup de parcelles d’acier se perdent dans les profondeurs du champ, et la gerbe meurtrière en est d’autant réduite.

Cela se vérifie. À mesure qu’on s’éloigne du trou, les topinambours sont fauchés de moins en moins près du sol. À une douzaine de pas des bords de l’entonnoir, la mitraille n’atteint plus que les têtes des plus hautes tiges. Donc un homme couché très près du point de chute n’aurait sans doute pas été atteint. Ensuite une zone circulaire a été épargnée. Plus loin encore, çà et là, des éclats, en retombant, ont haché des feuilles et des tiges et, dans cette région, couché, on eût risqué autant que debout.

L’obus ainsi étudié perd beaucoup de son effet moral.

Un autre adjuvant au courage des canonniers est l’organisation même du service de l’artillerie. Le fantassin, le cavalier, le sapeur sont des unités. Pour nous, l’unité c’est la pièce. Les sept hommes qui la servent sont les organes étroitement unis, étroitement dépendants, d’un être qui prend vie : le canon en action.


Cet enchaînement des sept hommes entre eux, et de chacun d’eux à la pièce, rend toute défaillance plus patente, plus grosse de conséquences, la honte qui en résulte plus lourde. Et puis, dans cette étroite solidarité, les effluves qui créent les contagions psychologiques se développent aisément ; un ou deux canonniers solides au poste, et décidés, suffisent souvent à déterminer le courage de tout un peloton.


La journée s’achève dans l’immobilité. Vers Tailly et vers Stenay, rien ne révèle la présence de l’ennemi.

À la brune, on nous envoie encore cantonner de l’autre côté des bois. Il fait ce soir un crépuscule glorieux d’été. La route ouvre dans les épaisseurs obscures des grands taillis une merveilleuse avenue vers un occident plus riche de couleurs qu’un immense arc-en-ciel.

Tout bruit de bataille s’est tu. Peu à peu le ciel s’éteint ; la nuit se fait, et c’est alors, comme hier, le grand cheminement monotone de l’artillerie, dans l’ombre, à travers les bois.

Une clarté nocturne, tombée du ciel où les étoiles une à une s’évanouissent dans une brume montante, baigne les masses de la forêt que, du haut des côtes, on voit moutonner vaguement à l’infini. Mais l’obscurité des sous-bois est absolue et la route semblerait une tranchée creusée au sein même des terres, si parfois on ne voyait luire étrangement, dans l’obscurité des taillis, les tisons encore vifs d’un bivouac de fantassins, et s’il ne nous venait de ces verdures ténébreuses des parfums humides de menthe, et d’on ne sait quelles herbes, mêlés à des odeurs lascives de fauve. Une fraîcheur délicieuse, qu’on respire à pleins poumons et qui fait frisonner, nous enveloppe.

Millon, assis près de moi sur le coffre, me conte le roman de sa vie, une pauvre histoire simple et triste : lui, avec ses vingt ans, sa frimousse de fille et ses yeux à la fois gouailleurs et enfantins, soutien de famille depuis longtemps déjà, et maintenant, sa mère, « sa vieille », comme il dit avec un accent d’amour profond, restée seule à Paris avec un autre enfant, très jeune encore, d’une faiblesse et d’une nervosité toujours inquiétantes ; des malheurs passés qu’il n’oublie pas ; les inquiétudes qu’on traverse à présent là-bas ; des soucis matériels.

— Si seulement elle pouvait me voir là, ma « vieille », ce soir, bien tranquille !


Dans le champ où l’on arrête, il faut presque se battre pour quelques brassées de paille. Les canonniers d’une batterie qui nous a devancés ici se sont étendus au hasard sur une meule écroulée. Ils ont vingt fois plus de paille qu’il ne leur en faut. Mais, lorsqu’on tire quelques bottes de sous eux, le réveil de ces hommes harassés est terrible. Ils hurlent, jurent et menacent. Finalement, ils se rendorment avec des grognements sourds de chiens hargneux.


Lundi 31 août.


De bonne heure le canon nous réveille. Nous retournons au feu.

Vers sept heures nous nous retrouvons à Tailly.

On nous dit qu’hier l’ennemi a été repoussé jusqu’à la Meuse, et que Beauclair et Halles sont dégagés.

En colonne, dans le village, nous attendons des ordres. L’artillerie allemande bombarde les hauteurs voisines.

Sur la place, dans une charrette à foin, il y a trois uhlans blessés. Un major, les mains derrière le dos, marche de long en large devant la voiture.

Des femmes et des enfants debout, immobiles, en groupe, contemplent silencieusement les Allemands. Des canonniers, par curiosité, sont allés voir ; les uhlans les regardent avec des yeux bleus troubles et tristes.

Tuvache déclare :

— Ils n’ont pas une aussi sale bobine que j’aurais cru.

— Tu te figurais peut-être, lui répond Millon, qu’ils avaient un œil supplémentaire au milieu du front, comme les habitants de la lune ?

Tuvache hausse les épaules :

— Non, seulement je les croyais plus vilains. Ils n’ont pas l’air si mauvais que ça.


On se bat rudement ce matin dans la trouée de Beauclair. L’ennemi cherche à forcer le passage. Le grand bruit de marée montante sur les roches, où viennent concourir tous les bruits de la bataille, ne s’interrompt plus.

— En avant ! Au trot !

Trois cents mètres sur la route de Beauclair… ; on nous arrête encore. Des soldats blessés aux mains, aux bras, aux épaules, reviennent du combat. Tous sont pansés. Ils s’attardent volontiers pour nous demander de l’eau, ou nous prier de leur rouler une cigarette. On cause.

— On avance ?

— On se tient ! C’est toujours leurs mitrailleuses ! Ah, là ! là !

— Tu souffres ?

— Non !

— Quel effet ça fait-il, une balle ?

— Ça brûle un peu. On ne sent pas grand’chose…

Des hommes atteints aux jambes commencent à passer. Ceux-là souffrent. Ils suent de fatigue et de chaleur, car le soleil, en plein ciel à présent, tombe droit dans le trou où serpente la route. Plusieurs, pour s’aider, ont pris des bâtons dans les haies.

Sur un cheval d’officier, on a hissé un fantassin dont un éclat d’obus a brisé la cuisse ; un brancardier conduit la bête. Le blessé se tient à deux mains à la crinière ; sa jambe droite pend. Un peu au-dessus du genou, par un accroc du pantalon, le sang ruisselle, coule jusqu’au bout du soulier et s’égoutte. L’homme ferme les yeux. Ses paupières violettes, ses lèvres pâlies, sa barbe rousse sur sa longue figure osseuse, lui font un masque de crucifié.

— Ça va ? demande le brancardier.

— Est-ce qu’on est encore loin de l’ambulance ?

— Plus guère. Si tu te sentais tomber en faiblesse, tu le dirais, hein ? Je te descendrais. Ça te fait mal ?

— Oui, ça saigne. Regarde les gouttes sur la route.

— C’est rien. Tiens bon les crins.

Une ambulance passe, pleine de grands blessés. Au lieu de les étendre, on les a adossés aux parois de la voiture pour qu’il en tienne davantage. J’aperçois, sous l’ombre verte de la bâche, une tête ballante, exsangue, et une autre toute rouge de sang. Un caporal, une sorte de géant brun, est assis près du conducteur. Son fusil entre les genoux, un poing à la hanche, il se tient très droit, puissant et grave, coiffé d’un turban de gaze vermeil aux tempes. Du sang lui a baigné l’œil gauche qui s’ouvre étrangement blanc dans l’orbite rouge, a coulé le long de sa moustache tombante, a agglutiné les poils de sa barbe, puis s’est égoutté sur sa large poitrine en éclaboussures et en traînées noires.

Un blessé qui depuis longtemps attendait, assis sur le revers du chemin, s’accroche à la voiture qui l’entraîne.

— Arrêtez, que je monte !

— Plus de place, mon pauvre vieux !

— Je ne peux plus aller.

— Tu vois, c’est plein !

— Sur le marchepied ?

— Si tu peux !

Mais la voiture avance toujours. Un artilleur aide l’homme à se hisser.

Au fond d’un chemin creux, au frais, sous de grands peupliers, dans l’ombre que le soleil ocelle seulement par places, deux majors ont installé une sorte de table d’opération sur des tréteaux. Des blessés adossés aux talus attendent pour être pansés. Parmi les cailloux, le sang répandu en flaques, l’ouate et les linges rouges, un filet d’eau sourd et coule. Il flotte là une odeur fade de pharmacie et de chairs vives, mêlée à un parfum humide de source.

On apporte un capitaine dont les deux bras brisés pendent de chaque côté du brancard. Un infirmier coupe les manches de sa tunique. Sur la table d’opération, où on l’a porté, cet homme est étrange avec ses deux bras rouges nus et sa tunique de drap bleu qui lui moule le torse. Il soupire profondément pendant qu’on le panse.


Demi-tour par voiture !

À travers champs, par des pentes rudes, nous allons prendre position sur les hauteurs qui commandent la trouée de Beauclair et la route que nous venons de quitter.

Un contrefort, auquel s’adosse la batterie, masque Tailly. Seule, derrière nous, la flèche du clocher, avec son coq singulièrement proche, semble sortir de terre.

À travers la brèche en V, ouverte dans les collines qui dominent la Meuse, l’ennemi peut nous voir ici. Nous découvrons les bois et les prairies qu’il occupe au delà de Beauclair, et que l’artillerie française établie en avant de nous, mais à l’abri des crêtes, couvre de shrapnells.

Au loin, l’infanterie allemande, qui des bois débouche sur une prairie, semble une armée d’insectes sombres sur un tapis d’un beau vert uni. Tout de suite nous ouvrons le feu. Sous nos obus, en hâte, l’ennemi rentre au bois ; nous bombardons le bois.

L’action paraît favorablement engagée ce matin. Des batteries françaises avancent par la route de Beauclair, s’engagent dans la trouée. Sur les collines, qui tout autour de nous forment hémicycle, d’autres batteries établies comme nous à contre-pente, et d’autres encore plus loin, vers les crêtes qui dominent directement la Meuse, tonnent sans répit. Des poussières, des éclairs de feu dans les verdures, révèlent des pièces qu’on ne voyait pas. Le feu de cette position formidable est si violent, que peu à peu l’air se brouille. Une vapeur âcre de poussière et de poudre flotte dans la vallée dont les échos somptueux multiplient le fracas de l’artillerie ; là, les ondes sonores se confondent, se mêlent. Un énorme bourdonnement nous enveloppe, nous assourdit, nous endort.

— Cessez le feu !

Autour des pièces, on s’immobilise. Il est midi.

Et voilà que, brusquement, l’ennemi commence à bombarder Tailly et les sapinières qui dominent notre position. Des avant-trains, établis depuis ce matin à la lisière des bois, s’éloignent en hâte. Une section d’infanterie émerge de la fumée d’un obus explosif.

Le capitaine de Brisoult commande :

— Abritez-vous !

Peu à peu, le feu de l’artillerie française se ralentit.

Au-dessus du vallon, où nos attelages attendent, une volée de shrapnells éclate ; une fusée longtemps chantonne en l’air. Personne, là-bas, ne semble blessé. Immobiles, les avant-trains font sous le soleil un rectangle noir sur l’herbe.

Une batterie installée de l’autre côté de la sapinière a dû être repérée par l’ennemi. Sous un feu infernal d’obusiers, elle ramène ses pièces une à une à travers bois.

Hutin, qui s’abritait derrière le bouclier, soudain se dresse pour voir. Il se croise les bras :

— Ça y est ! grogne-t-il.

— Qu’est-ce qui y est ? Abrite-toi donc !

Je le tire par sa veste.

— Ça y est ! La retraite ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu !

Je me dresse aussi. En effet, des sections d’infanterie franchissent les crêtes et se replient.

Bréjard crie :

— Mais abritez-vous donc, tous les deux !

Un obus s’abat ; les éclats hurlent en l’air ; la terre projetée grésille autour de nous sur le champ sec. Instinctivement, je me suis baissé ; Hutin, lui, n’a pas bougé, trop occupé par les mouvements de l’infanterie dont le recul, d’instant en instant, s’accentue.

— Tiens, dit-il, nous aussi… je parie… on déménage… Un officier d’ordonnance qui s’amène… Ah !… Tant qu’à foutre toujours le camp, qu’on nous fasse donc prendre le chemin de fer !

Ce sont bien des ordres de retraite que nous apporte l’officier. Nos attelages, au trot, gravissent la pente raide pour venir chercher les pièces. L’instant est périlleux et, par malheur, le premier canon, établi à contre-pente, dévale dès qu’on sort de terre la bêche que le recul avait solidement enfoncée. Il nous entraîne. Il faut faire effort à huit. Arriverons-nous à rassembler le train ? Les conducteurs s’énervent, font reculer les chevaux à tort et à travers.

— Allons ! bien ensemble… ôoh ferme !… ôoo… ô… ô ferme !…

Nous nous arc-boutons. Ça y est !

— Canon prêt !

L’attelage démarre.

Le village de Tailly passé, la côte pour atteindre le plateau est rude, principalement à l’endroit où la route longe la murette de pierres sèches du cimetière.

Des fantassins, au repos des deux côtés du chemin, ont mis bas leurs sacs et formé les faisceaux. Assis dans l’herbe, ils nous regardent passer de cet air absent et stupide des hommes qui reviennent du combat. Et soudain, sans que le roulement des voitures ait laissé percevoir aucun sifflement, un shrapnell éclate au-dessus du cimetière. Des fantassins s’aplatissent dans le fossé ; d’autres se jettent à genoux, se tapissent contre la murette, les sacs en boucliers sur leurs crânes. Deux hommes, restés debout, ridiculement se cachent la tête dans les feuillages touffus de la haie. Sur les caissons, nous tendons le dos. Les conducteurs activent les attelages.

Un instant, la route passe en vue de l’ennemi. Quand nous nous en apercevons, il est trop tard pour changer de chemin.

Une volée d’obus… Long ! Nous en sommes quittes pour un salut.

Nous nous retrouvons en batterie une fois de plus sur nos positions d’hier, surveillant les côtes prochaines, et nos pièces repérées sur de grands peupliers. La troisième batterie, qui nous accompagnait samedi, a ouvert ici de bonnes tranchées. Mais les avant-trains ont à peine eu le temps de se ranger à la lisière d’un taillis, que des obus explosifs commencent à s’abattre autour de nous.

Comment l’ennemi peut-il connaître notre nouvelle position ? Nous sommes soigneusement « défilés ». D’aucun point il ne peut nous découvrir. Nous n’avons pas encore tiré ; les lueurs et la poussière des coups de feu n’ont pu nous trahir. Dans l’air, aucun épervier n’a passé. Alors ?…

Nous nous abritons dans les tranchées.

— Ce n’est pas sur nous qu’ils tirent, affirme Hutin.

— C’est sur le pape ?

— Non, ce sont les quatre grands saucissons de dragons qu’ils ont vu passer sur la route qui nous valent ça. Ils visent la route.

Mais les dragons s’éloignent, et l’ennemi poursuit son tir sur nous. À n’en pas douter, il sait qu’une batterie s’est établie ici. Un espion, caché quelque part derrière nous, nous a-t-il signalés ? Du regard, je scrute la campagne sans y rien découvrir.

Des obus s’abattent à quelques mètres des pièces, enveloppent la batterie de fumée et de poussière, nous secouent au fond de nos tranchées. J’entends le commandant crier :

— Faites abriter le personnel à droite.

Tandis que le capitaine et le lieutenant restent à leur poste d’observation, en hâte les servants s’écartent de la ligne de tir des obusiers. Mais, comme nous courons à travers champs, sur la route, en vue de l’ennemi, un état-major passe. J’enrage. Ces cavaliers vont nous faire tuer. Ils sont une vingtaine d’officiers autour d’un général, un tout petit homme mince, tout gris, perdu dans un immense manteau de cavalerie. Un peloton de chasseurs rouges et bleus, très voyants, les suit. Tout de suite les obus s’annoncent, bourdonnent longuement. Là-bas, les chasseurs et les officiers saluent ; seul le petit général ne bronche pas. Le tir de l’ennemi, cette fois, est trop court.

— À vos pièces !

Le capitaine croit avoir découvert la batterie qui nous bombarde. Il appelle :

— Les pointeurs !

Fébrilement, toujours sous les obus, on prépare le tir.

— Échelonnez de quinze. Première pièce, cent cinquante ; deuxième pièce, cent soixante-cinq… Troisième…

Les déboucheurs répètent le correcteur et la distance.

— Seize… Trois mille cinq cents…

— Par trois, fauchez ! Par la droite, par batterie !

— Première pièce… Feu !… Deuxième…

Le mouvement de tir nous électrise. Dans le vacarme que fait la batterie en pleine action, il faut hurler les commandements. On n’entend plus les coups de l’ennemi ; ils se perdent dans le vacarme que nous faisons ; on oublie la mitraille qui pourtant ne cesse de tomber.

Brusquement le feu des obusiers s’égrène, s’éteint.

— Ils prennent ! dit Hutin penché sur les appareils de pointage.

— Feu ! répond le chef de pièce.

— Prêt !

— Feu… ! Feu… !

Sur le plateau, derrière nous, des compagnies battent en retraite en ordre déployé.


Le soir vient. Nous recevons l’ordre de nous retirer aussi. On dirait que la terre et les bois absorbent ce qui reste de lumière. Les mouvements de l’infanterie au loin se perdent dans les ondulations du sol. Les hommes s’incorporent aux champs, se dissolvent, disparaissent.

Près d’un entonnoir sombre, un tas rouge. Un fantassin est étendu sur le dos. Un éclat d’obus lui a tranché la jambe. Par le moignon rougeâtre déchiqueté, où des feuilles de luzerne et de la terre se sont agglutinées dans le sang, l’homme s’est vidé. La souffrance a rejeté sa tête en arrière. La pomme d’Adam saille au milieu des muscles détendus du cou. Les yeux troubles du mort sont grands ouverts ; ses lèvres absolument blanches. Il tient encore son fusil brisé à la poignée ; son képi a roulé sur son épaule.


Mardi 1er septembre.


Très longue marche de nuit.

Il était plus d’une heure du matin lorsque, enfin, nous nous sommes arrêtés. Il a encore fallu faire la soupe, mener les chevaux boire et leur donner l’avoine.

Nous sommes tombés ensuite à un sommeil de mort.

Vers quatre heures du matin, le maréchal des logis de garde vient nous secouer un à un. On grogne.

— Alerte !

— Quelle misère ! Il n’y a pas une heure qu’on dort.

Tenir les yeux ouverts est une vraie souffrance. Les membres sont raides, les têtes lourdes. On a mal aux reins. Il fait froid, il y a du brouillard.

Nous partons.

Tout de suite, sur les coffres, l’engourdissement envahit nos pieds, nos genoux, monte rapidement. Nos têtes roulent d’une épaule sur l’autre. On s’abîme dans le néant du sommeil. Des conducteurs dorment à cheval. Ils penchent, penchent d’un côté et, à l’instant où ils vont tomber, un instinct les réveille ; ils se redressent. Mais, l’instant d’après, on les entrevoit de nouveau, vacillants, dans l’ombre.

Où allons-nous ? Peut-être l’armée est-elle obligée de se replier sous Verdun, parce que l’ennemi, qui a certainement pris pied sur les hauteurs de la rive gauche de la Meuse, vers Stenay, menace son flanc gauche ? On ne sait rien, on est trop las pour penser, même pour craindre ! Ah ! dormir pendant tout un jour !

Au matin, on nous arrête près de Landres, dans un champ en pente, sous des pruniers. Sauf contre-ordre, nous nous reposerons ici aujourd’hui.

On allume des feux, on secoue les pruniers.

Un appel retentit :

— Au vaguemestre !

Un grand hurlement sauvage y répond. On se rue sur le sous-officier qui apporte un sac plein de lettres.

Des nouvelles, enfin ! Il y a des lettres qui sont en route depuis quinze jours ; les nôtres n’arrivent pas. Quelles angoisses là-bas !

La correspondance lue, Hutin m’appelle :

— Viens-tu laver ton linge ?

— Oui.

Nous accrochons nos vestes aux basses branches des pruniers, et, nos chemises sous le bras, le torse uniquement paré de nos bretelles, nous descendons au ruisseau.

Justement un petit lavoir couvert s’offre. Nous nous agenouillons au bord de l’eau. Trois jeunes filles, sur l’autre rive, nous font vis-à-vis. L’une d’elles lave des linges sanglants.

Sans penser à mal, Hutin, qui savonne vigoureusement sa chemise, remarque :

— Tiens, on s’est donc déjà battu par ici ? Il y a eu des blessés ?

Je vois la jeune fille rougir jusqu’aux oreilles et les deux autres sourire en lui jetant des coups d’œil de côté.

— Non, dis-je, ce sont nos alliés, nos bons alliés !

Hutin lève le nez, me regarde :

— Nos alliés ?…

Et soudain, il s’esclaffe :

— Ah ! ah ! Les Anglais ! Les Anglais ! Ah ! ah ! Si j’y pensais !…


La matinée est calme. On mange, on fume, on écrit. À midi, les coups nets, brefs, rythmés du 75 commencent à sonner sur des collines proches. À une heure, nous recevons l’ordre d’aller soutenir un groupe d’artillerie engagé sur des hauteurs au nord de Landres.

À peine installés, un aéroplane passe, un allemand. On n’en voit jamais d’autres. Tout de suite, des obus s’abattent autour de nous. Et toujours, comme par miracle, la batterie demeure indemne au milieu des éclatements, dans la fumée de la mélinite. Mais cela ne peut durer.


Ah ! si j’échappe à l’hécatombe, comme je saurai vivre ! Je ne pensais pas qu’il y eût une joie à respirer, à ouvrir les yeux sur la lumière, à se laisser pénétrer par elle, à avoir chaud, à avoir froid, à souffrir même. Je croyais que certaines heures seulement avaient du prix. Je laissais passer les autres. Si je vois la fin de cette guerre, je saurai les arrêter toutes, sentir passer toutes les secondes de vie, comme une eau délicieuse et fraîche qu’on sent couler entre ses doigts. Il me semble que je m’arrêterai à toute heure, interrompant une phrase ou suspendant un geste, pour me crier à moi-même : Je vis, je vis !

Et dire que tout à l’heure, peut-être, je ne serai qu’une chair informe et sanglante au bord d’un trou d’obus !


Rien à faire sous la mitraille. Le capitaine surveille la plaine d’une exaspérante immobilité.

À la fin, le tir de l’ennemi s’allonge. Ses obus vont tomber derrière nous, au fond d’un ravin, sur une route où l’on voit, dans d’épais nuages de poussière, des échelons de combat qui s’éloignent au galop.

Des ordres… Nos batteries retournent à Landres.

Sur la chaussée, éventrée par un obus, les débris hachés d’un cheval ; un tronc sans membres, décapité. La tête, qui traîne au bord du fossé, intacte, regarde étrangement le corps avec de grands yeux encore clairs. Un lambeau de chair et de peau alezane a jailli jusqu’au haut d’un talus. L’entonnoir, où se sont répandus les intestins, rougeâtres dans du sang qui achève de noircir au soleil, exhale une odeur de chair vive, de digestion et de fiente, écœurante à vomir.

Il paraît que l’adjudant qui montait ce cheval n’a même pas été égratigné.

De la haute colline qui domine Landres, au nord-est, un régiment de chasseurs à cheval dévale.

Le soleil couchant n’illumine plus le fond du ravin, où nous avons formé le parc, mais il éclaire plus magnifiquement, par contraste, d’une belle lumière orangée, les pentes raides d’où descendent, en bel ordre, les escadrons bleus et rouges, scintillants de sabres au clair. Les chasseurs nous frôlent, puis gravissent l’autre face de la vallée ; le soleil est, tout en haut, un disque rouge. Ils semblent aller à lui. À la crête, les cavaliers apparaissent un instant en grandes lignes mouvantes sur l’occident.

Je suis à bout de forces. Malgré mes efforts, je m’endors. Pour demeurer éveillé, il faudrait, je crois, que je garde la pose des sentinelles antiques : un doigt levé, dans l’attitude du silence.


Mercredi 2 septembre.


Les chevaux n’ont pas été dételés et nous avons dormi quatre heures à peine, sur la terre nue, où l’on ne prend pas de repos.

Il faut repartir. La route longe de grands bois. Il fait nuit, une nuit grise, louche, que salissent les premières lueurs d’une aurore terne. Je sommeille, dans ce cahotement du caisson, auquel on se fait, à la longue. Un craquement de bois brisé, un bruit sourd de chutes soudain me réveillent. Je regarde, je ne vois rien. Pourtant il me semble, dans le roulement des voitures, percevoir une plainte, des sanglots. Oui… J’ai bien entendu une voix claire, une voix de petite fille qui appelle :

— Maman ! Maman !

Sur un tas de cailloux, en marge de la route, j’entrevois maintenant la roue d’une carriole renversée, une forme humaine à terre, et alentour des silhouettes d’enfants à genoux.

Des sanglots. La petite voix appelle encore :

— Maman ! Maman !… Réponds, dis ! Maman !

Les voitures roulent. Un sanglot strident, déchirant, échappé à une gorge étranglée par l’angoisse, me résonne dans la poitrine.

— Maman !

On voudrait s’arrêter, comprendre, porter secours. Il y a là plusieurs enfants. La mère n’est peut-être qu’évanouie. Y a-t-il un homme avec eux ? Et s’il n’y en a pas ? Je voudrais sauter à bas du caisson, courir là. Mais je sais que je ne pourrai pas rejoindre la batterie. Un cavalier met pied à terre. Il crie :

— Je vais faire arrêter le major au passage… On rattrapera au trot !

La lente marche de la colonne nous emporte. Mais l’horreur de ce qui s’est passé là, au revers du chemin, à présent me tient éveillé malgré ma lassitude, tandis que lentement le jour se fait. Je crois que j’entendrai toujours cette petite voix qui appelait : « Maman ! » et ces sanglots d’enfants dans l’aube grise.


Nous atteignons la grande route. Il faut laisser passer l’infanterie de la 7e division. Le corps d’armée bat en retraite. On dit que nous allons embarquer.

Embarquer ! Pour aller où ? Pourquoi faire ? Il paraît que nous avons été remplacés sur la Meuse par des troupes fraîches, et qu’on va reformer le 4e corps. Alors ?

Nous allons nous reposer ?… Dormir, dormir ! Mais on nous a annoncé cela tant de fois déjà depuis huit jours ! Faut-il le croire ? Ce doit être vrai pourtant. On ne laisserait pas ce pays sans défense.

À plein la route, flots sur flots, avec un grand bruit d’écluses ouvertes, les bataillons succèdent aux bataillons. Les fantassins semblent assez dispos. Il y en a qui chantent.

Le 101e d’infanterie défile.

— Est-ce que le 102e suit ? demande Tuvache.

— Oui.

— C’est parce que j’y ai mon frère.

Longtemps, le fleuve d’hommes coule. Voici le frère :

— Tuvache !

Un homme se retourne.

— Tiens ! Toi !

Les deux Tuvache se serrent la main simplement, mais leurs yeux disent toute leur joie de se revoir.

— Alors, ça va !

— Tu vois. Et toi ?

— Tu vois !

— Oui.

— Tu as reçu quelque chose des vieux ?

— Hier, ils vont bien. Ils m’ont dit de bien t’embrasser si je te voyais et de partager le bon qu’ils m’envoient.

Le fantassin cherche dans sa poche.

— Le malheur est que je n’ai pas encore vu le vaguemestre pour le bon. Mais si tu le veux ?

— Garde-le. J’ai encore de l’argent plus qu’il ne m’en faut.

— Bien. L’oncle et la tante nous disent bien le bonjour. Allons… Faut pas que je perde ma compagnie. Il paraît qu’on va se reposer…

— On le dit. Si c’est ça, on est de revue… Au revoir !

Leurs mains se joignent. Le fantassin fait un pas tenant toujours la main de son frère :

— J’dirai aux vieux que je t’ai vu quand je leur écrirai.

— Oui, moi aussi.

L’homme s’éloigne en courant, fendant de l’épaule le flot humain. On le voit encore agiter sa main au-dessus des têtes, en signe d’adieu.

Derrière les régiments de ligne de la 7e division, commence une marche d’une fastidieuse lenteur. Il fait chaud. La poussière, que soulève l’infanterie, nous enveloppe, nous étouffe. La route est jalonnée de chevaux morts.

À Châtel, sur un chemin libre, à gauche, enfin nos batteries peuvent prendre le trot. À travers les campagnes et les vallées, jusqu’à l’horizon, une ligne de poussière, qui souille les verdures, indique la grande route de Varennes que suit la division.

Il est midi. Je pensais que nous avions parcouru quatre ou cinq lieues depuis l’aube. Et voilà qu’on entend le canon… pas très loin, vers le nord-est.

Près du village d’Apremont, à la lisière de la forêt d’Argonne, où viennent de pénétrer les premières voitures de notre colonne, trois obus éclatent.

Alors ?… Alors, l’ennemi nous poursuit ? Personne ne le contient ? Nous n’avons pas été remplacés ? C’est la défaite… l’invasion ?… La France grande ouverte ?…

Sur la route, de front avec notre colonne, cheminent des théories de charrettes. Toute la population fuit devant l’ennemi : vieilles femmes, jeunes filles, mères avec des nourrissons, avec des essaims d’enfants. Ces malheureux sauvent ce qu’ils ont de plus précieux, leur existence ; les femmes et les filles, leur honneur, un peu d’argent, souvent une bête familière : un chien, un chat, un oiseau dans une cage.

Les plus pauvres vont à pied. Une famille s’éloigne par les sentiers des bois. Ils sont quatre : l’homme, un vieux, au masque tragique, porte sur l’épaule, au bout d’un bâton, un grand panier d’osier couvert d’une serviette blanche. Sa carnassière, qui lui bat le flanc, est bourrée à rompre. Dans l’étroit chemin forestier, une jeune femme le suit. D’une main elle mène une grosse vache rousse, de l’autre elle tient en laisse, avec un mouchoir noué au collier, un chien à grands poils. Une petite fille se cramponne à ses jupes et se fait traîner. Derrière, une vieille toute voûtée, qui s’appuie sur une canne pour marcher, plie sous une hotte de vendangeur pleine de lainages.

Où vont-ils ? Beaucoup ne le savent pas. Ils nous le disent. Ils vont devant eux, en France, dans les pays où les Allemands n’iront pas.

— Pourquoi faire rester ? déclare un vieillard. Aussi bien, ils brûlent tout ! Pour être sur la paille sans maison ici, j’aime mieux être sur la paille, libre. Et puis, j’ai ma belle-fille, la femme de mon fils qui est artilleur comme vous. Elle est enceinte ; elle en est à son septième mois. Quand on a commencé à entendre le canon hier, voilà que les douleurs l’ont prise. J’ai cru qu’elle allait accoucher. Ça s’est passé. Mais j’ai dit : « Il faut partir tout de suite. Ça vaut mieux. » Avec des salauds pareils, qui violent et éventrent les femmes, ils n’auraient peut-être pas respecté son état… La nuit dernière nous avons trouvé une cahute de cantonnier pour coucher, mais la nuit prochaine ?… Alors, j’ai peur qu’elle attrape du mal. À cette heure, elle dort dans la voiture. Faudrait pas qu’elle attrape du mal, n’est-ce pas ?… Mon fils me l’a confiée !…

Je demande au vieux, en montrant la direction que nous suivons :

— Qu’est-ce qu’il y a par là ?

— Par là, répond-il, le visage soudain farouche, ce qu’il y a par là ? Il y a Châlons, il y a Paris… Il y a toute la France.

Et il ajoute douloureusement, en branlant la tête :

— Ah ! N… de D… !

— Ils sont moitié plus que nous, mon pauvre bonhomme !

Il ne répond pas tout de suite. Seulement, au bout d’un instant, il dit encore.

— J’ai vu 70… C’est comme en 70 !

La batterie roule. Nous avons traversé toute l’Argonne. À Servon, un village à l’orée des bois, où les fantassins font la grand’halte, nous nous arrêtons un moment. Il est deux heures.

Dans l’Aisne aux eaux vertes, près d’un moulin, on mène les chevaux à l’abreuvoir. Ils entrent jusqu’au poitrail dans le courant, s’ébrouent, éclaboussent les hommes qui, les genoux remontés, s’égaient aussi de cette fraîcheur.

Près de Ville-sur-Tourbe, enfin, nous formons le parc. Nous embarquerons sans doute ce soir à la gare voisine.

L’angoisse, qui m’a étreint ce matin, lorsque j’ai vu que l’ennemi dévalait derrière nous, ne s’est pas desserrée. Nous allons embarquer, laisser à l’envahisseur la route libre ? Ne va-t-il pas envelopper les troupes qui opèrent en Belgique et celles qui avancent en Alsace ?… Mais les Français sont-ils encore en Belgique et en Alsace ?… Ah ! savoir la vérité, quelle qu’elle soit !

Les hommes sont hargneux, ce soir. Personne ne veut faire les corvées. Déprez rencontre chez tous la même mauvaise volonté, la même inertie.

— Tuvache, à l’eau !

— J’y suis déjà allé hier… Il y a plus d’un kilomètre à faire… C’est toujours les mêmes qui font les corvées.

— Et toi, Laillé, y es-tu allé hier ?

— Non…

— Alors, Laillé, à l’eau !

— Ah ! là… là !…

— Je ne te demande pas ton avis…

— Il y en a qui ne font jamais rien…

— Je te dis d’aller à l’eau.

— Au moins, tu ne me commanderas pas autre chose après ?

— Non.

Laillé, un seau en toile au bout de chaque bras, s’éloigne en traînant les pieds et en haussant les épaules.


Nous n’embarquerons pas à Ville-sur-Tourbe.

Il faut avaler la soupe brûlante et manger la viande crue. On repart dans un crépuscule rouge. Les émigrants campent dans les champs au bord de la route. Ils ont allumé des feux à la manière des soldats. Pour la nuit, les femmes, les enfants s’étendent sur de la paille étalée sous les voitures qui les protègent à peine de la rosée et du froid du matin. Des nourrissons dorment dans des moïses.

Nous marchons droit vers le sud. La lune se lève. Une grosse étoile scintille dans l’axe de la route. Nous atteignons une ville obscure et qu’on dirait morte, Sainte-Menehould, sans doute. On ne peut lire les noms sur les plaques. Le pavé est inégal, les voitures cahotent, les chevaux buttent, la lune allonge des perspectives de rues désertes. Le fanal rouge d’une gare apparaît au bout de l’avenue que nous suivons. Nous allons embarquer ici ? Non. Nous ne nous arrêtons même pas.

De nouveau, sous la clarté jaune et morne de la lune, qui amplifie les distances, la campagne, autour de nous, se développe en longs vallonnements où pas une troupe ne bouge, où pas une sentinelle ne se dresse.


Jeudi 3 septembre.


Nous nous sommes arrêtés vers minuit. Des ordres sont arrivés aussitôt. Nous devions partir à la pointe du jour, mais d’autres ordres sont venus nous maintenir ici et nous avons pu dormir jusqu’à neuf heures passées.

Sur la route, dans la poussière, coule à présent le fleuve de l’émigration.

On répète ici que nous avons été remplacés sur la Meuse par le 6e corps, et que nous allons en Haute-Alsace combattre sous les ordres du général d’Amade. Ce nom, très populaire, fait dire :

— Alors, ça va changer !…

J’interroge un chasseur, planton du général Boëlle. Il ne sait rien ou ne veut rien dire.

Il faut faire ranger, dans les champs, les voitures d’émigrants pour livrer passage à l’infanterie du 2e corps d’armée venant de Clermont-en-Argonne et de Sainte-Menehould. Ces troupes semblent avoir été moins éprouvées que les régiments de ligne du 4e corps, mais, pas plus que nous, ces hommes ne savent où on les mène. Ils parlent aussi de d’Amade, de victoires en Alsace, dans le Nord, de victoires navales. Ils ne semblent pas se douter que les Allemands avancent derrière nous. Mais avancent-ils vraiment ? Ne s’agit-il pas d’une nouvelle répartition des troupes françaises ? Ah ! si c’était cela !


Vendredi 4 septembre.


Nous levons le camp dans la nuit. Nous serions dispos, après une journée uniquement passée à manger et à dormir, si la diarrhée ne nous fatiguait tous. Rien n’épuise ni ne fait maigrir plus vite. Le major n’a plus ni bismuth ni élixir parégorique. On est réduit à mâcher de l’écorce de prunellier.

Les chevaux sont encore plus las que les hommes. Beaucoup ont été légèrement blessés dans les combats de lundi et de mardi. Leurs plaies suppurent. Personne ne les soigne, et ce n’est pas le pire, car quelques-uns ont à subir les remèdes stupides de leurs conducteurs. Un homme va uriner sur le paturon de son cheval, entamé par un éclat d’obus. Presque tous les chevaux boitent, endommagés par des prises de longe ou par des coups de pied reçus durant les nuits où, à bout de forces, les garde-écurie s’endorment.

Rarement dételés, jamais déharnachés, les traits, les culerons, les croupières surtout leur ont fait de grandes plaies couvertes, tout le jour, de mouches et de taons. Cavalerie misérable, affaiblie encore, comme les hommes, par une incessante diarrhée.

Toute la matinée nous cheminons. Nous traversons Givry-en-Argonne, Sommeilles, Nettancourt, Brabant. Les bornes de la route portent « Meuse », puis « Marne ». La poussière voile à demi les pentes graves et lentes de ce beau pays, les masses somptueuses de la forêt d’Argonne qui se profilent à l’est.

Vers le milieu du jour, nous atteignons Revigny-aux-Vaches, une jolie ville blanche au milieu des prairies. Au bord de l’Ornain, près de la gare, nous formons le parc. Comme nous menons les chevaux boire à la rivière, un homme vêtu en ouvrier, assis au bord de la route, sur le talus, m’interpelle :

— D’où venez-vous, les artilleurs ?

— Des Hauts-de-Meuse, du côté de Dun et de Stenay. Nous avons été remplacés là-bas par des troupes fraîches.

— Remplacés ?

— Oui, remplacés. On dit par le 6e corps.

— Quelle blague !… Vous avez foutu le camp ! Oui… tout simplement… Savez-vous où sont les Prussiens ? fait-il en se dressant.

Une angoisse me saisit. Le malheur est écrit sur la figure osseuse et ravagée de cet homme qui, assis, ne m’était point apparu si grand et si maigre. Son bras allongé, immense, au bout duquel sa main tremblote, me désigne le nord-ouest.

— Ils sont devant Châlons, les Prussiens, dans le camp.

Je hausse les épaules.

— Vous ne me croyez pas, hein ? Eh bien, j’en viens de Châlons ; un aéro a lancé une bombe sur la gare comme mon train partait. Et puis, ils sont encore ailleurs, les Prussiens, si vous voulez savoir : ils sont à Compiègne ! Vous entendez ?… À Compiègne. C’est sûr. Vous n’avez qu’à demander ici… Tout le monde vous le dira. Ils sont à Compiègne et ils ont pris La Fère en passant.

Je me mets à trembler. Autour de moi, les objets tournent. Vais-je tomber ? Des genoux, instinctivement, je serre mon cheval qui lentement se met en marche, me ramène au parc, ivre, hagard.

Hutin est là. Je lui dis lentement en le regardant en face :

— Hutin ! Les Allemands sont à Compiègne !

— Où ?

— À Compiègne !

Il pâlit et hausse les épaules.

— Non !

— À Compiègne !

— Compiègne ! Compiègne ! C’est à quatre-vingts kilomètres de Paris. Ah ! N… de D…

On se regarde :

— Qu’est-ce qui les a laissés passer ?

— C’est ceux du Nord.

— Alors c’est pire qu’en 70 !

— À Compiègne ! répète Hutin, désolé.

Alors la sinistre pensée de la débâcle, de la trahison, toutes les rancœurs de la défaite, des souffrances inutilement endurées monte, comme une marée noire, dans toutes les cervelles.

— Je l’avais bien dit ; on a été vendus, déclare le trompette.

Malgré tout, je ne crois pas à la trahison.

— Vendus ! Pourquoi vendus ? Par qui ?… Par qui ?…

— Est-ce que je sais ? Mais ils ne seraient pas à Compiègne si on n’avait pas été vendus, salement vendus ! Comme toujours ! Comme en 70… Bazaine en 70 !

— Nous avons pu être enfoncés… Ils sont tant !… Trois fois plus que nous ! Et puis, en 70, l’erreur de l’armée de Châlons a été de ne pas aller attendre les Prussiens sous Paris. C’est connu. Si l’armée de Mac-Mahon n’avait pas marché de l’avant, n’était pas allée se faire embouteiller à Sedan, nous n’aurions peut-être pas été vaincus…

Je m’attache à l’idée d’une retraite stratégique. J’essaie de convaincre mes camarades pour me convaincre moi-même. Mais les visages restent fermés et les hommes répètent tous :

— C’est comme en 70 !

Quel refrain !

Seul, Bréjard, qui écoute en fumant, garde confiance.

— Ce qu’il y a de terrible, dit-il, c’est que nous ne savons rien. Mais, si les autres armées sont comme la nôtre, il n’y a rien de perdu. Elles ont été frottées quelque part, dans le Nord, comme nous en Belgique. Si elles n’ont pas été prises, c’est le principal, et, quant à dire que c’est comme en 70, ça n’y ressemble en rien. En 70, nous étions seuls. À présent, nous avons avec nous les Anglais et les Russes.

— Ah ! parlons-en, des Anglais et des Russes ! interrompt le trompette.

— Vous en avez vu des Anglais, maréchal des logis ?

— Non, mais il y en a.

— À ce qu’on dit, corrige Millon. On nous avait bien dit que nous avancions dans le Nord. Fichue avance !…

— Et les Russes ! reprend Pelletier. Qu’est-ce qu’ils f… à ne pas être déjà à Berlin ? Ils n’ont rien de leur côté, eux…

Bréjard hausse les épaules :

— Ils ne peuvent pas tout de même y aller en chemin de fer.

— En un mois, pourtant, avec les fameux cosaques !

Et le trompette poursuit :

— La belle blague, encore. Voulez-vous mon avis, maréchal des logis ? Eh bien, les Russes, les Anglais, qui déclarent la guerre à l’Allemagne, c’est de la frime… de la frime. Ils se sont tous entendus pour nous rouler… comme en 70 !

— Comme en 70, répète Blanchet, assis en tailleur, et occupé à raccommoder un accroc de sa capote.

On en vient à douter de tout, dans l’écrasement de cette catastrophe, de cet épouvantable coup de massue.

Pourquoi, au lieu de nous leurrer de victoires imaginaires, ne pas nous avoir dit : « Nous avons affaire à un ennemi supérieur en nombre. Nous sommes obligés de reculer en attendant que notre concentration s’achève et que les renforts anglais arrivent » ?

Avait-on peur de nous effrayer par le mot « retraite », alors que nous en connaissions la réalité ?

Pourquoi ? Pourquoi nous avoir trompés, nous avoir démoralisés ?…


Dans le jardin d’un restaurant, où, avec Déprez et Lebidois, je suis venu demander à déjeuner, sous des tonnelles de vignes-vierges et de viornes, parmi les mouchetures du soleil entre les feuilles, éclate le bariolage des uniformes d’officiers : pharmaciens, majors, officiers de troupes de toutes armes, officiers de l’intendance, officiers du Trésor vêtus de vert et qui ressemblent à des forestiers.

Depuis quinze jours, nous n’avons pas mangé dans de la faïence ni bu dans un verre. Ce repas aurait pour nous d’extraordinaires délices, sans la pensée de la catastrophe qui nous étrangle tous trois.


À la nuit tombante, nous embarquons. Des lanternes à pétrole éclairent de loin en loin le grand quai où traîne de la paille. Les chevaux, la tête basse, abrutis de lassitude, se laissent disposer dans les wagons sans résistance. Les servants achèvent d’établir les pièces sur les trucs. Vite, tout s’immobilise. Les hommes, trente par fourgon, s’installent pour la nuit, les uns étendus sur les bancs, les autres dessous. Les manteaux servent d’oreillers ; on a jeté les armes dans un coin. Et, comme l’occident s’éteint tout à fait, le long du quai morne où rien ne bouge plus, lentement le train démarre.


Samedi 5 septembre.


Je n’ai pas pu dormir. Tous les quarts d’heure, le train s’arrêtait : des hommes, que torturait la dysenterie, me marchaient sur le corps pour sauter en hâte sur la voie. Ce matin, ce va-et-vient continue. Dès que le train stoppe, on aperçoit, au bord des talus, des files d’artilleurs qui, au coup de sifflet, se hâtent de regagner leurs wagons en remontant leurs culottes. Heureusement le convoi démarre lentement.

Triste journée, occupée à voir distraitement passer les paysages, l’esprit hypnotisé par la pensée de la défaite. Souvent, le train ne va pas plus vite qu’un homme au pas.

QUATRIÈME PARTIE

DE LA MARNE À L’AISNE


Dimanche 6 septembre.


Au réveil, dans un matin de fine lumière et de brumes argentées, la banlieue de Paris nous apparaît.

Passé la forêt de Fontainebleau, où campent des troupes sous des abris de genêts et de fougères, partout, dans les verdures, éclatent les façades blanches et les toits rouges des chalets. Des fleurs brillent dans les jardins. De grands soleils tournent vers nous leurs faces d’or.

On oublie presque le tragique de l’heure présente.

Dimanche ! Des cloches bourdonnent. Et puis, Paris est proche. Sa puissance magnétique déjà se fait sentir sur les nerfs. Dans le wagon, les Parisiens ne tiennent plus en place.

Brusquement, après ce morne voyage, sans qu’on puisse bien démêler pourquoi et comment, la confiance renaît malgré les nouvelles apprises en chemin : les Allemands arrivés sans résistance jusqu’à Creil.

Ce n’est pas la puissance du camp retranché de Paris, de son armée, de ses gros canons, qui nous donne la foi, mais une instinctive confiance d’enfant qui, se retrouvant au foyer, se sent invincible parce qu’il lui semble avoir l’alliance des choses familières et même des éléments. Ce qui nous vivifie, c’est la sensation inexprimable et précise d’une présence, aimée, formidable, immortelle. C’est un souffle vivant, c’est l’appui d’une personne, plutôt d’une divinité invincible ; c’est on ne sait pas bien quoi.

Et puis, comme répète Hutin :

— C’est Paris ! Voilà, c’est Paris !


— Les Anglais !

Un convoi de troupes britanniques croise le nôtre. On hurle, on agite des képis à bout de bras.

La gare de Villeneuve-Saint-Georges est pleine de highlanders. Notre train stoppe. Les Écossais examinent nos pièces. Lebidois sert d’interprète. On secoue des mains ; on hurle encore.

Le petit Millon arrête un épais highlander tatoué aux poignets et aux genoux. Il veut savoir s’il porte une culotte sous sa jupe. L’autre ne comprend pas et rit.

— Vrai, déclare Millon, tu aurais tes cheveux sur le dos et un peu moins de poil aux pattes, avec ta jupette on te prendrait pour une gosse de dix à douze ans.


Nous débarquons à Pantin. À part les inscriptions sur les panneaux de bois ou sur les rideaux de tôle des boutiques : « Le patron est à la guerre », ou, en lettres hautes d’un pied : « Maison française », à part les placards de mobilisation aux drapeaux déjà ternis, Pantin a son aspect accoutumé des dimanches d’été.

Sur le trottoir et sur la chaussée grouille un peuple de femmes en toilettes claires, bien corsetées, cambrées comme seules le sont les Parisiennes, des militaires de toutes armes qui déambulent au petit pas de promenade. Un territorial passe entre une femme, à qui il donne le bras, et un marmot qu’il conduit par la main.

On se demande si l’ennemi est vraiment aux portes !


À Rosny-sous-Bois, nous allons cantonner sur un plateau qui domine d’un côté la ville et de l’autre la plaine de Brie, aux lignes pauvres et sans charme. Très loin, vers le sud-est, on entend le canon.

Dans les rues, entre les verdures des jardins et les façades claires des villas, la garance des uniformes, le linon des corsages, les bariolages mouvants des ombrelles tachent la foule de points éclatants.

Les zouaves sont descendus des forts.

Aux terrasses des cafés où pas une place n’est libre, parmi les tenues multicolores des chasseurs, des tringlots, des artilleurs, des tirailleurs et des spahis, voltigent les tabliers blancs des garçons. Devant la Poste, aux portes des boulangeries et des pâtisseries, on fait queue, on se porte. Des femmes courent, abordent les militaires, s’informent, cherchant un mari, un fils, un frère, un amant qui doit être arrivé ici.

On se coudoie, on se hèle, on boit, on mange, on fume, on rit. Des familles de bourgeois, placides et curieux, fendent le flot humain de leur petit pas entêté.

Le canon tonne toujours. Mais il faut, pour l’entendre, s’écarter un peu de la grande foule, dans les ruelles entre les jardins.

Il paraît qu’on se bat aujourd’hui sur le Grand-Morin.


Lundi 7 septembre.


Il fait grand jour. Bréjard crie :

— Debout !

— Quoi ?

— Écoutez ça :

Il tire un papier de sa poche.


ORDRE DU JOUR DE L’ARMÉE

Au moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière : tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne pourra plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer plutôt que de reculer.

— Vous avez entendu ?

Oui, nous avons entendu. Nous n’aurions jamais su exprimer si simplement et si complètement nos intimes pensées.

« Une troupe devra se faire tuer plutôt que de reculer. » Voilà !

— Et maintenant, attelez, ajoute Bréjard. On y va !

Deux jeunes filles, la sœur et la fiancée d’un de mes camarades, arrivent comme la batterie démarre. Un moment, elles courent près des chevaux, rouges, haletantes. Elles parlent très vite, toutes deux ensemble. Lorsqu’elles se sentent à bout de souffle, l’une après l’autre, elles tendent la main à l’artilleur qui se penche sur l’encolure de son cheval pour embrasser leurs doigts.


Nous traversons la banlieue, puis, par la grande route de Soissons, nous abordons la plaine de Brie. Nous allons au canon. Nous sentons bien que nous vivons les heures les plus lourdes, les plus graves de tout un siècle, de toute une histoire peut-être.

Nous nous laisserions angoisser par la tristesse de ce paysage dont seuls, de loin en loin, une tranchée vide au bord de laquelle traîne de la paille, et des peupliers étiques, en lignes ou en bouquets, rompent la monotonie, si toujours nous ne sentions derrière nous Paris, Paris qui vit.

Hutin me dit :

— S’il faut crever quelque part, j’aime mieux crever ici que là-bas, dans la Meuse.

— Pourquoi ?

— Est-ce que je sais pourquoi !


Le soir vient : voilà bien dix heures que la batterie roule, sans arrêt. Très loin, derrière nous, Montmartre dresse à cette heure sa silhouette noire sur l’occident.

Sous les étoiles, très brillantes ce soir, la campagne reste claire. Seule, la chaussée, sous la voûte des grands arbres en double rang, où flotte une poussière suffocante, est absolument obscure. Un projecteur lointain balaie la plaine. La batterie prend le trot. La route est pavée. Nos voitures cahotent. C’est un martyre. D’atroces douleurs d’entrailles nous tordent sur les coffres. Les reins moulus ne soutiennent plus le buste. Le souffle est court, la poitrine houleuse. Le cœur bat très vite, la tête tourne ; les oreilles bourdonnent. On sue de souffrance. Nous arrêterons-nous, enfin ?

Pendant des heures et des heures, on suit la même route ténébreuse. Mais la colonne a repris le pas. Un énorme phare d’auto ouvre brusquement, sous les arbres, de vertigineuses perspectives de cathédrales, découpe attelages et cavaliers, sortis de la nuit, en une fantastique apparition d’ombres. L’auto passe.

On roule… On roule… Jamais nous ne nous arrêterons !


— Halte !

Enfin ! Nous formons le parc dans un champ. Il faut encore mener les chevaux boire.

Dans un village obscur, seule une lampe Pigeon brûle dans une cuisine où luisent de grandes casseroles de cuivre.

Il n’y a pas d’abreuvoir ici. Il faut pousser jusqu’à un pré coupé de fondrières où coule un ruisseau. Les berges sont hautes. Les bêtes ne peuvent boire au courant. On leur donne l’eau dans les seaux de toile.

Au retour, un torrent de chevaux encombre la route. D’autres batteries viennent d’arriver.

Un remous m’a poussé contre le mur d’enclos d’un château, lorsqu’une auto, tous feux éteints, fendant la masse des attelages, jette contre moi un flot confus d’hommes et de bêtes dont la pression m’écrase contre la pierre… Une autre auto suit, puis d’autres et d’autres encore, des centaines, silencieuses, interminablement.

On reconnaît, luisant un peu, sous la lune qui s’est levée, les casquettes de toile cirée des chauffeurs de taxis. On entrevoit dans les voitures des têtes penchées de soldats qui dorment.

Quelqu’un interroge :

— Blessés ?

On nous répond au passage :

— Non. C’est la 7e division. On vient de Paris. On va là-bas !…


Mardi 8 septembre.


— Alerte !

La nuit est entière. Dans les foyers, des tisons brasillent encore. On entend toujours le canon. Les grandes lueurs des coups de feu surprennent comme des éclairs. Pas très loin, vers l’est, une ferme, des meules, on ne sait quoi, brûlent. Il fait tiède. On est obsédé par une odeur flottante de charogne.

La batterie s’ébranle ; nous allons au feu.

Au petit jour, à Dammartin, on déchiffre, sur les portes et les volets clos, des inscriptions allemandes, des désignations de cantonnements. Sur un portail de grange, je lis ces mots écrits en gothique pointue : « Gute Leute » (braves gens). Qui donc habite là ?

Nous passons. Le grand bruit lourd du canon semble venir du fond de la terre. Il ne s’interrompt plus.

Une tombe au bord du chemin : une croix de bois blanc qui porte un nom au goudron et que coiffe un shako de chasseur, à gourmette de cuivre. On n’a pas enseveli l’homme assez avant. De la terre remuée, fendillée par le soleil, monte une grande puanteur.

La route est toujours jalonnée de chevaux morts, gonflés comme des outres, et qui menacent le ciel de leurs pattes raides aux ferrures luisantes. Par une plaie, au flanc d’une grande jument alezane, les vers se répandent dans l’herbe. On en voit grouiller dans l’anus et s’écrouler à terre avec une sérosité putride. Il en sort des naseaux, de la bouche et d’un trou fait par une balle de revolver près de l’oreille.

— Au trot !

La batterie se perd dans le nuage de poussière qu’elle soulève. Nous commençons à croiser des blessés, des centaines de blessés, des lignards, des chasseurs alpins, des marsouins blancs de poussière, avec des pansements rouges. Ils s’entr’aident. La plupart marchent en petites troupes. Beaucoup s’arrêtent. Il fait chaud. J’en vois plusieurs autour d’un pommier qui abattent des fruits. Ils ont soif, les pommes les rafraîchissent un peu.

Pendant que le commandant reçoit les ordres d’un officier d’ordonnance, nous avons fait halte. Je questionne un marsouin blessé à la tête :

— Eh bien ! comment ça marche-t-il, là-bas ?

— Il en tombe !

On ne sait pas s’il s’agit de balles, d’obus ou d’hommes. Mais on voit bien, à l’expression des visages crispés et hagards, que la lutte est dure.

— Il y a longtemps qu’on se bat ici ?

— Oui.

— Combien de jours ?

— C’était commencé quand on est arrivé.

— Quand es-tu arrivé ?

— Avant-hier.

Et il répète :

— Il en tombe !

Nous repartons, toujours au trot.

Le ciel bleu, très pur à l’horizon du nord et de l’est, est ocellé de fumées blanches de shrapnells. Des incendies et des obus explosifs, au loin, font des fumées noires.

L’odeur de charogne nous poursuit, nous inquiète, nous obsède, nous fait chercher partout des cadavres.

Soudain, un des chevaux de mon caisson, fourbu, refuse d’aller plus loin et arrête tout l’attelage. Il faut le dételer, l’abandonner. Les autres voitures nous ont dépassés. Avec les cinq chevaux qui restent, on prend le galop à travers champs pour rejoindre la colonne. Les sillons nous secouent tellement qu’il faut se cramponner aux galeries, s’arc-bouter des talons pour ne pas tomber.

Nous rattrapons la batterie, à la traversée d’un village qu’on apercevait de très loin sur la campagne nue. L’ennemi y a cantonné, les portes ont été enfoncées à coups de crosses. Presque toutes les vitres ont été brisées. Les fenêtres ne sont plus que des châssis hérissés d’éclats de verre. À travers, les rideaux salis flottent à l’extérieur. Des contrevents arrachés gisent sur le trottoir parmi des bouteilles brisées, des débris de carreaux et des boîtes de conserves. D’autres, qui ne tiennent plus que par un gond, battent les façades.

On voit, par les portes grandes ouvertes, des armoires fracturées, abattues au milieu du logis. Les tiroirs vidés, les bibelots des cheminées, des portraits, des gravures jonchent les intérieurs carrelés de rouge. De la lingerie, des draps maculés de boue, marqués de gros clous, traînent jusqu’au milieu de la rue, donnant à ces malheureuses maisons un peu de l’horreur des corps éventrés.

Des meubles jetés par les fenêtres, des voitures d’enfants, des futailles défoncées encombrent la chaussée. Du bois craque sous les roues du caisson. Un corset rose traîne au ruisseau.

Sur une plaque Michelin, à la sortie du village, je lis : « Attention aux enfants. — Sennevières. » Et, sur le revers, l’inscription « Merci » est dérisoire et lamentable.

Nous nous arrêtons sur la route qui tire un grand trait blanc à travers une plaine de betteraves. Un hangar, trois meules, au loin des petits bois à formes géométriques, une grande ligne de peupliers, rompent seuls la morne nudité de ces champs. Au nord, à l’est, la bataille gronde, siffle, hurle comme une tempête de l’Océan. On croirait que c’est d’un cataclysme profond de la terre que vient ce bruit infernal.

On attend. Et voilà que la campagne se peuple. Des bataillons, débouchant de Sennevières, se déploient en tirailleurs et d’autres hommes, des centaines, des milliers qu’on ne soupçonnait pas, surgissent du sein de la terre et fourmillent. Les pantalons, à l’infini, tachent de rouge le vert sombre des champs. Devant les lignes en marche, des lièvres affolés fuient.

Des blessés, en petites troupes, recommencent à défiler. On les aperçoit très loin, mouchetures sombres sur le front lumineux de la route droite sous le soleil.

Il y a quelque part, aux environs, un cantonnement de cuirassiers. Il en passe à pied, sans casque ni cuirasse, la poitrine garnie du matelas de feutre brun jaunâtre renforcé de bourrelets aux emmanchures. Ils portent de grands quartiers de viande fraîche. À droite, aux abords du village, à l’ombre de trois peupliers, près d’un cheval mort, des hommes abattent des bestiaux et les débitent.

On commande :

— Reconnaissance !

La batterie va prendre position. Je n’échappe pas cette fois encore à la petite angoisse que comporte ce commandement.

En position de tir, seule une haie de ronces et d’arbrisseaux échevelés nous masque. De plusieurs points de l’horizon, la batterie est certainement visible à l’ennemi. La place n’est pas bonne, mais les environs n’en offrent point de meilleure.

Sur un chemin d’exploitation, près de la première pièce, nos officiers ont établi leur poste de commandement. En avant, le champ de bataille s’ouvre tout grand. Mais, sur la campagne à peine vallonnée qui semble sans mystère, et où nous savons bien pourtant que se jouent les destins en suspens de la France, on ne découvre pas un homme, pas un canon. Le désert tonnant semble immobile sous les obus.

Nous avons amoncelé des gerbes sur nos pièces. Jaunes sur les chaumes jaunes, elles peuvent faire illusion. Et puis, la paille protège bien des shrapnells et des éclats d’obus.

Tout de suite nous nous endormons au soleil, dans l’inconscience de pions qui se laissent jouer, dans le fatalisme où conduit inévitablement la vie précaire de dangers que nous menons depuis un mois.

Un commandement m’éveille. Derrière nous, le soleil a baissé.

— À vos pièces !

Quelque chose de sombre, de l’artillerie peut-être, bouge, là-bas, au pied de collines boisées, à plus de cinq mille mètres. Nous ouvrons le feu. À droite, à gauche, et même en avant de nous, des batteries de 75, une à une, entrent en action. Lorsque, pendant quelques secondes, nos pièces se taisent, on entend leurs volées à quatre temps.

Là-bas, tout s’immobilise. Le capitaine fait cesser le feu. Mais la vapeur de la poudre et la poussière, que l’ébranlement des coups a soulevées sur le champ sec, se sont à peine dissipées, que de gros obus viennent ouvrir trois larges brèches dans la haie qui nous dissimule. Leurs fumées nous masquent tout l’horizon de l’est.

— Ils ont vu le feu de nos pièces, remarque Bréjard.

— Et c’est bien en direction, ajoute Hutin… Du 150 !

Par malheur, un caisson de ravitaillement venu de l’échelon arrive au trot sur la position. Un brigadier qui monte une grande jument blanche le conduit.

On crie de loin :

— Pied à terre !

— Pied à terre ! Vous allez nous faire tuer !

Les conducteurs ne paraissent pas entendre.

— Pied à terre, n… de D… ! Au pas… au pas…

Déjà ils ont décroché le caisson plein, accroché à l’avant-train le caisson vide, et ils s’en vont au galop, malgré nos cris.

Les obus ne se font pas attendre. Le vent module leurs sifflements. Cela dure des secondes… des secondes…

Ces transes de la mort, qui lentement tombe du ciel, sont un interminable supplice. Tout tremble. Les obus éclatent ; le vent rabat leurs fumées sur nous.

J’entends un râle :

— Hou… hou… hou… hou… hou…

Notre batterie est intacte. Le caisson de ravitaillement s’éloigne en hâte. Un servant de la batterie voisine agonise. Son front troué inonde de sang les culots des obus.

Hutin, toujours assis sur son siège de pointeur, nous crie :

— Mais je les vois tirer, les bougres ! Je les vois… loin… là-bas, à plus de neuf mille mètres. J’ai vu le feu… Ça vient !… Ça vient !… Attention !…

En effet, de nouvelles explosions nous secouent. D’instinct, j’ai fermé les yeux ; de la terre projetée me cingle le visage. Je ne suis pas touché ; un culot bourdonne longtemps. Encore une fois la fumée enveloppe la batterie. J’entends la voix claire du capitaine qui crie à l’adjudant :

— Daumain, faites abriter tout le monde à droite. Ordre du commandant. Inutile de se faire tuer tant qu’on ne tire pas.

On s’appelle, on sort des fumées, on s’écarte de la ligne de tir des obusiers. Mais le feu de l’ennemi nous poursuit sur le champ où nous courons éparpillés, tendant le dos.

Un obus, dont l’éclair m’aveugle, couche à mon côté un maréchal des logis de la 12e batterie. Tout de suite l’homme se relève. Deux éclats lui ont ouvert, au-dessus des yeux, deux trous rouges d’une atroce symétrie. Il s’éloigne, le front en avant, pour que le sang ne lui coule pas dans les yeux. Je veux le soutenir. Il me dit :

— Laisse-moi… Trotte. Ce n’est rien… La boîte n’est pas démolie.

Derrière de grosses meules, nous nous dissimulons en attendant des ordres.

On se compte :

— Onzième ?

— Onzième !

— Hutin ?

— Présent !

— Pas blessé ?

— Non. Et toi ?

— Rien.

Les quatre pelotons de pièce sont au complet.

— Et le capitaine ?

— Toujours là-bas, au poste d’observation. Regarde… Son coude dépasse l’arbre. Il n’a rien.

Deux volées d’obus s’abattent encore à proximité de nos pièces, qui semblent toujours intactes.

Que la nuit est lente à venir ! Ce damné soleil, tout rouge et presque sur l’horizon, ne disparaîtra donc jamais derrière le champ de betteraves ?… On le dirait accroché, immobile.

Hutin injurie cette face éclatante.

Là-bas, le capitaine, d’un grand geste du bras, nous appelle.

Derrière les meules, un cri se répète :

— Aux pièces !

Nous allons tirer. Non. Des ordres sont arrivés.

— Les avant-trains !

Une brume, qui monte des vallons de la plaine, un à un efface les plans. Les lointaines collines, qu’occupe la batterie d’obusiers, se sont perdues dans un brouillard mauve. Mais, de là-bas, ne peut-on pas nous voir encore en silhouettes sur l’occident clair ?

On réunit les trains. Nos batteries s’éloignent. Les obusiers restent silencieux.

À cette heure, le bruit de la fusillade s’égrène. Le canon se tait à son tour. Il tombe sur la campagne un extraordinaire silence. Des incendies, dont les lueurs grandissent à mesure que la nuit se fait, constellent la plaine.

Le jour d’ardente lutte qui s’achève n’a rien décidé. Les adversaires couchent sur leurs positions.


Mercredi 9 septembre.


Dans un champ, près de Sennevières, en position d’attente, nous préparons le café. Il fait chaud. La bataille ce matin a été longue à s’engager. Mais maintenant, au nord-est et à l’est, la canonnade roule sans répit comme hier.

Brusquement, vers le milieu du jour, la ligne de feu à notre gauche s’infléchit, s’allonge. Nous occupons l’aile extrême des armées françaises. Tout de suite l’anxiété nous prend. Est-ce que l’ennemi va nous tourner encore ?…

Nous interrogeons le capitaine, dont le regard s’est aussi fixé sur des bois qui, hier, étaient hors du combat et qu’à cette heure l’artillerie allemande couvre d’obus.

— Qu’est-ce que ça veut dire, mon capitaine ?

— Je n’en sais pas plus que vous, mes amis. Moi, j’obéis. Je me place où on me dit de me placer. C’est tout !…

Déprez insiste :

— Mais ils tournent encore notre gauche…

Le visage fin du capitaine s’est ridé d’inquiétude.

— Oui, dit-il, ils bombardent les bois qu’ils ne bombardaient pas hier. Mais cela prouve au moins qu’ils n’y sont pas. Peut-être, au contraire, se trouvent-ils menacés de ce côté-là par un mouvement enveloppant de nos troupes… Sait-on ?… Et puis, s’ils nous tournent, nous ne sommes pas seuls ici… Nous ferons face.

Il appuie sur nous le regard gris bleu de ses yeux intelligents et fiers qui nous sondent. Il répète :

— Nous ferons face ?

— Bien sûr !

Le café est chaud. Le capitaine tire de sa poche son gobelet d’aluminium et puise dans la marmite le jus noir qui fume. Tous les hommes de la pièce, debout à son côté, le quart à la main, attendent. Lorsque le capitaine s’est servi, tour à tour, ils se penchent pour prendre leur part. On se tait : on savoure le café.

Puis le cuistot déclare :

— Il y a du rab !

— Combien ? demande le capitaine, soucieux de ne faire tort à personne.

— Chacun un bon demi-quart.

Le capitaine se sert, puis les hommes. Et, comme il reste un peu de café mélangé de marc, du « rab de rab », une fois encore l’opération recommence.

Avec cette effrayante soudaineté que nous avons observée chaque fois que, là-bas, sur la Meuse, il nous a fallu battre en retraite, la campagne s’est peuplée de lignes d’infanterie. Les compagnies, les bataillons sortent des bois, de derrière les haies, surgissent des chaumes, se massent dans les vallons.

— Alors ? demande Bréjard.

— Est-ce qu’ils lâchent, ces cochons-là ?… s’écrie Millon en se croisant les bras.

Anxieusement, le capitaine regarde l’infanterie se mouvoir.

— Non, dit-il. Ce sont des troupes de seconde ligne qu’on fait avancer vers le nord, pour faire face si l’ennemi déborde.

Des ordres : aller prendre position entre Sennevières et Nanteuil-le-Haudouin.

On ne peut plus douter, l’ennemi nous tourne.

Un spasme de colère sauvage nous crispe. Est-ce qu’ils vont passer, aller à Paris ? Aller chez nous pour tuer, piller, violer…

— Ah ! gueule Hutin. Ce que je voudrais en voir de ces cochons-là pour en démolir !

— Au trot ! Au trot ! commande le capitaine.

Penchés sur l’encolure de leurs chevaux, de la voix, du fouet, des genoux et de l’éperon, les conducteurs lancent leurs attelages en avant. À travers les champs nus, le même souffle semble emporter, hommes et bêtes, toute cette artillerie lancée en trombe sur les sillons qui la ballottent.

En position pour tirer vers le nord-est, derrière nous le soleil, déjà bas, éclaire la ligne du chemin de fer et la route de Nanteuil à Paris, bordée de grands arbres.

Des sections d’infanterie commencent à se replier. Millon répète :

— Ils ne tiennent pas, les salauds ! les salauds ! Ils n’ont donc pas lu l’ordre !

Et brusquement, presque derrière nous, la fusillade éclate. Nous sommes tournés.

Sur la grande route de Paris, et entre la route et la ligne de chemin de fer, des masses profondes d’infanterie débouchent de derrière Nanteuil. Un immense fer à cheval ennemi nous enveloppe. Il semble, à cette heure, qu’il ne reste plus, pour la retraite du 4e corps, qu’une étroite voie libre entre Sennevières et Silly, vers le sud-est.

Un officier, coiffé d’un casque d’aviateur, arrive sur la position en auto, court au poste d’observation.

Le commandant fait tourner les pièces bout pour bout.

D’un instant à l’autre, nous risquons d’être pris entre deux feux, car, au nord-ouest de Nanteuil, sur les hauteurs dominant la route, nous ne pouvons douter que de l’artillerie s’installe pour appuyer le mouvement de l’infanterie ennemie.

Nos batteries ont ouvert le feu.

Tout de suite, le même délire trépidant s’empare des hommes et des canons. Les pièces sont des monstres hurlants, des dragons en démence qui, à pleine gueule, vomissent du feu à la face du soleil, dont la chute s’achève dans un somptueux crépuscule d’été. Les douilles s’amoncellent et fument. Là-bas, on voit les hommes se débander, courir, s’écrouler en monceaux. Des hauteurs, qui dominent Nanteuil et d’où l’on pourrait compter nos pièces, aucune artillerie ne répond.

Longtemps le massacre continue.

— Ah ! Ils n’iront pas à Paris, ceux-là !

La nuit vient. En ordre, les régiments de ligne se replient par le fond du vallon dont nous occupons une des pentes. Des chasseurs à cheval passent au trot, puis toute une brigade de cuirassiers. C’est la retraite !

Nous sommes battus… battus !… L’ennemi marche sur Paris !

Le soleil n’est plus qu’un croissant sur l’horizon. Les cavaliers allant vers Silly disparaissent dans la poussière qu’ils lèvent. Nous tirons toujours, couvrant de mitraille la plaine de betteraves où, çà et là, des hommes bougent encore.

— Cessez le feu !

On n’a point entendu ou point voulu entendre… Trois pièces tirent encore. Il faut que le commandant répète l’ordre en hurlant.

Les hommes s’épongent, rouges, suants. Les bras croisés, debout derrière leurs pièces, sans parler, ils contemplent ces champs dont pas un pouce n’a été épargné.

Nous attendons maintenant l’ordre de battre en retraite à notre tour.

C’est un ordre de passer la nuit ici qui nous arrive. On nous envoie un bataillon d’infanterie de soutien. À deux cents mètres du parc, qu’il a fallu former sur place, les fantassins se déploient en tirailleurs et s’immobilisent sur le champ.

En avant, on dit qu’il ne reste aucun élément français. Nous sommes à la merci d’une attaque nocturne de cavalerie.


Jeudi 10 septembre.


Après la journée d’hier, nous nous attendions à une furieuse canonnade dès le lever du jour. Et tout se tait… Le soleil éclaire largement la plaine et les pentes où, immobiles, en batterie, nous attendons l’ennemi. Pas un coup de canon n’a encore été tiré. On est surpris… On se méfie.

Un lieutenant-colonel, qui passe à la tête d’un bataillon, reconnaît le commandant et l’aborde :

— Tiens, Solente !

— Bonjour…

— Ça va ?

— Ça va…

— Qu’est-ce que vous faites donc là avec votre groupe ?

— Vous voyez… Nous surveillons la route de Nanteuil.

— Alors, vous ne savez pas ?

— Non, quoi ?…

— L’ennemi a foutu le camp pendant la nuit.

— Comment ?

— Oui. Nous avons l’ordre de nous porter en avant… Les Allemands battent en retraite sur toute la ligne…

Les deux officiers se regardent en face et sourient.

— Alors ?

— Alors, c’est la victoire !

La nouvelle, qui passe de pièce en pièce, nous secoue tous de joie. La victoire, la victoire… Quand nous nous y attendions si peu !…

Vers midi, nous recevons l’ordre d’avancer.

À Nanteuil, un peu de vie renaît déjà. Un épicier enlève les volets de bois de sa boutique. Quelques fenêtres s’ouvrent sur notre passage. Comme à Dammartin, je lis sur plusieurs portes l’inscription « Gute Leute ».

La route, où se sont engagées les batteries, longe les champs où, hier soir, nous avons arrêté l’ennemi. Nous faisons halte, attendant sans doute de nouveaux ordres.

La campagne est immobile. Mais, entre la route de Paris et la ligne du chemin de fer, des cadavres vêtus de gris, aussi loin qu’on peut voir, parsèment les betteraves. Au bord de grands champs de maïs, six Allemands sont tombés en monceau. Le dernier atteint s’est abattu à la renverse sur les autres. Ses jambes raides, que soulève une croupe humaine, se dressent vers le ciel. Son cou, sous le poids du corps, s’est plié : le menton du mort touche sa poitrine. Les yeux grands ouverts, la bouche tordue dans une horrible grimace d’agonie, ce Prussien casqué semble faire effort pour regarder son nombril. Des autres cadavres du tas, on ne voit que des épaules, des nuques, des talons de bottes. Seulement, un blessé, à moitié enseveli sous les morts, a dû agoniser longtemps. Scalpé par un éclat d’obus, qui a arraché l’aigle impérial de son casque, l’homme a tenté de se libérer de l’effroyable fardeau qui lui écrase les jambes et les reins. Il n’a pu. Son buste seul émerge du monceau. Arc-bouté sur un coude, la bouche grande ouverte et hurlante, il a expiré, en tendant son poing noueux, énorme, à ces collines que nous venons de quitter, et d’où lui est venue la mort. Les chairs, déjà verdâtres, de sa face se sont détendues, et l’on devine, sous ce masque où les apparences de vie s’effacent, le visage aux yeux creux, aux dents découvertes, au menton carré de la mort.

Plus loin, trois tringlots tournent autour d’un Prussien étendu sur le dos, et dont les bras en croix semblent prêts à une terrible étreinte. Comme l’un d’eux lui soulève la tête pour le dépouiller de son casque, de la bouche entr’ouverte du mort, du sang noir lui jaillit soudain sur les mains. Il grogne :

— Cochon ! et torche ses mains souillées aux pans de la capote grise de l’Allemand.


Un sous-lieutenant du génie compte les cadavres pour les enterrer.

— C’est vous, les artilleurs, qui avez fait ce travail-là ? J’en ai déjà compté dix-sept cents ! Et je n’ai pas fini. Ça va faire plus de deux mille.

Comme je m’éloigne, écœuré, à travers les maïs, mon pied butte. Au contact mou, je devine un cadavre et je fais un brusque saut de côté.


En avant, vers le nord !

Les marges de la route sont jonchées de mausers, de baïonnettes, courtes comme des couteaux de boucher, de cartouchières, de casques, de sacs en peau de vache, de sacoches, de selles et de chevaux morts.

La route des Ruettes, le soir de la bataille de Virton, était pareille à celle-ci. Je me disais alors, un peu surpris, dans ma lassitude : « J’assiste à une défaite française. » Et aujourd’hui je me trouve étonné d’avoir pris part à une victoire, dont voici les preuves, une victoire qui dégage Paris, qui sauve la France, qui nous ouvre peut-être toute une ère nouvelle. À contempler ce calvaire de l’armée allemande, nous nous disons que l’ennemi va quitter la France aussi vite qu’il y est entré.

Sur les verdures d’un grand champ plat, la terre remuée décrit une ligne jaune que jalonnent des fusils plantés la crosse en l’air. Des centaines d’hommes, des milliers peut-être, ont été ensevelis là, côte à côte. Le sol sec, craquelé, fissuré, laisse échapper toutes les pestilences de leur décomposition, que le vent nous apporte. À l’approche des taillis, épars sur la campagne, qui recèlent d’autres cadavres, la même odeur prend à la gorge. Malgré soi, sans cesse, on la flaire avec des inquiétudes pareilles à celles qu’on voit aux chiens lorsqu’on dit qu’ils sentent la mort.

Des sapeurs terrassent. Au fond du trou, qu’ils viennent d’ouvrir, on découvre encore une croupe alezane marquée « Uh. 3 (3e Uhlans) ». Sur le labour, au bord de la fosse, une forme chevaline s’est moulée en creux. Des vers y grouillent dans le sang corrompu.

Un des sapeurs qui, à grandes pelletées, couvrent de terre la charogne puante, se redresse :

— Ah ! s’il pue, le cochon ! nous dit-il. Sale métier ! Je ne me mettrai pas croque-mort dans le civil. Les chevaux, ça sent encore plus que les hommes. On va finir par attraper la peste !

— Quand j’ai voulu le traîner, déclare un autre, le sabot m’est resté dans la main.

Et, du pied, il désigne le sabot ferré qui traîne à terre comme un caillou.

Ailleurs, sur un champ fraîchement hersé, et que seule a foulé la galopade de deux chevaux, gisent deux lances, dont l’une est brisée, un sabre de cavalerie légère, un chapska de uhlan et un bidon. On imagine le combat singulier qui s’est livré ici.


Le temps s’embrume. La campagne, où traînent toujours çà et là des effets, des armes et des cadavres, monotone et terne sous le ciel gris, nous enveloppe d’une tristesse qui va jusqu’à l’angoisse. Il faut se répéter : « C’est la victoire, c’est la victoire ! » pour sentir encore la joie, pourtant si profonde, de savoir la Patrie sauvée.


Samedi 12 septembre.


Depuis deux jours, il n’a pas cessé de pleuvoir. Sous les ondées nous avons avancé de plus de quarante kilomètres. L’ennemi fuit. Quelques obusiers, qui semblent manquer de munitions, couvrent mal sa retraite. Chaque heure affirme notre victoire. On serait joyeux s’il ne pleuvait pas tant.

Le capitaine m’a envoyé passer quelques jours à l’échelon de combat, tant pour une diarrhée persistante, qui me fatigue beaucoup, que pour une coupure assez sérieuse que je me suis faite hier au poignet. On vit là dans un demi-repos. On mange une nourriture mieux préparée. On peut dormir beaucoup.

Tandis que nos batteries bombardent furieusement des queues de colonnes allemandes en retraite, les échelons se sont installés dans un ravin ouvert, à même le plateau, comme par un coup de sabre géant. On dirait que la pluie y converge de tous les points de l’horizon. Il y tombe aussi des obus, mais ils s’engloutissent sans éclater dans un marais proche, en soulevant des geysers de boue.

Le sous-officier de la sixième pièce, à laquelle je suis temporairement attaché, appelle :

— Les poilus !

— Voilà, voilà, répond un engagé volontaire grisonnant. Des poilus qui n’ont pas le poil sec.

— Écoutez par là !

Et le sous-officier commence, d’une voix enrouée, la lecture d’un ordre du jour :


La sixième armée vient de soutenir pendant cinq jours entiers, sans interruption ni accalmie, la lutte contre un adversaire nombreux et dont le succès avait jusqu’à présent exalté le moral. La lutte a été dure, les pertes par le feu et les fatigues dues à la privation de sommeil et parfois de nourriture, ont dépassé tout ce que l’on pouvait imaginer ; vous avez tout supporté avec une vaillance, une fermeté et une endurance que les mots sont impuissants à glorifier comme elles le méritent.

Camarades, le général en chef vous a demandé, au nom de la Patrie, de faire plus que votre devoir ; vous avez répondu au delà même de ce qui paraissait possible. Grâce à vous, la victoire est venue couronner nos drapeaux. Maintenant que vous en connaissez les glorieuses satisfactions, vous ne la laisserez plus échapper.

Quant à moi, si j’ai fait quelque bien, j’en ai été récompensé par le plus grand honneur qui m’ait été décerné dans une longue carrière, celui de commander des hommes tels que vous.

C’est avec une vive émotion que je vous remercie de ce que vous avez fait, car je vous dois ce vers quoi étaient tendus, depuis quarante-quatre ans, tous mes efforts et toutes mes énergies : la revanche de 1870.

Merci à vous et honneur à tous les combattants de la sixième armée.

Claye (Seine-et-Marne), le 10 septembre 1914.

Signé : Maunoury.


— Bien dit ! déclare quelqu’un.

— Maréchal des logis, crie le vieil engagé, faites donc demander au général, puisqu’il est content de nous, de faire fermer un peu les écluses de là-haut.

On repart. Le pays à travers lequel nous marchons depuis l’aube, avec des arrêts d’une heure ou deux pendant lesquels les batteries tirent, semble, au premier coup d’œil, une plaine sans fin à peu près déserte. Les champs de betteraves et les champs de blé, où la récolte, souvent encore en gerbes, achève de pourrir, paraissent se succéder sans interruption d’un bord à l’autre de l’horizon gris sous le ciel bas, pesant et triste, d’où la pluie froide tombe sans répit. Mais soudain, au milieu de la campagne nue, s’ouvre un vallon qu’on ne soupçonnait pas, tout boisé, si profond que le clocher même du village, bâti au plus creux, s’y trouve lui aussi enterré.

Sous l’averse, les attelages vont la tête basse, les oreilles mobiles, à cause de la pluie qui les chatouille. Leur poil luit. Beaucoup de nos bêtes déjà ne tenaient plus debout que par miracle. Ce temps achève leur ruine. Il faut abandonner trois chevaux coup sur coup. Ils vont jusqu’à la limite extrême de leurs forces, et soudain ils buttent et s’arrêtent ; aucune puissance ne les ferait plus avancer d’une ligne. Il faut les dételer, les déharnacher et les abandonner là. Ils mourront sur la place même.

Les hommes sont alourdis, silencieux, sous leurs manteaux noirs. L’eau nous coule dans le cou et nous glace. Beaucoup de conducteurs ont tourné leur képi ; la visière leur protège la nuque. Dans les cols relevés, les visages, contractés par les piqûres de la pluie qui cingle, disparaissent à moitié. Les chemises adhèrent aux épaules et les pantalons aux genoux. Les vêtements mouillés absorbent la chaleur des corps : on éprouve l’atroce sensation d’un lent refroidissement. Il semble que la vie se retire des membres et qu’on meurt peu à peu.

Nous croisons des fantassins misérables et trempés. L’eau s’égoutte des pans abattus de leurs capotes. Beaucoup ont jeté sur leurs épaules des sacs à blé. Un homme abrite sa tête et son dos sous un jupon de femme ; d’autres, sous des collets, sous des fichus, sous des rideaux de lit à fleurs. La chaussée est un fleuve de craie liquide, où ni les pas des hommes ni ceux des chevaux, ni le passage des roues ne marquent.

Avec le soir, il semble que la voûte grise du ciel s’abaisse encore, rétrécit l’horizon des champs, arrive à effleurer la terre. La brume nous enveloppe, nous ensevelit. On ne sait de quel côté le soleil se couche. L’occident est aussi terne que l’orient. La lumière, diffuse et sale, s’affaiblit insensiblement. On distingue encore çà et là, au bord du chemin, les masses sombres des chevaux morts. Puis, la nuit se fait ; l’eau me ruisselle à présent jusqu’aux reins. J’ai très froid ; je subis toujours davantage cette indicible sensation de la vie qui s’en va. On roule longtemps…

Il est peut-être dix heures lorsque les batteries s’arrêtent enfin à l’entrée d’un village et se rangent sur la droite de la route. Il faut encore attendre là, immobiles sur nos caissons, de plus en plus glacés et claquant des dents. Sans doute, il y a un carrefour, un encombrement, des convois, on ne sait quoi ; on ne peut pas avancer… Va-t-on passer là toute la nuit sous la pluie ?

À la fin, dans un champ, nous tendons, entre les voitures, les cordes du bivouac. Les falots piquent l’ombre opaque de gros points fauves qui trouent la nuit sans rien éclairer. On n’entend que le clapotement des pas, alourdis par la fatigue, des hommes et des chevaux, dans la boue et dans l’eau.

Le chef appelle les brigadiers aux distributions. Mais la répartition entre les pièces n’est pas faite et, tout de suite, les hommes s’en vont, préférant attendre au lendemain pour toucher les vivres. Le chef crie, déclarant que, s’il y a alerte, on risque de rester un jour sans manger. Il a raison, mais personne ne l’écoute.

En troupeau, dans des ténèbres si épaisses qu’on a peine à suivre la route, pour ne pas se perdre on crie sans cesse :

— Onzième !… Par là… onzième !…

Des convois nous éclaboussent. Une roue me frôle. On marche longtemps pour ne trouver, comme abris, que de mauvaises granges ouvertes à tous les vents, où une poussière de paille nous isole à peine de la terre battue. C’est là que la batterie, silencieuse, trempée, puant la bête mouillée, s’endort d’un mauvais sommeil, douloureux, frissonnant, sans cesse troublé par les cris des hommes qui rêvent.


Dimanche 13 septembre.


Ce matin, le soleil luit. Il y a encore des nuages amoncelés à l’occident ; mais le bleu, qui nous égaie, finit par envahir tout le ciel. Nous reprenons notre marche en avant.

Les obusiers ennemis tirent toujours sur la campagne, au hasard et sans insistance. Les Allemands sont terriblement talonnés. Dans les villages, on nous apprend qu’il n’y a pas deux heures des traînards passaient encore. Il paraît qu’hier la retraite de l’ennemi tournait à la déroute. Fantassins débandés, sans armes, artilleurs, cavaliers démontés, fuyaient pêle-mêle, le plus vite qu’ils pouvaient, poursuivis par le feu des 75 et harcelés par nos avant-gardes.

À Vic-sur-Aisne, en attendant que le passage du pont de bateaux soit libre, j’entre dans une jolie maison bourgeoise dont les Allemands ont laissé, en partant, portes et fenêtres grandes ouvertes. Toutes les armoires ont été défoncées et pillées. Des chemises et des culottes de femme, des linges intimes traînent dans l’escalier. Sur la table de la salle à manger, un repas est servi. Mais les chaises renversées accusent la précipitation que les hôtes ont mise à fuir. J’ai faim. Sans arrière-pensée je m’attable. Le déjeuner est bon, quoique froid.

Lorsque enfin les premières voitures de la colonne s’engagent sur le pont, j’apprends, avant de quitter Vic, que j’ai mangé le repas préparé pour le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, interrompu par l’arrivée des avant-gardes françaises.

Nous traversons l’Aisne sans encombre. Comment l’ennemi nous laisse-t-il ainsi franchir la rivière ? La pensée d’un guet-apens, pareil à ceux que nous avons tendus aux Allemands au passage de la Meuse, m’angoisse un peu.

Près d’Attichy, tandis que nos batteries vont prendre position, les échelons s’arrêtent sur un chemin en lacet qui conduit au plateau à travers des bois, aux verdures extrêmement denses, tout humides et odorantes encore sous la pluie d’hier. Dans une petite carrière de pierre blanche, ouverte au bord de la route et qu’inonde le soleil, je m’étends avec quelques camarades sur de hautes fougères. Je vais m’endormir, quand, tout à coup, le fracas d’un obus, qui vient de s’abattre à proximité, se répand en ondes vibrantes dans les taillis, dont chaque feuille semble bruire.

Un canonnier apparaît à l’entrée de la carrière, très pâle, titubant. Il tient son coude droit dans sa main gauche, et se laisse tomber sur les fougères. Il murmure :

— J’en ai…

— Où ?

D’un petit mouvement de la tête, il montre son coude ouvert, d’où le sang s’échappe. Et voilà qu’on entend, venant de la route, qui, coup sur coup, fait deux détours et s’enfonce ensuite sous une voûte obscure de grands hêtres, un bruit confus de gémissements, de cris et de piétinements.

Un conducteur arrive sans képi, la face sanglante :

— Venez… là-bas, c’est tombé… c’est tombé sur la route. Tout est bousillé, les chevaux sont en travers… Ah ! bon Dieu !

— Tu es blessé ?

— Où ? demande-t-il.

— Ta joue…

— Rien, c’est un cheval, mon sous-verge… Venez.

Des obus sifflent, passent. On court. Brusquement, au détour du chemin, une vision atroce m’immobilise une seconde, sans souffle.

Sous le soleil qui, à travers les branches, marbre le fond clair de la chaussée, il y a un amas informe d’hommes et de chevaux fauchés. L’attelage entier de la forge et celui du chariot de batterie se sont effondrés en monceaux mouvants de chairs saignantes. Dessous, il y a des hommes. Deux servants sont étendus la face contre terre, au milieu de la route. D’autres se traînent sur les mains parmi les chevaux de selle abattus. Dans les fossés, des blessés bougent.

De ce charnier, montent de longs gémissements, des plaintes étranges semblables aux cris angoissants de certaines bêtes de nuit, un sourd « ôôoh !… ôôôh ! » interminable, modulé comme un chant de sauvage. Du sang coule en ruisseau dans les ornières de chaque côté du chemin. Une puanteur d’abattoir, fade à vomir, une sorte de tiédeur, une odeur de chair fumante, de vie ruisselante, une odeur de cheval, de viscères et de digestion prend à la gorge, enivre, écœure.

Un homme, dont le buste est enseveli sous l’attelage de la forge, a réussi à passer un bras à travers une masse de boyaux répandus. Mais les viscères lui ont garrotté le poignet. Il les secoue furieusement, projetant des gerbes de sang. Des chevaux qui crèvent, pètent, lâchent du crottin, grattent le sol de leurs jambes raidies. Leurs ferrures crissent sur les cailloux. Dans leur agonie, ils tendent les traits ; des chaînes craquent. La voiture à laquelle ils sont attelés avance un peu, puis recule.

Un fantassin, mort, tend sa poitrine béante. Ses yeux grands ouverts ont un regard droit, trouble, un regard bleu qui m’entre dans la poitrine. Un artilleur a été cloué au talus. Il est resté là, presque debout, le ventre ouvert ; sur ses bottes, un cheval blessé, immobile, saigne des naseaux.

Lorsque, par instants, les râles et les plaintes s’interrompent, on perçoit le bruit du sang qui s’écoule flot à flot, le borborygme des intestins qui s’épanchent blanchâtres et roses et qui se tordent sur la route.

J’ai couru dégager l’homme qui suffoquait enseveli sous l’attelage de la forge. Il montre un visage effroyablement convulsé, complètement rouge, les cheveux et la barbe agglutinés par le sang. Il roule des yeux blancs d’asphyxié. Un cheval, dans son agonie, menace d’achever un canonnier blessé aux reins, qui se traîne sur les poignets. Vite, je tue l’animal d’un coup de revolver. C’est alors seulement que j’aperçois, étendu entre les deux chevaux, mon ami M…, très pâle, les yeux clos. Je cours à lui, je passe mon bras sous son corps pour le soulever… Tout mon sang s’arrête subitement de couler, mon cœur de battre… Mon bras s’est enfoncé jusqu’au coude dans le dos ouvert de mon ami.

Je me redresse. Un instant, le charnier tourne autour de moi. Est-ce que je ne vais pas défaillir d’horreur ?… Je porte ma main à mon front ; elle est rouge… Je me barbouille le visage de sang. Pour ne pas tomber, je dois m’adosser à la roue de la forge.

Un infirmier a réussi à sortir de la voiture d’ambulance, hachée elle aussi par la mitraille, deux brancards intacts. Au bord de la route, le major, très ému encore, égratigné lui-même par l’explosion, fait des pansements sommaires. À trois, nous hissons sur un brancard un grand servant blond à moustaches de Gaulois, dont le pied, presque détaché, pend, et qui hurle de douleur. Au bas de la côte, à l’orée du bois, nous savons qu’il y a un poste de secours dans une ferme.

Nous partons, fléchissant les genoux pour éviter les secousses ; mais il faut franchir des membres de chevaux épars, enjamber des morts si défigurés que je ne les reconnais pas.

Un blessé me saisit la jambe au passage. Il soulève vers moi un visage exsangue que le sang, qui coule de l’oreille, encadre d’un collier de supplicié. Ses yeux implorent. Il murmure avec une voix de profonde supplication :

— Oh ! mon vieux, ne me laisse pas là !

Mais nous ne pouvons emporter deux hommes à la fois. Je me penche un peu :

— Les copains viennent tout de suite avec l’autre brancard. Ils vont te prendre. Allons, lâche mon pied…

Nous nous éloignons du charnier. Nous respirons…

La toile serrée du brancard retient le sang du blessé. Son pied trempe dans une mare rouge. Il souffre comme un crucifié, tord ses bras hors du brancard et gémit.

— Oh ! ma patte !… vous me secouez. Oh ! comme vous me secouez !

Il dit encore :

— Marchez au pas, les gars !

Malgré nos efforts nous ne pouvons éviter les secousses qui le martyrisent, et il continue de murmurer de plus en plus bas :

— Au pas, au pas… au pas…

Les lèvres répètent silencieusement : « au pas… » jusqu’à ce qu’un cahot plus fort lui arrache un cri.

Sur la route, devant la ferme-ambulance, des majors ont établi, à l’ombre, une table d’opération volante. On aligne les blessés au bord du fossé. Un gros médecin à quatre galons, court çà et là et gueule.

Portés sur des brancards ou à pied, seuls ou soutenus par des camarades, nos blessés arrivent à l’ambulance. Le menton de l’un d’eux n’est qu’une bouillie sanglante. Un de ses yeux est clos et l’autre grand ouvert.

Le cheval du vétérinaire, traversé par un éclat, a suivi jusqu’ici les blessés. Mais, dès qu’il s’arrête, il s’abat sur les genoux au bord du chemin. Il y a dans les yeux de cette bête une douleur humaine. Elle me tend le front : je lui tire un coup de revolver dans l’oreille. Avec ce bruit pesant que fait un coup de hache au cœur d’un arbre, le cheval tombe sur le flanc et, du haut du talus où passe la route, roule deux fois sur lui-même jusque dans la prairie en contre-bas.

Tout de suite, il faut retourner là-bas. On a besoin de nous. Dès que je quitte le plein air et le soleil pour rentrer dans les bois, l’appréhension de ce que je vais revoir m’étreint. Et puis, les ombres de la forêt, qui s’épaississent avec l’heure, contribuent à me serrer le cœur.

— Allons !…

Deux chevaux sellés, dont les blessures saignent, d’instinct s’éloignent du charnier. À petits pas, ils descendent le long du chemin, vers le soleil. Les chevaux morts ont été dételés, traînés sur les bas côtés de la route. Mais deux artilleurs gisent encore au milieu de la chaussée. Seulement, par habitude, par piété pour les morts, quelqu’un a brisé deux branchettes et leur a couvert le visage de feuilles.

Dans les ornières de la route, les ruisseaux de sang se sont figés. L’odeur chaude, que maintiennent les feuillages en voûte, flotte toujours plus écœurante, plus angoissante. Dans les efforts qu’on a faits pour dételer les chevaux et dégager la chaussée, les intestins se sont dévidés. À présent, ils traînent alentour, souillés de poussière, jusqu’à plusieurs mètres des corps ouverts, vides d’entrailles.

Deux prisonniers, deux grands hommes que leurs longs manteaux gris et leurs casques à pointe grandissent encore, descendent du plateau. Les fantassins qui les accompagnent, craignant que ce spectacle de mort donne trop de joie à ces ennemis, leur ont bandé les yeux. Ils les conduisent par la main à travers les cadavres. Mais les Allemands ont reconnu l’odeur du sang. Un pli d’inquiétude barre leur front. Ils reniflent l’air longuement.


Lundi 14 septembre.


À Attichy, de bonnes granges bien closes, où le foin était profond, nous ont abrités pour la nuit. Mais notre sommeil a été troublé de cauchemars atroces. J’ai roulé parmi des cadavres mutilés, dans des fleuves de sang. Ce matin il pleut.

Un paysan, à moustaches blanches tombantes, nous apporte dans des seaux de la bière et du vin. Il habite une maison isolée que l’on voit bien d’ici, à flanc de coteau, dans les taillis. Pendant l’occupation allemande, il avait quitté sa demeure, trop solitaire, pour venir se loger au bourg. Avant-hier, les ennemis partis, il retourna chez lui, accompagné d’un fantassin. Il allait devant, quand il aperçut dans le vestibule, par la porte enfoncée, un ennemi casqué qui le mit en joue. Il fit un bond de côté, découvrant le soldat français. Aussitôt l’Allemand lâcha son fusil et leva les bras au ciel. À deux, ils le saisirent et, l’ayant fait asseoir sur une chaise, dans la cuisine, ils lui tirèrent une balle dans la tête. Puis ils le laissèrent, toujours assis, la tête pendante, saignant du front entre ses jambes sur le carrelage, pour reconnaître les alentours de la maison et du jardin. Ils ne trouvèrent rien de suspect. Quand ils revinrent, la cuisine était vide ; il ne restait là qu’une mare de sang devant la chaise. Mais, vers la porte et dans l’escalier, il y avait des traces rouges et ils entendirent des gémissements venant du grenier.

Nous demandons au bonhomme :

— Alors, qu’est-ce que vous avez fait de votre Boche ?

— Il est encore dans mon grenier, nous répond-il placidement.

— Il va falloir le tirer de là. Il va puer.

— Oui, je m’en vais faire un trou ce soir du côté de mon fumier.

Et, comme je dis qu’au lieu de tuer cet homme salement, ils auraient bien pu le prendre, puisqu’il se rendait.

— Ah ! me répond le bonhomme, ne m’aurait-il pas tué si j’avais été tout seul ? Je ne suis pourtant pas militaire, moi. Et il ajoute :

— On n’en détruira jamais assez de ces salauds-là.

Le vent s’est levé. La pluie cesse. Le groupe s’engage sur la route de Compiègne qui longe la rivière. Mais nous n’avons pas fait une lieue, qu’on nous arrête en colonne sur le chemin. On cuisine, mais l’eau manque ; vainement je cherche une source, un puits. On se résout à puiser de l’eau à l’Aisne pour faire la soupe. Sur l’autre rive, un Allemand, couché dans les roseaux, trempe jusqu’au ventre dans le courant. On fera bouillir l’eau, voilà tout… Il faut bien manger !

À la nuit, un cavalier apporte des ordres. On part au trot.

Le long d’un grand mur, les spahis, sous leurs burnous, font des taches rouges dans le soir. Leurs petits chevaux, près d’eux, se tiennent immobiles sous le harnachement compliqué. Un Arabe, adossé à un pommier, montre un beau masque régulier de statue. Sous la pourpre du capuchon de laine, son visage brun exprime cette calme tristesse, à la fois si navrante et si noble, où languissent toujours, loin de leurs sables, les hommes de cette race. Ses grands yeux noirs indifférents, posés au loin et fixes, ont un regard intérieur. Il semble avoir froid. Les artilleurs lui sourient et l’interpellent.

— Bonjour, vieux Sidi !

Mais lui, sans bouger, ne répond que d’un clignement d’yeux condescendant.

Les batteries prennent position. Derrière un rideau d’acacias, les échelons s’immobilisent. Une rumeur confuse de lointaine bataille trouble à peine le silence de la nuit tombante, lorsque soudain, comme à un signal, plus de quarante bouches à feu françaises, presque ensemble, lâchent à travers le plateau une formidable rafale.

Les grands éclairs des coups de feu rayent la pénombre du crépuscule. L’air ne cesse de vibrer. On a la sensation que, dans l’atmosphère, des ondes sonores énormes se choquent et se heurtent comme les vagues d’un océan en tempête. Répondant aux mêmes vibrations, la terre tremble. Peu à peu l’ombre s’épaissit.

Nos batteries tirent certainement sur des points repérés. L’ennemi ne répond que de loin en loin et au hasard.

Brusquement, parmi nous, la nouvelle circule :

— L’ennemi embarque ! On bombarde une gare…

— Oh ! moi, je les laisserais bien prendre leurs billets, déclare un réserviste nonchalant, étendu sur le ventre à la tête de son attelage. Je ne les gênerais pas pour ça. Qu’ils foutent donc le camp et qu’on rentre chez nous. J’ai une femme et deux gosses. C’est pas drôle, la guerre !…

Il est nuit noire quand, une à une, les pièces se taisent. En quelques instants le silence se fait, un silence surprenant, inquiétant après cette terrible canonnade.

Nous rejoignons les batteries. Dans les ténèbres, sans aucun bruit, les unes après les autres, les voitures s’enfoncent comme des fantômes. Sous les roues le champ donne une étrange impression d’ouate. Une clarté nocturne, diffuse et comme flottante, ne permet pas de reconnaître de quoi est fait ce champ où la longue colonne roule, sans un cahot, sans un sursaut de fer, avec seulement parfois un grincement de roues mal huilées.

La campagne sent la mort. Ce n’est pas une obsession. Un incendie, très loin, n’est qu’un point rouge fixe. Les massives futaies d’un parc voisin donnent d’inexprimables inquiétudes.

La roue de l’avant-train passe sur quelque chose d’élastique et de mou, qui cède sous le poids. Je suis sûr que c’est un mort. Je regarde en arrière ; je ne distingue rien. Sur ce champ d’ouate, au milieu de cette nuit presque claire et pourtant sans lune, un grand frisson me court dans les moelles.

On s’arrête aux abords d’un village. Ce doit être Tracy-le-Mont. Le train régimentaire nous attend. On appelle aux distributions. Les hommes, dans leurs manteaux, font un cercle noir autour du fourgon qu’éclaire une seule lanterne. Je retrouve là Hutin et Déprez. Quelqu’un appelle les pièces :

— Troisième !… Quatrième !…

— Première ! crie Hutin.

— Tu as laissé passer ton tour. Tu passeras après la dernière.

En attendant, nous causons. Il est très las. Il a faim. Il me dit :

— Il y a à croûter… on va toucher de la viande fraîche.

— Oui, mais on nous défendra de faire du feu.

Puis, à brûle-pourpoint, il me demande :

— T’aurais pas vu le vaguemestre ?

— Non, pourquoi ?

— À l’échelon, on le voit plus souvent.

— Ah bien ! si tu crois encore au vaguemestre…

— C’est vrai. Jamais il ne vient, cet animal-là. Ah ! nom d’un chien, si on avait seulement des lettres quelquefois, le temps serait moins long. La dernière que j’ai eue, c’était pour me dire qu’on n’avait pas de mes nouvelles. C’est tout de même malheureux !

On crie :

— Première pièce !

— Voilà !… Au revoir, vieux. J’vas chercher mes pains. Tâche de revenir bientôt avec nous.


Mardi 15 septembre.


Quel beau matin ! Il a plu un peu cette nuit, mais nous avions apporté, autour de nos pièces, de la paille prise à brassées dans de grandes meules. Je me suis couché sous le caisson ; il me protégeait jusqu’à mi-cuisses et j’avais délié deux gerbes sur mes pieds. La terre n’était pas trop humide. J’ai bien dormi malgré l’ondée.

Dès l’aube, le ciel s’est rasséréné. L’air est tiède ; les grands arbres du parc, aux verts infiniment variés, se découpent en silhouettes très pures sur le bleu atténué du ciel. L’herbe, pourtant rase à cette fin d’été, a retrouvé de la fraîcheur.

Mais, çà et là, sur les champs, des points sombres arrêtent le regard. Ce sont des cadavres d’Allemands. Une fois qu’on en a vu trois, quatre, invinciblement le regard en cherche partout. Une gerbe oubliée au loin figure un mort.

On part. Les roues des voitures précédentes sur la campagne tracent un véritable chemin. Au bord, un Allemand est étendu. Des attelages l’ont frôlé. Si l’on n’y prenait garde, on écraserait ses pieds. Son visage est encore d’un jaune céruléen. À peine les orbites de ses yeux clos commencent-elles à verdir. Le masque rude et grave de cet ennemi tombé a une virile beauté.

Mon camarade, assis près de moi sur le caisson, scrute cette face, y cherche l’expression dernière, et, haussant les épaules, murmure :

— Pauvre bougre !

Ému aussi, je réponds :

— Ma foi, oui !

Mais le conducteur de derrière, qui a laissé chez lui femme et enfants et qui se demande comment cette famille mange, se retourne en selle et grogne :

— Un sale cochon !


Ce matin la bataille s’est engagée de bonne heure avec une rare violence, sur un front qui semble orienté d’est en ouest. Aussi loin qu’on peut voir, le ciel est souillé de fumées d’obus.

— Ah ! on disait qu’ils embarquaient… qu’ils s’en allaient ! Les vois-tu là-bas… sale espèce !

— Oui. Ils débarquaient !

Amèrement les hommes raillent leur crédulité d’hier. Mais je sais bien qu’ils sont prêts à accepter, dès ce soir, — pourvu qu’on la leur affirme vigoureusement — la nouvelle que les Russes sont à Berlin.

La vérité, des fantassins qui passent nous la disent : les Allemands se sont retranchés d’une façon formidable sur des hauteurs boisées et dans des carrières. La poursuite est arrêtée. Une nouvelle bataille s’engage.

Je demande à un sergent :

— Mais ce ne sont pas ceux qu’on talonnait hier et avant-hier qui font face ainsi ?

— Non, me répond-il. Ce doit en être d’autres qui dévalaient derrière eux de Belgique.

L’échelon, établi dans un étroit ravin, ravitaille de demi-heure en demi-heure la batterie qui, installée près d’une grande ferme, vide caisson sur caisson. L’artillerie allemande balaye le plateau, et des obusiers de 150, cherchant à atteindre le coude d’une route voisine, tirent long, et d’un instant à l’autre peuvent nous prendre en enfilade. D’autre part, une batterie de 77 ouvre le feu sur un bois qui commande l’autre issue du vallon. On ne peut songer à sortir d’ici en passant sur le plateau ; l’ennemi le découvre et ses obusiers nous atteindraient sans peine. Le lieutenant Boutroux, qui commande les échelons, est perplexe. Il se décide à affronter les 77. À la lisière du bois, nos voitures défilent. Des shrapnells éclatent au-dessus de nos têtes. Le ravin s’incurve. La zone dangereuse est franchie. Indemnes, à travers des cheminements invisibles à l’ennemi, nous allons nous établir plus loin, au fond d’un ravin tout pareil.

L’eau manque. Pour en trouver, il faut suivre un chemin d’exploitation qui conduit à des granges. Deux citernes reçoivent l’égout des toits. Une échelle est appuyée contre l’une d’elles. J’y monte par curiosité. La tôle à l’intérieur est rouillée et, de l’eau trouble qui baisse, émergent une vieille botte, un chapeau de feutre et toutes sortes d’objets informes de toile ou de métal, gluants de limon vert. Il faut pourtant se contenter de cette eau !…


Le bruit de la bataille n’annonce aucune décision. Il ne se rapproche ni ne s’éloigne. Les blessés qui passent nous disent que l’infanterie déferle depuis le matin contre d’énormes retranchements, sans pouvoir les entamer. La canonnade ne s’apaise qu’à la nuit.

À travers le plateau que les ténèbres montantes, à cette heure, dissimulent à l’ennemi, nous rejoignons les batteries. Quelque part, une mitrailleuse crépite encore. Une pluie fine sans poids, qui mouille vite, commence à flotter dans l’air. Il faut camper en plein champ, sur les betteraves. La terre est molle, les roues enfoncent. Nous ne dételons pas les chevaux.

Comment prendre du repos ? Tout de suite on grelotte, on claque des dents. On craint vaguement que ce froid, qui vous passe dans le dos en grands frissons, ne vous tue sournoisement si l’on s’endort.

Les pieds traînants sur une roue, je me blottis en chien de fusil sur le caisson. Je préfère le contact glacé de l’acier à l’humidité de la terre. Il pleut plus dru.


Mercredi 16 septembre.


De bonne heure un coup sourd, lointain, d’obusier a roulé d’abord d’écho en écho. Et tout de suite, comme par l’effet d’une traînée de poudre, toutes les pièces établies sur le plateau se sont mises à tonner.

Astruc m’aborde :

— Ah ! mon vieux, me dit-il, il m’en est arrivé une affaire cette nuit ! Figure-toi… les copains avaient pris toute la place sous les caissons. J’aperçois un grand type, un double-mètre, qu’était couché sous sa couverture, au milieu du champ… Je me dis : « Quand il y en a pour un, il y en a pour deux. » Je relève la couverture et je me niche dessous, près de lui. Mais voilà qu’en dormant je la tire petit à petit… Alors, voilà mon double-mètre qui s’éveille, qui se dresse et qui se met à me secouer !… D’abord, je ne dis rien… je fais le mort. J’étais si fatigué ! Mais il ne me lâchait pas, et puis il me criait : « — Qu’est-ce que tu fous là ?… Réponds donc… » À la fin, je grogne : « — Allons, c’est pas la peine de faire tant de potin… » Je me frotte les yeux… je me soulève. Ah ! mon vieux !… C’était le commandant ! Je l’avais fichu dehors de sa couverture ! J’étais pas plus fier. Je lui dis que j’étais malade à crever et que les autres avaient pris toute la place sous le caisson… Alors il ronchonne je ne sais pas quoi… il se recouche. Je ne fais ni une ni deux, je me recouche à côté de lui. Alors il me dit : « — Mais, sacré nom d’un chien ! ne prends pas toute la couverture, au moins ! »


La batterie prend position. L’échelon retourne au ravin qui l’a abrité hier.

Je souffre de mon poignet. La plaie, sur laquelle, malgré le pansement, a coulé le sang des blessés et des morts d’Attichy, s’est envenimée.


Le vaguemestre apporte un monceau de lettres.

Quelqu’un déclare :

— On croit là-bas que ça durera jusqu’au Nouvel An.

— Mais les Russes ?

— Ah ! les Russes !…

— Alors, octobre, novembre, décembre. Encore trois mois et demi… On sera tous crevés de misère avant !

À cinq cents mètres à peine du parc, les bâtiments d’une grande ferme sous les obus allemands s’allument. Les murs d’enclos des jardins décrivent, sur la nudité des champs de betteraves, un rectangle massif de maçonnerie claire. La fumée monte en volutes, qui roulent d’abord lourdes et ténébreuses, illuminées d’éclairs fauves, puis se fondent en une haute colonne droite dans le ciel calme.

Nous savons qu’il y a là des moutons. Le bombardement a cessé. Je songe à sauver de l’incendie quelques gigots pour égayer notre ordinaire. Deux canonniers de la 12e batterie, dont les voitures sont rangées près de la mienne, ont la même idée.

Sans tarder, nous nous acheminons vers la ferme. Le champ qu’il faut traverser a été retourné hier par les obusiers allemands. L’ennemi pensait sans doute que, hors de sa vue, derrière les bâtiments, de l’infanterie s’était rassemblée. Toute la journée, son artillerie lourde foudroya vainement les betteraves.

Un de mes camarades remarque :

— Ils ont travaillé comme pour planter des arbres en quinconce.

Et il ajoute :

— C’est du travail fait grandement. Je peux bien le dire : je suis jardinier.

Au bord d’un entonnoir, deux gendarmes sont étendus côte à côte parmi les mottes éparses. L’un, un grand homme roux, montre une poitrine béante, et son bras droit, replié étrangement, semble avoir deux coudes. Le corps de l’autre, un brigadier à poils gris, semble intact. Seulement, à la place de l’un des yeux, dans l’orbite, il n’y a qu’un caillot de sang, et l’œil, un œil bleu, pend vers la tempe au bout d’un tendon blanc.

— Pauvre vieux ! murmure l’artilleur-jardinier.

Il se penche sur le cadavre, dont l’horrible face borgne regarde le ciel, et, pieusement, la couvre du képi à grenade et à galon d’argent tombé près du mort.


Derrière un des toits d’ardoises bleues de la ferme, encore intact, éclatent à présent de brusques flambées que, tout de suite, étouffent les amoncellements de la fumée. Un beau sapin conique, d’allure funéraire, se dresse sur l’incendie, dans une étrange majesté.

Nous approchons. Deux chevaux et deux artilleurs gisent le long du mur d’enclos. Ils viennent d’être tués. Du sang à terre est encore rouge. Je reconnais l’un des hommes. Il était ordonnance d’un de nos officiers supérieurs. L’autre est tombé sur la face, les bras en croix.

Un obus a troué la cour de la ferme. Trois canards, malgré la chaleur de l’incendie, barbottent dans une petite mare verte près d’un fumier cubique. Un autre, dont un éclat a tranché la tête, gît sur le flanc au bord de l’eau.

Sur le grand rideau sombre de fumée qui, d’ici, masque la moitié du ciel, la charpente d’une grange se détache comme une armature fascinante de métal ardent. De grandes flammes jaillissent de la porte et viennent lécher une charrue et une herse abandonnées là. Au-dessus de l’abat-foin, une poulie à monter le fourrage, scellée dans la façade, est rouge. On n’entend presque plus le bruit profond du canon. Le grand pétillement de l’incendie et le grésillement aigre des étincelles dans la mare le couvrent. Un des canards, que pique une flammèche, secoue ses plumes.

— Il était temps d’arriver, me dit le jardinier. Les moutons vont être à moitié cuits.

En effet, la bergerie n’est séparée du hangar, qui brûle, que par un fournil. Elle est pleine de fumée. Les dos des bêtes y sont comme d’autres flocons de fumée plus dense. La porte est ouverte. Les moutons n’ont pas fui ; stupides, ils se sont entassés contre le mur du fond, sous la lucarne qui communique avec le fournil et d’où leur vient l’asphyxie. Ils se pressent. On dirait que, de leurs fronts, ils s’efforcent de renverser le mur.

— Allons, me dit le jardinier. Toi, Lintier, mets-toi là… à la porte. Voilà le mouvement : moi et le copain on fonce dedans, on en tire vivement chacun un… toi, tu les abats à la sortie d’un coup de rigolo. C’est compris ?

— Compris !

J’aperçois une ruée confuse d’hommes dans la fumée. J’entends des sabots durs gratter le sol. Tout de suite un canonnier reparaît, attelé à deux mains à la queue d’un gros mouton qu’il attire dehors, à reculons. J’abats le mouton sur le seuil et immédiatement un second. Le jardinier va en chercher un troisième.

Je remets mon revolver dans son étui. Chacun hisse une bête sur ses épaules. Cela fait, au cou, une lourde fourrure que nous maintenons par les fines pattes ramassées en avant, deux à deux. Les têtes pendantes, derrière, nous saignent dans le dos. Nous nous éloignons à travers les betteraves.

Soudain le jardinier crie :

— Écoute !…

On s’arrête.

— À terre !

— Nous sommes vus !

De gros obus s’annoncent. On s’allonge derrière les moutons qui font rempart. Les obus tombent entre la ferme et nous. Au trot, malgré la charge, nous nous écartons de la ligne de tir des obusiers. Nous revoyons les gendarmes morts. Nous ne nous arrêtons que derrière une ligne de peupliers qui nous cache. Trois obus s’abattent à la place que nous venons de quitter.

À travers les petits ravins du plateau, et en longeant des taillis, sans encombre, nous regagnons le parc.

Je reprends ma place sur un fagot près du feu de ma pièce, tandis qu’un canonnier, qui est boucher de son état, méthodiquement dépèce un des moutons pendu par la patte au chariot de batterie.

En menant les chevaux boire aux citernes, je coupe au court à travers champs, dans l’espérance de trouver des pommes de terre, des betteraves rouges, ou peut-être des oignons ; l’oignon surtout nous manque. Il faut avaler les nourritures les plus fades, et nous ne connaissons guère d’autre condiment.

Je ne trouve ni oignon, ni pommes de terre. Seulement, au revers d’une butte, sur du blé en javelles, des fantassins sont étendus. On aperçoit de très loin leurs culottes rouges. Ce sont des morts des combats du 12.

Dans un vallon proche, il y a aussi des cadavres allemands. Treize Français et dix-sept ennemis sont tombés là, presque côte à côte. Pourtant les Français semblent plus nombreux. Taches rutilantes sur le jaune des chaumes, ils émeuvent. On voit à peine les Allemands.

Les armes et les sacs des morts ont été enlevés. On a déboutonné capotes, vestes et chemises pour prendre les médailles. La musculature du cou, celle de la poitrine mise à nu, les orbites des yeux déjà ont verdi. Un petit sergent, tombé à la renverse sur des gerbes qui lui font oreiller, lève son bras droit. Les doigts crispés de sa main semblent, en l’air, une serre douloureuse. Sur sa manche, la baguette d’or brille au soleil.

Comme je m’éloigne, des hirondelles, dont le vol bas annonce la pluie, sur la butte, frôlent les cadavres de leurs ailes aiguës.


Jeudi 17 septembre.


L’échelon est toujours établi dans le même ravin. La batterie n’a pas changé de place. Quoique, depuis deux jours, elle ait tiré plus de cinq cents obus, l’ennemi n’a pas encore pu la repérer.

La bataille se poursuit de plus en plus ardente, vers Tracy-le-Mont, Tracy-le-Val, Carlepont en avant de nous, à l’ouest vers Compiègne, à l’est parallèlement à l’Aisne vers Soissons, on ne sait jusqu’où.

Nous n’avançons pas, nous ne reculons pas. C’est tout ce qu’on sait. Nous commençons à prendre des habitudes ici. La soupe, l’abreuvoir se font à heures fixes.

Ce matin, je rencontre aux citernes un singulier abbé. À cheval sur la route, il pérore au milieu d’un groupe d’artilleurs et de tringlots. Il est botté, éperonné. Un grand collet de caoutchouc, qu’une bride maintient à ses épaules, flotte sur la croupe de sa monture. Une grande croix de bois pend de son cou sur la courroie vernie de son étui à revolver. Il a passé à sa large ceinture noire une baïonnette allemande.

Debout sur ses étriers, ce prêtre, à allure étrange de moine guerrier, caresse l’encolure de son cheval.

— Oui, c’est une bonne bête, dit-il, un cheval de uhlan que j’ai trouvé après la bataille de la semaine dernière, du côté de Nanteuil. J’allais confesser des gens. Il était abandonné, je l’ai pris. On est mieux comme ça qu’à pied.

Et il ajoute :

— Il m’a sauvé la mise avant-hier… J’étais allé aux avant-postes où l’on s’était battu et où j’avais entendu dire qu’on avait affaire à moi. J’étais tout seul. J’ai rencontré une patrouille de uhlans. Ils m’ont tiré… ils m’ont manqué. J’étais en colère de ne pas pouvoir aller où je voulais ; alors, en tournant bride, je leur ai envoyé un coup de revolver. Je n’aurais pas dû, n’est-ce pas, dans mon état ?… Ç’a été plus fort que moi. J’en ai vu un dégringoler. Les autres m’ont poursuivi, mais mon cheval allait comme le vent… ils m’ont lâché. Alors, j’ai repris mon chemin derrière eux. J’ai trouvé le uhlan que j’avais descendu. Il ne comprenait pas un mot de français, le bougre !… Enfin, j’ai tout de même pu lui f… l’absolution avant qu’il meure. Mais il était temps.


À la nuit, nous rejoignons la batterie. Il pleut. Coucherons-nous encore une fois dehors dans la boue ?

Je retrouve mes camarades de la première pièce, Hutin, Millon, Déprez, couverts de terre, noirs de poudre, hagards.

— Eh bien ?

— Ah ! mon vieux ! me dit Hutin. Sale jour ! Je ne sais pas comment nous sommes là, vrai !… Je ne sais pas. Demande à Millon…

Millon hoche la tête. Il semble à bout de force.

— Gratien est mort.

— Ah !

— Tué en montant à cheval… un petit éclat dans la colonne vertébrale. Il n’a pas bougé… Un obus à travers le bouclier de la troisième pièce. Il n’a pas éclaté… sans ça !… Et un autre pas à deux mètres de notre tranchée.

— Il a éclaté, celui-là. On a été secoués… J’en ai la barbe et les cheveux roussis.

— Et pas de blessés ?

— Personne à la batterie, à part Gratien qui est mort… Si, Pelletier, éraflé par un éclat au front. Viens voir le caisson ; il est comme une écumoire. Il commençait à fumer. Si ça avait sauté !… Il était plein… trente-six explosifs !…

La nuit est venue, on a allumé des falots. Quelqu’un appelle :

— Onzième, au cantonnement.

— Voilà !

— Voilà !

— Première pièce… cinquième pièce…

— Voilà, cinquième pièce !

— Ooh ! au cantonnement, onzième. Au cantonnement…

On suit un homme qui porte un falot. Il faut partager notre cantonnement avec des fantassins du Midi dont l’accent pue l’ail.

Tandis que les hommes de la batterie de tir se laissent tomber dans la paille, comme des bêtes fourbues, après m’être assuré une place au chaud, je pars avec deux camarades de l’échelon à la recherche de choses à boire et à manger.

Un coudoiement obscur d’hommes, un va-et-vient indistinct de cavaliers et de fourgons, un brouhaha fait d’un grand piétinement dans la boue, d’un bruit confus de voix et de souffles emplit les ruelles au pavé gras.

Un petit café, près duquel un obus est venu ce soir trouer la chaussée, est plein de tringlots, de marsouins et de zouaves.

Des bouteilles, une cruche, des verres sur le comptoir masquent à moitié la lampe de cuivre sans abat-jour, portent à travers l’étroite salle enfumée et sur les murs de grandes ombres difformes.

On parle haut, on rit, on boit surtout. Il y a encore ici des liqueurs et du rhum. Les soldats, très las, tout de suite sont gris d’alcool, de tabac et de récits de guerre.

Dans l’immense fatigue nocturne, parmi les milliers d’hommes étendus partout, dans les granges ou sur la terre nue, endormis aussi profondément que les morts que la mitraille vient de coucher sur les champs, ce coin où il y a un peu de clarté, un peu de chaleur et beaucoup d’oubli, est un vrai refuge.

On a trouvé pour nous une bouteille de champagne. Jamais la mousse du vin ne m’avait semblé aussi délicieuse.

Au cantonnement, lorsque nous rentrons, personne ne dort encore. Malgré les plaintes des artilleurs, les fantassins du Midi s’interpellent, jurent, laissent la porte ouverte…

— Allez-vous bientôt dormir ? clame, du fond de l’ombre, un canonnier.

— Ferme ta gueule !

— Ferme toujours ta porte, hé, Tartarin !

Des hommes nous montent sur les pieds, sur le ventre, laissent tomber sur nous leurs fusils et leurs sacs. Des récriminations, des injures éclatent. Il ne doit pas être loin de minuit. Moratin se fâche :

— Enfin, c’est-il bientôt fini votre commerce, bougres de mille-pattes ! Autrement, je m’en vais chercher le commandant.

De la paille monte une bordée d’énormes injures. L’artillerie réplique. Des hommes réveillés hurlent :

— La ferme ! Vos gueules !… Vos gueules !…


Vendredi 18 septembre.


Au petit jour, le long des chemins du plateau où la boue crayeuse est profonde, nous croisons de grandes troupes de blessés : des tirailleurs, des zouaves, surtout des lignards. Ils passent à plein la route, d’un pas alourdi qui s’attarde dans les ornières et dans les flaques d’eau.

L’aube est terne. Il est quatre heures et demie. On ne distingue les visages des blessés qu’à l’instant où ils frôlent nos voitures. On voit des pansements blancs et d’autres absolument rouges. Mais, quand la troupe est passée, dans la lumière louche, on n’aperçoit plus qu’une houle lente de têtes et d’épaules.

Dans les yeux de certains de mes camarades qui hier ont vu la mort de si près, et qui ce matin sont encore las, gourds et tristes, j’ai surpris des regards d’envie.

Ils connaissent les ordres arrivés dans la nuit : reprendre les positions d’hier.

Ils n’ont pas peur ; mais l’habitude du danger, qui les a rendus braves, ne les empêche pas d’aimer la vie, cette vie qu’ils sentent bouillonner en eux et qui, tout à l’heure peut-être, se répandra, avec tout leur sang rouge, sur le champ de betteraves. Ils songent aux morts d’hier, au brigadier Gratien, au capitaine Legoff, un officier adoré de ses hommes, aux six servants de la 6e batterie, réduits au fond de leur tranchée à une bouillie sanglante.

C’est dans une heure comme celle-ci, à la fois terne et grave, quand le cahotement régulier des caissons ou le pas tranquille des chevaux, qui ne savent pas où ils vont, assoupissent les corps, que les regrets fouillent le plus douloureusement l’avenir rêvé, toutes les joies proposées, tout ce que le passé préparait de bonheur pour cet avenir qui serait venu sans heurt peut-être…

L’aube, je ne sais pas pourquoi, est toujours une heure triste. Mais, à cette tristesse ordinaire, s’ajoute, les matins de bataille, l’angoisse de ce que le jour, qui ne fait que naître, comportera de terrible et peut-être de définitif. Les regrets, les craintes s’enchaînent en un cercle obsédant de pensées qui se répètent.

Vivre ! vivre encore ce soir, et pourtant, vaincre d’abord ! Empêcher l’ennemi d’aller là-bas, chez nous, protéger avant tout les êtres faibles et chers qui sont derrière nous, dans la France, et dont la vie nous est plus précieuse que la nôtre. Être vainqueurs ! Être vivants ce soir !


La batterie prend de nouveau position près de la ferme incendiée qui fume encore ; l’échelon retourne à son ravin.

Je souffre de mon poignet. Le major veut m’évacuer, mais je préfère rester ici au repos quelques jours encore et retourner ensuite à ma pièce.

La pluie se met à tomber en averses. Au bord d’un champ de luzerne, un des chevaux, que nous avons dû abandonner hier, se roule dans les convulsions de l’agonie. La paille que nous avions apportée ici, hachée par les roues des voitures, par le piétinement des hommes et des chevaux, fait, avec l’eau et la boue qui séjournent dans ces fonds argileux, un fumier infect où l’on enfonce jusqu’aux chevilles.

Les hommes n’ouvrent la bouche que pour se plaindre ou pour jurer. Dans les taillis voisins on ne trouve plus de bois mort. Tout a été brûlé hier et avant-hier. On ne peut pas faire de feu. Des artilleurs, en passant, nous disent que dans une ferme, près des citernes, il y a encore des fagots. Nous y courons. Sur le plateau, les morts ne sont plus couchés sur les javelles. Mais, au bord de la route de Tracy, qui n’est plus qu’un bourbier, au milieu des betteraves, la terre vient d’être remuée et l’on a planté là deux croix faites de planches sommairement assemblées.

La ferme, où nous venons chercher du bois, est aménagée en ambulance de premier secours. Les bâtiments enclosent une cour carrée. On a rangé au milieu, contre un fumier, les voitures à bâches vertes, marquées de la croix rouge. Dans un coin, des paquets d’ouate, des bandes, des compresses sanglantes lentement se consument.

Au fond des écuries et des étables, par les portes entr’ouvertes, on aperçoit, alignés sur la paille, les malades et les blessés sous les auges et les râteliers vides. Des infirmiers en veste de treillis font la soupe. Un major passe, droit dans sa blouse blanche. On n’entend pas une plainte.

Dans le bûcher, des malades, une dizaine de fantassins, hâves, se sont couchés sur des bottes de foin qu’ils n’ont même pas déliées. Un homme qu’on ne voit pas, perdu dans la pénombre, respire avec un bruit de moteur.


La canonnade est moins enragée qu’hier. Un parc d’aviation est venu s’établir à quelques centaines de mètres de notre ravin, derrière les granges où se tient aujourd’hui l’état-major. Ce voisinage rend notre position de moins en moins sûre. Les obusiers ennemis cherchent à atteindre les oiseaux posés sur le champ. Ils semblent tirer au hasard. Mais leurs volées s’abattent aux environs de notre parc, tantôt ici, tantôt là.


La journée s’achève sans qu’on puisse entrevoir encore le dénouement de cette bataille qui dure depuis cinq jours déjà.

Seulement, vers le soir, sur la route proche, commence à défiler, se dirigeant vers le sud, vers l’Aisne, le long convoi de carabas marocaines. De l’infanterie suit. Qu’est-ce que cela signifie ? On ne peut se défendre d’une inquiétude.

Le crépuscule s’éteint. Les grandes lueurs d’or des projecteurs commencent à balayer le plateau. Sous leur lumière crue, une meule, la moindre bicoque se découpent d’une façon fantastique, jettent sur les champs de grandes ombres d’encre.

De l’artillerie passe à présent sur la route, allant aussi vers l’Aisne. On ne la voit pas. On la devine à son cahotement. Lorsque parfois il s’interrompt, on entend un bruit lointain de torrent, un bruit de grandes eaux : c’est l’infanterie en marche quelque part sur un autre chemin du plateau.

Il recommence à pleuvoir.

Aux citernes, nous retrouvons les batteries. Des flots d’hommes déferlent contre les roues de nos voitures. Nous percevons dans les ténèbres l’immense houle de leurs pas.

Je demande :

— Quel régiment ?

Personne ne répond.

— Quel régiment, hé ! l’infanterie ?

Régiment de muets… Ils piétinent contre nous dans la nuit, sans répondre.

— Quel régiment qui passe ? On parle français !

— Cent trois.

— Où allez-vous ?

— On sait pas.

Je répète :

— Où allez-vous ?

Quelqu’un répond encore :

— On sait pas.

Sur des champs de betteraves, on entrevoit au bord de la route des masses d’artillerie, immobiles. Le corps d’armée bat-il en retraite ? Pourtant, nous ne sommes pas tournés cette fois ?… Je suis angoissé.

Il pleut davantage. Sous la lueur mouvante d’un projecteur, on aperçoit au loin une route noire d’hommes et de chevaux.

Ma voiture est venue se ranger près de celles de la première pièce.

— Hutin !

— Présent. Tiens, c’est toi, vieux ?

— Oui. Alors, on bat en retraite ?

— Non.

— Comment ? Toute la division s’en va…

— On est remplacé.

— Crois-tu ?

— J’ai vu des artilleurs du corps qui nous remplace.

— Alors, on va nous mettre au repos ?

— Je ne pense pas. J’ai entendu dire qu’on allait faire un mouvement tournant du côté de la forêt de Compiègne et de la forêt de Laigle avec la division marocaine.


La pluie… la nuit… défense de fumer. L’ombre est pleine de lointains piétinements, de roulements atténués, de vagues cliquetis d’armes, de grands souffles d’hommes et de bêtes.

Derrière les régiments de ligne de la division, commence une marche lente, interrompue par les haltes de l’infanterie et par on ne sait quels encombrements.

Vers minuit, nous passons l’Aisne. Il n’a pas cessé de pleuvoir. Deux falots marquent seulement l’entrée du pont construit par le génie. Il vacille sous les pas des attelages, on entend l’eau clapoter sur les panses de tôle des bateaux.

À présent, la route est libre. En avant, les batteries prennent le trot. Un cheval empêtré arrête un instant les échelons, mais, avant qu’ils aient pu rejoindre la tête de la colonne, un carrefour se présente. Dans l’ombre épaisse, rien n’indique plus le chemin qu’ont suivi les premières voitures. On écoute… On croit entendre un roulement vers la droite. On s’engage sur la route d’où semble venir le bruit. Les conducteurs activent leurs chevaux. Du regard, on sonde la nuit, espérant toujours voir sortir de l’ombre la lourde forme d’un caisson ou d’une pièce. En vain. La chaussée se rétrécit. À chaque minute on risque d’aller au fossé. Il faut bien reconnaître que nous nous sommes égarés.

Le lieutenant donne l’ordre de faire halte. Nous attendons le jour pour repartir. L’averse redouble de violence. On ne sait où trouver un abri. Les servants, sur les coffres, se serrent les uns contre les autres et s’immobilisent. Les conducteurs pataugent à la tête de leurs attelages.

Je commence à me laisser engourdir par la fatigue, malgré le froid et la mortelle humidité de mes vêtements collés à ma peau comme des ventouses de glace qui sucent toute la chaleur de mon sang, lorsqu’un piétinement dans l’eau des ornières se fait entendre contre mon caisson. Des hommes passent. Je me dis que quelqu’un a peut-être découvert une grange et les y conduit. Je les suis.

En effet, en quelques instants, ils me mènent à une maison dont la masse se dresse soudain devant moi, plus noire dans la nuit noire.

Du pied, je heurte une échelle. Il y a peut-être une lucarne de grange au bout. Je monte, je trouve un grenier. Le plancher est pourri, il cède sous moi. Je m’accroche à la charpente basse du toit. Un homme dort déjà ici. J’entends le bruit de sa respiration. Je me couche en équilibre sur des poutres, la tête sur un fagot. Il fait presque chaud.


Samedi 19 septembre.


Nous repartons à l’aube. Il bruine. À travers d’interminables futaies de grands hêtres, d’où l’eau s’égoutte pesamment, les bords de la route sont jalonnés de chevaux morts. Des enfilades de tranchées désertes et inondées se perdent dans l’ombre des sous-bois. On a abattu de gros arbres en travers du chemin. La chaussée s’est effondrée sous leur poids. Et lorsqu’on les a tirés au fossé, pour livrer passage aux troupes, leurs grosses branches ont égratigné la route, y ont ouvert des sillons vite transformés par la pluie en fondrières.

Pierrefonds, sous le ciel terne, la silhouette somptueuse du château au milieu des verdures assombries par la pluie ; puis la forêt de Compiègne, les hauts fûts de ses hêtres en colonnades ; encore des lignes de tranchées pleines d’eau, zigzaguant entre les arbres, des abris primitifs de fougères et de branchages, et toujours des cadavres de chevaux.

Le soleil, paraissant entre deux nuages à travers les feuilles, jette des taches d’un vert d’émeraude sur les mousses mouillées. Parmi les essences sombres, les troncs éclatants des bouleaux s’illuminent soudain.

Compiègne ! La ville, occupée pendant quelques jours par l’ennemi, ne semble pas avoir souffert. On entend le canon au loin, vers le nord-est.

L’Oise passée, nous retrouvons nos batteries cantonnées à Venette, un lointain faubourg.


Dans la grande salle d’une ferme où je suis allé aux provisions, la fermière, une matrone de cinquante ans passés, dépeint à quatre canonniers les horreurs de l’occupation.

À mon entrée, elle s’interrompt.

— C’est du lait et des œufs que vous voulez… À vous vendre ? Mais non, mon petit. Je vais vous les donner… tout de suite.

Et elle reprend son récit :

— Oui, mes pauvres messieurs, comme je vous dis… devant le père. Ils l’avaient adossé à l’armoire et ligoté pour qu’il voie tout. Ils étaient cinq ou six et un officier. Ils ont violé les deux filles… dix-huit et vingt ans, et gentilles, et sérieuses !… Tous les six l’un après l’autre !… Il paraît qu’elles criaient, les pauvres petites ! C’est pas des hommes… C’est des bêtes !…

Et la bonne femme continue tranquillement, sans gêne, baissant seulement la voix d’un ton : Il y en a plus d’une qui y a passé. Comme moi.

— Moi aussi ! Je ne suis pourtant pas une jeunesse… j’ai un fils qui est soldat comme vous… Si c’est pas malheureux !… C’était un soir, comme à cette heure-ci… ils étaient quatre qui venaient pour coucher. Que voulez-vous que je me défende !… Le mieux, c’est de ne rien dire… Il y en a qui se sont défendues et qu’ils ont éventrées. Mon mari était à faire des charrois pour eux. Je me disais : « S’il rentre, qu’est-ce qu’il va arriver ?… Il va en tuer… »

— C’est vrai aussi. Je les aurais tués, interrompt une voix sortie de la pénombre qui baigne le fond de la pièce.

Je n’avais pas vu l’homme qui fumait sa pipe assis sous l’auvent de la cheminée.

La fermière se tourne vers lui.

— Mon pauvre bonhomme, t’en aurais peut-être démoli un, mais les autres, ils nous auraient tués tous les deux. Et puis, pour moi, n’est-ce pas, je sais bien que je ne suis plus d’âge ! C’est ce que mon mari m’a dit, après… Ça ne tire pas à conséquence !


Dimanche 20 septembre.


Longue marche sous des giboulées cinglantes de grêle, vers l’ouest d’abord, puis vers le nord. C’est bien un mouvement tournant contre l’aile droite allemande que nous tentons.


Lundi 21 septembre.


Le jour se lève avec une grande sérénité lumineuse d’automne commençant. Nous reprenons notre marche enveloppante.

Vers midi, une batterie d’artillerie lourde française, à proximité de la route, entre soudain en action. Nos officiers s’éloignent au galop, en reconnaissance. Nous allons être engagés.

Finalement, on n’a pas besoin de nous aujourd’hui. On nous envoie cantonner près de Ribécourt, dans un parc. Nous rangeons nos pièces sur une pelouse, le long d’une belle futaie de hêtres, bordée de rhododendrons.


Une pièce d’eau, sans rides, rougeoie sous le crépuscule éclatant, et, de l’autre côté, apparaît, parmi des massifs et des parterres que festonnent des sauges sanglantes, la masse déjà sombre d’un beau château moderne. Un petit pont rustique, enjambant un ruisseau, dresse sous de somptueuses verdures un drôle de profil vénitien.


Il fait tiède, ce soir. Nous creusons les foyers du bivouac, au bord de l’eau, sous des marronniers. Dans la nuit, tout à fait venue, l’étang tombe à une obscurité d’encre. L’éclat fauve de nos feux nous éblouit. On ne distingue plus les rives. À chaque pas il faut se garder de tomber à l’eau.


Mardi 22 septembre.


Nous avons dormi sur la paille dans les communs.

Mon poignet est à peu près guéri. Je reprends mon poste à la première pièce.

Ce matin la pièce d’eau, sous le soleil, semble en métal blanc. Le petit pont vénitien met une note claire dans les frondaisons et l’eau qui coule dessous, sur de la vase et des feuilles pourries, est toute noire. Le château se découpe sur le ciel pâle. Le sable clair des allées, le vermillon des sauges tachent le vert uniforme des pelouses.

La batterie s’ébranle. Un bruit de mousqueterie et de mitrailleuses accompagne le tonnerre de l’artillerie. L’ennemi résiste à l’enveloppement et fait face. Il faut, sans doute, accentuer le mouvement. Nous reprenons notre marche vers le nord, vers Roye. Le succès de la manœuvre est une question de nombre ; mais avons-nous le nombre à présent ?

Dans un champ au bord de la route, des tirailleurs sénégalais, en uniforme bleu marine, de beaux hommes d’ébène, préparent le café avec ces gestes simples et ces attitudes admirables des primitifs.


Nos officiers, en reconnaissance, se sont éloignés. Au milieu de grands champs de betteraves formant cuvette, près du village de Fresnières, où tombent de gros obus, on nous arrête le long d’un talus.

La ligne de feu, qui forme un angle vers Compiègne, s’étend ici du nord au sud. À vol d’oiseau, quelques kilomètres seulement doivent nous séparer des plateaux que nous occupions ces jours derniers au bord de l’Aisne, vers Tracy-le-Mont.

Je ne sais quel écho, quelle résonance empêche de reconnaître l’orientation exacte du combat. On se bat à gauche vers Ribécourt et vers Lassigny. La batterie lourde qui bombardait Fresnières s’est tue. Des shrapnells à fumée de soufre ponctuent à présent des silhouettes d’arbres isolés. De derrière des bois, montent des colonnes de fumée noire. Incendies ou éclatements d’obus ? On ne sait.

Mais, ce qui nous inquiète, c’est l’horizon du nord que masquent des lignes de peupliers et où seulement de brèves fusillades révèlent la présence de l’ennemi. Les Allemands ne tentent-ils pas de répondre à l’enveloppement par une manœuvre pareille ?

À la lisière des bois, vers le nord-ouest, se dessinent de grands mouvements de troupes. Une longue colonne d’artillerie serpente, noire, sur la campagne. La marche d’un escadron lointain, au trot, ressemble à une reptation. La campagne tout entière bouge. D’ici, on dirait seulement une ondulation des feuilles de betteraves sous le vent. C’est l’infanterie qui avance en ordre déployé.

Nous prenons position. La terre du champ où s’établit ma pièce est extrêmement molle. Le canon ne cessera certainement pas de reculer et un perpétuel dépointage ralentira notre feu. La deuxième pièce n’est pas mieux placée ; mais l’autre section, sur des chaumes, jouit d’un terrain bien plus solide. Ainsi la batterie va perdre toute homogénéité. À cela, il n’y a point de remède. On ne peut mieux utiliser l’emplacement qu’on nous a assigné.

Devant nous, des 77 balayent le champ. Ce ne sont pas eux qui nous inquiètent beaucoup. Par rapport à la position que, d’après leur tir, ils doivent occuper quelque part vers le nord-est, nous sommes bien défilés.

Mais, par delà Lassigny, en tache claire dans les verdures, se dressent de grandes collines boisées qui dominent tout le pays et du haut desquelles notre batterie est certainement visible. Nos regards ne peuvent se détacher de ces hauteurs menaçantes. Que cachent-elles dans leurs forêts sombres ?

Nous sommes certainement à portée de l’artillerie lourde, si l’ennemi en a installé là-bas.

— Allons, dit Bréjard, il faut se creuser un trou et faire vite.

Fiévreusement, on ouvre une tranchée derrière le caisson. Un groupe de 75, dont les positions proches sont perpendiculaires aux nôtres, ouvre le feu sur Lassigny.

Le tir des 77 s’allonge et nous menace davantage à chaque volée.

Le capitaine commande :

— À vos pièces… par la droite par batterie !

— Quelle distance ? On n’a pas entendu la distance, crie Millon.

— Onze cents !

— Combien ?

— Onze cents !

— Oh ! oh ! ils ne sont pas loin.

— Pas bon, ça, grogne Hutin.

Le canon se cabre et, au coup, recule de plus de deux mètres. Il faut le remettre en batterie. Mais la bêche et les roues se sont enfoncées si profondément dans la terre qu’on a beau faire effort à six ; il ne bouge pas. Les épaules aux roues, suants, on s’efforce, on s’irrite. Il faut appeler à l’aide les servants de la deuxième pièce.

Des fantassins sont venus s’établir en avant de la batterie. De la main on leur fait signe de se garer à gauche.

— Ils vont se faire couper en deux, ces imbéciles-là !

— À gauche !

— Quelles andouilles !

— À gauche !

Le lieutenant s’époumonne, agite ses grands bras.

— Sont-ils bêtes, ces gens-là !

Nous hurlons en chœur :

— À gauche… à gauche !

Ils se garent enfin. On peut tirer.

— Huit cents !

On croit avoir mal entendu :

— Huit cents !

Alors l’ennemi est là, derrière la crête, et il s’avance !

Qu’attend-on pour engager les troupes qui là-bas, vers Fresnières, fourmillent sur les betteraves ?

Moratin, debout sur le caisson de ravitaillement, nous crie :

— En plein dedans ! L’obus de la première pièce en a couché un monceau. Ah ! on les voit, les salauds, on les voit !…

Cela donne de la vigueur pour pousser aux roues du canon qui ne cesse de reculer.

— Hutin !

— Quoi ?

— As-tu entendu ?

— Quoi ?

— Tiens, encore ?…

— Des balles…

— Sûrement.

— Par trois, fauchez double !

Le capitaine s’est installé dans un pommier qui ombrage la quatrième pièce. Les balles, frôlant la crête, bruissent trop haut pour nous atteindre ; mais, autour du capitaine, elles détachent des feuilles. On le supplie de descendre. Un homme lui répète pour la dixième fois :

— Mon capitaine, vous ne pouvez pas rester là.

Le commandant s’en mêle.

— De Brisoult, descendez !

Mais le capitaine, la jumelle aux yeux, fouillant l’horizon du nord, lui répond très doucement :

— Je vois très bien, mon commandant, très bien. Neuf cents…

Les tireurs répètent :

— Neuf cents.

Notre infanterie s’est sans doute emparée de Lassigny. Des obus allemands à fumée jaune éclatent à présent sur le bourg.

— Mille !

Notre canon a enfin trouvé une position à peu près stable. Sur l’ennemi en retraite, notre feu s’accélère.

— Onze cents !

— Douze cents… Cessez le feu !

Avec les douilles qui jonchent le champ, derrière la pièce, les servants blindent leurs tranchées. Au-dessus de nos têtes le vol bruyant des balles continue. Mais les obus de 77, à présent, s’égarent au loin. On s’immobilise, au fond des tranchées. Toutes les cinq minutes, Hutin me demande :

— Quelle heure ?

Quand je lui ai donné l’heure, il s’impatiente :

— Ah ! là là ! répète-t-il. Ça ne tourne pas.

Dans l’après-midi, sur un ordre de la division, le commandant fait amener les avant-trains.

Les conducteurs arrivent, à cheval, au trot.

— Pied à terre ! crie le capitaine.

Ils n’entendent pas. Les balles, frôlant la crête, sifflent toujours. Ils vont se faire tuer !

— Attention, tous ensemble, commande l’adjudant… Une… deux… trois… Pied à terre !…

Vingt gorges ont hurlé ensemble. Cette fois ils ont entendu. Sans arrêter le mouvement des avant-trains, les conducteurs sautent à bas de leurs chevaux.


Dans une prairie où l’herbe est haute, entre deux lignes de peupliers, notre batterie va prendre position, plus près encore de l’ennemi. Tout de suite, les 77, qui depuis ce matin nous cherchent sans nous atteindre, viennent nous menacer ici. L’ennemi n’a pu voir notre mouvement… Aucun avion ne tient l’air. Un espion nous aurait-il signalés ?

Un fantassin passe, se tenant le ventre à deux mains. Il saute d’un pied sur l’autre dans une trépidation d’atroce souffrance.

— Y a-t-il une ambulance par là ?

— T’as pris une balle dans le ventre ?

— Non, c’est une balle qui m’a traversé les parties : ça me brûle, ça me brûle !

— Écoute, lui dit Millon, va à nos avant-trains. C’est par là-bas, à gauche, derrière les arbres. Ils n’ont rien à f…. Ils pourront peut-être t’aider à te tirer.

— Merci. J’y vais.

— Mais prends garde entre les rangées d’arbres, dans le pré. Il en tombe souvent des dégelées…

Le malheureux s’éloigne en se tordant.

Le capitaine s’est installé en observation au pied du premier peuplier d’une des files. Des hommes, prêts à transmettre les ordres à la voix, jalonnent le terrain découvert, qui s’étend entre la batterie et le poste de commandement.

Les obus des 77 éclatent maintenant sur nous. On s’abrite. De minute en minute, les shrapnells ennemis arrosent de balles la position. Le plomb, par volées, sonne sur l’acier des blindages. Personne ne bouge, personne encore n’est blessé.

Soudain, je vois Hutin, — qui, assis à son siège de pointeur, se cache derrière le bouclier du canon, — se lever tout d’une pièce.

— Bon Dieu ! dit-il, le capitaine !

On interroge anxieusement :

— Touché ?

— Ça a éclaté juste sur l’arbre auquel il était adossé.

En une seconde, malgré le danger, tous les hommes du peloton se sont dressés.

— Tu le vois, Hutin ?

— Non…

Le lieutenant Homolle, le petit officier d’ordonnance du commandant qui, tranquillement, à découvert, arrive du poste d’observation, nous crie de loin :

— Voulez-vous bien vous cacher, tas de bougres !

— Le capitaine ?

— Il n’a rien.

Et, comme il est venu s’abriter avec nous derrière le caisson, le lieutenant ajoute :

— J’en ai reçu deux dans la cuisse… Ça n’entre pas. Ça ne m’a fait que des bleus. Il faut que ça éclate assez près pour faire du mal. Le plus ennuyeux, c’est que le capitaine ne voit pas les Allemands. On ne peut pas tirer.

Le feu de l’ennemi augmente encore de violence. Les balles d’obus criblent les peupliers avec un bruit de grêle ; des feuilles détachées, que pousse le vent, viennent s’éparpiller autour des pièces.

Un des agents de liaison, un des hurleurs comme on dit, blessé au flanc, quitte au plus vite la position. Astruc, atteint à la poitrine, et qui vomit le sang à pleine bouche, s’éloigne, soutenu par un camarade.

On s’est immobilisé sous le feu.

Depuis un moment, je sens, dans ma barbe de campagne, des démangeaisons insolites. Aurais-je des poux ? Hutin me prête sa glace, mais, tandis que je me peigne soigneusement, à la main droite qui tient la glace et que j’ai avancée hors de la protection du caisson, je sens une soudaine brûlure. En même temps, quelque chose me heurte à la poitrine. De ma main gauche, fébrilement, je tâte le drap de mon uniforme. Il y a un accroc à hauteur du sein. Je me sens pâlir. Vite je déboutonne ma veste, ma chemise… rien… il n’y a rien. La peau est intacte.

Mon carnet de notes, mes lettres, mon portefeuille, placés dans une poche intérieure de ma chemise, ont arrêté la balle. De ma main traversée, le sang ruisselle. Ce n’est rien. D’instinct, j’ai mis la glace dans ma poche. Je ne sais comment elle est demeurée intacte entre mes doigts serrés ; car, à présent, mon pouce n’est plus qu’une loque de chair pendante.

— Il va falloir vous en aller, me dit le lieutenant Hély d’Oissel, accroupi près de moi.

Hutin s’est dressé :

— Lintier !

Il a crié mon nom d’une voix vibrante d’angoisse qui m’entre jusqu’au fond de la poitrine.

— C’est rien, vieux… à la main.

— Je vais te panser.

Mais les obus éclatent sans répit. Je refuse de le laisser se découvrir et s’exposer.

— Filez vite, me dit le lieutenant.

Je prends ma course à travers la prairie, le dos rond, sous la menace de la mitraille.

Mon sang éclabousse mes houseaux, mes cuisses, colle le drap de ma culotte à mes genoux. La balle a projeté, de ma main sur ma poitrine, une étoile rouge de chair et de tendons.

En l’air, des obus bourdonnent.

Au pied d’un peuplier, deux chevaux viennent d’être tués. Je me jette à terre entre les chevaux, dans l’herbe haute teinte de sang. Les shrapnells éclatent. Avec un bruit mat, un grand éclat vient éventrer un des cadavres qui me protègent.

Tout de suite je repars, m’écartant au plus vite de la ligne de feu des 77. Ma main blessée est souillée de terre et de sang de cheval. Comme je franchis une route en remblai, je me trouve brusquement en avant des gueules menaçantes de vingt pièces françaises alignées sur le champ. Il me faut revenir sur mes pas.

Derrière cette artillerie immobile, des tirailleurs marocains sont couchés dans les betteraves. On ne les voit que lorsqu’on va mettre le pied dessus.

Un capitaine se dresse. Il me fait signe de la main.

— Viens ici, l’artilleur, que je te fasse ton pansement. Tu as ton paquet individuel ?… Dans la poche intérieure de ta veste… Mon vieux, il est tout déchiré. Tu es blessé à la poitrine ? Non !… tu as de la veine…

Il examine ma main.

— Dégueulasse !… de la terre… de la graisse d’armes… Faut te débrouiller pour te faire désinfecter au plus tôt… J’enlève le plus gros avec de la ouate.

La course m’a essoufflé. Le sang me martèle les tempes, me bourdonne dans les oreilles. L’instinct de conservation ne me porte plus. Debout, immobile, je me sens défaillir ; mes jambes fléchissent, comme brisées aux genoux. Devant moi la silhouette du capitaine tourne.

— Eh ! là ! crie-t-il.

Il me met aux lèvres le goulot de son bidon et me verse dans la bouche une grande gorgée de rhum. Tout de suite, je me sens raffermi des pieds à la tête, et je ris en remerciant le capitaine.

— Eh ben, mon vieux ! me dit-il en souriant.

Il achève son pansement.

Les ambulances de la division sont à Fresnières. J’y vais. Ma main est en plomb. Et, comme je marche à travers champs, très droit, me raidissant contre une nouvelle défaillance, à la pensée que bientôt je vais être loin des obus, de la bataille, à l’abri, une lassitude inconnue de la guerre, un besoin de sommeil, de silence, un aveulissement de ma volonté m’envahissent jusqu’aux moelles. Il me semble que, lorsque je serai à l’hôpital, je dormirai pendant des jours et des jours.

Dormir ! dormir, et surtout ne plus entendre le canon, ne plus rien entendre. Vivre sans penser, dans un silence absolu. Vivre après avoir tant de fois failli mourir. Et voilà que, tout à coup, je me rappelle ce que vient de me dire le capitaine de tirailleurs : ma blessure sale, infectée de terre et de sang de cheval. La crainte de la gangrène, du tétanos surtout, de toutes les putréfactions d’hôpital, me saisit à la gorge et m’étreint.

À Fresnières, un gros obus vient de tuer, devant la porte de l’ambulance, un major, une religieuse et quatre blessés. On a rangé les cadavres sur le trottoir. Seul, le corps d’un tirailleur, un géant noir aux bras déployés d’une envergure extraordinaire, traîne encore sur la chaussée effondrée. L’air est plein de lointains sifflements d’obus. Devant ce risque qui demeure suspendu au-dessus de ma tête, alors que je ne peux plus combattre, il me vient une révolte instinctive et puérile. Je ne suis plus du jeu.

Dans la cour de l’ambulance, parmi les brancards où gisent des hommes sanglants, sur une grande table de ferme couverte d’une toile cirée à fleurs, des infirmiers étendent les grands blessés. Deux majors les pansent en hâte.

L’un, un gros homme brun à lunettes d’or, me fait signe. J’approche.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Shrapnell…

— Montre…

Il développe ma main. Quand il soulève la compresse, le sang se met à couler comme une fontaine. Il regarde la plaie et fait une moue.

— Ça saigne…

Il appelle son collègue, un aide-major barbu.

— Regardez… il vaudrait mieux détacher tout à fait le pouce, hein ?

— Ma foi !… dit l’autre.

— Bon. On va te couper ça tout de suite, reprend le major à lunettes d’or.

Je me récrie :

— Me couper le pouce !

— Oui, dame ! si tu n’as pas envie… — Attends une seconde…

On vient d’apporter un marsouin. De son épaule ouverte, le sang s’épanche à flots. Le major s’agenouille près du soldat, et fébrilement fouille dans les chairs déchiquetées, cherche à pincer l’artère.

Je pense :

— Me couper le pouce !…

Mon parti est pris. Je saisis sur la table une compresse et une bande. Avec ma main gauche, avec mes dents, sommairement je panse ma blessure et, sans que les majors, absorbés par la ligature d’artère, me voient, je sors de l’ambulance.

À deux kilomètres de Fresnières, à Canny-sur-Matz, je sais que je trouverai les autres ambulances divisionnaires.

Un café reste ouvert sous les obus. J’achète une fiole d’eau-de-vie. Je place mon étui à revolver sur ma hanche gauche, à portée de ma main valide, car la nuit tombe, et souvent, à la faveur des ténèbres, des patrouilles de cavalerie allemande s’infiltrent à travers le réseau des grand’gardes françaises et des petits postes.

La route de Canny fait un long détour. J’irai droit à Canny à travers la campagne. Le clocher en ombre aiguë sur l’horizon incarnat me guide.

Ma main saigne. L’eau-de-vie, que je bois à grandes gorgées, me soutient. Je gagnerai bien la prochaine ambulance.

Sur un champ en pente, près du dôme régulier d’une meule, des fantassins sont couchés. Dans la pénombre du soir, leurs culottes rouges font encore des taches claires sur les chaumes. Un souffle de vent m’apporte une odeur inquiétante. Au sommet de la butte, le bras d’un des soldats étendus se dresse tout droit, immobile sur la clarté de l’occident.

Des morts !

Je vais passer. Mais je distingue, dans l’ombre de la meule, une forme humaine agenouillée près d’un cadavre. L’homme ne m’a pas vu… Il retourne le cadavre et le fouille. Tout de suite, j’arme mon revolver. Soigneusement, sans trembler, je vise le pillard. Je vais l’abattre, quand une crainte m’arrête. Je discerne bien ses mouvements ; mais sa silhouette, sur le revers sombre de la meule, reste confuse. La pensée que ce peut être un gendarme identifiant des morts me fait abaisser mon arme. Je crie :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

L’homme bondit comme sous un coup de fouet. Alors, son ombre nette se dresse sur le ciel. Je reconnais sur sa tête une casquette plate à grande visière.

Il me répond :

— T’en fais pas pour moi… Je fais mes affaires.

Il s’enfuit, sautant de çà, de là, sous la menace de mon revolver, comme une bête qui fait ses défaites.

Je tire… il s’arrête un instant. L’ai-je atteint ? Sur son ombre paraît un éclair. Une balle siffle à mon oreille. Mais, à l’instant où il va disparaître derrière un buisson, pour la seconde fois je fais feu. Il me semble que l’homme s’abat dans les ronces.


Dans la nuit, à Canny, un falot rouge indique l’entrée de l’ambulance. Il y a des blessés étendus sous le porche et la cour en est pleine. Les majors font les pansements dans une vérandah contiguë à la maison de maître. À travers les verrières multicolores, une lumière très diffuse filtre, éclaire vaguement les hommes étendus sur de la paille. Parfois, lorsque la porte de la vérandah s’ouvre, un rectangle de clarté crue s’allonge à terre ; une file de brancards apparaît. On aperçoit les faces douloureuses des grands blessés, qui attendent les premiers soins. Deux infirmiers emportent le premier brancard de la rangée. La porte se referme sur eux et la cour retombe à une pénombre louche.

Je regarde cela, hébété, très las. Ma main saigne toujours, mais goutte à goutte, à présent.

Je demande à un infirmier qui passe :

— Sais-tu quand je vais pouvoir être pansé ?

— Cette nuit. Couche-toi dans la paille.

Je me couche au hasard. Une voix, enfantine et grave à la fois, m’interroge :

— Ti blessé ?

Un grand nègre est étendu à mon côté. Je ne vois de lui que deux yeux luisants.

— Oui, blessé, mon vieux Sidi. Toi aussi ?

— Mi blessé.

Il réfléchit un moment :

— Noirs… blessés… blessés, blessés… et puis toués… toués… toués… Boches… oh ! là là… couic !… Guillaume !…

— Ah ! tu connais Guillaume ?

— Guillaume… chef mauvais… li beaucoup de femmes… beaucoup !… ah !…

Il semble rêver.

— Li beaucoup de femmes… grand chef mauvais… comme là-bas… là-bas… li toué ses femmes… coupe… coupe… couic !…

— Pourquoi ?

— Mauvais… ah ! ah !… li avoir grande maison… li mettre les têtes de femmes en haut…

Il cherche ses mots.

— Mettre les têtes de ses femmes… beaucoup… en haut… sur li toit… ah !… mauvais…

Je souffre trop pour dormir. J’écoute ce bavardage puéril.

— Aussi… là-bas… chef… têtes de femmes sur li toit… pas bon… ah ! la ! pas bon… loin, loin… là-bas… ah !

Et puis, le Sénégalais se met à parler dans sa langue, une langue zézayante et douce. Peut-être bien délire-t-il ?

J’ai froid. Pourtant, à la longue, le sommeil me gagne. Je me couvre les jambes de paille ; je m’endors.


Lorsque je me réveille, il fait encore nuit… Il pleut, ou plutôt, il bruine. J’ai plus froid. Ma blessure me fait mal. La vérandah est toujours éclairée.

J’entrevois la grande forme du noir, étendu près de moi, mais je n’entends plus son souffle. J’avance ma main ; la sienne est froide. Sous moi, il me semble que la paille est humide. Je m’aperçois que mes pieds trempent dans une mare de sang.

Je me lève. Les grands blessés sont pansés. Dans la cuisine de la ferme, on a fait du feu ; un Algérien très pâle sommeille devant les chenets. Sur la cheminée, un réveil-matin, entre des chandeliers de cuivre, marque deux heures.

On me panse. Il n’est pas question de me couper le pouce. Un sous-officier prend mon nom. Sur la bande de toile, qui tient mon bras en écharpe, on épingle un billet d’hôpital : « Plaie pénétrante de la main gauche par shrapnell : à évacuer assis. »


Mercredi 23 septembre.


La grande route, huit kilomètres à faire à pied. Le long du chemin, le troupeau des hommes blessés à la tête, aux bras, aux épaules, peu à peu s’égrène. L’embarquement à Ressons… l’interminable cahotement du wagon à bestiaux à moitié plein de boules de pain moisi… la fièvre, la soif ! Enfin l’hôpital… le lit… les mains de femmes, le pansement raidi de sang noir défait, le silence… ah ! le silence !…



Le 30 septembre, le courrier du matin m’apportait à l’hôpital une lettre de mon ami Hutin. Je la reproduis dans toute sa simplicité :


« 25 septembre 1914.
« Mon vieux frère,

« Hâte-toi de nous donner de tes nouvelles. J’espère bien que tu vas te tirer de là. Tous les amis de la pièce se joignent à moi dans ce vœu de guérison rapide et complète.

« Peut-être ne sais-tu pas le malheur qui est arrivé à la batterie, quelques minutes seulement après ton départ. Le capitaine a été tué : une balle d’obus sous l’œil gauche. Tu te rappelles que nous disions tous : « Celui-là, s’il lui arrive quelque chose, il peut compter sur nous. » Quand on l’a vu tomber, dix à la fois, on a couru à lui pour le secourir. Cela n’a servi de rien. Tout était fini. On a rapporté le corps à la batterie. Le lieutenant Hély d’Oissel a pris le commandement et on a continué le feu. Il pleurait en donnant les hausses. Quand, vers huit heures, on a reçu l’ordre de quitter la position, et qu’on a assis le capitaine de Brisoult sur un des coffres de la première pièce, la moitié des hommes avaient des larmes aux yeux. Deux servants le tenaient entre eux. On lui avait couvert le visage d’un mouchoir blanc. À Fresnières, on l’a veillé toute la nuit. C’est là qu’il est enterré.

« Depuis, on n’a pas fait grand’chose. D’ailleurs, pour tous, le moral n’est pas encore bien remis de cette perte. Je ne peux te marquer où nous sommes. Mais, si je te dis que la batterie n’a guère changé de place depuis ton départ, tu sauras à peu près dans quelle région nous opérons.

« À toi,

« Georges Hutin. »

Moi aussi j’ai pleuré en lisant cette lettre.


fin