Ma sœur Eugénie

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Journal, Lettres et Poèmes, Texte établi par G.S. TrébutienDidier et Cie, libraires-éditeurs (p. 411-415).




MA SŒUR EUGÉNIE [1]


——


I


En l’âge d’enfance,
J’aimais à m’asseoir
Pour voir
Dans le ciel immense
L’oiseau voyager
Léger.
Quand le ciel couronne
Les horizons bleus
De feux,
Plus d’un soir d’automne
Aux bois m’a surpris
Assis,

Écoutant les ailes
Qui rasaient les toits
Des bois,
Bruissant entre elles
Comme les flots clairs
Des mers.


II


Et ces mélodies
Pénétraient mon cœur
Rêveur,
Et mes rêveries
Faisaient mieux qu’un roi
De moi.
Ma sœur Eugénie
Au front pâle et doux,
Chez vous,
Bois pleins d’harmonie,
Aux soupirs du vent
Souvent
Mêlait sa romance
Qui faisait pleuvoir
Le soir
La douce abondance
Des pleurs qu’au désert
On perd.


III


Elle aimait mes rêves
Et j’aimais les siens
Divins ;

Et nos heures brèves
Passaient sans témoin
Au soin
De faire l’échange
De biens entre nous
Si doux ;
Mille rêves d’ange
Allaient de son sein
Au mien.
Quand la feuille grise
Sous le vent follet
Roulait :
« Vois comme la brise
Fait de ces débris
Des bruits, »
Disait Eugénie ;
Et toutes les fois
Qu’au bois
La feuille flétrie
Au vent qui passait
Tombait,
Elle, sans parole,
Mais levant tout droit
Son doigt,
Montrait ce symbole
Qui dans l’air muet
Tournait.


IV


À travers les branches
Et parmi le noir
Du soir,
Si des ailes blanches

Reluisaient soudain,
Mon sein
De mille pensées
Soulevant le poids,
Ma voix
Disait : « Nos années
Sont ces passagers
Légers. »


V


Sur nos têtes frêles,
Poussés par les vents,
Douze ans
Ont battu des ailes
Depuis les accords
D’alors ;
Mais leurs ailes lourdes
Dans l’ombre des soirs
Trop noirs
Passent toutes sourdes
Sans bourdonnements
Charmants.


VI


Voici qu’une année,
Du mont éternel
Du ciel
Vers nous inclinée,
Sur nous va passer,
Glisser.
Vous qui, par les plaines

Écoutez les chants
Errants
Des choses lointaines,
Quel est aujourd’hui
Celui
De l’an qui s’avance ?
Est-cee un oiseau doux
Vers nous
Portant l’espérance
Et le rameau frais
De paix ?


VII


Quel bruit font ses ailes
Je voudrais avoir
Ce soir
De sûres nouvelles
De ce nouvel an
Venant :
Aura-t-il les charmes,
Ma sœur, de ces jours
Si courts
Où toutes nos larmes
Venaient du bonheur
Du cœur ?


Mordreux, 31 décembre 1833.


FIN DES POÈMES.



  1. « Dans le dernier mois de 1833, nous étions au bord de la Rance, petit fleuve de Bretagne, qui lie Saint-Malo, la ville des grèves… et Dinan, la ville aux vallons romantiques… Le 31 décembre, après une promenade dans les bois, où Maurice avait pris beaucoup de plaisir à fouler ces feuilles sèches, en modulant un air national de son pays, il écrivit sur ce même air une élégie dont voici le texte… »
    (H. de La Morvonnais, l’Université catholique, janvier 1841.)

    L’éditeur n’a pu résister au désir de clore le recueil des Reliquiæ de Maurice de Guérin par ces vers, très-imparfaits sans doute, mais qui expriment d’une manière touchante le sentiment qui, selon lui, a tenu et dû tenir la meilleure place dans le cœur du poëte. On comprendra ce désir et cette pensée lorsqu’on aura lu, après les œuvres de Maurice, ce qui nous est aussi resté de sa sœur Eugénie.