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Madame Chrysanthème/26

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Calmann Lévy (p. 121-125).

XXVI


Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l’on tire et que l’on ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins étouffés, plus ou moins lointains.

Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal, grincent, font tapage dans leurs rainures usées.

Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour clore complètement l’espèce de halle ouverte que nous habitons. En général, c’est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère, peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec ses mains trop petites qui n’ont jamais travaillé de leur vie.

Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu’elle s’attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie.

La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles, qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.

Il y a la petite pipe d’argent, ensuite, qu’il faut fumer avant de s’endormir : c’est une des choses qui m’impatientent, mais qui doivent être subies.

Chrysanthème, comme une gipsy, s’accroupit devant certaine boîte carrée, en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allumés, — et enfin un petit vase en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boites à fumer de tous les Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les mêmes choses disposées de la même façon, — et partout, au milieu des appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)

Le mot « pipe » est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce mince tube d’argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu que des fils de soie.

Deux bouffées, trois au plus ; cela dure à peine quelques secondes, et la pipe est finie. — Ensuite, pan, pan, pan, pan, on frappe le tuyau très fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir ; — et ce tapotage, qui s’entend partout, dans chaque maison, à n’importe quelle heure de la nuit ou du jour, drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits caractéristiques de la vie humaine…

Anata, nomimasé ! (Toi aussi, fume !) dit Chrysanthème.

Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes lèvres, avec une révérence, le tube d’argent, — et je n’ose pas refuser, par courtoisie ; mais c’est acre, détestable…

Maintenant, avant de m’étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais rouvrir deux des panneaux du logis, l’un du côté du sentier désert, l’autre sur les jardins en terrasse, afin que l’air de la nuit puisse passer sur nous, au risque de nous amener d’autres hannetons attardés ou d’autres phalènes étourdies.

Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand violon sec ; les bruissements les plus légers y grandissent, s’y défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de lames de verre, semblable au murmure harmonieux d’un ruisseau ; dehors, jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, comme un galop de sorcières, passer la bataille à mort des chats, des rats et des hiboux…

… Plus tard, aux dernières heures de la nuit Chrysanthème ira fermer sournoisement ces panneaux que j’ai rouverts, — quand soufflera certain vent plus frais qui monte jusqu’à nous, de la mer et de la rade profonde, avec l’extrême matin.

Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer : ayant bâillé à la manière des chattes, s’étant étirée, ayant contourné dans tous les sens ses petits bras d’ambre et ses toutes petites mains gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil très enfantines et assez mignonnes ; puis sort de la tente de gaze, remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose acre et déplaisante.

Ensuite : pan, pan, pan, pan, contre la boîte, pour secouer la cendre. Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible — qui réveille madame Prune, c’était fatal. Et voilà madame Prune prise d’une envie de fumer, elle aussi, absolument suggestionnée ; — alors, à ce bruit d’en haut, répond d’en bas un autre : pan, pan, pan, pan, tout à fait pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.