Madame Dargent

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La Revue hebdomadaireJanvier 1922 (p. 96-107).


MADAME DARGENT



Un poète, connu, compris, classé, catalogué, qui gît imprimé aux rayons de cette stérile bibliothèque de l’École normale, et qui ne serait point quelque autre part, qui ne serait point couvé dans quelque cœur, est un poète mort.
Péguy



― Elle ne se rend pas compte, dit-il, elle ne se verra pas mourir...

Ainsi parla l’illustre écrivain, mon maître, sur le seuil de la porte. Pour qui le connaît, cette courte phrase, d’une vulgarité si décisive, exprime à merveille la déception d’un cœur sensible devant un dénouement sans grandeur. Après avoir remué, retourné, flairé tant de belles mortes pour livrer les plus touchantes à notre curiosité passionnée, le célèbre romancier ne pouvait se faire aucune illusion : sa propre femme ne se voyait pas mourir, probablement parce qu’elle ne s’était jamais sentie vivre, ayant toujours donné au monde l’exemple de la plus silencieuse vertu. Des trahisons notoires, consommées avec un élégant génie, des scandales sans nombre, enfin mille blessures, n’avaient pas plus entamé un système nerveux si compact que les investigations, plus savantes et plus profondes encore, de l’agonie. En un mot, elle mourait sottement. Aussi curieux qu’on le suppose, l’observateur se lasse de retourner du pied un demi-cadavre, et qui se détruit sans souffrir.

L’éminent maître referma la porte derrière moi, me donnant sans doute à tous les diables. Comme il tirait sa montre, il entendit sonner minuit à Saint-Thomas-d’Aquin. Alors il fit un pas vers sa chambre à coucher, et deux pas vers la chambre de l’agonisante… Ces deux pas le portèrent, d’un coup, bien plus loin qu’il n’avait jamais rêvé d’aller. Un seul petit détour décide ainsi d’un long avenir.

Mon Dieu ! chacun pourrait, dès à présent, rêver cette histoire et l’embellir à son gré, à proportion de l’activité de son démon intérieur, car elle n’est pas de celles qu’on raconte avec une affligeante précision ! Voyez : le lit de Mme Dargent a été dressé dans le bureau du maître, plus vaste, et dont les fenêtres s’ouvrent sur un calme jardin. Contre la bibliothèque, dans son fauteuil de cuir, la sœur garde-malade s’endort, au ronron du foyer. Tout repose alentour, sauf un petit cœur tendu qui veille, et ne veut pas mourir.

L’illustre visiteur a préparé son compliment du soir, mais il s’arrête net, cloué sur place par deux yeux immobiles, et qui fixent sur lui, du fond de l’immense oreiller, un regard trop vivant. Alors, il sent son bras droit happé par une petite main farouche, tandis que l’autre, saisissant au vol le collet du veston, l’attire tout près, plus près, jusqu’à la bouche entrouverte. La buée de la fièvre, où subsiste encore étrangement le parfum jadis familier, le frappe au visage, pendant qu’il écoute cette phrase surprenante, plutôt épelée que parlée :

― Charles ! Je ne peux pas mourir !

― On lui a fait sa piqûre, souffle la sœur, debout derrière lui, et elle va se fatiguer à parler. Dieu sait !… Ne l’écoutez pas trop longtemps.

Ayant dit, elle disparut, d’un pas feutré, en soupirant, les mains croisées, irréprochable et compatissante. La porte se referma sur ce dernier témoin, et le plus beau ténor de la littérature contemporaine se sentit vraiment seul pour la première fois de sa vie.

― Je ne peux pas mourir, reprit la mourante sur le même ton… Oh ! Charles, c’est bien plus affreux que je ne croyais ! On espère que cela va finir… on est arraché hors de soi comme par une vague de fond… mes pauvres os sont creux, légers comme des plumes ― au-dedans et au-dehors il n’y a que du vide ― oui ! tout est vide et flottant, hors de cette affreuse tête de plomb. J’essaie de me tromper moi-même, de rêver que je m’endors, que j’oublie, que je glisse… à quoi bon ! Jamais ma pensée n’a été plus lucide, ma mémoire plus nette, merveilleusement active, dans une lumière crue, aveuglante, implacable… Oh ! Charles ! je n’en finirai jamais de mourir.

Il a écouté ces étranges paroles avec une surprise croissante, mais la dernière plainte, si naïve, réveille en lui quelque chose de plus fort que la pitié. Un certain accent de la faiblesse, un cri d’appel à la conscience virile, déchire n’importe quel homme.

Elle s’est retournée vers la ruelle, et il ose maintenant la regarder à travers de vraies larmes. Qu’elle est jeune encore ― à quarante ans ― et blonde ! Comment ! il l’a aimée un an, peut-être deux, ils ont vécu côte à côte, ô stupeur ! et pour la première fois il s’aperçoit qu’elle a été, sous le même toit, une étrangère, une mystérieuse étrangère. D’où revient-elle, à présent, la vagabonde ? Quelle trame inconnue a-t-elle achevé de tisser, la petite main de cire, qui frémit à peine sur le drap, inoffensive, sa tâche accomplie ?…

― Reste là, dit-elle, reste là toute la nuit. Je ne te vois plus. Il y a d’ailleurs une grande étendue d’eau, poursuit-elle avec beaucoup de gravité, ce doit être un lac. Impossible d’aller plus loin pour aujourd’hui. Attends… Attends que je me penche… Tiens-moi ferme !… Oh ! Oh ! Oh !

Elle se penche en effet, puis elle se rejette en arrière, avec un gémissement contenu, profond, plus terrible que le cri.

― Mon Dieu ! Mon Dieu ! Hélène… bredouille naïvement l’éminent maître… Allons ! Allons ! calmez— vous !

Elle pose sur lui un regard indéchiffrable, étrangement attentif et limpide, mais où passent et repassent les grandes ombres de la catastrophe intérieure.

― C’est que je me suis vue, dit-elle, dans l’eau.

Elle se tait, s’apaise, sa petite main moite et légère dans celle de son mari. Il la guette, à la dérobée. De longues minutes s’écoulent. Littéralement, il s’assoupit d’inquiétude, de pitié, d’un lourd et indéfinissable ennui.

À présent, l’air du dehors glisse avec lenteur dans l’atmosphère compacte et fade de la chambre. Le vieux jardin rôde et flotte autour de la fenêtre entrouverte… Et même l’odeur des œillets, plus agile, au bout de sa trajectoire invisible, vient mourir auprès du lit.

L’horloge sonne une heure du matin.

Il se dresse, lentement, lentement. Lentement, il a dégagé ses mains à demi. Le voilà debout, retenant son souffle, les yeux fixés vers la porte… Trop tôt ! Déjà les doigts de la mourante sont liés aux siens, et il voit sur lui ce même regard vivant, sérieux, imperturbable.

― Reste encore, dit-elle… Reste toujours… Me croyais-tu déjà morte ? Je réfléchissais seulement… Est-ce que ça peut s’appeler réfléchir ? Il y a dans ma tête un vide effrayant : toute ma vie se reforme là, murmure-t-elle en se frappant le front, ligne par ligne. À chaque seconde, un nouveau souvenir, le plus secret, le plus ancien, le mieux dissous dans le passé, remonte comme une bulle d’air et vient crever à la surface… Peut-être suis-je morte ? Seulement à mesure que je me détruis, un autre être se reforme plus haut, et j’ai vu tout à l’heure son vrai visage, et c’est comme si je devais le voir toujours !

― C’est la fièvre, ma pauvre amie, dit-il, c’est la fièvre de minuit. Demain matin…

― Ah ! non ! s’écrie-t-elle. Demain matin ! Je ne reverrai pas, je ne veux pas voir un autre matin. La grande affaire se fera cette nuit… Tu peux bien tout de même me donner une heure de ton temps, poursuit-elle avec une rage croissante, tu ne vas pas me laisser là, à la minute décisive… Oh ! je sais, va ! Tu ne m’as jamais aimée. M’as-tu seulement regardée ? S’il y avait un autre monde, tu m’y reconnaîtrais pourtant, parce que je suis toi-même, entends-tu, toi-même !

Et elle ajoute gravement ce mot profond dont un prochain avenir allait révéler au malheureux la trop parfaite justesse, la diabolique simplicité.

― Ce que tu as rêvé, je l’ai vécu.

― Ce que j’ai rêvé, dit-il. Qu’est-ce que j’ai rêvé ?…

― Oh ! ne fais pas l’ignorant, s’écrie-t-elle dans un sinistre éclat de rire. Tu le sais bien ! Je t’ai tellement aimé. C’est comme si insensiblement tu m’avais repoussée hors de moi-même, doucement, sans violence… Et tu ne m’aimais déjà plus ! Je me suis tue d’abord, et puis j’ai senti que je me tairais toujours. Je ne pouvais plus : l’humiliation la plus étrange ne m’aurait pas arraché un cri sincère… Va ! c’est une habitude comme une autre… J’étais scellée vive, dans un béton inexorable… Mais j’ai encore autre chose à dire… Donne-moi de l’eau !…

Elle boit d’un trait, le verre roule sur le drap, tombe et se brise.

― Te rappelles-tu notre voyage à Tolède, et l’allée des jasmins, derrière le cimetière du Novio. Un soir, c’était un soir comme celui-ci, presque trop beau, d’une beauté aussi déchirante, lorsqu’on retient son souffle pour entendre sonner une heure parfaite, irréparable… Je lisais un de tes livres : cette phrase de Mme de Rouget me sauta aux yeux :

Je passerai dans ta vie, dédaignée, silencieuse, invisible, que m’importe ? Tu ne m’as aimée qu’un instant, mais tu ne saurais l’effacer du passé. Tu ne rattraperas pas ton mensonge : le mal que tu m’as fait, c’est ton enfant, c’est notre enfant, le fruit affreux de la trahison, le petit monstre tout vivant, gonflé du sang de mon cœur. Voilà ce qui va grandir à tes côtés. Voilà ce que je nourris pour toi. D’autres vont camper dans ta vie : moi j’y demeure. Tu pourras bien en descendre le cours jusqu’au bout, tu ne m’échapperas pas, parce que j’en ai empoisonné la source…

Oh ! Charles ! un seul mot révèle beaucoup de choses, s’il pénètre assez avant… Alors… Alors, je compris vers quelle part je pouvais étendre la main, du fond de la bassesse et du silence. Il n’y a pas d’amour malheureux ! Il n’y a que l’amour qui renonce, et je n’ai pas renoncé !

La fière petite main s’élève et retombe, trace en l’air le signe du commandement. Puis elle penche vers lui la tête, d’un geste lugubrement mutin. Du drap soulevé monte l’haleine du sépulcre.

― Hé ! Hé !… si je pouvais te dire… Oh ! je ne suis pas une femme comme les autres… Plus d’un coup, j’ai écarté l’obstacle… à moi seule.

Elle répète plusieurs fois « à moi seule » en baissant le ton, jusqu’au silence. Puis elle reprend, d’une voix changée, au débit égal et rapide, uniforme, extrêmement douce, de rêve…

― Laisse-moi prendre le bout du sentier : que le soleil est lourd ! De Nice à la côte africaine, on pourrait rouler de vague en vague, sur une écume d’argent. Regarde-moi bien. Ils diront que je suis folle, mais tu ne le croiras pas… Tu ne l’oseras point ! Réponds-moi donc ! Sais-tu qui je suis ? Toutes celles, toutes celles que tu as rêvées, plus chères que des vivantes, Mme Guebla, Monique, Mlle de Sergy, la petite-fille du vieux Gambier, les héroïnes de ton théâtre et de tes romans, voilà mon partage, voilà ce que je fus ! J’avais lu tes livres, moi ! Je les ai poursuivies dans tes livres, avec quelle curiosité dévorante ! Tu ne leur avais donné, avec tout ton génie, qu’une existence douteuse, une forme impalpable et légère, ― je leur ai donné mieux : un corps, de vrais muscles, une volonté, un bras ! Pouvais-je t’aimer mieux ? pouvais-je me glisser en toi plus profondément, par un détour plus fin ? Je me suis donnée à elles comme Mme de Brinvilliers s’est jadis donnée au diable… C’est Sergine de Préville qui me prêtait ses aiguilles et sa morphine, c’est Mlle de Noles… Tiens ! de ta danseuse hindoue, un soir, j’ai pris le cœur calme et féroce, et c’est Louise de Trailles, ou moi, ― je ne sais plus ― qui versais le poison, lorsque… Mais !… Mais j’ai été bonne et patiente avec Louise Geslin, chaste avec Henriette de Lastigues, même dévote avec la Nueva. Oh ! j’étais entre leurs mains comme dans les doigts du modeleur ! Quel vertige ! Quelle amère ivresse ! On ne me regardait même pas. On disait avec pitié : cette bonne Mme Dargent ! Je me taisais, je passais… Ah ! si on avait su ! Ils n’avaient de ton œuvre que le reflet, mais ils l’auraient vu en moi resplendir et se consumer !

Elle se renverse sur l’oreiller, avec un rire déchirant. Certes, ces confidences, écrites pour le lecteur, en noir sur du papier blanc, ne peuvent pas paraître autre chose que les folles imaginations d’une maniaque agonisante… Mais l’éminent maître, lui, connaît certains faits encore mystérieux, de troublantes coïncidences, et pour la première fois, il les relie entre elles. Les grandes lignes d’une lugubre synthèse apparaissent tout à coup, comme la première ébauche d’une substance chimique encore informe, qui se rapproche lentement de sa condition d’équilibre. L’évidence se lève dans son cœur.

― Resplendir et se consumer…, répète-t-elle encore, les yeux clos. S’il y avait une autre vie, je voudrais la vivre avec elles, tes filles tragiques, sans autre dieu que la forte sève de leurs veines, insatiables, âpres, hardies, libres comme des bêtes ! Comme tu les as fournies d’audace ! Que tu leur as prêté de vices ! Combien de crimes ingénieux dont vous avez ensemble caressé la pensée ! Et qu’elles m’ont été fidèles ! Car il est dur de marcher seule, dans la route aride et maudite ! Mais à chaque obstacle, c’était l’une d’elles qui se levait en silence, droite, impérieuse, et me fixant d’un regard animal… Rien ne pouvait plus m’arrêter… Leur audace et mon audace croissaient avec le danger… Quelquefois je faiblissais, je tremblais, dans leurs mains si fermes… Alors, elles entraient en moi, elles agissaient pour moi… Oh ! oh ! sans Louise de Trailles, crois-tu que j’aurais vu mourir sans remords le petit homme blond, le bébé si calme, si pensif, buvant l’affreuse chose dans son bol de faïence, et qui me souriait encore en s’essuyant la bouche de son petit poing fermé ?…

Cette fois, elle a frappé juste : au choc de l’horrible image, il réagit, de toutes les forces de l’instinct. Son cerveau peut lui fournir encore de belles raisons de ne pas croire ― de douter, au moins ― mais il ne les connaît plus. Il ne songe pas qu’il parle à une folle, qui ne peut discuter ni répondre, qu’elle emportera son secret… Non ! au plus profond de lui-même, il a senti qu’elle disait vrai.

― Qu’est-ce que tu racontes là, s’écrie-t-il. Quel enfant ?

― Le tien, dit-elle.

― Folle !

C’est tout ce qu’il trouve à dire. Sa bouche tremble, et il a devant les yeux une grande flamme verticale, éblouissante. Il serre dans ses doigts, tant qu’il peut, quelque chose d’inerte et de tiède… le bras de Mme Dargent.

― Oh ! tu vas me tuer, dit-elle avec douceur… Tu vas me tuer comme M. de Plemour tue sa femme, dans Nora. Frappe fort ! Est-ce ma faute ? C’était ton enfant, ce n’était pas le mien ! Il a la sensation de descendre au creux de la vague, au milieu d’une rumeur immense. Il dit encore :

― Ce n’est pas possible ! Tu mens !

― Pas possible ! Je mens ! s’écrie-t-elle, en s’exaltant par degrés, jusqu’au délire furieux… Ah ! tu me prends pour une bête ! Ah ! je serai bafouée jusqu’au bout ! Pensais-tu que j’allais bénévolement élever le fils de ta maîtresse ? Crois-tu que j’aie jamais été dupe de cette histoire d’adoption ? Tout Paris riait de moi, et je laissais rire. J’étais si crédule ! si inoffensive !… L’enfant naturel d’un problématique ami, mort à Tunis… quoi de plus simple ? de plus vraisemblable ? C’est une histoire bien bonne pour moi ! Et je devais encore t’admirer pour ta rare obligeance et ta bonne action… Va ! Va ! mon bonhomme… Je savais tout, depuis la première minute.

― Tu ne vas pas me faire croire que tu aurais attendu trois ans… pour… pour…

― Je n’osais pas… Et puis je me souviens aussi de sa mère…

― Sa mère ! s’écrie-t-il. Sa mère ! Tu ne l’as jamais connue !

― Il dit que je ne la connais pas, répond-elle, en éclatant d’un affreux rire. La belle Musidora, assassinée dans son hôtel de la rue de Lille, par un cambrioleur inconnu… Et le collier de perles à son cou, un million de perles !… Ah ! je ne sais pas !

… Certes, ce n’était pas un soir comme celui-ci, non. Il y a un pied de neige dans la rue. Qu’il fait froid sur le pont Royal, quelle bise ! Je me souviens du quai désert et des grands arbres blancs, de l’autre côté de l’eau… La rue des Saints-Pères, l’amical autobus, illuminé comme un manège de chevaux de bois, et qui grince et fume dans une espèce de poussière glacée… Écoute-moi bien. Tu tournes à droite… Voici l’hôtel discret, la haute porte qu’on pousse, la loge claire, le couvert mis, sous la lampe… Et puis c’est le sable qui grince, le perron, la chaude haleine du nid… Elle m’attend… J’ai rendez-vous… Il est dix heures. Regarde-la bien. Ho ! Ho ! par terre ! sur le dos ! Regarde-la bien maintenant : les hauts talons jouent du tambour sur le tapis, ses beaux yeux obscurs fixent quelque chose, au-dessus de la porte, et, chaque fois qu’elle essaye de soulever le bras, il sort de sa poitrine crevée de l’air et du sang. Ah ! ah ! ah ! c’et fini maintenant, vois-tu ! Comme au troisième acte de l’Énigme… Mais je suis plus forte que Mme Giraldi et je ne tremble pas, moi.

Il l’écoute, sans un geste, en silence, et on lit dans son regard, en même temps que l’horreur, une indéfinissable curiosité. Puis, d’une voix qui défie :

― Tu perds ton temps. Je ne suis pas dupe ! Il n’y a de vrai dans tout ceci qu’une chose ― peu de chose ― ta perfide et secrète pensée. Ta vanité, ton envie, ta haine ― oui ! une haine de vingt années ― crève à présent comme un abcès… J’ai eu des torts, bien sûr, ajoute-t-il avec ingénuité. Oui, c’était mon fils, je ne le nie pas. Il est mort, cela est passé. Tu n’as tout de même pas la prétention de me laisser, en partant, tes fantômes, ton mauvais rêve, ton cauchemar ! Je suis un homme sensé, moi ! Je suis un homme sain ! Quelle horreur ! Comment pouvais-je m’attendre ? Pourquoi veux-tu empoisonner ta dernière heure et t’outrager toi-même ?

Et il ajoute, baissant le ton, presque tendre :

― Repose-toi, voyons. Oublie tout ceci. J’ai peut-être parlé trop durement. Mais je ne songeais plus à ta maladie, à tes souffrances, à rien… C’est idiot… Tu ne sais pas le mal que tu m’as fait !

― Je n’ai pas menti, dit-elle, méfiante. Tu ne comprends pas…

― Ne recommence pas ces folies !

― Des folies ! Il ne veut pas me croire ! Il ne me croira plus ! Il est trop tard maintenant… Oh ! lâche ! laisse-moi mourir, au moins ! s’écrie-t-elle d’une voix tonnante. Prends ta part de mon fardeau. C’est le secret, c’est ce secret qui me tient en vie ! Il faut que je parle, que j’avoue, que je crie, que je l’expulse, que je me vide de ceci !

― Je n’ai pas menti, dit-elle après un silence.

Une deuxième fois, l’accent de sincérité absolue, décisive, la voix posée, ferme, implacable, après un orage de cris, le touche aux entrailles.

― Tu mens ! jette-t-il, hors de lui.

Ô miracle ! Il a vu à peine le flot des draps et des linges soulevés, tirés au pied du lit, d’un seul coup, et elle est déjà devant lui, à sa hauteur, effroyable. Son corps maigre flotte dans la chemise et à travers la batiste apparaît sur sa poitrine et jusqu’à ses flancs la répugnante morsure des ventouses. Une minute, elle plonge son regard dans le sien, un regard que rien ne soutient plus, pareil à une cruelle bête lâchée, libre. Puis elle fait jusqu’à un secrétaire, dans l’angle de la fenêtre, trois pas saccadés… Sa main plonge dans un tiroir… L’a-t-elle pris et lancé, ou bien s’est-il échappé tout seul, a-t-il fait seul ce bond dans l’espace, jusqu’aux pieds de l’éminent maître, l’étrange objet, luisant comme une flamme, et qui fait en tombant un curieux bruit, vite étouffé ?…

Il regarde à ses pieds ; il regarde de toute son âme. Le collier mystérieux, les trente-deux perles du duc de Roscovitch, les perles célèbres, vues jadis tant de fois sur les épaules de son amie, sont là, dans une buée de sang. Mais cette buée est dans ses yeux, à lui. Il voit, à travers cette buée, la folle, impassible, assise sur son lit, les deux jambes nues pendantes… C’est elle, c’est elle, le mauvais ange, la diabolique Providence, son destin, son destin tragique ! Une seconde, il n’en doute plus : elle a tué la mère et le fils, silencieuse, implacable, secrète et sûre… La colère, une colère d’enfant ou de demi-dieu, une explosion de l’instinct… La chambre du crime et de l’agonie lui paraît tout à coup immense, infinie, déserte, pareille à une steppe de cauchemar. Une âcre fumée l’étrangle, il jette ses mains en avant.

La folle cherche à fuir, se cramponne aux rideaux du lit, de ses deux griffes. À quoi bon ? Il pèse sur elle de tout son corps, de tout le poids du corps et de l’élan. Il ne voit plus, mais ses doigts voient pour lui. À peine garde-t-il le souvenir d’une tête renversée en arrière, d’un cou qui se brise et d’un plaintif gémissement… Le geste fatal, plus rapide qu’une pensée, a tué d’un seul coup, et si vite, que dans le visage déjà rigide, la bouche amère tremble encore…

… On a su depuis que Mme Dargent était morte dans une crise de délire furieux, entre les bras de son mari. Depuis, l’éminent maître a repris sa course aux honneurs et à la gloire, avec un vigoureux optimisme. Que craindrait-il, en effet ? Un auteur ne se trouve pas deux fois dans sa vie face à face avec une créature de chair et de sang qui ressemble comme une sœur à ces rêves dont s’amuse, avec le lecteur complice, une élégante perversité… Qui sait, pourtant ? Plus d’une image meurtrière, dont l’écrivain se délivre, dix siècles après remue encore dans un livre…


GEORGES BERNANOS.