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Madame Roland (Clemenceau-Jacquemaire)/01

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Librairie Plon (p. 5-21).

NOBLES VIES — GRANDES ŒUVRES

MADAME ROLAND



CHAPITRE PREMIER

L’ENFANT. − LA JEUNE FILLE
(1754-1775)


Mon père tenait son atelier tout près du lieu que j’habitais durant le jour : c’était une pièce agréable qu’on nommerait un salon et que ma modeste mère appelait la salle, proprement meublée, ornée de glaces et de quelques tableaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son enfoncement d’un côté de la cheminée avait permis de pratiquer un retranchement qu’on avait éclairé par une petite fenêtre. C’était mon asyle.

Ce logis, celui de la future Mme Roland, était probablement situé au second étage de la grande maison[1] où l’on avait accès par trois portes : rue de Harlay, place Dauphine et quai de l’Horloge du Palais[2]. La rivière coulait sous les fenêtres.

Nous nous représentons sans effort ce salon un peu de guingois, sans doute peint en gris, bien éclairé par deux larges croisées qui s’ouvraient sur le jour brumeux et transparent de la vallée de la Seine.

Les meubles, les glaces, tout cela n’était pas à la dernière mode. Les fauteuils, qui venaient des parents Phlipon, dataient du temps où le roi était encore le Bien-Aimé ; un ou deux portaient même la belle coquille de la Régence. Une ample bergère, simplement foncée de paille, mais garnie de couettes en toile piquée, était peinte en vert d’eau. Les lames du parquet formaient des dessins géométriques et s’entre-croisaient en luisant au soleil. Les rideaux, capricieusement fleuris, se passaient sur les bords, tandis qu’un cartel de bois doré, tout neuf et d’un bon travail, marquait les heures sous un grand nœud en trèfle, parmi les cornemuses.

C’est là qu’une petite fille, qui avait été baptisée vers la fin de l’année 1754 à Sainte-Croix, sa paroisse, des noms de Jeanne-Marie, mais qu’on appelait Manon, grandissait entre un père « robuste et sain » et une mère à « l’âme céleste ».

Des sept enfants qu’ils avaient mis au monde, Gatien Phlipon et Marguerite Bimont, sa femme, n’avaient pu élever que celle-ci. Le ménage était tranquille et prospère.

Ce graveur-ciseleur qui appartenait à Mgr le comte d’Artois, n’était pas à proprement parler un artiste. Le génie ne l’empêchait pas de vivre dans l’aisance. N’ayant pu continuer, à cause des yeux qu’il avait sensibles, à peindre sur émail comme c’était la mode, il se bornait à la gravure, et faisait travailler avec lui plutôt des ouvriers que des élèves. Il était « glorieux », dit sa fille, et, pour satisfaire ses goûts, il achetait et revendait des bijoux d’occasion. Cependant, s’il faisait des affaires avec des marchands, il n’avait pour amis que des peintres et des sculpteurs. Ce n’était peut-être pas un homme vertueux, comme on verra plus tard, mais il avait de la droiture et de la bonne humeur. Enfin il aimait bien sa femme qui l’avait épousé par sagesse plutôt que par entraînement et lui avait apporté en dot peu de bien, il est vrai, mais un beau visage, un cœur délicat et un caractère raisonnable.


La petite Jeanne-Marie fut mise en nourrice près d’Arpajon, dans la chaumière d’une villageoise « de bonnes mœurs », qui l’allaita jusqu’à l’âge de deux ans.

Lorsqu’elle revint chez ses parents, c’était une belle enfant dont « les cheveux noirs jouaient fort bien sur un visage animé des plus vives couleurs et qui respirait le bonheur de son âge ». Jusqu’à son dernier jour, elle devait se rappeler avec un frisson le ton froid dont sa tendre mère l’appelait « mademoiselle » lorsqu’enfin il fallait la punir. Le père n’avait pas le même doigté, et s’il s’avisait « de se montrer despote, sa douce petite fille devenait un lion ».

Un jour qu’il lui donnait le fouet, elle lui mordit la jambe de toutes ses forces, et une autre fois qu’il avait essayé, par le même moyen, de lui faire avaler une médecine, elle s’aperçut que toute envie d’obéir était en train de lui passer :

Grands éclats, menaces répétées, seconde fustigation, je sens à l’heure où j’écris, dit-elle[3], l’espèce de révolution et le développement de force que j’éprouvai alors ; mes larmes s’arrêtent tout à coup, mes sanglots s’apaisent, un calme subit réunit mes facultés dans une seule résolution. Je me lève sur mon lit ; je me tourne du côté de la ruelle, j’incline ma tête en l’appuyant contre le mur ; je trousse ma chemise et je m’offre aux coups en silence : on m’aurait tuée sur la place sans m’arracher un soupir.

Son intelligence s’était éveillée avec une ardeur exceptionnelle. À quatre ans elle savait lire et, à partir de ce moment, son instruction, dit-elle, ne devait plus guère donner d’autre peine que celle de pourvoir à sa lecture.

Elle apprit d’abord l’Ancien et le Nouveau Testament, les catéchismes et tout ce qui lui tombait sous les yeux. Elle lut la Vie des saints, les Guerres civiles d’Appien et un Théâtre de la Turquie, et des Mémoires, et des Voyages, et un Manuel de l’Art héraldique ! Que ne lisait-elle pas ! Il fallut un Traité des Contrats pour la rebuter. Mais, vers ses huit ans, elle découvrit dans le Plutarque de Dacier l’aliment qui allait satisfaire pendant des années à l’essentiel de ses aspirations et, pendant le carême de 1763, elle emporta pieusement à l’église les Vies des hommes illustres en guise de livre d’heures. Ainsi se décida cette vocation républicaine.

Sa mémoire était un sujet d’étonnement pour chacun. Le vieux peintre Guibal, encore en perruque du Grand Siècle, venait alors assez souvent chez les Phlipon. Il avait conclu avec la petite Manon un singulier marché. Il lui faisait des contes comme celui de Tanger « dont le nez était si long qu’il était obligé de l’entortiller autour de son bras quand il voulait marcher », mais c’était à la condition que la jeune écouteuse réciterait ensuite, pour l’ébahissement du vieil homme, le symbole de saint Athanase tout au long.

M. Garat, curé de Saint-Barthélemi, avait tout de suite été très fier de cette paroissienne de sept ans qui, à une question sur le nombre des esprits dans la hiérarchie céleste, avait énuméré avec une imperturbable certitude, les Anges, les Archanges, les Trônes et les Dominations.


Mme Phlipon sortait deux fois par semaine avec l’enfant. Le dimanche, après la messe, elle la conduisait chez Mme Bimont, sa mère, qui était tombée en enfance. La pauvre femme faisait peur à la petite, qui aurait bien voulu se sauver. En revanche, elle aimait beaucoup son autre grand’mère, Mme Phlipon, courte, rebondie et toujours de bonne humeur. M. et Mme Besnard, oncle et tante de Phlipon, régisseurs du fermier général Haudry, faisaient un bon ménage qui, n’ayant pas d’enfants, devait laisser son bien à la petite-nièce. Enfin, Mme Desportes, une cousine bijoutière qui avait de la tête, et Mme Trude, une sémillante personne au pouvoir d’un mari brutal, achevaient, avec le curé Bimont, le tableau de la famille.

Le curé Bimont, le « petit oncle » des Mémoires, était un jeune frère de Mme Phlipon. Parmi ces figures de bonnes gens bien effacés, il se distinguait avec un relief particulier au dix-huitième siècle. C’était un jeune prébendier, de joli visage, qui souriait à sa vie plaisante et portait le camail avec grâce. Son indulgence pouvait aller, comme on verra, jusqu’à la facilité. Lorsqu’il fut, plus tard, nommé chanoine à Vincennes, il vécut, sans aucune ambition ecclésiastique, dans l’agréable canonicat où il tenait toujours prête la chambre de cette grande nièce qui, de temps en temps, lui arrivait de Paris tout en pleurs, mais ne repartait que consolée. Il avait pour elle une prédilection où il entrait quelque timidité, et il n’aurait pas osé contredire une personne, si incomparable, même lorsqu’elle demandait à sa chanoinie des complaisances un peu fortes.

En attendant il l’avait mise au latin, mais ne se trouva pas assez d’esprit de suite pour la conduire bien loin, ce dont elle fut grandement vexée.

Cette surprenante petite personne était « ravie » lorsqu’on lui découvrait un nouveau sujet d’étude. Des maîtres d’écriture, de géographie, d’histoire, de danse, de musique, développaient ses facultés et son père lui montrait à dessiner. Elle ne se trouvait jamais surchargée de travail ; mais, pour suffire à la tâche, elle se levait à cinq heures du matin tandis que tout dormait. Elle passait une petite « jaquette »[4] et, sans souliers, se glissait dans la chambre de sa mère, où était la table d’étude. D’ailleurs Mme Phlipon avait le bon esprit de ne point la dispenser, pour cela, de faire la ménagère. À huit ans, Manon allait au marché avec sa bonne et savait fort bien écumer le pot ou fricasser un poulet.

L’atelier du graveur touchait au salon, comme nous l’avons dit. On y voyait les outils de l’art et plusieurs morceaux de sculpture. Manon n’y entrait guère, à moins que ne fût présent l’apprenti Taboral qui déjà faisait battre un petit cœur. Mais le soir, quand tout le monde était parti, seule et sans chandelle, elle se mettait à fureter curieusement dans tous les coins.

C’est ainsi qu’elle découvrit une cachette où l’un des ouvriers mettait des livres. Elle s’en emparait et retournait vitement dans son réduit, si étroit qu’il lui fallait grimper par le pied sur le lit à bandeau festonné. La table de bois peint, qui lui servait de bureau, y était nichée sous la lucarne ronde où elle mettait des heurs et, dans le tiroir en accolade, elle rangeait ses cahiers. C’était là l’Œil-de-Bœuf de cette petite Parisienne intelligente et réfléchie qui, revenue de ses expéditions nocturnes, avalait gloutonnement le livre de l’ouvrier au lieu de s’endormir. Elle assure qu’en général c’étaient de bons ouvrages. Cela pourrait nous sembler assez invraisemblable, si nous n’avions vu la chère Mme Phlipon aller aussi sur la pointe des pieds vers la cachette pour en surveiller le contenu et y faire bonnement des emprunts pour son propre compte.

Elle avait la même attitude un peu étrange à l’égard de la correspondance de sa fille, épistolière précoce :

Sans me demander les lettres que j’écrivais, ma mère était bien aise que je les lui laissasse voir et notre arrangement à cet égard avait quelque chose de plaisant. Nous nous étions entendues sans nous rien dire. Lorsqu’il m’arrivait des nouvelles de ma bonne amie… je lisais quelques phrases de sa lettre, mais je ne la communiquais point. Lorsque je lui avais écrit, je laissais sur ma table, durant un jour, ma lettre pliée et suscrite, sans être cachetée : ma mère ne manquait guère de saisir un instant pour y jeter les yeux, rarement en ma présence, ou, s’il lui arrivait de le faire, j’avais aussitôt quelque raison de m’éloigner.

Une soumission bien tendre répondait, on le voit, à des ménagements si discrets. La mère possédait assez de tact pour éviter une humiliation à la jeune créature placée sous sa garde, mais celle-ci éprouvait assez d’amour pour faire plier, devant ce qu’elle aimait le mieux, ce qu’il y avait d’inflexible dans un caractère déjà marqué.

Mais qui donc était cette « bonne amie ». Qui fut la première à faire briller en Manon Phlipon l’intelligence du cœur, le génie de l’amitié de Mme Roland ?

Manon, comme cela était dans la logique de sa nature, traversa vers ses onze ans, une crise de mysticisme chrétien. Lorsque vint le temps de sa première communion, la zélatrice se sentit troublée d’une sorte de délire. Les scrupules excessifs engendrèrent les projets extrêmes et, un soir après souper, au cours de ce moment de détente où se reposent en famille les bonnes gens qui ont fini leur journée, M. et Mme Phlipon, fort inquiets, virent tout à coup leur sage enfant se précipiter à leurs pieds en versant un torrent de larmes — un fleuve eût été insuffisant pour une si grave circonstance. Celle qui en répandait déjà à l’idée de quitter sa mère pour une heure, pensait à cueillir la palme du martyre, à se donner à Dieu enfin, et à entrer au couvent pour y préparer une première communion exemplaire en se consacrant entièrement aux œuvres de la perfection.

Toute la parenté se récria sur des dispositions si louables. Mme Phlipon s’informa prudemment, dans le plus grand détail, avant de fixer son choix sur les Dames de la Congrégation, rue Neuve Saint-Étienne, faubourg Saint-Marcel. Enfin, au mois de mai 1765, dans la douzième année de son âge, Manon, qui n’était plus Manon mais Jeanne-Marie, obéit à l’appel divin et s’arracha du sein maternel pour franchir la clôture.

Cela dura un an.

Dans cet asile où elle n’éprouva que ravissements, son charme et sa supériorité la mirent vite à part. Les bonnes sœurs cherchaient à s’attirer ses préférences par toutes sortes d’attentions et elle s’attacha particulièrement à l’une d’elles, sœur Sainte-Agathe, bonne et simple fille, qui resta son amie jusqu’au dernier jour.

M. et Mme Phlipon avaient grand soin de rendre visite à leur fille le dimanche et la menaient au Jardin du Roi[5]. La couventine se divertissait à la promenade, pleurait quelque peu en quittant ses parents, mais retrouvait avec une sorte de suave réconfort le silence majestueux qui baignait l’obscurité des cloîtres. Une mélancolie vague, toute pénétrée d’espoirs célestes, se mélangeait de certitudes ineffables lorsque, abîmée devant la sépulture de quelque nonne, elle s’obligeait à imaginer les joies éternelles en se répétant : « Qu’elle est heureuse ! »

Un jour, le bruit se répandit dans le couvent que deux demoiselles d’Amiens allaient arriver de leur province. « C’était vers le soir d’un jour d’été ; on se promenait sous les tilleuls… Les voilà, les voilà ! fut le cri qui s’éleva tout à coup. »

La destinée de Manon Phlipon — nous verrons comment — fut arrêtée à ce moment précis et se présenta devant elle, sous l’apparence, qui n’avait rien d’effrayant, des demoiselles Cannet, Henriette et Sophie, deux sœurs de dix-huit et de quatorze ans. Henriette, vive, farouche, emportée, bon cœur et mauvais caractère, qu’il « fallait aimer en la grondant » ; Sophie calme, sage comme son nom, laborieuse, raisonneuse, philosophe, la tête froide, le cœur aimant. « Je sentis que je rencontrais une compagne et nous devînmes inséparables. Ouvrages, lectures, promenades, tout me devint commun avec Sophie. »

Au bout de l’année la jeune fille, qui n’avait pu approcher la Sainte Table qu’à moitié évanouie et soutenue par une des bonnes sœurs, fit une première communion qui eut quelque chose de racinien. Ses parents l’emmenèrent et lui apprirent que sa grand’mère Phlipon la demandait pour quelques mois chez elle, dans l’île Saint-Louis où elle habitait.

Cette grand’mère était une personne assez pittoresque, coquette encore à soixante-cinq ans, la démarche fort leste malgré beaucoup d’embonpoint, l’humeur vive, le propos joyeux, et ne semblait point vieille à une fille de douze ans. Elle avait passé son existence de veuve besogneuse chez une parente éloignée, fort riche, Mme de Boismorel, dont elle avait élevé les enfants. Un peu d’argent, qui lui était revenu sur le tard, lui avait permis de se retirer avec sa sœur, la simple et bonne Angélique.

Manon fut, plus que jamais, admirée et choyée dans cet intérieur où elle apportait la lumière de sa jeunesse. Mme Phlipon qui avait un penchant pour le monde et qui était prodigieusement fière de sa petite-fille, éprouva bientôt le besoin de la présenter à l’opulente Mme de Boismorel.

Ce fut une grande toilette dès le matin.

Manon, depuis son enfance, était presque trop bien mise pour sa condition et sa mère, dont la simplicité tombait parfois dans la négligence, ne la détournait point des beaux ajustements.

Les jeunes personnes portaient alors « des corps de robes » très ajustés à la taille et larges au bas comme des manteaux de cour, avec une traîne et des garnitures compliquées de rubans, de fleurs et de passementeries. Mme Phlipon ne choisissait pour sa fille que de belles soieries à rayures éclatantes ou à bouquets frais. La grande coiffure, avec son attirail compliqué, augmentait de beaucoup une dépense que les petits bourgeois de Paris ne songeaient pas à éviter, car ils tenaient à se faire honneur aux fêtes carillonnées, au Premier de l’An, aux Actions de Grâces après une couche, aux Entrées de la reine ou des princes, sans parler de la grand’messe et de la promenade des Tuileries le dimanche.

Mais jamais la petite Phlipon n’avait eu, pour revêtir une toilette d’apparat, une aussi remarquable occasion que cette visite chez Mme de Boismorel.

Tôt le matin, car il s’agissait d’arriver au Marais sur le midi, la bonne Angélique, assurant ses lunettes sur son visage osseux et défleuri, avait quitté son éternel tricot pour friser et parer l’enfant.

Dès la porte de l’hôtel, les gens sont là qui s’empressent et font des honnêtetés à Mme Phlipon. Mais voilà que, devant la grand’mère si vaine, les domestiques sont si pleins de bonhomie qu’ils se laissent aller à faire des compliments, et la future démocrate qui, devant cette « scène déplacée… commence à sentir une sorte de malaise », pense que, si « les gens peuvent la regarder, il ne leur appartient point de la complimenter ».

Heureusement, un grand laquais se présente pour annoncer la compagnie, et les trois dames entrent dans un salon magnifique où Mme de Boismorel, majestueusement assise sur un canapé, brode en tapisserie à côté d’un petit chien.

Mme de Boismorel, qui avait bien passé soixante ans, faisait voir dans toute sa personne qu’elle était une dame de qualité. Richement vêtue, courte et lourde, avec de « petites oreilles de lièvre en dentelle », juchées au faîte d’une coiffure en échafaudage, les pommettes frottées d’un triple crépi de rouge, elle parut à Manon — au vrai fort impressionnée — témoigner, plutôt que du désir de plaire, d’une furieuse envie d’être « considérée ».

— Eh ! bonjour mademoiselle Rotisset, s’écria d’une voix haute et froide, Mme de Boismorel, en se levant à notre approche. (Mademoiselle ? Quoi, ma bonne-maman est ici mademoiselle ?) Mais, vraiment, je suis bien aise de vous voir ! Et ce bel enfant, c’est votre petite-fille ? Elle sera fort bien ! Venez ici, mon cœur, venez ici à côté de moi. Elle est timide. Quel âge a-t-elle, votre petite-fille, mademoiselle Rotisset ? Elle est un peu brune, mais le fond de la peau est excellent. Cela s’éclaircira avant peu ; elle est déjà bien formée !

Dans ce grand salon de Mme de Boismorel, sous la condescendance de compliments qui la blessent, elle sent que ses joues sont en feu, que son sang circule précipitamment, que son cœur l’étouffe. Elle ne se demandait pas encore — écoutez bien — « pourquoi sa bonne-maman n’était pas sur le canapé et Mme de Boismorel dans le rôle de Mlle Rotisset, mais elle avait le sentiment qui conduit à cette réflexion et vit terminer la visite comme on reçoit un soulagement à l’instant de la souffrance ».

Elle devait oublier ce mauvais souvenir lorsque le fils de Mme de Boismorel, ce sympathique Roberge que Mme Phlipon avait élevé, eut la bonne pensée de mettre sa bibliothèque à la disposition de la jeune savante.

Manon rentra chez ses parents après une année. Mais elle laissa un peu de son cœur dans la belle île Saint-Louis d’où elle avait aimé à contempler la rivière toujours en fuite, la campagne toujours au repos.

Enfant de la Seine, c’était toujours sur ses bords que je venais habiter… Combien de fois, de ma fenêtre exposée au nord, j’ai contemplé avec émotion les vastes déserts du ciel, sa voûte superbe, azurée, magnifiquement dessinée, depuis le levant bleuâtre loin derrière le Pont au Change, jusqu’au couchant doré d’une brillante couleur aurore derrière les arbres du cours et les maisons de Chaillot !

Studieuse et monotone, pénétrée de douceur familiale, coupée par les leçons, la vie, la « bonne vie » de Montaigne, avait repris comme autrefois au Quai de l’Horloge. Du reste Manon était d’humeur sévère et, dédaignant les plaisirs de son âge, pensait qu’une jeune personne ne peut accepter « une partie de jeu ou même l’exercice de la danse » que lorsqu’« on l’exige et qu’il est modérément pris ».

Voici comment elle fait son portrait :

À quatorze ans… j’avais environ cinq pieds ; ma taille avait acquis toute sa croissance ; la jambe bien faite, le pied bien posé, les hanches très relevées, la poitrine large et superbement meublée, les épaules effacées, l’attitude ferme et gracieuse, la marche rapide et légère : voilà le premier coup d’œil. Ma figure n’avait rien de frappant qu’une grande fraîcheur, beaucoup de douceur et d’expression. À détailler chacun des traits on peut se demander : où donc en est la beauté ? Aucun n’est régulier, tous plaisent. La bouche est un peu grande, on en voit mille de plus jolies ; pas une n’a le sourire plus tendre et plus séducteur. L’œil, au contraire, n’est pas fort grand, son iris est d’un gris châtain, mais placé à fleur de tête, le regard ouvert, franc, vif et doux, couronné d’un sourcil brun comme les cheveux et bien dessiné, il varie dans son expression, comme l’âme affectueuse dont il peint les mouvements ; sérieux et fier, il étonne quelquefois, mais il caresse bien davantage et réveille toujours. Le nez me faisait quelque peine, je le trouvais un peu gros par le bout ; cependant, considéré dans l’ensemble et surtout de profil, il ne gâtait rien au reste… Le front large, nu, peu couvert… Quant au menton assez retroussé, il a précisément les caractères que les physionomistes indiquent pour ceux de la volupté ; lorsque je les rapproche de tout ce qui m’est particulier, je doute que jamais personne fût plus faite pour elle et l’ait moins goûtée. Le teint vif plutôt que très blanc, les couleurs éclatantes… la peau douce, le bras arrondi, la main agréable sans être petite… des dents fraîches et bien rangées, l’embonpoint d’une santé parfaite, tels sont les trésors que la nature m’avait donnés.

Avant tout, elle a besoin de sympathie, mais éprouve le plus grand scepticisme à l’égard des « politesses fades » et de « l’encens au nez » que l’on reçoit dans le monde. Elle est trop avisée pour ne pas avoir vu que l’on se moque des femmes qui prennent au sérieux « les fadaises et les flatteries ».

Son père lui avait mis aux doigts le burin et les onglettes mais elle trouvait aussi peu intéressant de graver « les bords du boîtier d’une montre » que de « friser un étui » et elle renonça définitivement à un travail auquel elle ne se trouvait pas propre. En revanche elle lisait avec passion, aussi bien les Pères de l’Église que les mythologues et les historiens ; Pascal que Locke et Montesquieu ; Voltaire que Diderot, Raynal et d’Alembert — mais non pas Rousseau, que sa prudente mère avait tenu éloigné.

Elle ne le lut que plus tard et s’en félicita : « Il m’eût rendue folle. Je n’aurais voulu lire que lui, » dit-elle dans ses Mémoires. En revanche elle « court au Siam » avec M. Turpin, s’instruit en physique avec l’abbé Nollet et en mathématiques avec Maupertuis.

J’ai une imagination vorace à laquelle il faut continuellement des aliments et des aliments forts et substantiels. Pour l’occuper, j’ai trouvé un expédient qui me réussit ; je me suis jetée dans l’algèbre et la géométrie. Pourquoi tant de peines ? C’est que vraiment une aiguille ne m’occupe pas suffisamment.

D’ailleurs elle « respecte l’opinion et n’aura garde de faire la savante ». À aucun moment de sa vie — si ce n’est dans les derniers jours — elle ne songea à devenir écrivain, car elle pensait qu’« une femme-auteur est toujours ridiculisée ».

Elle se trouvait heureuse.

Parfois elle sortait avec son père pour aller aux expositions de tableaux où il aimait à faire voir une jeune personne fraîche et parée, qui lui valait des regards flatteurs, souvent fort insistants. Manon retrouvait là des visages de connaissance. Depuis quelque temps, en effet, elle entrait dans l’atelier de gravure lorsqu’elle savait y rencontrer des hommes de mérite tels que le graveur Desmarteau, Jollain, peintre de l’Académie, Lépine, élève de Pigalle, Falconet le fils, et Latour qui avait peut-être fait le portrait de Phlipon et de sa femme[6]. Un jour, au salon du Louvre, un homme de visage régulier quoique un peu fade, dont l’exposition triomphait, la trouva en extase devant un des tableaux qu’il avait envoyés. C’était Greuze : — « Ah ! monsieur, lui dit-elle avec sensibilité, si je n’aimais la vertu, il m’en donnerait le goût ! »

C’est alors que M. et Mme Phlipon s’entendirent avec le chanoine Bimont pour initier leur fille aux usages de Versailles.

Le « petit oncle » connaissait une des femmes de la Dauphine qui occupait avec orgueil, sous les toits du château, un chétif appartement de deux pièces. Manon au lieu d’admirer, comme eût fait toute autre, les pompes qui, pendant une semaine, s’étalèrent à ses yeux, s’indigna, au contraire, qu’elles eussent « pour objet de relever quelques individus déjà trop puissants et fort peu remarquables par eux-mêmes ».

Mme Phlipon, sans faire grand cas des mordantes critiques qui tourbillonnaient dans la tête chaude de sa fille, lui demanda bonnement si elle était contente de son voyage :

— Oui, pourvu qu’il finisse bientôt, répondit-elle. Sinon je détesterais si fort les gens que je vois, que je ne saurais que faire de ma haine.

— Quel mal te font-ils donc ?

— Sentir l’injustice et contempler à tous moments l’absurdité.

Et le soir, revenue avec soulagement à la petite table de l’Œil-de-Bœuf, elle écrit à Sophie Cannet :

Un roi bienfaisant… oui, peut-être… mais si on m’eût donné le choix du gouvernement, je me serais déterminée par caractère pour une république.

Une lettre du 17 mai 1775 fait déjà sentir que la Révolution s’avance et menace. Un autre jour, la jeune fille fait le récit d’une émeute ou conte que sous les propres fenêtres des Phlipon, un malheureux a été soumis au supplice de la roue. La populace s’y pressait tandis que Manon étouffait et tremblait de révolte. Toute aux grands exemples de Rome et d’Athènes, elle était bien fâchée d’être Française. Son Plutarque lui montait à la tête. C’était le début de cette fièvre Spartiate ou romaine qui régna comme une épidémie sur la fin du dix-huitième siècle et mit la Révolution sous l’invocation d’un manuel classique, jusqu’au jour où l’idéalisme aux abois ne chercha de modèles dans l’antiquité que pour les trépieds fumants et les bandeaux du Sacre.

Manon écrivait à « sa chère Cannet » régulièrement une ou deux fois par semaine. Le programme était une entière confiance. « Rien ne doit être caché aux yeux d’une amie tendre et sage. » Le mode est lyrique. Manon aspire au style soutenu et ne craint pas l’imparfait du subjonctif. « La vertu l’attire. Le vrai et le sérieux sont ses buts ». Elle « recherche les ornements de l’esprit ». Elle n’aime la conversation que lorsque « l’histoire, les sciences et les nouvelles en font le sujet ». En compagnie, elle est silencieuse. Les hommes disent d’elle : « C’est une dévote. » En effet, à cette époque, son confesseur la domine. Elle est si éloignée de toute dissipation qu’à son sens, on ne doit rendre quelques visites, que pour l’amour du bon Dieu, « car enfin il faut se vaincre, se mortifier, lorsque l’on veut être chrétien ».

Son rêve est « une petite maison à la campagne, placée tout auprès d’une église, accompagnée d’un jardin, où l’art seconderait la nature sans prétendre la surpasser. Quoi encore ?… Une bonne bibliothèque… et Sophie ».

Elle brode en tapisserie ou fait du filet selon « la fureur du jour. »

Sa mère lit à haute voix.

Il arrive pourtant que Manon se rende infidèle à sa solitude.

Elle conte une visite dans une « société littéraire » où un jeune auteur est en train de réciter, quand elle arrive, un petit poème « assez méchant ». Fille d’Alceste par plus d’un trait, elle apparaît naturellement caustique dans son récit, et la flèche décochée « aux vieilles marquises qui viennent encore écouter avec plaisir le langage des passions » rappelle, comme on l’a remarqué, la vive et intelligente Staal-Delaunay.

Au Wauxhall, elle eut en détestation « ces joues fardées où se trouvait plutôt empreinte une ardeur criminelle que le doux vernis de la pudeur » et, à l’Opéra, son bon sens lui fit fort bien sentir le ridicule des danseurs en paniers.

Le plus grand plaisir des Phlipon était d’aller passer la journée à la campagne. Manon avait un penchant pour les bois sauvages qui recouvraient les collines de Meudon. Le samedi soir, parfois, le papa disait avec un air un peu malicieux :

— Où irons-nous demain, s’il fait beau ? À Saint-Cloud les eaux doivent jouer. Il y aura du monde.

— Ah ! si vous vouliez, s’écriait la jeune fille, si vous vouliez aller à Meudon, je serais bien plus contente !

Le lendemain matin, dès cinq heures, la famille, en habits légers, se rendait au pont Royal et s’embarquait sur le coche d’eau. Les dames portaient des voiles de gaze. Manon tenait à la main les Odes de Jean-Baptiste Rousseau. À Bellevue, il fallait gravir des sentiers escarpés avant de trouver à se rafraîchir d’une jatte de lait chez quelque aimable villageoise.

Puis c’était la découverte de sites virgiliens et de retraites cachées d’où Manon suivait des yeux la biche qui, d’un pas hésitant, traversait la clairière. Les promeneurs enfin trouvaient à souper chez un bon vieillard auquel Manon, à tout hasard, témoignait sa vénération. Il apportait ses légumes et ses œufs sous un berceau de chèvrefeuille et, pendant que les parents goûtaient sur la fougère un repos bienfaisant, la jeune Manon composait des vers, « enfants irréguliers, mais faciles et parfois heureux, d’une âme pour qui tout était vie, tableau, félicité ».


Elle avait dix-huit ans lorsque, M. et Mme Phlipon n’ayant pas voulu consentir à la faire inoculer, elle tomba malade de la petite vérole dont elle guérit, par chance, sans cicatrices. Demeurée cependant fort languissante, elle fut conduite à la campagne chez sa grand’tante Besnard qui, avec d’autres petites gens, logeait dans le vieux château de Soucy à Fontenay, chez le fermier général Haudry. La belle-mère de celui-ci, Mme Penault, invita chez elle la jeune convalescente. Mme Penault, il semble que Manon prononce ce nom bien roturier avec je ne sais quel accent de revanche qui signifie : « Enfin je suis ici sur mon terrain et mon Phlipon vaut bien son Penault. »

Cependant une mortification sensible l’attendait à Soucy. Priée à souper avec sa mère et sa tante, qu’éprouva-t-elle quand elle vit que c’était à l’office et de la desserte des maîtres ! Bien des amertumes, et même des duretés de la future Mme Roland, levèrent sans doute de la graine semée ce jour-là.

Dans l’hiver qui suivit, Mlle Phlipon, invitée chez la femme du sculpteur Lépine, grande musicienne qui donnait une fois par semaine de bons concerts d’amateurs, y rencontra un débutant dans les lettres nommé Pahin de la Blancherie. Bien que « petit, brun, assez laid », ce jeune homme, plein de suffisance, sut un moment lui en imposer assez pour lui faire croire à son mérite et même lui inspirer bientôt un de ces absurdes sentiments qui portent les grandes filles, ivres de leur jeunesse, à combler le vide de leur cœur avec la première image venue. Elle fut même assez imprudente et on verra qu’il ne faut pas trop se fier au passage des Mémoires qui rapporte les agitations sentimentales du cœur de Manon avant le mariage.

Dès l’âge de quinze ans, il faut dire qu’elle avait eu de nombreux prétendants. Ses professeurs mêmes s’étaient enflammés pour elle. Des demandes écrites parvenaient à son père et c’était elle qui, pouffant de rire en « faisant le papa », écrivait de belles réponses bien circonspectes. Honnête et droite par instinct, elle écrivait à Sophie :

Je ne veux pas me mettre dans le cas de trouver un jour des objets plus aimables pour moi que mon époux.

Son mariage éventuel fut l’occasion de quelques désaccords entre le père et la fille. Celui-ci désirait établir la savante Manon dans un bon commerce, et elle, qui ne voyait dans cette carrière qu’« avarice » ou « friponnerie », ne voulait en entendre parler à aucun prix. Toute la jeunesse du quartier, jusqu’au boucher qui avait la pratique des Phlipon, la demanda en mariage. Mais elle ne faisait qu’en rire. Le pauvre père était fort inquiet. Quand elle parlait d’union des cœurs, de supériorité par le caractère et l’esprit, il n’y comprenait rien et répondait, tout désorienté : « Il te faudra quelque avocat… Les femmes ne sont pas trop heureuses avec ces gens de cabinet. Ils ont de la morgue et fort peu d’argent !… Tu t’es rendue bien difficile… »

Cependant, quand elle s’interrogeait sérieusement, elle se trouvait plus d’inquiétude que d’ironie. Elle s’avouait que, vivant si retirée, elle n’avait pas grand’chance, avec ses vingt mille livres en dot, de rencontrer l’homme supérieur que ses goûts d’esprit exigeaient. Un médecin, dont l’état du moins lui avait plu, la rebuta, dès qu’elle eut sournoisement remarqué qu’avec sa robe noire et sa perruque « il avait l’air beaucoup plus propre à conjurer la fièvre qu’à la donner ».

Un brave homme de bijoutier crut se rendre agréable en déclarant que, le mérite de la future lui étant bien connu, il saurait se ranger à ses avis et se sentait même déjà disposé à lui permettre de nourrir ses enfants. Il avait touché Mme Phlipon qui disait à sa fille : « Tu le conduirais. » Mais celle-ci se débattait et, ne se sentant pas mieux faite pour la domination que pour l’esclavage, disait-elle, s’étonnait de l’insistance de sa mère.

Vivant toujours près d’elle, elle ne remarquait pas que, depuis quelque temps, la pauvre femme semblait dépérir.

La vérité était qu’une première attaque de paralysie avait été baptisée rhumatisme. Mme Phlipon se sentait perdue et craignait de laisser Manon seule, à vingt ans, avec un père encore jeune, dont l’« inconséquence » lui était trop connue. Depuis quelque temps il désertait souvent le logis morose d’une femme qui souffrait et d’une fille qui s’alarmait.

Une dernière promenade à Meudon parut encore une fois réunir la famille dans de communs sentiments et rendre un peu de vie à la malade.

Mais un jour, Manon, qui était allée avec sa bonne visiter Sainte-Agathe à la Congrégation, se sentit brusquement assaillie d’anxiétés inexplicables et rentra en courant.

Mme Phlipon, frappée d’une nouvelle attaque d’apoplexie, gisait sans paroles dans son fauteuil et mourut en quelques heures. La jeune fille, terrassée par un désespoir effrayant, perdait l’objet qu’elle chérissait entre tous.

Mme Besnard, avec les soins les plus tendres, emmena chez elle la pauvre enfant qui fut pendant quinze jours dans des convulsions dont elle pensa mourir.

— Respectons les décrets du ciel, ma fille, disait Phlipon pour la consoler. Ta mère avait fini son ouvrage qui était ton éducation. Il eût été bien plus fâcheux que ton père fût venu à te manquer car, dès lors, qui eût pourvu à ton avenir ?

  1. Et non dans la maison où a été posée, en 1880, une plaque commémorative.
  2. L’ancien quai des Morfondus. Voir le plan de Turgot.
  3. Plus de trente ans après.
  4. Casaque d’enfant. On lit dans les Mémoires de Mme de Motteville : « Le Roi étant encore à la jaquette fut porté sur son lit de justice par son premier écuyer. »
  5. Le Jardin du Roi devint le Jardin des Plantes au cours de la Révolution.
  6. Musée de Lyon (?).