Madame de Hautefort

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MADAME
DE HAUTEFORT


Voici maintenant une toute autre personne, qui va nous ramener parmi les mêmes événemens, mais qui y portera un bien différent caractère. C’est encore une ennemie, ce n’est plus une rivale de Richelieu et de Mazarin. La noble femme dont nous allons retracer la vie n’appartient point à l’histoire politique ; elle n’est point de la famille des hommes d’état ; elle n’a point disputé aux deux grands cardinaux leur pouvoir et le gouvernement de la France ; elle a refusé seulement de leur livrer son âme, de trahir pour eux ses amis et sa cause, cette cause qui lui semblait celle de la religion et de la vertu. Son grand cœur, qu’animait une flamme héroïque et que servaient une merveilleuse beauté et un esprit adorable, toujours contenu par la dignité et la pudeur, a paru surtout dans ses sacrifices. Après avoir été la favorite d’un roi, l’amie d’une reine, l’idole de la cour la plus brillante de l’univers, dès que le devoir a parlé, elle a été au-devant de la disgrâce, elle s’est retirée du monde, elle a caché et comme enseveli sous les voiles et dans l’ombre de la vertu les dons les plus rares que Dieu ait jamais départis à une créature humaine. Elle n’a point laissé de nom dans l’histoire, et nous qui entreprenons de la disputer à l’oubli, si nous la mettons à côté de Mme de Chevreuse, ce n’est pas un parallèle, c’est bien plutôt un contraste que nous voulons établir, pour faire paraître sous ses aspects les plus divers la grandeur de la femme au XVIIe siècle, comme aussi, nous l’avouons, avec le désir et l’incertaine espérance d’intéresser à cette fière et chaste mémoire quelques âmes d’élite çà et là dispersées.

I

Marie de Hautefort naquit le 5 février 1616, dans un vieux château féodal du Périgord [1], qui tour à tour appartint à Gui le Noir, à Lastours, dit le Grand pour ses exploits dans les croisades, au fameux poète guerrier Bertrand de Born, à Pierre de Gontaut, et à d’autres personnages illustres du moyen âge, qui servit souvent de rempart contre les incursions de l’ennemi dans les guerres des Anglais au XVe et au XVIe siècle, et depuis est devenu une grande et noble résidence, diminuée aujourd’hui, mais encore fort bien conservée, et surtout très dignement habitée [2].

Marie était le dernier enfant du marquis Charles de Hautefort, maréchal de camp des armées du roi et gentilhomme ordinaire de sa chambre. Il avait épousé Renée de Bellay, de l’ancienne maison de La Flotte Hauterive, et de ce mariage étaient sortis deux fils et quatre filles. Le fils aîné, Jacques-François, devint lieutenant-général, premier écuyer de la reine chevalier des ordres du roi, fameux à la fois par sa parcimonie pendant sa vie et ses largesses après sa mort [3]. Ne s’étant pas marié, il laissa son titre, ainsi que sa charge de premier écuyer de la reine, à son cadet Gilles de Hautefort, longtemps connu sous le nom de comte de Montignac, qui suivit avec succès la carrière des armes, et parvint aussi au grade de lieutenant-général. C’est lui qui a continué la famille ; il épousa en 1650 Marthe d’Estourmel, dont il eut de nombreux enfans, et mourut en décembre 1693, âgé de quatre-vingt-un ans. Des quatre filles, les deux premières s’éteignirent fort jeunes et n’ont pas laissé de trace. La troisième au contraire, née en 1610, prolongea sa vie jusqu’en 1712 ; on l’appelait mademoiselle d’Escars. En 1653, elle fut mariée à François de Choiseul, marquis de Praslin, fils du premier maréchal de ce nom : elle ne manquait ni de beauté ni d’esprit, mais la figure qu’elle fit dans le monde ainsi que ses deux frères, ils la devaient surtout à l’éclat que jeta de bonne heure et à la haute renommée que garda toute sa vie leur sœur cadette Marie de Hautefort.

Celle-ci était à peine née quand mourut son père, que sa mère suivit bientôt, en sorte qu’elle resta en très bas âge, et presque sans biens, confiée aux soins de sa grand mère, Mme de La Flotte Hauterive. Ses premières années s’écoulèrent dans l’obscurité et la monotonie de la vie de province. La jeune fille, qui promettait d’être belle et spirituelle, ne tarda pas à s’y ennuyer. Souvent, chez Mme de La Flotte, elle entendait parler de la cour, de cette cour brillante et agitée vers laquelle étaient tournés tous les regards, et où se décidaient les destinées de la France. Elle aussi elle se sentit appelée à y jouer un rôle, et depuis elle racontait plaisamment qu’à douze ou treize ans, unissant déjà la plus sincère piété à cette ardeur de l’âme qu’on appelle l’ambition, elle s’enfermait dans sa chambre pour prier Dieu de la faire aller à la cour. Sa prière fut exaucée : les affaires de Mme de La Flotte l’ayant appelée à Paris, elle y amena avec elle l’aimable enfant, dont les grâces naissantes firent partout la plus heureuse impression. Elle plut particulièrement à la princesse de Conti, Louise-Marguerite de Guise, fille du Balafré, si célèbre pat sa beauté, son esprit et sa galanterie, la brillante maîtresse de Bassompierre, l’auteur des Amours du grand Alcandre. La princesse la trouva si jolie, qu’elle voulut la mener avec elle à la promenade, et tout le monde cherchait à deviner quelle était cette charmante personne que l’on voyait à la portière de son carrosserie soir, on ne parla que de Mme de Hautefort, et il ne fut pas difficile d’engager la reine-mère, Marie de Médicis, à la prendre parmi ses filles d’honneur.

Voilà donc Mlle de Hautefort sur le théâtre où elle avait tant souhaité paraître ; elle y montra des qualités qui en peu de temps la firent aimer et admirer tout ensemble : un rare mélange de bonté et de fermeté, une piété vive avec infiniment d’esprit, un très grand air tempéré par une retenue presque sévère que relevait une beauté précoce. On l’appelait l’Aurore, pour marquer son extrême jeunesse et son innocent éclat. En 1630, elle suivit la reine-mère à Lyon, où le roi était tombé sérieusement malade, pendant que Richelieu était à la tête de l’armée en Italie. C’est là que Louis XIII la vit pour la première fois et qu’il commença à la distinguer : Mlle de Hautefort avait alors quatorze ans.

Louis XIII était l’homme du monde qui ressemblait le moins à son père Henri IV : il repoussait jusqu’à l’idée du moindre dérèglement, et les beautés faciles de la cour de sa mère et de sa femme n’attiraient pas même ses regards ; mais ce cœur mélancolique et chaste avait besoin d’une affection ou du moins d’une habitude particulière qui lui tînt lieu de tout le reste et le consolât des ennuis de la royauté. La modestie aussi bien que la beauté de Mlle de Hautefort le touchèrent ; peu la peu il ne put se passer du plaisir de la voir et de s’entretenir avec elle, et lorsqu’à son retour de Lyon, après la fameuse journée des dupes, l’intérêt de l’état et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d’éloigner sa mère, il lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de l’aimer et de la bien traiter pour l’amour de lui. En même temps il fit Mme de La Flotte Hauterive dame d’atours à la place de Mme du Fargis, qui venait d’être exilée [4]. Anne d’Autriche reçut d’abord assez mal le présent qu’on lui faisait. Elle tenait à Mme du Fargis, qui, comme elle, était du parti de la reine-mère, de l’Espagne et des mécontens, et elle regarda sa nouvelle fille d’honneur, non-seulement comme une rivale auprès du roi, mais comme une surveillante et une ennemie. Elle reconnut bientôt à quel point elle s’était trompée. Le trait particulier du caractère de Mlle de Hautefort, par-dessus toutes ses autres qualités, le fond même de son âme, était une fierté généreuse, à moitié chevaleresque, à moitié chrétienne, qui la poussait du côté des opprimés et des faibles. La toute-puissance n’avait aucune séduction pour elle, et la seule apparence de la sénilité la révoltait. Dans cette belle enfant était cachée une héroïne qui parut bien vite dès que les occasions se présentèrent. Voyant sa maîtresse persécutée et malheureuse, par cela seul elle se sentit attirée vers elle, et par goût comme par honneur elle résolut de la bien servir. Peu à peu sa loyauté, sa parfaite candeur, son esprit et ses grâces charmèrent la reine presque autant que le roi, et la favorite de Louis XIII devint aussi celle d’Anne d’Autriche.

La première galanterie déclarée du roi envers Mlle de Hautefort fut à un sermon où la reine était avec toute la cour. Les filles d’honneur étaient, selon l’usage du temps, assises par terre. Le roi prit le carreau de velours sur lequel il était à genoux, et l’envoya à Mlle de Hautefort pour qu’elle se pût commodément asseoir. Elle, toute surprise, rougit, et sa rougeur augmenta sa beauté. Ayant levé les yeux, elle vit ceux de toute la cour arrêtés sur elle. Elle reçut ce carreau d’un air si modeste, si respectueux et si grand, qu’il n’y eut personne qui ne l’admirât. La reine lui ayant fait signe de le prendre, elle le mit auprès d’elle sans vouloir s’en servir. Il n’en fallut pas davantage pour lui attirer encore plus de considération qu’auparavant. La reine fut la première à la rassurer ; elle voyait tant d’estime du côté du roi et tant de vertu du côté de Mlle de Hautefort, qu’elle devint leur confidente.

Les mémoires du temps abondent en piquans détails sur ces premières et platoniques amours de Louis XIII. Écoutons Mademoiselle [5] : « La cour étoit fort agréable alors. Les amours du roi pour Mlle de Hautefort, qu’il tâchoit de divertir tous les jours, y contribuaient beaucoup. La chasse étoit un des plus grands plaisirs du roi ; nous y allions souvent avec lui. Mlle de Hautefort, Chémerault et Saint-Louis, filles de la reine ; d’Escars, sœur de Mlle de Hautefort, et Beaumont venoient avec moi. Nous étions toutes vêtues de couleur, sur de belles haquenées richement caparaçonnées, et, pour se garantir du soleil, chacune avoit un chapeau garni de quantité de plumes. L’on disposoit toujours la chasse du côté de quelques belles maisons, où l’on trouvoit de grandes collations, et au retour le roi se mettoit dans son carrosse avec Mlle de Hautefort et moi. Quand il étoit de bonne humeur, il nous entretenoit fort agréablement de toutes choses… L’on avoit régulièrement trois fois la semaine le divertissement de la musique…, et la plupart des airs qu’on chantoit étoient de la composition du roi ; il en faisoit même les paroles, et le sujet n’étoit jamais que Mlle de Hautefort. »

Louis XIII était en effet très capable de composer des vers et de les mettre en musique ; mais la plupart du temps il empruntait le secours d’un poète et d’un musicien à la mode. On a des Stances pour le Roi à madame de Hautefort, de la main de Benserade et de Boisset, qu’un enfant, représentant l’Amour, adressait à un autre enfant, la jeune Marie. Il faut espérer que l’air valait mieux que les paroles. Ne pouvant les chanter, nous les supprimons [6] ; mais voici un couplet d’une autre chanson dont l’auteur est inconnu, et qui, ce nous semble, peint avec assez de grâce le charme qu’exerçait Mlle de Hautefort sur l’humeur chagrine de son royal amant :

Hautefort la merveille
Réveille
Tous les sens de Louis,
Quand sa bouche vermeille
Lui fait voir un souris.

Quand Mlle de Hautefort n’aurait pas été aussi sage que belle, l’amour du roi ne lui aurait pas été fort dangereux. Tous les soirs, il l’entretenait dans le salon de la reine, mais il ne lui parlait la plupart du temps que de chiens, d’oiseaux et de chasses, et, la craignant et se craignant lui-même, il osait à peine en lui parlant s’approcher d’elle. On raconte qu’un jour étant entré à l’improviste chez la reine et ayant trouvé Mlle de Hautefort tenant un billet qu’on venait de lui remettre, il la pria de lui laisser voir ce billet. Elle n’avait garde de le faire, parce qu’il contenait quelque plaisanterie sur sa faveur nouvelle, et pour le cacher elle le mit dans son sein. La reine en badinant lui prit les deux mains, et dit au roi de le prendre où il était. Louis XIII n’osa se servir de sa main et prit des pincettes d’argent qui étaient auprès du feu pour essayer s’il pourrait avoir ce billet ; mais elle l’avait mis trop avant, et il ne put l’atteindre. La reine la laissa aller en riant de sa peur et de celle du roi.

Si la passion du roi était innocente, elle était trop vive pour n’être pas mêlée de fréquentes et violentes jalousies. Le roi savait quelle était la conduite de Mlle de Hautefort, et que, parmi tous les jeunes seigneurs qui brillaient à la cour, elle n’en aimait aucun ; mais il aurait voulu que personne ne l’aimât, que personne ne lui parlât, que personne même ne la regardât avec quelque attention. Souvent il lui disait qu’il serait mort de déplaisir si son père Henri le Grand eût été encore en vie, parce qu’assurément il eût été amoureux d’elle. Ces bizarres jalousies, ces longues et fatigantes assiduités pesaient quelquefois un peu à la jeune fille, et, avec son indépendance et sa fierté, elle le témoignait. De là des démêlés assez souvent orageux, suivis de raccommodemens qui ne duraient guère. Dès qu’il y avait entre eux quelque brouillerie, tout s’en ressentait, les divertissemens de la cour étaient suspendus, et si le roi venait le soir chez la reine, il s’asseyait dans un coin sans dire un mot, et sans que personne osât lui parler. « C’étoit, dit Mademoiselle, une mélancolie qui refroidissoit tout le monde, et, pendant ce chagrin, le roi passoit la plus grande partie du jour à écrire ce qu’il avoit dit à Mlle de Haute-fort et ce qu’elle lui avoit répondu : chose si véritable qu’après sa mort on a trouvé dans sa cassette de grands procès-verbaux de tous les démêlés qu’il avoit eus avec ses maîtresses, à la louange desquelles on peut dire aussi bien qu’à la sienne qu’il n’en a jamais aimé que de très vertueuses. » Mme de Motteville déclare fort nettement que Mlle de Hautefort, tout en étant sensible aux hommages de Louis XIII, n’avait aucun goût pour lui, et qu’elle le maltraitait autant qu’on peut maltraiter un roi, en sorte qu’il était, dit-elle, « malheureux de toutes les manières, car il n’aimoit pas la reine, et il étoit le martyr de Mlle de Hautefort, qu’il aimoit malgré lui. Il avoit quelque scrupule de l’attachement qu’il avoit pour elle, et il ne s’aimoit pas lui-même. Parmi tant de sombres vapeurs et de fâcheuses fantaisies, il sembloit qu’une belle passion ne pouvoit avoir de place dans son cœur. Elle n’y étoit pas aussi à la mode des autres hommes qui en font leur plaisir, car cette âme, accoutumée à l’amertume, n’avoit de la tendresse que pour sentir davantage ses peines. »

Le sujet ordinaire des querelles que faisait le roi à Mlle de Hautefort était la reine. Louis XIII avait deux motifs pour ne pas l’aimer, l’un était général et de l’ordre le plus élevé, celui qui le sépara de sa mère, pour laquelle il avait une vive tendresse, à savoir l’intérêt de l’état, une politique qui ne fléchit jamais et le ramena toujours à Richelieu, bien que les façons altières du cardinal ne lui plussent point et qu’il lui prît souvent des impatiences et des révoltes qui cédaient bientôt à sa justice et à son patriotisme. L’autre motif n’était pas moins fort et plus personnel. Défiant et jaloux depuis l’affaire de Chalais et ses premières déclarations [7], le roi était demeuré convaincu que la reine s’entendait avec le duc d’Orléans et qu’elle se serait fort bien accommodée de l’épouser après lui et de partager son trône. Cette conviction était à ce point enracinée dans cet esprit malade, qu’après qu’il eut eu des enfans de la reine, et même à son lit de mort, lorsqu’elle lui protesta avec larmes qu’elle était entièrement étrangère à la conspiration de Chalais, il se contenta de répondre que dans son état il était obligé de lui pardonner, mais non de la croire. Il s’efforça de détacher Mlle de Hautefort d’une maîtresse qu’il lui peignait sous les couleurs les plus défavorables, ne se doutant pas que plus il s’emportait contre l’une, moins il persuadait l’autre, et que la persécution même dont Anne d’Autriche ; était l’objet exerçait sur ce jeune et noble cœur une séduction irrésistible. Voyant que tous ses discours ne réussissaient point, il finit par lui dire : « Vous aimez une ingrate, et vous verrez un jour comme elle paiera vos services. »

Richelieu avait vu d’abord avec plaisir le goût du roi pour une jeune fille qui n’appartenait à aucun parti, et dont il n’avait pu deviner le caractère. Il espérait qu’une distraction agréable adoucirait un peu cette humeur sombre et bizarre, qui lui était un continuel sujet d’inquiétude. Il prodigua les complimens et les caresses à la jeune favorite, il s’employa même à dissiper les orages qui s’élevaient souvent dans ce commerce agité, croyant bien en retour la gagner à sa cause et la mettre de son côté ; mais elle, qui n’avait pas consenti à sacrifier sa maîtresse au roi lui-même, eût rougi d’écouter son persécuteur : elle rejeta bien loin les avances du cardinal, et dédaigna son amitié dans un temps où il n’y avait pas une femme à la cour qui ne fît des vœux pour en être seulement regardée.

Aujourd’hui que nous pouvons embrasser le cours entier du XVIIe siècle et mesurer son progrès presque régulier depuis les glorieux commencemens d’Henri IV jusqu’aux dernières et tristes années de Louis XIV, il nous est bien facile de comprendre et d’absoudre Richelieu. Nous concevons que pour en finir avec les restes. de la société féodale, pour mettre irrévocablement le pouvoir royal au-dessus d’une aristocratie excessive, mal réglée, turbulente, pour empêcher les protestans de former un état dans l’état et les faire ployer sous la loi commune, pour arrêter la maison d’Autriche, maîtresse de la moitié de l’Europe, pour agrandir le territoire français, pour introduire un peu d’ordre et d’unité dans la société nouvelle, pleine de force et de vie, mais où luttaient les élémens les plus dissemblables, il fallait une vigueur extraordinaire, et peut-être pour quelque temps une dictature éclairée, un despotisme national et intelligent. Mais le despotisme a besoin d’être vu à distance : de trop près, il révolte les cœurs honnêtes, et tandis qu’aux yeux de la postérité la grandeur du but excuse en quelque mesure, non pas l’injustice, qui jamais ne peut être excusée, mais l’extrême sévérité des moyens, c’est alors la dureté des moyens qui, en soulevant une indignation généreuse, offusque et fait méconnaître la grandeur du but. Qui de nous, parmi les plus fermes partisans de Richelieu, eût été sûr de lui-même et d’une admiration fidèle devant tant de coups frappés sans pitié, devant tous ces exils, devant tous ces échafauds ? Les contemporains ne virent guère que cela : Richelieu laissa une mémoire abhorrée, et, vivant, il n’eut pour lui qu’un très petit nombre de politiques, à la tête desquels était Louis XIII ; encore celui-ci, à la mort de son redouté ministre, en approuvant et en gardant le système, fut d’avis de le pratiquer différemment. Mettons-nous donc à la place d’une jeune fille sortie d’une race féodale, introduite à la cour par la reine-mère et jetée à quinze ans dans celle d’Anne d’Autriche. Disons-le : plus son cœur était noble, moins son esprit pouvait voir clair dans le fond des affaires du temps. Mlle de Hautefort ne connaissait ni les intérêts de la France, ni l’état de l’Europe, ni l’histoire, ni la politique. Tout son esprit, si vanté pour sa vivacité et sa délicatesse, était incapable de percer les voiles du passé et de l’avenir, et le présent la blessait dans tous ses instincts d’honneur et de bonté. Gracieusement accueillie par Marie de Médicis, au bout de quelques mois elle l’avait vue exilée, et elle apprenait que sa première protectrice, la femme d’Henri le Grand, la mère de Louis XIII, dont les torts surpassaient son intelligence, était réduite à vivre en Belgique des secours de l’étranger. Elle n’avait pas connu la première jeunesse un peu légère d’Anne d’Autriche. Depuis 1630, elle n’avait rien aperçu qui pût choquer la sévérité de ses regards. Elle trouvait fort naturel qu’abandonnée et maltraitée par son mari, la reine en appelât à son frère le roi d’Espagne, et qu’opprimée par Richelieu, elle se défendît avec toutes les armes qui lui étaient offertes. Elle voyait les malheurs de la reine, et elle croyait à sa vertu. N’oubliez pas la piété fervente qui lui faisait accompagner avec joie Anne d’Autriche aux Carmélites et au Val-de-Grâce. Là, on n’aimait pas plus Richelieu que plus tard on n’aima Mazarin ; là, et particulièrement aux Carmélites, chez ces dignes filles de sainte Thérèse et de Bérulle, on priait pour les deux reines, bienfaitrices de la maison ; on priait pour les victimes de Richelieu, et il s’était trouvé une sainte religieuse, qui, en 1633, dans l’effroi et le silence universel, n’écoutant que la charité et l’amitié, osa élever la voix en faveur du garde des sceaux Michel de Marillac, exilé à Châteaudun, mit sur sa tombe une épitaphe magnanime, et qui mêla publiquement ses larmes à celles de Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, quand la hache impitoyable du cardinal faisait tomber à Toulouse la tête de son frère. En 1633, Mlle de Hautefort avait vu frapper et disperser tout l’intérieur de la reine, Mme de Chevreuse, dont l’intrépidité devait au moins lui plaire, chassée de la cour pour la deuxième fois, et le chevalier de Jars, condamné à mort, ne recevant sa grâce que sur l’échafaud. Toutes ces cruautés indignaient Mlle de Hautefort ; la courageuse fidélité des amis de la reine excitait la sienne ; elle brava donc les menaces prophétiques de Louis XIII, elle repoussa toutes les offres de Richelieu, qui n’était à ses yeux qu’un tyran de génie, et elle se donna tout entière à la reine Anne, fermement résolue à partager jusqu’au bout sa destinée.

Richelieu, n’ayant pu la gagner, entreprit de la perdre dans l’esprit du roi. Plus que jamais il se mêla de leurs nombreuses querelles, non plus pour les accommoder, mais pour les aigrir. D’intermédiaire bienveillant, il devint un juge sévère. Aussi, quand Louis XIII était mécontent de la jeune fille, il la menaçait du cardinal. Celle-ci s’en moquait avec l’étourderie de son âge et la fierté de son caractère. Richelieu fit jouer sur le cœur du roi deux ressorts habilement inventés. Louis XIII était défiant et dévot. Des rapports perfidement exagérés lui apprirent que, dans l’intérieur de la reine ; Mlle de Hautefort faisait avec elle des plaisanteries sur ses manières, sur son humeur et sur son amour. D’autre part, lorsque, épris de plus en plus de la beauté toujours croissante de cette charmante fille, dont les grâces se développaient avec les années, il se reprochait un sentiment trop ardent pour être toujours entièrement pur, au lieu d’apaiser comme autrefois les scrupules de sa conscience, on les nourrissait, et on finit par lui faire un crime d’un attachement immodéré, condamné par la religion. Enfin, vers. 1635, à la suite d’une querelle plus vive qu’à l’ordinaire, le triste amant prit le parti de rompre avec une maîtresse aussi peu complaisante, et pendant plusieurs jours il ne lui parla plus. Il ne l’aimait pas moins, et le soir, chez la reine, ses regards mélancoliques et passionnés avaient peine à s’éloigner de l’attrayant visage. Il la contemplait en silence, et, quand il voyait qu’on y prenait garde, il détournait sa vue d’un autre côté. La rupture était commencée ; le cardinal la fit durer deux années entières,

Il y avait alors parmi les autres filles d’honneur de la reine une jeune personne de fort bonne naissance, qui, sans avoir toute la beauté de Mlle de Hautefort, était aussi très agréable. Marie était une blonde éblouissante, parée de bonne heure des charmes les plus redoutables ; Louise-Angélique de La Fayette était brune et délicate. Si elle n’avait pas le grand air de sa compagne, si elle n’enlevait pas l’admiration, elle plaisait par sa douceur et sa modestie. À la place de la vivacité et de la grâce, elle avait du jugement et de la fermeté, avec un cœur porté à la tendresse, mais défendu par une piété sincère [8].

Les confidens du roi, de faciles serviteurs, Saint-Simon, favori émérite, qui avait fait son traité avec le ministre, Sanguin, maître d’hôtel du roi et qui était très familier avec lui, bien d’autres encore, parmi lesquels on met à tort ou à raison l’oncle même de Mlle de La Fayette, l’évêque de Limoges, portèrent Louis XIII à faire attention à la jeune fille par tout le bien qu’ils lui en dirent. Louis XIII commença à lui parler pour faire dépit à Mlle de Hautefort ; mais, comme il était homme d’habitude [9], à force de la voir, l’inclination lui vint pour elle, et il l’aima sérieusement. Mlle de La Fayette commença aussi par être flattée des hommages du roi ; puis, quand il lui ouvrit son cœur, quand il lui montra ses tristesses intérieures, ses ennuis profonds parmi les grandeurs de la royauté, quand elle vit l’un des plus puissans monarques de l’Europe plus misérable que le dernier de ses sujets, elle ne put se défendre d’une compassion affectueuse, elle entra dans ses peines et les adoucit en les partageant. Le roi, se trouvant à son aise pour la première fois de sa vie avec une femme, laissa paraître tout ce qu’il y avait en lui d’esprit, d’honnêteté, de bonnes intentions, et il connut enfin la paix et la douceur d’une affection réciproque. Mlle de La Fayette en effet finit par aimer Louis XIII ; Mlle de Motteville, qui plus tard devint son amie et reçut ses plus intimes confidences, l’assure, et nous la croyons. Mlle de La Fayette n’aima pas seulement le roi comme un simple gentilhomme, avec le plus entier désintéressement, sans s’enorgueillir ni sans profiter de sa faveur, elle l’aima comme un frère, d’un sentiment aussi pur que tendre. Cette liaison dura deux années, jusqu’en 1637, toujours noble, touchante et véritablement admirable. Mlle de La Fayette, c’est Mlle de La Vallière, mais Mlle de La Vallière qui n’a pas failli. Il est vrai que Louis XIII n’était ni aussi dangereux ni aussi pressant que Louis XIV. Une fois pourtant, vaincu par sa tendresse et par le besoin qu’il avait de la voir à toute heure, il la conjura de se laisser mettre à Versailles pour y être toute à lui ; cette parole effraya la vertu de la jeune fille et l’avertit du danger qu’elle courait. Louis XIII ne renouvela jamais la proposition qui lui était échappée, mais Mlle de La Fayette s’en souvint, et elle résolut de terminer une situation difficile à soutenir d’une façon digne du roi et d’elle-même : elle songea à entrer en religion. Cependant elle n’avait cessé d’exhorter le roi à se réconcilier avec la reine et à secouer le joug de Richelieu. Ainsi, quand tout le monde, depuis Mathieu Molé jusqu’à M. le Prince, fléchissait et tremblait devant l’impérieux cardinal, deux jeunes filles, sans fortune et placées presque sous sa main, lui résistèrent. En vain il essaya de gagner Mlle de La Fayette, il ne réussit pas mieux auprès d’elle qu’auprès de Mlle de Hautefort. Il eut recours alors à ses manœuvres accoutumées : il fomenta les scrupules des deux amans, et, après bien des luttes que Mme de Motteville a racontées, Mlle de La Fayette se retira au couvent des filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Le roi alla l’y voir pendant plusieurs mois. La noble religieuse lui parla à travers la grille du cloître avec plus de force encore et d’autorité que dans leurs anciennes entrevues ; elle ne put rien sur sa politique, mais elle l’adoucit un peu envers sa femme, et c’est un soir, en revenant du couvent des filles de Sainte-Marie, que, forcé par un orage de ne pas retourner à Saint-Maur, et de passer la nuit au Louvre où était la reine, Louis XIII donna Louis XIV à la France.

Mais, depuis la retraite de Mlle de La Fayette, et jusqu’au jour où la grossesse d’Anne d’Autriche parut et mit un terme ou du moins apporta quelque adoucissement à ses malheurs, les plus étranges événemens s’étaient accomplis : la reine avait été à deux doigts de sa perte, et n’avait été sauvée que par l’intrépide dévouement de sa jeune et fidèle amie Marie de Hautefort.

L’année 1637 est la plus triste et la plus douloureuse que la reine Anne ait eu à traverser. Jamais Louis XIII ne l’avait à ce point délaissée, et elle n’avait conservé autour d’elle qu’un très petit nombre de serviteurs et d’amis dont elle s’était fait une petite cour intime où encore l’œil vigilant du cardinal parvenait souvent à pénétrer. Au premier rang de ces rares courtisans de l’infortune était La Rochefoucauld, tout jeune encore, et qui, plein des sentimens que son père lui avait inspirés contre Richelieu, en débutant dans le monde embrassa d’abord le parti des mécontens et la cause d’Anne d’Autriche. Lui-même a raconté quel agrément il trouvait alors à servir une reine sans crédit, mais environnée de femmes charmantes, et quelle liaison il forma avec Mlle de Hautefort, dont il célèbre la surprenante beauté, ajoutant, comme s’il avait peur de la compromettre, qu’elle avait beaucoup de vertu [10]. Nous pouvons écarter le voile de ce langage incertain, et nous ne voyons pas pourquoi La Rochefoucauld, si peu réservé, hélas ! sur un point bien autrement délicat, montre ici quelque embarras à nous dire qu’il devint amoureux de la belle Marie. C’est peut-être qu’il eût fallu avouer que, loin d’être accueillie, cette passion dut se borner à une adoration respectueuse, selon les mœurs de la galanterie du temps ou plutôt selon le goût particulier de l’héroïne. La Rochefoucauld aima Mlle de Hautefort sans oser le lui dire ; mais quelque temps après, étant à l’armée et à la veille d’une bataille, il alla trouver le marquis de Hautefort avec lequel il servait, lui fit confidence de sa passion, et lui donna une lettre pour sa sœur, en lui faisant promettre que, s’il périssait dans le combat, il la lui remettrait et lui dirait de sa part ce qu’il ne lui avait jamais dit, et que, s’il n’était pas tué, il lui rendrait sa lettre à lui-même et lui garderait fidèlement son secret. C’était là comme on faisait la cour à Mlle de Hautefort. Ce n’est pas ici d’ailleurs le temps de parler de ses conquêtes ; celui où nous en sommes arrivés n’était pas la saison des amours, et des choses plus sérieuses et presque tragiques se passaient dans l’intérieur de la reine.

Lasse de souffrir, Anne d’Autriche rêva quelque entreprise désespérée pour sortir d’embarras, ou du moins elle intrigua avec Mme de Chevreuse, alors reléguée en Touraine, et entretint une correspondance équivoque avec ses deux frères, le cardinal infant et le roi Philippe IV, pendant que l’Espagne était en guerre avec la France [11]. Un de ses domestiques qu’elle employait à cette correspondance, et qui avait tous ses secrets, La Porte, fut arrêté, jeté dans un cachot de la Bastille, soumis aux plus terribles épreuves. Après avoir commencé par tout nier, la reine, pressée par Richelieu et par des indices irrécusables, craignant les derniers malheurs, fit de grands aveux, que nous connaissons bien aujourd’hui, et qui, tout graves qu’ils sont déjà, ne devaient pas être complets, car s’ils l’eussent été, la reine n’avait qu’à faire dire tout simplement à La Porte par le chancelier Séguier, et par une lettre de sa propre main, de déclarer tout ce qu’il savait, tandis qu’elle tint une conduite bien différente. Elle considéra son salut comme suspendu à deux fils : il fallait que, selon le tour que prendrait l’affaire, Mme de Chevreuse pût fuir ou rester ; il fallait surtout que La Porte, dans ses interrogatoires, ne dépassât pas les aveux de la reine, et aussi qu’il avouât tout ce qu’elle avait avoué, pour donner à leurs déclarations communes une parfaite vraisemblance. La Porte intimidé pouvait en dire trop, ou sa constance à tout nier pouvait inspirer des ombrages ; la reine craignait tout ensemble son énergie et sa faiblesse. Un concert secret était nécessaire, mais comment l’obtenir ? Comment arriver jusqu’à La Porte, enseveli dans un cachot de la Bastille ? Comment même prévenir Mme de Chevreuse, ignorante de ce qui se passait, et qui pouvait à tout moment être arrêtée ? C’est alors, si on en croit La Rochefoucauld, que la reine, dans les angoisses de sa première terreur, se croyant menacée d’être répudiée, déchue de tout droit, enfermée dans quelque couvent ou même dans le château du Havre, qui était à Richelieu, lui aurait proposé de l’enlever, elle et Mlle de Hautefort, et de les conduire à Bruxelles, proposition trop extravagante pour avoir été faite sérieusement, et que La Rochefoucauld ne rapporte sans doute que pour peindre le danger du moment et aussi pour relever son importance. C’eût été jouer précisément le jeu du cardinal, comme l’avait fait Marie de Médicis ; il fallait rester, tenir tête au péril, et le conjurer à force d’adresse et de courage.

Dans cette grave conjoncture, Marie de Hautefort entreprit de sauver sa maîtresse ou de se perdre avec elle. Déjà elle lui avait sacrifié la faveur du roi, celle de Richelieu, son avenir, elle qui n’avait rien que sa beauté et son esprit, et qui aimait naturellement la magnificence et l’éclat ; elle fit plus cette fois, elle risqua pour elle quelque chose qui lui était mille fois plus cher que la fortune et la vie, elle risqua sa réputation ; elle rejeta cet instinct de pudeur et de retenue qui faisait son charme et sa gloire, qui jusque-là avait fermé son oreille à tout propos flatteur, et ne lui avait pas même permis d’écrire, sous quelque prétexte que ce fût, le moindre billet à aucun homme [12], et la superbe créature se condamna au rôle le plus opposé à tous ses goûts et à toutes ses habitudes. D’abord elle persuada à un gentilhomme de ses parens, M. de Montalais, d’aller à Tours dire à Mme de Chevreuse où les choses en étaient, de ne pas remuer, tout en prenant ses précautions, et qu’on l’avertirait de fuir ou de rester, en lui adressant des Heures reliées en rouge ou en vert, selon le parti qu’il faudrait prendre. Puis elle-même, elle se déguise en grisette [13], barbouille son beau visage, cache ses blonds cheveux sous une grande coiffe, et de grand matin, quand personne n’est encore éveillé au Louvre, elle en sort à la dérobée, prend un fiacre et se fait conduire à la Bastille. Elle savait qu’il y avait là un prisonnier qui déjà une fois avait joué sa tête pour la reine, déployé dans les fers une constance magnanime, et venait à peine de descendre de l’échafaud, le chevalier de Jars. Il commençait un peu à respirer de cette terrible épreuve, on lui laissait quelque liberté, et il pouvait recevoir quelques personnes. La noble fille, jugeant du chevalier par elle-même, crut qu’elle pouvait lui demander de jouer sa tête une seconde fois. Elle se donna pour la sœur de son valet de chambre, qui venait lui apprendre que cet homme était à la mort, et l’entretenir de sa part de choses pressantes. Le chevalier de Jars, qui savait son domestique en bonne santé, répugnait à se déranger pour une telle visite, et l’altière Marie de Hautefort dut attendre quelque temps dans le corps de garde qui était à la porte de la Bastille, exposée aux regards et aux plaisanteries de tous ceux qui étaient là, et qui, à son costume, la prenaient pour une demoiselle très équivoque. Elle supporta tout en silence, appliquant bien ses mains sur sa coiffe pour qu’on n’aperçût pas sa figure et ses yeux. Enfin le chevalier de Jars se décida à venir. Ne la reconnaissant pas d’abord, il allait la traiter assez mal, lorsque, le tirant à part et entrant avec lui dans la cour, pour toute réponse à ses propos, elle leva sa coiffe, et lui montra cet adorable visage qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait vu une fois : « Ah ! madame ! est-ce vous ? » s’écria le chevalier. Elle le fit taire, et lui expliqua en peu de mots ce que la reine lui demandait. Il s’agissait de faire parvenir à La Porte une lettre cachetée où on lui marquait jusqu’où il pouvait et devait aller dans ses déclarations. Elle remit cette lettre au chevalier en lui disant : « Voilà, monsieur, ce que la reine m’a donné pour vous ; il faut employer votre adresse et votre crédit dans ce lieu-ci pour faire arriver cette lettre jusqu’à ce prisonnier. Je vous demande beaucoup, mais j’ai compté que vous ne m’abandonneriez pas dans le dessein que j’ai de tirer la reine de l’extrême péril où elle est. » Le chevalier, tout intrépide qu’il était, fut bien étonné de voir qu’il était question de hasarder de nouveau sa vie. Il balança, il songea longtemps. Mlle de Hautefort, le voyant chanceler, lui dit : « Eh quoi ! vous balancez, et vous voyez ce que je hasarde ! car, si je viens à être découverte, que dira-t-on de moi ? » — « Eh bien ! lui répondit le chevalier, il faut donc faire ce que la reine demande ; il n’y a point de remède ; je ne fais que sortir de dessus l’échafaud, je vais m’y remettre. » Mlle de Hautefort fut assez heureuse pour n’être pas plus reconnue en rentrant au Louvre que le matin lorsqu’elle en était sortie. Elle retrouva dans un petit endroit auprès de sa chambre la fille qu’elle y avait mise en sentinelle avant de partir, afin que, si le roi, passant près de là pour aller à la messe, demandait de ses nouvelles, on ne manquât pas de lui dire que, s’étant trouvée un peu mal la nuit, elle reposait encore ; mais, quand elle fut dans sa chambre, et qu’elle réfléchit à l’aventure qu’elle venait de courir, elle en fut épouvantée : la jeune fille modeste remplaça l’héroïne, et elle tomba à genoux pour remercier Dieu de l’avoir conduite et protégée.

Le chevalier de Jars fit des merveilles. Sa chambre était de quatre étages au-dessus du cachot de La Porte ; il perça son plancher, et fit passer la lettre de la reine au bout d’une corde, avec prière au prisonnier de la seconde chambre d’en faire autant, puis successivement jusqu’à la dernière où était La Porte, en recommandant bien le plus profond secret. C’est ainsi que la lettre de la reine arriva parfaitement intacte aux mains du fidèle valet de chambre ; chose admirable, qu’une manœuvre si difficile, si compliquée, et qui dura plusieurs nuits, se soit accomplie sans qu’aucun des geôliers ait pu s’en apercevoir, et sans qu’aucun de ceux qui y prirent part l’ait compromise par la moindre indiscrétion, en sorte que ce prisonnier si bien gardé, dans un cachot et derrière des portes de fer, reçut une instruction détaillée qui le mit en état de se justifier lui-même et de justifier sa maîtresse. La fermeté qu’avait d’abord montrée La Porte eût tourné contre la reine, si à la fin elle n’eût été éclairée et guidée par la lettre qui parvint jusqu’à lui, grâce à la courageuse industrie du chevalier de Jars, dont le dévouement était dû à celui de Mlle de Hautefort.

Dès que celle-ci avait espéré le succès, elle s’était empressée d’envoyer à Mme de Chevreuse, selon ce qui avait été convenu, des Heures à la couleur favorable qui devait la rassurer et la retenir. Se trompa-t-elle sur la couleur, ou Mme de Chevreuse s’y méprit-elle elle-même ? A tort ou à raison, Mme de Chevreuse entendit que tout allait mal, et, comme ce qu’elle redoutait le plus au monde était la prison, elle se hâta de fuir déguisée en homme, et alla chercher un asile en Espagne, où le frère d’Anne d’Autriche l’accueillit presque comme autrefois, dans son premier exil, l’avait reçue le duc de Lorraine. Cet événement, arrivé un peu avant les derniers interrogatoires de La Porte, ranima et porta à leur comble l’irritation et les soupçons de Richelieu. On redoubla de sévérité envers la reine ; La Rochefoucauld, que Mme de Chevreuse avait vu un moment en passant à Verteil pour lui demander des chevaux, fut mis quelques jours en prison, et on ne sait trop comment la chose aurait tourné, si La Porte, en ayant l’air de céder à l’ordre officiel que la reine lui envoya de tout dire, n’eût admirablement confirmé les déclarations de sa maîtresse dans la mesure concertée, et par là persuadé au cardinal et au roi que toute cette affaire n’était pas aussi importante qu’ils l’avaient jugé d’abord.

Est-il besoin de dire de quelle vive reconnaissance la reine fut pénétrée pour Jars, pour La Porte, et surtout pour sa jeune et intrépide amie, et quelles promesses elle lui fit, si jamais elle voyait de meilleurs jours ? Mais Marie de Hautefort avait déjà reçu sa récompense. Elle avait senti battre dans son cœur l’énergie qui fait les héros ; elle s’était oubliée pour une autre, elle s’était mise avec l’opprimée contre l’oppresseur ; elle avait été compatissante, charitable, généreuse, chrétienne enfin, selon l’idée qu’elle s’était faite et qu’elle soutint jusqu’à son dernier soupir de la religion du crucifié.


II

Dès que la grossesse de la reine fut déclarée au commencement de l’année 1638, elle dissipa l’impression des tristes scènes qui venaient de se passer, et ramena dans la cour un peu de concorde et d’agrément. Mlle de Hautefort avait alors vingt-deux ans. Quelques années avaient augmenté l’éclat de ses charmes. Louis XIII, qui s’en était détaché avec tant de peine, sentit en la revoyant ses anciens feux se rallumer, et Mlle de La Fayette n’étant plus là pour le distraire, il redevint plus amoureux que jamais de Mlle de Hautefort. Ces secondes amours durèrent deux années ; elles furent, comme les premières, chastes et agitées. Nous n’y insisterons point, et nous nous bornerons à dire que Mlle de Hautefort ne mit point à profit pour sa fortune ce retour de la tendresse du roi. La seule grâce qu’elle consentit à recevoir, et encore de la main de la reine autant que de celle du roi, fut la survivance de la charge de dame d’atours qu’occupait sa grand’mère, Mme de La Flotte ; dès ce moment, elle eut le droit d’être appelée madame, et désormais nous-même l’appellerons ainsi. Sa sœur, Mlle d’Escars, devint une des filles d’honneur de la reine, et son jeune frère, le comte de Montignac, qui était déjà dans les cadets aux gardes, entra dans la compagnie des mousquetaires du comte de Tréville. Après les couches de la reine, Mme de La Flotte, qui n’avait pas l’humeur aussi désintéressée que sa petite-fille, désira vivement monter de sa place de dame d’atours à celle de gouvernante du petit dauphin. On poussa Mme de Hautefort à en parler à Louis XIII et même à Richelieu ; elle le fit, mais avec une fierté maladroite qui ne réussit pas. Richelieu n’était pas homme à remettre le futur roi entre les mains de ses ennemis, et il avait déjà fait nommer à cet emploi important Mme de Lansac, qui lui était toute dévouée. Ses anciens ombrages s’étaient réveillés avec la passion du roi, et, comme la conduite de Mme de Hautefort n’avait fait que les fortifier, au lieu de la servir, il travaillait à la perdre. Cette fois, instruit par l’expérience, il avait compris que, tant que Louis XIII pourrait voir cette ravissante figure et approcher de ce noble cœur, avec des brouilleries plus ou moins longues, Mme de Hautefort reprendrait toujours son empire, et que, pour la détruire, il fallait lui faire quitter la cour et Paris. Il n’ignorait pas que la reine, tout en gardant mieux les apparences, ne cessait d’encourager le parti des mécontens. Il savait que sa jeune confidente s’était liée par ses ordres avec le comte de Soissons et avec Monsieur, et qu’elle était leur intermédiaire auprès de sa maîtresse. Il avait fini par pénétrer jusque dans l’intérieur d’Anne d’Autriche, en gagnant une de ses filles d’honneur, cette jeune, belle et spirituelle Mlle de Chémerault dont La Rochefoucauld fait un si vif éloge. Mlle de Chémerault avait une correspondance mystérieuse avec le cardinal, où elle lui rendait compte de tout ce qu’elle voyait et entendait. Dans cette correspondance, trouvée après la mort de Richelieu parmi ses papiers et livrée à la publicité pendant la fronde, le roi et la reine sont appelés Céphale et Procris ; Mme de Hautefort y est toujours l’Aurore, Mme de La Flotte est la Vieille, Mlle de La Fayette la Délaissée, Richelieu l’Oracle, bien entendu, et elle-même se met sous le nom du bon Ange [14]. Cet ange-là, avec sa jolie figure, sa gaieté et sa candeur apparente, trompa longtemps Mme de Hautefort par des raffinemens de perfidie et de bassesse que la noble femme était incapable de soupçonner.

Richelieu n’avait pas sous la main une autre Mlle de La Fayette pour balancer Mme de Hautefort ; mais, sachant qu’il fallait toujours à Louis XIII une sorte de distraction sentimentale, un amusement de cœur, il avait mis depuis quelque temps auprès de lui un jeune homme de la tournure la plus agréable, le fils d’un de ses amis les plus dévoués et les plus capables, le marquis et maréchal d’Effiat, et, se croyant aussi sûr du fils que du père, il lui avait fait faire un chemin si rapide qu’à dix-neuf ans, en 1639, Cinq-Mars était déjà grand-écuyer. Il avait plu d’abord au roi par sa bonne grâce, et le faible monarque l’avait aussi trouvé bien commode à aimer, puisque cela ne lui faisait pas d’affaire avec M. le cardinal. Ainsi que Richelieu l’avait prévu et espéré, cette inclination nouvelle amortit peu à peu dans le cœur de Louis XIII son amour pour Mme de Hautefort, ou plutôt elle devint un autre amour qui, comme le premier, avait ses vivacités, ses jalousies, ses orages. Le roi demandait à Cinq-Mars de n’aimer que lui ; celui-ci, poussé par sa propre ambition et par Richelieu, demandait à son tour au roi de ne pas partager ses affections, et il se plaignait de l’empire qu’exerçait encore sur lui Mme de Hautefort [15]. Dans les commencemens, il suffisait d’une soirée que le roi venait passer chez la reine pour déjouer toutes ces manœuvres, et rendre le cœur de Louis à sa première et irrésistible maîtresse ; mais il n’en était point ainsi dans les voyages : là, seul entre son redouté ministre et son nouvel ami, le roi était bien autrement facile aux impressions qu’on lui voulait donner, et c’est dans un de ces voyages que les yeux de la belle dame n’étant plus là pour plaider sa cause, Richelieu l’accusa d’avoir la main dans les intrigues de Monsieur, de troubler et de diviser la cour et de faire obstacle au gouvernement par l’absolu crédit qu’on lui supposait sur le roi ; il fit entendre qu’il était fort inutile d’avoir exilé Mme de Chevreuse pour garder une personne tout aussi dangereuse qu’elle. Louis XIII résista longtemps ; pour l’emporter, le cardinal fut obligé de lui donner à choisir entre Mme de Hautefort et lui, et de déclarer qu’il aimait mieux se retirer que de se consumer dans des luttes obscures, où l’appui du roi lui manquait. Cette menace épouvanta Louis XIII ; Richelieu, le voyant ébranlé, pour le décider, lui dit qu’il ne s’agissait pas d’éloigner à jamais Mme de Hautefort, mais seulement pour une quinzaine de jours, afin qu’on vît que sa faveur n’était pas aussi grande qu’on le croyait. Le roi finit par céder en insistant bien sur cette condition que ce serait seulement pour quinze jours ; le cardinal l’assura qu’il n’en demandait pas davantage, mais, redoutant l’ascendant accoutumé de Mme de Hautefort, il fit promettre au roi de ne pas la voir. À peine le marché conclu, Richelieu se hâta de l’exécuter ; il envoya, de la part du roi, à l’ancienne favorite, l’ordre de se retirer pour quelque temps, et aux gardes celui de ne la point laisser entrer chez le roi. Quand Mme de Hautefort reçut le commandement qui lui était apporté, elle eut de la peine à y croire. Elle se rappelait que, dans plusieurs de ses querelles avec son royal amant, souvent elle lui avait dit que de l’humeur dont elle le connaissait, elle s’attendait à être un jour ou l’autre chassée de la cour par la jalousie du cardinal, et que Louis XIII lui avait toujours répondu que cela ne serait jamais, et que, reçût-elle un pareil ordre, il la conjurait de ne pas y ajouter foi et de ne croire qu’à ce qu’il lui dirait lui-même. Elle voulut donc entendre de la bouche même du roi l’ordre qu’elle venait de recevoir. « Elle étoit si bonne et si aimée de tout le monde, dit l’histoire de sa vie, que, lorsqu’elle se présenta à la porte du roi, les gardes après lui avoir fait part de leur ordre, n’osèrent s’opposer à ce qu’elle entrât. La surprise du roi fut extrême en la voyant avec un air de grandeur et de fierté tout ensemble que le dépit lui donnoit et qui augmentoit sa beauté. Elle lui dit qu’avant de partir de la cour par son ordre, elle avoit voulu connoitre quel crime elle avoit commis pour mériter d’être exilée. Le roi lui dit que son exil n’étoit que pour quinze jours, qu’il l’avoit accordé avec une violence extrême aux raisons d’état, à cause des intrigues qui troubloient toute la cour, et que l’on faisoit sous son nom, qu’elle le devoit plaindre de la violence que l’on avoit faite à son inclination et de la douleur qu’il en souffriroit pendant ce temps. Elle lui répondit que ces quinze jours dureroient le reste de sa vie, qu’ainsi elle prenoit congé de lui pour toujours. Le roi l’assura, comme il le croyoit, que rien au monde ne pourroit l’obliger à se priver de la voir un jour de plus. »

On comprend quelle dut être la douleur d’Anne d’Autriche en perdant une pareille amie, dont elle sentait bien qu’elle causait elle-même le malheur. Elle pleura, sanglota, l’embrassa plusieurs fois, et, dans le trouble où elle était, ne sachant que lui offrir, elle défit ses pendans d’oreilles, qui valaient bien dix ou douze mille écus, et les lui donna, en la priant de les garder pour l’amour d’elle.

Mme de Hautefort se retira près du Mans, dans une terre qui appartenait à sa grand’mère, emmenant avec elle son jeune frère, M. de Montignac, et sa sœur, Mlle l’Escars, sans oublier celle quelle croyait sa meilleure amie, Mlle de Chémerault, que Richelieu avait aussi mise en disgrâce pour couvrir sa trahison, et qui, sous le masque du dévouement, avait accepté l’odieuse mission de surveiller l’exilée comme elle avait fait la favorite. Tel était, à son égard, l’aveuglement de Mme de Hautefort, qu’avant de quitter Paris, ayant appris que la reine s’était bornée à donner 4,000 écus à Mlle de Chémerault, sans aucune autre marque d’attachement et d’estime, elle se sentit blessée dans l’opinion qu’elle s’était faite de la générosité de la reine, et lui écrivit une dernière fois pour lui rappeler, dans les termes les plus vifs, ce quelle devait à Mlle de Chémerault, oubliant sa propre infortune et le rang de celle à laquelle elle écrivait pour ne songer qu’à la jeune fille. Elle avait appris aussi qu’Anne d’Autriche n’avait pas témoigné une assez haute indignation de l’outrage qui lui était fait à elle-même en sa personne, et qu’elle avait trop paru se résigner au triomphe de Richelieu. Cette conduite avait été un coup douloureux à sa fierté et à sa tendresse ; elle en souffrait plus que de l’exil, et la façon dont elle en parle à la reine se ressent du trouble et de l’amertume de son cœur. La lettre où elle exhale ses chagrins, pleine à la fois d’affection, de hauteur et de dépit, peint à merveille le caractère de Mme de Hautefort, et montre en elle, à vingt-quatre ans, à cet âge heureux des grands sentimens portés jusqu’à l’exagération, une sorte d’Emilie outrée et sublime. Voici quelques passages de cette lettre à la Corneille. On y sent que la plus grande douleur de Mme de Hautefort est de voir sa royale amie au-dessous de l’idéal de générosité et de noblesse qu’elle s’était formé, et la hardiesse de son langage en cette occasion marque déjà jusqu’où elle pourra se porter plus tord, lorsqu’elle croira la réputation de la reine bien autrement compromise.

« Madame [16], s’il m’étoit permis de juger des sentimens de votre majesté par les miens, je n’oserois vous dire adieu pour jamais, de crainte que cette parole ne mît votre vie au même péril où elle met la mienne en vous l’écrivant. Mais puisque Dieu vous fait avoir en cet accident la résignation que vous avez eue en tant d’autres, je ferois injure à la Providence et à votre courage, si je croyois que mes disgrâces et mes déplaisirs pussent donner quelque atteinte à votre santé et à votre repos. C’est donc pour jamais, madame, que je dis adieu à votre majesté, et je vous supplie très humblement de croire qu’en quelque endroit du monde que la persécution me puisse jeter, j’y passerai mes jours dans la fidélité et dans l’attachement qui sont les véritables causes qu’on me persécute, et n’aurai de regret, parmi les ennuis qui m’accablent, que de n’en pouvoir pas souffrir davantage pour l’amour de vous. Ma douleur me feroit ici achever ma lettre, si le zèle que j’ai pour votre gloire ne me défendoit de taire une chose qui la peut ternir, et de vous dissimuler l’étonnement que chacun témoigne de l’état où vous laissez Mlle de Chémerault. On sait que vous connoissez aussi bien son cœur que sa misère, et on ne croit pas même que vous lui deviez faire acheter le bien qu’elle peut recevoir de vous par une demande qui lui sortiroit de la bouche avec plus de peine que sa propre vie. Cependant on lui a commandé de se retirer avec 4,000 écus, qu’il faut qu’elle emploie à payer ses dettes : on parle de la renvoyer de la même sorte qu’on renverroit Michelette [17], si l’on s’étoit avisé des grandes cabales qu’elle fait dans la cour aussi bien que nous… On dit que, si une reine n’a pas d’argent pour fournir aux nécessités d’une fille qu’elle a aimée, elle peut bien au moins lui envoyer un présent qui témoigne qu’elle ne l’oublie pas, et lui donner après cela une pension qui assure sa subsistance, avec une lettre qui fasse connoître à sa mère l’entière satisfaction que vous avez d’elle… Je suis si délicate en ce qui regarde l’opinion que toute la terre doit avoir de vous, que si Mlle de Chémerault n’avoit pas su le présent que vous m’avez fait, je n’eusse pu m’empêcher de le lui donner de votre part. Encore que j’aie appris avec dépit la peur que vous avez de déplaire à celui qui m’arrache d’auprès de vous, je proteste que vos timidités et vos complaisances me piquent beaucoup plus pour vous que pour moi, et que je me consolerois du mal qu’il m’a fait, si j’étois bien certaine que ce fût le dernier qu’il voulût vous faire. Adieu pour la dernière fois, madame ; je ne puis plus penser à ne vous voir jamais, et si cette mortelle imagination ne me donne relâche pour un moment, je ne vivrais même pas assez pour vous dire que je suis, madame, de votre majesté, la très fidèle, etc.. »

Tous ceux qui, à la cour et à Paris, avaient connu Mme de Hautefort, sa vertu, son désintéressement, son obligeance, sa libéralité, ne la virent pas s’éloigner sans un extrême déplaisir. Les plus inconsolables furent ses amans, comme on disait alors. L’un d’eux, le marquis de Noirmoutiers, ne pouvant résister à la violence de sa passion, s’échappa de Paris et courut au Mans pour la voir encore et dans l’espérance de la toucher ; mais Mme de Hautefort ne l’aimait point, et elle comprenait trop la dignité du malheur pour la compromettre en recevant une visite équivoque. Le brillant marquis n’obtint pas même une audience et un regard. Elle s’ensevelit dans une solitude profonde, ne recevant qu’un très petit nombre d’amis, entre autres le pauvre La Porte, qu’elle avait fort contribué, pendant le retour de son crédit, à tirer de la Bastille, et qui, exilé comme elle, habitait dans le voisinage. Ces deux âmes loyales et courageuses, bien séparées par leur rang dans le monde, s’étaient rapprochées dans leur fidélité à Anne d’Autriche et dans leur commune ardeur pour ses intérêts et pour sa gloire. La Porte avait vu Mme de Hautefort si intrépide, et il la savait si pure, si désintéressée, si bienfaisante, qu’il s’était donné à elle tout autant qu’à la reine et bien plus qu’à Mme de Chevreuse. Il n’était pas dupe de la feinte amitié de Mlle de Chémerault, et plus d’une fois il tenta d’éclairer Mme de Hautefort ; mais celle-ci rejetait bien loin ses soupçons, « ne pouvant pas seulement, dit La Porte [18], souffrir la pensée d’un tel crime, » et elle ne fut désabusée qu’à la mort de Richelieu, lorsque la reine lui envoya les lettres de Mlle de Chémerault, trouvées dans la cassette du cardinal.

C’est pendant ce séjour auprès du Mans qu’elle entendit parler de Scarron, de ses cruelles infirmités, et de la gaieté courageuse avec laquelle il les supportait Scarron souffrait ; c’était assez, elle s’intéressa au bouffon malade et lui vint en aide de toutes les manières. De là, tant de vers adressés par Scarron à Mme de Hautefort et à sa sœur [19].

Cependant les événemens se pressaient sur la scène mobile qu’elle venait de quitter. Du fond de sa retraite, pendant trois années, elle assista de loin à bien des spectacles qui tour à tour agitèrent son âme de rares joies, d’inquiètes espérances, d’effroi, de compassion, d’horreur. Elle recevait de fréquens et secrets messages d’Anne d’Autriche, qui l’assuraient de sa constante amitié. Un jour, elle reçut de sa part le portrait du petit dauphin comme un présage de jours meilleurs. Quels durent être ses sentimens, lorsqu’elle apprit l’audacieuse entreprise du comte de Soissons, son triomphe à la Marfée et sa mort ! Bientôt aussi elle vit l’ambitieux étourdi qui l’avait remplacée dans le cœur du roi, parvenu au faîte de la faveur, s’en précipiter lui-même, conspirer la perte de celui auquel il devait tout, et, retombé sous la main puissante qui l’avait tiré du néant, porter, à vingt-deux ans, sa tête sur un échafaud. Elle vit enfin ce terrible cardinal, vainqueur de tous ses ennemis au dedans et au dehors, maître du roi et de la France, et, méditant les plus hardis desseins, succomber à ses soucis et à ses infirmités, et Louis XIII, épuisé et languissant, tout prêt à le suivre dans la tombe.

Anne d’Autriche n’osa pas rappeler les serviteurs et les amis auxquels elle tenait le plus avant que le roi eût fermé les yeux. Tout entière à son grand objet, d’être mise par le roi lui-même en possession de la régence, elle s’était résignée aux étroites limites où la déclaration royale du 20 avril 1643 renfermait son autorité, et elle avait souffert sans se plaindre que cette même déclaration maintînt et perpétuât l’exil de sa plus ancienne amie, Mme de Chevreuse, se réservant d’agir plus tard selon son pouvoir et selon les circonstances. Pendant la fin d’avril et le commencement de mai, chaque jour on croyait que le roi allait expirer. Une fois même, la nouvelle de sa mort étant arrivée au Mans, Mme de Hautefort et La Porte se hâtèrent d’accourir à Paris ; le lendemain, il se trouva que la nouvelle était fausse, et il leur fallut regagner leur retraite sans avoir vu personne [20]. Le 14 mai, le roi Louis XIII acheva de mourir, et le 17 la reine écrivait de sa propre main à Mme de Hautefort la lettre suivante : « Je ne puis demeurer plus longtemps sans envoyer de Cussy (domestique de la reine) pour vous conjurer de me venir trouver aussitôt qu’il vous aura donné celle-ci. Je ne vous dirai autre chose, l’état où je suis après la perte que j’ai faite ne me permettant que de vous assurer de mon affection, laquelle je vous témoignerai toute ma vie, et que je suis votre bonne amie et maîtresse [21].

« ANNE. »


Pour faire honneur à son amie et lui marquer davantage son empressement à la voir, la reine lui envoya sa propre voiture. Mme de Hautefort rentra donc à la cour en triomphe ; elle reprit sa charge de dame d’atours ; elle put croire que ses épreuves étaient terminées, et qu’elle avait enfin touché le port.


III

Marie de Hautefort avait vingt-sept ans en 1643. La jeune femme avait remplacé la jeune fille. Tout en restant modestes, ses manières étaient devenues plus aisées. Elle se livrait davantage aux plaisirs de la conversation et de la comédie, à la lecture des poètes français et italiens, à celle des romans du jour. Avec sa délicatesse et sa fierté, ses grands sentimens et son amabilité, elle était faite pour être un des ornemens de l’hôtel de Rambouillet, une digne amie de l’illustre marquise, de sa fille Julie et de Mme de Sablé, une véritable et parfaite précieuse ; elle le devint sous le nom d’Hermione [22], et toute sa vie elle en garda la réputation. Il était difficile d’unir plus d’agrément à plus de solidité. La sérénité de son âme passait dans ses propos enjoués, qu’animait une plaisanterie assez vive, mais toujours du meilleur goût. Elle donnait un tour heureux aux moindres choses, elle récitait admirablement les vers, savait jouer de la guitare, chantait bien, et écrivait des lettres fort jolies. Pour son caractère, on ne savait ce qu’on devait y admirer le plus, de l’élévation ou de la bonté. Assez libre et même un peu fière avec les grands, elle était douce aux inférieurs, et d’une bienfaisance égale à son désintéressement. Elle était donc honorée et aimée de tout le monde, et pardessus tout cela les grâces incomparables de sa personne semaient autour d’elle les adorateurs.

Nous avons dit un mot de la passion respectueuse qu’éprouva pour elle La Rochefoucauld. Elle inspira le même sentiment à l’impétueux Charles IV, duc de Lorraine, et le triomphe de sa chaste beauté est d’avoir un moment transformé l’amant de Mme de Chevreuse, de Béatrice de Cusance et de Marianne Pajot, en un héros de l’Astrée et du grand Cyrus. Le duc l’aima sans oser se déclarer autrement que par une galanterie empruntée aux romans à la mode. Dans un combat, soit à Nortlingen, soit plutôt à Tudelingen, où Charles IV déploya de grands talens militaires couronnés par la victoire, ayant fait prisonniers deux gentilshommes français dont l’un avait servi avec le frère de Mme de Hautefort, il lui demanda s’il connaissait cette dame. Ce gentilhomme ayant répondu qu’il l’avait vue très souvent à la cour, Charles leur dit à tous les deux : « Je vous donne la liberté, et ne veux pour votre rançon que l’honneur de savoir que vous avez baisé de ma part la robe de Mme de Hautefort. » Ce qui fut ponctuellement exécuté. Elle avait eu un peu plus de peine à réprimer la violente passion du brillant marquis de Noirmoutiers, de la maison de La Trémouille. Il est assez piquant qu’elle ait tourné la tête à Chavigny, le confident et le disciple de Richelieu, et malgré toute sa modestie et sa retenue, elle ne put s’empêcher de troubler le cœur du sage et noble marquis depuis duc de Liancour, le mari de Jeanne de Schomberg. Sous Louis XIII, dans un moment où il croyait qu’il allait perdre sa femme, au milieu de la douleur la plus sincère, M. de Liancour avait laissé pénétrer dans son âme une secrète espérance qu’il n’avait pu contenir en présence de celle qui l’aurait pu consoler, et il l’avait trahie par quelques mots embarrassés que Mme de Hautefort avait accueillis avec un air et un silence qui avaient suffi à faire rentrer en lui-même le noble duc ; mais l’imprudente déclaration avait été entendue et rapportée au roi, qui, alors dans toute la recrudescence de sa passion pour Mme de Hautefort, ne pouvait souffrir qu’on lui adressât aucun hommage. M. de Liancour courait risque d’être renvoyé, et toute la cour était émue et inquiète. Mme de Hautefort se conduisit en cette affaire avec tant de modestie, de sagesse et d’esprit, que la jalousie de Louis XIII s’apaisa, et que M. de Liancour changea peu à peu ses premiers sentimens en une tendre amitié : noble changement qu’il appartient à bien peu de femmes de produire, et qui demande un mélange exquis de parfaite honnêteté et de bonté affectueuse [23].

Mais si Louis XIII eut tant d’humeur contre M. de Liancour pour avoir adressé à Mme de Hautefort quelques paroles, il entra dans une bien autre colère, lorsqu’il apprit, à peu près vers le même temps, qu’il avait auprès de l’aimable dame d’atours un rival bien plus redoutable dans le plus jeune et le plus brave capitaine de ses gardes, Potier, marquis de Gêvres, le fils aîné du comte de Trêmes. C’était un des jeunes seigneurs de la cour qui donnait les plus grandes espérances. Son service de capitaine des gardes lui faisant rencontrer souvent la belle Marie, il en était devenu éperdument amoureux, et sachant bien à qui il avait affaire, il avait soutenu ses ardens et respectueux hommages de propositions qui n’étaient pas faites pour être repoussées. Mlle de Chémerault, pour qui Mme de Hautefort n’avait pas de secret, en avertit Richelieu [24], qui en avertit le roi, afin de lui montrer que la belle dame n’était pas aussi insensible qu’elle le voulait faire accroire, et qu’elle répondait bien mal à sa royale affection. Louis XIII, transporté de courroux, envoya trois de ses gens chez Mme de Hautefort demander une explication. Celle-ci ne trouva pas de sa dignité de s’expliquer avec eux, et leur dit seulement que si le roi voulait bien venir lui-même, elle ne lui cacherait rien. Louis XIII y courut sur-le-champ, et elle lui avoua sans détour qu’en effet le marquis de Gêvres la recherchait et qu’il lui avait fait parler par un de leurs amis. Le roi se montra charmé de cette loyale déclaration, disant en même temps que si elle avait usé du moindre déguisement, il l’aurait chassée de la cour ; mais il ne s’en tint pas là : il envoya un exempt de ses gardes se plaindre au comte de Trêmes de la conduite de son fils, qui, étant à son service et recherchant une personne du service de la reine, osait le faire par des voies secrètes et sans en avoir obtenu la permission de leurs majestés. Il déclarait d’ailleurs qu’il ne s’opposait pas à ce mariage, mais sur un ton que le comte de Trêmes comprit fort bien. Se prêtant, en fin courtisan, à cette comédie, c’est lui qui s’éleva contre ce mariage, et le jeune capitaine des gardes dut signer une déclaration où librement il renonçait au dessein qu’il avait eu. Cette belle déclaration est des premiers jours de 1639 [25]. Gêvres s’y serait-il arrêté après la mort de Louis XIII, s’il eût revu à la cour Marie de Hautefort plus brillante que jamais, et si une mort glorieuse ne l’avait pas emporté au siège de Thionville, quand il allait devenir maréchal de France ?

Parmi tant d’autres adorateurs de la belle dame qui paraîtront successivement, mettons ici, à côté du jeune et héroïque marquis de Gêvres, le vieux duc d’Angoulême, gouverneur de Provence, le fils de Charles IX et de Marie Touchet. Resté veuf de Charlotte de Montmorency, il mit aux pieds de Mme de Hautefort sa fortune et son nom qu’elle n’hésita point à refuser [26]. Le duc de Ventadour, le chef de la maison de Levis, ne cachait pas la vive et solide passion quelle lui avait inspirée : il la recherchait ouvertement et briguait son cœur et sa main [27].

Quelle était donc cette beauté à laquelle nul ne résistait et qui, sans la moindre coquetterie, soumettait les cœurs les plus dissemblables, les plus purs et les plus légers, les plus hardis comme les plus sages, et les vieillards comme les jeunes gens ? Le moment est venu de la faire connaître d’après les témoignages les plus certains.

Sans nous arrêter à recueillir les divers éloges que les mémoires contemporains prodiguent en passant à Mme de Hautefort, nous nous en tiendrons à trois descriptions tracées par des mains différentes, et qui toutes les trois, par leur ressemblance, témoignent de leur commune exactitude. Mme de Motteville fournit d’abord les traits essentiels [28] : « Ses yeux étaient bleus, dit-elle, grands et pleins de feu, ses dents blanches et égales, et son teint avoit le blanc et l’incarnat nécessaires à une beauté blonde. » La pieuse amie qui nous a laissé une vie édifiante de Mme de Hautefort a cédé elle-même au plaisir de faire connaître en détail une si parfaite beauté. La chaste plume n’a rien oublié, et la peinture entière est d’une naïveté gracieuse qui répond assez de sa fidélité : « Mme de Hautefort est grande et d’une très belle taille ; le front large en son contour, qui n’avance guère plus que les yeux, dont le fond est bleu et les coins bien fendus ; leur vivacité est surprenante et leurs regards modestes ; ses sourcils sont blonds, assez bien fournis, se séparant les uns des autres à l’endroit où se joint le front ; le nez aquilin, la bouche ni trop grande ni trop resserrée, mais bien façonnée ; les lèpres belles et d’un rouge vif et beau ; les dents blanches et bien rangées. Deux petits trous aux côtés de la bouche achèvent la perfection et lui rendent le rire fort agréable ; elle a les joues bien remplies : la nature s’est complu à y mêler le blanc et le vermeil avec tant de mignardise, que les roses semblent s’y jouer avec les lis ; elle a les cheveux du plus beau blond cendré du monde, en quantité et fort longs, et les tempes bien garnies ; elle a la gorge bien faite, assez formée et fort blanche, le cou rond et bien fait, le bras beau et bien rond, les doigts menus et la main pleine. Elle a l’air libre et aisé, et quoiqu’elle n’affecte pas de certains airs que la plupart des belles veulent avoir pour faire remarquer leur beauté, elle ne laisse pas d’avoir un air de majesté dans toute sa personne qui imprime à la fois le respect et l’amitié [29]. »

Le portrait de Mme de Hautefort, sous le nom d’Olympe, qui se trouve à la suite des Divers Portraits de Mademoiselle, la représente vers cet âge de quarante ans, si redoutable à la beauté imparfaite et fragile, mais qui met la solide et vraie beauté dans tout son lustre, que va bientôt suivre un inévitable déclin. Ce n’est plus l’Aurore des poètes de Louis XIII ; c’est, pour continuer leur langage, l’astre lui-même à son coucher. Ses blonds cheveux ont à peine changé leur teinte délicate pour celle du brun clair le plus agréable. Elle avait donc vaincu le temps, mais nous doutons fort qu’elle pût résister à la description insipide et maniérée que nous épargnons au lecteur [30].

Comment admettre qu’une beauté pareille, deux fois favorite d’un roi, l’objet de tant d’adorations, et qui plus tard devint la femme d’un des hommes les plus considérables de son temps, n’ait pas souvent exercé le pinceau et le burin des meilleurs artistes du XVIIe siècle ? Et pourtant on chercherait en vain la belle Marie dans la riche galerie de Versailles, dans celle que Mademoiselle avait rassemblée au château d’Eu, et dans les diverses collections célèbres. On n’en a même d’autre portrait gravé que celui de la collection de Desrochers, si médiocre et si lourd. Il n’est pas aisé d’y reconnaître Olympe dégradée par un burin vulgaire. Cependant voilà bien encore ce grand front, ces grands yeux, cette abondante chevelure, flottant sur d’admirables épaules, ce cou bien fait, ce sein magnifique, qui, pour revivre dans toute leur beauté, demandaient le talent brillant et doux de Poilly ou de Nanteuil.

Bien convaincu qu’il devait se trouver quelque part un portrait de la belle dame perdu dans quelque galerie particulière ou dans le coin d’un château de province, nous avons porté nos recherches partout où pouvait nous conduire la moindre espérance, et nous avons eu enfin la bonne fortune de rencontrer ce que nous avions tant désiré dans une noble famille alliée de celle des Hautefort. Lorsque le second frère de Marie, le comte de Montignac, épousa Marthe d’Estourmel, il aura sans doute apporté dans la maison où il entrait un portrait de sa sœur, qui y est resté depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Nous l’avons eu entre les mains, nous l’avons longtemps examiné, et nous pouvons nous flatter d’avoir vu Marie de Hautefort dans tout l’éclat de sa beauté, vers l’âge qu’elle avait à l’époque de son histoire où nous sommes arrivés. La peinture n’est assurément pas d’une grande finesse, mais la vie n’y manque point, et l’on croit volontiers à la ressemblance. Les traits les plus frappans des trois descriptions que nous avons reproduites s’y retrouvent relevés par le charme et la fraîcheur de la jeunesse. Marie de Hautefort est représentée en buste. Elle a d’abondans cheveux blonds agréablement bouclés, le front haut, les yeux bleus et grands, le nez légèrement aquilin, la bouche petite, les lèvres d’un rouge brillant, une petite fossette au menton, les joues pleines et colorées, l’ovale du visage parfait, le cou rond et assez fort, de belles épaules, le sein, que voile à demi une sorte d’écharpe en mousseline, ample et bien formé. Elle a des perles aux oreilles, un collier de perles et une agrafe de perles à la poitrine. Elle porte une sorte de cuirasse de fantaisie qui se termine aux épaules et à la ceinture par des ornemens en or et des rubans. L’ensemble a plus de force et de noblesse que de légèreté et de grâce. Marie de Hautefort nous rappelle cet idéal de la vraie et grande beauté que nous avons autrefois retracé, au scandale des jolies femmes [31] ; elle est de la famille de Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, de sa fille, Mme de Longueville, de Mme de Montbazon et de Mme de Guyméné, de la princesse Marie de Gonzague et de sa sœur Anne la Palatine. Elle était faite pour figurer avec elles dans ce paradis de la beauté qui s’appelle la cour de Louis XIII et de la régente. Elle en était une des étoiles les plus brillantes, et certainement la plus pure.


IV

Revenue auprès de la reine à la fin de mai 1643, Mme de Hautefort pouvait se promettre, ainsi que nous l’avons dit, de longs jours heureux. Elle était dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, au comble de la considération et de la faveur. Anne d’Autriche lui avait promis de l’aimer toute la vie. Cependant, au bout de quelques mois, le charme de l’ancienne amitié était à jamais rompu, et une année n’était point écoulée que Mme de Hautefort recevait l’ordre de quitter la cour.

De quel côté étaient les torts ? Qui faut-il accuser d’Anne d’Autriche ou de sa belle favorite ? Ni l’une ni l’autre. Tout le mal vint d’une situation nouvelle, qui, en s’établissant peu à peu, les séparait inévitablement. Anne d’Autriche, devenue régente changea de politique ; elle renonça à ses desseins et à ses amis pour prendre ceux de Richelieu, présentés par une autre main. Mme de Hautefort au contraire resta fidèle aux anciens desseins et surtout aux anciens amis de la reine.

La gloire d’Anne d’Autriche, dans la postérité, est d’être arrivée au pouvoir, traînant après elle quinze ans de malheurs et de persécutions, d’amers et profonds ressentimens, avec une foule d’amis qui, pour elle, avaient bravé la mort, l’exil, la prison, et de n’avoir pas tardé à reconnaître que l’intérêt de la France, de son fils et de la royauté exigeait d’elle le sacrifice de ses amitiés et de ses haines, et de tous ses anciens engagemens. Elle semblait destinée, en 1643, à devenir une autre Marie de Médicis. C’était le parti de la reine-mère qui avait combattu pour elle, et, après avoir partagé sa disgrâce il comptait bien partager son crédit. La politique de ce parti était au dehors la paix, l’alliance espagnole, l’abandon de l’alliance protestante, au dedans le rétablissement de l’anarchique autorité des princes et des grandes familles, la domination des évêques sous le manteau de la religion, et celle du parlement sous celui de la liberté, en un mot le retour à l’ordre de choses que Louis XIII et Richelieu avaient entrepris de faire cesser. Qu’on nous permette d’éclairer ce moment critique et glorieux de notre histoire par un souvenir de notre temps. Lorsqu’en 1814 et 1815 la maison de Bourbon reparut parmi nous, elle ramenait de l’exil avec elle tout un monde de préjugés et d’inimitiés contre tout ce qui s’était passé en France depuis vingt-cinq années. Le roi Louis XVIII revenait avec un parti qui lui avait aussi prodigué les sacrifices, et qui comptait dans ses rangs des noms illustres, des vertus et même des talens. Quelles lumières supérieures ne lui fallait-il pas pour reconnaître que le triomphe de ce parti était la perte de la monarchie, pour comprendre l’excellence de l’ordre nouveau, pour en venir à préférer à des amis éprouvés d’anciens adversaires ; des généraux de la république et de l’empire, pour accepter les principes et les résultats de la révolution française, et devenir un roi constitutionnel, comme Henri IV, après la ligue, s’était fait un roi catholique ! De même en 1643 il fallut à la reine Anne une intelligence et une fermeté peu communes pour se séparer de ceux qui jusque-là l’avaient fidèlement servie, et embrasser la politique de celui qui l’avait tant persécutée. Ce grand changement s’opéra presque insensiblement, et sans qu’Anne d’Autriche elle-même en ait d’abord eu conscience ; il ne parut à découvert qu’après deux ou trois mois d’incertitudes et de luttes intérieures. Deux causes principales expliquent ce changement : avant tout, l’instinct de la royauté, puis le talent de Mazarin, la confiance et l’affection qu’il sut inspirer à la régente.

La royauté a son génie et ses vertus, comme ses préjugés et ses périls, et dès qu’Anne d’Autriche, d’épouse délaissée et sans puissance, fut devenue vraiment reine et investie de l’autorité souveraine, par cela seul elle dut prendre d’autres pensées et voir les choses d’un autre œil. Il ne lui pouvait déplaire d’être maîtresse absolue en France, de disposer à son gré des commandemens et de toutes les grandes charges, au lieu de les remettre aux mains de grands seigneurs indépendans, ingrats, souvent rebelles. Et d’ailleurs, mère encore plus que sœur, elle devait aimer à voir la couronne de son fils s’accroître, même aux dépens de celle de son frère le roi d’Espagne. Voilà les soutiens naturels que Mazarin rencontra auprès de la reine, et qu’il sut développer avec un art merveilleux. Il eut l’air de mettre tout à ses pieds, et il opposa cette soumission empressée et dévouée aux exigences altières de ses prétendus amis, qui réclamaient sa faveur comme une dette et l’opprimaient de leur ancien dévouement. Les qualités inférieures du ministre, son adresse, sa douceur, sa parole insinuante, les agrémens de son esprit et de sa personne vinrent encore en aide à ses hautes qualités ; on dit même qu’il acheva la conversion de la reine en s’adressant au cœur de la femme. Ce bruit, mollement repoussé par Mme de Motteville, était fort répandu et très accrédité au XVIIe siècle. Et en vérité, si Anne d’Autriche n’a point aimé Mazarin, si elle a su le comprendre par les seules lumières de sa raison, si elle lui a sacrifié tous ses amis sans nul dédommagement de cœur, si en 1643 elle l’a défendu contre les Importans, et en 1 648 et 1649 contre la fronde, si elle lui est restée fidèle pendant son exil en 1651 ; si pour lui en 1652 et 1653 elle a bravé une guerre civile longue et cruelle, et consenti à errer en France, avec ses enfans, à la merci de combats douteux, et souvent sans savoir où le lendemain elle reposerait sa tête, plutôt que d’abandonner un étranger détesté et méprisé presque à l’égal du maréchal d’Ancre, parce qu’elle avait discerné en cet étranger un homme de génie méconnu, seul capable de sauver la royauté et de maintenir la France au rang qui lui appartient en Europe ; si cette constance, que les plus terribles orages ne purent ébranler et qui a duré pendant plus de dix années, ne s’appuyait pas en elle sur un sentiment particulier, le grand mobile et la grande explication de la conduite des femmes, il faut alors considérer Anne d’Autriche comme un personnage extraordinaire, un des plus grands esprits, une des plus grandes âmes qui aient occupé un trône, une reine égale ou supérieure à Elisabeth. Nous n’osons pas aller aussi loin, bien que nous soyons très convaincu que les historiens n’ont guère été plus justes envers Anne d’Autriche qu’envers Louis XIII, et ne lui ont pas donné le rang qu’elle mérite.

Jusqu’où a pu aller la liaison de la reine et de Mazarin, nous ne chercherons pas à le décider ; nous n’affirmons qu’une seule chose, la seule aussi qui importe à l’histoire : c’est que la reine a eu pour son ministre un sentiment de la nature la plus tendre, qui a donné sur elle à Mazarin un suprême ascendant, et explique le prodige de son inviolable fidélité au cardinal pendant tant d’années et au milieu des plus grands dangers. Sans doute d’autres causes concoururent avec ce sentiment, son aversion pour les affaires, l’évidente incapacité des deux premiers rivaux de Mazarin, l’évêque de Beauvais et le duc de Beaufort, l’absence de Mme de Chevreuse en ces premiers momens décisifs, l’impossibilité de mettre d’abord Châteauneuf à la tête du gouvernement malgré l’opposition de M. le Prince et surtout de sa femme, le respect de la volonté dernière de Louis XIII, les heureux débuts et les succès toujours croissans du cardinal jusqu’au commencement de la fronde ; mais selon nous ces diverses causes avaient elles-mêmes besoin d’un secret et plus puissant appui dans le cœur d’Anne d’Autriche.

Oui, Anne d’Autriche a aimé Mazarin. Comment en douter devant le passage suivant des Mémoires du jeune Brienne [32] ? « Peut-être, et je ne le désavoue pas, la reine accorda-t-elle son estime au cardinal avec trop peu de ménagement. Quoiqu’il n’y eût sans doute en cela rien que d’innocent, le monde, qui sera toujours méchant, ne put s’empêcher d’en parler en des termes peu respectueux, et la licence alla si loin que chacun crut voir ce qui n’étoit pas, et que ceux même qui le croyoient le moins l’assuroient comme véritable. La galanterie de la reine, s’il y en a eu, étoit toute spirituelle ; elle étoit dans les mœurs, dans le caractère espagnol, et tenoit de ces sortes d’amours qui n’inspirent point de souillures ; j’en puis au moins juger ainsi d’après ce que m’a raconté ma mère. La reine avoit pour elle beaucoup de bonté, et ma mère, qui l’aimoit sincèrement, osa l’entretenir un jour de ces mauvais propos. Voici, comment la chose se passa. C’étoit à l’époque où la faveur du cardinal auprès de la reine éclatait librement aux yeux de la cour, et quand le monde malin, comme j’ai déjà dit et ne puis trop répéter, faisoit le plus de bruit de leurs prétendues amours. Mme de Brienne s’étoit un soir recueillie, selon sa coutume, quelques instans dans l’oratoire de la reine. Sa majesté y entra sans l’apercevoir ; elle avoit un chapelet dans une de ses mains, elle s’agenouilla, soupira, et parut tomber dans une méditation profonde. Un mouvement que fit ma mère la tira de sa rêverie : « Est-ce vous, madame de Brienne ? lui dit sa majesté. Venez, prions ensemble, nous serons mieux exaucées. » Quand la prière fut finie, ma mère, cette véritable amie, ou, pour parler plus respectueusement, cette servante fidèle, demanda permission à sa majesté de lui parler avec franchise de ce qu’on disait d’elle et du cardinal. La bonne reine, en l’embrassant cordialement, lui permit de parler. Ma mère le fit alors avec tout le ménagement possible ; mais comme elle ne déguisoit rien à la reine de tout ce que la médisance publioit contre sa vertu, elle s’aperçut, sans en faire semblant, ainsi qu’elle me l’a, dit elle-même après m’avoir engagé au secret, que plus d’une fois sa majesté rougit jusque dans le blanc des yeux ; ce furent ses propres paroles. Enfin, lorsqu’elle eut fini, la reine, les yeux mouillés de larmes, lui répondit : « Pourquoi, ma chère, ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? Je t’avoue que je l’aime, et je puis même dire tendrement ; mais l’affection que je lui porte ne va pas jusqu’à l’amour, ou si elle y va sans que je le sache, mes sens n’y ont point de part, mon esprit seulement est charmé de la beauté de son esprit. Cela seroit-il criminel ? Ne me flatte point : s’il y a même dans cet amour l’ombre du péché, j’y renonce maintenant devant Dieu et devant les saints, dont les reliques reposent en cet oratoire. Je ne lui parlerai désormais, je t’assure, que des affaires de l’état, et romprai la conversation dès qu’il me parlera d’autre chose [33]. » Ma mère, qui étoit à genoux, lui prit la main, la baisa, la plaça près d’un reliquaire qu’elle venoit de prendre sur l’autel : « Jurez-moi, madame, dit-elle, je vous en supplie, jurez-moi sur ces saintes reliques de tenir à jamais ce que vous venez de promettre à Dieu. — Je le jure, dit la reine en posant sa main sur le reliquaire, et je prie Dieu de me punir si j’y sais le moindre mal [34]. — Ah ! c’en est trop, reprit ma mère tout en pleurs, Dieu est juste, et sa bonté, n’en doutez pas, madame, fera bientôt connoître votre innocence. » Elles se remirent ensuite à prier tout de nouveau, et celle dont j’ai su ce fait, que je n’ai point cru devoir taire à présent que la reine a reçu dans le ciel la récompense de ses bonnes œuvres, m’a dit plusieurs fois qu’elles ne prièrent jamais l’une et l’autre de meilleur cœur. Quand elles eurent achevé leur oraison, que cet incident prolongea plus que de coutume, Mme de Brienne conjura la reine de lui garder le secret. Sa majesté le lui promit, et en effet elle ne s’est jamais aperçue que la reine en ait parlé au cardinal, ce qui, à mon avis, est une grande preuve de son innocence, » Il nous faut avouer que si cette grande preuve de la parfaite innocence des relations d’Anne d’Autriche et de Mazarin était seule, elle serait bien insuffisante, car dans les carnets du cardinal nous trouvons bien des passages où il se plaint très vivement que Mme de Brienne tourmente la conscience de la reine, ce qu’il n’a pu savoir que par la reine elle-même. Ajoutons bien vite, pour être impartial, que Mme de Chevreuse, qui n’était pas prude assurément, s’exprime toujours avec doute sur le degré d’intimité d’Anne d’Autriche et de son ministre. « Elle m’a dit plusieurs fois, dit Retz [35], que la reine n’avoit le tempérament ni la vivacité de sa nation, qu’elle n’en tenoit que la coquetterie, mais qu’elle l’avoit au souverain degré… qu’elle lui avoit vu dès l’entrée de la régence une grande pente pour M. le cardinal, mais qu’elle n’avoit pu démêler jusqu’où cette pente l’avoit portée, qu’il étoit vrai qu’elle avoit été chassée de la cour sitôt après, qu’elle n’avoit pas eu le temps d’y voir clair quand il y auroit eu quelque chose, qu’à son retour en France, après le siège de Paris, la reine dans les commencemens s’étoit tenue si couverte avec elle qu’elle n’avoit pu y rien pénétrer, que depuis qu’elle s’y étoit raccoutumée, elle lui avoit vu dans des momens de certains airs qui avoient beaucoup de ceux qu’elle avoit autrefois avec Buckingham, qu’en d’autres elle avoit remarqué des circonstances qui lui faisoient juger qu’il n’y avoit entre eux qu’une liaison intime d’esprit, que l’une des plus considérables étoit la manière dont le cardinal vivoit avec elle, peu galante et même rude, ce qui toutefois, ajouta Mme de Chevreuse, a deux sens, de l’humeur dont je connois la reine ; c’est pourquoi je ne sais qu’en juger. »

Sans poursuivre cette discussion délicate [36], revenons à 1643 et à Mme de Hautefort.

Mme de Hautefort aurait pu se résigner au changement politique de la reine, elle ne se résigna point à l’abandon de leurs anciennes et communes amitiés. Nous l’avons déjà dit : elle n’avait point de système sur les affaires d’état ; toute sa politique était dans son cœur, dans sa fierté, dans sa délicatesse. En se donnant à la reine aux jours du malheur, elle s’était liée avec tous ceux qui avaient souffert pour la même cause ; il était donc bien naturel qu’en revenant à la cour, en 1643, elle entrât dans leurs intérêts et s’imaginât qu’ils allaient recevoir comme elle le prix de leur dévouement. Comment aurait-elle rompu avec eux ? C’eût été rompre avec tout le passé de sa vie, avec toutes ses habitudes, avec tous ses sentimens, et pour ainsi dire avec elle-même. L’honneur lui en interdisait la seule pensée et l’honneur était tout pour Mme de Hautefort. Elle aimait la cour, l’éclat, la magnificence, mais elle aimait encore plus la gloire : elle avait ce soin passionné de la considération qui fait fuir la moindre apparence d’une lâcheté et d’une bassesse. Et quand la généreuse fille vit peu à peu, non-seulement tous les anciens plans de la reine abandonnés, mais ses plus anciens et ses plus fidèles amis tenus dans l’ombre, puis disgraciés, puis proscrits et contraints de reprendre le chemin de la prison et de l’exil, elle ne consentit point à passer du côté de la fortune, elle prit parti encore une fois pour les opprimés du jour, parla leur langage, accepta leurs dangers, et regarda en face le nouveau Richelieu triomphant. Elle eut tort sans doute aux yeux de la raison d’état ; mais quelle femme, si ce nom est encore celui de la générosité et de la délicatesse, quel honnête homme même osera la blâmer ? Qui ne s’inclinera avec respect devant cette belle et noble créature qui après avoir pendant douze années servi héroïquement sa maîtresse, et pour elle dédaigné l’amour d’un roi et les brillantes promesses d’un ministre tout-puissant, au, moment où elle a droit d’espérer le terme de ses longues épreuves, où elle va connaître enfin la faveur la puissance, la grandeur, que sa jeune ambition avait rêvées, assurer son avenir et faire quelque grand établissement digne d’elle, foule aux pieds tous ces avantages, et, sans aucune intrigue, sans aucune arrière-pensée, se précipite au-devant d’une nouvelle et irrévocable disgrâce plutôt que de manquer à ce que lui commandait l’honneur ?

Un autre motif encore, d’une puissance irrésistible sur un cœur tel que le sien, la jeta dans une opposition de plus en plus déclarées nous voulons dire la liaison apparente ou réelle de la reine et de Mazarin. Pure comme la lumière, en vain son incomparable beauté lui avait fait mille adorateurs, les plus hardis avaient à peine osé se déclarer, et l’amitié de la reine, avec le commerce de leurs saintes amies du Val-de-Grâce et des Carmélites, lui avait suffi. Elle s’était attachée à Anne d’Autriche, parce qu’au charme du malheur Anne joignait à ses yeux celui d’une vertu méconnue, et maintenant elle la voyait, presque sur le déclin de l’âge, sacrifier au moins sa réputation à Mazarin ; or, nous l’avons vu, la réputation, lui était chère, presque à l’égal de la vertu, et elle tenait à celle de la reine comme à la sienne. Elle souffrait impatiemment le bruit qui se répandait comme s’il l’eût atteinte ; elle-même. Ajoutez que, pendant les trois années de solitude qu’elle venait de passer auprès du Mans, toute sa force contre les voix secrètes de son cœur, dans l’entier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté, avait été une piété sincère et sérieuse, portée jusqu’à une austérité un peu exaltée ; en un mot Mme de Hautefort, à vingt-sept ans, était dévote. Elle rougissait donc à la fois et frémissait de l’injurieuse accusation qui s’élevait contre la reine, et que semblaient autoriser ces conférences du soir, prolongées souvent jusqu’au milieu de la nuit, où Mazarin restait seul avec la régente, sous prétexte de l’instruire des affaires de l’état. Pour Mme de Hautefort, les affaires de l’état étaient bien peu de chose, devant le salut éternel de la reine et même devant l’opinion des hommes. Elle croyait la religion et la gloire ces deux idoles de son cœur, intéressées dans la simple apparence, et l’apparence était contre Anne d’Autriche. Pour s’accommoder de ces mœurs nouvelles, il eût fallu que Mme de Hautefort eût été une dame d’atours ordinaire, faisant son service sans trop, s’inquiéter de la conduite de sa maîtresse, comme l’honnête et discrète Mme de Motteville, que le triomphe de Mazarin choqua d’abord presque autant que sa compagne, mais qui, avertie par la reine, se soumit sans bassesse et finit par se condamner à un silence prudent. Mme de Hautefort pouvait-elle se réduire à ce rôle ? N’était-elle à Anne d’Autriche qu’une dame d’atours ? N’était-elle pas son amie devant Dieu et devant les hommes, et n’avait-elle point envers elle les droits et les devoirs d’une amitié chrétienne ? Les nobles religieuses du Val-de-Grâce, des Carmélites et des filles Sainte-Marie la pressaient de se joindre à elles, à Mme de Sénecé, à Mme de Maignelai, au père de Gondi, à l’évêque de Lisieux, au père Vincent. Tous ses instincts d’honneur et de dignité, tous les principes du solide christianisme dont elle faisait profession, se révoltaient à la seule idée de devoir sa fortune, les faveurs que lui voulaient prodiguer la reine et Mazarin, à une connivence criminelle ou à un lâche silence. Elle préférait mille fois la pauvreté, la solitude, une cellule dans un couvent à côté de Louise de La Fayette, à la moindre complaisance de ce genre, en sorte que sa sincère affection, sa vertu, sa religion, lui inspirèrent d’avertir Anne d’Autriche, d’essayer de la sauver, dût-elle elle-même se perdre, et de disputer le cœur de sa royale amie au beau et heureux cardinal. Enfin nous n’écrivons pas ici un panégyrique ou un roman, nous étudions l’humanité dans l’histoire ; nous cherchons à la voir et nous la présentons sans fard et sans voile. Disons-le donc, Marie de Hautefort est assurément une des femmes du XVIIe siècle qui ont porté le plus loin la grandeur des sentimens, encore relevée par l’esprit et par la beauté ; mais nous ne la donnons pas pour une personne parfaite. Loin de là, comme on dit, elle avait les défauts de ses qualités. Le trait principal de son caractère était l’honneur, la fierté, la générosité, le courage ; mais au lieu d’attendre le danger, selon l’instinct de sa race et l’humeur de son pays, elle se plaisait à le braver. Elle était d’une sincérité et d’une droiture admirables, mais elle n’en faisait pas toujours l’usage le plus respectueux. Sa bonté était inépuisable, mais elle oubliait quelquefois d’y joindre la douceur, quand il ne s’agissait point des malheureux et des faibles. Sa vivacité, si charmante dans les occasions ordinaires, pouvait dégénérer en une sorte de généreux emportement, lorsqu’elle croyait la justice ou l’honneur en jeu. Sa fine plaisanterie, si goûtée à l’hôtel de Rambouillet, si célébrée par tous les beaux esprits, pouvait avoir sa pointé d’amertume, si quelque irritation se glissait dans son âme, ainsi qu’il a paru dans la lettre qu’elle écrivit à la reine, en 1639 ou 1640, en faveur de Mlle de Chémerault. C’était à la fois une glorieuse et une précieuse, visant toujours au délicat et au grand, et tournant un peu à l’outré et au romanesque, comme Mme de Longueville et les héroïnes de Corneille.

Ainsi faite, Mazarin n’était pas l’homme qui la pouvait séduire. Jusqu’à un certain point, elle pouvait admirer Richelieu en le détestant, car sa tyrannie n’était assurément pas sans grandeur, même aux yeux les moins exercés, tandis que Mazarin n’avait aucune des qualités auxquelles Mme de Hautefort était sensible. Incapable d’apprécier son génie politique, sa profonde connaissance de toutes les cours de l’Europe et des intérêts des différens états, sa merveilleuse intelligence dans les petites comme dans les grandes choses, sa vigilance et son application infatigable, et ce qu’il y avait d’original dans la situation de cet étranger, arrivé au pouvoir par la faveur de l’implacable persécuteur de la reine, s’y maintenant par la faveur inattendue de cette même reine et luttant presque seul contre une coalition formidable, Mme de Hautefort ne voyait guère dans Mazarin que ses défauts, comme firent plus tard Mme de Longueville, Retz et Condé lui-même. Cette qualité d’étranger, qui sonnait mal à des oreilles françaises, l’appui même de la reine, qui rappelait le maréchal d’Ancre, ce jargon italien, cette politesse exagérée et sans dignité, le perpétuel mensonge de ses promesses, les artifices auxquels il était bien forcé d’avoir recours, le trafic de tous les emplois même les plus saints, ses manœuvres souterraines, sa police partout présente, les sacrifices même qu’il savait faire aux circonstances, et qui semblaient trahir une âme médiocre, avant qu’on l’eût vu inébranlable dans le danger et tout aussi ferme à soutenir les tempêtes qu’habile à les conjurer, tout cela repoussait au lieu d’attirer Mme de Hautefort, et Mazarin n’était pour elle qu’un continuateur adroit de Richelieu. Le premier cardinal avait gouverné par la terreur, le second entreprenait de gouverner par la corruption. Ce n’était point là le héros que sa noble imagination avait rêvé et qu’elle eût pu pardonner à la reine.

Par toutes ces raisons, Mme de Hautefort se déclara d’assez bonne heure contre Mazarin, et elle employa contre lui tout ce qu’elle avait retenu d’ascendant sur Anne d’Autriche, les droits d’un dévouement éprouvé, le crédit que lui donnait sa charge, l’autorité de sa vertu, les ressources de son esprit, le prestige de sa beauté, la fermeté et la hardiesse de son caractère.

Rappelée à la cour le 17 mai 1643, Mme de Hautefort y trouva d’abord les proscrits de la veille devenus les favoris du jour. Anne d’Autriche n’était pas encore changée, elle appartenait encore à son ancien parti : elle lui avait ouvert le conseil, livré la cour, le parlement, l’église ; elle lui prodiguait tous les emplois, toutes les promesses ; elle avait seulement gardé Mazarin à cause de sa capacité incontestée, et, pour ainsi dire, en attendant que l’évêque de Beauvais eût appris l’art de gouverner ; elle ne se doutait pas qu’un seul homme, à grand’peine maintenu, prévaudrait peu à peu sur tout le reste, et avec le temps lui ferait oublier tous ses desseins et tous ses amis. Mme de Hautefort fut quelque temps tout aussi bien avec la reine qu’elle l’avait jamais été. Elle reprit l’ancienne familiarité et cette liberté de langage qu’autrefois Anne tolérait, encourageait même. Mais ; Anne n’était plus une reine disgraciée, reléguée dans un coin du Louvre, à peine entourée de quelques serviteurs fidèles : auxquels elle confiait toutes ses pensées et qui vivaient avec elle dans le commerce le plus intime. Elle était souveraine et régente, en spectacle à la France et à l’Europe, et le premier ministre ne tarda pas à lui dire que sa situation ; étant changée, il lui fallait aussi changer de manières, faire un peu sentir la majesté royale, et mettre doucement un terme à des habitudes incompatibles avec sa condition présente. Sans cesse il lui représentait qu’en souffrant la familiarité, elle ôtait le respect, et que le respect, surtout en France, était la sauvegarde de l’autorité. Son véritable objet était de séparer insensiblement la reine d’amis et de confidens trop intimes, et de devenir lui-même son premier confident et son premier ami, sachant très bien qu’ il en faut toujours un à une femme, fût-elle assise sur un trône. Il se défiait beaucoup de cette belle et vive dame d’atours, qui avait tout fait pour sa maîtresse, et à qui celle-ci permettait tout ; Mme de Hautefort avait l’habitude et le privilège de rester seule avec la reine quand tout le monde s’était retiré, et qu’Anne d’Autriche, était passée dans son oratoire ou même s’était mise au lit. Le soupçonneux et pénétrant Mazarin redoutait avec raison, ces derniers et intimes entretiens où Mme de Hautefort pouvait dire bien des choses à une maîtresse bonne et facile qui l’aimait et qu’elle aimait ; Il conjura la reine de faire à la dignité royale le sacrifice de cette familiarité excessive, et peu à peu il réussit à la persuader.

Un soir, Mme de Hautefort restait comme, à son ordinaire auprès de la reine, qui s’était couchée ; toutes les personnes, admises aux dernières heures de la soirée se retiraient ; une femme de service vint lui dire : « Madame, il faut sortir aussi, s’il vous plaît. » Mme de Hautefort se mit à rire, croyant qu’elle se trompait et lui dit : « Cet ordre n’est pas donné pour moi. » La femme de chambre lui répondit que personne n’était excepté, et Mme de Hautefort, voyant que la reine entendait de son lit tout cela sans dire, un mot, comprit que les anciens jours étaient passés, et qu’un autre, était plus puissant qu’elle sur le cœur d’Anne d’Autriche. Ici. commença la lutte ouverte de l’ancienne favorite et du favori nouveau, où l’un et l’autre employèrent toutes leurs armes et les qualités les plus différentes, celui-ci l’insinuation, l’adresse, la patience, la raison d’état, ne se précipitant jamais, mais avançant toujours ; celle-là une droiture inflexible, la séduction d’une amitié vraie et désintéressée, la tendresse tour à tour et l’énergie, l’opinion des gens de bien, la voix de la religion, admirable jusque dans ses fautes et emportant dans sa défaite le respect universel.

Selon sa coutume, avant de faire la guerre à Mme de Hautefort, Mazarin s’efforça de la gagner : il savait l’affection que lui portait la reine, et combien elle pouvait le servir ou lui nuire ; mais Mme de Hautefort se gouvernait par des pensées devant lesquelles échoua toute l’habileté de Mazarin, comme avait déjà fait celle de Richelieu. Elle demeura fidèle, à ses amis, et à sa cause. Anne d’Autriche aussi prit la peine de lui expliquer les raisons qui lui faisaient maintenir Mazarin au ministère, ses talens indubitables, l’extrême difficulté d’un meilleur choix, et la dépendance forcée où il était d’elle, n’ayant en France ni famille ni parti, ni aucun intérêt particulier. À toutes ces raisons, Mme de Hautefort ne manquait pas de réponses bonnes ou mauvaises : que la France n’était pas dépourvue d’hommes d’état, sans qu’on eût besoin d’avoir recours à un étranger, qu’elle n’avait pas essayé de M. de Châteauneuf dont la renommée était si grande, qu’on ne changeait pas honorablement de parti du jour au lendemain, et qu’après s’être déclarée contre Richelieu à la face du monde entier, elle ne pouvait, sans se condamner elle-même, continuer son système et maintenir ses créatures. Elle ne craignait pas d’ajouter, sous un air de badinage, que le cardinal était encore bien jeune, et, dans les commencemens, la reine répondait sur le même ton qu’il était d’un pays où l’on n’aimait pas les femmes, et que de ce côté-là elle n’avait rien à craindre [37].

Mais bientôt les badinages firent place à des discours sérieux. À mesure que la faveur de Mazarin augmenta, et que les fameuses conférences du soir se prolongèrent et se multiplièrent, Mme de Hautefort s’engagea de plus en plus dans l’espèce de ligue qui se forma contre le cardinal. L’ancien parti de la reine Anne était devenu le parti des Importans. Les Importans se divisaient en deux factions bien distinctes, momentanément réunies par un intérêt commun, les politiques et les dévots. Les dévots servaient d’instrumens aux politiques. Ceux-ci, après quelques efforts infructueux, s’étaient presque retirés de la scène, méditant dans l’ombre de redoutables projets, et laissant agir sur l’esprit et sur le cœur de la reine les dévots et les dévotes. L’évêque de Beauvais, qui voulait succéder à Mazarin, et ne se doutait pas qu’il travaillait pour les Vendôme et pour Châteauneuf, excité par l’évêque de Limoges, l’oncle de Mlle de La Fayette, employait contre Mazarin auprès de la pieuse reine les plus vénérés personnages, Emmanuel de Gondi, autrefois général des galères, maintenant prêtre de l’Oratoire, le père du duc de Retz et du célèbre coadjuteur ; le vertueux et hardi Cospéan, évêque de Lisieux, et le père Vincent, chef des pères des missions, qui devait être un jour saint Vincent de Paul. Les couvens étaient entrés dans la sainte cabale, et la reine n’allait pas aux Carmélites, au Val-de-Grâce, aux Filles-de-Sainte-Marie, sans entendre d’incroyables discours, qui troublaient sa conscience et lui laissaient de pénibles souvenirs que Mazarin avait peine à dissiper. L’évêque de Beauvais s’était d’abord adressé à Mme de Sénecé, de la maison de La Rochefoucauld, première dame d’honneur de la reine et gouvernante des enfans de France, et l’avait prié d’avertir la régente du mauvais effet que faisaient sur les honnêtes gens ses longues et perpétuelles conférences avec Mazarin ; mais Mme de Sénecé se ménageait trop pour élever bien haut la voix et pour être fort efficace. Il fallait une âme tout autrement désintéressée et courageuse pour oser se commettre ouvertement avec le premier ministre, et livrer un puissant assaut à la conscience de la reine. Ce fut sur Mme de Hautefort que le parti des saints jeta les yeux ; elle accepta volontiers ce rôle périlleux, comme de son côté l’avait accepté Cospéan, et elle parla avec autant de force que le digne évêque. Elle n’eut pas un autre succès. « Anne d’Autriche, dit un homme qui la connaissait bien [38], étoit facile à persuader, elle n’avoit de fermeté que pour les choses qu’elle affectionnait extraordinairement. » Et elle en était venue à affectionner extraordinairement Mazarin. De quelque nature que fût cette affection, elle résista à tout, à sa piété même, qui était extrême et effrayait tant le cardinal. Les alarmes vives et profondes qu’il laisse paraître dans ses carnets nous peuvent donner une idée de la puissance du parti dévot sur la régente. Parmi les hommes, celui que Mazarin craignait le plus était le vertueux évêque de Lisieux ; il avait résolu de l’éloigner à tout prix, et comme Mme de Hautefort était de toutes les dévotes de l’intérieur de la reine la plus sincère, la plus hardie, la plus accréditée, après avoir fait d’inutiles efforts pour la mettre de son côté, il se décida à ne rien négliger pour la perdre. Il ne pouvait lui reprocher son ambition, car elle ne demandait rien, accuser sa politique, puisqu’elle n’avait à cet égard aucune prétention, encore bien moins mettre en doute un dévouement dont elle avait donné tant de preuves ; habilement il l’attaqua par son côté vulnérable : il se plaignit de sa hauteur et de la liberté trop peu respectueuse de son langage ; il renouvela la manœuvre bien vulgaire, mais toujours sûre, que Richelieu avait jadis employée avec succès auprès de Louis XIII : il fit parvenir aux oreilles de la reine, en les exagérant, les propos qui échappaient à Mme de Hautefort. Anne d’Autriche, qui n’avait pas déjà été très charmée des libres discours que lui tenait sa dame d’atours, l’excusait un peu dans la pensée que ces discours ne s’adressaient qu’à elle ; mais un blâme public l’offensa et l’irrita. Mazarin eut grand soin d’entretenir cette irritation, que Mme de Hautefort ne s’appliqua pas à désarmer, et elle apprit bientôt à ses dépens combien était vraie et profonde la maxime du cardinal : qui a le cœur a tout, qui n’a pas le cœur n’a rien. Elle perdit le cœur de la reine, et ne se soutint plus que par le souvenir de ses anciens services, par les nombreux et puissans amis, qu’elle avait à la cour et qui la défendaient hautement.

Mme de Hautefort en effet n’était pas seulement l’idole des Important et du parti des saints ; elle était adorée de toute la cour, des plus petits et des plus grands, n’étant jalouse de personne, obligeante et même affectueuse à tout le monde. Ne demandant rien pour elle-même, elle demandait volontiers pour les autres, et c’était à elle que chacun s’adressait pour obtenir quelque grâce. Plus tard, sa charité et sa bienfaisance se déployèrent avec éclat ; mais déjà à cette époque de sa vie elle était libérale bien au-delà de sa très médiocre fortune. Elle cédait généreusement aux femmes de la reine tous les menus profits de sa charge. La Porte, devenu valet de chambre du roi et une sorte de personnage, lui était à ce point dévoué, que pour elle, dit Mazarin, il se serait coupé les veines. Sa beauté aussi était une puissance dont elle n’abusait pas, mais qui lui faisait bien des serviteurs. Qui aurait pu s’empêcher d’aimer une créature aussi belle, aussi pure, aussi bonne ? Il n’y avait pas jusqu’au petit roi, alors âgé de cinq ou six ans, qui ne témoignât pour elle le goût le plus vif, attiré à son insu par le même charme qui avait captivé son père, et par cet amour instinctif de la beauté, la faiblesse des grands cœurs, qu’un jour Louis XIV devait porter si loin. « Le roi, encore fort jeune, avoit une extrême amitié pour Mme de Hautefort, dit la pieuse personne qui nous a laissé l’histoire de sa vie [39] ; il l’appeloit sa femme. Quand elle étoit incommodée, il se faisoit mettre sur son lit et jouoit avec elle, il faisoit collation dans sa chambre ; enfin il l’aimoit autant qu’un enfant de son âge pouvoit aimer [40]. »

Mais Mme de Hautefort excita en 1643, comme auparavant, de plus sérieuses passions, et elle avait des adorateurs jusque dans le parti de Mazarin, et parmi les hommes les plus attachés à sa politique et à ses intérêts. Nous avons déjà dit qu’elle avait autrefois blessé le cœur du duc de Liancour, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi, qui dans les secrets conseils d’Anne d’Autriche, pendant la longue agonie de Louis XIII, avait si utilement servi Mazarin. Il était dans la plus haute faveur auprès du ministre et de la régente, et il y était un appui déclaré et très puissant pour Mme de Hautefort. Il la défendait auprès de Mazarin, et il défendait aussi Mazarin auprès d’elle. Elle protestait à M. de Liancour qu’elle ne se mêlait d’aucune intrigue et qu’elle n’avait pas la moindre connaissance des complots qu’on attribuait aux Importans ; mais, elle avouait qu’elle entendait dire sur la reine et sur Mazarin bien des choses qui l’affligeaient et auxquelles elle ne pouvait fermer ses oreilles, et que la reine elle-même était souvent réduite à entendre.

Mme de Hautefort avait encore auprès du cardinal deux autres amis que le ministre avait le plus grand intérêt à ménager. L’un était le premier général de cavalerie de l’armée française, ce vaillant élève de Gustave-Adolphe, si bien fait pour les combats, que Richelieu l’appelait La Guerre ; Gassion, qui venait, de se couvrir de gloire à Rocroy. Il n’avait pu rencontrer Marie de Hautefort sans être touché de sa beauté modeste ; mais ce cœur de fer et de feu, devenu timide devant la jeune femme s’était renfermé dans une admiration respectueuse, et il attendait pour se déclarer quelque occasion favorable, quelque grand avancement, le maréchalat ou un commandement d’armée ou de province. L’autre adorateur de la belle dame d’atours était le duc Charles de Schomberg, le digne fils de Henri de Schomberg, maréchal de France et l’un des amis particuliers et des premiers capitaines de Richelieu ; lui -même était maréchal de France depuis sa victoire de Leucate, et tenait dans la cour et dans les affaires un rang très élevé par sa naissance, sa fortune, sa renommée et sa magnificence. Il avait quarante-deux ans en 1643. Fort beau dans sa jeunesse, il était encore très bien. Il avait la mine haute et le plus grand air, et il faisait profession de la noble galanterie qui était alors à la mode. Il n’appartenait à aucun parti, et était étranger à toute intrigue : il servait la régente et Mazarin, comme il avait servi Louis XIII et Richelieu, faisant son devoir plus que sa cour, respectueux avec dignité, et dans la posture la plus indépendante. Il venait de perdre sa femme, la duchesse de Halluin ; il n’avait pas d’enfans, et songeait à se marier de nouveau. Depuis longtemps il connaissait la belle Marie ; il l’avait vue arriver à la cour et croître chaque année en beauté et en vertu ; il l’avait suivie et admirée dans toutes les vicissitudes, et, trouvant en elle une piété solide unie à l’esprit le plus charmant, une grâce parfaite avec une dignité qui imprimait le respect, il jeta les yeux sur elle pour en faire la compagne de sa vie. Le maréchal de Schomberg n’était pas un parti à traiter légèrement, et de toute manière il convenait et plaisait même à Mme de Hautefort ; mais, en digne élève de l’hôtel de Rambouillet, sans paraître insensible à ses hommages, elle les accueillit avec une extrême réserve, et laissa le noble guerrier soupirer quelque temps. Entre ces deux personnes si bien faites l’une pour l’autre, le seul obstacle était le peu de goût du maréchal pour les Importans et son loyal attachement à Mazarin. Les Importantes de l’intérieur de la reine, Mlle de Saint-Louis à leur tête, repoussaient l’idée d’un tel mariage, et le combattaient de toutes leurs forces, craignant que le maréchal ne leur enlevât leur meilleur appui auprès d’Anne d’Autriche. De son côté, par la raison contraire, Mazarin favorisait les démarches de Schomberg ; il comptait, ou qu’il amènerait sa femme à partager ses opinions et sa conduite, ou au moins qu’elle quitterait la tour pour suivre son mari dans son gouvernement [41]. Mme de Hautefort hésitait et mettait à l’épreuve les sentimens de son illustre amant. En attendant, elle demeurait fidèle à la cause de toute sa vie, et la servait avec son zèle accoutumé. Elle croyait Anne d’Autriche mille fois plus en danger dans sa toute-puissance qu’elle n’avait pu l’être, en 1637, sous la plus ardente persécution, car alors elle la croyait aussi pure qu’elle-même, digne en ses malheurs des respects du monde entier et de la sainte amitié des religieuses du Val-de-Grâce et des Carmélites, tandis que maintenant elle se demandait quel charme mystérieux la soumettait à l’héritier de Richelieu, et qu’elle voyait avec douleur sa royale amie sacrifier leur commun idéal de piété et de vertu à ce qui lui semblait un attachement vulgaire. Plus elle aimait la reine, plus elle s’enhardissait à combattre le penchant qui de jour en jour l’entraînait davantage vers Mazarin ; elle ne cessait de l’avertir ; elle la blessait et la tourmentait. La reine passait sa vie dans un embarras douloureux, et l’inquiétude de Mazarin croissait chaque jour. La lutte était trop vive pour durer longtemps ; elle demandait un prompt dénoûment. Il vint bientôt, et du côté d’où on l’aurait le moins attendu.


V

Nous avons raconté [42] les divers événemens qui tout à coup vinrent changer la face de la cour et des affaires, la bizarre querelle de Mme de Longueville et de Mme de Montbazon, l’insolente soumission de celle-ci, son exil, les fureurs du parti des Importans, la conspiration ourdie contre Mazarin par Mme de Chevreuse et par le duc de Beaufort, le mauvais succès de cette conspiration, l’arrestation de Beaufort, la dispersion de sa famille et de ses amis, l’éloignement de Mme de Chevreuse, enfin l’absolu triomphe du cardinal. Mais ce triomphe eût été mal assuré, si l’heureux vainqueur eût eu l’imprudence de laisser auprès de celle qu’il aspirait à gouverner des ennemis moins violens, mais presque aussi dangereux. Mazarin n’hésita pas ; en même temps qu’il frappait Beaufort et Mme de Chevreuse avec leurs complices réels ou apparens, il renvoya dans leurs diocèses l’évêque de Beauvais, l’évoque de Limoges, l’évoque de Lisieux ; il destitua successivement La Châtre, Chandenier, Tréville, et ne voulant pas qu’Anne d’Autriche entendit une voix qui ne fût pas l’écho de celle de son ministre, il pénétra jusque dans son intérieur, avertit sévèrement ses dames d’honneur, gagna les unes, écarta ou intimida les autres. Deux femmes seules restèrent debout, que soutenaient leur naissance, leur dévouement éprouvé et la haute estime dont elles étaient environnées : Mme de Sénecé, première dame d’honneur et gouvernante du roi, et la belle et fière dame d’atours, toutes deux ouvertement contraires à Mazarin, mais au-dessus de tout soupçon d’avoir eu la main dans aucune manœuvre déloyale. Le cardinal faisait d’ailleurs entre elles une grande différence. Il savait qu’avec toute sa vertu Mme de Sénecé était ambitieuse, et que si elle voulait mettre à sa place l’évêque de Limoges, ou De Noyers, ou Châteauneuf, elle entendait bien tirer parti de leur élévation pour elle-même et pour sa famille ; il comprit donc qu’en faisant pour elle ce qu’elle espérait de ses rivaux, il parviendrait à amortir ses ressentimens, sans donner à la reine l’extrême déplaisir et le mauvais air de mettre en disgrâce une personne de cette qualité et de cette considération. La redoutant moins, il la supporta davantage, et dirigea toutes ses batteries contre Mme de Hautefort.

Déjà l’amitié de la reine pour Mme de Hautefort avait reçu bien des atteintes, et plus d’une scène pénible avait eu lieu entre Anne d’Autriche et son ancienne favorite.

Dans une soirée du mois d’août 1643 Anne d’Autriche, étant seule dans sa chambre avec une de ses femmes, Mlle de Beaumont, et Béringhen, premier valet de chambre du roi, se plaignit à eux de la conduite de leur amie et du peu de respect qu’elle témoignait pour elle-même et pour son gouvernement. Mme de Hautefort, qui était dans un cabinet voisin, entendit ce discours, et, se présentant à l’improviste, se défendit avec sa vivacité accoutumée. L’explication fut orageuse, et suivie d’un de ces raccommodemens, avant-coureurs certains d’une rupture inévitable. Mme de Motteville, honnête et bonne, mais toujours un peu femme de chambre, ne manque pas de prendre ici le parti de sa maîtresse. « Nous pouvons, dit-elle [43], dire nos avis à nos maîtres et à nos amis ; mais quand ils se déterminent à ne pas les suivre, nous devons plutôt entrer dans leurs inclinations que suivre les nôtres, quand nous n’y connoissons point de mal essentiel et que les choses par elles-mêmes sont indifférentes, » Voilà certes de belles maximes de cour, mais qui n’étaient pas à l’usage de Mme de Hautefort. Elle ne croyait pas du tout qu’il s’agît la d’une chose indifférente, et elle n’avait pas autrefois résisté à l’amour de Louis XIII, bravé Richelieu, joué sa liberté et sa réputation pour se réduire au métier d’une domestique complaisante. Mme de Motteville nous raconte ainsi la fin de la scène : « Les larmes furent grandes du côté de l’accusée, et les sentimens de même ; mais enfin, ayant témoigné un grand désir de ne plus déplaire à celle à qui elle devoit toutes choses, elle lui dit tout ce qu’elle put pour justifier ses intentions et l’emportement qu’elle avoit eu. La reine, qui étoit bonne et naturellement aimable, lui pardonna de bonne grâce, et, lui donnant sa main à baiser, lui dit en riant, pour apaiser son amertume : Il faut donc aussi, madame, baiser le petit doigt, car c’est le doigt du cœur, afin que la paix soit parfaite entre nous. » Mais ce n’étaient la de part et d’autre que de trompeuses apparences. Nous savons à quel point Anne d’Autriche était dissimulée, et Mme de Hautefort avait promis plus qu’elle ne pouvait tenir. Il lui échappait sans cesse de généreuses imprudences que l’habile Mazarin ne manquait pas de tourner contre elle. Sans s’en douter, elle était entourée d’une police attachée à ses pas. Comme autrefois Richelieu était parvenu à gagner une de ses meilleures amies, la belle et odieuse Mlle de Chémerault, son successeur avait aussi corrompu quelque valet ou quelque femme de chambre en relation habituelle avec la dame d’atours, et qui tenait note de toutes ses actions et de toutes ses paroles ; et lui s’empressait de les rapporter à la reine chargées et envenimées. Voici par exemple comment, dans les carnets de Mazarin, est représentée la scène racontée par Mme de Motteville : « Mme de Hautefort s’est vantée d’avoir fait connoître à la reine les raisons de sa conduite et de lui avoir parlé de façon à lui faire bien comprendre qu’elle demanderoit son congé si on ne la traitoit pas mieux. » Puis vient cette remarque en espagnol évidemment destinée à la reine : « Elle avoue qu’elle a pleuré, mais que ce n’étaient pas des larmes de tendresse. »

L’emprisonnement du duc de Beaufort aigrit encore cette situation difficile. Nous qui savons aujourd’hui, à n’en pouvoir douter [44], que Beaufort était coupable, nous approuvons la conduite de Mazarin ; mais les preuves juridiques faisant défaut, ceux qui n’étaient pas dans les secrets de Mme de Chevreuse pouvaient fort bien croire que toute cette conspiration, dont on faisait tant de bruit, était une invention du cardinal pour se défaire de ses ennemis. C’était là l’opinion sincère de bien des gens, et par exemple du vertueux évêque de Lisieux, le fidèle ami et défenseur des Vendôme ; pourquoi Mme de Hautefort aurait-elle été plus clairvoyante ? Elle croyait donc Beaufort innocent ; On conçoit alors quelle dut être sa douleur en voyant la reine se prêter à ce qui lui semblait une lâche vengeance et sacrifier à un favori italien le petit-fils d’Henri IV. Elle eut bien de la peine à suivre, comme Mme de Sénecé, le mot d’ordre donné par l’évêque de Limoges : souffrir en silence, demeurer à son poste, et attendre les occasions favorables.

Dans le parti des Importans, les politiques vaincus et détruits avaient entièrement cédé la place aux dévots qui s’agitaient plus que jamais. Ils avaient tiré De Noyers de sa retraite de Dangu, et plaçaient en lui leur espérance, comme en un autre Châteauneuf. À défaut de l’évêque de Lisieux, exilé dans son diocèse, ils mettaient en avant le père de Gondy, le père Vincent, les religieuses du couvent des Filles-de-Sainte-Marie, des Carmélites et du Val-de-Grâce. Mme de Hautefort était parmi les saints ce qu’avait été Mme de Chevreuse parmi les politiques, et elle lui avait succédé dans les ombrages et les alarmes du cardinal. Comme nous l’avons dit tout à l’heure, elle ne faisait, elle ne disait rien dont il ne fût sur-le-champ informé. Plusieurs des rapports qu’on lui adressait sont tombés entre nos mains [45], et nous montrent la source des soupçons et des accusations répandus dans les carnets du cardinal. Tantôt on la représente menant Anne d’Autriche au Val-de-Grâce, où trois dames osèrent lui parler contre Mazarin, et elle-même cachée dans une cellule, pendant qu’on faisait à la reine la remontrance concertée ; tantôt on la suppose feignant d’être malade ou d’aller passer quelques jours dans des couvens, pour recevoir des visites ou entretenir des correspondances mystérieuses. On va jusqu’à lui prêter des intelligences avec deux officiers suspects, Tréville et Des Essarts. Les Importans, accusant surtout Mazarin de faire revivre Richelieu, avaient répandu dans Paris un rondeau imité de celui qu’on avait fait à la mort du grand cardinal :

Il n’est pas mort, il n’a que changé d’âge,
Ce cardinal, dont chacun en enrage, etc.


Ils avaient même trouvé dans les mots Jules de Mazarin l’anagramme : Je suis Armand, consolation ordinaire des partis vaincus, qui soulagent leur humeur en malices impuissantes. La police de Mazarin, qui voyait partout Mme de Hautefort, prétend que c’est dans sa société que l’anagramme et le rondeau avaient été composés. Comme elle pouvait tout sur La Porte, Mazarin imagine aussi que c’est elle qui a poussé le hardi valet de chambre à jeter dans le lit de la reine une impertinente lettre où on la conjurait de prendre plus de soin de sa réputation et de son salut. Il se trompait, car La Porte, qui dans ses Mémoires fait l’aveu de cette action singulière, n’y mêle pas le moins du monde la dame d’atours. Mais le plus grand crime de celle-ci était de s’intéresser à Beaufort. Un des rapports que nous avons sous les yeux s’exprime ainsi : « La dame susdite n’écoute qu’avec indifférence ses adorateurs, ayant son cœur au bois de Vincennes. » Cette compassion généreuse fut une des principales causes de sa perte. Au commencement du printemps de 1644, la reine alla faire une promenade au bois de Vincennes ; Mme de Hautefort l’y accompagna. À la vue du château et du donjon, la noble et bonne créature ne put contenir son émotion, et elle dit à la reine que « c’étoit la première fois que sa majesté venoit en ce lieu depuis que ce pauvre garçon y étoit, » et elle lui demanda s’il n’y aurait point quelque grâce à espérer pour lui. La reine mécontente ne répondit pas un seul mot. Quand on servit la collation, Mme de Hautefort, qui avait le cœur serré, ne put pas manger, et lorsqu’on lui demanda pourquoi, elle avoua qu’elle ne savait pas se divertir en songeant à « ce pauvre garçon [46]. » C’en était trop : dès ce moment, la reine résolut de se délivrer de cette perpétuelle censure, et elle n’en attendit plus que l’occasion.

Le trait dominant du caractère de Mme de Hautefort, avec la générosité et le courage, était une intarissable bonté. À la cour de Louis XIII, elle était la ressource de tous ceux qui avaient à faire entendre quelque plainte ou à réclamer quelque faveur légitime. Elle n’hésitait jamais à se mettre en avant dès qu’elle croyait la justice intéressée. Elle avait continué ce rôle depuis qu’elle était revenue auprès d’Anne d’Autriche. Quelques jours après la triste promenade de Vincennes, le 13 ou le 14 avril, un soir, à ce que raconte Mme de Motteville, la reine allant se mettre au lit et n’ayant plus que sa dernière prière à faire, « Mme de Hautefort, toujours occupée à bien faire, en déchaussant la reine, appuya la recommandation d’une de ses femmes qui parloit en faveur d’un vieux gentilhomme servant, qui depuis longtemps étoit son domestique et demandent quelque grâce. Mme de Hautefort, ne trouvant pas la reine de trop bonne volonté pour lui, lui dit et lui fit entendre par des souris dédaigneux qu’il ne falloit pas oublier ses anciens domestiques. La reine, qui n’attendoit qu’une occasion pour se défaire d’elle, contre sa douceur ordinaire ne manqua pas de prendre feu là-dessus, et lui dit avec chagrin qu’enfin elle étoit lasse de ses réprimandes et qu’elle étoit fort mal satisfaite de la manière dont elle vivoit avec elle. En prononçant ces paroles, elle se jeta dans son lit et lui commanda de fermer son rideau et de ne lui plus parler de rien. Mme de Hautefort, étonnée de ce coup de foudre, se jeta à genoux, et, joignant les mains, appela Dieu à témoin de son innocence et de la sincérité de ses intentions, protestant à la reine qu’elle croyoit n’avoir jamais manqué à son service, ni à ce qu’elle lui devoit. Elle s’en alla ensuite dans sa chambre, sensiblement touchée de cette aventure, et je puis dire fort affligée. Le lendemain, la reine lui envoya dire de sortir d’auprès d’elle et d’emmener avec elle Mlle d’Escars, sa sœur [47]. » Voilà le récit d’une amie de la reine. Celui de l’amie de Mme de Hautefort, qui nous a laissé l’histoire de sa vie, est bien différent. Après la scène, que l’amie de Mme de Hautefort donne un peu autrement, celle-ci, au lieu de se jeter à genoux en protestant de son innocence et de chercher à se sauver, comprit d’abord l’intention d’Anne d’Autriche et vit bien qu’il fallait quitter la cour. « Elle [48] ferma le rideau de la reine, comme elle avoit accoutumé les autres jours, et lui dit : « Je vous assure, madame, que si j’avois servi Dieu avec autant d’attachement et de passion que j’ai fait toute ma vie votre majesté, je serois une grande sainte. » Et levant les yeux sur un crucifix qui étoit auprès du lit, elle dit tout haut : Il Vous savez, Seigneur, ce que j’ai fait pour elle ! » La reine ne répondit rien, et Mme de Hautefort compta sûrement que le lendemain elle auroit un ordre de se retirer, et le lendemain en effet elle eut cet ordre comme elle l’avoit prévu. » Mme de Motteville, l’allant voir dans sa chambre avant son départ, la trouva « assez forte sur son malheur ; » mais son âme, qui d’abord n’avait pas jeté un seul soupir, finit par éclater avec force, à ce point qu’elle tomba malade. Le jour suivant, étant un peu remise et soulagée par deux saignées qu’on lui fit la nuit, elle sortit du palais « regrettée de tout le monde, » dit Mme de Motteville, et la reine ou plutôt Mazarin commanda qu’on ne fit aucune sollicitation en sa faveur [49]. Ce fut en ce moment que lui revinrent tristement à la pensée les prophétiques paroles que Louis XIII lui avait souvent répétées : « Vous avez tort ; vous servez une ingrate. » Mais Mme de Hautefort se souvint aussi de Louise de La Fayette, et elle résolut de l’imiter. Le vrai et sérieux christianisme, qui lui avait interdit de rester à la cour pour y être une duègne complaisante, lui montra l’asile placé au-dessus des disgrâces comme des faveurs des rois : elle se fit mener au couvent des Filles-Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, et elle songea à y devenir religieuse.

Dieu en avait disposé autrement : Marie de Hautefort devait rester dans le siècle pour en être l’ornement et le modèle. Son malheur lui fit bien perdre quelques amis de cour : elle ne revit plus ni Mme de Motteville, qui l’aimait beaucoup et qui obéit à regret à la reine, ni même le chevalier de Jars, devenu avec l’âge et une riche commanderie bien différent de lui-même, et que retint la crainte de déplaire à Mazarin ; mais elle était faite pour avoir d’autres amis, qui lui demeurèrent fidèles et lui prodiguèrent dans sa disgrâce toutes les marques de considération et de tendresse. Ses adorateurs se réjouirent presque de la voir pauvre et persécutée, pour mettre à ses pieds leur fortune et leur cœur. Le duc de Ventadour, qui jusque-là lui avait fait une cour médiocrement accueillie, déclara hautement qu’il serait heureux de l’épouser, « quand elle n’auroit pas un double vaillant, » et, ne s’en tenant pas aux paroles, il fit part de sa résolution à la reine, et lui demanda son agrément, qui ne fut pas refusé [50]. Cette fidélité généreuse toucha Mme de Hautefort, mais n’eut pas le pouvoir de la faire sortir de son couvent. Gassion ne fut pas plus heureux. Il n’avait pu la voir sans l’aimer, ainsi que nous l’avons dit, mais il n’avait pas osé se déclarer. Venant d’être fait maréchal, très bien avec la cour et avec les Condé, et ayant devant lui la plus brillante carrière, il s’enhardit un peu, et sans confier son dessein à personne, il prit le parti de risquer lui-même l’aventure, et un jour il se présenta au parloir des filles de Sainte-Marie. Mme de Hautefort fut bien surprise lorsqu’on l’avertit que le maréchal de Gassion la demandait à la grille. Elle fut bien plus surprise encore et fort embarrassée quand il lui fit une déclaration inattendue, et lui témoigna la passion qu’il avait pour elle et son intention de l’épouser, si elle daignait y consentir. Elle demeura assez longtemps sans lui pouvoir répondre. À la fin, après avoir rappelé ses esprits, elle lui dit qu’elle se sentait tout à fait obligée de d’honneur qu’il lui faisait, que ce serait un très grand avantage pour elle qu’un pareil mariage, qu’elle y voyait un seul obstacle, la différence de religion, parce qu’elle ne se pourrait jamais résoudre à épouser quelqu’un qui ne serait pas catholique. N’ayant pas envie de se convertir, le maréchal prit cette réponse pour un congé ; il s’en alla fort affligé de n’avoir pas réussi, mais un peu consolé de n’avoir pas eu de témoin de son échec [51].

Quelque temps après, la belle recluse reçut une autre visite, ou du moins un autre message qui ne la trouva pas aussi insensible. Elle quitta sa pieuse retraite ; sans aller à la cour, elle reparut dans le monde ; et bientôt le bruit se répandit que Mme de Hautefort allait devenir la maréchale duchesse de Schomberg. Tous les cœurs honnêtes, sans distinction de parti, applaudirent à l’idée d’une union si bien assortie. Une seule personne s’en affligea : ce fut la sœur du maréchal, Jeanne de Schomberg, la duchesse de Liancour. Elle avait soupçonné quelque chose de la passion que son mari avait autrefois ressentie pour Mme de Hautefort ; elle craignit une alliance qui la pouvait rallumer, en exposant M. de Liancour à voir sans cesse cette beauté redoutable, et elle entreprit d’empêcher le mariage, déjà bien avancé. Elle dissimula ses véritables craintes, et, allant voir Mme de Hautefort, elle lui dit en toute confidence que M. de Schomberg avait fait de grandes dépenses à l’armée et dans ses différentes charges, que sa fortune était à peu près perdue, qu’il avait besoin d’un riche mariage pour rétablir ses affaires, et que s’il persistait à l’épouser, sa maison était ruinée sans ressources ; qu’elle s’adressait donc à l’amitié même qu’elle témoignait à son frère pour prévenir un tel malheur. On peut se faire une idée de l’impression que fît un pareil discours sur Mme de Hautefort. On lui demandait le sacrifice de sa dernière espérance. Que diraient la cour et Paris d’une rupture aussi imprévue, qu’on ne manquerait pas de rapporter à quelque cause injurieuse ? Pourquoi l’avoir tirée du couvent, où, après ce public affront, elle ne pouvait plus rentrer avec le même honneur ? Comment M. de Schomberg n’avait-il pas fait toutes ses réflexions avant de prendre un engagement aussi sérieux, et comment l’aimait-il si peu de les faire au moment suprême ? Et puis Mme de Liancour était-elle bien l’interprète de son frère ? Elle-même, en vérité, était-elle obligée d’immoler son bonheur à la fois, et son honneur à des considérations qui lui paraissaient bien peu dignes et d’elle et de celui qu’elle commençait à aimer ? L’affection, l’ambition, la générosité, le dépit, la honte, se livraient dans son cœur le plus douloureux combat. La générosité l’emporta ; elle n’entendait pas nuire à M. de Schomberg, et elle promit à sa sœur que le mariage qu’elle redoutait ne se ferait point. À peine Mme de Liancour était-elle sortie, que la pauvre femme, épuisée par le noble effort qu’elle venait de faire, tomba dans une affliction voisine du désespoir. Elle était résolue, mais inconsolable et malheureuse. Quelques jours après, étant restée au lit assez tard, malade et désolée, elle reçut la visite d’un ami de M. de Schomberg, qui leur servait d’intermédiaire, M. de Villars, et elle s’apprêtait à lui dire qu’elle connaissait la situation et les nouvelles réflexions du maréchal, et lui rendait sa parole, quand M. de Villars se mit à la gronder d’être si paresseuse, tandis que lui s’était levé de fort bonne, heure pour faire les publications de son mariage à sa paroisse et à celle de M. de Schomberg, et en même temps il lui remit une lettre du maréchal, la plus pressante et la plus amoureuse. Mme de Hautefort ne savait que penser et demeurait interdite. Sur ces entrefaites arriva Mme de Liancour, qui, rougissant de sa faiblesse et confuse de sa conduite, se jeta dans ses bras, lui confessa ses vrais sentimens, la supplia de tout oublier et d’être sa sœur.

Ainsi se termina la partie romanesque de la vie de Mme de Hautefort ; elle devint duchesse de Schomberg, le 6 septembre 1646, à l’âge de trente ans. Depuis, sa destinée a été aussi paisible que sa jeunesse avait été orageuse. Arrêtons-nous sur le seuil de cette nouvelle carrière où la noble femme se surpassera elle-même, où sa vertu demeurera sans tache, où elle sera tour à tour une tendre épouse, une sainte veuve, la protectrice et l’amie de Bossuet, le charme de quelques sociétés d’élite, l’objet constant des respects affectueux de Louis XIV, surtout une digne élève de saint Vincent de Paul, l’asile fidèle des malheureux et des opprimés, le recours assuré de tous ceux qui souffraient, particulièrement des filles et des femmes dans leurs périlleuses misères, n’ayant retenu de son ardeur et de sa vivacité naturelle qu’une bonté presque passionnée et ce feu sublime de la charité chrétienne qui lui mérita le beau nom de mère des pauvres.


Posons la plume, et mettons fin à ces peintures d’une société à jamais évanouie, et de femmes que l’œil des hommes ne reverra plus. Encore quelques pages sur Mme de Longueville, et nous aurons dit adieu à ces rêves de nos heures de loisir, que caressa notre jeunesse, et qui nous ont accompagné jusqu’au terme de l’âge mûr. Nous l’avouons : nous ne quittons pas sans regret cet aimable et généreux commerce. Soyez bénies, en nous séparant, muses gracieuses ou sévères, mais toujours nobles et grandes, qui m’avez montré la beauté véritable et dégoûté des attachemens vulgaires. C’est vous qui m’avez appris à fuir les sentiers de la foule, et, au lieu d’élever ma fortune, à tâcher d’élever mon cœur. Grâce à vos leçons, je me suis complu dans une pauvreté fière ; j’ai perdu sans murmure tous les prix de ma vie, et j’ai été trouvé fidèle à une grande cause, aujourd’hui abandonnée, mais à laquelle est promis l’avenir. Soutenez-moi dans les épreuves suprêmes qui me restent à traverser. Contemporaines de Descartes, de Corneille, de Pascal, de Richelieu, de Mazarin, de Condé, Anne de Bourbon, Marie de Rohan, Marie de Hautefort, Marthe du Vigean, Louise de La Fayette, sœur Sainte-Euphémie, âmes aussi fortes que tendres, qui, après avoir jeté tant d’éclat, avez voulu vous éteindre dans l’obscurité et dans le silence, donnez-moi quelque chose de votre courage, enseignez-moi à sourire comme vous à la solitude, à la vieillesse, à la maladie, à la mort. Disciples de Jésus-Christ, joignez-vous à son précurseur sublime pour me répéter, au nom de l’Évangile et de la philosophie, qu’il est bien temps de renoncer à tout ce qui passe, et que la seule pensée qui désormais me soit permise est celle de quelques travaux utiles, du devoir et de Dieu.


V. COUSIN.

  1. Hautefort est aujourd’hui un bourg du département de la Dordogne, dans l’arrondissement de Périgueux, à huit lieues de cette ville, et à deux lieues et demie d’Excideuil, sur une colline qui domine la Baure.
  2. Le possesseur actuel du château est M. le baron de Damas, ancien ministre des affaires étrangères sous la restauration, dont nous ne voulons pas rencontrer le nom sans rendre un public hommage à ses vertus et à son cœur tout français.
  3. Mme de Sévigné, annonçant sa mort dans une lettre du 16 octobre 1680, en cite un trait inouï d’avarice. On dit qu’il a servi d’original à l’Avare de Molière. D’un autre côté, il est certain qu’il fonda un hôpital dans son marquisat de Hautefort, pour y entretenir à ses frais onze vieillards, onze jeunes garçons et onze jeunes filles ou femmes, en l’honneur des trente-trois années de la vie de Jésus-Christ.
  4. Sur Mlle du Fargis, voyez, dans le Journal de M. le cardinal de Richelieu, édition de 1649, page 93, la Copie des lettres de madame du Fargis, qui ont donné lieu à sa condamnation.
  5. Mémoires de Mademoiselle, édition d’Amsterdam, t. Ier, p. 33.
  6. On peut les voir dans les Œuvres de Benserade, édition de 1697, t. Ier, p. 191.
  7. Voyez la Duchesse de Chevreuse, livraison ; du 1er décembre 1855, p. 936.
  8. Il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches, de découvrir aucun portrait peint de Mlle de La Fayette, et le père Lelong ne cite d’autre portrait gravé que celui de Montcornet, auquel on ne peut se fier.
  9. Ce sont les propres termes de Monglat.
  10. Mémoires, collection Petitot, t. II, p. 348.
  11. Voyez le détail de toute cette affaire dans notre premier article sur la Duchesse de Chevreuse, livraison du 1er décembre.
  12. Vie manuscrite de Mme de Hautefort, communiquée par le marquis d’Estourmel. Cette vie contient des lettres et des passages omis dans la notice imprimée en 1799, in-4°, par Mme de Montmorency, née de Luynes, et réimprimée en 1807, in-12, par le père Adry, de l’Oratoire.
  13. C’est le mot même qu’emploie deux fois la Vie imprimée. Nous l’avons fidèlement suivie dans ce récit, dont les traits essentiels sont communs à la vie imprimée, à la vie manuscrite et aux Mémoires de La Porte ; mais, dans La Porte et dans la vie manuscrite, Mlle de Hautefort partagerait l’honneur de son dévouement avec Mlle de Villarceaux, nièce de M. de Châteauneuf, amie intime du chevalier de Jars, et elle se serait travestie en soubrette de cette dame.
  14. Journal de M. le cardinal de Richelieu, etc.
  15. Mémoires de Monglat, collect. Petitot, t. XLIX, p. 238, etc.
  16. Vie manuscrite.
  17. Femme de service de la reine qui avait la garde de ses petits chiens.
  18. Mémoires, collection Petitot, p. 391, etc.
  19. Lorsque Mlle de Hautefort revint à la cour, elle présenta Scarron à la reine Anne, et elle lui fit obtenir une pension et un bénéfice au Mans. Voyez les pièces que Scarron lui a adressées ainsi qu’à sa sœur, Mlle d’Escars, la diverses époques, t. VII des Œuvres de Scarron, édition d’Amsterdam, 1752.
  20. Mémoires de La Porte, p. 391 et 392.
  21. Nous devons ce billet au père Griffet, dans son excellente et trop peu appréciée Histoire de Louis XIII ; c’est sans doute un abrégé qu’en a voulu donner Mme de Motteville, lorsqu’elle dit, t. Ier, p. 164, que la reine avait écrit de sa propre main à Mme de Hautefort « qu’elle la priait de revenir, qu’elle ne pouvait goûter de plaisir parfait si elle ne le goûtait avec elle, » et ces mêmes mots : « Venez, ma chère amie, je meurs d’impatience de vous embrasser. » L’abrégé est plus tendre que la lettre même.
  22. Saumaise, le grand Dictionnaire des précieuses, 1661, t. Ier, p. 218.
  23. Vie manuscrite.
  24. Lettres de Mlle de Chémerault, dans le Journal de M. le cardinal de Richelieu, p. 184 et 185 de l’édition plus haut citée.
  25. Nous tirons ces curieux détails d’une pièce inédite, enfouie à la Bibliothèque nationale dans le fonds Du Puy, n° 548, 549, 550. En tête de cette pièce, on lit : « Hautefort. Giesvres, 1639. »
  26. Tallemant, t. Ier, p. 141
  27. Scarron, t. VII, p. 180, Voyage de la Reine à La Barre.
  28. Mémoires, t. Ier, p. 48.
  29. C’est à la vie manuscrite qu’appartient ce passage trop abrégé dans la vie imprimée. Celle-ci, en retour, s’étend un peu plus sur le mélange de majesté et de douceur qui semble bien avoir été le caractère de la beauté de Mme de Hautefort.
  30. Les Divers Portraits parurent en 1659, et il y en eut cette même année deux autres éditions sous le titre de Recueil des Portraits et des Éloges en prose, dédiés à Son Altesse Royale Mademoiselle. C’est la seconde de ces éditions, plus ample que la première, qui donna pour la première fois le portrait de Mme de Hautefort, qui de là a passé dans la Galerie des Peintures, 2 volumes, 1663. Ce portrait, publié en 1659, et composé sans doute quelque temps auparavant, montre donc Mme de Hautefort entre quarante et quarante-trois ans.
  31. Voyez la Revue au 1er août 1851.
  32. Mémoires inédits de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, etc., par M. Barrière ; Paris, 1828, t. II, p. 39.
  33. Le cardinal lui parlait donc d’autre chose.
  34. Voilà qui est bien fort et nous persuaderait tout à fait, si nous ne nous souvenions qu’en 1637, sortant de communier, Anne jura sur la sainte eucharistie qu’elle venait de recevoir, et sur le saint de son âme, qu’elle n’avait pas une seule fois écrit en Espagne, tandis que pas tard elle fit des aveux bien contraires à ses premiers sermens.
  35. Édit. d’Amsterdam, 1731, t. II, p. 383 et 384, et dans l’édit. de M. Aimé Champollion, p. 303.
  36. Rappelons que deux écrivains de notre temps dont l’opinion nous est considérable, l’exact éditeur des Lettres du cardinal à la reine, à la princesse Palatine, etc., et le savant auteur des Mémoires sur madame de Sévigné, s’accordent à penser que Mazarin a été l’amant d’Anne d’Autriche. M. Ravenel se fonde sur des expressions employées par Mazarin, très vives il est vrai, mais qui dans la langue du XVIIe siècle n’ont peut-être pas toute la signification qu’il leur prête, d’autant plus que Mazarin, connaissant la coquetterie de la reine, ne devait pas se faire faute de charger outre mesure, à la façon italienne, ses protestations de tendresse et de dévouement. Les argumens de M. Walckenaer approchent bien plus de la certitude. Le principal est une lettre de la reine à Mazarin, jusqu’alors inédite ; voyez les Mémoires sur madame de Sévigné, IIIe partie, p. 471. Nous devons dire que nous connaissons plusieurs autres lettres d’Anne d’Autriche, qui sont bien fortes aussi et qui semblent emporter la balance. Ou en pourra juger par les passages suivans (Bibliothèque nationale, Boîtes du Saint-Esprit, lettres inédites et autographes d’Anne à Mazarin) : « Dimanche au soir (vraisemblablement de la fin de l’année 1652). Je n’ai garde de vous rien demander (pour le retour du cardinal), puisque vous savez bien que le service du roi m’est bien plus cher que ma satisfaction ; mais je ne puis m’empescher de vous dire que je crois que, quand on a de l’amitié, la vue de ceux que l’on aime n’est pas désagréable, quand ce ne seroit que pour quelques heures. J’ai bien peur que l’amitié de l’armée (où était alors Mazarin) ne soit plus grande que toutes les autres. Tout cela ne m’empeschera pas de vous prier d’embrasser de ma part notre ancien ami (Louis XIV) et de croire que je serai toujours celle que je dois, quoi qui arrive. » — Lettre du 26 janvier 1653 : « Je ne sais plus quand je dois attendre votre retour, puisqu’il se présente tous les jours des obstacles pour l’empescher. Tout ce que je vous puis dire est que je m’en ennuie fort, et supporte ce retardement avec beaucoup d’impatience, et si 16 (Mazarin) savoit tout ce que je souffre sur ce sujet, je suis assurée qu’il en seroit touché. Je le suis si fort en ce moment que je n’ai pas la force d’écrire longtemps ni ne sais pas trop bien ce que je dis. J’ai reçu de vos lettres tous les jours, et sans cela je ne sais ce qui arriveroit. Continuez à m’en écrire aussi souvent, puisque vous me donnez du soulagement dans l’état où je suis. (Ici deux chiffres que nous traduisons par ces mots : Je serai à vous) jusques au dernier soupir. Adieu, je n’en puis plus. » — Lettre du 29 janvier 1653 : «… (Anne) est plus jamais même chose que ( Mazarin). »
  37. Mémoires de La Porte, t. LIX de la collect. Pet., p. 400 : « Un jour, comme Mme d’Hautefort lui disoit que le cardinal étoit encore bien jeune pour qu’il ne se fit point de mauvais discours d’elle et de lui, sa majesté lui répondit qu’il n’aimoit point les femmes, qu’il étoit d’un pays à avoir des inclinations d’une autre nature. »
  38. Mémoires de La Porte, ibid., p. 335.
  39. Vie imprimée, p. 158.
  40. Un père jésuite d’une imagination galante, le père Lemoine, s’est plu à consacrer le souvenir de cette passion précoce et innocente dans une devise assez curieuse. On y voit un phénix sur un brasier allumé aux rayons avec ces mots : Me quoque post patrem. Au bas, les armes de Mme de Hautefort, avec cette explication :
    Mon cœur est à peine formé,
    Et sur les cendres de mon père
    Déjà de ses rayons mon cœur est allumé.
    De l’Art des Devises, par le père Lemoine ; Paris, chez Cramoisi,1666, in-4°, p. 281.
  41. La vie imprimée ni même la vie manuscrite ne disent pas qu’en 1643 le maréchal de Schomberg rechercha Mme de Hautefort. Nous devons ce curieux renseignement aux carnets de Mazarin. IIIe carnet ; p. 4.
  42. La duchesse de Chevreuse, livraison du 15 décembre 1855.
  43. Mme de Motteville, t.1er, p. 168.
  44. La duchesse de Chevreuse, livraison du 15 décembre 1855.
  45. Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CXLIII, trois pièces de l’année 1643, égarées dans l’année 1652, et qui sont sur des papiers différens et de mains différentes. Quelqu’un écrit les observations faites par une autre personne, qui est appelée l’Oracle. Mazarin avait donc deux espions autour de Mme de Hautefort : l’Oracle était le principal. Les trois pièces ont diverses dates et portent ce titre commun : Touchant la conduite de madame de Hautefort.
  46. Archives des affaires étrangères, FRANCE, t, CVI, lettre de Gaudin à Servien, 23 avril 1644.
  47. Mémoires, t. Ier, p. 205.
  48. Vie manuscrite.
  49. Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, lettre de Gaudin à Servien du 17 avril : « Mme de Hautefort a eu son congé hier pour avoir parlé avec peu de respect à la reine. » Lettre de Mazarin à Béringhen pendant que celui-ci était en Hollande, du 16 avril : « Vous serez surpris de la nouvelle du congé que la reine donna avant-hier à Mme de Hautefort. La chose arriva sur quelque demande que faisoit à sa majesté ladite dame pour l’intérêt de quelqu’un de ses amis. Elle le porta si avant que de paroles en autres, sa majesté vint à blâmer la conduite de certaines personnes. Mme de Hautefort, ayant pris cela pour elle, mit le marché à la main de se retirer, ce que sa majesté, qui étoit déjà mal satisfaite de sa conduite, accepta sur-le-champ, et depuis a défendu à tout le monde de lui en parler. »
  50. Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, lettres de Gaudin du 23 avril et du 6 mai.
  51. Vie manuscrite.