Madame du Deffand et sa famille

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Madame du Deffant et sa famille [1]
Segur

Revue des Deux Mondes tome 36, 1906


Madame du Deffant et sa famille [2]


La nouvelle méthode historique, si précise, si documentée, la mise au jour, depuis une quarantaine d’années, de tant de papiers qui dormaient sous la poudre des vieilles armoires, ont éveillé dans les esprits, à l’égard des personnes célèbres, une curiosité plus intense, plus aiguë que par le passé. On ne se contente plus, comme le faisaient nos pères, de connaître leurs œuvres ou leurs actions publiques, avec quelques notions sommaires sur les faits marquans de leur vie et un vague aperçu de leur physionomie morale ; mais on se plaît à pénétrer dans leur intimité, à scruter les replis mystérieux de leurs âmes, à surprendre les secrets de leurs faiblesses, de leurs passions cachées, à rechercher aussi quels furent leur filiation, leur entourage, le train de leur existence journalière. Cette minutieuse investigation, tout indiscrète qu’elle puisse paraître, n’est peut-être pas aussi vaine qu’on l’a voulu prétendre. La destinée des hommes ne s’explique-t-elle pas fréquemment par leur origine, par leur éducation, par le milieu où s’est écoulée leur jeunesse ? Et n’y a-t-il pas chance de mieux comprendre et connaître les gens, quand on les voit agir et se mouvoir au naturel et sans apprêts, dans le déshabillé de leur vie familière, que si l’on se restreint à les considérer dans une attitude de commande, et sous les vêtemens de parade que leur ont imposés les nécessités de la scène ? Cette impression de la réalité vivante, je l’ai récemment éprouvée, lorsque j’ai mis la main sur une liasse poussiéreuse de lettres autographes de Mme du Deffand, — lettres sans prétention, négligemment écrites et sans aucun souci de la postérité, — ainsi que sur de nombreuses pièces émanant de ses proches, son père, ses frères, sa sœur, sa belle-sœur, son mari. Illustre, Mme du Deffand l’est, à coup sûr, entre toutes les femmes de son siècle, et ce n’est que justice, car elle les dépasse la plupart par l’étendue de son esprit, par la sûreté de son jugement, par la souplesse de son intelligence, et surtout par ce don charmant du style épistolaire que nul peut-être, depuis Mme de Sévigné, n’a possédé à un égal degré. Il n’est personne qui n’ait au moins feuilleté le recueil de ses lettres, et qui ne sache certains des épisodes de son histoire, sa liaison avec Hénault, son intimité avec d’Alembert, ses rapports orageux avec Mlle de Lespinasse, son attachement fidèle au duc et à la duchesse de Choiseul, enfin, dans ses dernières années, la singulière passion de tête de cette septuagénaire aveugle pour le sec et brillant Walpole, cet « emportement d’amitié, » selon son expression, qui la fit tant souffrir et nous valut de si merveilleuses pages. Mais, auprès de ces faits notoires, combien de points restés obscurs dans cette longue existence ! Que sait-on de son ascendance, de son enfance, de sa jeunesse, de son mariage, de ses relations de famille, de toute cette partie de sa vie qui ne s’est point passée autour d’une table de souper ou sous les lambris d’un salon ? Il n’est pas jusqu’à son écriture dont, par une ironie étrange lorsqu’il s’agit de celle qui a tant et si bien écrit, on ne connaissait pas une ligne [3]. Les lettres et pièces inédites dont je vais faire usage ne me donnent pas le présomptueux espoir de lever tous les voiles, et moins encore de renouveler l’histoire de Mme du Deffand, mais elles jettent une certaine lumière sur quelques-uns des points que je viens d’indiquer ; peut-être y verra-t-on aussi quelques croquis, pris sur le vif, de cette société provinciale qui, au XVIIIe siècle, gardait encore, en certaines régions reculées, une animation si intense et une couleur si pittoresque. Et c’est pourquoi j’espère que ces modestes pages trouveront grâce devant ceux qui aiment à respirer le parfum des choses d’autrefois.
I

Marie de Vichy, marquise du Deffand, naquit, ainsi qu’on sait, au château de Champrond, le 25 décembre 1097, de Gaspard II, comte de Vichy et d’Anne Brulart, sa femme. Elle avait deux frères et une sœur : Gaspard III, qui fut le père de Mlle de Lespinasse, Nicolas, abbé de Champ rond, et Anne, mariée au marquis d’Aulan. De ces différens personnages, je brosserai une esquisse sommaire dans la première partie de cette étude, pour aborder ensuite avec plus de détail ce qui est propre à Mme du Deffand, en donnant de larges extraits de la correspondance dont j’ai parlé plus haut, et en laissant, chaque fois qu’il me sera possible, la parole aux intéressés.

La maison de Vichy, originaire du Maçonnais, reconnaissait pour chef, à la fin du XVIIe siècle, Gaspard, comte de Vichy-Champrond, dont le mariage avec « demoiselle Anne Brulart, » fille du premier président du Parlement de Bourgogne [4] , fut célébré en l’an 1690. De la comtesse Gaspard, il reste peu de traces ; elle mourut jeune ; son époux, qui lui survécut longtemps, paraît s’être aisément consolé de cette perte. « Si feu Mme de Champrond n’avait pas eu la rage de Paris, en 1709, nous aurions vendu pour 6 800 livres de blé ! » Dans les lettres qu’on a de lui, ce souvenir dépité est la seule allusion qu’il fasse à la défunte. En revanche, on peut se faire une idée plus précise du père de Mme du Deffand, type accompli du gentilhomme campagnard de ce temps, orgueilleux de son nom, passionné pour sa terre, exact à payer ses dettes et âpre à exiger son dû, ayant, dans ses momens perdus, souci de ses enfans, mais dur et despote avec eux et les morigénant sans cesse, peu raffiné de goûts, peu cultivé d’esprit, avec un tour original et une sorte de rude franchise, qui donnent à ses boutades une allure assez pittoresque. Sa plus jeune fille, Mme d’Aulan, irritable et intéressée comme son père, sert souvent de cible à ses traits :


Je pourrais, ma fille [5], vous faire le même reproche que vous me faites, car il y avait longtemps que je n’avais eu de vos nouvelles ; j’attribuais la chose à ce qu’on vous avait envoyé, par mon ordre, une quittance mieux stipulée que celle dont vous paraissiez contente. Car, entre nous, il ne faut pas que vous trouviez la moindre contradiction à ce que vous désirez. Je vous dirai, en ami, que vous êtes infiniment trop vive ; cette humeur abrégera vos jours et vous fera tort dans le monde ; car, à vous parler franchement, — étant, à ce que je crois, en droit de le faire, — vous n’avez pas laissé une grande idée de votre modération ! Il a passé ici un cavalier pour la compagnie de votre frère, qui a dit que vous avez changé trente-cinq ou trente-six fois de domestiques depuis que vous êtes partie de ce pays. Je ne m’étonne plus si vous ne voyez pas plus M. d’Aulan que vous ne faites ; il n’y a personne qui aime à entendre crier dans son domestique. Ce que je vous en dis est par l’amitié que j’ai pour vous. Il ne s’agit pas d’avoir de la vertu, il faut avec cela avoir une certaine politesse. Vous n’en manquez pas quand vous voulez, mais il faut que les choses vous plaisent… J’embrasse de tout cœur la petite famille, et surtout la gouvernante de la maison. Prenez garde à ses hauteurs ; il faut corriger cela de bonne heure et lui inspirer la politesse pour les petits comme pour les grands, car la voix du public est celle du Seigneur. A ce discours, vous jugez bien que j’ai fait mes Pâques.


En cette correspondance entre le père et ses enfans, les questions d’intérêt jouent un rôle capital. Il se lamente à tout propos sur la cherté croissante de la vie, sur la diminution de sa fortune : « Si vous êtes affamés par les fermiers généraux, nous sommes ici ruinés par eux : Ils sont les maîtres du royaume, ils ruinent les provinces. » Et, pour se rattraper, il se lance, ainsi que les siens, dans des spéculations, des affaires compliquées, sources de débats orageux et d’interminables querelles. Pour vendre une de ses terres à la marquise d’Aulan, le vieux gentilhomme a recours à des roueries de maquignon :


Comme vous avez de l’argent, ma fille, vous ne pouvez le mieux placer. Pour un millier de pistoles, vous vous feriez une aimable habitation ; les terres, en ce pays, ne sont pas à beaucoup près si chères que les vôtres [6]et rapportent autant de revenu. Je compte que, si vous faites cette acquisition, le revenu de la terre, si vous y demeurez, ferait votre dépense, car elle, est excellente à manger ; et, de plus, si vous la voulez faire valoir, avec mille francs d’argent devant vous, vous ferez des coups étonnans !


Tout se passe bien jusqu’au paiement, mais le règlement des comptes est terriblement laborieux. Comme sa fille fait la sourde oreille, il s’adresse à son gendre :


Ma fille, qui entend les affaires, est très régulière pour soutenir ses intérêts, mais il n’en est pas de même pour ceux des autres ! Elle devrait songer à mon intérêt comme au sien. J’espère que vous me donnerez incessamment de vos nouvelles, et que les choses se passeront dans la justice et l’équité. Il faut agir dans les règles, et qu’une porte soit ouverte ou fermée. Il est extraordinaire que je n’aie ni terre ni quittance.


Ces différends d’ailleurs n’altèrent point la bonne amitié, si l’on en juge par le fréquent envoi des produits de leurs terres, menus présens rustiques, tels qu’œufs de pintades, de perdrix, graines de légumes, oignons et boutures de fleurs rares, avec instructions détaillées pour faire éclore les uns et faire germer les autres. Plusieurs billets ont trait à un cadeau d’un autre genre, qui fut beaucoup moins bien reçu :


Vous me mandez, ma chère fille, que vous m’enverrez un aiglon pour garnir ma volière ; je vous en remercie, et, s’il n’est pas parti, je vous prie d’en faire présent à d’autres. Un animal comme celui-là coûte à nourrir plus que quatre hommes ! On dit qu’il leur faut de la bonne viande, et qu’ils ne mangent point de tripes, comme vous dites…

Ma fille, écrit-il peu après à son gendre, me flatte qu’elle me nourrit un aiglon. Ce n’est pas là un enfant de volière, et je ne suis pas curieux de ces oiseaux voraces. Je la prie d’en faire cadeau à un ami. Ce présent seyant davantage à un duc qu’à un simple gentilhomme, il figurera mieux dans un aussi grand château que celui de Gadagne [7]. Mais, comme on m’a dit que vous êtes en pays de fleurs, si, par vos amis, vous pouvez en avoir, je vous serais très obligé de m’en envoyer et de me mander la manière de les planter et cultiver.


Actif, énergique et robuste, le comte de Vichy tirait gloire de sa verte vieillesse, et ne supportait pas qu’on le pût croire malade :


Je ne sais pourquoi Mme de Chàteaugay vous a mandé que j’étais abattu d’un gros rhume ; elle sait bien que je me porte à merveille. Le temps est si variable, qu’il reste toujours quelque petite émotion de fluxion, mais je dors bien et j’ai bon appétit, Il n’y a que quelques quintes de toux qui me prennent de temps en temps ; je compte en être bientôt débarrassé.


La mort le surprit un beau jour, sans avertissement préalable, en décembre 1736. De ceux qu’il laissait derrière lui, l’un des plus affligés fut, semble-t-il, son premier gendre, le marquis du Deffand, qui, bien que depuis dix ans séparé de sa femme, entretenait avec son beau-père des rapports amicaux : Personne, écrivit-il à la marquise d’Aulan [8], ne prend une part plus grande que moi à la douleur que vous, cause la perte que vous venez de faire de monsieur votre père. Il m’honorait de ses bontés ; je le regretterai toute ma vie.


De Gaspard de Vichy, le frère aîné de Mme du Deffand, je dirai peu de choses. Le fait saillant de sa carrière fut sa liaison avec Mme d’Albon, d’où naquit Julie de Lespinasse ; on a pu, ici même, en lire naguère le douloureux récit ; je n’y reviens que pour mémoire. Par son humeur et par ses goûts, il se rapprochait de son père, autoritaire et absolu comme lui, comme lui fortement attaché à son beau domaine de Champrond, dont il ne s’éloignait qu’à regret. « Je crois qu’il s’ennuie à périr, écrit Mme du Deffand quand il la vient voir à Paris ; il n’a pas ici beaucoup de connaissances. Hors le temps qu’il emploie à ses affaires, il est fort désœuvré [9]. » Les lettres de lui qu’on possède sont remplies de conseils pratiques adressés à ses sœurs sur la gestion de leur fortune, conseils où il se révèle quelquefois plus avisé que scrupuleux. Sa sœur cadette étant aux prises avec un débiteur :


Je suis, dit-il, d’un avis différent de mon père, s’il vous a conseillé de le poursuivre à toute outrance. Je vous conseille, pour moi, de lui faire bien peur sans lui faire de mal. C’est un homme qui n’entend rien aux affaires, mais qui a suffisamment d’argent ; il ne peut prendre aucun parti, et il a une femme qui est un démon. Vous avez assez d’esprit et d’intelligence pour tirer parti de tout cela, et quand vous serez son unique créancière, vous pourrez le faire chanter comme il vous plaira.


Homme d’esprit au surplus, séduisant lorsqu’il le voulait, galant avec les femmes, s’entendant à leur l’aire la cour. Lors d’un voyage qu’il fit à Montpellier, son secrétaire, l’abbé Denis, chargé de donner de ses nouvelles à ses fils, ne tarit pas sur ses succès :


M. le Comte est gai et gaillard ; il va constamment à l’abbaye, où il y a de jeunes, jolies et aimables dames, entre autres une dont la voix l’enchante. Il lui apprend cette chanson qu’il aime tant, et qui commence par : Ah ! que vous chantez tendrement… Point de réponse là-dessus, s’il vous plaît [10] !


Sa femme, née Diane d’Albon, qu’il trompait à outrance, l’aimait avec passion. C’est avec une admiration sans borne qu’elle le dépeint sans cesse comme éternellement jeune, alerte « comme un lièvre » et souple « comme un chat, » musicien accompli, danseur infatigable et tournant toutes les têtes.

Cette indulgente épouse était d’ailleurs la meilleure créature du monde, point sotte, mais frivole, insouciante, passionnée pour le monde et « la dissipation, » toujours réjouie, de belle humeur, prenant la vie du bon côté, bref en tout l’opposé de sa sœur naturelle, Julie de Lespinasse, qui, bien que plus jeune de beaucoup, la traitait comme une grande enfant, avec une tendresse ironique. Même dissemblance entre les sœurs au physique qu’au moral : un embonpoint prématuré déformait la comtesse, empâtait ses traits jadis fins, ce dont au reste elle n’avait cure. Le chirurgien l’ayant voulu saigner : « Mon bras est si gras et si gros, raconte-t-elle joyeusement, qu’il n’a jamais pu l’empoigner. » — « Elle est d’une grosseur effrayante et mange trois fois plus qu’il ne faudrait, » ajoute Julie de Lespinasse [11]. Son seul vice était, en effet, une gourmandise, ou, pour mieux dire, une voracité singulière, que nous aurons à signaler aussi, bien qu’à un moindre degré, chez Mme du Deffand. Dans ses lettres à ses enfans, cette phrase revient comme un refrain : « J’avais une faim canine, j’ai mangé comme un ogre ! » Voici à l’appui de ces dires, le programme d’un de ses repas :


J’ai dîné comme un loup ; notre cuisinier est excellent. Je vais vous faire le détail de ce qui est notre ordinaire de tous les jours : un bon potage de riz, des figues et des petites raves, des saucisses, des filets de mouton à la provençale, à se lécher les doigts ; pour entrée, une poularde en fricandeau, un gigot de mouton à l’estouffade avec des épinards dessous ; pour bouilli, une rognonade de mouton et un très léger morceau de bœuf ; pour rôti, des perdreaux rouges excellens ; et deux plats d’entremets. Adieu, mes amis, je vais souper. »


Ces goûts peu relevés n’éteignaient pas chez elle la vivacité de l’esprit. Elle a la plume abondante et facile, le sens du pittoresque et le don de l’observation. Au cours d’un long voyage qu’elle fit dans le midi de la France, ses lettres quotidiennes fourmillent de traits anecdotiques et de petits tableaux présentés avec agrément. Quelques échantillons, choisis presque au hasard, donneront idée de sa manière. En débarquant à Avignon, sa première promenade dans la ville la conduit à la synagogue, où elle reçoit « force honnêtetés, » dit-elle, et où on la fait asseoir en place d’honneur :


Dans les deux salles, il y avait au moins 500 lampes ou cierges ; jugez si l’on étouffait ! Je suais à grosses gouttes en sortant, et je dus mettre ma robe sur ma tête pour aller chercher le carrosse, car il n’entre pas dans la Juiverie. Ce qui m’a surtout plu, c’est leurs chants : imaginez quatre cents chats, sur des gouttières, qui crient à qui mieux mieux ; j’en ris encore en y pensant. C’était Salomon qui portait le pentatheuque ; il lui en avait coûté trente livres pour avoir cet honneur, parce qu’il s’achète à l’enchère. Les juives sont extrêmement jolies.


Le lendemain, c’est un grand souper chez Mme de Vaucluse, la plus en vogue et la plus renommée parmi les belles dames de la ville, malgré ses soixante-dix-sept ans :


C’est une grande femme maigre, sèche et noire, du rouge carotte sur les deux joues, sans frisure, mais un bonnet fort reculé, étiré, et basqué comme une fille de quinze ans, des bottes à ses manchettes, qui lui donnent l’air beaucoup plus leste. Elle me proposa à souper ; je la remerciai ; j’étais auprès d’elle : je vis entrer trente personnes ; elle se leva chaque fois, faisant un compliment à tout le monde. Je lui dis que cela devait la fatiguer beaucoup ; elle me répondit : Point, point, c’est habitude, ne vous dérangez pas ; ce que je fis, car cela me tuait. Depuis deux heures jusqu’à onze heures du soir, elle passe Avignon en revue, heure à laquelle deux femmes de chambre entrent, la déshabillent, et lui changent de chemise devant tout le monde ; et elle va se coucher. Mais cela n’empêche pas que tous ceux qui veulent restent jusqu’à sept heures du matin le lendemain. Avignon sera désert, quand cette bonne femme-là lui manquera.


A Montpellier, où elle fait un plus long séjour, elle imagine ; pour célébrer le Mardi gras, d’improviser une petite « réjouissance » intime et sans façon, dont elle donne le récit :


Entre midi et une heure, arriva toute la compagnie, nous eûmes un très grand, très bon et très délicat dîner, qui fut mangé avec un bel appétit par dix-neuf personnes. On y but beaucoup, il y eut grande joie et l’on y resta longtemps. Après le café, on fit force parties, auxquelles, sur les six heures du soir, succéda notre pharaon ordinaire, au milieu duquel cinq de nos convives furent obligés de nous quitter, pour assister à un souper où ils étaient invités. Pour ne point passer la soirée seuls, nous imaginâmes de retenir notre monde : il s’y était joint trois dames de plus. Sur la table de pharaon je fis servir un ambigu, des rogatons du matin, où j’avais fait ajouter une bonne soupe de riz, une poule dessus, un gigot de mouton, et un rôt d’agneau ; Votre père fut charmant et nous mit tous en train. Nous chantâmes, nous bûmes force vin, et nous nous embrassâmes beaucoup. Après la panse, vint la danse, qui commenta par des branles à la voix, où l’on s’embrassa encore. Notre cuisinier joue très bien de la Vielle ; on le fit monter, et, avec un violon, ce fut tout notre orchestre. A peine les menuets finis, les cinq personnes qui nous avaient quittés arrivèrent masquées. La joie recommença et se soutint, ainsi que la danse, jusqu’à quatre heures du matin, et elle aurait été bien plus loin, si la compagnie n’avait appréhendé que cette longue veille me fatiguât. J’y dansai deux menuets et une bourrée, et votre père plusieurs menuets et rigodons. C’était le maire de la ville qui était le maître des cérémonies, et il renvoya bien des masques qui se présentèrent, en leur disant qu’ils n’étaient pas de volée à entrer chez moi. Bref, tout se passa à merveille.


Citons encore la bizarre aventure de l’abbé de Chabannes, « aumônier du Roi, comte de Lyon, grand vicaire de Fréjus, » qui. de longue date, assure la comtesse, nourrissait le secret dessein de s’installer au pays du Grand Turc et de se faire mahométan :


Il a donné ses intentions à connaître à la sœur de M. de Fréjus, lui répétant sans cesse que le turban lui siérait à merveille. Il a fait plus, il a exécuté son projet, a emprunté mille écus du receveur des dîmes de Fréjus, plusieurs mille francs à différens marchands de Marseille, et, avec une vingtaine de malles pleines d’étoffes diverses, il est parti pour Constantinople, il y a plusieurs jours. Rien ne paraît plus certain que cette histoire, mais ne la dites pas si on l’ignore.


Ainsi chaque jour, pendant tout son voyage, la comtesse de Vichy régale-t-elle ses enfans de tout ce qu’elle saisit au vol, toujours joyeuse, riant de tout sans malice, et innocemment égoïste. Rien n’ébranle sa sérénité. Sa fortune est-elle compromise : « Pour moi, je dis : le diable soit des affaires ! On est bien malheureux quand on s’occupe de cela ; parlons d’autre chose. » Lorsque son fils cadet, le vicomte Alexandre, s’engage dans une voie déplorable, faisant des dettes, fréquentant les tripots, passant sa vie avec a les femmes galantes, les francs-maçons et toute la canaille de Provence, » après quelques vaines réprimandes, elle renonce à la lutte et l’abandonne tranquillement à son sort :


Je voulais lui mander qu’il ferait bien de prendre la route des Petites-Maisons, écrit-elle à son fils aîné [12] ; mais votre père n’a pas voulu que je lui fisse réponse et, réflexion faite, c’est le meilleur parti. Je chasse son idée comme une mauvaise pensée ; votre père et moi, nous vous faisons compliment d’en être débarrassé. Et croyez-moi, ne vous en occupez pas plus que nous ne faisons. Cette belle indifl’érence s’étend à sa propre santé :


Son médecin, dit d’un ton chagrin Mlle de Lespinasse [13], lui a assuré qu’avec des ménagemens elle pourrait vivre encore longtemps, mais elle ne veut pas se soumettre au régime qu’il lui a ordonné. Elle a dit à M. d’Alembert qu’elle mangerait toujours à sa faim ; c’est comme si elle disait qu’elle se résout à mourir bientôt, et son médecin ne le lui a pas caché.


La prédiction se vérifia : dix mois plus tard, la comtesse était emportée par une attaque d’apoplexie. Elle fut pleurée des siens, et Mme du Duffand elle-même, bien qu’elle vît rarement sa belle-sœur, fut touchée de cette perte. La lettre de condoléance qu’elle écrivit à Abel de Vichy, le fils aîné de la défunte, révèle plus d’émotion qu’on n’eût pu s’y attendre :


Je suis pénétrée [14], mon cher neveu, de la plus vive affliction. Je sens comme vous-même combien doit être sensible la perte que vous venez de faire ; je voudrais pouvoir mêler mes larmes avec les vôtres et celles de votre père. Je ne doute pas que vous ne soyez tous les deux ensemble, et qu’il ne vous ait emmené à Champrond ; je puis vous assurer que, si mon âge me le permettait, je ne balancerais pas à aller vous y trouver. Ces tristes occasions font sentir la force du sang. Je l’éprouve, mon cher neveu, et je puis vous assurer que je ressens pour vous, non seulement les sentimens d’une tante, mais d’une tendre mère.


Des proches parens de Mme du Deffand, celui qui fut mêlé le plus étroitement à sa vie fut son frère cadet, Nicolas, qu’on appelait l’abbé de Champrond. Ils firent ménage commun pendant plusieurs années, et ce fut pendant cette période que se fonda le célèbre salon, qui se transporta par la suite au couvent de Saint-Joseph. A ces données se réduisait ce que, jusqu’à présent, l’on savait de ce personnage ; les lettres que j’ai sous les yeux le feront un peu mieux connaître. Elles montrent un homme doux et bon, de cœur tendre, d’esprit moyen, de caractère timide, très différent par là de tous les siens, rudoyé par son père et rabroué par tout le monde. « L’abbé est toujours l’abbé, écrira Mme du Deffand [15], c’est-à-dire fort bon dans le fond, avec des façons singulières. » Entendons par ces derniers mots qu’il était d’humeur casanière, amoureux de la solitude, modeste dans ses goûts, et dénué d’ambition. Lorsqu’il eut atteint la trentaine, le crédit de sa famille le fit nommer grand vicaire de l’évêque de Rouen, avec promesse de décrocher bientôt un siège épiscopal. Il y fût parvenu sans doute avec un peu d’intrigue ; mais, indolence ou méfiance de soi, il se cantonna dans son poste, au vif dépit de son père, qui n’épargnait pas les bourrades à « ce petit impertinent, » indigne qu’on prît soin de lui :


Je vous remercie du désir que vous avez de me voir établi, répondait-il à ces reproches avec philosophie, mais l’évêché de Montpellier sera donné, selon toute apparence, à quelque Sulpicien, il faut en prendre son parti… Je suis dans une situation assez douce, dans une belle ville voisine de Paris, remplie de bonnes maisons, avec un nombre suffisant de confrères de la première naissance, de mon âge et de mon caractère. C’en est assez pour moi. Beaucoup de confrères sont dans le même cas. Toutes ces raisons me font patienter ; peut-être viendra-t-il un temps où tout se débouchera [16].


Quelques années plus tard, il fut nommé trésorier de la Sainte-Chapelle, à Paris ; cette sinécure lui plut, et ce fut la retraite tranquille où, pendant quarante ans, il vécut dans la paix et dans l’obscurité [17].

Ce détachement n’impliquait néanmoins ni insouciance de cœur, ni indifférence pour les siens. Tous les témoignages, au contraire, s’accordent à lui attribuer une âme sensible, aimante, pleine de simplicité et de douce bonhomie :


Votre dernière lettre m’a charmé, ma chère sœur, écrit-il à Mme d’Aulan. Vous m’assurez que vous m’aimez ; rien ne peut me toucher davantage qu’un tel aveu. Vous ne doutez pas de ma tendresse ; il est inutile de vous en donner de nouvelles assurances. Votre mari vous dira [18]le plaisir que je ressens quand je reçois de vos nouvelles ; nous ne nous entretenons que de vous. Mais il ne paraît pas se contenter de ces entretiens ; il aimerait bien mieux les faire avec vous. Il s’ennuie ici à la mort ; nous nous étudions à le retirer de la mélancolie ; nos efforts sont vains. Écrivez-lui de nous faire au moins bon visage, puisqu’il est obligé de vivre quelque temps avec nous. Vous obtiendrez plus que tout autre de son esprit, puisque vous avez son cœur… Pour moi, je l’avoue, j’aime mon beau-frère, mais je l’aime surtout parce qu’il vous rend heureuse [19].


Nous le verrons plus tard intervenir dans les querelles du ménage du Deffand, travailler, sans succès d’ailleurs, à un raccommodément durable, et ne recueillir pour salaire, de la part de sa sœur, que sécheresse et dédain : « Elle passe tout l’hiver à Paris, et elle se conforme à la saison, dit-il avec une pointe d’amertume ; je veux dire que sa froideur pour moi est sans égale ! » Mais sa plus vive tendresse est pour sa nièce, Françoise d’Aulan, enfant sensible et douce, peu aimée de sa mère, qui préférait ouvertement son fils.


Il me paraît, ma chère sœur, lui reproche timidement l’abbé, que votre tendresse pour ma nièce est bien refroidie depuis l’arrivée du garçon. Elle faisait vos délices ; elle ne fait plus que votre amusement. Eh bien ! je la regarde comme ma fille, et je veux en prendre soin tôt ou tard. Parlez-lui de moi, et faites-lui connaître mes intentions. La pauvre petite pouponne me fait pitié. Allez, ma sœur, vous n’êtes qu’une volage ; je ne vous, aurais jamais soupçonnée d’une telle inconstance !


Dix ans plus tard :


Je m’aperçois avec quelque chagrin de votre indifférence sur tout ce que je vous ai écrit au sujet de ma nièce ; je ne sais si c’est défaut de tendresse de votre part, ou si la pauvre enfant vous a donné quelque sujet de mécontentement. Vous en parlez de façon à me faire croire que vous n’êtes pas contente de son caractère, puisque vous craignez que la connaissance qu’elle aurait de ma tendresse lui causât de la vanité… Je ne vous en parlerai donc plus, puisque cela vous fait de la peine. Je ne l’aurais jamais cru ; mais, comme cette enfant n’en est pas cause, je réserverai en moi-même ma bonne volonté.


La dernière lettre qui subsiste de cette correspondance est empreinte de mélancolie, comme on peut l’attendre d’un homme qui se sent peu à peu oublié dans sa solitude et souffre de cet abandon :


J’ignore ce que fait mon frère, je ne reçois aucunement de ses nouvelles. Quant à vous, voilà bien des années que nous ne nous sommes point vus, et je ne peux prévoir quand j’aurai cette satisfaction. Mandez-moi au moins quelle est votre vie, et dans quelle position vous êtes aujourd’hui. Personne ne prend plus que moi intérêt à vous : je donnerais de mon sang, s’il le fallait, pour vous en convaincre. Adieu, ma chère sœur, vous n’aurez jamais de meilleur ami que moi [20].


Il resterait, pour achever cette revue, à parler de la sœur cadette de Mme du Deffand, de neuf ans plus jeune qu’elle [21], Anne de Vichy, marquise de Suarez d’Aulan, dont la silhouette s’est déjà profilée dans les pages qui précèdent et que nous retrouverons dans les lettres citées plus loin, et dont la plupart lui sont adressées. Fixée par son mariage dans la ville d’Avignon et ne venant que rarement à Paris, elle vécut loin de sa célèbre sœur qui, en dépit, — peut-être à cause, — de cette séparation, lui conserva toujours une sympathie spéciale. En nul membre de sa famille elle ne reconnaissait son sang comme en cette petite femme alerte et malicieuse, de tournure leste et de joli visage, à la langue acérée, à la repartie prompte, à l’humeur emportée traditionnelle chez les Vichy. « Vous êtes vive, lui écrit l’abbé, mais vous revenez aisément. Ma sœur, mon frère et moi, nous devons nous reconnaître à ce portrait. » Contrairement aux suppositions des anciens biographes [22], entre Mmes d’Aulan et du Deffand les relations épistolaires demeurèrent fréquentes et suivies, avec un perpétuel échange de services, de cadeaux, d’attentions de tout genre, et nous verrons la marquise du Deffand, après la mort de sa sœur, mander son neveu d’Aulan à Paris et l’instituer son héritier, à l’exclusion de tous les autres. J’aurai donc l’occasion de revenir sur cette branche des Vichy, et j’arrête ici cette galerie de figures secondaires, pour arriver au personnage principal du récit.


II

Sur les premières années de Mme du Deffand, nos documens n’apportent que peu d’informations nouvelles. Son père avait sur l’éducation féminine les idées de son temps : « Vous faites très bien de mettre vos filles au couvent, écrira-t-il plus tard à la marquise d’Aulan [23] ; c’est l’endroit où il faut élever les filles. » Sur ce principe, il mit les siennes, au sortir de nourrice, chez les Bénédictines de la Madeleine du Traisnel, 100, rue de Charonne, l’un des plus à la mode, le plus mondain surtout, des couvens parisiens. Les deux sœurs y reçurent les mêmes enseignemens, y vécurent dans le même milieu ; l’effet pourtant fut bien différent sur leurs âmes. Autant Anne, la cadette, devint et demeura religieuse et croyante, docile aux leçons de ses maîtres, autant Marie, l’aînée, se montra de bonne heure sceptique, frondeuse, rebelle à toute discipline de l’esprit. Elle jouait encore à la poupée, qu’elle prêchait déjà, dit Chamfort, « l’irréligion à ses compagnes. » On sait comment l’éloquent Massillon tenta de la convaincre et y perdit ses peines : « Qu’on lui achète, recommanda-t-il en sortant, un catéchisme de cinq sols. » On suivit le conseil, on lui donna le petit livre ; elle le lut, mais sans aucun fruit : « J’avais à peine dix ans, dit-elle, que je commençais à n’y rien comprendre. » Un peu plus tard, vers seize ou dix-sept ans, elle entama, par lettres, une polémique avec son confesseur, auquel elle soumettait ses doutes ; la pénitente n’y gagna rien ; par contre, l’âme du directeur courut, dit-on, grand risque [24].

On se tromperait toutefois si l’on prenait la marquise du Deffand pour une de ces incrédules de métier dont foisonne le XVIIIe siècle, méprisant les anciennes croyances et faisant parade d’impiété. « Elle regretta toute sa vie, assure Horace Walpole, de n’être point dévote, ce qui lui paraissait l’état le plus heureux de cette vie. » Certains passages des lettres qu’on lira plus loin confirment le dire de Walpole ; elle envie à sa sœur d’Aulan la sérénité de sa foi et déplore amèrement l’impuissance où elle est d’imiter son exemple. Elle ne rompit jamais entièrement avec les pratiques religieuses : en s’installant à Saint-Joseph, elle tint à avoir une « tribune » donnant sur la chapelle des sœurs [25], et, chaque dimanche, elle en faisait usage. Elle eut longtemps pour confesseur le Père Boursault [26], homme pieux et sage, dont elle estimait les lumières, et qu’elle chargea, lorsqu’elle la vit gravement malade, d’assister son amie, Mlle Aïssé : « Vous serez étonnée, témoigne cette dernière, quand je vous dirai que les confidens et les instrumens de ma conversion sont mon amant [27], Mme de Parabère et Mme du Deffand… Mme du Deffand, sans savoir ma façon de penser, m’a proposé d’elle-même son confesseur, le Père Boursault. » Ce qui semble non moins certain, c’est le mauvais souvenir que Mme du Deffand garda toujours de ses années d’enfance : « Je maudis bien mon éducation, s’écrie-t-elle. Oh ! je ne voudrais pas redevenir jeune à la condition d’être élevée comme je l’ai été… J’aurais tous les mêmes malheurs que j’ai eus [28]. » Sa condition, assez triste en effet, était celle d’une fillette délaissée par les siens, confiée, presque sans surveillance, à des mains étrangères. A treize ans, elle perdit sa mère ; son père, confiné à Champrond, ne venait guère à Paris ; la seule parente qu’elle vît était son aïeule maternelle, la duchesse de Choiseul, qui, remariée [29], lui accordait une attention distraite. Ses vingt ans étaient révolus, qu’elle était encore dans son cloître. Elle l’abandonna sans regret pour épouser, en 1718, le premier qui se présenta, qui fut son cousin issu de germain, Jean-Baptiste Jacques, marquis du Deffand de la Lande.

Ce dernier, âgé de trente ans, colonel de dragons, de bonne naissance [30], jouissant de quelque revenu et possesseur d’un château dans l’Orléanais, était, somme toute, un parti fort sortable. Le contrat fut signé, le 11 juin, dans l’après-midi, à l’hôtel de Choiseul, « rue Royale, paroisse Saint-Paul, » en présence de beaucoup d’illustres personnages, mais en l’absence du père de la fiancée, demeuré dans ses terres ; le comte de Vichy se borna à munir d’une procuration le sieur Arnaud, avocat au Parlement, qui le représenta à cette cérémonie [31]. Il ne daigna même pas se déranger pour le mariage, qui, le mardi 10 août, fut célébré dans l’église de Saint-Paul par l’archevêque de Sens, Bouthillier de Chavigny, oncle de Mlle de Vichy, après production d’une dispense pour cause de consanguinité [32]. Des grilles du couvent de Charonne, la jeune mariée sortit directement pour s’élancer vers les salons les plus élégans de Paris et pour briller à la cour du Régent. La plupart des historiographes de Mme du Deffand sont, sans preuves à l’appui, sévères pour son époux ; mais les maris des femmes célèbres sont rarement en faveur auprès de la postérité, et, si j’en juge par les lettres de lui qui sont entre mes mains, le marquis du Deffand pourrait être rangé parmi les calomniés. Il y apparaît simple et bon, sensible aux marques d’amitié, capable de reconnaissance, créé pour la vie familiale, pour la douceur du foyer domestique et pour les joies de la paternité, pour toutes les choses enfin qui lui furent refusées. Il s’intéresse avec ardeur au bonheur du ménage d’Aulan, dont il loue la parfaite entente avec une admiration attendrie. Cette descendance que le sort lui dénie, il la leur souhaite du meilleur de son cœur et fait à sa « chère et belle-sœur » des recommandations touchantes : « Son rhume m’a inquiété un peu ; il faut qu’elle se consacre et qu’elle songe à me donner un neveu. On ne peut l’aimer plus tendrement que je ne l’aime. » Un peu plus tard : « On m’a mandé que ma belle-sœur était incommodée et qu’on la croyait grosse ; vous ne devez point douter du plaisir que j’aurais à apprendre que cela est certain… Je vous souhaite un gros garçon. » Trois mois après : « J’ai été très fâché d’apprendre que vous vous étiez blessée. Ce n’est qu’une façon de perdue, à votre âge, quand on est assez heureuse pour ne s’en point ressentir. Il faut espérer que nous réparerons le temps perdu… Je crains que vous ne vous soyez point assez ménagée ; promettez-moi, ma chère sœur, de vous mieux conserver dans votre prochaine grossesse [33]. » Toutes ses lettres sont de ce ton amical et bonhomme, avec, par échappées, quelques retours mélancoliques sur son propre ménage et sur « le malheur de sa vie. » Malheur irréparable, car les qualités qui lui manquent sont peut-être les seules qu’on ne puisse acquérir, et ce sont les seules également que prise celle qui porte son nom : l’esprit qui brille, la verve qui amuse, le trait ailé qui, comme une flèche, jaillit des lèvres et vole au but. « L’ennui, confesse la marquise du Deffand, a été et sera toujours la cause de mes fautes. » Son mari l’ennuya ; ce fut le grand grief qu’elle ne lui pardonna jamais.

Ils n’eurent même pas, autant qu’il y paraît, les brèves illusions du début, la courte joie de ce portique fleuri qui sourit d’ordinaire aux premiers pas dans la voie conjugale. Dès le lendemain de son mariage, la jeune marquise se lie avec les femmes les plus en vue, les plus audacieuses de l’époque, Mmes d’Averne, de Prie, de Parabère, assiste aux fêtes intimes, aux petits soupers du Régent, et, tour à tour, goûte à tous les plaisirs mondains, les plus risqués comme les plus innocens, avec une espèce de transport. Trois mois durant, elle eut un goût effréné pour le jeu : « Cette passion me détachait de tout, raconte-t-elle ; je ne pensais a rien. C’était le biribi que j’aimais. Je me fis horreur et je guéris de cette folie. » La comédie de société fut ensuite une de ses passions : elle monta sur les planches et voulut égaler « la Beauval et la Champmeslé, » mais le succès ne répondit pas à l’effort, et le dégoût vint vite. Elle eut aussi, pendant un temps, des velléités littéraires : une tragédie médiocre de La Motte, Inès de Castro, allait alors aux nues et faisait couler bien des larmes ; elle s’avisa d’en faire une parodie, sous la forme de mirlitons, qu’elle lança dans le monde et qui eut une vogue incroyable. Ces petits vers sont venus jusqu’à nous ; ils sont alertes, bien tournés, d’une vivacité spirituelle, mais d’une audace de mots et d’un libertinage qu’on n’attendrait guère sous la plume d’une femme de vingt-cinq ans. Au reste, elle en demeura là et, par la suite, se défendit de passer pour un bel-esprit et pour une femme-auteur : « Je ne sais, dit-elle à sa sœur [34], ce que vous entendez, quand vous me demandez mes petits ouvrages d’esprit. : . Je n’ai aucun manuscrit, ni des autres, ni de moi ; je n’ai jamais rien écrit ; ainsi, ma chère sœur, je suis hors d’état de satisfaire à votre demande. »

Ces « dissipations, » on s’en doute, ne nuisaient pas à d’autres, plus fâcheuses, et qui semblaient inévitables. A son éblouissant esprit, la marquise du Deffand joignait, dans sa jeunesse, une réelle séduction physique : petite de taille, mais svelte et bien proportionnée, elle avait, nous dit-on, le visage fin, « le plus beau teint du monde, » des yeux qui, à eux seuls, eussent suffi pour créer une réputation de beauté, « des yeux d’aigle, vifs, perçans, » étincelans de malice, où se réfléchissaient les moindres mouvemens de son Aine, les moindres nuances de sa pensée. Nombreux furent les adorateurs, presque aussi nombreux les élus. Si l’on en croit la chronique scandaleuse, Philippe, régent de France, fut le premier en date ; cette liaison dura une quinzaine, et ne fut qu’une simple préface en tête d’un long ouvrage, dont il est inutile d’énumérer ici tous les chapitres. En septembre 1722, quatre ans après la noce, nous trouvons la marquise pourvue d’un amant attitré, Delrieu de Fargis, favori du Palais-Royal, fils d’un partisan enrichi [35], homme « aimable, dit Luynes, et de bonne compagnie, » mais profondément corrompu et l’un des roués les plus cyniques du temps. C’est plus que n’en voulut supporter le mari, qui n’avait rien d’un complaisant. Il avait pu jusqu’alors ignorer les imprudences et les « passades, » mais l’infidélité notoire et affichée provoqua sa colère. Mathieu Marais dit qu’il la « renvoya, » et il semble en effet qu’à ce moment eut lieu la première rupture du ménage, mais elle ne fut que passagère. La femme était adroite et l’époux amoureux ; après deux ans, une réconciliation survint, dont la condition acceptée fut que l’on renoncerait au séjour de Paris pour vivre au château de La Lande. Peut-être était-ce trop exiger ; l’épreuve fut lourde pour tous deux, et, par les lettres du marquis, il est aisé de deviner ce que fut la monotonie de ce tête-à-tête conjugal :


Nous sommes dans un pays éloigné de la poste, où nous ne recevons les lettres qu’une fois par semaine, et auxquelles on ne peut répondre que huit jours après. Nous ne savons aucune nouvelle, et nous nous ennuyons parfaitement. Nous n’avons d’autre ressource que de songer à tout ce que nous avons quitté et aux plaisirs dont vous jouissez… Nous avons eu pendant huit ou dix jours fort beau temps, pendant lequel nous avons profité de la promenade. Il fait maintenant si mauvais, que nous avons été longtemps sans envoyer chercher nos lettres [36]


Au bout de six mois de ce régime, le pacte se rompit, comme on eût pu prévoir. Ils revinrent à Paris, chacun de son côté, plus désunis encore et plus aigris qu’auparavant, et s’installèrent quelques années dans la position fausse d’époux tacitement séparés, sans arrangement conclu et presque sans explication. Les rares billets qu’on a de cette période les montrent également désemparés, découragés, pénétrés de mélancolie.


J’ai été obligé de garder la chambre pendant un mois, écrit le marquis du Deffand, et mon père, qui devait venir ici le mois dernier, a différé son voyage. Vous ne devez pas douter du chagrin que cela me fait, car je vous dirai naturellement que, ne me trouvant point dans cette ville comme j’y étais autrefois, je m’y ennuie fort. Je ne sais plus quand je serai assez heureux pour en pouvoir partir.


La tristesse s’accentue dans la lettre suivante :


Je m’étais flatté, après tout ce qui m’est arrivé, que je n’avais plus rien à craindre ; je trouve cependant le contraire. Il faut enfin se détacher de tout ce que je pouvais espérer de gracieux. Cela me console de mes malheurs passés et rend ma situation moins triste, puisque je suis le seul qui en souffrirai… Je suis très sensible à l’honneur que me fait monsieur votre père, dont je suis bien fâché de ne pouvoir profiter ; mais tout ce qui m’est arrivé m’interdit son pays. Je suis charmé de ses honnêtetés et qu’il connaisse que je n’avais pas tout le tort qu’il croyait [37].


La marquise, à l’entendre, n’a pas l’âme beaucoup plus joyeuse :


J’ai été fort incommodée, ma chère sœur, mande-t-elle à Mme d’Aulan [38], je me porte mieux à présent. Mon frère a été ici près d’un mois ; il en est reparti depuis deux jours ; il est fort intrigué par la compagnie de cavalerie qu’il veut faire ; il cherche partout de l’argent ; il est actuellement à Dijon. Ma grand’mère est depuis huit ou dix jours à Lépire [39] ; elle se porte mieux que nous autres. Je compte aller de bonne heure à la campagne ; Paris est un Lépire bien ennuyeux pour quelqu’un d’aussi peu riche que je suis !… J’ai bien du chagrin et bien des vapeurs. Vous êtes heureuse, ma chère sœur, vous avez un mari qui vous aime et que vous aimez, vous ne connaissez point les malheurs de la vie, et vous jouissez de tous ses agrémens. Loin d’envier tous vos bonheurs, je souhaite qu’ils augmentent encore et qu’ils continuent toujours pour vous ; mais je n’attends ni n’espère point pour moi un état heureux ; je le voudrais seulement exempt de peines. Vous voyez que mon imagination n’est pas bien gaie, mais je compte assez sur votre amitié pour croire que vous vous intéressez à ma situation et que vous l’adoucirez par les assurances de votre tendresse. Vous devez compter sur la mienne pour toute ma vie.


A cette vague impression de tristesse, des événemens survenus coup sur coup apportèrent des causes plus précises. Ce fut d’abord la fin tragique de son amie intime, la célèbre marquise de Prie. Lorsque celle-ci, partageant la disgrâce du duc de Bourbon, son amant, fut exilée à Courbépine [40], Mme du Deffand l’y suivit, et lui tint compagnie fidèle au cours de cette cruelle année où tant de maux accablèrent à la fois cette jeune et charmante femme : la ruine totale de sa situation, l’abandon de l’homme qu’elle aimait, bientôt après la cécité, de terribles souffrances physiques et la lente agonie que termina une mort demeurée mystérieuse [41]. De ce long drame, la marquise fut la confidente aussi bien que la spectatrice. Quand, au lendemain de la catastrophe, elle revint à Paris, les nerfs violemment secoués, ce fut pour assister aux derniers jours de sa grand-mère, la duchesse de Choiseul, la seule personne de sa famille avec qui elle gardât des rapports assidus et qui jadis eût pris soin d’elle. Le chagrin qu’elle en eut se doubla d’un désappointement, la duchesse, dans son testament, ayant presque entièrement spolié sa descendance de ce qu’elle laissait de fortune :


Nous avons fait le partage des bijoux, mande à sa sœur Mme du Deffand [42] ; beaucoup de breloques, et puis c’est tout. Notre part de bijoux pour chacun ne montera pas à 400 livres. Nous avons un collier de perles fort beau ; nous cherchons à le vendre ; je crois que nous n’en retirerons au plus que 5 000 francs.


Le coup était sensible pour une femme qui, depuis sa séparation, était réduite au plus strict nécessaire. Enfin, pour achever la série, une autre déception, d’un ordre plus intime, aggravait sa détresse morale : l’infidélité de Fargis, l’un des seuls hommes qui lui eût inspiré, sinon un sentiment profond, du moins un goût vif et durable. Depuis le jour de cette rupture, son cœur était inoccupé, et déjà ses amis se mettaient en campagne pour chercher un consolateur : « Je suis parvenue, dit sans détour Mlle Aïssé, à faire faire connaissance à Berthier avec Mme du Deffand. Elle est belle, elle a beaucoup de grâces ; il la trouve aimable ; j’espère qu’il commencera un roman avec elle, qui durera toute la vie [43] ! »

Ce furent sans doute toutes ces raisons ensemble qui la poussèrent à essayer d’une plus stable existence et à rentrer dans la voie conjugale, en négociant un « bon accommodement, » qu’elle ferait de son mieux pour rendre « durable et honnête. « Mlle Aïssé nous fournit sur cette tentative d’intéressans détails, et les lettres que je possède confirment son récit, tout en le rectifiant sur des points secondaires [44]. Le beau-frère et le frère de Mme du Deffand, M. d’Aulan et l’abbé de Champrond, remplirent l’office d’ambassadeurs entre les deux époux. Leur tâche au début fut aisée : la marquise, comme j’ai dit, ne souhaitait autre chose qu’une réconciliation, et le marquis, toujours épris, se montrait prêt à risquer l’aventure. Mais Mme du Deffand, d’après les prudens conseils de l’abbé, aurait voulu quelque préparation, un « noviciat, » comme dit Mlle Aïssé, pendant lequel on se rencontrerait chez le tiers et le quart, sans reprendre la vie commune. « Elle ne comptait vivre avec lui que dans six mois au plus tôt, écrit l’abbé de Champrond [45] ; mais le mari n’était pas content de ce retard. Il en sera ce qu’il plaira au bon Dieu ! » Il fallut céder sur ce point à l’impatient marquis. Le mois de septembre 1728 vit le traité de paix signé, le ménage « rétabli, » si l’on entend par là qu’ils « dînaient et soupaient ensemble, » jusqu’à l’heure proche où renaîtrait une intimité plus complète. Les choses marchèrent d’abord au mieux : « M. et Mme du Deffand s’accommodent à merveille, s’écrie l’abbé sur un ton de triomphe [46]. M. d’Aulan est le confident de l’un et de l’autre et le médiateur. Je vous en écrirai davantage une autre fois. » « Ce fut la plus belle amitié du monde pendant six semaines, » appuie Mlle Aïssé. Toute la société parisienne applaudissait à ce touchant accord, et de toutes parts pleuvaient « les complimens. »

La lune de miel n’eut, hélas ! qu’un bref renouveau. Dès le milieu d’octobre, l’abbé commence à déchanter et doute visiblement de la solidité de son œuvre :


Ma sœur est toujours avec son mari, mande-t-il à Mme d’Aulan ; le ménage va assez bien, à quelque mauvaise humeur près. Je ne déciderai rien sur leur raccommodement que dans sept ou huit mois ; le temps fait tout. Ce raccommodement a été un peu précipité… En vérité, reprend-il plus loin, on est bien à plaindre dans un ménage quand les humeurs ne sympathisent pas ! L’exemple de ma sœur et celui du commun des femmes doit vous faire envisager votre bonheur comme bien grand, d’avoir un mari qui vous adore et que vous aimez.


Cette fois encore, le grand dissolvant fut l’ennui, l’éternel mal de Mme du Deffand. D’après Mlle Aïssé, il y faut ajouter l’obsession de Fargis : « Quand il eut appris qu’elle était bien avec M. du Deffand, il lui écrivit des lettres pleines de reproches, et il est revenu, l’amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. » Sous cette double influence, l’ancienne antipathie se réveillait, chaque jour plus accentuée et promptement agressive, se changeant graduellement en « aversion outrée. » Point de scènes violentes, mais un dédain blessant, une maussaderie constante, « un air désespéré, » bref, tout ce qu’il fallait pour rendre l’existence insoutenable au mari. Il comprit, il perdit patience et s’enfuit un beau jour, pour aller vivre chez son père ; ce fut l’irrévocable fin de cette triste association. Le pire pour la marquise fut qu’à peine redevenue libre, elle se vit quitter derechef par le volage Fargis ; les attraits d’une rivale, la comtesse de Sabran, lui valurent cette humiliation. Cette période fut vraiment la crise la plus difficile de sa vie, et la plume mordante d’Aïssé n’exagère que de peu quand elle dépeint ainsi l’état présent de son amie : « Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amis ; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. »

La séparation des époux, quoique définitive, paraît n’avoir jamais reçu aucune sanction légale [47] ; les choses se réglèrent à l’amiable. Walpole nous apprend même que, malgré le soin qu’ils prenaient de s’éviter le plus possible, ils gardèrent « des rapports honnêtes. » Soit avec ses amis, soit avec sa famille, Mme du Deffand, dans ses lettres, parle rarement de son mari, mais elle le fait, quand la chose lui arrive, avec une liberté parfaite, une indifférence ironique. Quelque quinze ans plus tard, étant aux eaux de Forges pour soigner « une grosseur » qui la faisait souffrir : « On dit, mande-t-elle au président Hénault, qu’il y a ici un M. de Sommery et un autre homme dont on ne sait pas le nom. Ce M. de Sommery pourrait bien être l’ami de M. du Deffand (je lui en connais un de ce nom), et il se pourrait faire que l’anonyme fût M. du Deffand, cela serait plaisant ! — M. de Céreste a bien ri de l’article de M. du Deffand, réplique Hénault sur le même ton. Je meurs d’impatience de savoir ce qu’il en est, mais je n’ose m’en flatter. Si cela était pourtant, qu’en feriez-vous ? J’imagine qu’il prendrait son parti et qu’il ferait une troisième fugue. » Ce à quoi il joint le conseil de se munir d’un bon verrou : « Ainsi vous n’aurez pas à craindre les entreprises conjugales. Prenez-y garde au moins, les eaux de Forges sont spécifiques ; et ce serait bien le diable d’être allée à Forges pour une grosseur et d’en rapporter deux ! » Le marquis prit les choses avec moins de philosophie. Le peu que l’on sait sur son compte, après ces derniers événemens, le représente chagrin, morose et abattu, traînant une existence solitaire et mélancolique. Lorsque, en juin 1750, il se sentit près de sa fin [48], il désira revoir une dernière fois sa femme ; sur le conseil de ses amis, elle se rendit à son chevet. Ce qu’ils se dirent, nul ne le sait, mais on aimerait à croire que la marquise sortit de l’entretien avec quelque tristesse dans l’âme, et peut-être quelque remords.


III

De « l’accommodement » avorté dont on vient de lire le récit date l’émancipation complète de Mme du Deffand ; c’est à partir de ce moment que commence à se dessiner sa physionomie historique. Deux circonstances, presque simultanées, l’orientèrent vers la voie nouvelle dont elle ne devait plus s’écarter désormais, son entrée dans la société intime de la duchesse du Maine et sa liaison avec le président Hénault. Les faits ici sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les raconter une fois de plus ; je me bornerai donc, pour la phase qui va suivre, à donner des fragmens de la correspondance de Mme du Deffand avec sa sœur d’Aulan [49], en les accompagnant de quelques commentaires. Les premières de ces lettres, bien qu’elle y parle peu d’elle-même, nous renseignent au moins assez exactement sur le ton qu’elle emploie dans ses rapports avec les siens. Jeudi 8 septembre 1729. — Les raisons que je donne à M. d’Aulan pour excuser mon silence sont les mêmes pour vous, ma chère sœur, et je vous promets, ainsi qu’à lui, de les surmonter toutes à l’avenir pour vous donner de mes nouvelles et vous demander des vôtres. Je suis ravie de ce que votre santé est bonne et que votre grossesse ne vous incommode point. Je vous dirais bien que j’accepte avec grand plaisir d’être la marraine de votre enfant, si M. d’Aulan m’en avait parlé ; mais comme il ne m’en dit mot, j’imagine qu’il a d’autres vues. Vous ferez bien de les suivre et d’être bien certaine que je vous aime trop l’un et l’autre pour me formaliser de ces choses-là. La même amitié m’oblige de vous dire que j’ai été étonnée de la lettre que vous avez écrite à l’abbé [50]. Je l’ai lue, et la réponse qu’il vous a faite : je n’ai rien pu condamner de tout ce qu’il vous écrit, et j’ai même été édifiée de ce qu’il n’y fait entrer nulle aigreur. Votre lettre ressemblait un peu au style de ma grand’mère [51] ; jugez s’il convient à une sœur, et à une personne de votre âge ! Mais il est persuadé de votre amitié, et je n’ai pas eu de peine à lui faire comprendre que vous n’aviez point eu l’intention de le fâcher. Vous ferez pourtant bien de lui faire quelques excuses, et mon père, dont vous lui parlez, n’aurait pas approuvé votre lettre. Je vois ses petits défauts, mais je me contente de lui donner des conseils, comme je voudrais en recevoir de lui. Je vous prie de ne me point savoir mauvais gré de ma sincérité ; elle est une preuve de mon amitié et du désir que j’ai qu’il y ait toujours entre nous tous beaucoup d’union.

Je vous suis obligée du désir que vous montrez d’avoir mon portrait. Vous vous y prenez un peu tard pour qu’il puisse être un ornement dans votre chambre ; mais vous l’aurez le printemps prochain. J’ai remis à ce temps-là à le faire faire, parce que je vais à la campagne [52]la semaine prochaine, jusqu’au mois de décembre.

— (Au marquis d’Aulan), ce mardi 18 septembre 1731. — Je vous félicite, mon cher frère, sur l’accroissement de votre famille et sur la bonne santé de ma sœur, où je prends autant d’intérêt que vous-même. Vous savez la mort et les dispositions de M. de Troyes [53]. Voilà un gros héritage qui nous arrive ! Et il faut convenir que nous entendons le vol des successions ! Ce qui me console, c’est que, quand on n’est pas riche, on se porte bien, et que les grands biens ne sont pas nécessaires pour être heureux ; je croirais même qu’ils portent malheur. Voilà la comtesse de Chavigny qui a la rougeole depuis que son fils est légataire, et nous, avec nos deux mille francs, nous sommes en bonne santé.


La marquise fait ici contre fortune bon cœur, mais les questions d’argent, dans la réalité, ne la laissent pas indifférente. Si l’on désire connaître ses vrais sentimens sur ce point, il faut lire cet aveu qu’elle fait certain jour à Voltaire : « Savez-vous, monsieur, ce qui me prouve le plus la supériorité de votre esprit et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ? C’est que vous êtes devenu riche. Tous ceux qui disent qu’on peut être heureux ou libre dans la pauvreté sont des menteurs, des fous ou des sots. » On trouve presque à chaque page, dans ses lettres à sa famille, des doléances amères sur la médiocrité de ses ressources, et le récit des moyens qu’elle invente pour augmenter ses revenus. Comme son père et comme tous les siens, elle a donc l’âme intéressée ; mais, chose plus grave pour sa mémoire, on a droit de la soupçonner d’avoir, en plus d’une occasion, usé de ses attraits pour servir sa fortune. En 1722, au sortir des bras du Régent, elle se fait attribuer, par l’entremise de Mme d’Averne, une rente de 6 000 francs sur la ville de Paris. Plus tard, quand elle rompra avec le président Hénault, elle empruntera pour son installation nouvelle une somme de 15 000 livres, « en » livres d’or, d’argent et monnaie ayant cours, » par acte [54]auquel est jointe cette clause additionnelle : « A ce faire est intervenu messire Charles-François Hénault, président honoraire au Parlement, demeurant à Paris rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Roch, lequel s’est rendu caution de ladite dame marquise du Deffand et s’oblige lui seul pour le tout, en faisant son fait comme principal débiteur… » Par ces opérations, et sans doute d’autres du même genre, elle augmenta son bien d’une manière si sensible qu’elle put, en sa vieillesse, établir comme il suit le bilan de sa fortune : « Le détail de mon revenu n’est pas fidèle [55] ; j’ai cru pouvoir, sans blesser la bonne foi, supprimer 5 ou 6 000 livres de rente, qui sont ignorées, et qui font que j’ai aujourd’hui 35 000 livres de rente. »

Les lettres ci-après donnent un aperçu de sa vie, et, pour la première fois, y apparaît l’idée de ce retour à la vie de province dont elle fera ultérieurement l’essai.


24 mars 1735. — Je vous plains bien, ma chère sœur, d’avoir à mettre un cinquième enfant au monde. Je trouvais que le nombre de quatre était bien suffisant ; apparemment que M. d’Aulan n’a pas pensé de même. Faites-lui mes complimens, à ce beau-frère, et dites-lui que je l’aimerai toute ma vie. Je serai bien aise de vous voir l’un et l’autre dans ce pays, si cela arrive quelque jour ; je l’attends avec impatience… Pour moi, je me porte bien, malgré la vie que je mène, qui est de ne point dormir du tout. Il faudra nécessairement que j’aille passer une année avec vous, pour me ranger à une vie plus raisonnable. Nous nous coucherons de bonne heure, nous jouerons tout le jour avec les petits enfans… Trêve de plaisanteries ; je serais ravie de vous voir et de vous dire qu’on ne peut vous aimer plus tendrement que je ne fais.

1er avril 1736. — Rien n’est si raisonnable que vous, ma chère sœur, et vous entendez si bien vos véritables intérêts qu’il faut que je me fasse une raison pour remettre à d’autres temps ce que je désire le plus dans ce monde. Je ne suis pas si éloignée que vous pouvez le croire de faire une partie du chemin pour vous voir. Dans deux ou trois ans, je pourrai bien me déterminer à aller à Champrond, y passer quelques années. Je m’accoutume à cette idée, et elle me fait plaisir. Je vous y verrais, et toute la petite famille. Quand mon frère sera de retour, je raisonnerai de cela avec lui. Je n’espère pas le voir avant le mois de novembre ; vous le verrez plus tôt, puisque vous allez incessamment à Champrond. Il ne m’est pas possible, pour cette fois-ci, de profiter du séjour que vous y faites. L’état de M. le duc du Maine empire tous les jours ; il ne peut aller loin, et je ne puis, dans ces circonstances, ne pas rester auprès de Mme la duchesse du Maine. Donnez-moi de vos nouvelles tout le plus que vous pourrez, et me croyez votre meilleure et plus tendre amie.

24 janvier 1739. — J’ai reçu, ma chère sœur, votre dernière lettre. Je vous remercie des offres que vous me faites, et je les accepterais avec plaisir, car j’en aurais un très sensible de pouvoir vous voir et passer ma vie avec vous ; mais je ne prévois pas que je puisse jamais faire un aussi grand voyage que celui d’Avignon. Vous n’avez pas bien entendu ce que je vous avais dit, quand vous avez jugé que j’étais dans l’embarras pour un logement ; je ne suis point dans le cas d’en chercher ; je suis fort bien logée [56]. J’aurais souhaité pouvoir augmenter mon chiffre de rentes ; l’affaire est manquée, et je n’y pense plus. Mais Mme de Luynes vient de me faire le remboursement des 27 000 livres que j’avais sur elle. L’emploi que je ferai de cette somme augmentera mes revenus, sans que les fonds soient ni perdus, ni aliénés, et je vous assure que vous pouvez avoir toute confiance en moi, sur ce qui regarde vos intérêts. Vos enfans me sont aussi chers qu’à vous et dans toute occasion je chercherai bien droitement et sincèrement à contribuer à leur bonheur et à leur fortune. Vous seriez dans une sérieuse erreur, si vous en doutiez ; je ne sais ce que c’est que les façons de penser basses et intéressées ; vous, mes frères, et moi, tout cela ne me paraît qu’un ; et si je cherche à plaire aux gens à qui nous appartenons, je ne songe qu’à vous en faire partager l’avantage ; que cela soit dit une fois pour toutes.

9 octobre 1740. — Il est vrai, ma chère sœur, qu’il y a longtemps que nous ne nous étions écrit, mais il est tout aussi vrai que nous ne nous en aimons pas moins. J’ai été deux fois cet été à la campagne de l’abbé [57]. Il y mène une vie douce et raisonnable. Je ne compte plus y aller de l’année ; il fait trop froid. Pour lui, il y restera encore du temps ; sa maison ne sera pas de sitôt habitable [58]. J’ai été aussi à Dampierre, mais me voilà fixée à Paris jusqu’au mois de janvier. Je pourrai bien alors faire un tour à Versailles. Je jouis du bonheur que j’ai de n’avoir rien à faire ; j’en connais tout le prix, et la liberté me dédommage de tout ce qui me manque par ailleurs. Je ne suis ni plus grosse ni plus maigre que je n’étais il y a dix ans ; je ne me porte point mal et, moyennant assez de régime que j’observe, j’évite les maladies. Je ne sais quel temps il fait à Avignon ; ici nous avons déjà l’hiver et, à en juger par le froid d’aujourd’hui, nous souffrirons encore plus cette année que la dernière. Ce serait affreux, surtout dans les circonstances présentes, où le blé est rare et tout hors de prix. Toutes vos filles sont donc au couvent ? Il serait bien heureux que la vocation leur vînt ; ce serait un bon débouché ; votre fils s’en trouverait bien. Embrassez-le pour moi.


J’ai dit plus haut la préférence marquée de Mme d’Aulan pour son fils, au détriment de ses filles. Mme du Deffand, comme on voit, partage ce sentiment ; son neveu l’occupe fort, et plus d’une fois, dès cette époque, elle propose pour lui des partis ; mais ses vues sont, en cette matière, terriblement pratiques ; on en pourra juger sur cet échantillon :


2 novembre 1745. — A force d’avoir fait des perquisitions, ma chère sœur, j’ai trouvé deux partis pour votre fils : l’un est Mlle de Bonac, petite-fille du maréchal de Biron ; elle a vingt-cinq ans et a 80 000 francs d’argent comptant. L’autre est Mlle de Courjon, petite-fille de feu M. de Villaser et nièce de Mme de Coussol ; elle n’a, ainsi que Mlle de Bonac, ni père, ni mère ; elle a du bien : de sa mère 2 500 francs de rente, et autant de son père, ce qui fait en tout 5 000 livres de rente ; son âge est vingt et un ans, mais elle est boiteuse. Voyez ce qui vous convient et, si vous jugez à propos que je fasse parler, pour laquelle vous vous déterminez d’abord. Elles seront malheureusement un peu vieilles pour votre fils. Faites-moi savoir ce que je dois dire de son bien, et mandez-moi vos résolutions.


A partir de cette époque, vient une série de lettres presque toutes relatives à un objet qui lui tient fort au cœur, je veux parler de son installation dans ce couvent de Saint-Joseph, auquel le nom de Mme du Deffand demeurera toujours attaché. Dans les débuts de sa liaison avec Hénault, elle avait habité d’abord une maison rue de Beaune, mais l’affluence des visiteurs qui se pressaient dans son salon le lui fit juger trop étroit et, vers 1740, elle fut s’établir à Montrouge, sous le toit de son frère l’abbé, trésorier de la Sainte-Chapelle, dont elle dirigea le ménage, chacun d’eux conservant toutefois une indépendance relative. Après six ou sept ans, la cohabitation parut lourde à tous deux ; ce fut alors que Mme du Deffand mit ses amis en campagne pour trouver un logement où elle pût terminer ses jours. La recherche fut longue ; la marquise séchait d’impatience, et, avant même que son choix fût fixé, elle s’occupait déjà de commander ses meubles. Sa sœur d’Aulan reçut mission de faire tisser l’étoffe dans les ateliers d’Avignon : c’est cette fameuse « moire bouton d’or, » ornée de « nœuds couleur de feu, » dont les mémoires et les lettres du temps donnent des descriptions enthousiastes. J’en ai tenu un échantillon dans mes mains, épingle au coin d’une des lettres, et je puis certifier qu’elle mérite sa réputation, par la richesse et l’éclat merveilleux du ton, la beauté du tissu et le goût parfait du brochage. Il en sera souvent question dans les pages qu’on va lire :


22 avril 1746. — Je vous apprends pour nouvelles, ma chère sœur, que je viens de louer un très joli appartement à Saint-Joseph [59]pour la Saint-Jean prochain. J’ai un grand empressement de l’habiter, mais c’est ce que je ne pourrai pas faire que mon meuble ne soit fini. Ainsi je vous conjure d’apporter tous vos soins pour que mes étoffes soient faites et que je reçoive incessamment mes cent aunes de serge blanche, mes soixante-dix aunes de taffetas jaune et mes trente aunes de taffetas cramoisi. Vous me rendrez heureuse, puisque vous me mettrez en état de quitter une habitation où je me déplais fort, et qu’il est très essentiel de déménager dans une belle saison et dans le temps que les jours sont longs. Et puis, je me sers d’un tapissier qui est à Mme la duchesse du Maine et qu’elle emmène à Anet avec elle à la fin de juillet. Je suis fort bien avec l’abbé ; nous nous séparerons avec plaisir, mais en bonne amitié ; je crois qu’il sera aise d’être seul chez lui, et moi je serai ravie d’être dans un autre quartier, et de n’avoir d’obligation à personne. Voilà une confidence achevée de ma situation ; j’attends de votre amitié que vous fassiez de votre mieux pour me faire plaisir.

4 août 1746. — Je vais à Versailles aujourd’hui ; il y a treize mois que je n’y ai été, et je suis tout effrayée de cette fatigue et de cette contrainte ; mais je m’aperçois qu’on oublie les gens qu’on ne voit pas, et que l’habitude est ce qu’on appelle communément l’amitié. J’y ferai un séjour très court. Je suis dans les ouvriers jusqu’au col à Saint-Joseph, mais, malgré ma diligence, je suis persuadée que je ne pourrai pas l’habiter avant la fin d’octobre.

24 janvier 1747. — Je vous remercie de tous les soins que vous vous donnez pour l’étoffe. Faites-m’en faire cent aunes ; il m’en faudra même encore davantage par la suite… Rien n’est si beau que le meuble que je fais ! J’ai un regret horrible de n’avoir pas tout fait sur la dernière étoffe ; c’est une différence infinie pour la beauté, et c’est une bagatelle pour le prix. Je crois que cela m’entraînera à faire une double dépense et que, pour avoir le meuble complet de sergé de soie, je ferai servir l’autre pour meubler une autre pièce. Ce sera fort cher, mais je ne me presserai pas et ne ferai cette dépense que petit à petit. J’espère bien, ma chère sœur, que vous verrez cela quelque jour, et je ne délogerai pas sans avoir soin de vous arranger un appartement chez moi. Mais, d’ici la fin de l’année, je ne compte pas quitter la Trésorerie. Il me faut au moins ce temps-là pour me mettre en état de me meubler et de payer le loyer sans que cela me dérange.

Ma santé est un peu mieux, cependant elle n’est pas encore fort bonne. Je dors mal, je ne digère pas facilement ; il est vrai que je suis un peu moins maigre et que je me sens plus forte. Si j’étais aussi sobre que vous, cela irait mieux, mais il n’y a point de jours que je ne fasse des fautes contre le régime !


Nombreux sont les passages où Mme du Deffand s’accuse avec cette componction du péché de gourmandise. Elle ne s’en corrigea jamais. « Je crains de trop manger, avouait-elle déjà à Hénault au temps de sa jeunesse. J’ai toujours un très grand appétit, et c’est surtout le bœuf que j’aime. Je ne saurais souffrir les poulardes et les poulets ; le bœuf, le mouton, voilà ce qui me paraît délicieux. » Longtemps après, à propos d’un léger malaise, Julie de Lespinasse la reprend sur le même sujet : « Je n’avais pas tort de vous dire que vous aviez quelque reproche à vous faire : du gâteau, de la médecine et puis de la brioche, ne sont pas faits pour votre estomac ! » Beaucoup plus tard enfin, et presque octogénaire, la marquise donnera à Walpole de fréquentes occasions de chapitrer sa vieille amie sur « le dérèglement de sa conduite » et sur l’absurdité de ses « excès de table, » — « Il y a mille ans que je vis comme cela, répliquera-t-elle ; ce n’est plus la peine de changer ! »


29 septembre 1747. — Il est vrai, ma chère sœur, que j’ai des torts horribles envers vous ; il n’y a point de jour que je ne me les sois reprochés. Mais ma santé est si mauvaise, j’ai été et je suis encore accablée de tant d’affaires, que j’ai toujours remis au lendemain à vous écrire. Je suis occupée de mon déménagement ; les ouvriers n’en finissent point, et j’ai une impatience d’être chez moi qui fait que je ne peux pas penser à autre chose. J’ai des frayeurs de tomber malade ici que je ne puis exprimer ! Ma santé est déplorable ; j’ai des nuits affreuses, ce qui fait que je dors le jour quand je peux. Tout cela fait que je n’ai pas un moment, en menant cependant la vie la plus triste. Mais enfin me voilà à vous, et je ne ferai plus de pareilles disparades. Votre état est bien triste [60], et je comprends bien votre situation. Je crains que vous n’ayez de relâche que pour peu de temps, on ne guérit guère radicalement à un certain âge ; ainsi il faut vous préparer à tout événement et vous armer de courage. Je voudrais que, s’il vous arrivait le malheur que vous craignez avec raison [61], nous puissions vivre ensemble. Mais votre fils y sera toujours un obstacle : ne pourriez-vous point le marier dans quelque famille où il demeurerait, et vous mettre par là à portée de prendre tel parti qui vous conviendrait ? Vous avez raison de me croire votre amie ; je la suis pour la vie et vous pouvez compter entièrement sur moi, mais je voudrais que nous fussions ensemble, du moins dans la même ville. Il serait charmant pour moi que vous fussiez à Saint-Joseph ; nous nous verrions à toute heure ; vous deviendriez ma gouvernante. Rien ne me ferait plus de plaisir ; mais cela est improbable, et le sort fait ses arrangemens tout de travers.


Cette offre intéressée, la marquise la renouvellera plus d’une fois à sa sœur, avec cette franchise un peu crue. C’est que, dès cette époque, la frayeur de la cécité la hante, peuple toutes ses nuits de cauchemar, éveille en elle l’angoisse d’une vieillesse solitaire au fond d’un « éternel cachot. » Cette constante obsession explique le pessimisme et le découragement croissans qui paraîtront dorénavant dans cette correspondance. Toutefois, dans les premières lettres qui suivent, la satisfaction que lui cause l’emménagement à Saint-Joseph amène une heureuse diversion à ses mornes pensées. Le bail, après de nombreux pourparlers, avait été signé le 24 avril 1747 ; j’ai l’acte sous les yeux [62], et j’en donne les clauses principales pour l’édification de ceux qui sont curieux de ces menus détails : « Furent présentes sœur Marie Jourdin, supérieure, et sœur Madeleine Contey, économe de la communauté des Filles orphelines de Saint-Joseph, dites de la Providence, établies à Paris, rue Saint-Dominique, quartier Saint-Germain-des-Prés, paroisse Saint-Sulpice, lesquelles… ont donné à loyer et à prix d’argent, pour le temps et l’espace de six années consécutives qui commencent à courir du 1er juillet prochain, et promettent de faire jouir haute et puissante dame Marie de Vichy, épouse de haut et puissant seigneur Jacques du Deffand de La Lande, séparée quant aux biens dudit seigneur son époux, à ce présente et acceptante, et retenant pour elle l’appartement par bas, situé au fond de la cour extérieure de ladite communauté, contenant deux petites antichambres, un office, un grand salon qui a vue sur le jardin, à droite duquel est une tribune sur le chœur, et à gauche une grande chambre à coucher avec une cheminée, un cabinet ensuite, avec une garde-robes, dans laquelle il y a un escalier de menuiserie qui monte dans un entresol au-dessus… Ce bail fait moyennant le prix de 800 livres de loyer, pour chaque année dudit bail, aux quatre termes de l’an ordinaires, dont le premier écherra le 1er octobre prochain… » Sept ans plus tard, quand Mlle de Lespinasse vint partager son existence, la marquise loua pour cette dernière un appartement séparé [63], donnant sur la même cour « au-dessus des remises de carrosses, » et composé « d’une grande chambre au premier étage, de deux autres chambres de domestiques et d’une salle à manger, » en payant pour ce supplément un prix annuel de 500 livres.

L’installation de Mme du Deffand dans le couvent de Saint-Joseph eut lieu dans la deuxième quinzaine d’octobre 1747, comme nous l’apprend la lettre ci-après :


30 octobre 1747. — Je vous informe, ma chère sœur, que je suis dans mon nouvel établissement et que j’ai le plus joli logement qu’on puisse avoir. Je serais parfaitement heureuse, si vous pouviez avoir un appartement dans ce lieu-ci et si je pouvais finir ma vie avec vous. C’est un château en Espagne que je fais quelquefois. Me voilà séparée de l’abbé ; nous n’en sommes pas moins amis, mais nous ne sommes pas fâchés l’un et l’autre d’être chacun seuls chez nous. Mon frère aîné est décidé à mettre son fils au collège, et il l’amènera l’année prochaine ici ; je ne crois pas que Mme de Vichy vienne avec lui. Je ne vois presque plus Mme de la Force, elle est à peu près en enfance ; d’ailleurs, le précepteur du petit du Roure ne la quitte pas un instant, et on lui a inspiré une grande défiance pour toute la famille. C’est une succession perdue pour Mme de Luynes. Je doute qu’on puisse attaquer les dispositions qu’elle a faites, quoiqu’en vérité elles ne dussent être d’aucune valeur, car il est bien certain qu’on a abusé de son imbécillité. Mais la justice est soumise à des formes qui sont souvent la source de grandes injustices !

9 novembre 1747. — Mon irrégularité à vous écrire a été causée par l’embarras de mon déménagement ; j’en ai été occupée et fatiguée à l’excès. Il y a eu hier quinze jours que je suis établie, et je ne suis pas encore quitte des ouvriers. Rien n’est si joli que mon appartement, et rien n’est plus agréable que mon meuble. Je ne serai contente que quand vous l’aurez vu ; mais il me ruine ; je suis persuadée que, quand on m’aura apporté tous les mémoires, je me trouverai bien des dettes et qu’il me faudra plus d’une année pour les acquitter ; mais c’est un établissement pour la vie… Je suis au désespoir du chagrin que vous cause M. d’Aulan ; je crains que vous n’y succombiez et que vous ne deveniez malade. Vous auriez bien besoin d’avoir quelqu’un avec vous qui pût vous consoler. Je n’en laisserais le soin à personne, si j’étais à portée de vous voir ; mais, si mes lettres peuvent y contribuer, je vous promets de vous écrire souvent. J’attends ce soir M. de Formont [64], qui n’a pu arriver plus tôt, parce que le petit logement qu’il a chez moi n’était pas prêt.

25 juillet 1748. — Je suis fort dégoûtée du logement où je viens de m’établir. Il y a des choses immenses à faire pour le rendre habitable, et au bout de tout cela, il ne sera pas joli, ni commode pour les domestiques ; j’y serai très à l’étroit, je suis effrayée de ce qu’il me coûtera. Cela me donne du chagrin. La vie se passe à en avoir de tous genres, et les gens qui sont heureux par leur situation et leur fortune ont pour l’ordinaire un caractère qui les empêche d’en jouir. Mon château en Espagne, c’est que vous eussiez un appartement à Saint-Joseph, que vous y fussiez établie pour toujours et que vous prissiez soin de moi quand je sera encore un peu plus vieille. Pourquoi est-ce que cela n’arriverait pas, si toute votre famille était bien établie et que vous fussiez libre ?

23 octobre 1748. — Je vous prie, ma chère sœur, de me mander l’âge de vos filles et si la cadette est bien de figure. Mme de Luynes a été assez incommodée, mais elle se porte bien présentement. Elle se fatigue trop et, quoiqu’elle ne soit pas vieille, l’excessif mouvement l’use et l’épuisé.

Ma santé n’est pas absolument mauvaise, et je crois que le chevalier d’Aulan [65]me trouvera moins maigre. Je voudrais bien qu’il pût loger dans mon quartier ; si j’avais une chambre chez moi, je la lui donnerais, mais mon logement, qui est charmant, a le défaut d’être trop court. Peut-être l’abbé voudra-t-il le loger ; il le pourrait présentement, mais je ne sais où il est ; il y a deux mois que je n’en ai entendu parler ; je le crois à la campagne.

29 octobre 1750. — J’ai été fort alarmée ces jours-ci. Mme la duchesse du Maine a été assez malade d’un gros rhume ; j’espère qu’elle est hors d’affaire. Je mène une vie fort ambulante, je vais continuellement à Sceaux, et j’en suis un peu fatiguée. Voilà la saison où je voudrais me fixer à Paris, mais je ne le pourrai pas, tant que Mme la duchesse du Maine sera à Sceaux… J’attends que Mme du Châtelet et Voltaire soient de retour pour entamer notre affaire [66]. Je leur proposerai alors de souper avec eux, et je ferai mon possible pour obtenir ce que nous désirons. Vous avez bien fait d’écrire à Mme de Luynes ; elle est, à la vérité, médiocrement bien avec M. de Richelieu : cependant l’intérêt qu’elle marquera pourra faire quelque effet. Si mon crédit répondait à ma bonne volonté, vous vous en trouveriez bien ; mais tous les jours je m’aperçois que je ne peux rien et que les personnes de qui je devrais attendre des services et de la protection sont celles qui me traversent le plus. Notre étoile n’est pas heureuse !


Parmi les lettres inédites dont on vient de lire des extraits, le billet qui précède est le dernier tracé de la main même de Mme du Deffand. Il existe, à cette date, une lacune d’environ deux ans dans cette correspondance, et, quand en reprendra le cours, la marquise, à son grand chagrin, aura dû déposer sa plume, pour recourir à celle de quelque secrétaire, le plus souvent à celle de Wiart, son factotum. C’est que, pendant cet intervalle, la cécité a presque achevé son œuvre. Ce n’est pas encore la nuit close, mais une sorte de crépuscule, dont la mélancolie se répand, comme un voile de deuil, sur les pensées et sur les sentimens de la malheureuse créature. Elle ne veut pourtant pas encore s’avouer vaincue ; elle s’accroche à l’espoir obscur qu’une vie de calme et de repos, en améliorant sa santé, pourra, sinon conjurer le danger, tout au moins retarder la fatale échéance ; et c’est alors que lui revient l’idée, — déjà, nous l’avons vu, autrefois vaguement caressée, — d’un long séjour auprès des siens, loin de la capitale, dans ce vieux château de Champrond où elle est née et qu’elle n’a pas revu depuis le temps de son enfance. Sa détermination fut prise dès le mois de juillet 1751, comme en témoigne ce passage d’une lettre de son ami Saladin, qui date de cette époque : « Je ne sais ce que je ne donnerais point, lui dit-il, pour que de bonnes et solides raisons pussent vous faire donner au séjour de Champrond la préférence sur celui de Paris ; mais n’imaginez pas être dans le vrai quand vous pensez que s’ennuyer dans le lieu des amusemens soit cent fois pis que s’ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère. Il y a tel moment où l’on peut pâtir plus de l’un que de l’autre ; mais les deux états ne se ressemblent point ! » En tous cas, si quelques amis furent informés de son dessein, ses parens n’en eurent connaissance qu’à la dernière minute, la veille même de l’exécution. Aux uns ni aux autres, d’ailleurs, elle n’en confesse le vrai motif ; une espèce de pudeur la pousse à leur dissimuler l’infirmité qui la menace.


De Paris, 18 mars 1752 [67]. — Je suis fort aise, ma chère sœur, de la nouvelle que vous m’apprenez [68]. J’en ai d’abord été effrayée, parce que je craignais que l’ordre ne fût trop austère ; mais le chevalier d’Aulan m’a rassurée. Si ma nièce a une bonne vocation, elle sera très heureuse et, ce que je compte pour un très grand bonheur, elle ne mettra pas au monde des êtres qui, sans doute, seraient malheureux. C’est un des plus grands inconvéniens de la vie ; tous les jours, je remercie le ciel de n’avoir point d’enfans ! Vous aurez une Semaine Sainte et un bréviaire ; mandez-moi si ce n’est pas le romain, et lequel convient le meiux de l’in-8° ou de l’in-12, et s’il faut qu’il soit tout en latin ou bien latin-français. Faites-moi promptement réponse, parce que j’ai peu de temps à rester à Paris. Je ne doute pas gue le chevalier d’Aulan vous ait mandé le parti que je prenais d’aller passer quelque temps à Champrond. Je n’ai point voulu vous l’apprendre avant que cela fût sûr et arrangé. Mon frère viendra à Paris me chercher au commencement du mois prochain, et nous partirons ensemble vers la fin du même mois. Je crois que j’irai d’abord à Mâcon passer quelques jours, mais peu après je me rendrai à Champrond, où je ferai venir des eaux de Vichy, pour essayer si elles rétabliront ma santé, qui est fort délabrée. Mais je serai sûrement de retour à Paris au commencement du mois d’octobre, à moins que ma santé n’y mette obstacle.

Vous croyez bien, ma chère sœur, que je me ferais un grand plaisir de vous voir à Champrond, et je compte assez sur votre amitié pour ne pas douter que vous n’en fussiez aussi fort aise. J’ignore ce que vous pensez à l’égard de M. et de Mme de Vichy [69], et je ne sais pas mieux leur façon de penser sur vous, mais si je peux mutuellement vous rendre de bons offices et qu’il en résulte pour moi le plaisir de vous voir, vous ne devez pas douter que je ne m’y emploie avec beaucoup de zèle. Je vous aime infiniment, ainsi que M. et Mme de Vichy, je compte sur votre amitié, et ce serait une grande satisfaction pour moi que de vous procurer une union parfaite… Je vous écrirai plus d’une fois avant mon départ, et je vous informerai de ma marche.

30 mars 1752. — Le chevalier d’Aulan, ma chère sœur, m’a appris la perte que vous venez de faire [70]. J’y suis fort sensible, je comprends vos regrets, mais le temps les adoucira. Je vous supplie de dire à M. d’Aulan que je partage son affliction, et que je ne lui écris pas pour lui épargner l’ennui et la fatigue d’une réponse. Dites-en autant à mon neveu, à ma nièce la religieuse et à vos deux autres filles. J’ai chargé l’abbé de commander le bréviaire et le diurnal, parce que je ne m’y entends pas, j’espère que cette commission sera faite avant mon départ. Je compte partir vers le 8 du mois de mai, être assez longtemps en route et faire de très petites journées. Ma santé est un peu meilleure, mais je suis toujours aussi maigre ; il n’y a qu’un régime exact qui puisse me rétablir, et je ne peux l’observer qu’à la campagne.

12 mai 1752. De Champrond. — J’avais remis à vous écrire, ma chère sœur, à mon arrivée ici, parce que je voulais vous rendre compte de mon voyage. Je partis de Paris le 1er de mai, j’arrivai à Roanne le 4, j’y séjournai le 5, et le samedi 6, j’arrivai à Champrond. J’ai trouvé le château et les dehors extrêmement embellis, et je ne les aurais pas reconnus. J’ai soutenu assez courageusement la fatigue du voyage, et ma santé n’est pas mauvaise. Je me plais fort ici ; je serais fort aise de vous y voir, et c’est ce qui serait bientôt, à ce que je me flatte, si j’étais chez moi. Je compte faire un tour à Lyon, dans le courant de cet été ; si je peux vous y être bonne à quelque chose, vous me le manderez.

Jeudi 25 mai 1752. De Champrond. — Je suis on ne peut plus sensible aux invitations que M. d’Aulan et vous me faites de vous aller trouver. Rien au monde ne me ferait plus de plaisir que de vous embrasser l’un et l’autre et de passer quelque temps avec vous ; mais je me ferais illusion à moi-même, si je vous disais que j’espère pouvoir aller à Avignon. Indépendamment de la fatigue du voyage, ce n’est pas le séjour d’une ville qu’il me faut ; j’ai quitté Paris pour jouir pendant quelques mois du repos et de la tranquillité. Je ne sais point quelle idée vous avez de mon incommodité ; je n’en ai point d’autre que beaucoup de faiblesse et d’épuisement, causés par de mauvaises digestions. J’ai eu pendant quelque temps des vapeurs, mais depuis trois mois j’en suis totalement délivrée, et ma santé est infiniment mieux à tous égards. Ce n’est point le voyage à qui je dois ce meilleur état ; je le craignais beaucoup, et si je l’ai soutenu avec plus de force que je ne l’espérais, je n’en conclus point qu’il me fût bon. Rien ne me convient que le repos ; c’est l’unique remède qu’il me faut.

Je ne sais point encore quand j’irai à Lyon ; il faut, pour que j’exécute ce projet, que ma santé soit encore plus affermie. Mon arrangement serait d’y aller avec Mme de Vichy, de loger chez M. le cardinal de Tencin, et de n’y demeurer que cinq ou six jours. Mon frère resterait à Champrond avec ses enfans et Mme de Largentière. Vous voyez bien, ma chère sœur, qu’indépendamment de l’impossibilité qu’il y aurait de m’arranger pour vous voir à Lyon, par l’incertitude de tout et le peu de durée du séjour, ne serait-il pas de la plus grande singularité de choisir ce lieu pour nous voir, l’habitation de mon frère n’en étant qu’à dix lieues ? Ce serait afficher que vous ne voulez point voir Mme de Vichy, et c’est à quoi vous ne parviendriez même pas, puisque je n’irai point à Lyon sans elle… Je suis chez M. et Mme de Vichy ; ils me comblent de marques d’amitié et d’attention ; mais plus ils désirent que je regarde leur maison comme la mienne, plus ils m’engagent à ne manquer envers eux ni aux égards, ni à la déférence que je leur dois. Ils n’ignorent point mon amitié pour vous, ils ne peuvent douter du plaisir que j’aurais de vous embrasser, mais Mme de Vichy me paraît fondée à croire que vous ne la voulez point voir ; votre passage à Roanne ne le lui a que trop prouvé. Je voudrais bien, ma chère sœur, que vous n’eussiez point fait cette faute, et ce serait une grande douceur dans ma vie si votre union avec mon frère et ma belle-sœur me procurait le plaisir de vivre à la fois avec vous et avec eux. Je compte rester ici jusqu’à la moitié de septembre. Nous n’avons point encore M. de Mâcon, mais nous l’attendons de jour en jour ; je lui ferai vos complimens.

15 juin 1752. De Champrond. — Je commence à me porter un peu mieux et je suis moins décharnée. La vie tranquille me fait beaucoup de bien. Je ne sais point encore si j’irai à Lyon ; mon intention était de vous y acheter une robe, mais, comme je ne suis point sûre d’y aller, j’ai remis à, M. le chevalier de Gadagne vingt louis pour vous. Je ne sais encore si je passerai l’hiver ici ; je ne fais de projets qu’au jour le jour.

30 juin 1752. De Champrond. — Je suis très étonnée, ma chère sœur, du refus que vous faites d’une bagatelle. Peut-être êtes-vous scandalisée du genre dont elle est, mais j’ai cru que de sœur à sœur cela pouvait se hasarder. Si j’avais été à Lyon, je vous aurais cherché quelques étoffes, mais, comme mon voyage est douteux et que je voulais profiter de l’occasion de M. de Gadagne, j’ai pensé que vous me permettriez de n’y pas faire tant de façons et que vous recevriez avec plaisir cette petite marque d’amitié. Vous avez d’ailleurs tort de craindre qu’on interprète mal votre refus ; je ne confie point les choses que je fais, ni ne prends conseil de personne pour les faire. On ignore ici parfaitement tout ce qui se passe entre vous et moi, jamais je ne parle de vous que ce ne soit pour dire combien je vous aime ; personne n’a la volonté de m’en détourner, et personne n’en aurait le pouvoir. Mais je reviens à mon petit présent ; à moins qu’il ne vous offense, je vous prie de l’accepter, ou bien de me mander ce qui vous ferait plaisir

26 juillet 1752. De Champrond. — Je suis fort fâchée, ma chère sœur, que vous n’ayez eu aucun égard à mes représentations et que vous persistiez dans votre refus. Comme je n’ai point prétendu vous déplaire, je ne vous en parlerai plus. Je n’ai pas encore de projets pour le temps que je resterai ici. Ma santé est un peu meilleure, je m’accommode assez de la vie que je mène ; elle me plairait bien davantage si vous étiez ici ; tous les jours je vous regrette. Malgré la rancune que j’ai contre vous, et qui est très bien fondée, je vous aimerai toujours de tout mon cœur, mais je me vengerai de vous en ne vous donnant plus aucune commission et en vous priant de supprimer tous les présens dont vous m’aviez accablée jusqu’à ce moment. Quand vous voudrez me faire changer de résolution, vous changerez de façon d’agir.

3 septembre 1752. De Champrond. — Je suis fort éloignée d’être déterminée à passer l’hiver en province. Je n’ai aucune idée fixe sur cela ; mais il est cependant vraisemblable que je serai à Paris vers la Saint-Martin. Je vous instruirai de ma marche. Ma santé ne va pas bien depuis quelques jours, et je crains fort qu’elle ne redevienne aussi mauvaise qu’elle a été. Mme de Vauban est actuellement à faire une tournée ; à son retour, si ma santé me le permet, j’irai passer quelques jours avec elle. Nous sommes actuellement fort seuls, et nous le serons vraisemblablement encore quelque temps.


Pas une fois, comme on voit, dans cette correspondance, la marquise ne prononce le nom de Mlle de Lespinasse, encore que cette période soit celle où se traitait, secrètement il est vrai, leur projet de vie en commun. Ce silence s’explique aisément par l’origine de la jeune fille et la position fausse où elle se trouvait à Champrond, et l’on conçoit que Mme du Deffand ait jugé inutile de remuer, sans nécessité, de tristes souvenirs de famille. La lettre ci-dessus est la dernière datée du château de Champrond. On sait comment, le mois suivant, le départ de Julie pour Lyon vint priver la marquise de la seule compagnie qui lui rendît le séjour des champs supportable, et comment, peu après, prise d’un insurmontable ennui, elle partit pour Mâcon d’abord, pour Lyon ensuite, et enfin pour Paris, où elle revint dans les premiers jours de juillet 1753 [71]. Malgré le médiocre succès de cette tentative de retour à la vie provinciale, Mme du Deffand, néanmoins, semble avoir parfois regretté de n’avoir pas prolongé l’expérience : « Je suis au désespoir, écrira-t-elle sept années plus tard à Voltaire, de n’avoir pas pu prévoir les malheurs qui me sont arrivés, et de n’avoir pas connu ce que c’était que l’état de vieillesse avec une fortune des plus médiocres. J’aurais quitté Paris, je me serais établie en province ; là, j’aurais joui d’une plus grande aisance, et je ne me serais pas aperçue d’une grande différence pour la société et la compagnie. »

Les lettres qu’on lira plus bas reflètent, chaque jour davantage, l’intime découragement, le chagrin profond qui la rongent. Sa vue est désormais irrémédiablement et complètement perdue, et elle ne recule plus devant l’aveu de son infirmité. Sa détresse est immense, et du fond des ténèbres où elle se sent pour toujours emmurée, toutes les choses de la vie lui apparaissent vaines et décolorées, comme enveloppées d’un crêpe lugubre. Son pessimisme amer trouve d’ailleurs des accens d’une réelle éloquence, et son extrême franchise fait excuser ce que certaines de ses paroles ont quelquefois de desséchant et de cyniquement égoïste.


9 juillet 1753. De Paris. — Je désire votre bonheur, ma chère sœur, et si ma fortune était meilleure, vous vous en apercevriez. Elle est malheureusement bien modique. Vous ne sauriez vous imaginer ce qu’il en coûte pour vivre à Paris, quand on a un équipage et qu’on ne veut pas toujours manger seule. Tout est hors de prix, et j’aurai bien de la peine à attraper le bout de l’année avec mon revenu. Je ne suis point affligée de tout cela par rapport à moi, mais je le suis beaucoup par rapport aux gens que j’aime. J’espère bien que ce que je ne peux présentement, je le pourrai faire par la suite, et je mettrai certainement une grande différence entre les gens que j’aime et que j’ai raison d’aimer, et ceux pour qui je n’ai que de l’indifférence [72]. Ma santé est assez bonne, mais ma vue ne se fortifie pas ; je n’ai sur cela aucune espérance ; c’est un grand malheur, et qui me dégoûte bien de la vie !… Je suis ravie que vous soyez contente de votre fils ; mais je vous exhorte toujours à ne vous point presser de le marier, à moins qu’il ne se trouve un parti excellent, qui puisse faire son bonheur sans altérer le vôtre. L’idée de postérité me paraît une chimère, à laquelle je ne saurais me prêter ; je ne l’admets point pour ceux qui ont les plus grands biens et les plus grands établissemens, à plus forte raison pour ceux dont la fortune est médiocre. Je vous dis naturellement tout ce que je pense, ma chère sœur ; je me flatte que vous le trouverez bon et que vous démêlerez bien que c’est l’intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde qui est la cause de ma franchise. Adieu, aimez-moi autant que je vous aime ; ce sera, en vérité, beaucoup.

3 août 1753. — Ne jugez jamais de mes sentimens par mon exactitude. L’incommodité de ma vue me fait éviter la solitude ; ainsi, étant rarement seule, je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire. Je suis ravie de vous voir penser sur votre fils comme vous le devez ; son établissement n’est nullement pressé, et plus vous le retarderez, meilleur il sera ; il n’y aurait qu’un hasard excellent et inespéré qui dut vous forcera le marier. Il faut prendre des chaînes le plus tard qu’on peut, et je souhaite sur toutes choses que vous conserviez votre liberté. Il pourrait survenir tel événement qui fasse que vous puissiez me venir trouver et prendre soin de moi dans ma vieillesse ; dans cette idée, je crains toutes choses qui pourraient y mettre obstacle.

9 novembre 1753. — Je suis revenue de la campagne [73], ma chère sœur, je suis fort fâchée de l’avoir quittée ; quoiqu’il y fasse un temps affreux, je la préférerais au séjour de Paris. Je n’ai pu me résoudre à sortir ces jours-ci, et j’ai presque toujours été seule ; rien n’est plus triste quand on est aveugle ! Le chevalier d’Aulan n’est point encore revenu de la campagne, il a, je crois, de l’amitié pour moi, et je n’en doute point, mais je ne marche qu’après son amusement… Voici ce que j’ai imaginé pour mon portrait ; il est très difficile, et même impossible, que je puisse me faire peindre, surtout dans cette saison-ci ; je me lève fort tard, et à quatre heures il fait nuit. J’imagine donc de faire faire une copie de mon portrait peint par Gobert, qui est chez Mme de Luynes, de me faire coiffer en battant l’œil, avec une coiffe nouée sous le menton, et donner au visage l’air de vieillesse que j’ai acquis depuis qu’il a été fait ; je raisonnerai de cela avec le peintre que vous devez m’envoyer… Je m’intéresse à mon neveu, et l’attachement qu’il a pour vous m’en donne la meilleure opinion du monde. Si ma fortune répondait à mes sentimens, vous connaîtriez que votre famille est la mienne propre ; mais je suis malheureusement dans l’impossibilité de faire tout ce que je voudrais. Tout est d’un prix excessif, et c’est positivement le double d’il y a dix ans. Je tourne ma dépense à avoir du monde à dîner avec moi, parce que le mauvais état de ma vue me dégoûte de sortir et me rend la solitude insupportable. Il est bien malheureux que nous soyons si éloignées l’une de l’autre ! Si nous étions ensemble, vous seriez ma gouvernante, mon neveu me ferait la lecture, et je voudrais avoir aussi la religieuse ; je sais qu’elle est très aimable et j’ai bien du regret de ne la point connaître. La vie se passe en contrariétés ! C’est peut-être tant mieux ; on voit approcher le temps de la quitter avec moins de regret.

7 décembre 1753. — je suis actuellement occupée à m’arranger ; je paie toutes mes dettes, j’en ai d’assez considérables. Dès que ce sera fini, mon neveu recevra de moi des petits secours, tels que ma fortune me le permettra. Soyez sûre que ce que je ne peux pas faire dans le présent sera réparé dans l’avenir et que j’ai pris des précautions qui, tôt ou tard, vous prouveront mon amitié. Nous penserons ce printemps à mon portrait ; le seul qu’il y ait de moi, qui est de Gobert [74], ne me ressemble point ; je doute qu’il vous soit agréable d’en avoir une copie. Il vaudrait bien mieux venir trouver l’original, dès que ce sera en votre pouvoir. Je désire en vérité que ce soit incessamment ; j’aurais de quoi vous loger chez moi ; si vous n’y êtes pas parfaitement, cela vaudra toujours mieux qu’un hôtel garni.


Les fragmens qui précèdent sont de l’époque où Mme du Deffand, à la suite de difficultés dont je n’ai pas à refaire ici le récit, se croyait obligée à quitter le dessein d’associer à son sort Julie de Lespinasse ; d’où l’insistance qu’elle met à se réunir à sa sœur. Mais le projet, qui paraissait rompu, ressuscita soudain et se réalisa au printemps de l’année 1754. Aussi la marquise, de ce jour, renonce-t-elle à l’idée de faire venir Mme d’Aulan au monastère de Saint-Joseph, pour l’instituer « sa gouvernante, » faire de son neveu un lecteur, de sa nièce une garde-malade ; et de cette fantaisie il n’est désormais plus question.


21 février 1754. — Votre mari me cause bien du chagrin, mais je vous engage à tenir bon et à ne jamais rien signer. Il faut supporter les malheurs présens quand il est impossible de s’en délivrer, mais il faut bien se garder de s’en préparer pour l’avenir. La vieillesse en est un assez grand, il n’y faut point ajouter d’autres chagrins ; il faut conserver ses biens et ses sens, et il vaudrait mieux être avare des uns et des autres. Je prêche ce que je n’ai point pratiqué, mais mon exemple doit instruire. Je ne suis point à mon aise, et, ce qui est mille et mille millions de fois pire, j’ai perdu la vue ; si je ne l’avais pas fatiguée, outrée et forcée, je l’aurais conservée jusqu’à la fin de ma vie, quand j’aurais vécu autant que les patriarches. Ce malheur me fait sentir celui de la mince fortune, par le besoin que j’ai de dissipation, et l’on n’en peut avoir qu’à force d’argent. Nous ne sommes pas nées sous d’heureuses étoiles, il faut en convenir, mais la mort rend tout égal. Quelque peu agréable que soit la vie, je souhaite cependant de vivre assez longtemps pour avoir le plaisir de me retrouver encore avec vous. Rien n’est ni sincère que mon amitié, et rien n’est si fâcheux pour moi que mon inutilité.

3 mars 1755. — La mort du président de Montesquieu m’a causé beaucoup de chagrin. C’était un homme d’un grand mérite et que j’aimais extrêmement. Il est mort d’une fièvre maligne, et j’en suis très affligée. Je suis aussi très inquiète de M. de Formont ; il est malade depuis trois semaines et je n’ai point de ses nouvelles. La vie est bien triste, mais elle est bien courte ; c’est une sorte de consolation ! C’est énorme, la quantité de maladies qui règnent ici actuellement. Jusqu’à présent, ma santé a été assez bonne ; je n’ai point été enrhumée de l’hiver, et si je n’ai pas laissé de sortir assez souvent. Mais on n’a pas tous les malheurs à la fois… Je suis ravie de la tranquillité de votre ménage ; je n’aurais jamais cru le grand froid bon à quelque chose ! Je crains que le printemps, en rétablissant les communications, ne ramène les contradictions. J’admire votre douceur et votre raison, et j’envie le bonheur que vous avez de savoir vivre seule sans vous ennuyer. Je suis loin d’en être là, je ne saurais me passer de société. Mon état présent est une raison pour me la rendre nécessaire, mais je pensais de même avant d’être aveugle. Je suis née mélancolique, encline aux réflexions tristes. Je voudrais bien être dévote, ainsi que vous, mais notre volonté ne décide pas de nos dispositions. Ce n’est point l’attachement que j’ai pour les choses du monde qui me détourne de la dévotion, c’est mon malheur. Priez Dieu pour moi, ma chère sœur !

Si votre fille cadette a une bonne vocation, comme il le paraît, je la trouve fort heureuse. L’état de religieuse est peut-être préférable à bien d’autres ; l’uniformité de la vie qu’on mène garantit de bien des peines. Votre aînée m’a écrit ; je ne lui ai pas encore fait réponse ; je la crois très aimable. La seconde, qui est si malade, est-elle avec vous ? La pauvre petite est bien à plaindre de ne pouvoir ni vivre, ni mourir !

16 avril 1755. — Je vois avec bien du chagrin que votre situation est toujours fort triste. Je ne sais si vous prenez un bon parti en vous séquestrant de tout le monde. D’où vient cette extrême solitude ? Mon neveu s’en accommode-t-il ? Cette façon de vivre ne convient guère à son âge ; cela le rendra trop sérieux. Peut-être M. d’Aulan aurait-il plus de considération et d’égards pour vous, s’il vous voyait soutenue par des amis. Il est inouï qu’avec le bien que vous avez apporté, il vous laisse manquer du nécessaire et que toutes les charges de votre famille tombent sur vous. Vous avez toujours l’établissement de votre fils bien à cœur ; je ne saurais m’empêcher de vous répéter que les engagemens qu’il vous faudra prendre pour cela pourront vous rendre aussi malheureuse dans l’avenir que vous l’êtes dans le présent. Pour moi, je n’y penserais qu’au cas d’un hasard heureux qui vous ferait trouver une fille fort riche ; mais tout parti qui ne serait que de o ou 6 000 livres de rente me paraît bien mauvais. L’amour de la postérité est une grande folie ; elle n’est excusable que chez ceux qui ont de grands biens, de grandes charges et de grandes dignités ; faites-y vos réflexions… Je voudrais bien que vos filles fussent dans quelque couvent de Paris ; je trouve très fâcheux d’être sans espérance de les connaître jamais. Je sais par vous et par d’autres combien elles sont aimables. On m’a dit que la seconde avait ruiné sa santé pour avoir mangé trop de confitures sèches ; n’y a-t-il point de remède qui puisse adoucir et rafraîchir son sang ? Le petit-lait clarifié lui serait peut-être bon. Le petit de Vichy est retourné près de ses parens : son père est pour lui un préfet plus sévère que celui qu’il a quitté.

26 août 1756. — Je voudrais que l’on pût placer votre fille aînée [75]. Écrivez-en à Mme de Luynes ; je lui en parlerai de mon côté ; mais il faudrait savoir ce qu’on pourrait demander. Ce n’est pas un de mes petits malheurs de ne pas pouvoir vous être plus utile. Voyez l’abbé qui n’a encore rien pu obtenir ; et assurément ce n’est pas de ma faute. Il est triste que, lorsqu’on voudrait faire le bonheur de ses parens et amis, on se voie borné à ne leur donner que des conseils. Celui de ne rien précipiter sur l’établissement de mon neveu est bon, et j’y insiste. Je vous exhorte à ne vous point donner de chaînes, en vous rendant dépendante. Votre fils est le plus honnête homme du monde, j’en suis sûre, mais réservez-vous le plaisir de lui pouvoir faire du bien tous les jours de votre vie. Si vous en usez autrement, vous vous préparerez une triste vieillesse, et vous mourrez sans avoir pu connaître le bonheur de la liberté…

Nous venons, dit-on, de perdre un vaisseau de 64 canons près de Louisbourg. On craint que les Anglais n’en veuillent à ce lieu-là, qu’ils ne rendraient certainement pas, si une fois ils y pouvaient prendre pied. On ne peut être heureux partout. Nous apprendrons bien des choses d’ici à un an. Le Roi, pour prévenir les desseins que formait le Parlement de Paris contre l’évêque de Troyes, a fait transporter le prélat dans une abbaye d’Alsace, que l’on nomme Morbar. On ne peut prévoir quand finiront toutes ces querelles domestiques. Les tribunaux se déchaînent contre les ministres, qui paraissent s’en moquer. Le Roi, qui veut personnellement vivre en paix, ne donne aucune réponse aux représentations respectives des parties animées l’une contre l’autre. Tel est l’état présent des affaires générales. Il n’y a personne à Paris, et je m’ennuie beaucoup.

11 octobre 1756. — Il me semble que c’est ce mois-ci que ma nièce doit faire profession ; c’est une occupation très intéressante pour vous. Quoiqu’il soit presque démontré que le parti qu’elle prend est le meilleur, on ne peut s’empêcher d’être touché et attendri quand on entend prononcer les vœux. Je suis bien fâchée que le sort nous ait placées à deux cents lieues l’une de l’autre et que vous soyez attachée où vous êtes par autant de liens. Je désirerais passionnément que votre aînée pût avoir une abbaye dans Paris ou aux environs et que mon neveu vint s’établir dans ce pays-ci ; ce serait une douceur pour moi que de finir ma vie avec vous et vos enfans ; il est triste d’être éloigné et séparé de ce qu’on aime. Je n’entends non plus parler des Vichy que s’ils ne m’étaient rien. J’ai reçu seulement une lettre de leur fils ; il ne me paraît pas qu’on songe à l’envoyer à l’Académie ou aux chevau-légers. Je ne comprends pas quel est leur projet sur cet enfant. Le cadet est à Paris au collège ; je le vois rarement et ne m’en mêle en aucune sorte. On prévoit ici la guerre, qu’on regarde comme inévitable ; c’est un grand malheur.

28 janvier 1757 (au marquis d’Aulan). — Vous aurez appris, monsieur, le terrible événement de la veille des Rois [76]. Le trouble, la terreur, ont suspendu toute autre occupation et tout autre sentiment. C’est mon excuse de n’avoir pas eu plus tôt l’honneur de répondre aux marques de souvenir et d’amitié dont vous m’avez honorée. Le Roi se porte bien ; il ne lui reste, Dieu merci, aucune fâcheuse suite pour sa santé, ni aucune impression de tristesse dans son humeur. Je vous supplie, monsieur, de me conserver toujours l’honneur de votre amitié ; je la mérite par mon tendre et sincère attachement.


IV

Sur ce billet, s’arrête la correspondance conservée aux archives de Valence, bien qu’elle ait continué sans doute, puisque Mme d’Aulan vécut encore dix ans après cette date. Toute regrettable que soit cette perte, on peut s’en consoler, car nous sommes parvenus à la période la mieux connue de l’existence de Mme du Deffand. Ses lettres à Voltaire, à Walpole et à la duchesse de Choiseul nous apprennent, à peu de chose près, sur son compte tout ce qui peut intéresser notre curiosité. Il me suffira donc, pour ces dernières années, d’y ajouter les rares détails que peuvent fournir nos documens sur son histoire intime et familiale.

Désormais Mme du Deffand s’est installée résolument dans « l’état de vieillesse. » Ses galanteries passées ne sont plus qu’un lointain souvenir, qui peu à peu s’efface de sa mémoire et que le monde lui-même oublie. Elle a renoncé de longue date à toute espèce de coquetterie : « Je suis mise comme une marchande de pommes ; je me donne pour vieille, paresseuse et malade. » Elle n’avait pas encore quarante-cinq ans lorsqu’elle se peignait de la sorte ; on imagine comme elle se juge, maintenant qu’elle est aveugle et qu’elle touche à la soixantaine. Malgré tout, elle conserve une grande finesse de traits et, en dépit de sa pâleur, une « fraîcheur délicate [77], » qui rendent son visage agréable ; mais elle n’en a point de souci, et l’unique soin qu’elle prenne est de dissimuler sa complète cécité, « tournant toujours les yeux vers les gens qui lui parlent, » adroite dans ses mouvemens presque au point de faire illusion [78]. Au moral, son désenchantement, son égoïsme raisonné, son universelle ironie, s’accroissent de jour en jour ; son scepticisme a quelque chose de plus âpre et de plus amer. L’heure est passée où son ami Voltaire la définissait joliment :

Une adorable indifférente
Faisant le bien pour son plaisir.

Elle fait encore le bien parfois, lorsque l’occasion s’en présente, mais elle n’y trouve aucun plaisir. Sa méfiance, son dédain s’étendent à toute l’espèce humaine : « Je sais que tous les hommes sont vains et personnels, que les meilleurs sont ceux qui ne sont pas envieux et méchans, et qui ne sont qu’indifférens. Je n’estime personne, et je ne puis me passer de ceux que je méprise. » Et en même temps, par une de ces inconséquences dont son humeur fourmille, ces amis qu’elle méprise et juge avec cette malveillance, non seulement elle réclame, pour distraire son ennui, leur société constante, mais elle les veut pour elle toute seule, et elle souffre affreusement de toute apparence de froideur, de négligence ou d’infidélité.

On trouve les mêmes contradictions dans son commerce avec sa parenté. Après la mort de la marquise d’Aulan, en l’an 1769, on pourrait croire son cœur fermé à toute affection de famille. A peine voit-elle de loin en loin, en de courtes visites, le bon abbé, toujours trésorier de la Sainte-Chapelle. Depuis son aventure avec Julie de Lespinasse, elle est restée en froid avec son frère aîné. Enfin elle a, pour cette même cause, presque entièrement rompu avec son neveu, le marquis Abel de Vichy. Pourtant, le jour où ce dernier, marié et père de famille, est sur le point de perdre sa jeune femme, elle lui adresse des lettres éplorées [79], que l’on peut croire sincères, venant d’une femme qui a beaucoup failli, mais que nul n’a jamais taxée de fausseté ni d’hypocrisie. On en jugera par ce billet :


3 janvier 1775. — Vous m’affligez mortellement, mon cher neveu, par les nouvelles que vous me donnez de ma nièce. Je sens toute l’étendue de la perte que vous allez faire, parce que j’ai senti et reconnu tout son mérite. Pourquoi nos habitations sont-elles à une si énorme distance ! Mon âge, mon dégoût du monde, et, plus que tout cela, mon amitié pour vous, me feraient trouver du bonheur à m’occuper de votre consolation, en vivant avec vous et en partageant bien sincèrement et bien tendrement vos peines. La vie n’est remplie que de chagrins ; je suis si convaincue de cette vérité que j’en vois approcher la fin sans aucun regret. Je suis fort aise du dessein où vous êtes d’amener ici vos enfans cet été. Je m’occuperai d’eux et je tâcherai de leur être utile. Je serai ravie de vous revoir, et j’espère, mon cher neveu, que rien ne pourra altérer notre bonne intelligence ; il ne tiendra qu’à vous de connaître que vous avez en moi une tendre et sincère amie. Je n’ai point de nouvelles de mon frère ; je lui donnerais des miennes, si je savais où les lui adresser. Écrivez-moi des vôtres, et me croyez entièrement à vous [80].


Trois mois plus tard, la marquise de Vichy s’étant tirée d’affaire contre toute espérance, Abel vient à Paris avec elle et ses trois enfans, pour remercier sa tante de cet affectueux intérêt. Veut-on savoir comment elle accueille cette visite : « Il m’est arrivé deux neveux, qui amènent leurs enfans, au nombre de trois ; ils seront dans une pension, près de l’Enfant-Jésus. Voilà bien de la marmaille, et je ne l’aime guère ! » A quelques jours de là : « J’ai chez moi mes neveux. Ils sont dans mon antichambre ; j’ai la plus plus grande impatience de m’en débarrasser. Wiart les mènera promener. »

D’ailleurs, impitoyable pour autrui, elle ne se flatte guère sur elle-même et juge avec une sévérité sans merci les erreurs et les torts de sa longue existence : « J’étais abîmée dans les réflexions les plus noires. Je pensais que j’avais passé ma vie dans les illusions, que j’avais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j’étais tombée, que tous mes jugemens avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, qu’enfin je n’avais parfaitement bien connu personne, que je n’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. » Mais, en s’examinant avec cette clairvoyance, elle se refuse à tout effort pour réparer ses fautes et guérir sa misère ; la bonté, la pitié, le dévouement, le sacrifice, sont pour elle des mots vides de sens ; toute sa philosophie consiste à s’étourdir et à fermer les yeux : « Je détourne ma vue de la mort autant qu’il est possible ; je ferais de même de la vie, si cela se pouvait. Je ne sais pas laquelle des deux mérite la préférence ; je crains l’une, je hais l’autre. » Et vient une heure où cette âme raffinée envie l’inertie résignée des animaux qui se cachent pour mourir : « Je commence à trouver mon état insupportable. J’ai eu des chiens, des chats, qui sont morts de vieillesse et se cachaient dans des trous ; ils avaient raison. On n’aime point à se produire, quand on est un objet triste et désagréable. Je reste dans mon tonneau ; c’est l’équivalent des coins et des trous de mes chiens et de mes chats. »

Quelques années encore s’écoulent, et graduellement de la vieillesse elle passe, selon son expression, à la « décrépitude. » Bien que sa « paresse, » comme elle dit, l’empêche de « sentir sa faiblesse » et « son aveuglement de voir sa difformité, » elle n’en souffre pas moins à se représenter sa déchéance physique. Elle a horreur d’elle-même, et ne peut supporter les autres : « Je suis d’une humeur enragée ; tout me choque, tout me blesse, tout m’ennuie. Il faut que je me fasse des efforts incroyables pour ne pas brusquer tout le monde. » Dans cette disposition d’esprit, qui va perpétuellement de la révolte au désespoir, une dernière fois l’idée lui prend d’avoir recours à sa famille, de tenter ce suprême remède contre la solitude : « Vous ne savez pas, s’écrie-t-elle, l’abattement où je tombe, quand je crains de passer mes soirées seule. C’est un point fixe que j’ai dans la tête, une espèce de folie ! » Elle songe à son neveu d’Aulan [81], fils de sa sœur défunte, dont on lui a vanté le sens droit et l’heureux caractère. « Il dit qu’il m’aime, je le veux croire, » dit-elle ; mais elle compte plus encore sur l’appât d’un bon héritage pour le déterminer à quitter Avignon et à se faire le compagnon d’une tante octogénaire. Toutefois, une objection l’arrête : ce neveu est marié, et l’on prétend « qu’il aime beaucoup sa femme. » Faudra-t-il donc s’affubler du ménage ? C’est là, pour la marquise, matière à sérieuses réflexions. Elle se décide enfin, mais non sans faire ses conditions et régler toutes choses à l’avance avec une prudence minutieuse : elle louera pour eux, tout meublé, un petit logement à Saint-Joseph, entièrement séparé du sien ; elle ira souper avec eux chaque fois qu’elle en aura envie ; par contre, ils ne souperont chez elle que lorsqu’elle les y conviera, et point « quand elle aura grand monde ; » la jeune femme passera ses journées chez l’abbé de Champrond, dans la maisonnette de Montrouge ; le mari « ira et viendra » entre Montrouge et Saint-Joseph. Elle stipule également qu’elle n’aura point à s’occuper de présenter sa nièce aux personnes de sa société, « si ce n’est de la nommer à ceux et à celles avec qui elle soupera chez moi. » Bref, conclut-elle après cette énumération, « je prends mes précautions, comme Mme Pimbêche, qui ne veut pas être liée. » Encore, malgré ces mesures de défense, se demande-t-elle si l’embarras ne surpassera pas l’agrément ; elle prévoit, en tout cas, qu’elle n’y trouvera qu’une médiocre ressource : « Elle et son mari seront pour moi ce que sont les haies qu’on place sur les grands chemins bordés de précipices ; elles ne garantissent pas du danger, mais elles en diminuent la frayeur. »

Les pourparlers durèrent plus d’une année. Au mois d’août 1778, débarqua le marquis d’Aulan, précédant son épouse qui devait le joindre plus tard. Ce neveu déférent, d’humeur accommodante, d’âme simple et sans malice, ne déplut pas à cette tante difficile : « Il n’est ni piquant, ni charmant, avait-elle dit de lui d’avance, mais il est très supportable. » Après son arrivée, l’accent se fait plus chaleureux : « C’est un homme très doux, sans prétention, sans affectation ; il n’est ni embarrassé, ni empressé. Ce n’est pas un grand génie, ce n’est pas un grand esprit, mais il a le sens droit. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est qu’il a une fort mauvaise santé ; il est forcé à vivre de régime et à se coucher de bonne heure [82]. » Mme d’Aulan n’arriva qu’en avril. Nous ne la connaissons que par la courte esquisse qu’a tracée d’elle la comtesse de Vichy [83] : « Elle est extrêmement petite et, pour vous dire sa taille, son nez va précisément à la hauteur de la tabatière de son mari ; mais elle n’est point du tout contrefaite. Elle est blanche, elle a de beaux yeux, elle est fort parlante. Son mari et elle paraissent s’aimer à la folie ; il ne l’appelle que ma chère petite amie, et elle lui dit mon fils… » Cette idylle conjugale ne cadrait guère avec le ton accoutumé du salon de Saint-Joseph ; cependant Mme du Deffand s’en accommoda, au début, mieux qu’on n’aurait pu croire et qu’elle-même ne s’y attendait : « Mon népotisme, dit-elle après trois mois d’essai, tourne mieux que je ne l’avais espéré. Ce sont de très bonnes gens, qui me marquent beaucoup d’amitié et qui évitent de me gêner et de m’ennuyer. » Que l’affection qu’ils lui témoignent soit sincère ou intéressée, la chose ne lui importe guère, ayant, dit-elle, contracté de longue date l’habitude, en pareille matière, de se contenter de la simple apparence : « Eh ! qui est-ce qui en a le sentiment ? En s’examinant sérieusement, ne trouve-t-on pas que tout ce que l’on fait n’est que pour soi ? »

Que se passa-t-il par la suite ? Quel orage bouleversa cette heureuse harmonie ? Je n’ai pu trouver sur ce point d’indication précise. Le vraisemblable est qu’il n’y eut ni scène, ni querelle violente, mais, d’une part, l’impatient ennui d’une compagnie insuffisamment distrayante, de l’autre, le dépit de voir la bonne volonté méconnue. Toujours est-il qu’après une année d’expérience, l’association se rompit, et que les deux époux reprirent la route de Provence : « Mon neveu et ma nièce s’en retournent dans le mois de juin, mande sans explication la marquise à Walpole [84] ; vous les aimez mieux à Avignon qu’ici. » Jamais, à partir de ce jour, elle ne prononce leur nom ; mais on va voir pourtant qu’elle tint religieusement parole et n’oublia pas l’héritage.

La solitude reprit alors son cours, la solitude dans les ténèbres, plus morne que jamais, plus que jamais dénuée d’espoir et de consolation. A lire certains propos échappés de sa plume, on sent qu’elle a touché le fond de la misère humaine : « L’ennui est un avant-goût du néant ; mais le néant lui est préférable ! » Son activité cérébrale, cette étonnante jeunesse d’esprit, sur lesquelles les ans n’ont point prise, ne peuvent qu’irriter sa souffrance en lui faisant sentir plus vivement toutes ses pertes. « J’ai un corps de cent ans, et une tête qui n’en a pas vingt. Je me hais et je me méprise. » Tous les gens qu’elle aimait ou qui amusaient ses loisirs, sont morts ou la négligent ; chercher de nouvelles connaissances, elle n’en a ni le goût ni la force ; aussi a-t-elle un instant la pensée de renoncer d’elle-même à ce monde qui la quitte et de finir ses jours dans l’ombre d’un couvent : « Ce qui m’empêche de mettre cette idée à exécution, écrit-elle, c’est la nécessité où je serais de changer de domestiques. Et puis, quand j’examine mon caractère, je conclus que je ne puis trouver la paix ni le bonheur nulle part. » Alors, pour tuer les heures, ce sont des débauches de lectures ; elle fatigue, proclame-t-elle, « quatre gosiers » par jour, trois laquais et un invalide. Le difficile est de trouver des livres, car presque tous la dégoûtent ou l’ennuient, « l’histoire, parce que je n’ai point de curiosité, la morale, parce qu’on n’y trouve que des idées communes et peu naturelles, les romans, parce que tout ce qui tient à la galanterie me paraît fade et que la peinture des passions m’attriste. » Six mois avant sa fin, voici comment elle trace le programme d’une de ses journées : « Je ne me couche qu’à une heure ou deux, je ne dors point, j’attends les sept heures avec impatience ; mon invalide arrive, et il me lit quelquefois quatre heures avant le sommeil ; quand je m’endors, c’est à onze heures ou midi, ou souvent encore plus tard ; je ne me lève qu’à cinq ou six heures… Tout cela n’est fini qu’à sept, les visites arrivent, puis le souper, puis le loto. Voilà la journée passée, dont il ne reste rien, que le regret d’employer si mal son temps, surtout quand on réfléchit sur le peu qui en reste. »

Au mois d’août 1780, dans sa quatre-vingt-quatrième année, elle se sentit prise, un beau jour, sans maladie, sans raison apparente, d’un épuisement, d’une prostration des forces, qui la réduisirent rapidement à l’immobilité complète. Elle ne se fit point d’illusion, et c’est avec une précision parfaite qu’elle note les étapes progressives de cet acheminement vers la tombe : « Je n’ai point de fièvre, du moins on le juge ainsi, mais je suis d’une faiblesse et d’un abattement excessifs. Ma voix est éteinte, je ne puis me soutenir sur mes jambes, ni me donner aucun mouvement ; j’ai le cœur enveloppé. J’ai de la peine à croire que cet état ne m’annonce une fin prochaine ; je n’ai pas la force d’en être effrayée ! » Cette situation se soutint, sans grand changement, pendant quelques semaines, puis s’aggrava soudain dans les premiers jours de septembre. Quelqu’un de son entourage, Wiart selon l’apparence, fut chercher le curé de Saint-Sulpice, sa paroisse ; il vint, elle le reçut sans frayeur et sans répugnance. mais elle lui dit, si l’on en croit La Harpe : « Monsieur le curé, vous serez content de moi ; faites-moi seulement grâce de trois choses : ni questions, ni raisons, ni sermons. » Wiart assure néanmoins que le curé, sans se décourager, revint la visiter à diverses reprises et commença sa confession : « Mais il n’a pas pu achever, ajoute-t-il, parce que sa tête s’est perdue, et elle n’a pu recevoir les sacremens. » Le 15 septembre, elle tomba dans une sorte de léthargie ; huit jours, elle demeura percluse, privée de connaissance et de sensibilité, au bout de quoi, le 24 septembre, elle s’éteignit sans souffrance et sans agonie.

Son testament, qu’on ouvrit le soir même, désignait son neveu d’Aulan comme légataire universel, sauf quelques legs particuliers à ses deux frères, qui lui survivaient l’un et l’autre. L’actif, toutes dettes payées, ne s’éleva qu’à 102 000 livres [85]. D’après la volonté expresse qu’énonçait ce même acte, l’inhumation eut lieu dans l’église Saint-Sulpice, après un service des plus simples. On a la note des frais d’obsèques et d’enterrement ; elle se monte, au total, à 172 livres [86]. D’ailleurs, remarque Wiart, « on ne souffrirait pas, dans la paroisse, qu’elle fût décorée après sa mort de quelques marques de distinction ; ces messieurs n’ont pas été parfaitement contens. »


Ce récit sans prétention, où j’ai seulement voulu noter ce que l’on peut savoir de l’existence privée de Mme du Deffand, a, comme on voit, laissé dans l’ombre tous ses titres de gloire, tout ce qui fait la célébrité de son nom. A qui veut goûter la saveur de cet incomparable esprit, les lettres publiées suffisent ; il n’est, pour en être ébloui, qu’à lire quelques pages au hasard. Mais, derrière cette brillante façade, il m’a paru qu’il serait instructif de montrer, comme elle dit elle-même, « l’affreux néant » et la pitoyable détresse d’une vie uniquement consacrée à la recherche du plaisir, fût-ce le plus raffiné et le plus délicat. Le doute devenant une torture et l’égoïsme aboutissant à la désespérance, c’est le drame de cette destinée, qui fut d’ailleurs presque toujours paisible et sans grands événemens ; rarement peut-être en fut-il de plus douloureux.


SEGUR.


  1. Documens inédits tirés des Archives départementales de la Drôme, des Archives municipales de Roanne et des Archives nationales.
  2. Documens inédits tirés des Archives départementales de la Drôme, des Archives municipales de Roanne et des Archives nationales.
  3. On ne peut en effet considérer comme un spécimen de son écriture les quelques lignes tracées à l’aide d’une machine, après sa cécité, dont le fac-similé est reproduit dans plusieurs éditions de ses lettres à Walpole.
  4. Elle avait une sœur, qui fut la duchesse de Luynes.
  5. Lettre du 4 avril 1733. Archives départementales de la Drôme.
  6. Les d’Aulan habitaient la ville d’Avignon, autour de laquelle ils possédaient de grandes terres.
  7. Parent des d’Aulan, fraîchement doté par le Pape d’un titre ducal dans le comtat Venaissin.
  8. 11 décembre 1136. — Archives de la Drôme.
  9. 4 Juillet 1744. — Archives de la Drôme.
  10. Lettre du 30 octobre 1767. — Archives de Roanne.
  11. Lettres des 7 mars 1767 et 21 avril 1770. — Archives de Roanne.
  12. Abel de Vichy, connu sous le nom de marquis de Vichy, le frère préféré de Mlle de Lespinasse.
  13. Lettre du 24 novembre 1770. — Archives de Roanne.
  14. Lettre d’octobre 1770. — Archives de Roanne.
  15. Lettre du 7 mars 1748. — Archives de la Drôme.
  16. De Rouen, 9 avril 1738. — Archives de la Drôme.
  17. Il ne mourut qu’en 1783, dans ce même poste.
  18. Le marquis d’Aulan était à ce moment à Paris, où il passa quelques mois.
  19. Lettre du 13 octobre 1728. — Archives de la Drôme.
  20. Lettre du 12 octobre 1756. — Archives de la Drôme.
  21. Mme d’Aulan naquit le 28 février 1706 et mourut à Avignon en 1769.
  22. « La marquise du Deffand, lit-on dans la notice qui accompagne la première édition des lettres, n’a jamais eu beaucoup de relations avec sa sœur d’Aulan, qui résidait à Avignon. » Cette assertion se retrouve dans la plupart des notices ultérieures.
  23. Lettre à la marquise d’Aulan, du 25 juin 1733. — Archives de la Drôme.
  24. Miss Berry, légataire des papiers de Mme du Deffand, lut ces lettres, aujourd’hui égarées, et elle en parle dans sa notice.
  25. Lettre du 25 juillet 1748. — Archives de la Drôme.
  26. Edme-Chrysostôme Boursault, né en 1670, fils de l’auteur du Mercure galant. Il fut pendant un temps le prédicateur ordinaire du Roi.
  27. Le chevalier d’Aydie.
  28. Lettre du 11 décembre 1767. — Éd. Lescure.
  29. Marie de Bouthillier de Chavigny, veuve du président Brulart, dont elle avait eu la comtesse de Vichy, avait épousé en secondes noces César-Auguste duc de Choiseul.
  30. Les papiers que j’ai sous les yeux contiennent une note, rédigée sans doute à l’époque du mariage, établissant que la filiation suivie de la maison du Deffand remonte à l’an 1400, mais qu’on trouverait sans doute des titres plus anciens encore « dans la terre du Deffand, située dans le Morvan, à quatre lieues d’Autun… »
  31. Contrat de mariage de Mme du Deffand. — Archives de la Drôme.
  32. Extrait du registre des mariages de la paroisse Saint-Paul, à Paris. — Archives de la Drôme.
  33. Lettres des 28 octobre 1724, 1er février et 18 juin 1725. — Archives de la Drôme.
  34. Lettre du 3 mars 1755. — Archives de la Drôme.
  35. Il eut quelques années après, au sujet de son nom, un procès retentissant avec les comtes de Rieux, procès auquel mit fin une transaction consentie des deux parts. Il mourut de la petite vérole le 7 décembre 1742.
  36. Lettres des 28 octobre. 1724 et 1er février 1725. — Archives de la Drôme.
  37. Lettres des 4 et 18 juin 1725. — Archives de la Drôme.
  38. Lettre du 15 mars 1727. — Ibid.
  39. Propriété de la duchesse de Choiseul.
  40. Château de Mme de Prie, situé près de Bernay et aujourd’hui détruit. L’ordre d’exil est du 19 juin 1726.
  41. Le 17 octobre 1727.
  42. Lettre du 24 septembre 1728. — Archives de la Drôme.
  43. Lettre du 13 août 1728. — Berthier de Sauvigny, né en 1680, était conseiller à la Chambre des requêtes. C’était un homme galant, spirituel, bien qu’un peu fat, et recherché dans les meilleures compagnies.
  44. Notons entre autres cette erreur du récit de Mlle Aïssé : « Sa grand’mère meurt, écrit-elle, et lui laisse 4 000 livres de rente ; sa fortune devenant meilleure, c’était un moyen d’offrir à son mari un état plus heureux que si elle avait été pauvre. » Nous savons au contraire, par la lettre citée plus haut, que Mme du Deffand avait été déshéritée par la duchesse de Choiseul, et il est vraisemblable que le défaut d’argent eut quelque part à son désir de se réconcilier avec son mari.
  45. Lettre du 13 octobre 1728. — Archives de la Drôme.
  46. Lettre du 27 septembre 1728. — Ibid.
  47. Le bail de Mme du Deffand à Saint-Joseph, signé en 1747, et dont il sera question plus loin, porte seulement : « Épouse séparée quant aux biens du seigneur son époux. »
  48. Le marquis du Deffand mourut le 24 juin 1750, à quatre heures du matin. Il était âgé de soixante-deux ans.
  49. Archives de la Drôme.
  50. Nicolas de Vichy, abbé de Champrond.
  51. La duchesse de Choiseul.
  52. A Sceaux, chez la duchesse du Maine.
  53. L’évêque de Troyes, oncle à la mode de Bretagne de Mme du Deffand et de ses frères et sœur.
  54. Archives de la Drôme.
  55. Dans un mémoire qu’elle avait adressé au Roi pour demander le maintien d’une pension.
  56. Mme du Deffand demeurait alors rue de Beaune ; un peu plus tard, elle s’installa à Montrouge, dans la maison de son frère l’abbé.
  57. L’abbé de Champrond avait loué une maison de campagne à Vincennes.
  58. Il venait de louer une maison à Montreuse.
  59. Dans la réalité, comme on le verra tout à l’heure, le bail ne fut signé qu’un an plus tard le 24 avril 1747
  60. La marquise d’Aulan, à ce moment, était dans un mauvais état de santé, qu’aggravaient de sérieux embarras d’argent et des dissentimens avec son mari.
  61. La perte d’une grosse partie de sa fortune.
  62. Archives nationales S. 4736. — Documens communiqués par l’obligeance de M. Jean Lemoine.
  63. Bail signé le 7 décembre 1754, pour commencer à courir du 1er janvier 1755. — Ibidem.
  64. Ami intime de Mme du Deffand. Ce passage nous apprend qu’il logea quelque temps chez elle à Saint-Joseph.
  65. Cousin du marquis d’Aulan, très lié avec Mme du Deffand.
  66. Il s’agissait d’une place à obtenir pour le fils de Mme d’Aulan. La décision dépendait du maréchal de Richelieu
  67. Lettre de l’écriture de Wiart.
  68. Il s’agit de l’entrée en religion de la fille ainée des d’Aulan.
  69. La marquise d’Aulan était alors brouillée avec sa belle-sœur de Vichy.
  70. Mme d’Aulan venait de perdre sa plus jeune fille.
  71. Cette date résulte, sans doute possible, de la première lettre qui suit. Je dois donc rectifier sur ce point ce que, dans une récente étude, j’avais cru pouvoir inférer de certains passages des lettres publiées par M. de Lescure. (Voir à la page 60 de mon livre sur Julie de Lespinasse.)
  72. Cette phrase pourrait bien viser le comte et la comtesse de Vichy, avec lesquels Mme du Deffand était alors à demi brouillée, à la suite de sa résolution de faire venir à Paris Mlle de Lespinasse.
  73. Mme du Deffand arrivait du château du Bouloy, chez M. du Trousset d’Héricourt où elle avait fait un séjour en compagnie de d’Alembert.
  74. Plus tard, en 1768, Carmontelle fit de Mme du Deffand un portrait à l’aquarelle, dont Walpole vante la ressemblance : « Je vous retrouve, écrit-il, oui vous, vous-même ! Je savais, par inspiration, que M. de Carmontelle devait vous peindre mieux que jamais Raphaël n’a su peindre une ressemblance… Vous êtes ici en personne, je vous parle ; la tulipe, votre tonneau, vos meubles, votre chambre, tout y est, et de la plus grande vérité. Jamais une idée n’a été si bien rendue ! » (24 février 1768.)
  75. Il s’agissait d’obtenir pour elle la direction d’une bonne abbaye.
  76. Il s’agit de l’attentat de Damiens.
  77. Notice de miss Berry, loc. cit.
  78. Notice de miss Berry, et Journal du marquis de Vichy,
  79. Archives de Roanne.
  80. Une lettre que Mme du Deffand adresse quelques jours plus tard à l’abbé Denis, secrétaire des Vichy, exprime ces moines sentimens avec la même vivacité — Archives de Roanne.
  81. Denis-François-Marie-Jean, marquis d’Aulan, né en 1129, marié en 1764 avec Anne-Suzanne Arouard du Beignon.
  82. 20 septembre 1771. — Éd. Lescure.
  83. Lettre du 30 septembre 1768. — Archives de Roanne.
  84. 28 avril 1780. — Éd. Lescure.
  85. Comptes de l’exécution testamentaire de Mme du Deffand. — Archives de la Drôme.
  86. Mémoire du convoi, service et enterrement de Mme la marquise du Deffand. — Archives de la Drôme.