Mademoiselle Dax/Texte entier

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Mademoiselle Dax


Jeune Fille




LES BEAUX ROMANS


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Mademoiselle Dax


Jeune Fille


DE


CLAUDE FARRÈRE


ILLUSTRÉ DE QUATORZE COMPOSITIONS


DE


L. SCHULZ


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PARIS


HENRI JONQUIERES ET Cie, ÉDITEURS


21, RUE VISCONTI, 21


MCMXXII




À STRATONICE


Veux-tu me permettre d’écrire ton nom à la première page de ce livre ? C’est l’histoire d’une pauvre petite pour qui ton cœur fondra de pitié ; l’histoire toute simple et nue d’une jeune fille pareille à beaucoup d’autres, d’une jeune fille que nous avons rencontrée, et que tous nous avons dédaignée…

Te souviens-tu d’un de nos premiers jours, d’un jour d’une douce flânerie dans les bois et sur le lac ? C’était là-bas, dans notre royaume d’Utopie… un soir d’octobre, calme infiniment… Comme tu étais lasse, nous nous étions assis au bord d’un pré. Nous attendions le crépuscule pour oser traverser ensemble le village. Un chevrier en quête nous demanda si nous n’avions pas vu ses chèvres…

Or, nous songions à des choses qu’on ne pouvait pas dire, et nous parlions d’autres choses, indifférentes.

Rappelle-toi… La veille, au bal, une jeune fille étrangère avait fait entre nous la coquette. Par hasard, son nom vint dans notre causerie. Et j’entends encore le son de ta voix, lorsque tu plaignais la pauvre enfant, mal élevée, mal armée pour la vie, tête laissée vide et cœur resté mou.

MADEMOISELLE DAX est née dans cette minute de ma rêverie fécondée par ta pensée. En te la dédiant aujourd’hui, je te rends ce qui est à toi. Daigne l’accepter.

C. F.





PREMIÈRE PARTIE





Van Buck : — Tu as de singulières
idées sur l’éducation des femmes.
Voudrais-tu qu’on les suivît ?

Valentin : — Non.

Musset.


I


Ce jour-là, 25 juillet 1904, vingtième anniversaire de sa naissance, mademoiselle Alice Dax, chaperonnée d’une femme de chambre, sortit de bonne heure à pied, pour aller à confesse.

Il faisait lourd ; des nuages bas pesaient sur la ville. L’été lyonnais s’annonçait tel qu’il est souvent, gros d’orages et d’anémies.

— On prend le tramway, mam’selle ? – proposa la femme de chambre.

— Ah non ! pour une fois qu’il ne pleut pas !

Mademoiselle Dax n’aimait ni les tramways ni la pluie. Les tramways sont le réceptacle des vieilles dames hostiles qui traitent d’évaporée toute jeune fille coupable de ne point baisser obstinément ses yeux vers la pointe de ses bottines ; et la pluie enlaidit et attriste toutes les choses… comme si la vie n’était pas déjà suffisamment morose, sans que le ciel se mêlât de pleurer !

Traversant l’avenue du Parc, mademoiselle Dax gagna le bord du fleuve. Un peu de fraîcheur courait au-dessus de l’eau rapide, et, sur les quais, les feuilles des marronniers et des platanes bruissaient.

À l’entrée du pont Morand, mademoiselle Dax se retourna vers sa suivante :

— Vous voyez, – expliqua-t-elle, – nous passons le Rhône. Ici, ce sont les Brotteaux, notre quartier ; en face, les Terreaux, où est l’entrepôt de papa. Plus loin, il y a la Saône, et, après la Saône, sur le coteau, Fourvières. Vous vous rappellerez tout ça ?

La femme de chambre arrivait de son village, – Aiguebelle en Savoie. – Le principe de madame Dax était de tirer ses domestiques des trous les plus reculés, « pour qu’ils fussent moins pervertis », et de les renvoyer tous les trois mois, « pour que le séjour de la grande ville n’eût pas le temps de les gâter ». De la sorte, on est peut-être mal servi, mais une maîtresse de maison autoritaire occupe plus agréablement ses instincts tracassiers sur le dos de servantes ignares.

Mademoiselle Dax prit le pont et marcha vite, la Savoyarde trottant sur ses talons. Impossible de causer : mademoiselle Dax n’était nullement fière, mais que dire à cette gardeuse d’oies, échappée de son troupeau ?

Le Rhône coulait à pleins bords, tumultueux et trouble, crevé de tourbillons verts et fendu par les piles des ponts comme par des proues de navires. Sur les deux rives, le long des quais majestueux, Lyon étalait sa splendeur de capitale antique.

À gauche, c’étaient les quartiers neufs. Un alignement hautain de façades larges, régulières et riches : la ville de luxe des négociants, des soyeux, qui, tout le jour, peinent dans leurs bureaux de l’autre côté, et, le soir venu, se reposent avec opulence dans leurs hôtels des Brotteaux. – La famille Dax habitait là, avenue du Parc. – À droite, la vieille ville péninsulaire, étirée entre ses deux cours d’eau, depuis le coteau abrupt de la Croix-Rousse, jusqu’au cap pointu du confluent. Deux lieues de maisons toutes très hautes qui s’accrochent au sommet de la colline, dévalent en rangs serrés le long des côtes et s’entassent au bas, dans la presqu’île, entre des rues en zigzag larges comme des couloirs et sombres comme des prisons : la vieille ville énergique et laborieuse qui achète, qui vend, qui fabrique, et qui ne cesse pas de s’enrichir.

Au milieu du pont, mademoiselle Dax s’arrêta pour goûter la brise ; mais au grandiose spectacle elle ne donna qu’un coup d’œil distrait. Mademoiselle Dax avait vingt ans. Jeune bourgeoise élevée comme il faut, elle aimait les aquarelles léchées, les jardins ratissés, et les romans délicats, pleins de sentiments à l’eau de rose. La beauté brutale de la vie ne lui semblait pas belle.

Au bout du pont, mademoiselle Dax traversa la place Tolozan et prit la rue Puits-Gaillot. Là, un flot de passants se précipitait, – ouvriers, employés, trottins. – Les vendeurs s’abordaient, hâtifs, bousculés par la foule, et traitaient leurs affaires en plein vent. Les balles de soie vomies par les entrepôts à grandes portes, s’entassaient sur des chariots à bâches, et quatre chevaux fouettés dru les emportaient vers les fabriques. Un monôme de tramways électriques fendait l’encombrement à grand renfort de sons de cornes. Et, sans le pavé de bois, feutrant le fracas des roues, des sabots et des semelles, la rue eût été plus bruyante qu’une gare. La femme de chambre savoyarde, effarée, se perdit dans des remous de foule : mademoiselle Dax dut l’attendre à deux coins de rues.

Place des Terreaux, devant le vieux palais noir qui vit mourir Cinq-Mars, mademoiselle Dax s’arrêta encore pour regarder si le quadrige de Bartholdi fumait des naseaux. Les énormes chevaux de plomb bondissent au milieu d’une cascade, et un artifice du fondeur a fait jaillir des bouches et des narines un souffle visible d’eau pulvérisée. La machine jouait ; le quadrige fumait ; enfantine, mademoiselle Dax contempla une grande minute. Plantée ainsi devant la cascade, sa silhouette de grande fille robuste attira un passant, qui vint la frôler. Détournée soudain, redevenue femme, elle ne résista pas à la coquetterie de le regarder. Il n’était pas mal… jeune… une jolie moustache ébouriffée… Un regret rapide traversa mademoiselle Dax, le regret qu’il ne fût pas licite de donner un second regard à cet inconnu qui l’admirait… mais c’eût été abominable… Mademoiselle Dax était une fille sage. Elle s’éloigna tout de suite, allongeant ses enjambées garçonnières ; et le passant ne la suivit pas ; – elle marchait sans grâce, comme font les jeunes personnes qui ont à peine fini de grandir.

Mademoiselle Dax prit la rue d’Algérie, le pont des Feuillants, et passa la Saône. Elle allait à Fourvières, où son confesseur, récemment changé de paroisse, occupait un vicariat.

La rive droite de la Saône est une berge abrupte où s’accrocha, jadis, la capitale des Gaules romaines : Lugdunum, qui fut le Lutèce de Lyon. Aujourd’hui, Lugdunum n’est plus qu’un faubourg : le plus sombre, le plus étroit, le plus branlant ; mais le plus beau dans sa vieillesse biscornue, que la fumée des usines a patinée comme un très vieux bronze.

C’est le faubourg religieux des cloches et des couvents ; – le faubourg qui s’illumine aux fêtes dévotes, en réplique au faubourg ouvrier de la rive adverse, qui s’illumine aux fêtes révolutionnaires. Tout y est ancien, les idées et les murailles. Cette fenêtre en ogive date d’Henri II, et la femme qui s’y penche va sûrement à la messe tous les jours…

Ce sont des maisons d’il y a deux, trois siècles, – des maisons qui sont des masures, et qui ont été des palais. Ce sont des ruelles entremêlées d’escaliers… Des jardins qui surplombent en terrasses… Çà et là, un acacia ou un tilleul, qui étaye tant bien que mal une ruine… Et de l’herbe entre les pavés…

L’église est au sommet du coteau : Notre-Dame de Fourvières, où toute l’Europe catholique fait pèlerinage. – Fourvières, il y a dix-huit siècles, fut le Forum de Vénus, le centre et l’acropole de la cité de Claude.

Sur les ruines païennes, obscures et ensevelies, la basilique s’assied comme sur un trône. Elle est énorme. On y a dépensé un luxe écrasant de granits et de marbres, si bien que la bâtisse, à force de pierrailles, apparaît lourde à défoncer le coteau qui la porte. Mais c’est mieux ainsi. Fourvières s’harmonise à la plaine qui gît sous ses tours, – la plaine lyonnaise, éternellement brumeuse, et comme écrasée sous des nuages trop bas. À la cité pensive et sombre convient le sanctuaire pesant, conviennent les quatre donjons qui lui servent de flèches, et qui montent vers le ciel, épais et frustes, comme des prières de serfs courbés sur la glèbe…

Quand mademoiselle Dax arriva sur le parvis, un rayon de soleil se faufilait par une déchirure de nuages. Mais ce rayon, sur l’église couleur de brume, ne trouva point de blancheur où se refléter. Seule flamboya, au plus haut des toitures, la statue dorée de l’archange Michel qui terrasse un Satan cornu.

Mademoiselle Dax fit une moue :

— Vrai !… C’est du joli, cette horrible ville toute grise !
 


 






II


Dans la sacristie, un bedeau reconnut mademoiselle Dax.

— C’est pour monsieur le premier vicaire, mademoiselle ? Il est là, je vais le prévenir. Voulez-vous l’attendre à son confessionnal ?

— Non, je vais frapper chez lui.

Mademoiselle Dax frappa à une porte de bois blanc, au bout d’un couloir crépi.


… 38. – Ainsi celui qui marie sa fille vierge fait bien ; et celui qui ne la marie pas fait mieux.

39. – La femme est liée à la loi aussi longtemps que vit son mari ; que si son mari s’endort, elle est affranchie ; qu’elle se marie à qui elle voudra, mais seulement selon le Seigneur.

40. – Cependant, elle sera plus heureuse si, selon mon conseil, elle demeure comme elle est : or,je pense que j’ai, moi aussi, l’esprit du Seigneur… Entrez !…


L’abbé Buire, confesseur de mademoiselle Dax, reposa son livre.

L’abbé Buire était un très brave homme de prêtre qui croyait en Dieu et aimait ses ouailles. Il était âgé, tout blanc, et si maigre, qu’on l’eût volontiers pris pour une âme à peu près dépouillée de corps ; – une jolie âme d’ailleurs, propre et fraîche, quoique vieillotte ; mais une âme étrangère au monde des hommes ; une âme religieuse et chimérique, que trente ans de confessionnal n’avaient pas instruite des réalités de la vie. L’abbé Buire, prêtre très pur, haïssait le siècle et, par conséquent ne le comprenait point. En sorte qu’il n’était pas du tout un directeur mondain, ce qui sans doute valait mieux pour lui, sinon mieux pour ses pénitentes.

Alice Dax était de celles-ci depuis toujours. L’abbé Buire avait eu sa première confession de toute petite fille. Il avait combattu successivement ses gourmandises, ses paresses, ses colères, ses vanités enfantines ; il combattait maintenant l’éveil inquiet de ses sens. Mais le combat n’était pas bien acharné. Non que le prêtre fût accessible à aucune indulgence coupable : mais la jeune fille était pieuse ardemment ; et l’abbé Buire l’estimait une brebis d’élection parmi le troupeau perdu des fausses chrétiennes d’aujourd’hui.


— … Et que le bon Dieu soit avec vous, ma chère petite, ce soir et toujours. Vous venez vous confesser ? Mais est-ce que c’est la date ?

— Non, père, il s’en faut de huit jours. Mais comme nous partons mercredi pour la campagne…

M. Dax, calviniste et intolérant, avait épousé, par une incompréhensible folie, une catholique ; et ç’avait été l’une des conditions du mariage, que les filles à venir fussent élevées dans la foi de leur mère. M. Dax s’y était résigné ; mais c’était maintenant le remords de tous ses jours. Et ce remords se dépensait en mille menus obstacles élevés contre la piété pratiquante de mademoiselle Dax. Par exemple, M. Dax autorisait une confession par mois, mais une seule.

— Où allez-vous à la campagne, cette année ?

— En Suisse, père. M’man a déniché un petit trou tranquille, – Saint-Cergues. – Il parait qu’on ne peut rien imaginer de mieux pour la santé de Bernard…

Bernard était le frère cadet d’Alice, et la santé de Bernard, lequel d’ailleurs se portait fort bien, figurait au premier rang parmi les anxiétés paternelles et maternelles. M. et Mme Dax, merveilleusement dissemblables de tous autres points, s’accordaient en ceci seul, qu’ils préféraient tous deux leur fils à leur fille, et ne dissimulaient, ni l’un ni l’autre, cette préférence.

— Il n’est pas malade, Bernard ? – demanda imprudemment l’abbé Buire.

Mademoiselle Dax, ainsi provoquée, tomba dans le péché d’envie.

— Malade ? comme moi ! Il s’est inventé des migraines, parce qu’il espérait se faire envoyer à Trouville ou à Dieppe. Et ça a très bien pris. Seulement le médecin a ordonné la montagne au lieu de la mer ; et Bernard déchante joliment, lui qui comptait sur un casino avec des opérettes ! C’est bien fait pour lui : je pourrais en attraper, moi, des migraines : je sais ce que ça me rapporterait !

Mademoiselle Dax parlait avec plus de mélancolie que de colère. L’abbé Buire toutefois n’en fit pas le partage ; et il se dressa, sévère :

— Alice, Alice ! Notre-Seigneur a dit à saint Pierre : « Ton frère péchant contre toi, tu lui pardonneras, je ne dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois ! »

Alice s’humilia séance tenante :

— Pardon, père, je suis toujours mauvaise. Mais c’est ma langue, vous savez ! Au fond, je l’aime bien, Bernard… quoique, sans médisance, on le gâte un peu beaucoup, et moi guère !

— Hélas ! – dit le prêtre. – Mille fois plus de gâteries ne paieraient pas ce pauvre enfant de l’injustice qui l’a fait protestant, à côté de vous catholique.

Mademoiselle Dax baissa la tête. Personne plus qu’elle ne plaignait son frère et son père de ne point servir son Dieu à elle, seul vrai Dieu.

Un silence attristé se prolongea. Puis l’abbé Buire s’avisa des politesses d’usage.

— Madame votre mère se porte bien ?… Mais, au fait, asseyez-vous donc, ma petite : vous êtes là comme un peuplier qui veut grandir !… Eh bien ! eh bien ! qu’allez-vous chercher là-bas, quand voilà deux chaises qui ne font rien ?…

Mademoiselle Dax tirait de son coin le prie-dieu de paille, et s’y asseyait en bébé, les genoux au menton.

— Laissez-moi là, père ! Vous savez qu’il n’y a que devant vous que j’ose me tenir mal. Ça m’amuse de m’asseoir comme ça… Vous vous rappelez quand j’avais sept ans ?

L’abbé Buire se rappelait vaguement. Mais les enfantillages de cette grande personne en âge de pécher lui étaient une édification. Le royaume des cieux n’est-il pas à ceux qui sont comme les petits enfants ?

— Et quoi de nouveau, chez vous, Alice ?

— Pas grand’chose !

Elle dévida le chapelet du mois, les incidents sans relief de sa vie très monotone : – les leçons de piano, interrompues après la grande audition annuelle ; on avait joué un morceau à vingt-quatre mains ; – les leçons d’aquarelle : madame Séverin, malade, s’était fait remplacer par une maîtresse nouvelle, qui emmenait tout le cours à la campagne, pour des études d’après nature ; – enfin, le dispensaire… car mademoiselle Dax sacrifiait à la manie contemporaine, qui met les Françaises du vingtième siècle à l’école, non plus de Trissotin, mais de Diafoirus.

— … Et à la maison ?

— À la maison, c’est toujours pareil, père !…

Et mademoiselle Dax se tut soudain avec un gros soupir.

Hélas ! c’est qu’à la maison, c’était plus souvent noir que rose ; mademoiselle Dax, très tendre et sensitive, ne trouvait jamais, sous le toit familial, rien qui étanchât sa grande soif d’aimer et d’être aimée…

M. Dax, calviniste, Cévenol, et quelque peu Camisard, professait un mépris biblique pour les câlineries et les caresses. Madame Dax, méridionale, bruyante, vaniteuse, colère, donnait bien çà et là quelques baisers, mais beaucoup plus de bourrades. Et la pauvre Alice, ballottée de froideurs en rebuffades, n’avait même pas la ressource affectueuse de son frère, petit être fort sec qui drainait égoïstement à son profit tout le maigre courant des tendresses paternelles et maternelles, et n’aimait, lui, que lui-même.

« Toujours pareil… »

Deux mots lourds de quotidiennes tristesses, de menues meurtrissures, de larmes et de morne ennui…

Mademoiselle Dax ne se plaignait pas souvent de son sort revêche. À qui se plaindre, d’abord ? L’abbé Buire, confident unique, était trop homme de Dieu pour compatir volontiers à des infortunes de la terre. Le Christ n’est-il pas là, pour nous consoler de tout ce qui n’est pas Lui ? Et puis mademoiselle Dax, candidement honnête, n’était pas bien sûre qu’il n’y eût pas de sa faute dans son malheur. Guère aimée… mais guère aimable, peut-être ?…

Pourtant elle se plaignait un peu ce jour-là.

— Je sais bien que je n’ai pas grand’chose pour plaire aux gens ! Je ne suis ni jolie, ni spirituelle, ni amusante… Et j’ai mauvais caractère : on ne peut rien me dire sans me faire pleurer ! Tout de même, ils sont durs pour moi…

— Alice !…

L’abbé Buire détestait certains vocables, le verbe « plaire », tout particulièrement, à moins qu’il n’eût pour complément immédiat le substantif « Dieu ».

— Alice !… Il est coupable, et indigne d’une chrétienne, de s’occuper de plaire. Vous n’avez que faire d’être jolie ni séduisante. Soyez bonne, rien que bonne, et vous serez selon le cœur de Dieu…

Il sermonna, pas trop fort : car en somme, Alice, très pure, très droite, très tendre, lui semblait bien à peu près selon le cœur de Dieu…

Et il s’interrompit tout à coup :

— Ils sont durs pour vous ? qui donc ?

— Tous, – murmura très bas mademoiselle Dax : – p’pa, m’man, Bernard…

L’abbé Buire s’étonna :

— Durs ?

Il la regarda très attentivement. Elle avait de belles joues pleines, le teint chaud, l’allure robuste d’une fille bien portante ; avec cela, une robe d’été fort gracieuse… bref, pas du tout l’air d’un enfant martyr. L’abbé fronça les sourcils :

— Je ne vous comprends pas très bien, ma petite… Vous faites plutôt envie que pitié, ce me semble !

Mademoiselle Dax hocha mélancoliquement la tête :

— Envie ? Oh ! père !… Vrai, il faudrait qu’elle eût le cœur sec, celle à qui je ferais envie !

— Le cœur sec ?

— Eh oui ! si vous croyez que c’est gai de n’être aimée de personne !

L’abbé Buire écoutait, attentif. Mais au dernier mot, il respira large, et haussa les épaules.

— Ah ! – dit-il. – Voilà votre marotte qui vous reprend… On ne vous aime pas ! personne ne vous aime !

Il eut un petit rire indulgent. Puis, plus sévère :

— Mon enfant, songez-vous quelquefois qu’en vous plaignant ainsi, sans raison et sans justice, du sort très beau que la Providence vous a fait, vous offensez Dieu ?

Mademoiselle Dax courba le front.

— Car, je vous le dis en vérité, – poursuivait le prêtre, grave, – Dieu vous a comblée de ses dons ! Vous êtes catholique, d’abord. Protestant, votre père aurait voulu sans doute vous voir partager sa fausse et détestable croyance. Mais votre mère, avant même que vous fussiez née, luttait déjà pour votre salut éternel ; – votre mère, que vous accusez de ne vous point aimer ! – Vous êtes catholique… Quelle félicité de la terre équivaudrait à ce bonheur surhumain, gage de la félicité éternelle ? Mais les joies du siècle ne vous ont même pas été refusées. Vous avez la santé, plus précieuse que la richesse. Vous avez la richesse aussi : car je ne sais pas grand’chose de la vie mondaine de cette ville ; mais le nom de M. Dax est pourtant venu jusqu’à moi, tellement on vante partout son ardeur laborieuse, l’opiniâtreté de ses efforts, et le succès qui l’a récompensé. – Mon enfant, quand votre père, déjà vieux et déjà opulent, use sa vie, au fond d’un bureau, pour accroître cette fortune dont il ne jouit pas, et qui sera vôtre un jour, à qui donc sacrifie-t-il son repos, sa paix ? Ah ! vous êtes ingrate ! et vous péchez contre le commandement : Tu honoreras ton père et ta mère ! Ma fille, la tendresse des vôtres s’exerce envers vous par des actes, et c’est mieux que par des paroles. Je vous le demande ici : quel reproche précis, direct, réel, oseriez-vous formuler contre vos parents, à supposer même qu’un enfant pût jamais rien reprocher sans crime à ceux qui lui ont donné la vie et le baptême ? Oui : quel reproche ?

— Aucun, – murmura mademoiselle Dax, très bas.

M. et Mme Dax étaient en effet des parents tout à fait irréprochables, et qui prenaient de leur fille le soin qu’on doit. Mais…

Mais mademoiselle Dax, exigeante sans doute, soupirait obscurément après d’autres tendresses, moins efficaces, moins prouvées, plus douces…

Et toujours accroupie sur le prie-dieu, elle regardait son directeur. Elle avait des yeux très grands et très noirs. Immobile et pensive, elle semblait un petit sphinx s’efforçant de déchiffrer sa propre énigme…

— N’oubliez pas, – continuait l’abbé Buire, – n’oubliez pas la dernière marque de cet amour que vous ont prodigué vos parents : vous êtes fiancée, et fiancée selon votre cœur. Pour assurer votre bonheur d’épouse, vos parents n’ont pas même attendu que vous eussiez vingt ans. Prévoyants, vigilants, ils vous ont cherché à loisir un mari parfait. J’entends encore votre mère répéter à moi-même qu’elle n’accepterait pour vous que le plus honnête homme de Lyon. Cet homme, on l’a trouvé. Et malgré toutes les garanties qu’il offrait, on a voulu votre assentiment, votre volonté libre. On ne vous a contrainte en rien. Vous avez dit oui. Eh bien ?…

L’abbé Buire s’interrompit. Il faisait chaud. Par la fenêtre entre-bâillée, nulle fraîcheur n’entrait dans la cellule. L’abbé ouvrit les deux battants tout grands. Et, revenant vers sa pénitente :

— Eh bien ? – répéta-t-il.

Mademoiselle Dax, cependant, avait souri :

— C’est vrai, – dit-elle. – J’ai dit oui. Je crois que je serai très heureuse avec M. Barrier… et je l’aime déjà beaucoup…

Elle s’arrêta, hésita deux secondes :

— Seulement…

— Seulement quoi ?

— Seulement… j’ai peur que lui… ne m’aime pas… pas assez… pas comme je voudrais…

Le prêtre, cette fois, s’irrita :

— Pas comme vous voudriez ? Comment voulez-vous donc être aimée, Alice ?

Elle rougit. Sous sa peau mate de brune, le sang transparaissait couleur de pourpre sombre. Elle balbutia :

— Je ne sais pas…

Puis, rassemblant son courage :

— Je ne sais pas au juste… Mais, je voudrais qu’on me parlât doucement, sans me gronder, sans me dire tout le temps des choses méchantes… je voudrais être un peu gâtée, câlinée… Oh ! père ! quand j’avais dix ans, juste avant ma première communion, on m’a mise en pension pendant six mois, vous vous souvenez ? Et là, mes compagnes m’aimaient, mes maîtresses m’aimaient… d’un amour très bon, très tendre… on jouait avec moi, on m’embrassait… Voilà, voilà comment je voudrais être aimée, encore…

Le prêtre la regardait, froid :

— Prenez garde ! – dit-il. – Satan vous tente. L’amour qu’il fait miroiter à vos yeux n’est pas un amour chrétien. Alice, Alice ! vos yeux regardent vers une chimère sentimentale, une chimère coupable et païenne. Vous n’êtes plus une petite fille. Vous avez vingt ans, l’âge d’une femme. Il n’est pas bon pour une femme d’être aimée autrement qu’en Dieu…

Il saisit sur la table le livre laissé ouvert :

— Écoutez la parole sacrée : Il est écrit : La femme est liée à la loi. Qu’elle se marie à qui elle voudra, mais seulement selon le Seigneur…

Mademoiselle Dax, contrite jusqu’au fond de l’âme, cacha dans ses mains son visage.

Une longue minute s’écoula.

Alors, dans l’une des quatre tours, la cloche des heures tinta.

— Trois heures et demie, – dit l’abbé Buire. – Voulez-vous vous confesser sans plus attendre, mon enfant ? Vous n’aurez que le temps de redescendre en ville ; c’est toujours vous, n’est-ce pas, qui allez chercher Bernard à la sortie du lycée ?

Mademoiselle Dax s’agenouilla. Et soudain les pensées lourdes qui couraient en houle sous son front s’apaisèrent. Une gravité monastique, une humilité de nonne en prière, entraient en elle, et la pacifiaient, dès l’approche du sacrement. Elle parla bas, comme on parle devant l’autel :

— Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché…




III


Au revoir, père. À septembre.

— Le bon Dieu vous garde, ma petite Alice !

Et mademoiselle Dax s’en fut.

L’abbé Buire ferma ses Actes et chercha son bréviaire.

— Personne au confessionnal ? – demanda-t-il en traversant la sacristie.

— Personne, monsieur l’abbé.

La fraîcheur du soir était encore bien loin, l’abbé Buire chercha de l’air hors de l’église.

Derrière l’abside de Fourvières, un balcon solennel domine de haut toute la plaine lyonnaise. C’est comme la galerie de poupe du colossal vaisseau de pierre que les bâtisseurs ont échoué sur la colline. De ce balcon, une fois l’an, l’archevêque primat des Gaules, en grande pompe, bénit sa capitale. Lyon entier, étendu sous les doigts du prélat, peut voir alors la mitre, la crosse et le geste rituel.

Même pendant les calmes lourds de l’été, un peu de brise fraîche erre toujours sur le balcon de l’archevêque. L’abbé Buire y alla lire ses Heures. Le balcon surplombe au-dessus des jardins Jéricot, qui dévalent vers la Saône en pentes de précipices. Accoudé sur la balustrade, l’abbé aperçut de loin, sur le sentier en zigzag, la robe claire de mademoiselle Dax s’en allant.

— Bonne enfant ! – songea-t-il. – La voilà purifiée par le sacrement ; et quand je la reverrai, dans deux mois, c’est à peine si son âme sera moins blanche qu’en ce moment même.

L’abbé Buire suivit des yeux la robe, jusqu’à ce que les arbres touffus l’eussent voilée. La robe descendait vers Lyon. Lyon, énorme, grondait sourdement, par ses usines, ses tramways, ses gares, ses halles, ses casernes, son port plein de vapeurs ; et ce grondement montait jusqu’au balcon épiscopal, comme un assaut moderne battant le pied de la basilique.

— Dans ce monde corrompu, – pensa l’abbé, – cette fille est demeurée miraculeusement pure. Elle a pourtant vu et touché l’abjection du siècle. Elle n’est pas ignorante du mal. Satan lui a montré les péchés de l’esprit et de la chair. Mais la grâce du Seigneur l’a sauvée des tentations.

Une cloche de Fourvières tinta. Le son religieux domina d’abord la rumeur profane qui montait de la ville. Mais, la sonnerie finie, les vibrations de bronze s’éteignirent vite, tandis que régnait de nouveau, puissante et tenace, la rumeur des hommes d’en bas.

— Alice Dax, – continuait le prêtre, absorbé dans sa rêverie, – a la foi. La foi la préservera. Elle est une vierge selon le désir de Dieu. Elle sera bientôt une épouse chrétienne ; et elle déversera saintement sur son mari et sur ses enfants le trop plein de son cœur tant avide de tendresse !…

L’abbé Buire ouvrit son bréviaire. Dans le feuillage d’un tilleul, cent pieds plus bas que le balcon de l’archevêque, une colombe amoureuse roucoula tout à coup, très fort.




IV


Dax ! Dax ! on te les a chipées, hein, tes photos d’actrices !

Dax (Bernard), élève dé quatrième au lycée de Lyon, haussa rageusement les épaules et ne daigna pas répondre. La réponse, du reste, était superflue, car on les lui avait chipées, – c’était positif. Même, s’apercevant tout à l’heure du larcin, il avait sué de peur à la pensée que, peut-être, une brute de pion avait fouillé dans son pupitre ? Fichue, du coup, sa réputation prudemment entretenue d’élève « irréprochable sous tous les rapports » !…

Mais non, ce n’était qu’une blague des camarades. Sale blague. Il bisquait ferme, Dax (Bernard), sous ses airs méprisants d’homme du monde brocardé par des voyous.

C’était la sortie du lycée. Une galopade d’externes jaillissait de la vieille prison noire, et parmi les joues rebondies, les casquettes sur l’oreille et les vestes débraillées, Bernard Dax, tiré à quatre épingles et peigné de frais, faisait tache élégante. Il était d’ailleurs joli garçon et le savait. Précoce, il s’inquiétait déjà des femmes, et désirait leur plaire. Sournois de tout temps, ses quatorze ans l’agrémentaient en outre de snobisme et de pose. Ce pourquoi, ses camarades, unanimes, l’avaient en grippe.

— Dax, – cria un petit, – voilà ta bonne qui t’attend sur le trottoir !

Une joie ricaneuse secoua toute la rue, grouillante de lycéens. Mademoiselle Dax, flanquée de la femme de chambre savoyarde, attendait, en effet, trop près de la porte. Humilié jusqu’aux os, Bernard affecta d’être aveugle, et passa vite, raide comme un piquet, Mademoiselle Dax, charitable, lui laissa prendre de l’avance, et ne le rejoignit que loin des railleurs.

— Buse ! – lâcha-t-il tout aussitôt, furieux. – Je t’apprendrai à me rendre ridicule devant tout le lycée. Idiote ! tu ne pouvais pas rester sur le quai, sous les arbres ? Tu l’as fait exprès, hein ?

Fréquentes fois, mademoiselle Dax manquait de patience. Son père dur et têtu, sa mère violente, lui avaient dosé un sang prompt à bouillir. Mais sa confession toute fraîche l’incitait au pardon des injures. Elle se tut, – triste un peu.

Ils étaient sur le quai. Bernard, qui marchait devant, tourna dans la première rue.

— Où vas-tu donc ? – demanda la grande sœur.

Bernard, insolent, se garda de répondre.

— … Tu veux prendre encore la rue de la République ? Ce n’est pas le plus court…

Ce n’était pas surtout le plus agréable : rue de la République, il y a toujours foule, et foule élégante : trop de gens qui vous regardent, qui vous frôlent, qui vous sourient. Revenant de Fourvières toute grave et recueillie, mademoiselle Dax eût mieux aimé la solitude des quais.

Elle suivit quand même le lycéen, qui décrétait, sec :

— Au bord de l’eau, il n’y a que les moules.

Rue de la République, Bernard se dérida. À lui, la foule plaisait et aussi les toilettes des femmes, et les vitrines des magasins, et le bruit oisif des promeneurs. Rasséréné, il daigna marcher près de sa sœur ; après tout, elle était belle fille, quoiqu’il préférât les femmes fardées. Lui, son canotier un peu en arrière, son poing sur sa hanche et sa serviette jetée négligemment sous son bras, il jouait le jeune homme, l’étudiant. Tous ces gens qu’on croisait les prenaient peut-être pour amant et maîtresse ? à quatorze ans, il était aussi grand qu’elle exactement. Il se redressa, et, soudain aimable, s’offrit à la débarrasser de son ombrelle.

— Tu sais, – dit Alice, – il faudra que je passe chez p’pa : j’ai une commission de m’man.

Bernard, immédiatement ironique, s’apitoya :

— Ma pauvre fille ! tu as toujours le chic pour les corvées,toi !

— Mais tu viendras avec moi ?

— Tu ne voudrais pas, ma chère ! j’ai mes devoirs de vacances à commencer.

L’année scolaire était presque finie ; mais Dax (Bernard) était un élève modèle, – ayant on ne peut mieux compris tout ce que les prix et les bonnes notes lui pouvaient octroyer de menus agréments à la maison : car M. Dax, laborieux jusqu’à la manie, s’enorgueillissait de son fils.

Alice soupira. – Bernard rentrant seul avant elle, c’était une scène de reproches sur la planche ; il est vrai que Bernard rentrant en retard et se plaignant, c’en était une autre, pire…

On était au coin de la rue de l’Arbre-Sec. Bernard tout à coup salua une voiture qui passait. Mademoiselle Dax regarda.

C’était une voiture de maître, une Victoria très élégante. Les chevaux piaffaient en trottant, et le cocher portait grande livrée. Sur les coussins de cuir turquoise, une femme, assez belle, exhibait des cheveux trop roux, des yeux trop longs, des lèvres trop peintes, et une robe d’impératrice.

La dame sourit à Bernard et passa. Stupéfaite et scandalisée, mademoiselle Dax saisit le bras de son frère :

— Bernard ! tu perds la tête ? qu’est-ce qui te prend de saluer cette… cette cocotte !

Bernard, vexé, se rebiffa.

— Dis donc « grue » pendant que tu y es ! Cocotte ? c’est une femme rudement chic… Diane d’Arques, elle s’appelle…

Mademoiselle Dax haussa les épaules : la vertu bourgeoise de toutes ses honnêtes femmes de grand’mères se révoltait dans ses veines, la soulevait de dédain et de dégoût.

— M’man serait contente si elle t’entendait ! Où l’as-tu rencontrée, cette créature ?

— Si on te le demande, tu répondras que tu n’en sais rien.

Mademoiselle Dax retint un mot vif, et tourna le dos à la Diane d’Arques rousse, comme on tourne le dos à une ordure.




V


Dax et Cie, marchands de soie ; – la raison sociale est gravée sur une plaque de cuivre, dans le chambranle d’une porte à deux battants qui s’ouvre sur la rue Terraille. La rue Terraille, morne et terne, se serre entre d’immenses maisons laides, gluantes d’humidité. Ces casernes sont les entrepôts de la soie. Derrière les murs revêches, marbrés de salpêtre et de suie, la soie se repose de ses voyages. Elle vient de très loin. Elle est née en Syrie ou à Brousse, dans les champs turcs hérissés de minarets blancs et de cyprès noirs, – ou dans la Perse ceinte de falaises à pic, – ou dans le Turkestan nomade, – ou dans le Kouang-Toung chinois tout parfumé de menthe sauvage, – ou sur les rives plates du fleuve Bleu grouillant de jonques ; – ou parmi les vallons japonais, harmonieusement coupés de gaves et de lacs. Des Cantonaises constellées de jade, des femmes du Milieu à pieds rapetissés, des mousmés mignardes l’ont veillée avec des soins maternels, l’ont nourrie de feuilles de mûrier, l’ont réchauffée dans les magnaneries bien closes. Puis, dans les filatures tapageuses, on l’a dévidée sous de petits balais prestes, parmi l’eau bouillante qui coule. Et la soie filée, couleur de cocon – jaune d’or, vert d’eau ou blanc de neige, – tressée en flottes, à l’éventail, à l’ovalée, en matteaux, pliée en paquets de mille noms et de mille formes, a commencé sa lente migration. Elle a navigué sur les sampans des grandes rivières, elle a transbordé sur les chalands des ports maritimes. Les cargos ventrus, les paquebots à longues jambes l’ont entassée dans leurs cales ; les locomotives l’ont voiturée par grandes wagonnées. Elle s’est reposée dans les docks et dans les hangars ; les camions cahotants l’ont abritée sous le goudron de leurs bâches. – Et la voilà qui dort enfin dans l’entrepôt de la rue Terraille, en attendant d’autres fatigues prochaines, les moulinages, les teintures, les tissages, les confections…

Dax et Cie. – Une porte très haute avec un seuil de pierre usé ; un corridor obscur et traître : quatre marches à descendre, des marches brèche-dents ; une cour triste : le pavé pointu, les murs sales, les fenêtres grillées comme des soupiraux de geôles. Tout sue la misère ; et pourtant, c’est plein de soie là-dedans, – plein de soie, plein d’or ; – les balles, soigneusement emmaillottées de toile bise ou de paille, s’accumulent derrière ces fenêtres à grilles, s’empilent dans ces prisons lugubres, du plancher au plafond. On a logé la soie d’abord, les hommes ensuite ; les hommes n’ont pas besoin de beaucoup de place : ils n’ont guère à remuer, – rien qu’à travailler, immobiles, à travailler tout le jour, tous les jours.

Le bureau, – il n’y en a qu’un, – ressemble à une salle d’école : quatre murs à la chaux, un plancher de bois poussiéreux. Aux murs, une grande carte de Corée, piquetée de drapeaux japonais et russes : les victoires et les défaites de là-bas se chiffrent pour les soyeux d’ici en millions gagnés ou perdus ; – et une autre carte toute gribouillée de rouge, la carte de l’Italie du Nord : Dax et Cie possèdent en Piémont huit filatures, sans parler des fabriques de cocons, sans parler de la maison de Milan… Dax et Cie sont une des grandes affaires de la place lyonnaise.

Sur le plancher, six tables chargées de paperasses, et six chaises pour les cinq employés et le patron. La table de M. Dax, chef et propriétaire, ne se distingue en rien des cinq autres. Les six plumes grincent pareillement dans le silence, un silence actif, rompu seulement, de quart d’heure en quart d’heure, par des monosyllabes techniques échangés d’une table à l’autre, et, de minute en minute, par l’appel du téléphone.

M. Dax, osseux, anguleux, les cheveux gris, les yeux gris, la barbe grise, interrogea tout à coup :

— Muller ? vous avez vendu vos organsins ?

— Oui, monsieur Dax ; à quarante-cinq.

— Quarante-cinq ! j’ai vu vendre, hier, à quarante-six.

— Il y a baisse, monsieur Dax.

— Il y a toujours baisse quand c’est vous qui vendez !

Il parlait durement, d’une voix qui méprisait et blessait. C’était un patron exceptionnellement désagréable ; par ailleurs, un habile homme, et ses employés, qui le haïssaient, l’admiraient davantage.

La porte de la cour s’ouvrit :

— Bonjour, Dax.

Un gros homme, braillard et cordial, tendait une main familière. M. Dax se leva, dépliant son long corps sec, et donna deux doigts :

— Vous venez pour les trames de Canton ?

C’était un fabricant, un acheteur, – et l’affaire était d’importance.

— Oui, je veux revoir la soie… Mais si vous acceptez trente-six francs, « usage », c’est conclu ?

— Non.

M. Dax avait pour principe, commercial et général, de ne jamais dire deux mots quand un suffisait.

Il fit pourtant signe à l’homme de peine, qui le précéda dans l’entrepôt, une lampe électrique à la main.

Les balles de soie s’empilaient en bel ordre, posées géométriquement les unes sur les autres. Des intervalles ménagés permettaient de circuler en tous sens. C’était comme une ville tirée au cordeau, – une ville de soie, – avec des rues très étroites. Au bout d’une de ces rues, M. Dax s’arrêta devant une balle éventrée, qui laissait voir ses matteaux couleur d’or, tout à fait pareils à des nattes de femmes blondes, tordues et tressées, somptueuses.

M. Dax arracha un matteau et froissa dans sa main la soie crissante.

— Voilà, – dit-il, – vous la reconnaissez ? Deux bouts, 22/24. Trente-six francs vingt.

— Sacrebleu ! – exclama le fabricant, – vous ne la donnez pas, votre soie !… Voyons, Dax, disons des choses sérieuses. Vous savez qu’il y a baisse, hein ? Et ça va s’accentuer, mon vieux. Les Russes reçoivent pile sur pile, ce n’est pas de quoi avancer la paix.

— Je sais, – dit Dax. – Trente-six vingt.

— Trente-six vingt ! vous êtes malade ! je me tue à vous dire qu’elle ne vaudra pas trente-cinq, votre Canton, d’ici à huit jours. Vendez donc, sacré tonnerre ! Tenez, trente-six cinq, ça va ? Il y a d’autre soie sur le marché, vous savez ?

— Je sais, – redit Dax. – Trente-six vingt.

Il ne lâchait pas d’un cran, têtu comme un mulet, froid comme une borne. L’acheteur au contraire, s’emportait, abattait des coups de poing sur la soie.

— Mais, bon Dieu, vous dites toujours la même chose ! Quoi, pour seize malheureuses balles, vous allez perdre un client…

À court de souffle, il s’arrêta pour suffoquer. Et ce fut l’instant malencontreux que saisit une voix timide pour murmurer, derrière M. Dax :

— Bonsoir, p’pa !

M. Dax, flegmatique en face de son client, le fut moins à l’égard de sa fille, et la reçut sans douceur.

— Toi ? qu’est-ce que tu viens faire ici ?

Et, sans attendre la réponse :

— Va-t’en. Va au bureau. J’ai à faire.

Humiliée et docile, mademoiselle Dax recula jusqu’à la porte et se tint coite.

… L’abbé Buire avait beau prêcher, c’était dur d’être ainsi rudoyée devant tout le monde… À vingt ans, on n’est plus une petite fille…

… Bien triste, ce bureau… tellement sombre que, même à midi, on ne pouvait pas y éteindre les lampes ! Au plafond, les abat-jour de carton vert découpaient sans trêve leurs ronds de lumière crue…

Là-bas cependant, dans l’entrepôt, l’acheteur plaidait longuement et bruyamment sa cause ; et la voix coupante de M. Dax succédait à cette plaidoirie :

— Trente-six vingt.

Mademoiselle Dax inquiète entendit des jurons sonores. Le gros fabricant furieux se précipitait vers la porte :

— Jamais de la vie ! Allez vous faire foutre !

Il bouscula la jeune fille au passage, et, soudain honteux, s’excusa :

— Oh ! pardon, mademoiselle !… je ne songeais plus que vous étiez là… je vous demande bien pardon…

Il bredouillait, toute sa colère fauchée par le sourire de cette jeune figure fraîche. Et comme M. Dax, à son tour, sortait de l’entrepôt :

— Allons, mon vieux, ne nous fâchons pas, ça ne fait jamais que cent quarante-quatre francs de différence… Je vous les prends à votre prix, vos seize balles ! C’est conclu, là ! Elle est à vous, cette jolie grande fille ?

Une seconde durant, mademoiselle Dax eut l’intuition baroque d’avoir aidé mystérieusement, elle chétive, à cette vente glorieuse des seize balles de soie. Mais l’acheteur parti, M. Dax lui ôta sans tarder cette idée ridicule de la tête.

— À toi, maintenant. Pourquoi es-tu ici, à me gêner ?

Mademoiselle Dax parla très bas. Il lui semblait que les cinq employés, courbés sur leur besogne, la regardaient en dessous et ricanaient.

— M’man m’a envoyée…

— Encore ! il n’y a donc plus de téléphone, à la maison ?

— C’était pour te dire que M. Barrier dîne ce soir…

— Alors ?

— Et m’man voudrait bien… que le dîner fût à sept heures et demie juste…

M. Dax, acharné à sa tâche, rentrait ordinairement au logis très en retard ; et madame Dax, entichée d’exactitude, ne manquait jamais de l’en quereller âprement. Entre leurs deux volontés toujours raidies l’une contre l’autre, la pauvre Alice servait souvent de tampon. Il en fut ainsi cette fois encore ; M. Dax, irrité, haussa les épaules :

— Je ne suis pas ici pour mon agrément, n’est-ce pas ? Si ta mère ne le sait pas, va le lui dire.

Et mademoiselle Dax fut mise à la porte.




VI


Debout devant son armoire à glace, – faux Louis XV, modèle très riche, – mademoiselle Dax dépingla son chapeau.

La glace reflétait une belle fille, grande, souple, charnue, les yeux noirs très doux, les cheveux bruns très lourds. Mais mademoiselle Dax ne goûtait pas du tout sa beauté vigoureuse et se désolait de n’être ni blonde ni pâle. Son idéal artistique était délicat à l’extrême ; elle l’avait découvert un jour sur l’image d’une tablette de chocolat, laquelle image, intitulée Mélancolie, figurait une vierge diaphane, inondée d’une chevelure romantique.

Mademoiselle Dax jeta son chapeau sur son lit, – faux Louis XV, assorti à l’armoire à glace, – et regarda la pendule d’albâtre qui trônait sur la cheminée entre deux candélabres assortis, tel un prêtre en surplis flanqué d’une paire d’enfants de chœur. – Chance, d’être rentrée inaperçue, d’avoir pu passer la porte, et monter les étages, et se réfugier ici, sans que « m’man » à l’affût se dressât dans l’escalier ou le corridor, sans qu’éclatât, sous n’importe quel prétexte, une de ces scènes hargneuses dont la maison retentissait du matin au soir ! – La petite pendule était rassurante : il restait une bonne heure avant le dîner. Contente, mademoiselle Dax tourna à petits pas dans sa chambre, en quête d’un passe-temps. Sur la table à écrire, un volume de madame Augustus Craven s’offrait. Mademoiselle Dax hésita : cette lecture, – passionnante d’ailleurs, – n’était-elle pas bien profane, dangereuse peut-être, pour un soir de confession ? Mieux valait travailler… La tapisserie attendait dans sa corbeille : des moutons au petit point, éparpillés agréablement dans l’ovale d’un magnifique dossier de fauteuil… oui, travailler… ou méditer…

Mademoiselle Dax s’accouda à la fenêtre. La maison, – un petit hôtel particulier, neuf et confortable, – donnait sur l’avenue du Parc, qui est proprement un quai le long du Rhône. La chambre de mademoiselle Dax s’ouvrait sur ce quai. Mais deux rangs de platanes touffus faisaient écran, et mademoiselle Dax voyait, tout juste, à ses pieds, un triangle de trottoir prolongé d’un parallélogramme de chaussée, le tout bien limité et encadré de feuilles vertes. Rien davantage. Point de quoi distraire une âme en méditation.

On frappa à la porte.

— Le Salut Public, mademoiselle…

Le Salut Public est, à Lyon, le grand journal du soir ; format, style et nuance des Débats. – Mademoiselle Dax avait permission officielle de lire tous les jours cette feuille bien pensante, – le feuilleton excepté, toutefois ; les feuilletons de journaux ne conviennent pas aux jeunes filles.

Mademoiselle Dax déploya le Salut Public.

L’article de fond… la politique… le bulletin financier… Mademoiselle Dax enjambait, et cherchait les faits divers d’abord, la guerre russo-japonaise ensuite. Elle lut successivement, l’âme très compatissante, les désastres subis par Mme Dupont, (rue du Bât-d’Argent, 74) et par le dompteur Irraouddy, – celle-là tombée sous une charrette, celui-ci amputé d’un avant-bras par son tigre Excelsior. Plus loin, le Salut Public annonçait les victoires, à Kio-Toung et à Siho-Jan, du général Kouroki sur le général Kouropatkine. Consciencieuse, mademoiselle Dax chercha dans son atlas Siho-Jan et Kio-Toung, sans d’ailleurs y rien découvrir d’approchant. Après quoi, bonne Française, elle s’indigna contre les Japonais, plaignit les Russes, et supposa des trahisons.

… Maintenant, c’était la Revue Littéraire. Un seul livre occupait toute la chronique, un roman nouveau qui semblait faire tapage. Mademoiselle Dax ne lisait pas les romans, comme de juste. Mais le titre de celui-ci l’étonna, et davantage encore le nom de l’auteur : Sans savoir pourquoi, par Carmen de Retz… Carmen de Retz ? une dame ?… Quelle pouvait bien être cette personne, capable d’étiqueter ses ouvrages d’aussi baroque façon ?… Mademoiselle Dax parcourut la chronique. Mais il ne s’y trouvait pas grand’chose qui concernât madame ou mademoiselle de Retz. Le critique, dérogeant à tous les usages, avait en effet critiqué le roman et non le romancier. Mademoiselle Dax sut au moins qu’en dépit de son titre déraisonnable, Sans savoir pourquoi n’était pas le premier livre venu. Tant s’en fallait !

Il y a là-dedans, – affirmait le journaliste, – plus de qualités qu’il n’en faut pour faire un chef-d’œuvre ; et plus de défauts aussi, mais de beaux défauts. C’en est un que d’allier dans les mêmes pages le plus déterminé scepticisme avec la passion la plus outrancière. Mais ce défaut-là nous transporte bien loin des livres fabriqués trop habilement par les manufacturiers de la littérature. Le roman de Carmen de Retz casse beaucoup de moules, heurte beaucoup d’habitudes, rudoie beaucoup de préjugés…

… Trop de préjugés, hélas ! Il y a des préjugés qui consolident profitablement la religion et la morale ; et ces deux vieilleries, quoi qu’on en médise, ont encore du bon ; je ne vois guère par quoi les remplaceraient ceux qui s’efforcent d’en faire table rase. Carmen de Retz appartient à cette phalange révolutionnaire. Il faut le regretter deux fois, car c’est un très beau talent qui sert là une très vilaine cause. Les jeunes filles ne liront pas Sans savoir pourquoi ; les jeunes femmes même feront sagement de s’en abstenir. Il faut des imaginations aguerries pour affronter sans vertige tant de paradoxes étincelants, tant de beaux mensonges séducteurs, au fond desquels rien ne se trouve que le plus terrible des nihilismes, – le nihilisme du bien et du mal, destructeur de tout.

Oui, l’auteur de Sans savoir pourquoi nie le bien et nie le mal, mais cette négation redoutable va sans amertume ni pessimisme, au contraire, avec infiniment de désinvolture ! Et cette désinvolture qui s’accommode des pires horreurs et des pires anarchies, a vraiment de quoi nous effarer un peu…

Mais le public d’aujourd’hui ne recule plus, hélas ! devant aucune sorte d’effarement. Nous constatons donc sans surprise l’éclatant succès du roman de Carmen de Retz. Succès mérité, d’ailleurs, mais moralement déplorable…

— Alors, – songea mademoiselle Dax, très choquée, – voilà un livre pas convenable, et c’est une dame qui l’a écrit ?

Une dame auteur, pourtant, voilà une personnalité éminemment respectable !… Madame Augustus Craven, par exemple ; quelqu’un de grave, de tendre et de moralisateur, avec une robe noire et des bandeaux blancs… Mademoiselle Dax s’avisa que, sans doute, Carmen de Retz ne ressemblait pas à madame Augustus Craven. Mon Dieu ! à l’instar de son roman, cette romancière était peut-être même une dame « pas convenable »… Mademoiselle Dax l’imagina tout à coup pareille à la Diane d’Arques de tout à l’heure, étalée dans une identique voiture couleur de turquoise, et semblablement fardée jusqu’aux cheveux… Mais non !… une femme de lettres ! Elle devait porter lunettes, ou tout au moins pince-nez…

Et quelle singulière existence, à coup sûr, toute d’anomalie et d’étrangeté ! Évidemment, pas de foyer, pas de ménage, pas de bébés ; une bibliothèque, un cabinet de travail, comme les hommes, et des doigts noircis d’encre. Est-ce qu’on les aimait, est-ce qu’elles aimaient, ces femmes-là ?…

Une voix violente s’élança par la porte arrachée plutôt qu’ouverte, – la voix d’une dame agressive qui secouait à deux mains le chambranle, – madame Dax, grosse et courte, jaune de peau, noire de cheveux.

— Alice ! Alice ! Bonté divine, ma fille, te voilà encore en robe de ville ! À sept heures passées ! Est-ce que tu te moques de ta mère ?




VII


M. Gabriel Barrier, fiancé de mademoiselle Dax, n’arriva pour dîner qu’à huit heures moins cinq. Et M. Dax étant rentré plus tôt d’un quart d’heure, madame Dax dut se priver d’agonir de reproches son mari, moins inexact que son futur gendre. Privation qui la mit de mauvaise humeur pour toute la soirée.

On attendait dans le salon, – un salon cossu, panaché de modern-style et d’un Louis XV jaune et rouge. – M. Gabriel Barrier entra, salua madame Dax avec cérémonie, puis secoua très longuement la main de M. Dax.

— Horriblement en retard, n’est-ce pas ? je vous demande un million de pardons : j’étais chez le commissaire de police.

— Rien d’ennuyeux, j’espère ?

— Moins que rien : un petit scandale au dispensaire… deux femmes qui se sont battues…

M. Barrier lâchait enfin la main de son futur beau-père, et s’approchait de sa fiancée. Debout devant la jeune fille, il acheva d’abord sa phrase :

… qui se sont battues, et qu’il a fallu accompagner au poste.

Puis, en guise de salut :

— Il a fait rudement chaud, aujourd’hui, hein, mademoiselle ?

Tout de suite, on passa dans la salle à manger.

— Et l’ami Bernard ? – questionna M. Gabriel Barrier.

L’ami Bernard, las d’attendre au salon, était allé s’asseoir à table.

— J’ai vu son palmarès, – déclara M. Dax. – Il aura cinq premiers prix et deux seconds.

— C’est un gaillard ! – s’enthousiasma M. Barrier.

Il embrassa sur les deux joues le susdit gaillard, lequel imitait la modestie à s’y méprendre.

Et tout le monde s’assit.


M. Gabriel Barrier, docteur en médecine, – cabinet de consultation rue du Président-Carnot, tous les jours de deux à quatre, – avait trente ans, six pieds deux pouces, et une barbe blonde qui floconnait plus bas que son estomac. Beau d’une beauté olympienne, et découpé comme un athlète de foire, il eût joué les héros d’aventures plus au naturel que les héros de romans, – Porthos mieux que Tircis. Les deux rôles ont de quoi plaire aux jeunes filles. Mais M. Barrier dédaignait l’un et l’autre. Médecin, il faisait fi de ce que la médecine comporte quelquefois d’héroïque ou de chevaleresque, et proclamait sans vergogne que les guérisons sont un moyen, et les honoraires une fin. Fiancé, il jugeait politique de faire sa cour au père et à la mère plutôt qu’à la fille. Mademoiselle Dax, d’ailleurs, n’avait pas l’outrecuidance de s’en plaindre, – trouvant déjà très beau que le docteur Gabriel Barrier, ex-interne des hôpitaux de Lyon, voulût bien la prendre pour femme. Elle, en ses jours particulièrement romanesques, croyait l’aimer.


— Alors, dit M. Dax en dépliant sa serviette, deux femmes se sont battues au dispensaire ?

M. Barrier, d’un geste large, s’en lava les mains comme feu Ponce Pilate :

— Eh oui ! que voulez-vous, elles étaient ivres. L’alcoolisme, toujours l’alcoolisme !…

M. Dax plissa sa longue face austère, et prononça :

— Il faudrait une grande fermeté des classes dirigeantes, pour purger le peuple de ses vices.

Madame Dax s’empressa de ricaner :

— Laissez-nous donc tranquille avec vos purgations ! Si vous ne lui aviez ôté sa religion, à ce peuple, il serait moins vicieux, et maintenant vous n’y changerez rien !

Elle détestait les phrases de son mari et davantage cette piété huguenote tout intérieure. Elle, par protestation et bravade, allait bruyamment à la messe, deux fois par semaine, sans croire d’ailleurs à grand’chose. M. Dax, sèchement, le lui reprocha.

— Il était religieux comme vous, votre peuple ! Superstition n’est pas foi.

— Bigre ! – déclara le docteur Barrier, bon politique. – Bigre ! voilà ce que j’appelle un potage ! Papa Dax, on ne mange bien que chez vous.

Mademoiselle Dax, indifférente, habituée, ne disait rien.

M. Barrier interpella tout à coup son futur beau-frère :

— Et toi, mon vieux Bernard !… Tu m’enlèves comme ça ma fiancée pour aller te promener en Suisse ? Ça t’amuse, au moins ?

— Beaucoup, – affirma Bernard d’un ton pénétré. – C’est qu’elle a été dure, l’année scolaire, monsieur Barrier ! Mais vous viendrez nous voir là-bas ?

— Si je peux, mon bonhomme ! Un médecin, c’est comme un marchand de soie, tu sais : demande au papa si c’est commode de trouver seulement deux jours pour aller en villégiature ?

M. Dax hocha la tête, et regarda orgueilleusement son fils et le fiancé de sa fille, – laborieux.

— Un bon cabinet, aujourd’hui, Barrier ?

— Peuh ! l’ordinaire. Mais nous ferons mieux, papa Dax, quand nous aurons changé de quartier, après le mariage…

Mademoiselle Dax sourit timidement et leva les yeux sur son fiancé. Mais le fiancé, tout à ses projets d’agrandissement et de clientèle, était à cent lieues de faire du roman :

— Vous comprenez, beau-père, la rue du Président-Carnot, c’est un four. On peut y gagner de l’argent, mais pas un argent sûr, stable, de tout repos. Pour réussir vraiment, solidement, il faut être un médecin cher. Et alors il n’y a que Bellecour, ou l’avenue Noailles. Vous comprenez…

M. Dax comprenait. Il fournit même un argument de renfort, en prenant le commerce des soies pour exemple. La conversation s’anima. Mademoiselle Dax, qui s’efforçait d’y prendre intérêt, ne s’étonna pas de reconnaître au vol quelques tirades déjà entendues rue Terraille, dans le bureau pareil à une salle d’école, parmi les phrases techniques des employés liés à leur tâche…

Madame Dax, renfrognée, se taisait.

Cependant, à la longue, le docteur Barrier s’occupa de sa fiancée :

— Qu’est-ce que vous avez fait toute la journée, mademoiselle ?

— J’ai été à Fourvières…

Et elle appréhenda une raillerie : M. Barrier se targuait d’être libre-penseur. Mais, généreux, il se contenta de rire :

— Vous avez bien raison, si ça vous amuse !

M. Dax regarda sa fille avec un peu de mépris :

— Que voulez-vous, Barrier ! elle tient de sa mère.

— Mais laissez donc ! – protestait le fiancé avec rondeur. – Ça m’est tout à fait égal. Je ne suis pas un farouche comme vous, papa. Elle ira à la messe tant qu’elle voudra, ma femme. Je suis un vieux libéral, je respecterai toutes ses petites idées…

Mais M. Dax revendiquait pour lui-même le titre de libéral :

— Personne plus que moi, mon cher ami, ne respecte ce qui est respectable. Mais, vous le verrez plus tard, les superstitions de cette enfant mettront votre patience à l’épreuve. Je me croirais déloyal si vous n’en étiez pas bien averti…

Madame Dax, rageuse, posa sa fourchette pour hausser les épaules plus ostensiblement. Le docteur, inquiet, s’efforça de l’adoucir :

— Allons, allons, madame Dax, ne vous fâchez pas. Les questions de religion, voyez-vous, quand tout le monde pensera comme moi, on ne s’en inquiétera plus guère !

Madame Dax, rudement, remit les choses au point :

— Mon bon ami, vous parlez comme un livre. Mais quand tout le monde pensera comme vous, il n’y aura plus d’imbéciles, et nous ne sommes pas près de ce temps-là. Vous, vous êtes assez intelligent pour vous passer de croyance, – et moi, quoique je ne sois qu’une bête, et guère savante, je m’en passe à peu près, au dedans de moi. Mais vous allez épouser une jeune fille qui n’est pas encore d’âge à faire la forte tête ; croyez-moi, laissez-la aller à confesse : ça vous épargnera du tintouin.

Mademoiselle Dax, tête baissée, restait muette. Personne d’ailleurs ne se souciait de ce qu’elle eût pu dire.

— Une femme, de n’importe quel âge, – trancha M. Dax, – est presque toujours assez faible d’esprit pour avoir besoin d’un tuteur. Mais elle a son mari, qui suffit à tout. Quant aux simagrées soi-disant religieuses, elles ne sont jamais que nuisibles, et dégradantes par-dessus le marché. Barrier, je ne donnerai pas de conseils à l’homme sérieux que vous êtes…

M. Dax, en principe, ne donnait jamais de conseils à personne.

— … Mais j’ai vingt-cinq ans de plus que vous, et une expérience pénible du mariage. Eh bien ! soyez-en persuadé, vous n’aurez de joie, dans votre maison, qu’en élevant jusqu’à vous l’esprit de votre femme. Elle n’est pire ni meilleure qu’une autre. Façonnez-la. Soyez patient et ferme…

M. Gabriel Barrier, grave, opinait de la tête.

— Allons donc ! – cria madame Dax. – Mon bon, une femme est comme ci ou comme ça, mais on ne la change pas. Vous allez prendre la vôtre telle que la voilà : pas bien maligne, un peu molle, mais honnête et bien élevée, – élevée par moi. – Gardez-la comme elle est, et laissez-la vivre tranquille…

Elle jeta vers son mari un regard de dédain.

— … Seulement, c’est toujours ceux qui n’ont pas réussi qui se mêlent de prêcher les autres !

Quand elle s’échauffait, madame Dax, malgré vingt années vécues loin du midi natal, retrouvait au bout de ses mots des sonorités provençales, un brin d’accent ancien, qui épiçait le parler lyonnais, traînard et chantant, comme d’une pointe d’ail.

— Soyez tranquille, madame Dax, – affirma promptement le docteur Barrier ; – mademoiselle Alice et moi, nous nous entendrons très bien, et je vous parie votre prochain voyage en Suisse qu’elle fera une maîtresse de maison hors ligne…

Il s’interrompit pour envelopper d’un coup d’œil flatteur, madame Dax d’abord et M. Dax ensuite, et conclut :

— Elle a de qui tenir !

Adoucis l’un et l’autre et prenant chacun la phrase pour soi seul, le mari et la femme, tant bien que mal, s’apaisèrent.

On avait mangé la glace au kirsch, les pêches de treille et d’énormes poires duchesses arrivées d’Italie le matin même, – un envoi de l’associé de Milan. – On fait très bonne chère dans la bourgeoisie lyonnaise. – Et le dîner était fini.

On passa au salon pour le café. Madame Dax marcha devant, au bras empressé de son futur gendre ; M. Dax ensuite, sa main sur l’épaule de Bernard ; et, derrière tout le monde, mademoiselle Dax.


VIII


Alice, ma fille, un peu de musique, – ordonna madame Dax.

Alice, obéissante, se mit au piano.

— Un cigare, papa Dax ? – proposait le docteur. – Nous fumerons à côté en écoutant un petit air…

Madame Dax ne supportait pas le tabac au salon.

On fit donc deux camps ; on faisait deux camps tous les soirs : les femmes ici, avec leur piano ou leur ouvrage ; les hommes là-bas, avec leur cigare et leur cognac ; – à la turque, haremlick et sélamlick. – La soirée se traînait toujours ainsi, musulmane, si j’ose dire, jusqu’à onze heures et plus. Et ce n’était que peu de temps avant le bonsoir qu’on se réunissait pour un bout de causerie, histoire de prendre poliment congé les uns des autres.

— Mademoiselle Alice, – cria le fiancé en fermant la porte, – je suis tout oreilles. Quelque chose de gai, n’est-ce pas ?

Mademoiselle Dax feuilletait la musique de son casier. Il n’y avait pas grand’chose de gai dans ce casier. C’étaient des romances, des airs d’opéra, des sélections, des valses lentes, – du sentimental. Point de musique classique d’ailleurs : la famille Dax n’aimait pas la musique classique, et mademoiselle Dax elle-même préférait les mélodies bien compréhensibles, « les airs ».

… Quelque chose de gai ? Mademoiselle Dax hésitait entre la gavotte de Mignon et une valse dite brillante dont le titre doré s’encadrait d’arabesques et de fioritures : Toujours ou Jamais… Mais elle se décida tout d’un coup pour une fantaisie des Mousquetaires au Couvent, précisément étudiée pendant la dernière semaine du cours. Le piano résonna.

Elle ne jouait pas mal, mademoiselle Dax : un joli doigté, et de l’intelligence. Pas d’âme encore ; mais quelque chose, peut-être, qui en deviendrait…

Et les arpèges s’égrenèrent jusqu’à la finale.


Le piano se tut. Dans le silence soudain, mademoiselle Dax entendit à travers la porte la voix de son fiancé, bruyante et convaincue, qui achevait une phrase.

— Comprenez-moi, beau-père : un médecin peut déplacer son cabinet dans un rayon de quinze cents mètres. On ne perd jamais ainsi que les malades imaginaires ; et justement je n’en ai pas, pas assez du moins, rue du Président-Carnot…

La voix s’interrompit. M. Barrier s’apercevait que la musique était finie. Il battit des mains, un peu tard :

— Bravo, mademoiselle ! Encore, encore ! Un autre morceau !


Mademoiselle Dax, pensive, demeurait immobile en face des Mousquetaires au Couvent, les bras mous, les mains encore posées sur le dernier accord.

— Eh bien ? – interpella madame Dax, brusque. – Cet autre morceau ?

Mademoiselle Dax toussa deux fois, avant de murmurer :

— Ce serait plus gentil, tout de même, d’être tous ensemble au salon, le soir…

— Tu es malade ! – grogna madame Dax dans un haussement d’épaules : – tu voudrais les empêcher de fumer ?


À dix heures, MM. Dax et Barrier revinrent au salon. Le docteur consultait sa montre.

— Raisonnablement, – dit-il, – il faut se quitter. Demain, avec tous vos préparatifs de voyage, vous aurez une grosse journée. Du reste, c’est l’heure où les honnêtes gens se couchent.

— Oui, – dit M. Dax.

Chaque matin, il quittait avant sept heures la maison pour le bureau, et il n’aimait pas les veillées longues.

— Si on vous écoutait, – ricana madame Dax, – on se coucherait tous les jours comme les poules !

— Aujourd’hui, – plaida M. Barrier, conciliant, – ce n’est pas tous les jours : vous partez pour Saint-Cergues après-demain. Madame Dax, pensez aux malles !

Madame Dax regarda sa fille, silencieuse en présence de son fiancé :

— De fait, comme je n’ai que cette rêvassière pour m’aider…

Le docteur Barrier prit son haut-de-forme et le tint dans sa main gauche :

— Demain, – dit-il, – je vais à Tarare pour une consultation, et je rentrerai par le dernier train. Je ne vous verrai donc pas. Mais après-demain, j’irai vous dire adieu à la gare.

— Pourquoi faire ? – dit M. Dax. – Dites-leur adieu tout de suite. À quoi bon vous déranger juste à l’heure de votre cabinet !

— C’est bien vrai que je ne vous verrai qu’une minute…

— Inutile. Ne venez pas.

— Soit.

Mademoiselle Dax songea que c’était pourtant bien poétique, le dernier baiser au seuil du wagon qui s’ébranle, et le sifflet qui sanglote, et le mouchoir fiévreux qui se déchire à la portière…

— Eh bien ! – reprit M. Barrier, – je vous souhaite bon voyage, madame Dax. Profitez bien de votre villégiature…

— Oh ! moi ! vous êtes bien gentil, mon bon ami, mais qu’est-ce que vous voulez qu’elle me fasse, la villégiature ?… Allez, allez ! ça ira toujours. Il n’y a que la santé de Bernard…

— Bien sûr ! Mon vieux Bernard, reviens-nous avec des joues qui soient mieux que ça, hein !

Bernard, au premier mot de sa santé, avait arboré le plus pâle sourire.

— À vous aussi, mademoiselle Alice, – dit enfin le docteur Barrier, – bon voyage !…

Il chercha une phrase de circonstance, ne la trouva pas, et réitéra :

— Bon voyage !…

— Deux mois d’absence, il n’y a pas de quoi pleurer, – déclara M. Dax en plissant ses joues sèches pour un sourire convenablement paternel. – Nous fixerons la date du mariage quand Alice reviendra de Suisse, et, une fois mariés, vous aurez le temps de vous voir.

— Oh oui ! – affirma madame Dax avec un soupir âpre.

Mademoiselle Dax tendait sa main. M. Barrier la secoua, sans s’attarder au contact tiède. Puis, saluant à la ronde :

— Bon voyage ! – dit-il pour la troisième fois.


À la fenêtre de sa chambre, mademoiselle Dax s’accouda. Dans le silence de l’avenue, elle essayait d’entendre les pas du fiancé qui s’éloignait.

Mais le fiancé avait marché vite : il avait rendez-vous, au London-Bar, avec un rat du Grand-Théâtre. M. Barrier, homme sérieux, n’avait point de maîtresse ; mais, homme, il allait chez les filles quelquefois.

Mademoiselle Dax n’entendit rien du tout, et regarda les étoiles.




DEUXIÈME PARTIE


 





I


Au-dessus du village de Saint-Cergues, un joli chemin sous bois monte en zigzag vers un petit plateau tapissé de fougères, et si haut perché qu’il semble suspendu parmi les cimes des sapins. On appelle ce lieu le Signal. C’est à deux pas des chalets et de l’hôtel ; les malades même y vont en se promenant ; et, de ce monticule, la vue s’étend plus harmonieuse et plus noble que de bien des pics réputés. C’est d’abord, en effet, la forêt jurassienne qui abaisse ses verdures sombres jusqu’à la plaine lémane ; puis cette plaine et son lac qui rient et qui chatoient comme un paysage de Watteau ; – et au delà, à l’horizon, jaillie violemment des prairies et des bosquets, tel un fantôme blême au milieu d’un jardin de soleil, l’Alpe Grée, debout dans son linceul de neige.

C’était le matin. Mademoiselle Dax, qui avait la permission de sortir seule avant dix heures, montait à grandes enjambées le sentier vert. Elle profitait avidement de cette liberté matinale. Elle adorait la fraîcheur mouillée des bois qui s’éveillent et l’odeur encore nocturne des fleurs que le soleil vient de rouvrir, et la première chanson des oiseaux, et, plus que tout, la solitude.

Si tôt, les gens dormaient encore à l’hôtel ou paressaient devant leur chocolat et leur lait bourru. Point de touristes trop chics, point de panamas dernier cri, point d’ombrelles couleur arc-en-ciel, sur ces chemins agrestes qui s’embellissent tellement d’être déserts.

Mademoiselle Dax songea tout à coup qu’elle était vraiment libre comme une pouliche échappée ; que c’était ainsi tous les jours depuis quinze jours ; que « m’man », hostile aux lits d’hôtel comme à tout ce qui n’était pas son chez soi, affirmait aigrement ne pouvoir s’endormir ici qu’à l’aube ; que Bernard, pour rien au monde, n’eût manqué de rôder le matin dans les corridors où l’on peut entrevoir des pantalons de femme ; – bref, que nul être ne troublerait sa fantaisie ; que tout était pour le mieux dans la meilleure des Suisses ; – et, sûre qu’on ne pouvait l’entendre, elle jeta aux échos, de toutes ses forces, un grand cri joyeux de petite fille.

Elle courait presque dans le sentier grimpant, se mouillant exprès aux fougères lourdes de rosée.


Près de déboucher sur le Signal, mademoiselle Dax s’arrêta net, extrêmement désappointée : la bonne place était prise. Un couple de fâcheux s’était emparé du petit plateau.

Les branches basses du sapin cachaient mademoiselle Dax. Elle délibéra de s’en retourner sans bruit. Mais une curiosité la prenait de ces gens plus matineux qu’elle. Elle voyait et n’était pas vue ; elle épia.

…Un couple, homme et femme… mademoiselle Dax ne les connaissait point. L’homme pouvait avoir vingt-cinq ans, la femme vingt ou vingt-deux… une jeune fille peut-être… oui, probablement… Ils étaient en tout cas fort bien : pareillement minces, hauts et souples, elle très blonde, lui presque brun. Debout l’un près de l’autre, silencieux, ils ne se touchaient pas, et regardaient le lac et la montagne.

Mademoiselle Dax les détaillait, étonnée de ne jamais les avoir aperçus encore. Ils étaient élégants, d’une élégance juste et simple. Lui, d’un geste lent, venait d’ôter son feutre, et l’avait jeté derrière lui, sans détourner la tête.

Au delà, dans le lointain bleu, l’Alpe et le ciel mêlaient leurs nuances d’aquarelle. Le couple inconnu se découpait, gracieux et noble, sur l’horizon lumineux.

…Ils ne se touchaient pas. Mais ils étaient très proches, tellement que, peu à peu, leurs mains se joignirent. Alors, une langueur les tourna l’un vers l’autre. Mademoiselle Dax vit leurs deux profils qui se souriaient, – un profil moqueur et câlin, qu’une moustache rendait plus cavalier, – un profil pur et hardi, où brillait un regard tellement bleu qu’on eût cru l’éclat d’un saphir…

Les deux bouches s’attiraient lentement. Dans le silence, mademoiselle Dax entendit son propre cœur battre à grands coups tumultueux. Une émotion extraordinaire la secouait toute. Soudain les deux silhouettes n’en firent qu’une. La tête blonde fléchit contre l’épaule virile. Et le chant des oiseaux sembla s’augmenter et s’adoucir du bruissement d’un baiser qui se prolongea.




II


De toutes les routes qui rayonnent autour de Saint-Cergues, madame Dax ne souffrait que la route d’Arzier, parce que c’était la seule, à son dire, qu’on pût suivre un quart d’heure durant sans suer et souffler « comme un alpiniste ». Quant aux sentiers qui vont sous bois, il n’en fallait même pas parler, à cause des serpents, « qui pullulaient à coup sûr dans toutes ces herbes ». C’est pourquoi les promenades d’après-midi, qu’on faisait en famille, ne manquaient ni de soleil, ni de poussière, ni de monotonie. Madame Dax elle-même, qui les ordonnait, en bâillait à se décrocher la mâchoire. Mais c’était pour la santé de Bernard.

Ce soir-là, on rentrait. Bernard, à vingt pas en avant, s’efforçait, dans l’attente de rencontres féminines, d’avoir l’air d’un monsieur qui se promène seul. Alice, silencieuse et suivant une pensée secrète, marchait à côté de sa mère.

— C’est agréable de sortir avec toi, – déclara tout à coup madame Dax, hargneuse. – Tu n’as pas dit un mot depuis une heure.

Mademoiselle Dax, coupée de sa songerie, cessa de regarder les sapins noirs qui frangeaient l’horizon des collines.

— Quelle scie ! – Madame Dax monologuait volontiers, et ne réclamait l’avis de sa fille que pour la forme ; – quelle scie !… quarante-cinq jours encore de cette vie à ne rien faire !… Dieu sait comment va la maison, pendant que je suis ici !

Mademoiselle Dax ébaucha un geste d’ignorance.

— Voyons, – continuait madame Dax, – le 30 septembre, est-ce un vendredi ? Alice !…

— Oui…

— Tu dis oui, et tu n’en sais rien, naturellement ! Ah ! ton mari aura du plaisir avec toi, je lui en souhaite !… Un vendredi. Alors, nous pourrions partir le 29 pour ne pas voyager le mauvais jour, ça serait vingt-quatre heures de gagnées, et une leçon de tolérance pour ton père…

Le facteur venant du village traversait la route. Voyant Bernard, il s’arrêta pour fouiller dans sa boîte.

— Est-ce que c’est lundi ? – demanda madame Dax en hâtant le pas.

Régulier en effusions sentimentales comme en affaires, M. Dax écrivait à sa femme une fois par semaine, à date fixe.

C’était bien lundi. Bernard apportait la lettre. Madame Dax chercha des yeux une place convenable pour la lecture. Une banquette de pierre bordait un bout du chemin. Madame Dax s’assit, et tira l’épingle de son chapeau pour couper l’enveloppe. Alice et Bernard, debout devant elle, écoutèrent. C’était le cérémonial réglé.


« Ma chère amie,


« Rien de nouveau à Lyon. J’imagine que vous avez moins chaud que nous. J’espérais trouver deux jours pour aller vous voir cette semaine, mais je prévois que ce sera impossible. Les affaires se multiplient. Je ne m’en plains pas, d’ailleurs, tout au contraire. Je travaille et vous vous reposez : à chacun selon ses forces.

« À propos, vous seriez aimable de faire pour moi une corvée mondaine qui ne vous coûtera guère. Il s’agit d’une visite à quelqu’un qui doit demeurer tout près de votre hôtel. Vous m’avez entendu parler quelquefois de M. Terrien, un négociant de Marseille ? Il fait avec nous de grosses affaires ; c’est un homme sérieux que j’estime. Je l’ai vu hier, il passait à Lyon. Sa femme, m’a-t-il dit, est à Saint-Cergues. Je crois d’ailleurs qu’ils vivent à peu près séparés, ne s’accordant pas. Ils n’en sont pas moins des gens fort honorables, la femme aussi bien que le mari. Vous pouvez donc, sans inconvénient, voir cette dame. Allez-y, je vous prie. Terrien sera sensible à cette politesse, et je vous serai, moi, obligé.

« Au revoir, ma chère amie, embrassez pour moi les enfants, et prenez garde à la santé de Bernard. Barrier, que je vois journellement, se rappelle à votre bon souvenir et vous présente ses respects, ainsi qu’à sa fiancée.

« Votre mari dévoué,
« DAX. »


— C’est tout ? – fit mademoiselle Dax.

— Naturellement oui, c’est tout. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

Madame Dax repliait la lettre, la réintégrait dans l’enveloppe, et enfouissait le tout dans son réticule.

— Ainsi, encore une corvée ! Bonté divine !… Alice, nous irons demain, à trois heures.

— Oh ! moi aussi ?

— Naturellement, toi. Est-ce que tu te figures que je vais aller seule chez cette dame que je ne connais pas ? Si tu avais un peu de cœur, ma fille, ça t’aurait paru tout simple d’accompagner ta mère, et de prendre ta part des ennuis qu’elle a… Mais non !… Ah ! ton mari aura du plaisir avec toi !




III


Devant la grille du chalet de madame Terrien, madame Dax, avant de sonner, promena de droite à gauche un regard inquisiteur.

La grille était quelconque, mais bien habillée de chèvrefeuille. Une grande pelouse plantée de mélèzes reculait la maison loin de la route.

On ne faisait que l’entrevoir, cette maison, derrière l’écran des grands arbres aux branches traînantes ; mais tout de même on se rendait compte à peu près ; une façade basse toute droite, sans tourelle, ni clocheton, ni rien de pointu ou de biscornu ; une façade de simple bois peint, toute rouge d’un carmin foncé, sur lequel se découpait, nette, la dentelle verte des mélèzes ; et beaucoup, beaucoup de fenêtres, de grandes fenêtres sans volets, serrées les unes contre les autres…

— Une caserne, – jugea madame Dax, qui avait un faible pour les chalets de bains de mer.

Elle tira le pied-de-biche, – un pied-de-biche pour de vrai, une authentique patte de chamois, pendue à une chaînette, et tout un carillon s’ébranla : douze ou quinze sonnailles qu’on ne voyait pas, attachées à la queue leu leu dans le chèvrefeuille.

Madame Dax haussa les épaules. Au fronton de la grille, le nom du chalet s’écrivait en lettres de fer forgé, un nom baroque : Chalet des Chats.

— Une caserne, ou une maison de fous…

Toutefois madame Dax revint un peu de ce premier jugement, à l’apparition d’un domestique à gilet jaune.

Un perron, – six marches de pierres crevassées, avec de l’herbe dans chaque fente (on la laisse pousser exprès, cette herbe, bien sûr !) ; – une antichambre, grande à n’en plus finir, et toute nue ; – un petit salon, nattes blanches par terre, toiles persanes aux murs ; – un grand salon, mêmes nattes et mêmes toiles ; – un moyen salon, mêmes toiles et mêmes nattes. Partout des meubles de rotin, – chaises, fauteuils, tête-à-tête, tables, guéridons, tabourets, bergères, liseuses, chaises longues… Et puis des coussins, des coussins de toutes les espèces, de toutes les formes, de toutes les couleurs ; – des coussins de soie, de velours, de batiste, de brocart, de dentelles, de broderies, de fourrures, de tapis d’Orient et de paille chinoise, – des coussins par tas, par monceaux, par piles. Il y en a sur les meubles et dessous, sur les nattes et le long des murs, partout. Et puis des violons, des guitares, des altos, des mandolines, des violoncelles, deux pianos à queue, un orgue. – Et rien d’autre : pas un bibelot.

Madame et mademoiselle Dax avancent à petits pas, celle-ci étonnée, celle-là méfiante ; – les coussins gênent pour marcher.

Il fait sombre, malgré les fenêtres sans volets : c’est que tous les rideaux sont épinglés, pour exclure le soleil. D’ailleurs, il n’y a pas de volets ; mais il y a de petites grilles de bois, des lattes croisées en treillis, qui montent à mi-hauteur des croisées, – comme dans les harems turcs. Et puis les plafonds très hauts sont peints d’une nuance sombre : on distingue à peine les poutres et les solives.

Madame et mademoiselle Dax sont au seuil du troisième salon, – le moyen.

Une chaise longue s’agite, trois ou quatre coussins tombent. Une femme allongée se lève d’un bond et vient au-devant des visiteuses, une femme qu’on croirait toute jeune, tellement elle est souple, n’étaient ses cheveux blancs comme de l’argent.

— Madame Dax, n’est-ce pas ? Je suis madame Terrien. Mon mari m’a annoncé votre visite. Je suis très heureuse de vous connaître. Asseyez-vous là, voulez-vous ? Ce fauteuil est bon…

Elle se retourne vers quelqu’un debout derrière elle :

— Mon fils Gilbert, que je vous présente, madame.

Madame Dax se rappelle qu’elle a une fille. Elle présente aussi :

— Ma fille Alice.

On s’assied. On se regarde.

Pas très beau, M. Gilbert Terrien. Vingt ou vingt-cinq ans, et de très grands yeux noirs ; mais trop petit, trop osseux, trop malingre. Infirme même, pour dire le vrai : il boite assez bas. Alice Dax, bien faite, saine, vigoureuse, fait contraste.

— Oh ! la belle fille que vous avez, madame, – s’écrie madame Terrien enthousiaste. – Venez vous asseoir tout près de moi, ma mignonne…

Madame Terrien parle d’une voix menue, avec des inflexions souvent puériles. Alice, apprivoisée, s’approche.

— Ici, ici… sur ma chaise longue, il y a place pour deux, je vous assure…

Madame Terrien sourit. Elle a l’air infiniment bon quand elle sourit.

— Que vous êtes heureuse, madame, d’avoir une enfant pareille, toute fraîche et rose ! Figurez-vous que ce garçon-ci fait mon tourment : il est malade, ses nerfs sont tout à fait lamentables ; il aurait besoin de repos, de quiétude !… et rien ne lui fait plus de mal que sa maudite musique : eh bien ! il compose tout de même jour et nuit…

— Ah ! – fait madame Dax, aimable autant qu’elle peut, – monsieur votre fils est musicien ?

— Hélas non ! madame, – proteste en souriant M. Gilbert Terrien. – Musicâtre à peine !…

Il sourit tout à fait comme sa mère, avec le même regard doux. D’ailleurs, ils se ressemblent beaucoup. Elle n’est pas jolie non plus. On cause.

— Vous êtes ici depuis longtemps ? – questionne madame Dax.

— Depuis deux mois bientôt, et nous resterons probablement tout l’hiver.

— Tout l’hiver ! – fait madame Dax ahurie. – Mais vous gèlerez ?

— Peut-être un peu ; mais Gilbert a envie de voir nos mélèzes sous la neige.

— Madame, – déclare Gilbert, – la Suisse est un pays à voir l’hiver. Il faut être snob ou bourgeois pour y venir en été. Je ne sais même vraiment pas comment ma mère et moi sommes ici maintenant !

— Nous pouvons partir demain, si le cœur t’en dit ?…

— Et Carmen, et Fougères ?

— On les laissera. Nous voyagerons très bien nous deux…

— Mais mon opéra ?

— C’est vrai !… Restons.

Madame Terrien éclate d’un joli rire et se retourne vers madame Dax :

— Madame, vous devez nous trouver tous deux un peu toqués ? D’ailleurs, mon mari vous a probablement dit que je l’étais, moi au moins. Mais que voulez-vous ? je n’ai rien que mon fils pour m’attacher à la vie ; alors je fais toujours tout ce qu’il veut, sans m’inquiéter de savoir si c’est raisonnable ou non… Lui d’ailleurs, je dois le dire, fait aussi tout ce que je veux, même quand c’est tout à fait sans queue ni tête. Voilà, nous nous aimons d’une façon ridicule. Nous sommes un ménage d’amoureux…

Le fils se penche de côté ; la mère, d’un geste accoutumé, tend sa main ; et lui, baise cette main d’un baiser lent qui appuie et qui insiste…

Mademoiselle Dax ne détache pas ses yeux de cette main et de ces lèvres. Il y a là comme un aimant qui attire toute son âme…

La visite a duré quinze minutes : madame Dax se lève.

— Ah non ! – proteste madame Terrien. – Si vous partez maintenant, je prends ça pour une injure personnelle. D’abord, nous hébergeons ici deux amis qu’il faut que je vous fasse connaître ; ils sont je ne sais où, mais ils vont rentrer. Et puis, c’est l’heure du thé. D’ailleurs, je suis absolument sûre que vous n’avez rien à faire dehors ?…

Madame Terrien met en train le samovar qui brille sur la table toute servie.

— Surtout, n’allez pas croire que mon thé ressemble au foin coupé de l’hôtel ! Ah non ! c’est du thé pour gens qui s’y connaissent : Fougères nous le fait venir de Pékin par la valise diplomatique…

Elle s’interrompt pour mesurer avec minutie les cuillerées :

— … Fougères, – Bertrand Fougères, – c’est notre meilleur ami… que je vous présenterai tout à l’heure… il nous consacre gentiment un congé de trois mois… il est secrétaire d’ambassade à Constantinople…

Elle repose la boîte de plomb, à couvercle hermétique.

— … Là, ça y est.

Derechef elle s’assied sur la chaise longue, et caresse la taille de mademoiselle Dax.

— Nous avons aussi une hôtesse, une jeune fille comme vous, et comme vous très jolie ! Je suis sûre que vous connaissez son nom : mademoiselle Carmen de Retz…

Mademoiselle Dax, extrêmement émue, questionne :

— Celle qui écrit des livres ?

— Oui !… celle qui écrit des livres. Même, elle en écrit un ici : le livret de ce fameux opéra dont mon fils fait la partition…

Poliment, madame Dax admire :

— Oh ! un opéra !… un grand opéra ? Comment s’appelle-t-il ?

— Un opéra immense ! – affirme madame Terrien sans sourire. – Il s’appelle Les Filles de Loth. Par exemple, Gilbert me dit que ce n’est pas un sujet pour mères de famille ! Tant pis, jen’irai pas à la première… Ah ! madame, les jeunes gens d’aujourd’hui sont bien audacieux ; nos cheveux blancs en rougissent !

Un silence. Madame Dax, vaguement inquiète, regarde sa fille.

— Enfin !… – crie tout à coup madame Terrien : – vous n’attendrez pas longtemps, et le thé sera à point. Voilà la poétesse qui rentre, et voilà Fougères avec elle…

La porte, en effet, vient de s’ouvrir. Et sur le seuil apparaissent, au bras l’un de l’autre, une jeune fille très blonde, au profil hardi, et un jeune homme presque brun, aux yeux câlins et moqueurs…

Et mademoiselle Dax, effarée, serre ses lèvres pour ne pas crier : elle les reconnaît ; – l’image de leur couple est burinée au fond de sa mémoire : c’est eux qu’elle a surpris hier sur le Signal, s’étreignant lèvres à lèvres…




IV


Mademoiselle Dax, jeune fille suffisamment avertie des réalités de la vie, n’ignorait pas du tout que les baisers sont monnaie courante en ce bas monde. Mais son esprit un peu absolu les divisait nettement en deux catégories : la catégorie légitime, laquelle comprend les baisers familiaux et conjugaux ; et la catégorie scandaleuse, laquelle englobe tous les baisers abominables qu’échangent les jeunes gens fêtards avec leurs vilaines femmes, – des femmes peintes qu’on rencontre parfois dans des victorias couleur de turquoise. Or, le baiser que s’étaient donné Bertrand Fougères, diplomate et Carmen de Retz, femme célèbre, n’entrait ni dans l’une ni dans l’autre catégorie… Et mademoiselle Dax en demeurait bouleversée d’une stupeur inquiète…

Bertrand Fougères, cependant, saluait madame Dax avec une courtoisie mondaine qui sentait d’une lieue la Carrière ; et mademoiselle de Retz esquissait une révérence un brin romantique, mais d’autant plus polie.

Puis tous deux s’approchèrent de mademoiselle Dax, qui ne les quittait point des yeux. Elle les trouvait d’ailleurs parfaits, mieux encore qu’elle n’avait vu sur le Signal… Mademoiselle de Retz était vraiment très belle : des cheveux où toutes les nuances de l’or étaient mêlées, des yeux comme des braises bleues, et je ne sais quoi de net et d’audacieux, dans l’expression du visage, qui en modernisait à l’extrême la régularité presque antique. Quant à Bertrand Fougères, il charmait par une grâce spirituelle et légère qui fleurait le temps des grands seigneurs et des petits abbés, et lui donnait l’air de porter un pourpoint plutôt qu’un veston. En sorte qu’il faisait un héros de roman présentable.

Mademoiselle Dax ne put s’empêcher d’en convenir en elle-même. Et quoique, du couple, Carmen de Retz, auteur des Filles de Loth et de Sans savoir pourquoi, fût incontestablement la personnalité la plus importante, ce fut Bertrand Fougères que mademoiselle Dax regarda davantage.

Il s’était d’ailleurs assis à côté d’elle, tandis que mademoiselle de Retz servait le thé. Madame Terrien causait toujours avec madame Dax, et lui révélait la véritable recette du café à la turque. Alice écoutait Fougères, qui s’était assis à ses pieds sur une pile de coussins.

Il ne disait rien de très remarquable. C’était de ces banalités souriantes que tout jeune homme débite obligatoirement à toute jeune fille qu’il voit pour la première fois. Mais Fougères donnait aux pires fadeurs du goût et du piquant, par le pittoresque et l’imprévu de son esprit, et par une fantaisie qu’il avait de faire des phrases on ne peut plus académiques avec des mots qui l’étaient beaucoup moins.

Mademoiselle Dax, peu gâtée d’ordinaire en fait de plaisanteries, s’amusa et s’émerveilla. Elle se sentait en confiance : la voix de Fougères, quoique fort câline, avait à chaque instant des inflexions légères ou moqueuses qui rassuraient contre le danger de s’y laisser prendre.

Madame Terrien goûtait le thé d’une moue critique.

— Trop fait !… Voilà ce que c’est que d’attendre les gens en retard. Où étiez-vous donc, vous deux ?

Fougères expliqua :

— Notre muse désirait chercher l’inspiration sur quelque cime vraiment vierge. À moi, homme de prose, ce vœu semblait, si j’ose dire, loufoque… Les Filles de Loth, j’écrirais plus volontiers ça derrière des volets bien clos ?…

Nous n’en avons pas moins ascensionné la Fruitière de Nyon. Treize cent trente-six mètres au-dessus du niveau des basses mers ! Mais là-haut, nous fûmes tristement marris et navrés : c’était plein d’Helvètes, de bestiaux et de touristes.

Madame Terrien rit et s’insurgea :

— Fougères ? si vous mettiez les bêtes après les gens, dans vos énumérations.

— C’est ce que je fais : j’ai dit plein d’Helvètes, de bestiaux et de touristes. Vous n’allez pas prétendre que les touristes sont autre chose qu’un bétail de caste inférieure ? Un troupeau d’abjects moutons, que le snobisme mène à la houlette ! Madame, – il se tourna vers madame Dax en pivotant sur sa pile de coussins, – madame, permettez-moi de vous présenter, à vous que la promiscuité des hôtels condamne à subir les susdits moutons, mes plus apitoyées condoléances !

— Mais…

— C’est comme je vous le dis. Êtes-vous au chalet calviniste ou au chalet cake-walk ?

Madame Terrien crut devoir une explication :

— Ce toqué nomme ainsi, pour des motifs que je préfère ignorer, deux des petits hôtels de Saint-Cergues : le chalet Brotte et le chalet Kolouri…

— Nous sommes au Grand Hôtel, au-dessus du village, – déclara madame Dax avec une excusable vanité.

Bertrand Fougères inclina la tête.

— Je vous en félicite tant que je peux, madame. Au moins, vous échappez à la table dite de famille, où tout le monde s’appelle par son prénom avant le vingt et unième jour… Et quelles tables, et quelles familles, dans ce pays de bénédiction ! Le chalet calviniste qui rougit de l’être, et s’étiquette Brotte, on n’a jamais pu savoir pourquoi…

— C’est le nom de la propriétaire, – plaça Gilbert Terrien, invisible derrière son orgue.

— … Femme éhontée, qui ne rougit pas d’étaler sur une enseigne son nom, pourtant chaste, de veuve selon le Seigneur !… Oui, madame, selon le Seigneur : dans le chalet Brotte, le saint nom de Dieu est honoré à la mode de Genève. Nul couple n’y est hébergé, s’il ne produit pas préalablement son acte de mariage. Madame Brotte fait en personne des rondes de nuit, pour surprendre ou prévenir les scandales possibles ; et, le dimanche, on ferme à clef les pianos, pour que l’oreille de Christ ne soit pas affligée d’une musique profane. En vérité, je vous le dis, tel est le chalet calviniste, surnommé Brotte par les gens qui ne savent pas. Vous y auriez fait votre salut, madame, et je n’oserai certes pas en dire autant du chalet concurrent, intitulé très équitablement chalet cake-walk. Car là, c’est le royaume de Cupidon et de Bacchus. L’hôtesse est une aguichante jeune femme d’à peine cinquante ans, qui borde chaque soir les lits masculins de son hôtel, et qui pousse la prévenance envers ses pensionnaires jusqu’à des limites inimaginables. Au chalet cake-walk, on ne compte pas moins de huit corridors tous obscurs et de cinq escaliers tous dérobés ; beaucoup de chambres sont à double issue, et chacune communique discrètement avec sa voisine. Madame Kolouri veille maternellement à ce que les dames seules ne soient pas trop isolées, crainte qu’elles n’aient peur la nuit. Et tous les jours des flons-flons jaillissent d’un orgue de Barbarie automobile, lequel condamne sans appel tous les cake-walkois à cake-walker… Ah ! madame ! vous, locataire anonyme du Grand Hôtel international, incolore et inodore, j’ai peur que vous ne sachiez pas savourer voire bonheur !

Madame Dax, légèrement interloquée, sourit tout de même.

— On est pourtant très mal au Grand Hôtel, monsieur. Le service est surtout déplorable…

— Le Grand Hôtel est trop laid, – trancha Carmen de Retz, qui avait rejoint son musicien derrière l’orgue.

— J’ai passé une saison ici avec mon père, il y a huit ou neuf ans, et je me souviens encore de la belle terrasse clairsemée de sapins sur laquelle ils ont eu l’infamie de planter leur abjecte bâtisse à sept étages. Maintenant on n’ose plus se promener par là : à chaque tournant de sentier, v’lan ! le Grand hôtel vous jette en pleine figure sa façade si longue qu’elle n’en finit pas, et si laide qu’on en rêve la nuit. Si j’avais su, Terrien, nous aurions été autre part écrire nos Filles

Mademoiselle de Retz, pour mieux maudire le Grand Hôtel, s’était avancée jusqu’au milieu du salon ; et elle parlait avec fougue, ses deux bras enlacés derrière sa taille, dans une pose jolie, quoique un peu théâtrale. Mademoiselle Dax, la regardant de près pour la première fois, s’étonna de sa bouche carminée et de ses yeux très longs : des crayons de fard avaient visiblement passé par là, et c’était si bizarre, cette jeune fille irréprochablement belle et fraîche, qui se fardait ! Mademoiselle Dax n’eut pas le temps de s’abandonner à son étonnement : à ses pieds, Bertrand Fougères, toujours assis à la turque sur les coussins, ripostait ironiquement à la poétesse :

— La solitude, l’air pur des hauts sommets, et rien que de grands horizons alentour, voilà ce qu’il vous faut à vous, pour écrire ensuite des horreurs que les sacripants comme moi n’osent pas lire ?

Elle haussa les épaules, dédaigneuse :

— J’écris comme je sens, et je me fiche pas mal de ce que vous et M. Prudhomme en pensez !

— Elle est anarchiste, – excusa madame Terrien, très indulgente.

— Certainement, je le suis. Et une anarchiste pour de vrai, qui agit toujours selon sa doctrine. Je n’ai ni religion, ni loi, et puisque je ne crois à rien, je serais trop simple d’obéir à quelque chose !

— Allons donc ! – railla vivement Fougères. – Vous êtes au contraire la néophyte d’un nouveau culte : vous adorez le dieu Beauté, dieu factice comme tous les dieux. Et vous le servez plus dévotement qu’une Italienne sa Madone : votre art est un dogme, votre poésie est un rite, et vous avez une foi de charbonnier. Tenez, moi, fils légitime du Prudhomme que vous méprisez, moi, bourgeois, moi, homme du monde, moi, diplomate, – abomination de la désolation ! – je suis meilleur anarchiste que vous : car je ne crois à aucun dieu, pas plus au vôtre qu’à ses prédécesseurs… La Beauté ? convention ! L’Art ? fantasmagorie ! La Poésie ? mensonge ! L’amour ? abus de confiance !…

Il pivota derechef sur la pile de coussins, et regarda mademoiselle Dax en souriant. Elle, ne souriait pas. Elle fixait sur lui des yeux presque craintifs. Et tout à coup, elle osa murmurer très bas :

— Monsieur… est-ce vraiment vrai que vous n’y croyez pas, à toutes ces choses ?…

Il la regarda silencieusement une longue minute, et son sourire d’ironie s’effaçait. Enfin il répondit, plus bas qu’elle :

— Non, ce n’est pas vrai… Mademoiselle, il ne faut jamais prendre au sérieux ce que je dis…

Il passa sa main sur son front, et mademoiselle Dax admira ses longs doigts minces ; déjà il avait repris un ton léger :

— Mais si ! je crois à toutes les guitares en question ; j’y crois tellement que je suis moi-même artiste et poète, et, bien entendu, amoureux…

Il se leva d’un bond :

— Musicien, de la musique !

Mais Gilbert Terrien n’en voulut pas faire.




V


Cette dame Terrien, – jugea madame Dax en s’en retournant par la route poussiéreuse qu’elle préférait aux bois, – cette dame Terrien serait une brave femme, si elle se défaisait de son grand dadais de fils qui ne sait rien dire et de ce couple d’hurluberlus qu’elle a ramassé je me demande où !

À l’ouest, le soleil effleurait l’horizon. Le ciel couleur de cuivre déteignait sur la neige des montagnes, et la dentelle noire des sapins ressemblait au décor d’un prodigieux théâtre d’ombres.

— Par exemple, – madame Dax poursuivait son monologue, – pourquoi cette femme-là vit-elle séparée de son mari ? Qu’il lui ait fait la vie dure, c’est bien probable ; mais tous les maris en sont là, et une honnête femme sait se résigner. Non, il y a autre chose : cet homme a dû se conduire mal… Alors, oui, c’est une question de dignité… Mais en tout cas, elle a tort de jouer à la dame seule, comme si elle était veuve : ce n’est pas de bon ton.

Dans les bois qui dominaient la route, un troupeau attardé sonnaillait, et le clavecin des clochettes se mêlait au violon du vent dans les ramures.

— Ils ont l’air d’être riches, ces Terrien ; – madame Dax s’arrêtait pour calculer plus à l’aise : – leur maison doit coûter cher de loyer ; c’est grand comme une église !… Et sûrement les meubles sont à eux… Sans compter les deux sans-le-sou qu’ils hébergent. Je suppose que la femme et le mari sont séparés de biens…

Le crépuscule naissait. La forêt chargeait de parfums la brise humide. Chaque sapin, chaque fougère, chaque brin d’herbe était comme une cassolette.

— Quand même, – conclut madame Dax, – ce ne sont pas des relations pour nous. À la campagne, passe. Mais en ville, il y a assez de personnes sensées, Dieu merci ! pour qu’on se dispense de fréquenter les bohèmes. Bah ! ces Terrien nous rendront notre visite, et, après, ce sera fini… Alice, bonté divine ! qu’est-ce que tu as à marcher les yeux au ciel, sans jamais daigner me répondre un mot ?

Mademoiselle Dax regardait obstinément le sommet du Signal, visible au plus haut des collines. Le crépuscule doré, la musique du vent et des cloches, les parfums forestiers la pénétraient toute, tandis qu’elle se répétait, avec une étrange émotion douce, que, fort probablement, pour peu qu’elle sût s’y prendre, elle rencontrerait, là-haut ou ailleurs, presque chaque matin, ceux que sa mère nommait des bohèmes…



VI


Mademoiselle Dax, selon son désir, rencontra très souvent ses nouveaux amis dans ses promenades matinales.

Elle continuait de sortir chaque jour, bien avant que l’hôtel fût seulement éveillé. Même, elle sacrifiait maintenant son premier déjeuner pour vagabonder plus tôt dans les sentiers encore nocturnes, sous les sapins lourds d’une rosée où le soleil levant allume des arcs-en-ciel. Mademoiselle Dax, au hasard du chemin, achetait, d’un berger promenant ses vaches, un bol de lait bourru, bien embaumé de fougère ou de thym, ou philosophiquement restait à jeun, quand nul berger ne se montrait.

Ce qui, dans son programme, primait tout, c’était d’arriver la première au rendez-vous donné la veille, sur le Signal, ou sur le Belvédère, ou dans cette prairie haute clairsemée de rocs nus qu’on appelle le Château. Mademoiselle Dax, toujours en avance, choisissait avec une minutie de petite fille la meilleure place où s’asseoir, puis attendait.

Très impatiente, elle mettait sa dignité à ne le point paraître. Elle choisissait un maintien distrait ; ses yeux s’attachaient au paysage alpestre et ne se détournaient que furtivement vers les sentiers où, tout à l’heure, dans la verdure, luiraient les ombrelles claires de mademoiselle de Retz et de madame Terrien.

Mademoiselle de Retz ne venait pas toujours ; Gilbert Terrien, qui ne sortait jamais, la retenait trois fois sur quatre auprès de l’orgue ; et ç’avait été pour mademoiselle Dax un grand étonnement de constater chez des « artistes » une si constante âpreté au labeur de chaque jour. Madame Terrien, au contraire, était une promeneuse assidue. Fougères l’accompagnait presque toujours. Vraiment il semblait ne guère se soucier de la compagnie de Carmen, et mademoiselle Dax renonçait à comprendre le baiser du premier jour…

On était donc trois. On demeurait d’abord un temps à regarder le site alpestre. Puis on partait à petits pas. On n’allait pas bien loin. Fougères toujours découvrait dans le voisinage un coin délicieux et secret, d’où les sapins en voûte excluaient le soleil. Et l’on devisait, assis dans la mousse sèche ou parmi les fougères.

Mademoiselle Dax, vite apprivoisée, se pelotonnait aux pieds de madame Terrien, et appuyait câlinement sa tête contre la robe complaisante. Elle ne disait presque rien. Elle écoutait, ravie : on ne parlait jamais politique, ni comptes de ménage ; et jamais on ne se querellait.


De retour à l’hôtel, mademoiselle Dax reprenait le collier familial. Bien entendu elle ne soufflait mot à madame Dax de l’emploi de ses matinées. Et madame Dax, persuadée que sa fille continuait de courir toute seule les sentiers à l’entour de l’hôtel, ne retirait pas la permission donnée le premier jour.




VII


Un matin, mademoiselle Dax, couchée de tout son long aux pieds de madame Terrien, interrogea :

— Monsieur Fougères, vous qui habitez Constantinople, dites-moi : est-ce que c’est très beau ?

Glacée de timidité devant son père, sa mère ou son fiancé, mademoiselle Dax osait très bien questionner ses amis du chalet des Chats.

— Constantinople ? non, pas très beau… pas beau du tout… pire.

Bertrand Fougères, accoudé à une branche de mélèze, regardait fixement la fumée bleue de sa cigarette, où peut-être il revoyait soudain les cinq cents mosquées de Stamboul, aux minarets dressés comme des lances. Alice répéta sans avoir compris :

— Pire ?

Fougères, d’un coup de l’index, secoua un peu de cendre, puis baissa son regard vers la jeune fille étendue :

— Pire. Plus beau que très beau. D’une beauté grave et rude à laquelle vous ne comprendriez absolument rien.

Très souvent M. Dax et madame Dax avaient jeté des phrases analogues à la tête de leur fille. « Tu n’y comprends rien » était même, dans la maison de l’avenue du Parc, le leitmotiv de mademoiselle Dax, et ce leitmotiv réitéré quarante fois par jour, finissait par s’enfoncer dans l’amour-propre comme des pointes de feu dans la peau.

Mais ici, la voix de Fougères n’humiliait pas. Elle était comme toujours, câline et prenante. Mademoiselle Dax sentit très bien qu’il devait vraiment s’agir de choses trop complexes, inaccessibles aux cervelles des petites filles. Et comme Fougères expliquait tout de même, complaisant, elle écouta de son mieux, attentive, appliquée, reconnaissante.

— … D’abord, c’est très sale. Figurez-vous une ville sans trottoirs et sans pavés, sans égouts, sans voirie, et presque sans réverbères. Des rues tortueuses, étroites, encombrées d’ordures et tapissées d’une couche de boue épaisse d’un pied… Ça vous chante ?

Elle arqua ses sourcils, demi-incrédule.

— … Ensuite, c’est délabré. Les maisons de pierres sont toutes lézardées, et le salpêtre leur fait un manteau terne. Les maisons de bois, affaissées, déjetées, disloquées, ont des airs de maisons saoules, incapables de se tenir debout. Partout il y a des décombres, des ruines, des fondrières. C’est comme un cimetière de ville. Et pour surcroît de mélancolie, on rencontre à chaque pas de petits jardins en bordure sur les rues, lesquels jardins sont des nécropoles de familles. Les Turcs aiment à vivre ainsi tout près de leurs morts…

— Quelle horreur !

— Si vous voulez. Et la ville est pareille d’un bout à l’autre. Point de boulevards, point d’avenues, point de quais ; – point de monuments, sauf les mosquées qui sont de grands tas de pierres grises coiffés de coupoles, grises pareillement. Il y en a une infinité. Au-dessus des toits, les minarets blancs alternent avec des cyprès noirs.

— Mais c’est affreux ?

— Oui. N’oubliez pas le soleil d’été torride, ni la pluie d’hiver quotidienne. La boue, gluante comme une poix, ne sèche jamais que pour se changer en une poussière qui aveugle.

— Et vous aimez cette ville-là ?

La voix de Fougères s’assourdit soudain, rêveuse et voilée :

— Oui, je l’aime. Je l’aime mieux que toutes les villes, mieux que Naples et mieux que Venise, – mieux que Paris. – Stamboul, Stamboul !… Vous ne pouvez pas comprendre, petite Alice, vous qui n’avez jamais quitté votre France propre et peignée, ou cette Suisse enrubannée comme une bergerie de gosse. – Et d’ailleurs, vous seriez allée là-bas, vous auriez vu, – que vous comprendriez encore moins. Je l’aime, ma capitale morte, précisément parce qu’elle est morte. Je l’aime pour son funèbre silence et pour la solitude de ses rues, pareilles aux rues de Pompéi ! Je l’aime pour ses vols de corneilles, toujours croassant parmi les cyprès. Je l’aime pour ses maisons muettes et grillées, dans lesquelles personne ne sait ce qui se passe ; – pour ses mosquées farouches, dernier asile et dernière forteresse du dernier des dieux qu’ont adorés les hommes ; pour le voile encore opaque qui défend la beauté de ses femmes ; – pour l’âme fière et honnête de son peuple ; – et pour la haute muraille byzantine toujours debout qui l’entoure et l’isole de notre race, de notre siècle, – et de nos fièvres, et de nos neurasthénies, et de nos gangrènes…

Il se tut. Madame Terrien, accoudée sur un genou, et la joue dans sa main, le regardait de côté, sérieuse :

— Mon petit Fougères, vous êtes un drôle d’être… Est-ce que vous les pensez vraiment, ces choses que vous venez de dire ?… ou si c’est de la littérature ?

Il allongea les lèvres, indécis. Elle trancha :

— Oui, n’est-ce pas ? Moitié l’un, moitié l’autre… Je vous aime beaucoup, Fougères, mais ça me ferait tant de plaisir de vous sentir sincère tout à fait…

Il se rebiffa en riant :

— Chère petite dame, vous ne me sentez pas sincère tout à fait, quand je dis que je vous aime tendrement, vous et Gilbert ?

Elle hocha la tête :

— Oui, oui. Ce n’est pas de votre affection que je doute. Vous avez un bon petit cœur, je sais bien… mais une tête, une tête !… Il n’y a pas un seul grain de plomb dedans. Vous voilà tout ému de tendresse pour votre ville barbare. Pourtant vous n’y songiez pas il y a cinq minutes. Et je sais bien qu’avant d’y retourner, il vous faudra des semaines de boulevard, de petits théâtres, de Maxim’s et de Montmartre, si ce n’est pas un bon mois de Nice ou de Monte-Carlo…

— Les extrêmes se touchent.

— Vous secouez la poussière de vos mépris sur la pauvre vieille Europe et sur sa civilisation frelatée. Avec ça que vous n’en êtes pas un des produits les plus purs, de cette civilisation honnie !… Avec ça que vous ne raffolez pas de tout ce qu’elle a inventé de pire, des vers décadents, des cocktails, des femmes incomprises et des cheveux coupés en quatre ! Écoutez, écoutez… – elle se leva tout animée, tapotant à deux mains ses beaux bandeaux blancs comme neige :

— Je la plains d’avance, et de tout mon cœur, la femme qui se laissera prendre à vos yeux câlins…

Il éclata de rire, très amusé :

— Il y en a déjà eu, vous savez…

— Ta ta ta !… Ce n’est pas de celles-là que je parle. Et le malheur, c’est que, quand la mienne viendra, – la mienne : la sincère, la naïve, celle qui croira que c’est arrivé, – eh bien vous ! mon petit Fougères, vous la mettrez bêtement dans le sac des autres, et vous l’enterrerez dans la fosse commune…

Il posa brusquement un doigt sur sa bouche, et coupa le sermon d’un chut !… terrifié :

— Jésus Marie ! voulez-vous bien vous taire ; vous allez empêcher mademoiselle Dax de tomber amoureuse de moi !

Mademoiselle Dax, rose foncé, riait de tout son cœur.




VIII


Une autre fois, sous les sapins qui dominent la route de Nyon, on parla d’amour.

C’était par un temps incertain et sombre. Le ciel était couleur de cendre, et s’il ne pleuvait pas, c’était tout juste.

Cependant, Fougères et madame Terrien n’avaient pas manqué au rendez-vous donné la veille :

— On n’a pas voulu vous laisser croquer le marmot, – avait crié madame Terrien, du plus loin qu’elle avait aperçu mademoiselle Dax ; – mais si tout à l’heure il tombe des hallebardes, c’est à vous que je m’en prendrai, et vous soignerez mon rhume !

Fougères, la mine dégoûtée, toisait le paysage, – les sapinières en pente, la plaine en contre-bas et le lac, embruinés :

— Horrible, tout ça !…

— L’autre jour, – observa mademoiselle Dax, – vous avez dit que vous aimiez la pluie…

— Pas dans ce pays rose et bleu. Il faut qu’un spectacle soit homogène… Tenez, je l’aime à Lyon, la pluie… À Lyon, où le pavé gris s’encadre entre de hautes maisons couleur de brume… La pluie est chez elle, dans ces rues étroites et austères, qu’on croirait bordées par des cloîtres… Quand il pleut, et que le bruissement léger de l’eau qui tombe, feutre tous les bruits de la terre, on entend mieux sonner les cloches des couvents…

— Mais c’est triste comme tout, Lyon, les jours de pluie !

— Eh oui ! plus triste que tout ! Mais d’une belle tristesse harmonieuse… Tandis que ça !…

Il haussa les épaules, et, tournant le dos au paysage, tira un livre de sa poche :

— Je deviendrais poète amorphe, à contempler plus longtemps cette Suisse délayée…

Mademoiselle Dax regardait le livre de Fougères – un tout petit livre à tranches rouges, relié d’un cuir souple, de couleur fauve :

— Vous êtes bien sage, aujourd’hui, monsieur Fougères ! C’est votre livre de messe, dites ?

— Hum ! j’ai peur que non, – soupira madame Terrien.

Elle se pencha pour voir le titre :

— Tiens ! les lettres de Lespinasse ? Je ne vous croyais pas si classique que ça, mon petit Bertrand.

Il bougonna :

— Classique !… qu’est-ce que ça veut dire, classique ? Je ne connais que deux écoles littéraires, – la bonne et la mauvaise ; la mauvaise, c’est les gens qui ont écrit pour noircir du papier ; la bonne, c’est les gens qui avaient des choses à dire, – ceux qui ont enfermé de la pensée dans leurs mots, – un maximum de pensées dans un minimum de mots. La nommée Lespinasse est de ceux-ci, je vous le garantis. Vous pouvez croire que quand elle écrivait au monsieur dont elle rêvait la nuit, ce n’était pas pour du bavardage…

— Oui ? – fit madame Terrien, gamine… – pourquoi c’était-il alors, dites, mon petit Fougères ?

Il la foudroya d’une indignation scandalisée :

— Femme impudique ! regardez cette vierge qui rougit de vos libertinages !… et écoutez, ça vaudra mieux que de dire des horreurs…

Il ouvrit le livre à une page marquée :


Onze heures du soir, 1774.

Mon Dieu ! que je vous ai peu vu, que je vous ai mal vu aujourd’hui, et qu’il m’est pénible de ne pas savoir où vous êtes en ce moment ! Comme un sentiment change et bouleverse tout ! Ce moi, dont parle Fénelon, est encore une chimère : je sens positivement que je ne suis point moi. Je suis vous ; et pour être vous, je n’ai aucun sacrifice à faire. Votre intérêt, vos affections, votre bonheur, vos plaisirs, ce sont là, mon ami, le moi qui m’est cher ; tout le reste m’est étranger.


Il tourna la page et feuilleta :


Songez que j’aurais pu dîner avec vous demain, que j’aurais pu vous voir ce soir. Soyez bon, soyez généreux : donnez-moi tous les moments qui ne seront pas employés à votre plaisir et à vos affaires. Je veux, je dois venir après ; si c’est trop demander, souffrez du moins que je le désire. Vous avez deviné à merveille, ce matin : je voulais votre réponse, et point mon livre. Plût à Dieu qu’en renonçant à tous ceux qui ont été faits et qui le seront, je pusse m’assurer une lettre de vous tous les jours ! C’est là ce que je voudrais lire : c’est vous que je voudrais voir et entendre sans cesse. Mon ami, je vous aime.


Il s’arrêta pour regarder madame Terrien d’un air de défi.

Elle hochait la tête, non sans respect :

— Je connais et j’apprécie… Tout de même, mon petit Fougères, jolie lecture pour jeune fille en âge de s’émouvoir…

Mademoiselle Dax, accoudée dans l’herbe, un poing dans sa joue, écoutait passionnément.

Fougères lut encore :


De tous les instants de ma vie, 1774.

Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends.

— Voilà bien la plus belle lettre, la plus ardente et la plus précise qu’on ait jamais écrite. Belle comme une caresse et comme un théorème !… Et celle-ci, écrite à l’heure de la mort, et qui pleure sans bruit, comme une statue de mausolée :


Je voudrais bien savoir votre sort, je voudrais bien que vous fussiez heureux. – J’ai reçu votre lettre à une heure, j’avais une fièvre ardente. Je ne puis vous exprimer ce qu’il m’a fallu de peine et de temps pour la lire : je ne voulais pas différer jusqu’à aujourd’hui, et cela me donnait presque le délire. – J’attends de
 

 
vos nouvelles ce soir. Adieu, mon ami. Si jamais je revenais à la vie, j’aimerais à l’employer encore à vous aimer, mais il n’y a plus de temps.


Il lisait avec une sorte d’enthousiasme. Sa voix tout d’abord mesurée et habile, s’exaltait, s’enfiévrait, devenait sincère, violente, rauque. Et il la cassa durement aux dernières lignes, pour sangloter l’adieu lamentable de la mourante. Après quoi il ferma le livre et resta silencieux, debout, les yeux fixés vers la terre.

Mademoiselle Dax se souleva sur un coude et tendit la main vers le petit livre. Elle le contempla de tout près, puis l’ouvrit avec une précaution quasi religieuse. Les gardes étaient de soie. Des feuillets blancs précédaient le texte. Deux de ces feuillets, collés l’un contre l’autre, laissaient entrevoir dans leur transparence quelques mots manuscrits qu’on avait sans doute eu dessein de tenir secrets. Mademoiselle Dax, discrète, tourna la page et feuilleta. Elle cherchait la dernière lettre, « écrite à l’heure de la mort ». Les mots sublimes chantèrent devant ses yeux : Si jamais je revenais à la vie, j’aimerais encore à l’employer à vous aimer. Une trace d’ongle soulignait et encadrait le passage. Une main délicate s’était peut-être meurtrie à griffer ainsi ce papier… Mademoiselle Dax rougit et ferma le volume. La reliure mince avait l’air de garder une confidence.

Des gouttes de pluie chuchotèrent dans les sapins. Mais l’épaisseur des branches faisait parapluie. On n’était pas mouillé encore.

La voix de mademoiselle Dax, un peu tremblante, interrogea :

— À qui écrivait-elle ces lettres-là, mademoiselle de Lespinasse ?

Fougères releva la tête et élargit les bras :

— À qui ?… Seigneur ! Qu’est-ce qu’on vous apprend donc en pension ?

— Fougères ! – gronda madame Terrien.

— Dame ! vous ne trouvez pas ça scandaleux, une jeune fille bonne à marier qui ne sait pas ce que c’est que Lespinasse ? Heureusement que je suis là pour le lui apprendre. Or ça donc, mon petit n’enfant, oyez : Lespinasse, – Julie pour les messieurs, – naquit je ne sais où, ni de qui, dans le meilleur moment du xviiie siècle. Sa naissance, copieusement déplorée par ses père et mère, lesquels étaient tous deux mariés, mais pas ensemble, la marqua pour toute sa vie d’une malédiction particulière. Recueillie d’abord par une vieille dame aveugle et acariâtre, elle s’en fit promptement détester, et à bon droit : elle était jolie, gracieuse et sensible, toutes vertus dont sa bienfaitrice n’était point ornée. Expulsée, telle une nonne au xxe siècle, elle échoua chez un monsieur de ses amis, qui s’appelait d’Alembert ; lequel d’Alembert, philosophe, mathématicien et timide, l’aimait depuis longtemps sans le lui avoir jamais dit. Ils couchèrent ensemble.

— Fougères !

— Madame, je voudrais de bon cœur, pour vous plaire, qu’ils n’eussent point agi de la sorte ! Mais la vérité me contraint à constater le fait. Et d’ailleurs, ne regrettez rien : l’histoire serait moins belle, s’ils n’eussent point, comme je viens de vous l’affirmer, couché ensemble, et si la pauvre Julie, faible parfois pour son propre cœur, ne l’eût pas été, une fois dans sa vie, pour le cœur très noble de son ami…

Mademoiselle Dax arqua ses sourcils :

— Pourquoi ne se sont-ils pas mariés ?

— C’est leur affaire, ça ne nous regarde pas.

— … Alors, c’est à d’Alembert qu’elle écrivait…

— Non, bien sûr ! Ayez patience… Elle n’avait que faire d’écrire à d’Alembert, elle le voyait tous les jours que Dieu faisait, et cela dura jusqu’à la mort. Mais un soir de printemps, l’imprudent d’Alembert lui avait présenté le marquis de Mora ; or, le marquis de Mora était, sans conteste, le plus séduisant gentilhomme de toute l’Espagne. Ils couchèrent ensemble…

— Fougères, voyons !

— Ensemble, madame. Lespinasse et Mora, bien entendu : pas Mora et d’Alembert. Oh ! je ne dis rien de vilain ! Et je tiens même à certifier à mademoiselle Alice, au risque de l’étonner beaucoup, que les amours de M. de Mora et de mademoiselle de Lespinasse furent une chose non seulement très excusable, mais très belle, parce que tous deux y apportèrent une sincérité fougueuse, et une ardeur de dévouement et de sacrifice que bien peu d’amants légitimes ont jamais égalée…

Et te absolvo a peccatis tuis, – psalmodia madame Terrien. – N’oubliez pas, mon petit Bertrand, que ce n’est pas au marquis de Mora que mademoiselle de Lespinasse adressa les poulets inclus dans votre bouquin…

— C’est ma foi vrai ! J’allais l’oublier. Voyez où mène l’enthousiasme ! Il me faut donc ajouter un troisième chapitre à ce roman historique. Un soir de printemps, Julie de Lespinasse avait rencontré le marquis de Mora, et ç’avait été le coup de foudre. Un soir d’automne, elle rencontra le comte de Guibert, et ce fut le coup de foudre encore. Ne lui en veuillez pas, mademoiselle Alice : il y a des âmes de femmes, vous le saurez plus tard, que le Seigneur n’a point pourvues de paratonnerre. Elles n’en sont pas à blâmer, mais à plaindre, – car on n’est pas foudroyé plusieurs fois impunément. La pauvre Julie en fit une lamentable expérience. Partagée entre deux passions antagonistes, toutes deux véhémentes et tyranniques, déchirée d’angoisses, de remords, de désespoirs, elle passa toute sa vie dans les larmes et les sanglots, et souffrit tant, tant et tant qu’au bout du compte elle en mourut.

— Tout ça, – conclut madame Terrien, – parce que, comme vous disiez tantôt, ils avaient commencé par coucher ensemble. En s’épargnant cette formalité, mademoiselle de Lespinasse, au lieu de trois amants, aurait eu trois amis. Elle les eût aimés simultanément sans encombre, et tout se fût bien passé.

— Oui, ma grande amie ; sauf que c’était impossible : parce que la tendresse humaine ne s’exprime clairement que par un seul geste, – celui d’ouvrir et de refermer les bras.

Les branches des sapins, lourdes de pluie, filtraient des gouttes. Mademoiselle Dax, le front baissé, reçut un filet d’eau dans le cou sans tressaillir.

— Ça y est, il pleut pour de bon, – dit Fougères. – Sauvons-nous, ou gare le déluge…

Ils coururent.




IX


Sur la prairie haute du Château, mademoiselle Dax et madame Terrien s’étaient assises côte à côte. Septembre avançait. Mademoiselle Dax, mélancolique, regardait vers l’horizon de l’ouest, vers Lyon.

— Dans quinze jours, – murmura-t-elle, – je vous dirai adieu…

Maternelle, madame Terrien embrassa sa petite amie :

— Et vous en aurez vraiment gros cœur, mignonne ? Oui, vous avez l’air tout esseulée dès que vous lâchez le bout de ma jupe… C’est donc bien triste, là-bas, chez vous !

Mademoiselle Dax hocha la tête :

— Ce n’est pas gai…

Elle compléta sa pensée après un silence :

— Personne ne s’aime…


Mademoiselle Dax et madame Terrien étaient par hasard en tête-à-tête. Gilbert Terrien avait retenu Carmen de Retz auprès de l’orgue. Fougères, en humeur de sauvagerie, était parti seul dès le petit jour, un livre sous le bras.

— Madame, – interrogea brusquement Alice Dax – pourquoi vous êtes-vous séparée de votre mari ?

Madame Terrien n’eut pas l’air de trouver la question le moins du monde extraordinaire.

— Parce qu’il ne m’aimait pas et que je ne l’aimais pas.

— Ah !… – murmura Alice.

Avec un pressentiment singulier, elle attendait précisément cette réponse. Et elle continua de scruter le visage jeune de son amie, – jeune malgré la couronne argentée des cheveux.

— Il me semble, – madame Terrien pensait tout haut, plutôt qu’elle ne parlait, – il me semble que mon histoire vous intéresserait… Et je ne crois pas qu’elle soit d’un mauvais exemple pour quelqu’un qui entre dans la vie. Au temps jadis, les vieilles femmes enseignaient les petites filles… Ma mignonne, on m’a mariée à seize ans, naïve comme si j’en avais eu sept ; et tout le malheur de ma vie est venu de là. Mon père était en relations d’affaires avec M. Terrien, – tous deux négociants à Marseille. – Entre deux achats d’huiles ou de savons, ils ont signé mon contrat. Mon père n’était pas un méchant homme. Il m’avait consultée ; il n’aurait certainement pas forcé ma volonté. Mais je n’avais pas de volonté : pour vouloir, il faut savoir ! Et je ne savais même pas, comme dit la chanson, à quoi servait un mari ! Alors j’ai dit oui. Mon fiancé m’envoyait tous les jours une gerbe de roses blanches et m’attirait dans les petits coins pour baiser mes mains. Je me trouvais très heureuse. Ça a duré jusqu’au soir du mariage. Le lendemain j’étais écœurée, révoltée, meurtrie, pour toujours.

Elle se tut une minute, enfoncée dans son souvenir, la bouche crispée, les yeux fixes. Et mademoiselle Dax, très compatissante, lui caressa doucement le genou d’une main qui tremblait.

— Après, ç’a été la même chose pendant dix ans. J’étais la femme d’un homme d’affaires, matériel et pratique en tout, et dans le cerveau de qui le rêve n’avait jamais tenu la plus petite place. Moi, j’étais toujours la même enfant sentimentale, amoureuse de petite fleur bleue. Et le jour, j’écoutais des théories politico-commerciales, entremêlées de conseils très dédaigneux sur la seule manière dont il convenait de régenter les domestiques. Et la nuit, je subissais un viol brusque et sans câlineries, qui me répugnait… Songez qu’en ce temps-là, Alice, les jeunes filles de seize ans pouvaient être ignorantes ; je l’avais été jusqu’au lit de noces ! Songez alors à mon bouleversement, à ma terreur !… Vous, petite, vous êtes de votre temps, vous savez tant bien que mal les choses… Vous aurez moins peur et moins mal. Mais moi, j’ai eu peur et mal pendant dix années !

« Vous savez les choses… » Mademoiselle Dax, très rouge, avait incliné silencieusement la tête. Et elle écoutait à présent les yeux baissés.

— Pendant dix années !… Pendant dix années, quotidiennement, j’ai subi le supplice aigu des nuits, et le supplice morne des jours… Dédaignée du matin au soir, violentée du soir au matin ! Pas une fois, pas une seule fois, mon mari ne daigna s’apercevoir que j’avais comme lui, plus que lui, un cœur et des sens… Hélas ! mignonne, mille et mille maris sont pareils. Leurs femmes sont pour eux des ménagères ou des courtisanes. Et quand ils leur ont assuré le pain de chaque jour, en échange de toute liberté et de toutes aspirations, ils pensent être quittes, et même s’estiment généreux. À la rigueur, la ménagère, sinon la courtisane, trouve grâce à leurs yeux : ils consentent à s’en faire une associée, ils utilisent son bon sens de femme ; mais s’informer de sa pensée intime, de ses goûts, et de cette grande soif tendre qui est au fond de notre âme à toutes, turlututu ! ces messieurs ont d’autres chats à fouetter !

Madame Terrien, soudain muette, considéra longuement le paysage alpestre que le soleil dorait d’une brume molle et voluptueuse…

— Comment je me suis échappée ? – reprit-elle tout à coup, répondant au regard pressant de mademoiselle Dax. – Grâce à mon fils. Gilbert était né la seconde année de mon mariage. Déjà il grandissait, m’aimait, devenait quelqu’un, s’affirmait une petite âme chaude et tendre. Au contact toujours rude de son père, je le sentais souffrir et se replier. Un jour, j’ai compris tout d’un coup que mon devoir était de le sauver et de me sauver pour lui. Je me souviens de ce jour-là comme d’hier… un lundi ; c’était le matin… Je mis un chapeau et je pris un fiacre : oui, je n’eus même pas la patience d’attendre l’heure à laquelle mon mari revenait de son bureau. Il me crut folle quand je lui demandai, sans préambule, ma liberté et mon fils. Oh ! je revois si bien sa figure ahurie de la première minute ! Tout de suite après il entra dans une colère furieuse, m’injuria grossièrement et refusa. Je m’y attendais, bien entendu.

— Alors, qu’avez-vous fait ?

— Alors… je savais qu’il avait une maîtresse… oh ! comme tous les hommes ! et vous pensez si cela m’était égal !… Mais il y avait là une arme pour moi. Je me fis espionne, – quoiqu’il en coûtât terriblement à mon orgueil ! – et je surpris un jour le flagrant délit. Menacé d’un procès de divorce, M. Terrien céda. Il avait une peur enfantine de ce que le monde appelle scandale. Sous condition expresse que le mot séparation ne serait même pas prononcé, il consentit à vivre séparé de moi pour toujours, et à me donner Gilbert. Il ne l’aimait d’ailleurs pas, à cause de sa jambe trop courte. Dans toute l’affaire, ma grande chance fut que j’étais assez riche pour vivre indépendante et pour élever mon fils sans rien mendier à personne. – Petite Alice, mon fils est un homme, aujourd’hui. Il y a quatorze ans que nous vivons ensemble, lui et moi, libres. Eh bien ! durant ces quatorze années, pas une heure, pas une minute, je n’ai regretté ma chaîne d’autrefois, ni le jour courageux où je l’ai cassée !

Il y eut un très long silence. Mademoiselle Dax agitait des bribes de pensées, sans parvenir à les coordonner en pensées entières. Elle parla enfin, laborieusement :

— Tout de même, s’il n’avait pas voulu, votre mari ?… s’il n’avait pas voulu vous laisser aller ?… vous n’auriez pas divorcé, n’est-ce pas ?… Vous le menaciez, mais seulement pour lui faire peur.

Madame Terrien s’étonna :

— Mais si, j’aurais divorcé !…

— Oh !…

— Ça vous choque ? – Madame Terrien, ayant compris, souriait… – C’est vrai, j’oubliais que vous êtes très pieuse.

— Vous n’êtes pas pieuse, vous, madame ?

— Si fait !… seulement, pas tant que vous… Mais, au fait, j’y songe, votre mère non plus n’est pas aussi croyante que vous ?

— Non, – avoua mademoiselle Dax. – Pas croyante du tout, même… Elle pratique un peu, mais c’est par habitude…

— Ah !… et votre père est protestant, m’avez-vous dit ?

— Oui…

— Alors, c’est évidemment pour la seule joie d’embêter son mari, que votre mère vous a poussée vers la dévotion ?… Délicieux !… Ma pauvre petite !… Tout de même, voyez comme le divorce aurait eu du bon, entre vos parents !

Mademoiselle Dax s’effara de l’hypothèse. Puis, accrochée à son argument qu’elle estimait décisif :

— En tout cas, vous ne vous seriez pas remariée ?… à cause de Gilbert !…

— Non, probablement, – concéda madame Terrien… – pas de parti pris, tout au moins. Car, il ne faut jamais dire : « Fontaine !… » Il y a les hasards, les rencontres, les faiblesses, et l’herbe tendre !… Il y a l’amour, petite Alice !… Disons que j’ai eu la chance d’aimer mon fils si fort, qu’aucune autre affection n’a trouvé place dans mon cœur… Et ne jugeons pas les pauvres femmes mal mariées qui essaient de rebâtir leur vie…

Mademoiselle Dax se révolta :

— Tout de même, changer de mari comme de chemise !…

— Allez, – prononça madame Terrien péremptoire, – ça vaut mieux que de garder le même sans l’aimer, et de le subir lâchement, en étouffant dans l’oreiller des hoquets de dégoût et des sanglots de honte. Hélas ! ma petite, l’amour s’exprime par des gestes plutôt vilains ; mais il est l’amour, une belle, belle chose, la seule belle. Maintenant, ôtez l’amour, laissez les gestes, et vous n’avez plus qu’une parodie immonde, dans laquelle toute honnête femme devrait rougir de jouer un rôle. Allons-nous-en, tenez ! rien que de penser à ça, mes joues brûlent !




X


Madame Dax avala sa tasse de café et souligna par une grimace l’indignité de cette drogue d’hôtel, si différente du breuvage délectable qu’on élaborait avenue du Parc, d’après des recettes connues de madame Dax seule.

Après quoi, méprisante, elle rassembla d’un signe son fils et sa fille, et se leva de table pour passer au salon, où son ouvrage l’attendait.

C’était le rite de chaque après-midi. Du déjeuner à la promenade, madame Dax tuait trois heures d’horloge à tricoter des bas de laine pour les pauvres de sa paroisse. Maniaque d’ordre en cela comme en toutes choses, elle accomplissait toujours cet acte immuable dans le même laps et sur la même chaise, qu’elle plantait invariablement dans le même coin du hall, le coin exempt de courant d’air. Les courants d’air inspiraient à madame Dax une crainte sentencieuse. Et quoique la terrasse fût très bien ombragée d’une tente et qu’on y pût travailler fort à l’aise, devant le plus beau site alpestre des environs, madame Dax lui préférait le salon, clos aux vents coulis.

Mademoiselle Dax, elle, eût mieux aimé la terrasse, et le chatoiement vert des bois proches et des prés lointains, et la moire bleue du lac, et l’horizon dentelé de neige… mais il fallait rester près de la chaise à tricotage. Madame Dax avait souci de la santé de ses enfants plus que de la sienne propre. Bernard, docile et sournois, utilisait ces trois heures de cage à repasser ostensiblement tous ses livres de classe. Alice essayait une gamme au piano, feuilletait les journaux illustrés de la grande table, et détournait la tête pour bâiller, – ou s’enfonçait dans un fauteuil pour y songer on ne savait à quoi, les poings dans les joues et le front bas.

Madame Dax ne goûtait pas cette attitude, qu’elle nommait rêvassière. Une fois de plus, voyant sa fille s’y abandonner, elle l’interpella aigrement :

— Alice ! te voilà encore à dormir tout éveillée ?

À l’ordinaire, mademoiselle Dax répondait à l’appel maternel avec la prompte résignation d’un caniche bien dressé. Mais depuis quelque temps, le dressage semblait compromis, et le caniche était moins philosophe. Madame Dax dut réitérer sa remontrance :

— Alice, je te parle !

Mademoiselle Dax, cette fois, répondit. Mais son « oui, m’man…. » fut tiède. Et sa tête pensive ne se releva pas d’entre ses mains.

Or, madame Dax venait précisément de laisser tomber trois mailles de son tricot, infortune bien faite pour ne point lui adoucir l’humeur :

— Ma fille, – commença-t-elle énergiquement. Et pivotant sur sa chaise, face à la rêveuse, elle planta ses aiguilles dans son bas, pour sermonner plus à l’aise. Un discours en trois points suivit, réquisitoire foudroyant contre les oisifs et les songe-creux.

— Avachie comme te voilà, et bâillant à te décrocher la mâchoire, – conclut madame Dax en manière de péroraison, – tu donnes un fier spectacle aux gens de l’hôtel. Ils n’ont pas besoin d’être sorciers pour deviner tout le plaisir que tu prends dans la compagnie de ta mère !

Une longue expérience avait pénétré mademoiselle Dax de la certitude qu’il était superflu et périlleux de répliquer aux mercuriales. Mais le climat de Saint-Cergues avait apparemment des vertus révolutionnaires. Mademoiselle Dax répliqua :

— Oh ! les gens de l’hôtel ! ils ne s’occupent guère de nous, heureusement pour eux…

— Heureusement ?

— Dame ! nous ne sommes pas tellement intéressants à voir, enfermés ici comme s’il pleuvait, et ne disant rien…

Madame Dax se fâcha. Mais soucieuse de ne point compromettre sa dignité dans une criaillerie que tout l’hôtel eût pu entendre, elle donna dans l’ironie :

— Oh ! pour toi, ma fille, je comprends que nous ne soyons pas intéressants ! Quand on est une femme supérieure, et qu’on passe sa vie dans la lune, les tricoteuses de bas n’existent pas beaucoup. Il te faudrait probablement des distractions dignes de toi ? des romans, des bals et des spectacles ? hein ?

Mademoiselle Dax ravala sa réponse. À quoi bon parler ? qui la comprendrait, qui la devinerait, ici ? Elle rejeta sa pensée vers son secret, vers les douces causeries matinales, vers madame Terrien, vers Bertrand Fougères.

— Ça y est, – soupira madame Dax, découragée ; – la voilà repartie, elle n’entend plus ce qu’on lui dit. Décidément, ça ne te réussit pas, à toi, la montagne ! À Lyon, tu étais déjà pas mal absurde ; mais ici, tu deviens idiote. Et si ce n’était pas la santé de ton frère, il y a belle lurette que nous aurions repris le chemin de chez nous !




XI


Puisqu’ils s’en vont la semaine prochaine, ces Dax, il serait charitable d’inviter cette pauvre petite Alice à n’importe quoi de champêtre.

Ainsi parla madame Terrien, entre deux bouffées de sa cigarette turque. C’était l’heure de la sieste. Le chalet des Chats, toutes fenêtres ouvertes, accueillait joyeusement le soleil attiédi de septembre. Et les grands mélèzes de la pelouse chantaient dans la brise.

— Oui, ce serait charitable, mais songez-vous qu’il faudrait inviter par surcroît madame sa mère, bourgeoise acariâtre, laide et âgée ?

Ainsi répliqua mademoiselle de Retz.

Les deux chaises longues voisinaient dans le salon aux toiles persanes, et les deux cigarettes alternaient leurs spirales bleues. Il n’y avait qu’un cendrier, posé sur un tabouret mitoyen.

À l’orgue, Gilbert Terrien répétait en sourdine un récitatif des Filles de Loth, Fougères, accroupi, parmi les coussins, préparait, dans de complexes instruments de cuivre, son café à la mode de Stamboul.

— J’ai songé à ce que vous dites, – rétorqua madame Terrien, – mais cette invitation forcée, par cela même qu’elle nous sera pénible et mortifiante, effacera certainement, au livre de Dieu, quinze ou vingt pages de nos péchés mortels.

Fougères emplissait quatre tasses grandes comme des coquetiers ; il prit la parole :

— Nul doute, certes, que ce pique-nique agréable au Seigneur, ne soit, du fait de la matrone Dax, embêtant pour nous. Mais je dépose un amendement : deux voitures seraient mobilisées, et la dite matrone encombrerait la plus large, en compagnie des moins vertueux d’entre nous. Les autres, et moi-même à leur tête, se contenteraient d’une mortification moindre, et n’useraient que de la jeune Alice pour dompter leur esprit et mater leur chair.

— Fougères, – affirma madame Terrien, – vous êtes un satyre.

Mademoiselle de Retz s’accouda sur sa chaise longue, et appuya sur Fougères le regard curieux de ses grands yeux hardis :

— Vous lui faites la cour, naturellement, à cette petite ?

Bertrand Fougères haussa les épaules, nonchalant :

— Voilà bien les femmes ! et celle-ci se prétend psychologue ! Non, je ne fais pas la cour aux jeunes provinciales dont les studieux loisirs se partagent entre l’aquarelle bleue et rose, les valses de madame Chaminade, les romans de mademoiselle Fleuriot et la tapisserie au petit point.

Mademoiselle de Retz étendit derechef son corps mince parmi les coussins de la chaise longue et renversa sa tête dorée, dont la bouche souriait d’ironie.

— Oh ! je vous crois volontiers mal faits l’un pour l’autre… Mais il n’est pas indispensable d’être des âmes sœurs pour se tripoter agréablement dans les petits coins.

— D’accord. Je ne tripote cependant pas. Il me semblait d’ailleurs vous avoir exposé à différentes reprises le plaisir très modéré que je ressens à tripoter. Que voulez-vous, ma chère ! je suis vieux jeu. Je crois encore, dur comme fer, à cette chose préhistorique que vous avez talentueusement pulvérisée dans votre dernier bouquin, — l’amour. L’émotion sensuelle me paraît être une sœur siamoise de l’émotion tendre. Et je laisse ce tripotage à froid, que vous voulez bien nommer agréable, aux demoiselles de pensionnat et aux potaches.

Mademoiselle de Retz railla :

— C’est beau, d’être un merle blanc parmi les merles noirs.

Fougères riposta :

— Beaucoup de merles sont blancs ; mais ils se teignent, pour mieux plaire aux merlettes, toutes couleur de suie. Lisez Musset !…

Il sourit fort gracieusement, et vint offrir ses tasses de café turc. Carmen de Retz but, et ne désarma pas.

— Ainsi donc, vous ne faites pas la cour à mademoiselle Dax… Tant mieux pour vous deux…

— Pourquoi tant mieux ?

— Parce que c’eût été imprudent de sa part, et malpropre de la vôtre.

— Les grands mots qui arrivent ! Malpropre ! Au fait, je n’y comprends plus rien ? Vous qui prêchez partout « le droit à l’accouplement, et la régénération des femmes par le baiser libre, » – hein, je cite juste ?

— Fougères, – protesta madame Terrien du fond de sa chaise longue, – Fougères !… Ça s’écrit, ces choses-là : ça ne se déclame pas !…

— Même, ça devrait ne pas s’écrire !… Mais passons… Vous, la féministe, la nihiliste, l’insurgée !… vous qui vous vantez d’avoir des amants, des tas d’amants…

— Ces jeunes filles, – glissa la voix flûtée de madame Terrien, – quelle imagination !…

— Ah ! comme je suis de votre avis, chère madame !… Mais passons… Vous, la dévergondée, qui m’avez embrassé sur la bouche… je dis bien : sur la bouche !… oui : il y a six semaines, sur le Signal, un matin qu’il ne pleuvait pas…

— Dieux !… qu’entends-je !… Fougères… c’est atroce d’être indiscret comme ça !…

— Mais non !… mais non !… rassurez-vous, petite madame : c’était un baiser tout esthétique, échangé dans une heure de grande poésie… Vous voyez !… Mais passons… Vous, Carmen de Retz… et ce nom dit tout… vous qualifiez d’imprudent et de malpropre le tripotage, d’ailleurs putatif, auquel se seraient livrés – agréablement – Bertrand Fougères, homme libre, et Alice Dax, fille libre ?

— Mon cher, – déclara posément mademoiselle de Retz, – vous parlez avec une grande éloquence, – mais j’ai en main une tasse vide qui m’encombre beaucoup…

— Oh ! que je suis confus !…

Déjà il avait pris la tasse et baisé la main d’un seul geste.

— Merci… Maintenant je vais vous répondre !

Et elle se redressa souple comme un fleuret, et elle fit face à l’adversaire :

— Oui, j’estime qu’une femme est libre d’aimer qui elle veut, quand elle veut, et autant de fois qu’elle veut. Mais j’estime aussi qu’une petite fille, emmurée dans ses préjugés héréditaires ou acquis, n’est pas une femme. Et si vous brisiez brutalement la prison, et si vous jetiez tout à coup la prisonnière au plein soleil, vous seriez fou ou criminel. Car vous ne feriez que l’éblouir et que l’aveugler. Si bien qu’elle sortirait de son cachot non point affranchie, mais infirme pour toujours.

Elle marcha par le salon, puis s’accouda à une fenêtre. Fougères vint auprès d’elle et s’accouda aussi :

— Savez-vous ? – dit-il à voix basse, – j’en viendrai à douter vraiment de votre sincérité. En paroles, vous êtes la plus moderne et la plus audacieuse des femmes. En actions… hélas ! hélas ! nous en sommes toujours à l’unique baiser de là-bas… Ma bouche pourtant, ce matin-là, ne vous avait pas déplu, je crois ?…

Elle le regarda droit aux yeux :

— L’amour souffle où il veut, mon cher ! Le jour que vous rappelez, ce n’était d’ailleurs pas votre bouche, c’était le soleil rose, l’air bleu, la brume d’or et d’argent que j’ai baisés. Depuis, privée de cette ambiance, la bouche toute seule ne m’a pas tentée. Voilà tout…..

Il frôla sa main :

— Cita… voulez-vous retourner demain, sur le Signal ?

Elle rit :

— Non ! je ne tiens pas à devancer mes désirs. Et… s’il vous plaît… ne m’appelez pas Cita : c’est un nom… d’intimité…

Madame Terrien les rappelait :

— Voyons, il faut se décider. Demain, je prends mon courage et mon ombrelle, et je vais au Grand-Hôtel inviter la dame. Qui m’accompagne ?

— Moi ! – dit Fougères. – J’ai changé d’avis : je vais faire la cour à mademoiselle Dax.




XII


L’invitation de madame Terrien prit madame Dax au dépourvu. Le tricot tomba sur les genoux, les mains pianotèrent la jupe. Trois secondes, madame Dax hésita, et cette hésitation lui fut fatale, Madame Terrien, péremptoire, cita le proverbe :

— Qui ne dit mot consent. Voilà donc une affaire entendue.

— Mais, – madame Dax essayait de lutter pour la forme, – mais où serait-ce, ce pique-nique ?

— N’importe où, ça n’a aucune importance. Où vous voudrez.

Fougères, très sage sur sa chaise, appuya :

— On ira tout droit devant soi, chère madame.[1]

Et il sourit discrètement vers mademoiselle Dax, comme une allusion mystérieuse à leurs promenades du matin.

Mademoiselle Dax, les yeux baissés, se taisait. Quoique avertie de la visite et mise en garde, elle était fort inquiète et son cœur battait. Cette réunion de sa mère et de ses amis lui semblait pleine d’embûches et elle tremblait de la tête aux pieds en songeant qu’une seule parole imprudente pouvait ouvrir les yeux vigilants de madame Dax, et lui révéler le pot aux roses, – à savoir que depuis quarante jours et plus, sa fille entretenait, avec des inconnus, avec des artistes, avec des bohèmes ! des relations quotidiennes et coupables !…

Tout de même, sentant sur elle le regard de Fougères, mademoiselle Dax ne pouvait se défendre de lui rendre un coup d’œil. Justement Fougères était très beau ce soir-là : plus mince et plus élancé que jamais dans son veston de laine blanche, ouvert sur un gilet brodé de soie violette ; et sa chemise, violette aussi, pâlissait fort bien son teint mat.

— Au retour, – promettait madame Terrien, – nous tâcherons de passer sur n’importe quel sommet, d’où nous contemplerons l’Alpenglün…

— La… quoi ? – demanda madame Dax.

— Comment ! – s’ahurit madame Terrien, – vous n’avez jamais vu l’Alpenglün ?… le coucher du soleil sur les Alpes !…

— Non. À cette heure-là, nous nous habillons toujours pour le dîner, ma fille et moi.

— Mais c’est un crime ! Vous non plus, mignonne ? Par exemple !… Il faut voir ça tout de suite, ce soir même ! Il n’y a rien de plus beau… Est-ce qu’on a besoin de s’habiller, pour dîner à table d’hôte ?… Tenez, ma chère petite, vous êtes tout à fait bien dans cette robe-ci. Vous allez me faire le plaisir de sortir tout de suite, – voilà cinq heures et demie qui sonnent, – et de courir sur la terrasse haute. Vous arriverez juste à temps. Et je tiendrai compagnie à votre mère jusqu’à votre retour…

— Madame, – murmura mademoiselle Dax, – je ne sais pas… je ne sors jamais seule, l’après-midi.

— Eh bien ! voilà Fougères ! il ne demande qu’à vous accompagner…

Fougères, correct, regarda madame Dax.

— Permettez-vous, Madame ?

— Eh ! bien sûr qu’on vous permet, – trancha madame Terrien.


— Ah non !… Pas sur la terrasse haute, – protesta Fougères en retenant Alice par le bras.

— Où voulez-vous alors ?…

— Sur le Signal. Nous avons vingt fois le temps qu’il faut, à condition de courir un peu… Et nous n’aurons pas la tourbe de ces touristes abjects…

Elle se laissa conduire. Ils coururent à toutes jambes dans le chemin grimpant.


Le soleil sombrait sous l’horizon dentelé de la Dôle. Au sud, l’Alpe Grée, incendiée par les derniers rayons, rougeoyait comme une forge immense.

Du feu lécha les glaciers. Il n’y eut plus nulle part de blancheur. Toutes les neiges rutilaient comme braises. Et cependant la nuit montait de l’orient, grisaillant en grand’hâte l’azur du ciel.

— On mettrait ces couleurs-là dans une aquarelle, tout le monde crierait que ce n’est pas vrai, – observa mademoiselle Dax.

— Chut ! – murmura Fougères. – Écoutez, écoutez le silence du soir !

Un calme prodigieux les enveloppait. La nuit, maintenant, s’élançait de montagne en montagne, mêlant à leur pourpre son bleu d’ardoise, plus foncé d’instant en instant.

— Oh ! fit mademoiselle Dax. – Tout était rose, et maintenant…

— Chut ! vous allez faire peur aux peintres de là-haut.

Les neiges mauve, magiquement décolorées, se firent lilas, puis glycine. Un moment la nuit sembla s’arrêter. Les montagnes étaient devenues bleues, toutes bleues. Et le couchant seul saignait encore d’une longue estafilade ardente.

— C’est fini, – dit Alice.

— Taisez-vous ! ça commence.

Soudain l’Alpe entière se transfigura. Des teintes imprévues, en réserve au fond de l’éther, – des jaunes, des gris, – s’abattirent sur le cobalt des glaciers et des pics, et le vert surnaturel de l’Alpenglün naquit. Effrayant suaire humide et blême, il enveloppa, il ensevelit tout l’horizon. Une lueur de tombe et de fantômes flotta, pareille aux phosphorescences funèbres des nuits d’orage sur l’Atlantique. Les grandes neiges éternelles apparurent, une minute, hors du soleil magicien, ce qu’elles sont en vérité, des cimetières de désolation et d’horreur… Une minute… Et la nuit victorieuse éteignit la vision.

Mademoiselle Dax ne parlait plus. Un frisson pénétrait ses moelles. D’un geste peureux, elle saisit la main masculine proche de sa main.

— Il faut rentrer, – dit Fougères.

Elle répondit « oui » et ne bougea pas. Comme égarée, elle regardait autour d’elle.

— Ha ! – murmura-t-elle soudain… – c’est ici…

Étonné, il regarda comme elle. Et tout à coup, il tressaillit. Il se souvenait de ces sapins, de ces fougères… Oui, c’était ici, ici-même, qu’il avait baisé la bouche de Carmen ! Le goût de cette bouche regrettée et désirée sécha mystérieusement sa langue… C’était ici…

Mais… mademoiselle Dax ? que voulait-elle dire ?… savait-elle donc, elle ?… avait-elle vu, peut-être ?

Il appuya sur elle un regard inquisiteur. Elle rougit excessivement. Elle se détourna, comme pour fuir. Il la retint d’une main brusque. Elle chancela haletante, la taille molle et les seins dressés.

Alors, sans réfléchir, il se pencha sur elle ; et, sans qu’elle résistât, il but doucement la sueur de sa tempe…




XIII


Dans le grand break déniché par Fougères, tout le monde avait trouvé place. Madame Dax, – Fougères à sa droite et Gilbert Terrien à sa gauche, – faisait face à madame Terrien, – assise entre Alice et Carmen ; – et l’on avait juché Bernard à côté du cocher.

On rentrait. L’excursion avait été maussade. Malgré ses efforts de politesse, madame Dax n’avait pu, sept heures durant, faire montre d’une bonne grâce constante : et mademoiselle de Retz, sincère en toutes choses avec ostentation, n’avait point dissimulé ses bâillements. Mais c’étaient là choses prévues et sans conséquence. Le guignon véritable avait été l’humeur noire de Fougères qui, de tout le jour, n’avait pas desserré les dents. Depuis le soir de l’Alpenglün, c’était la première fois qu’il revoyait mademoiselle Dax, et qu’il la revoyait auprès de Carmen de Retz… La rencontre lui semblait sans doute inopportune…

Madame Terrien toute seule avait donc supporté le poids de la journée. Elle avait causé tant qu’elle avait pu, fournissant demandes et réponses, masquant de bavardages le mutisme général, et s’efforçant par intervalles de vaincre le silence obstiné de mademoiselle Dax. Car celle-ci, bâillonnée de timidité, faisait peine à voir : sa mère d’un côté, ses amis de l’autre… elle en perdait lamentablement la tête[2]. Et Fougères, qui peut-être, quelques jours plus tôt, l’eût rassurée et détendue, ne servait maintenant qu’à la faire devenir couleur de feu, chaque fois que se rencontraient leurs regards.

Pour achever le fiasco, l’après-midi avait été accablante. Dans son panier cuirassé de flanelle, la glace avait toute fondu, et il avait fallu boire tiède. De grands nuages livides, cantonnés le matin sur les montagnes de l’ouest, s’étaient lentement haussés jusqu’au zénith, – sans qu’on ait pu deviner quel vent mystérieux les poussait, car l’air surchauffé ne vacillait même pas. – Cela faisait un ciel mi-parti, – soie bleue et laine grise. – Des éclairs silencieux crevaient le côté laine.

Madame Terrien, quoique encore vaillante, soupira d’aise, quand le break dépassa l’étang de Givrine. Le supplice allait finir : une lieue encore de l’étang au chalet, et moitié moins du chalet à l’hôtel !…

— Il fait bien chaud, – constata madame Dax, pour la onzième fois depuis midi.

Mais Gilbert Terrien, qui scrutait les nuages couleur de bronze, comme pour y surprendre une invisible chevauchée de Valkyries, étendit tout à coup la main :

— La pluie !…

De larges gouttes tapotaient la poussière. Tout de suite, une odeur mouillée se répandit.

— Nous allons arriver juste à temps, – observa madame Terrien.

Or, c’était là un jugement téméraire. Tout aussitôt la pluie augmenta. Les gouttes, espacées d’abord, se serrèrent, se joignirent, ne firent plus qu’une nappe opaque et pesante, qui, d’un seul coup, supprima le soleil et s’effondra sur la terre, parmi des craquements de branches brisées. Il y eut comme un piétinement d’eau sur le sol. En même temps, l’air immobile tressaillait et se précipitait en rafale. Un éclair flamboyant jaillit du milieu de la cataracte des nuages, et le tonnerre explosa si proche et si terrible que les chevaux du break se cabrèrent.

Madame Dax, que la foudre terrifiait, poussa des cris. Fougères, secoué de son humeur soucieuse, ôta promptement son veston et tâcha d’en abriter les jeunes filles, car la pluie quasi horizontale se ruait par l’entre-bâillement des rideaux et envahissait tout le break.

— Vite ! – cria madame Terrien au cocher.

Mais les chevaux affolés pointaient et se dérobaient. Il fallut plus d’un quart d’heure pour atteindre le chalet. Enfin la grille apparut. Le chèvrefeuille brutalisé par l’averse se débattait contre les barreaux de fer, et les clochettes du pied-de-biche sonnaillaient lamentablement.

— À l’abri, à l’abri ! – ordonna madame Terrien.

Elle bouscula mademoiselle Dax qui hésitait à sauter à terre, et l’entraîna en courant vers le perron. Madame Dax, annihilée par le tonnerre qui roulait par grands éclats ininterrompus, suivit, cramponnée au bras de Fougères. La pelouse était un lac orageux ; l’allée une rivière. Les mélèzes, pareils à des îlots de paysages chinois, clairsemaient cette inondation, et leurs branches basses, submergées, agitaient des remous et des vagues.

Dans l’antichambre, et la porte dûment refermée, madame Dax reconquit un peu de son sang-froid. Navrée d’abord, puis hostile, elle inspecta sa fille qui dégouttait devant elle.

— Te voilà propre ! – commença-t-elle. Mais un éclat de rire de madame Terrien l’interrompit :

— Madame !… nous sommes tous logés à la même enseigne !… Le plus pressé est de changer de vêtements. On va vous conduire dans les chambres d’en haut, et vous me permettrez de mettre à votre disposition tout ce qui est nécessaire.

Madame Dax, fort choquée de cette perspective d’une chemise étrangère sur ses épaules, ouvrait la bouche pour refuser net. Mais Bernard toussa juste à point.

— Que disais-je ! appuya madame Terrien. – Voilà un enfant qui s’enrhume. Vite, vite, montons tous !

On se retrouva l’heure d’après dans le salon où, six semaines plus tôt, madame et mademoiselle Dax avaient fait la connaissance de leur hôtesse. Madame Dax s’enveloppait d’une robe d’intérieur que lui avait choisie madame Terrien, – robe flottante au naturel, mais qui pourtant se tendait sans grâce sur les hanches massives de sa locataire, deux fois trop grosse et deux fois trop courte. Mademoiselle Dax, drapée d’une matinée couleur de citron, offerte par mademoiselle de Retz, apparut au contraire à son avantage : plus souple dans l’étoffe molle, et le teint adouci. La pluie n’arrêtait pas, et des cascades se précipitaient le long des vitres.

— Nous aurions mieux fait, – regretta madame Dax, – de continuer tout à l’heure jusqu’à l’hôtel. Ça n’a pas l’air de s’arranger, ce temps-là…

— C’était impossible !… vous auriez fondu en route… Et d’ailleurs, quand toute l’eau des nuages sera tombée, il faudra bien que la pluie cesse.

Les nuages avaient probablement des Niagaras en réserve, car la pluie ne cessa pas. La nuit vint. Madame Dax s’obstinait à coller son nez contre un carreau. Mais quoiqu’elle ne distinguât plus rien de la pelouse aquatique, ni des mélèzes changés en îlots, le gémissement de toute la campagne flagellée d’eau lui prouvait surabondamment qu’aucune évasion n’était possible.

À huit heures, madame Dax eut un cri de désespoir :

— Bonté divine !… qu’est-ce que nous allons faire alors ?

— Vous allez dîner, tout simplement, affirma madame Terrien. Après quoi, comme tous nous sommes un peu las de cette grande journée, nous nous coucherons. Vos deux chambres, bien entendu, sont prêtes. Et demain, il fera beau…

Madame Dax, vaincue, se résigna.


La soirée se traîna, morne. Mademoiselle de Retz et mademoiselle Dax, assises à côté l’une de l’autre, ne parlaient point. Et Fougères, qui les regardait souvent l’une et l’autre, se taisait comme elles.

Au premier coup de dix heures, madame Terrien donna le signal de la retraite. Mademoiselle de Retz, soulagée d’un poids très lourd, respira large.

Gilbert, maître de maison, porta le bougeoir de madame Dax. Comme elle le remerciait, prête à fermer sa porte :

— Madame, – dit-il, – c’est mon heure habituelle de travailler à l’orgue. L’orgue est dans le dernier salon, vous savez ?… très loin de cette chambre… Si toutefois vous entendiez un accord ou deux, cela ne ne vous dérangerait pas trop ?

— Du tout ! – assura madame Dax, désireuse d’être aimable. – Du tout ! bien au contraire ! Votre musique m’endormira.

Mademoiselle de Retz, de son côté, conduisait mademoiselle Dax.

— Vous n’avez pas sommeil, je suppose ?

— Pas trop…

— Alors, ne vous déshabillez pas, et redescendez dans cinq minutes, dès que les vieilles dames seront couchées. Nous écouterons le musicien, et nous mangerons du raisin avant d’aller au dodo à notre tour.




XIV


À l’orgue, Gilbert Terrien cambra son buste et élargit ses bras d’un geste ample. Sur ce tabouret qui était son trône et son piédestal, sa difformité s’effaçait comme par magie, et il apparaissait grand et presque beau.

Du seuil, mademoiselle Dax vit le musicien en face de sa partition tel un duelliste en face de son adversaire. Carmen de Retz, debout à côté de lui, faisait figure de second. Fougères assis les regardait.

Des sons montèrent dans le silence.

Un chant rustique naquit très pur, et une symphonie simple se déploya à l’entour. L’orgue, à grands traits sobres, évoqua des sites agrestes et des scènes pastorales. Du vent aéra des forêts. Des troupeaux marchèrent parmi des plaines. Sur des horizons montueux, des cèdres noirs frangèrent la pourpre du couchant. Indéfini, le paysage déroula ses lignes cadencées. Un souffle de Bible planait.

Tout à coup, une phrase mystérieuse se détacha, grêle et incisive, et tortueuse comme un serpent. Des notes aiguës la dessinèrent, la ciselèrent à demi, pour l’abandonner aussitôt en hâte, et se confondre comme peureusement dans la symphonie rustique prolongée et renforcée. En même temps, un grondement profond s’élevait et s’abaissait, pareil au tonnerre encore lointain d’un dieu qui s’irrite. Derechef, il n’y eut plus que le chant pastoral et les harmonies naïves de la montagne et de la forêt.

Mais la phrase tortueuse revint, s’insinua parmi les sons purs, comme une vipère dans un jardin, et siffla peu à peu par toutes ses notes grêles. Un frémissement singulier l’accompagnait, une vibration chaude et sensuelle que énervait et alanguissait. Aussitôt des sonorités farouches se précipitèrent. L’orgue tonna. Une colère divine subjugua pêle-mêle et la symphonie pastorale et le motif perfide et lascif qui tentait de s’y substituer. Tout sombra d’abord sous une marée déferlante d’accords heurtés, agressifs, implacables. Mais, comme cette fureur sonore s’apaisait, la phrase grêle se redressa intacte, et, intacte autour d’elle, la même vibration voluptueuse.

Alors une bataille se livra. Au grondement des voix basses de l’orgue, le sifflement reptilien du motif rebelle osa résister. Un tumulte de notes graves et de notes hautes se déchaîna. Mais promptement celles-ci l’emportèrent. La phrase incisive et tortueuse, accrue, renforcée, triompha, et le frémissement sensuel qui s’y mêlait s’épanouit tout à coup en un large chant de désir, d’ivresse et d’amour. Les sons épars se pacifièrent et, ressuscitée pour un hymne de gloire final, la symphonie biblique du commencement vint s’unir au motif vainqueur, pour l’agrandir jusqu’au sublime en le sacrifiant.

Carmen de Retz, théâtrale, enlaça la tête du musicien et le baisa au front.

— Ah ! cria-t-elle, c’est mon rêve même !…

Fougères, enthousiaste, s’était levé d’un bond.

Son admiration passait en lui comme un orage, balayant son humeur morose, sa gêne et son trouble. Il oubliait qu’il avait devant lui deux femmes que ses lèvres avaient touchées l’une et l’autre. Il oubliait le rôle qu’il lui fallait tenir entre elles, – le rôle distrait et maussade qu’il avait tenu la journée entière. – Tout cela comptait bien peu auprès de la divine émotion d’art qui précipitait les battements de son cœur. Qu’importait Alice ! qu’importait Carmen ! qu’importait aucune chose du monde ! L’air était encore palpitant d’échos harmonieux. Fougères s’élança vers mademoiselle Dax et la saisit par la main :

— Hein, – dit-il, – quelle sorcellerie ? Le monsieur qui a fait ça, on devrait le brûler en place de Grève !… Vous l’avez entendue, sa chanson en spirale, – le motif de l’amour des filles de Loth ! – On en suffoque d’indignation, la première fois ; on a envie de crier au viol et d’appeler la police des mœurs !… Mais après, comme il vous adoucit, comme il vous rassure, comme il vous calme ! comme il vous retourne vos principes moraux, tels des gants de fil ! La chanson en spirale ? vous finissez par la trouver sage comme une image et vertueuse comme la sainte Vierge ! Pourtant, c’est la même chanson, identique : – la chanson de l’inceste !…

Très rouge, mademoiselle Dax inclina la tête. Le mot inceste n’était pas dans son vocabulaire. D’ailleurs, la musique de Gilbert Terrien l’avait étonnée sans beaucoup lui plaire. C’était encore plus incompréhensible que les machines classiques, et il n’y avait pas du tout de jolis airs…

Par politesse, elle déclara tout de même que c’était très beau. Mais Gilbert Terrien, dédaigneux des trois éloges, haussa les épaules avec amertume : lui n’était pas satisfait ; son rêve à lui planait encore bien plus haut que l’œuvre accomplie ; et ce rêve aux ailes d’aigle, il désespérait de l’atteindre jamais.

Il descendit du tabouret. À terre il redevint petit, boiteux, difforme. Il s’assit et ne parla pas.

Fougères cependant apportait la table à thé, et y installait un couvert de dînette. Mademoiselle de Retz, bravant l’orage encore tonnant, ouvrit une fenêtre.

— Il ne pleut presque plus, – dit-elle, – voici de la lune.

Mademoiselle Dax alla regarder.

— C’est bien joli, – admira-t-elle, – ces nuages tout nacrés, et ces grands sapins noirs.

— Il manque, – affirma Fougères, – un lac, une barque, un manoir, un fantôme et l’Elvire de Lamartine… « Ô temps, suspends ton vol ! !… »

Mademoiselle Dax le gronda :

— Vous vous moquez de tout, toujours.

— Oui. Mais parce que telle est la livrée de ce siècle. Je dis des choses ironiques ; et je n’en pense pas le premier mot. Dans mon pardedans, je suis un enthousiaste. Vous l’avez remarqué, j’imagine ?

Les deux jeunes filles, accoudées à la large fenêtre, laissaient entre elles une troisième place. Il hésita une minute, puis sourit avec insouciance, et s’y insinua. Ses deux bras étendus posèrent doucement sur les épaules voisines. Mademoiselle de Retz ne se déroba pas et mademoiselle Dax n’osa pas se dérober.

— Du romantisme ! – disait maintenant Fougères d’une voix chantante… – Pourquoi n’en pas faire quelquefois ? Pourquoi n’en pas faire ce soir ? Tout est romantique autour de nous, et nous-mêmes. Souvenez-vous de Musset… À quoi rêvent les jeunes filles ?… Ce soir, je pourrais m’appeler Silvio…

Mademoiselle Dax n’avait point lu les Premières poésies.

— … Combien attendrons-nous d’années, avant qu’un second soir nous réunisse tous trois, – tous quatre, – à regarder, parmi de grandes montagnes, une grande nuit ?

Il pressa légèrement de ses paumes ouvertes les épaules qui lui servaient d’appui. Et il perçut deux frissons.

— Las ! – murmura-t-il. – Si nous étions sages !… En vérité, il y a du miracle dans tout ceci ! Me voilà, moi, Bertrand Fougères, qui, logiquement, devrais ce soir dormir à mille lieues d’ici, dans une capitale barbare ; vous voilà, vous, Carmen, la poétesse née on ne sait où, étrangère partout, voyageuse éternelle… et vous, Alice, jeune fille tellement sage que peut-être n’eussiez-vous jamais cru souper une nuit loin des jupons de votre mère… Oui, nous voilà tous trois, et Gilbert avec nous, évadés miraculeusement de toutes les conventions, de tous les préjugés, de toute la prose de la vie, et libres d’errer une nuit entière en pleine poésie, – une nuit entière !… plus que Dieu n’a jamais donné, qui sait ! à Shakespeare même !…

— Pourquoi Shakespeare ?

— Dante ou Ronsard, si vous préférez. N’importe lequel des grands rêveurs morts de n’avoir pas pu vivre un seul de leurs rêves. À nous, qui n’avons rien rêvé, cette nuit-ci est offerte…

Carmen de Retz, dédaigneuse, le regarda de ses profonds yeux bleus.

— Vous n’avez rien rêvé ?

Il songea, tandis qu’un rayon de lune argentait ses cheveux.

— Si ! peut-être… mais des rêves que vous ne comprendriez point… des rêves simples et tendres, des rêves sans bruit, sans éclat, sans gloire…

— Dites ?

Il dit très bas, parlant vers les étoiles qui commençaient à diamanter les nuages.

— J’ai rêvé… oh ! le rêve classique de tous les amants… j’ai rêvé… j’ai rêvé d’une maison toute petite, au flanc d’un coteau baigné par un fleuve… un verger derrière la maison ; de grands murs pour exiler le reste de la terre ; un cimetière tout près pour parler d’éternité. Et dans la maison, une fée… J’ai offert ma vie pour huit jours de ce rêve-là… Et le Destin n’a pas accepté…

Le cœur en déroute, mademoiselle Dax écoute et frissonne. Fougères, prompt, se redresse, quitte la fenêtre et remplit les verres avec le vin d’un carafon d’argent.

— Heureusement, – déclare-t-il, – que voici de quoi se moquer du Destin : le nectar favori d’un cardinal d’Espagne, lequel cessa de croire au paradis, après avoir goûté sur terre, disait-il, le vrai vin de Dieu. Et ces cigarettes-là m’arrivent de Stamboul par la valise. Dans leur fumée flotte la brume bleue du Bosphore…

Mademoiselle Dax but le vin du cardinal, sans l’apprécier peut-être autant qu’il eût fallu.


— Je pense, – dit mademoiselle de Retz en égrenant une grappe de raisins, – à votre maison, à votre fée et à vos huit jours.

— Pensez-y, mais n’en parlez pas.

— Pourquoi ?

— Vous et moi n’avons pas une idée commune sur cette sorte de choses. Rien qu’avec un mot, vous me blesseriez.

Elle sourit.

— Mon pauvre Fougères, je ne peux pas m’habituer à ce paradoxe d’un dilettante tel que vous, croyant à l’amour.

Il reposa son verre avec vivacité.

— Si j’étais bien galant, je vous répondrais du tac au tac : je ne peux pas m’habituer à ce sacrilège d’une femme belle comme vous, n’y croyant point. Mais rassurez-vous, je ne vais pas vous arrondir de guirlandes… Au contraire ! Je ne peux pas m’habituer à cette grossièreté d’une femme délicate et noble se refusant à comprendre qu’il y a d’autres sensualités que le brutal contact de Chamfort.

Sans avoir bien souvent entendu nommer Chamfort, mademoiselle Dax s’empourpra. Mademoiselle de Retz, fort calme, avoua d’un signe de tête que la grossièreté en question était précisément son fait.

— Bon ! – railla Fougères, – la grâce vous touchera tôt ou tard, et je vous verrai amoureuse.

— Je l’ai été.

— Je sais, vous m’avez déjà conté ces petites anecdotes…

— Eh bien ?

— Eh bien, qu’elles soient ou non véritables… Ne criez pas, c’est par politesse pure et chaste que je mets votre parole en doute !… Que vous ayez ou non cherché des sensations nouvelles jusque dans d’autres lits que le vôtre, je n’en persiste pas moins à affirmer que…

— Que ?

— Que ce n’est pas la même chose.

— Patatras ! voilà un raisonnement qui tourne court. Sans vous vanter, Fougères, j’attendais mieux de vous.

— On m’a servi cette phrase en des circonstances plus mortifiantes… Mais daignez ne pas rire, et réfléchissez un brin. Vous figurez-vous, petite fille, qu’en ces divers mauvais lieux, où vous prétendez avoir perpétré des horreurs diverses… (j’admets le fait, quoique invraisemblable…)

— Merci de ne pas me traiter de menteuse.

— Oui… Vous figurez-vous avoir goûté là dedans, en compagnie d’un partenaire de hasard, l’ivresse sacrée, sublime et terrible que connurent Juliette et Roméo ?

— Je me le figure en effet.

— Allez, vous êtes bête comme Mercutio !…

— Comme Mercutio ?… Ce n’est déjà pas trop… il y a même de quoi être fière… Mais ne m’injuriez pas, et plaidez votre cause. Dites un peu ce qu’ils faisaient ensemble, Roméo et Juliette… oui, quoi ? quelle sorte d’horreurs délectables, que nous n’ayons pas pu faire aussi bien qu’eux, mon partenaire de hasard et moi.

— Zut ! taisez-vous, vous révoltez ma pudeur… Ce que vous n’avez pas pu faire ? Vous n’avez pas pu sangloter de tendresse aux bras l’un de l’autre, ni chercher désespérément, au plus profond de vos bouches, vos âmes ! Vous n’avez pas pu, à l’étreinte de vos deux chairs, ajouter l’étreinte plus étroite de vos deux pensées !… Vous n’avez pas pu mêler vos cris pareils, et redoubler votre délice par la vision céleste du délice de l’être adoré… Taisez-vous ! vous en savez moins long que mademoiselle Dax. Vous vous êtes accouplée, vous n’avez pas aimé…

Elle ne répliquait plus. Une curiosité passait dans son regard toujours attaché sur Fougères.

Mademoiselle Dax, soudain, se leva.

— Minuit ! oh ! il est trop tard…




XV


Toutes les chambres donnaient sur la même galerie. Fougères, avant de fermer sa porte, baisa la main de mademoiselle de Retz, et celle, moins fine, de mademoiselle Dax.

Familièrement, Carmen entra chez Alice.

— J’ai envie d’être très indiscrète… ça ne vous ennuie pas trop que je m’assoie une minute chez vous ?

— Mais pas du tout.

— C’est que vous avez sommeil… non ? Alors, ce n’était pas pour dormir que vous étiez tout à l’heure si pressée de nous dire bonsoir ?… Je m’en doutais un petit peu… Nous avons dû joliment vous scandaliser, Fougères et moi !

Mademoiselle Dax avait eu le temps de reprendre contenance :

Oh ! – dit-elle, – j’ai bien compris que vous plaisantiez.

Mademoiselle de Retz hocha la tête :

— Voilà justement !… lui plaisantait peut-être, mais moi, je ne plaisantais pas !… Ne me regardez pas avec de si grands yeux : c’est comme je vous le dis… je ne plaisantais pas…

Bouleversée, mademoiselle Dax refusa de comprendre :

— Mais quand vous avez dit que…

— Que j’avais eu… des aventures ? Je ne plaisantais pas le moins du monde.

— Comment ?… mais alors, vous…

— Oui.

Très calme et souriante, mademoiselle de Retz contemplait l’ahurissement épouvanté de mademoiselle Dax. Une longue minute passa.

— Voyons, petite amie, – fit enfin mademoiselle de Retz, quasi maternelle, – n’ayez pas tellement peur de moi !… C’est très vrai, je ne suis plus… ce que vous êtes encore ; j’ai… j’ai dormi avec des messieurs, là !… Mais songez une minute à ceci : que si j’étais « madame », au lieu de « mademoiselle », vous trouveriez la chose toute naturelle, et vous n’en seriez pas scandalisée le moins du monde. Je serais la même Carmen pourtant !…

À cet argument raisonnable, mademoiselle Dax n’opposa pas une syllabe. Mais ses yeux continuaient de s’attacher, avec une véritable frayeur, aux yeux de la « mademoiselle » qui avait dormi avec des messieurs.

— Mais oui ! – insistait mademoiselle de Retz. – Et si vous n’étiez pas la très gentille petite bourgeoise que vous êtes, je n’aurais pas besoin de tant plaider… Tenez, voulez-vous que je vous conte mon histoire, en quatre mots ? Ma mère s’appelait lady Fergus. C’était une Française mariée à un Anglais ; son mari ne l’aimait pas ; elle vivait comme une esclave méprisée. Un jour, mon père, jeune, beau et brave, la rencontra, l’aima et la conquit. Il y eut des trahisons, des scandales, des duels, que sais-je ? Mais à la fin ils furent l’un à l’autre, malgré les lois, malgré le monde, malgré tout. Et voilà comment je suis née. En tétant le lait de ma nourrice, j’ai tété de la révolte contre toutes les servitudes, et du mépris pour tous les préjugés. Dame ! j’étais fille naturelle, et, qui pis est, adultérine !… Par-dessus le marché, vous devinez sans peine qu’on ne m’enseignait pas le respect du mariage, ni le culte de la respectabilité… Mon père et ma mère voyageaient sans cesse. Partout je les voyais passer au bras l’un de l’autre, superbes et libres, dominant de bien haut les colères hypocrites et envieuses sans cesse soulevées sous leurs pas. Cela dura toute leur vie : ils moururent presque en même temps, de je ne sais quelle consomption qu’ils s’étaient donnée l’un à l’autre. Mon père vécut le dernier. À son lit de mort, je pleurais désespérément, car je l’avais aimé d’un grand amour. Il râlait déjà quand il me fit signe d’approcher : « Ne te marie jamais, balbutia-t-il, ou épouse ton amant quand tu en auras un. » Voilà le dernier conseil que j’ai reçu de mon père ; et mon père était bon, sage, et m’adorait…

Mademoiselle de Retz s’arrêta pour mieux regarder dans ses souvenirs.

J’avais seize ans quand mon père est mort. – reprit-elle, – j’en ai vingt-deux aujourd’hui. Je ne me suis pas mariée… Est-ce que vous m’en voulez de ne pas m’être mariée ?

Souriant malgré elle, mademoiselle Dax fit non de la tête.

— Je ne suis pas riche, – continua Carmen de Retz, – mais j’ai de quoi ne pas mourir de faim. Et puis je me suis amusée un beau jour à écrire des livres, si bien qu’à présent, je gagne ma vie comme font les hommes. Je vis comme eux, libre. Et je suis très heureuse. Pourquoi, changerais-je ?

Mademoiselle Dax ne trouva point de parce que.

— Sans doute, beaucoup de joies me seront fermées. Le monde que je brave en face me rendra la monnaie de mon dédain, je n’en doute guère ! Mais j’aurai aussi mes plaisirs à moi. Et peut-être beaucoup de femmes cloîtrées dans leur vie régulière et douce m’envieront-elles secrètement ces plaisirs-là, et seront-elles jalouses…

Mademoiselle Dax, confusément inquiète, leva la tête.

— Oui, – insista Carmen de Retz, – jalouses !… Car je serai libre, et je pourrai savourer au grand jour, loyalement, honnêtement, le fruit que le serpent n’offrait à Ève qu’en cachette…

Elle se leva soudain.

— Écoutez !… ce soir même, la pomme passe à portée de ma main… et je vais la cueillir !… Il était très beau, Fougères, tout à l’heure quand il vantait cette volupté merveilleuse qu’il connaît et que je ne connais point… très beau, n’est-ce pas ?… Eh bien ! sa volupté, je la connaîtrai à mon tour !…

Elle était debout sur le seuil, et regardait mademoiselle Dax, avec une sorte de défi :

— Loyalement, – répéta-t-elle. – Sans honte. Tête haute…

Elle traversa la galerie, d’un pas ferme. Sans frapper, elle entra dans la chambre de Fougères, – et ne ressortit pas.

Pâle comme un spectre, mademoiselle Dax regardait la porte refermée, et son cœur, à grands coups terribles, disloquait sa poitrine…




TROISIÈME PARTIE






 


 




I


Beau-père, – affirma le docteur Barrier, fiancé de mademoiselle Dax, – nous pouvons fixer, dès aujourd’hui la date du mariage ; et raisonnablement, vous ne devez rien objecter contre la première quinzaine de novembre.

M. Dax, surpris, haussa ses sourcils minces :

— Je ne vous comprends pas du tout, Barrier. La première quinzaine de novembre ?… Au plus fort de la reprise des affaires, vous voulez que je m’occupe d’un mariage qui forcément sera très mondain, puisque notre situation à tous les deux l’exige ?… Barrier, vous m’étonnez ! Un enfant serait plus sérieux !…

MM. Dax et Barrier, l’un à droite, l’autre à gauche de la cheminée se faisaient pendant. Entre leurs fauteuils, le guéridon à fumer mettait à portée de leurs mains cigares, allumettes, cendriers et la petite guillotine classique. Derrière la porte fermée du salon, le piano de mademoiselle Dax entonnait une mélodie incertaine qui différait sensiblement des Mousquetaires au Couvent de naguère…

On était au premier dimanche d’octobre. L’avant-veille, madame Dax, Alice et Bernard étaient rentrés de Saint-Cergues. Et l’on venait de dîner en famille pour la première fois depuis deux mois.

— Papa Dax, – riposta M. Barrier, sans se troubler, – je suis sérieux comme le pape. Et si même j’ai dit la première quinzaine de novembre, c’est qu’il est impossible de mener l’affaire plus rondement. Sans quoi, je vous prie de croire que j’aurais réclamé la seconde quinzaine d’octobre. Vous me connaissez assez, j’imagine, pour ne pas attribuer ma grande hâte d’en finir à des enfantillages d’amoureux. Non ! la vérité c’est qu’il faut que, précisément, mon mariage coïncide avec la reprise des affaires. Il faut que tout Lyon, en se remettant à la besogne d’hiver, soit dûment informé que le docteur Barrier, allié désormais au marchand de soie Dax, s’installe dans son nouveau cabinet, aux Brotteaux. Vos affaires à vous ne souffriront pas d’une interruption de quarante-huit heures ; et les miennes exigent que mon ancienne situation soit liquidée en cinq secs.

M. Dax, pensif, écrasa dans son cendrier le bout de son cigare. Sans lui donner le temps d’une réplique, M. Barrier redoubla d’un second argument, décisif :

— Sans compter qu’il vous sera beaucoup plus facile en octobre qu’en novembre, de déplacer des capitaux.

M. Dax leva les yeux sur son futur gendre, d’un air d’incompréhension absolue.

— Des capitaux ? quels capitaux ?

M. Barrier, jovial, tapa son genou.

— La dot, papa ! les quatre cents billets de mille que vous étalerez sur cette table-là, le soir du contrat.

Les sourcils de M. Dax remontèrent en accent circonflexe, jusqu’à mi-chemin de ses cheveux gris.

— Des billets de banque ?

— Oh ! si vous préférez un chèque…

— Vous voulez dire une reconnaissance ?… Je vous reconnaîtrai une commandite de quatre cent mille francs dans ma maison, desquels quatre cent mille francs je vous servirai l’intérêt à 5 %, payable par trimestres… Je n’ai pas à déplacer de capitaux pour cela…

Ce fut au tour du docteur Barrier de marquer une stupéfaction extrême :

— Une commandite ? Quelle commandite ? Quand avons-nous jamais parlé de commandite, vous et moi ? Vous m’avez déclaré, le 30 mai dernier, veille de notre dîner de fiançailles, que mademoiselle Alice avait quatre cent mille francs de dot. Quatre cent mille francs, c’est un capital de quatre cent mille francs ; ça n’a jamais été une rente de vingt mille. Vous avez dit quatre cent mille francs, beau-père. Est-ce qu’aujourd’hui vous reviendriez sur votre parole ?

M. Dax se fâcha.

— Je ne reviens jamais sur ma parole, sachez-le, Barrier, et tenez-vous-le pour dit ! J’ai déclaré que je donnerais quatre cent mille francs, et je donne quatre cent mille francs. Je ne supposais pas qu’un médecin lyonnais fût assez ignorant des usages du commerce pour croire qu’un négociant, mariant sa fille, accepterait de se démunir, sans profit pour personne, d’une somme précieuse pour ses affaires et qui ne peut pas être placée plus avantageusement que chez lui.

M. Barrier écoutait, bouche ouverte :

— En sorte que le lendemain du mariage, je me trouverais être votre associé, que cela me plaise ou non ? Vous ne m’avez pas regardé, beau-père. Je suis médecin, je ne suis pas commerçant, et je prétends ne pas faire de commerce. Vous me la fichez belle, avec vos paiements par trimestres ! Faites-moi donc un peu l’amitié de me dire quel recours j’aurai contre vous, quand la fantaisie vous viendra d’oublier une échéance ?

Sur les joues maigres de M. Dax, une rougeur de colère monta.

— Monsieur Barrier, – déclara-t-il violemment, – la fantaisie ne m’est jamais encore venue de ne pas payer ce que je dois. Cela étant, je n’admets pas que l’on m’insulte chez moi, et vous êtes le premier qui l’osiez !…

M. Barrier, brutal, haussa les épaules.

— Il ne s’agit pas de faire du drame !… Je n’ai jamais songé à vous insulter, monsieur Dax. Vous le savez aussi bien que moi !… Alors, à quoi bon les grands mots ? Nous sommes ici pour discuter une affaire…

Ils avaient l’un et l’autre fort élevé la voix. Au salon, le piano, discret, assourdissait ses arpèges. Au mot « affaire », il s’arrêta soudain, comme mystérieusement paralysé…

— Une affaire, – répliquait M. Dax, – qui ne souffre aucune discussion. Vous vous mariez, vous médecin, pour fonder à deux pas de votre ancien cabinet une clientèle plus brillante et plus stable. Quel besoin avez-vous en tout cela d’un capital disponible ? Votre métier se passe précisément de toute première mise. Vous ne pouvez exiger qu’un revenu large vous permettant de faire figure ; et ce revenu je vous le donne plus considérable que vous-même ne sauriez l’obtenir sans spéculation. Quel caprice vous pousse à réclamer une combinaison différente, qui léserait vos intérêts comme les miens ?

— Le caprice de ma sécurité et de mon indépendance, monsieur Dax. Marié à votre fille, j’endosse déjà la responsabilité morale de vos affaires, et c’est assez sans que j’endosse la responsabilité matérielle. On a vu crouler les plus solides entreprises. Qui me garantit que la vôtre continuera indéfiniment d’être prospère ? Au mois de mai, quand j’ai pris le parti de me marier, plusieurs maisons lyonnaises s’ouvraient à moi. J’ai choisi la vôtre, non point qu’elle fût la plus riche, – je ne suis pas un homme d’argent ! – mais parce que votre réputation personnelle d’honnête homme absolument net m’assurait contre tout risque de chicanerie ou de mauvaise foi. Je le croyais, du moins… Il est parfaitement exact qu’un médecin n’a pas besoin pour s’établir de quatre cent mille francs de capital, à moins qu’il n’ait des dettes, ce qui n’est pas mon cas, je m’en vante. Mais il a besoin, s’il est un homme de tête, et non une dupe, d’avoir en caisse des Consolidés ou des Suez, plutôt qu’une reconnaissance de commandite, cette reconnaissance fût-elle signée Dax et Cie.

Froissé au plus sensible de son épiderme, M. Dax se leva :

— M. Barrier, – déclara-t-il avec raideur, – ma maison n’a certes pas la prétention d’être plus solide que la Banque de France. Telle qu’elle est cependant, bien des gendres s’estimeraient contents d’y entrer. J’ai cru que telle était votre ambition, quand vous m’avez demandé ma fille. Je n’ai pas calculé, moi, la valeur financière du mariage que vous m’apportiez, et je n’ai pas attendu d’autres offres, plus avantageuses peut-être que la vôtre, pour faire mon choix. Cela étant, le monde jugera, s’il vous plaît de rompre, lequel de nous deux est un homme d’argent.

Une fois de plus, M. Barrier haussa les épaules :

— Rompre !… Il n’est pas question de rompre… pour le moment du moins. Vous n’y trouveriez guère votre profit, d’ailleurs, monsieur Dax. Un mariage manqué, c’est toujours embêtant pour une jeune fille.

D’un geste dédaigneux, M. Dax balaya l’embêtement dont il était question :

— Cela, c’est mon affaire !… Au reste, j’estime que cette discussion est trop longue. Vous connaissez ma volonté ; je n’en changerai pas. C’est à prendre ou à laisser…

Le piano, timidement, avait repris la phrase interrompue. Sans doute, derrière la musicienne, madame Dax, irritée, ordonnait-elle aux mains distraites de continuer leur tâche. Mais le son ne portait pas. Un pied s’acharnait sur la pédale sourde.

— Je suis moins violent que vous, beau-père, – répliquait le docteur Barrier. – Je ne prends ni je ne laisse. Vous réfléchirez, et nous reparlerons de tout cela. Pour ce soir, je suis de votre avis, c’est assez causé. Et je crois que le plus sage est de me retirer. Non, ne dérangez pas ces dames. Au point où nous voilà, il vaut mieux que je file à l’anglaise.

Il fila comme il disait.




II


Une affaire, – murmura mademoiselle Dax, toute seule dans sa chambre. – Une affaire… Mon mariage est une affaire.

Par la fenêtre, la clarté d’octobre entrait, blafarde. Une bise aigre grelottait contre les vitres.

— Une affaire, – répéta mademoiselle Dax, songeuse au fond de sa bergère. – Le mariage de madame Terrien était une affaire aussi…

Mademoiselle Dax se leva, et fit à pas lents deux tours par la chambre. Puis elle s’arrêta près du lit. Il y avait sur ce lit, qui fréquemment servait de fouge à mille objets hétéroclites, un album de cartes postales.

Mademoiselle Dax, comme juste, faisait collection de cartes postales. L’album était épais et plein aux trois quarts. Paysages, costumes et reproductions dites artistiques s’y mêlaient à force belles dames magnifiquement coloriées de teintes pâles, ainsi qu’à beaucoup de ces scènes de genre qui tapissent tous les kiosques à journaux, et qui s’enrichissent de légendes rimées d’une sentimentalité toute populaire. Mademoiselle Dax préférait cette dernière catégorie.

L’album était ouvert à la dernière page. Une dizaine de cartes nouvelles venaient d’y prendre leurs places. C’étaient de simples photogravures, des vues de Nice, de Monte-Carlo et de Monaco. Mademoiselle Dax les regarda l’une après l’autre en soupirant. Les pays bleus, dans cette chambre lyonnaise assombrie par l’automne, s’évoquaient avec quelque mélancolie. Une longue minute, mademoiselle Dax s’attrista de ce contraste. Puis tout à coup, secouant la tête, elle détacha la dernière carte, et s’approcha de la fenêtre pour relire deux lignes fort banales qu’une main hâtive avait griffonnées à côté de l’adresse :


       Vous rappelez-vous encore Saint-Cergues ?…

       Meilleurs souvenirs…


Rien davantage. Mademoiselle Dax s’attarda pourtant, les yeux fermés, le front aux vitres, à répéter plusieurs fois :


       Vous rappelez-vous encore Saint-Cergues ?…

       Meilleurs souvenirs…


La carte postale était de Bertrand Fougères.

Bertrand Fougères était, depuis quinze jours, à Monte-Carlo. Il avait quitté Saint-Cergues, sans tambour ni trompette, le surlendemain du pique-nique et de l’orage. C’était par pur hasard que, ce matin-là, mademoiselle Dax, sortie à l’aurore, l’avait rencontré dans la petite diligence de Nyon, sur la route en lacets qui descend vers le lac.

En apercevant mademoiselle Dax, Fougères, peu soucieux sans doute d’être vu, s’était d’abord mordu les lèvres. Mais l’instant d’après, il avait mis pied à terre, et fait ses adieux, chapeau bas.

— … Il partait, oui… madame Terrien l’avait bien prédit, qu’une brusque nostalgie de civilisation l’arracherait tout d’un coup à la Suisse… ça l’avait exactement pris la veille au soir… Un mois de son congé lui restait encore ; il le passerait probablement à Monte-Carlo !…

— Seul ?… – avait questionné mademoiselle Dax, la voix un peu rauque, et les yeux obstinément fixés sur un caillou du chemin.

— Seul… oui… Je ne sais guère encore…

Il avait hésité, la regardant en dessous, à petits coups d’œil curieux. Peu à peu, ses lèvres s’étaient pressées l’une contre l’autre, comme pour contenir un sourire. Et prenant enfin son parti :

— Non… pas seul !…

Carmen de Retz allait le suivre à deux jours d’intervalle, le laps minimum pour que les apparences fussent sauves. À cause de madame Terrien, – par respect pour son hospitalité, – il ne fallait pas trop avoir l’air de deux canards qui ont mangé la même ficelle… Mais ce n’était qu’une question de décorum.

— N’allez surtout pas imaginer des choses !… Cette pauvre Carmen en a simplement assez, pour le moment, de ses Filles de Loth. Elle veut s’octroyer un mois de repos, et je lui ai tout bonnement offert de la chaperonner.

Mademoiselle Dax, changée en statue, était devenue rouge d’abord, et très pâle ensuite.

— Et puis zut ! – avait tranché Fougères, tout à coup ; – je vais être très incorrect, mais cela m’exaspère de mentir à vous… et d’ailleurs je finirais par m’embrouiller… Oui, vous avez deviné : Carmen et moi… voilà !… que voulez-vous, c’était fatal !… Et nous allons passer notre lune de miel là-bas…

— Un mariage ? – avait murmuré mademoiselle Dax, essayant de sourire.

— Mais non ! voyons !… Est-ce qu’une Carmen de Retz se marie ?… Un caprice, et voilà tout… Un peu de mer bleue, un peu de trente et quarante, un baiser par-ci par-là… J’y pense ! je vous enverrai des cartes postales… en cachette de Carmen, bien entendu…

Cette fois, un peu de sang rose était remonté aux joues de mademoiselle Dax.

— Vous savez que m’man lit toutes mes lettres…

— Mais vous ne savez pas à quel point je sais être convenable, quand j’écris aux jeunes filles !… En outre, il y a la poste restante…

— Oh !

— Une petite enveloppe adressée discrètement à mademoiselle XYZ…

— Voulez-vous bien vous taire !…

Il s’était tu. Il avait ri. Puis, soudain grave :

— Adieu maintenant, petite fille !…

Et il avait bizarrement regardé la tempe gauche de mademoiselle Dax, la tempe qu’il avait naguère effleurée de ses lèvres… il avait regardé jusqu’à ce que mademoiselle Dax fût devenue pourpre.

— Alice ! – cria madame Dax à travers la porte, – es-tu prête ? Il est l’heure d’aller chercher Bernard au lycée…

Sans bruit, mademoiselle Dax referma son album. Déjà la porte s’ouvrait, brutalisée.

— Si tu répondais, quand ta mère te parle ?

Madame Dax souffla, en arrêt devant la réplique attendue. Mais mademoiselle Dax ne répliqua pas. Silencieuse, elle épinglait son chapeau devant l’armoire à glace. Madame Dax, secrètement déçue, grogna :

— Tu es toujours fagotée, c’est un plaisir…

Depuis le retour de Saint-Cergues, mademoiselle Dax se risquait timidement à mettre quelque fantaisie dans ses toilettes, jadis discrètes à l’excès. Pour dire le vrai, ces tentatives n’obtenaient pas toujours des résultats très artistiques. Madame Dax d’ailleurs était peu propre à les apprécier avec goût. Mais elle en critiquait l’intention.

— Il est bien, ton chapeau !… La modiste avait mis les violettes dessus tout bêtement… mais toi qui t’y connais, tu les as défaites pour les bourrer par dessous, en relevant le bord. Comme ça, c’est joli… n’est-ce pas ? et ça te fait une tête de travers.

Un peu nerveuse, mademoiselle Dax opéra une diversion imprévue :

— Est-ce que M. Barrier viendra dîner, ce soir ?

Madame Dax, interloquée, hésita :

— S’il viendra ?… Eh ! je n’en sais rien… Il le dira à ton père, comme d’habitude.

— C’est que, – osa murmurer mademoiselle Dax, – je voudrais bien savoir…

— Savoir quoi ?

— Savoir si je suis encore fiancée, ou si c’est cassé…

Madame Dax, suffoquée de stupeur, demeura un quart de minute bouche bée :

— Comment ?… quoi ?… si tu es encore ?… Mais, bonté divine ! de quoi te mêles-tu ?…

Ce n’était pas tout à fait à tort qu’en un jour de clairvoyance, madame Dax avait cru devoir constater que le climat de Saint-Cergues ne réussissait pas à sa fille : jamais, deux mois plus tôt, mademoiselle Dax n’eût riposté d’un ton presque ferme, – comme elle fit :

— Je me mêle de mon mariage… de mon mariage, à moi…

Madame Dax n’en crut pas ses oreilles. Mais une pareille outrecuidance, de la part d’une enfant qui, quatre ans plus tôt, n’en était encore qu’aux jupes demi-longues, méritait sans conteste une homélie immédiate. Madame Dax ne recula pas devant sa tâche maternelle.

— Ma fille !… – commença-t-elle, selon l’exorde immuable ; et des épithètes véhémentes suivirent : depuis quand les demoiselles de bonne famille ne s’en rapportaient-elles plus à leurs parents du soin d’être bien mariées ?…

— Ton père et M. Barrier ont eu une discussion d’intérêts. Cela arrive tous les jours. C’est leur affaire à eux, et pas à toi. Il est déjà fort inconvenant que tu sois au courant de choses de ce genre, et nous n’en serions pas là, si, hier, quand je t’ai dit et redit de continuer à jouer ta polka, tu m’avais obéi, au lieu d’écouter à travers la porte… En tout cas, tu es fiancée, et tu restes fiancée, tant que ton père et ta mère ne t’auront pas informée du contraire… Si ça t’arrive en fin de compte, c’est que nous aurons reconnu que M. Barrier n’en veut qu’à ta dot. Auquel cas, tu n’auras qu’à te féliciter d’échapper à un homme pareil…

Tête basse et sourcils froncés, mademoiselle Dax écouta jusqu’au bout. Un pli barrait son front. Quand madame Dax eut achevé, l’heure était venue d’aller chercher Bernard à la sortie du lycée. Mademoiselle Dax, suivie de la femme de chambre savoyarde, sortit d’un pas un peu nerveux.


— À propos, – questionna Bernard discrètement ironique, – tu as de bonnes nouvelles du docteur Barrier ?…

On rentrait par le quai du Rhône. Mademoiselle Dax, autoritaire, par hasard avait refusé net de prendre la rue de la République.

— …Car j’imagine que depuis hier soir, tu es sur le gril !… Te marieras, te marieras pas ?… On peut jouer à pile ou face… Si j’étais toi, sais-tu ? J’en aurais touché un mot à p’pa… ou à m’man…

— C’est fait, – répliqua brièvement mademoiselle Dax.

— Hein ?…

— Oui, j’ai parlé à m’man…

— Eh bien ! par exemple ! j’aurais jamais cru ça de toi !… Non ! mais ce que tu es changée, depuis Saint-Cergues, c’est à n’y pas croire, ma chère ! Ainsi tu as parlé à m’man… qui t’a répondu ?…

— Rien, naturellement.

— Alors, – observa Bernard, judicieux, – c’était guère la peine de lui parler…

Il considéra sa sœur qui marchait vite, les yeux fixes, la bouche serrée. Une pitié le traversa, – sentiment rare dans une petite âme sèche :

— Ma pauvre fille ! – dit-il tout à coup ; – tu n’as jamais su t’y prendre pour vivre tranquille à la maison… Mais si tu te figures qu’en faisant la forte tête, ça te réussira mieux, je crois que tu le fourres le doigt dans l’œil !…

Il ricanait :

— On ne peut pas dire que p’pa et m’man soient souvent d’accord… Ils s’entendent tout de même assez bien pour taper sur toi… Et ils sont deux, ma chère, et tu es seule…

— Je sais ! – fit mademoiselle Dax, brusque.

Et elle songea, le cœur soudain très douloureux :

— C’est vrai !… je suis seule… toute seule !…




III


M. Barrier ne vint pas dîner avenue de Noailles ce soir-là ni le lendemain. Mais le troisième jour, M. Dax l’amena déjeuner, par une dérogation sensationnelle aux us et coutumes. Ils entrèrent bras dessus bras dessous : tout était arrangé.

On avait « partagé la différence » : M. Barrier se contentait de deux cent mille francs payés comptant, et, pour le surplus, d’une reconnaissance de commandite. M. Dax, de son côté, consentait à servir l’intérêt de cette commandite au taux de cinq et demi.

Une heure durant, des hors-d’œuvre au dessert, ils ne parlèrent point d’autre chose, s’appesantissant à l’envi sur chacune des clauses de cette mirifique convention. Tous deux faisaient d’ailleurs grand étalage de leur bonne volonté réciproque, en même temps que d’une cordialité toute neuve et, cette fois, définitive. Au fond, ils s’estimaient réciproquement de s’être tenu tête et ne songeaient pas une seconde à se garder rancune des quelques mots vifs qu’ils s’étaient, trois jours plus tôt, jetés à la tête.

Comme on pelait les poires, M. Dax, tout à coup, lança, comme un bouquet d’artifice, la surprise qu’il gardait en réserve : libéral et généreux, il fixait la date du mariage :

— À quoi bon tergiverser, puisque nous sommes d’accord sur tous les points ? Le 15 novembre tombe un mardi. C’est un jour très pratique !

— Va pour le 15 novembre, – accepta le docteur Barrier.

Et tout de suite, soucieux de n’être pas en reste de grandeur d’âme :

— En attendant, rien ne nous empêche plus de faire une petite partie tous ensemble. Avant que les mauvais temps n’arrivent, je veux vous montrer ma campagne de garçon à Ecully. J’ai quelques bonnes bouteilles dans la cave… Tenez : voulez-vous dimanche ? Nous partirons vers les onze heures, nous déjeunerons là-haut, chez moi, et nous serons rentrés avenue du Parc pour le dîner. Un peu de plein air, ça rappellera à ces dames et à Bernard ce diable de Saint-Cergues où je n’ai jamais eu le temps d’aller… C’est dit ?

— C’est dit, promit M. Dax.

On pliait les serviettes. Il y eut un petit silence. Madame Dax calculait qu’un landau suffirait pour la promenade d’Ecully… « Oui, mais à condition de mettre encore et toujours Bernard sur le siège !… » M. Barrier guignait la pendule, – une… cliente… très blonde… lui ayant donné rendez-vous, pour deux heures et quart, dans l’arrière-salle d’un café de Belle-cour…

Mademoiselle Dax, elle, considérait, avec l’attention la plus soutenue, quatre miettes de pain oubliées sur la nappe.




IV


Dans sa chambre crépie à la chaux, l’abbé Buire lisait ses Heures.

C’était comme deux mois plus tôt. La chambre apparaissait pareille, et pareil l’abbé. Seulement, la bise d’octobre était venue ; par les vitres bien fermées, le soleil entrait, pâle. Et mademoiselle Dax, qui tout à coup poussa la porte, portait, au lieu d’une ombrelle, un manchon.

L’abbé Buire accueillit sa pénitente par une joyeuse gronderie :

— En retard, cette fois, ma petite fille ! Quand êtes-vous donc rentrée de la campagne ? Cela fait une éternité depuis votre dernière confession ! Ah ! voilà ce que c’est !… on est en vacances, on court les champs, on s’amuse, et on oublie le bon Dieu…

Mademoiselle Dax, grave, s’asseyait sans dire mot sur l’unique chaise de la cellule, – cette pauvre chaise, naguère dédaignée pour le prie-Dieu, – pour le prie-Dieu où l’on était si bien, accroupie en bébé, les genoux au menton…

— Eh bien ! – remarqua le prêtre, – vous voilà bien sérieuse ?… où donc a passé ma petite chèvre d’autrefois ?

La petite chèvre hocha mélancoliquement la tête.

— Non ? – fit l’abbé Buire étonné, – ça ne va pas ?

Mademoiselle Dax hésita deux secondes, et lâcha d’un seul coup, sans crier gare :

— C’est mon mariage qui ne va pas, père… J’ai envie de dire non…

De stupeur, l’abbé Buire pivota dans son fauteuil. Les quatre pieds de bois, sans roulettes,crièrent désespérément contre le plancher.

— De dire non ?

L’abbé tira son mouchoir, s’essuya le front, se frotta les deux yeux. Mademoiselle Dax, résolue, contemplait cette émotion déchaînée par elle. À la fin pourtant le confesseur s’épancha :

— Vous avez envie de dire non ? Seigneur mon Dieu ! quelle lubie nouvelle ?… Je veux bien que le crique me croque si j’y comprends quelque chose. Voyons, c’est à se décourager : deux années durant vous ne rêvez que mariage, – je vous ai assez grondée en ce temps-là, j’imagine ! – Bon !… on vous trouve un mari ; vous l’acceptez ; et patatras !… il n’y a rien de fait : vous avez envie de dire non !… Alors, quoi ? Expliquez-vous, pour l’amour du ciel !

Mademoiselle Dax s’expliqua par quatre mots définitifs comme un arrêt de cour d’appel :

— M. Barrier ne m’aime pas.

— Encore ! – exclama le prêtre.

Il avait toujours aux oreilles l’écho des phrases entendues autrefois : « On ne m’aime pas… Personne ne m’aime… » Il crut que la phrase nouvelle était sœur de celles-là. Il ouvrit la bouche :

— Mon enfant, vous n’êtes pas dû tout raisonnable… Mais mademoiselle Dax, d’une main brusquement levée, coupa net l’homélie.

— M. Barrier ne m’aime pas, père ! C’est ma dot qu’il aime. Et je ne veux pas, je ne veux pas être épousée pour mon argent !…

Et cinglée soudain par cette obsession qui depuis six jours la fouaillait au plus douloureux de son amour-propre, elle se lança dans un récit tumultueux, racontant tout pêle-mêle : la dispute première, les marchandages, la demi-rupture, et la transaction finale qui avait raccommodé les choses. Le prêtre, très ignorant des affaires d’intérêt, écoutait bouche bée, sans trop bien comprendre. Quand elle se tut, il réfléchit de son mieux et hasarda une parole timide :

— Mais alors… puisque c’est arrangé ?…

— C’est arrangé parce qu’on lui donne deux cent mille francs ! Mais sans ces deux cent mille francs, il me plantait là comme une je ne sais quoi. Et alors, père, pensez un peu : si nous sommes ruinés, un jour, si papa fait de mauvaises affaires, s’il ne lui paie plus sa rente, à M. Barrier, ça recommencera ! mon mari ne voudra plus de moi, mon mari me renverra comme on renvoie une bonne à tout faire !… Non, non et non, je ne m’exposerai pas à ça !

L’abbé Buire respira plus large. S’il ne s’agissait que de pareils enfantillages !…

— Vous êtes folle, ma petite fille !… Vous comprenez bien que votre mari n’aura jamais même l’idée de vous renvoyer… Que M. Barrier ait montré de l’âpreté à défendre son argent, c’est possible et c’est regrettable… mais tel est l’esprit du siècle !… Tant que vous vivrez dans ce bas monde, Alice, il faut vous attendre à voir la pure morale évangélique perpétuellement égratignée par les plus honnêtes gens… En tout cas, quand vous serez la femme de M. Barrier, ses intérêts et les vôtres seront liés, associés. Et c’est plutôt une garantie pour vous, que votre fiancé soit un homme tenace, qui ait su résister même à votre père, et qui lui ait imposé sa volonté…

L’argument déconcerta mademoiselle Dax ; mais pour une minute seulement.

— Et puis non ! – reprit-elle tout à coup. – Ce n’est pas ça… je ne sais pas comment dire, père…

Elle rassembla sa pensée, et tout à coup, impétueusement :

— Il ne m’aime pas !… Il ne m’aimera pas !… Il me considère comme une espèce de domestique qu’il engage pour tenir sa maison, pour recevoir ses invités et pour porter de jolies robes dont on lui fera compliment, à lui !… Le reste, ça lui est égal. Il continuera de s’occuper toujours de ses malades, de son argent, de sa situation et de rien autre. Moi, il me laissera vivre à côté de lui sans me regarder. Je ne veux pas, je ne veux pas !…

Le prêtre, sévère, se dressa.

— Voilà le péché ! – dit-il. – Une fois de plus, Alice, Satan vous tente. Il fait miroiter à vos yeux l’espoir coupable de je ne sais quel bonheur païen. Vous croyez possible une vie choyée, câlinée, une vie de caresses et de gâteries, une vie durant laquelle votre mari, oubliant sa mission chrétienne d’être votre tuteur et votre guide vers le salut, ne songerait qu’à s’agenouiller à vos pieds. Eh bien ! non, cette vie n’est pas possible, car Dieu l’interdit.

Autrefois, Alice Dax eût baissé la tête. Mais les temps étaient changés, plus changés peut-être qu’elle-même ne l’eût cru.

— Père, – fut la réplique hardie, – père, êtes-vous bien sûr ? J’en ai vu, des gens qui vivaient en s’aimant de toutes leurs forces, qui ne vivaient que pour s’aimer… Et je suis sûre que ces gens-là n’offensaient pas le bon Dieu…

L’abbé Buire, soudain violent, posa sa main droite sur ses Heures.

— Les pharisiens semblaient blancs comme neige, et cependant le Seigneur les a maudits, parce que leur plâtre hypocrite ne renfermait que de la pourriture. Ceux qui ne vivent pas selon la loi de Dieu offensent Dieu, et leurs soi-disant vertus terrestres ne sont qu’un peu de poussière blanche. Le royaume du ciel n’est pas pour eux !

Mademoiselle Dax, se parlant à elle-même, répéta comme en rêvant :

— Le royaume du ciel…

— Et sur cette terre même, continuait le confesseur avec autorité, il n’y a de bonheur qu’en Dieu. Hors de Lui, le péché empoisonne toutes les fausses joies qu’on se figure découvrir. Ces joies-là sont comme les fruits tombés trop tôt de l’arbre : ils paraissent vermeils et délicieux ; mais ouvrez-les : un ver dégoûtant les ronge.

Il s’arrêta, et regarda profondément sa pénitente :

— Vous avez vu ! mais vous avez mal vu ! Satan vous a aveuglée. Et vous éblouissant des voluptés mensongères qu’il offre toujours à ses créatures, il vous a caché la vraie volupté d’obéir à Dieu. Dieu vous commande, ma fille, d’être une honnête épouse, humble et attentive, sans orgueil et sans vaines rêveries. Obéissez et vous serez heureuse, heureuse dès cette terre, parce que le devoir accompli porte en lui-même sa récompense…

Il disait des choses dépourvues d’originalité, mais il les disait avec beaucoup de force ; et mademoiselle Dax, ébranlée par cette voix qui avait régi toute son adolescence, commençait à perdre de sa propre volonté.

— Le bonheur ici-bas, vous le trouverez dans la paix de votre foyer, dans la dignité de votre vie, dans le respect dont chacun vous entourera. Croyez-vous que ce n’est rien d’être une honnête femme et de sentir autour de soi non seulement la prédilection de Dieu mais la vénération des hommes ? Votre mari tout le premier, fier de votre vertu, vous traitera avec honneur et prendra conseil de votre sagesse. Vos enfants égaieront votre maison, et vous goûterez la joie d’être plus douce et plus patiente pour eux que vos parents ne l’ont été pour vous-même. Enfin, la vieillesse viendra, et vous la recevrez de bon cœur, car dans votre vie chrétienne et pure, elle n’apportera point de trop grands changements. Et quand la tâche sera faite, quand[3] vous serez pleine de jours et que le Seigneur vous rappellera à Lui, vous ne connaîtrez point les regrets déchirants ni les affres de ceux qui ont vécu selon la chair : mais vous vous endormirez joyeusement du sommeil de Dieu…

Vaincue, mademoiselle Dax demeura très longtemps immobile et silencieuse. Enfin, elle se leva, toujours muette, alla chercher dans son coin le prie-Dieu de paille, et, le traînant auprès du confesseur, s’agenouilla.

— Bien ! – dit le prêtre. – Maintenant nous allons arracher toute cette ivraie. Allons ! récitez le Confiteor…




V


La « campagne de garçon » du docteur Barrier était une maisonnette agréable qui se cachait au milieu d’un assez grand jardin.

Lyon, cité austère, n’admet pas que ses jeunes gens donnent en public le spectacle de leurs fredaines. La banlieue discrète s’offre plus décemment à cet usage. Et le docteur Barrier, soucieux de ne point choquer les bonnes mœurs, avait choisi, pour y installer sa garçonnière, le coin le plus retiré de ce joli village d’Ecully, qui est le refuge favori de la bourgeoisie lyonnaise durant les dimanches d’été.

Maintes fois, la maisonnette avait hébergé des hôtes joyeux et des hôtesses plus joyeuses. Toutefois, rien n’apparaissait de ce passé scandaleux, et la salle à manger, toute tendue d’une honnête cretonne à fleurs, semblait faite exprès pour recevoir une fiancée.

Le déjeuner était fini. Un coude sur la table, M. Dax dégustait le vieux marc de Bourgogne qu’on venait de lui servir.

— Cadeau d’un client, – avait fait observer, non sans fatuité, le docteur.

— Vous avez de la chance, vous autres médecins, – avait à propos répliqué madame Dax.

Le déjeuner avait été on ne peut plus cordial. Il faisait beau. « Les mauvais temps » redoutés n’étaient pas venus encore. Octobre ressemblait à juin, et le soleil d’été s’attardait, un soleil terni cependant par les tout premiers brouillards.

Mademoiselle Dax, depuis le matin, s’efforçait de ne paraître ni distraite, ni maussade, ni songeuse. Et sans doute y avait-elle réussi mieux qu’à l’ordinaire, puisque madame Dax, quoique toujours aux aguets, n’avait pas trouvé l’occasion d’un reproche.

— Beau-père, – proposa M. Barrier, – vous n’avez pas encore fait ici le tour du propriétaire, et je ne vous en tiens pas quitte. Allons, videz votre verre, et en avant ! Je veux vous montrer toute la maison et tout le jardin, et vous me direz ensuite si mademoiselle Alice ne sera pas confortablement installée ici, l’an prochain, pendant la saison chaude !

Complaisant, M. Dax visita la cuisine et l’office, au rez-de-chaussée, les trois chambres et le somptueux cabinet de toilette au premier étage. Madame Dax loua sans réserve l’élégance du mobilier modern-style, et le bon goût des tableaux accrochés aux murs.

— Quand j’ai acheté la campagne, – expliquait le docteur Barrier, non sans orgueil, – tout y était meublé en dépit du bon sens. L’ancien propriétaire, un fermier, avait d’abord habité sa maison, puis l’avait louée ; et le locataire, une espèce de maniaque, avait laissé tout en place, les vieux bahuts de chêne, la table carrée, le coucou détraqué et la huche à pain ! On se serait cru chez des paysans. Moi, comme bien vous pensez, j’y ai mis bon ordre, et j’ai envoyé ces vieilleries à l’hôtel des ventes. Il s’est trouvé des imbéciles pour les payer un bon prix !…

L’escalier redescendu, M. Dax, au seuil du jardin, hésita. Il était large et long, ce jardin. Un grand parterre de rosiers s’étendait devant la porte, et, au delà, une pelouse, en plein soleil, montait, d’une pente raide, vers un bouquet de peupliers et de tilleuls qui bornait l’horizon.

— Vous nous avez fait trop bien déjeuner, Barrier. Cette ascension ne me dit rien qui vaille. D’ailleurs, on voit très bien d’ici… Qu’est-ce qu’il y a là-haut, derrière ces arbres ?

— Rien du tout : un jeu de boules, et le mur. Le bois n’est pas profond.

— Alors, ça ne vaut pas la peine de grimper… Restons ici à l’ombre.

Mademoiselle Dax avait fait quelques pas en avant, et regardait vers le bouquet d’arbres. Le fiancé saisit ce regard :

— Mademoiselle Alice, si le cœur vous en dit ?… Rien ne nous empêche de monter nous deux…

Madame Dax trouva la proposition inconvenante. Certes, elle ne se souciait pas plus que son mari d’affronter la pente et le soleil : mais permettre que sa fille s’en allât courir la pretentaine avec un jeune homme, non ! Elle allait protester, quand M. Dax protesta lui-même :

— Barrier, Barrier ! vous n’êtes pas encore son mari ! Vous l’emmènerez promener dans un mois !

Sur quoi madame Dax, devancée par M. Dax dans sa première opinion, se jeta dans le parti contraire :

— Bonté divine ! Ils peuvent bien faire un tour de jardin ensemble, ces enfants ! Dirait-on pas que c’est péché ?

M. Dax, agacé, claqua de la langue. Mais sans doute réfléchit-il qu’il convenait de se contenir, en ce jour d’apaisement et de concorde. Il se borna donc à déclarer d’un ton sec :

— Ce n’est pas péché, et ce ne sera pas même inconvenance, si Bernard accompagne sa sœur.

— Bernard ? – riposta madame Dax ironique ; – Bernard, coiffé comme le voilà, d’une casquette sans bavolet ?… Vous voulez qu’il aille attraper une insolation ?

Le docteur Barrier se hâta de prévenir la querelle imminente :

— Allons ! allons ! beau-père ! ne faites pas le méchant ! Puisque mademoiselle Alice en a envie, pourquoi lui refuser ce petit plaisir ?… ici, – chez nous !

Et prompt, il passa sous le sien le bras de la jeune fille.


Ils marchèrent sans parler. La pelouse les enveloppait de son odeur sèche et chaude. Sous leurs pas, des papillons blancs, tachetés d’or, s’envolaient.

L’allée, bordée d’un buis taillé court, cheminait en zigzag de bas en haut de la pente, puis pénétrait entre les arbres sous une voûte de branches mêlées. Les tilleuls élargissaient leurs ramures en nappe épaisse, tandis que les peupliers plus haut chantaient de toutes leurs feuilles éparses et frissonnantes dans la brise. Une clairière en rectangle figurait le jeu de boules. Une cabane était à un bout, un banc rustique à l’autre.

— En été, – expliqua M. Barrier, il fait frais ici à toute heure du jour. L’an prochain, vous y apporterez votre ouvrage l’après-midi, et quand je rentrerai le soir de Lyon, c’est ici que je monterai vous retrouver… vous embrasser.

Ils s’étaient assis sur un banc. Pensive, mademoiselle Dax, du talon de sa bottine, traçait sur le sable un sillon courbe.

Une émotion singulière naissait en elle. Des souvenirs flottaient dans sa mémoire, des souvenirs confus dont l’un tout à coup se précisa… Ce n’était pas la première fois qu’elle se trouvait ainsi, parmi de grands arbres et du silence, seule à seul avec… avec un homme… Du sang monta à ses joues.

M. Gabriel Barrier s’était tu. Par une contagion mystérieuse, lui aussi se rappelait, en cet instant, une aventure qui avait eu pour cadre cette clairière… Oui, c’était ici même, sur ce banc, que, deux ans plus tôt, la jolie Rita Va-Vite, l’ingénue des Célestins, prise à l’improviste d’une fantaisie très inconvenante, avait exigé… oui, sur ce banc !

À son tour, M. Barrier se sentit rougir. Ses artères battaient. De coin il regarda sa fiancée. Elle baissait les yeux, et des gouttelettes de sueur mouillaient sa peau brune.

Bah ! y avait-il tant de mal que cela, à grignoter son blé en herbe ?… Le bras de M. Barrier enveloppa doucement les épaules de la jeune fille. Elle tressaillit, mais ne se défendit point d’abord…

La main du fiancé s’empara des deux mains molles nouées l’une à l’autre… Et peu à peu, ses lèvres s’approchèrent du visage incliné vers le sol. Mademoiselle Dax sentit le frôlement de la soyeuse barbe d’or… Pareillement, d’autres lèvres s’étaient approchées, s’étaient posées… Mademoiselle Dax trembla toute. Sa tempe bruissante se souvenait d’une caresse ancienne. Allait-il revenir, le baiser redoutable et doux, le baiser délicieux, le baiser câlin et timide, tout ensemble de feu et de neige ?…

Or, il revint : mais ce ne fut pas à la tempe…

Lâchant les épaules de sa fiancée, M. Barrier, d’une main brutale, avait saisi la nuque frémissante : et, attirant à lui le visage empourpré, il le baisait dans la bouche d’un brutal baiser lascif. Mademoiselle Dax sentit des dents qui heurtaient ses dents, une langue qui violait sa langue…

Effarée, révoltée, écœurée, la vierge, alors, de toutes ses forces, repoussa l’homme en rut et s’enfuit…




VI


Dans le bureau de la rue Terraille, M. Dax et ses cinq employés travaillaient.

Le cliquetis des machines à écrire alternait avec la sonnerie réitérée du téléphone. Les lampes étaient allumées, quoiqu’il fût encore tôt : mais la cour trop étroite n’envoyait aux fenêtres qu’un demi-jour gris, insuffisant même aux dactylographes. Seuls luisaient, dans toute la pièce lugubre, les ronds lumineux découpés au plafond par les abat-jour de carton vert.

La voix coupante de M. Dax dictait une circulaire.

— Vous y êtes, Muller ?… Non ?… pas encore… C’est reposant de vous avoir comme secrétaire !… Allons ?…


« Shanghaï a vendu beaucoup de filatures cette semaine aux prix antérieurs. Pour les tsatlées les cotes se sont un peu raffermies.

« Canton est de plus en plus exigeant. Les soies de Syrie et de Brousse sont demandées.

« Nous cotons :

« Greffe Syrie 1er ordre, 9/11…………fr. 41/42.

« Grège Brousse 1er ordre 14/20………… 40/41.

« Grège Brousse 2e ordre 14/20………… 39/39,5.

« Grège Japon fil 1 1/2 13/15…………… 41,50

« Grège Kakedah I Tête de cheval……… 40.

« … Hein ?… »

Par la porte violemment ouverte, madame Dax venait de faire irruption ; et mademoiselle Dax la suivait.


Il y eut un silence ahuri. Jamais de mémoire d’employé, madame et mademoiselle Dax n’étaient entrées, ensemble, dans le bureau de la rue Terraille. D’instinct, toutes les machines à écrire se turent.

M. Dax avait levé très haut ses sourcils minces. Son étonnement toutefois ne fut pas démonstratif.

— Pourquoi venez-vous ici ? – questionna-t-il.

— Parce que…

Madame Dax prononça ce « parce que » avec impétuosité ; mais aussitôt elle s’interrompit, et son regard désigna les cinq employés attentifs.

— Par ici, – fit M. Dax.

Il précéda sa femme dans l’entrepôt des soies. Mademoiselle Dax, silencieuse et comme résignée à tout, marchait derrière sa mère.

La porte refermée, M. Dax tourna un commutateur. La lampe portative, accrochée à un clou du mur, brilla. Un peu de lumière jaune se répandit dans la vaste salle pleine de balles entassées.

— Eh bien ? – interrogea M. Dax.

— Eh bien ! – cria madame Dax, tout d’un coup hors d’elle-même, et son accent marseillais ressuscité comme aux heures de plus violente émotion ; – eh bien ! nous venons ici, parce que cette demoiselle-ci ne veut plus se marier !…

— Ne veut plus quoi ?

— Ne veut plus se marier !… Je parle français, je suppose ? Alice ne veut plus se marier. Elle refuse votre docteur ! C’est clair ?

M. Dax jugea superflu de répondre. Calme, il décrocha la lampe électrique, et s’en fut éclairer de tout près les yeux de mademoiselle Dax. Après quoi :

— Que signifie cette plaisanterie ? – gronda-t-il, brutal.

Or, ceci se passait le mardi 11 octobre 1904. Et depuis le vendredi 25 juillet 1884, jour de sa naissance, jamais mademoiselle Dax n’avait résisté à la volonté paternelle ou maternelle. Mais sans doute les temps étaient-ils mystérieusement révolus. Car à la question de M. Dax, question tout à fait équivalente à un ordre, mademoiselle Dax répondit d’une voix résolue, quoique très basse :

— Ce n’est pas une plaisanterie…


Sous la clarté crue de la lampe électrique, le visage de mademoiselle Dax se révélait pensif et têtu. M. Dax en observa les cils baissés et fixes, les lèvres serrées, le front traversé d’un pli vertical. Il n’y avait point de révolte dans ce visage-là ; il y avait une obstination réfléchie, tranquille, inébranlable.

Habitué aux soumissions perpétuelles et immédiates, M. Dax, au lieu de s’étonner, s’irrita :

— Ah ? – dit-il violemment. – Ce n’est pas une plaisanterie ? Qu’est-ce alors ? Une promesse oubliée ? une parole violée ?…

Mademoiselle Dax osa interrompre :

— Je n’ai rien promis…

— J’ai promis, moi ! J’ai promis, et je t’ai consultée avant de promettre. Quoi ? Est-ce qu’on te marie de force ? Avais-tu dit oui, ou non ?

— J’avais dit oui, mais…

— Mais tu dis non, à présent ? Un peu tard ! Tu avais dit oui, ce sera oui.

D’un geste sec, il raccrocha la lampe, marquant ainsi que la discussion était close, et l’audience terminée. Mais comme il étendait le bras vers le bouton de la porte, il s’arrêta, stupéfait : mademoiselle Dax, toujours immobile, secouait nettement la tête de gauche à droite et de droite à gauche.

— Hein ? – fit M. Dax. – tu ne m’as pas entendu ?

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

Cela fut dit très doucement, mais d’un ton si ferme que M. Dax, déconcerté, resta coi. Et madame Dax, qui piétinait d’impatience, se jeta dans la bataille :

— Elle n’épousera pas !… A-t-on jamais vu !… une gamine de vingt ans, qui « n’épousera pas ! » et qui régente père et mère !…

M. Dax, cependant, avait réfléchi. Peut-être commençait-il d’estimer cette énergie inattendue qui lui tenait tête. Peut-être aussi sentait-il au plus profond de lui-même, son instinct paternel s’éveiller confusément : certes, elle était comme lui de bon sang cévenol, cette enfant jusqu’alors silencieuse, et qui tout à coup se révélait volontaire et opiniâtre ! M. Dax, moins rudement, interrogea :

— Pourquoi ?

Et, sa fille se taisant, il répéta :

— Pourquoi ?… Tu ne veux pas épouser M. Barrier… Je suppose que ce n’est pas là un pur caprice ! Tu as une raison. Dis-la ?

Une phrase entendue autrefois, et jamais oubliée, monta aux lèvres de mademoiselle Dax :

— Je ne veux pas l’épouser parce qu’il ne m’aime pas, et que je ne l’aime pas.

— Qu’est-ce qu’elle dit ? – cria madame Dax scandalisée.

Mais de la main, M. Dax lui imposa silence. Tout à fait calme, à présent, il traitait l’affaire en homme de sang-froid.

— Il ne t’aime pas, tu n’en sais rien. Ta mère et moi, agissant au mieux de tes intérêts, avons au contraire admis qu’il t’aimait. Tu ne l’aimes pas, tu n’en sais rien non plus. Une jeune fille ne peut voir clair en elle-même que le lendemain de son mariage. La raison que tu donnes n’est donc pas valable. En as-tu une autre ? Réponds ?

Mademoiselle Dax resta muette.

— Point d’autre raison ? En ce cas…

Il concluait d’un haussement d’épaules, mais mademoiselle Dax, toujours irréprochablement douce et têtue, secoua encore la tête de droite à gauche et de gauche à droite :

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

— Qui épouseras-tu, alors ? – demanda brusquement M. Dax. – Oui, qui ? Tu as fait un autre choix, n’est-ce pas ? Tu aimes… tu te figures aimer quelqu’un ?

Pourpre, mademoiselle Dax se raidit en arrière :

— Personne !

— Personne ?… Alors ?…

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

Cette fois M. Dax scruta d’un œil défiant tout le visage de sa fille. À la fin :

— Nous verrons, – dit-il froidement. – Je n’ai aucun moyen de t’obliger à tenir notre parole. Mais je puis t’obliger à réfléchir. Tu réfléchiras. N’oublie pas que tu n’es pas majeure, et que tu as besoin de mon consentement pour un mariage à ton goût… Tiens ?… Tu n’avais pas pensé à cela ?… Va ! je ne suis pas dupe !… Et je vois clair dans ton manège… Tu vas rentrer à la maison de ce pas. Tu monteras dans ta chambre et tu y resteras… Ça dérange tes projets, de ne pas pouvoir courir les rues ? Tant pis et tant mieux ! Tu obéiras.

Mademoiselle Dax avait soudain relevé la tête. Une colère étincelait dans ses yeux. Impassible, M. Dax se tourna vers sa femme :

— Vous, vous me ferez le plaisir de mettre dès ce soir votre femme de chambre à la porte. Et vous surveillerez désormais votre fille de plus près. Allez-vous-en toutes les deux maintenant !…

Il ouvrit la porte et éteignit la lampe. Dans le bureau, les employés, pleins de zèle à l’entrée du maître, se penchèrent avec ardeur sur leur tâche.

— Quant à M. Barrier, c’est moi qui l’avertirai…
 


 


ou plutôt, c’est moi qui ne l’avertirai pas… pas encore. Allez !

La porte claqua.

Dans la rue, madame Dax, tout à l’heure muette et comme suffoquée par l’audace de sa fille en rébellion, voulut prendre une revanche :

— Alice ! – commença-t-elle avec énergie… Mais mademoiselle Dax, sans écouter, allongeait déjà ses enjambées garçonnières, et prenait le chemin de la maison.

Ce fut une vraie course. Distancée, essoufflée, furieuse, madame Dax précipitait ses pas sans réussir à rattraper la jeune fille qui fonçait droit devant elle, tête basse et coudes pointus, dans la cohue des passants bousculés. La rue Puits-Gaillot, le pont Morand furent ainsi parcourus d’une allure folle. Puis ce fut le quai et ses larges trottoirs déserts, propices aux galops échevelés. Mademoiselle Dax augmenta son avance. L’avenue succéda au quai. Mademoiselle Dax atteignit la maison familiale, sonna, entra…

Et quand madame Dax, hors d’haleine, arriva à son tour devant la porte, la porte était déjà refermée !…


Exaspérée, madame Dax, sans même prendre le temps d’ôter son chapeau, voulut monter chez sa fille. À mi-chemin elle s’arrêta et redescendit :

— Pour qu’Alice ait agi de la sorte, – pensa-t-elle, – il faut qu’elle soit dans une colère tout à fait folle. Elle n’écouterait, elle n’entendrait rien de rien… Aussi, son père a vraiment été trop maladroit avec elle !

Madame Dax se consola par cette pensée.


Seule dans sa chambre, mademoiselle Dax ouvrit d’abord la fenêtre toute grande, et respira à pleins poumons. Le Rhône, invisible derrière l’écran des platanes, exhalait une fraîcheur déjà coupante. Une voiture découverte passa, allant vers le parc ; mademoiselle Dax, distraite une seconde, vit des femmes emmitouflées… Elle rentra, marcha en long et en large…

Tout à coup, elle s’assit à son bureau, prit une feuille de papier, une enveloppe, et trempa résolument la plume dans l’encrier… Mais sans doute la lettre à écrire était-elle une lettre difficile ; car la plume demeura longtemps suspendue au-dessus du papier…

À la fin, mademoiselle Dax se décida. Elle mit l’adresse, d’abord :


Monsieur Bertrand Fougères,
secrétaire d’ambassade,
Hôtel de la Terrasse,
Monte-Carlo.


Puis, sur la feuille elle commença :

« Mon ami, je ne sais pas du tout ce que je vais devenir…


… Et s’arrêta derechef…

Les mots ne venaient pas… La plume retomba. Mademoiselle Dax passa sa main sur son front, se leva, retourna vers la fenêtre…

Dans l’avenue, une voiture passait encore, une Victoria très élégante, attelée à deux… Sur les coussins bleu turquoise, une femme se prélassait, assez belle, somptueusement vêtue… Mademoiselle Dax tressaillit… Ces cheveux trop roux, ces yeux trop longs, cette bouche trop peinte… Oui, c’était bien là cette créature, cette femme de mauvaise vie qu’un jour Bernard, à la sortie du lycée, avait saluée… Mademoiselle Dax se souvint du nom qu’il avait dit : Diane d’Arques… Elle répéta ce nom, par deux fois, d’une étrange voix, inquiète et sourde… Et prise soudain d’un mystérieux vertige, mademoiselle Dax s’arracha de la fenêtre, revint à sa lettre commencée, ressaisit sa plume…




VII


À Monte-Carlo, il s’en fallait de quatre bons mois que la saison ne fût commencée. Et seuls les joueurs de profession, renforcés de quelques indigènes, gens de Cannes, gens de Nice, gens de Menton, fréquentaient les jardins, la terrasse célèbre et les salons du Casino, vides encore des grandes élégances de l’hiver.

— Il n’y a pas un chat – avait dit Bertrand Fougères, trois semaines plus tôt, en descendant du rapide.

— Mais c’est l’époque des couchers de soleil les plus rouges, – avait répliqué Carmen de Retz.

Elle et lui, en quittant Saint-Cergues, s’étaient donné rendez-vous à Genève, pour gagner ensemble la Riviera.

Fougères avait d’abord proposé « pour ce voyage à peu près nuptial » un itinéraire moins « érémitique » :

— Nous trouverions peut-être encore du monde à Aix ou à Trouville…

Mais Carmen, moqueuse :

— Il vous faut du public, pour le duo que nous allons chanter ?

À l’hôtel, ils s’étaient logés séparément. Mademoiselle de Retz avait exigé qu’il en fût ainsi :

— Non par pudeur ou respect humain ! mais je tiens à mon indépendance… Et aussi, détail infiniment prosaïque : je tiens à payer mes notes d’hôtel…

— Voyons !…

— Oui, mon cher ! et c’est à prendre ou à laisser : nous ferons bourse à part toujours et partout ! Je ne suis pas riche : c’est une raison pour que je ne puisse, sans déchoir, rien accepter de personne. Vous n’êtes pas plus riche que moi, d’ailleurs…

— Justement ! Et c’est une raison pour que, moi aussi…

— Non ! Fougères, mon ami, comprenez-moi une fois pour toutes, et ne me traitez ni en petite grue, ni en femme du monde ! Je suis votre maîtresse parce que je l’ai voulu. Et j’entends rester tout de même votre égale. Le fait d’échanger avec vous, à certaines heures, quelques gestes agréables pour tous deux, ne doit point modifier par ailleurs nos relations d’individus libres. Je vous plais, vous me plaisez, nous nous le prouvons. Je ne vous permets pas pour cela de m’offrir de l’argent, pas plus que je ne vous permets de me demander en mariage.

— Quel rapport ?

— Le rapport d’une location à une vente. Je refuse l’une comme l’autre. Carmen de Retz est trop bonne féministe pour ne pas demeurer propriétaire de sa propre personne…

— Le jour que vous serez amoureuse, gare !

— Vous êtes ingrat, mon cher !… Amoureuse ! il me semble que je le suis… plusieurs fois par nuit, même !… vous ne trouvez pas ?…

Il lui avait baisé la main, – galant mais ironique :

— Si fait, je trouve ! Mais il y a fagot et fagot…

Elle l’avait battu de son éventail…


Leur vie s’était donc organisée, les laissant tout à fait libres l’un de l’autre. Ils n’abusaient pas de cette liberté, et ne se quittaient guère. Mais rien ne leur eût été plus facile que de se quitter beaucoup.

Les premiers jours s’étaient passés en excursions. Bientôt cependant mademoiselle de Retz ne s’accommoda pas d’une oisiveté trop complète. Il lui fallut, chaque après-midi, la récréation de quelques heures laborieuses, consacrées à la plume et à l’encrier. Les Filles de Loth étaient finies, ou du moins Gilbert Terrien, à Saint-Cergues, à Paris ou ailleurs, en achevait la partition sur un livret provisoire. Mais déjà, l’auteur de Sans savoir pourquoi bâtissait un nouveau livre.

— Le titre est trouvé ? — avait questionné Fougères.

— Oui… mais il n’y a guère que ça de trouvé…

— Ah bah ! l’inspiration ne vient pas ?

— Elle se fait tirer l’oreille !… Monte-Carlo est charmant, mais je m’y sens comme engourdie…

— La courbature monégasque !… Elle est classique… Ça passera. D’ailleurs, si le titre est déjà trouvé !…

— Oh ! un titre simple : Toute seule.

Toute seule !… Hum ! C’est plein de sous-entendus… les enfants de mon âge pourront-ils lire ?…

Comme juste, la roulette et le trente-et-quarante furent bientôt de la fête. Et dès la seconde semaine, mademoiselle de Retz, qui ne savait rien faire à demi, perdit jusqu’à son dernier billet bleu.

— Ça m’est bien égal ! – déclara-t-elle insouciante. – J’ai du pain sur la planche : quatorze éditions de mon dernier bouquin que je n’ai pas encore touchées… J’aurai le chèque avant trois jours, et je prendrai une belle revanche…

— Aïe ! voilà ce que je craignais !…

— Mon cher, le genre humain se divise en deux familles : celle des joueurs et celle des notaires. J’ai beaucoup d’estime pour la seconde ; mais je suis de la première. Ça vous déplaît ?

— Du tout !… ça me déplaît même d’autant moins que nous devons être parents : car je ne savais pas appartenir à la famille joueuse… mais je suis très sûr d’être étranger à la famille notaresque…


Ils faisaient un couple d’amants fort original : toutes leurs journées se passaient en menues querelles ; et ils se criblaient mutuellement d’épigrammes et de railleries… Seul leur goût commun pour les beaux sites et les larges horizons les réunissait parfois en des admirations muettes. Mais l’instant d’après ils recommençaient à se harceler…

Peut-être cherchaient-ils ainsi, par pudeur orgueilleuse, à se cacher l’un à l’autre la vraie valeur et les proportions réelles de ce qu’ils nommaient leur caprice…..

Un soir, – c’était le 13 octobre, – ils achevaient de dîner en tête-à-tête. Ils revenaient du cap Martin, où ils avaient été voir le coucher du soleil. Le ciel écarlate avait éclaboussé de sang et de feu toute la mer et la brise du soir avait mollement agité, devant cette fournaise splendide, la dentelle noire des pins. Maintenant, c’était la nuit, une nuit lactée. Les jardins exhalaient leur senteur de résine. Et, parmi les feuillages, les globes électriques disséminés répandaient comme un grand clair de lune.

Eux, les amants, se taisaient et regardaient la nuit. Une langueur mystérieuse naissait de leur silence.

Soudain, mademoiselle de Retz, comme pour secouer cette langueur, se leva :

— Fougères !… je ne vous ai pas dit…

Elle ouvrit le sac qui pendait à son sautoir, et y prit un paquet de petits bleus.

— Ah ! fort bien… c’est le fameux chèque ?…

— Converti depuis ce matin en coupures toutes neuves. Mon cher, nous avons eu une après-midi trop contemplative. C’était inoubliable ce soleil japonais dans ces arbres italiens… Mais après deux heures d’extase, il faut une réaction active. Je vais au tapis vert, ce soir…

— Allons au tapis vert ! Tout de même… simple réflexion… il paraît assez bien garni, votre petit sac ?…

— Cinq mille six cents…

— Oui… Pensez-vous qu’il serait peut-être sage de laisser… dans le coffre de l’hôtel… une réserve ?…

— Quel besoin ?

— Le genre humain se divise en deux familles ; et vous-même m’avez dit n’être pas de la famille des notaires…

— Oh ! faites-moi l’honneur de me juger un peu moins mal ! Je suis assez grande fille pour savoir m’arrêter à temps, même quand je joue…

Il la regarda, très moqueur :

— Cela dépend des cas… Vous savez à merveille vous arrêter tout net… mais pas au trente-et-quarante… à d’autres jeux, que le vulgaire estime d’ailleurs peu entraînants…

Elle ne retint pas un éclat de rire ; malgré quoi, quand ils entrèrent au Casino, le petit sac attaché au sautoir portait encore sa charge entière.


Les salons n’étaient pas fort garnis. Plusieurs tables, revêtues de leurs housses, témoignaient du petit nombre des joueurs. Cependant la partie ne laissait pas d’être assez belle. Les chaises n’étaient point assiégées par trop de pontes debout, et les croupiers, débarrassés du soin de surveiller les mises, accéléraient le jeu.

Six roulettes tournaient dans les deux premières salles, parmi un cliquetis d’or et d’argent remués. Mademoiselle de Retz les dédaigna, et marcha tout droit jusqu’au fond du sanctuaire. Là, le trente-et-quarante faisait moins de bruit et plus de besogne. Juste à point, un joueur assis se levait. Mademoiselle de Retz prit sa place. Puis, armée du carton et du clou traditionnels, elle commença de pointer les coups.

Fougères, debout derrière elle, la regardait. Au bout d’une minute, comme elle n’avait pas encore tenté la chance, il posa une question indiscrète :

— L’heure propice ne sonne donc pas au beffroi ?

Mademoiselle de Retz, agacée, haussa les épaules.

— Allez donc voir à la roulette si j’y suis !…

Il la quitta en riant, et, docile, s’en fut tout droit où elle avait dit. Il s’approcha de l’une des tables. La bille d’ivoire, précisément, retombait dans une case, et le croupier annonçait la victoire du 24.

— Ça va être le 16, – prophétisa une jeune personne en quête de gagnants généreux.

Elle souriait à Fougères. Fougères jeta un écu sur le 16. Et le 19 sortit.

— Je suis désolée, monsieur…

— Moi, je suis enchanté, mademoiselle… j’ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer, n’est-ce pas ?

Il entama un flirt et demanda un rendez-vous, – par habitude.

Puis tout à coup, il se souvint de Carmen.

— Où en est-elle ?… Il faut aller voir.

Il retourna vers le trente-et-quarante.

Mademoiselle de Retz jouait, et jouait gros jeu. Fougères, du premier coup d’œil, constata qu’il n’y avait point un seul louis devant elle : rien que des plaques et de grands billets.

— Aie ! – murmura-t-il inquiet.

Il s’installa en face de la joueuse, et toussa. Elle leva les yeux et le vit.

— Tck ! tck ! tck !… – fit-il, grondeur.

Elle le regarda avec défi, et poussa trois plaques sur le rouge. Le tailleur étala les cartes.

— Six !… Neuf !… Rouge perd et la Couleur !…

— Tck ! tck ! tck !… – fit encore Fougères, en montrant d’un regard piteux, les trois plaques ratissées.

Vexée, mademoiselle de Retz déplia un billet de cinq cents francs.

— Elle est folle ! – pensa Fougères épouvanté.

Le billet tombait sur la Noire. La Rouge gagna.

— Patatras !… – prononça Fougères, tout haut cette fois.

Mademoiselle de Retz lui jeta un regard furieux, et s’arma d’un billet de mille francs.

— Holà ! – jugea Fougères.

Il fit lestement le tour de la table et vint se pencher sur l’oreille de sa maîtresse :

— Je vous en supplie, – dit-il, – soyez raisonnable !… Voyons ! est-ce ainsi que vous savez vous arrêter à temps ?…

Elle répliqua violemment :

— Zut ! allez-vous-en !… Faudra-t-il vous le répéter dix fois, que vous me fichez la guigne !

Il s’irrita :

— Mais cessez donc, c’est insensé !… Combien perdez-vous ?

— Je gagnais, quand vous n’étiez pas là ! Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en !…

— Jamais de la vie ! Je reste, et je saurai bien vous empêcher de faire une sottise !…

— Vous saurez m’empêcher ? vous ?

Il rassembla tout son sang-froid.

— Carmen, encore une fois, je m’adresse à votre raison !

Ils parlaient très bas. Cependant leur chuchotement commençait d’intriguer le voisinage. On les regardait. Elle s’en aperçut :

— Taisez-vous ! – souffla-t-elle impérieuse.

Et elle jeta son billet de mille francs sur le tapis :

— À Rouge !…

Trois secondes, Fougères demeura muet et immobile. Le sentiment de son impuissance à vaincre cette obstination le paralysait. Mais tout à coup, une inspiration baroque lui traversa la cervelle :

— À Noire ! – cria-t-il précipitamment. – Mille francs qui tombent !…

Il arrachait de la poche de son portefeuille l’unique grand billet qui s’y trouvât.

Sur le tapis, pareil à un champ de bataille, les deux coupures, celle de l’amant et celle de la maîtresse, se trouvèrent en quelque sorte face à face. Étonnée, mademoiselle de Retz avait levé les sourcils. Mais les cartes, déjà, s’alignaient :

— Deux !… Cinq !… Rouge perd !…

Leste, un râteau de croupier s’empara du billet vaincu et le posa sur le billet vainqueur.

Fougères ramassa le double enjeu, puis de nouveau se pencha sur Carmen :

— Je vous l’ai dit, que je vous empêcherais de faire une sottise ! Perdez tout ce qu’il vous plaira, je jouerai contre vous, et c’est moi qui vous gagnerai… pour vous rembourser !…

Elle eut un frémissement de colère et voulut se lever. Mais au même instant, les mots tentateurs la retinrent :

— Faites vos jeux !…

Alors, par-dessus son épaule, elle regarda Fougères. Il la guettait, résolu, prêt à riposter à son geste de joueuse. Elle vit le portefeuille qu’il entr’ouvrait…

Une exaspération la prit. Deux billets de mille francs lui restaient encore, et huit plaques d’or. Elle poussa furieusement le tout :

— À cheval : Noire et Couleur !

Fougères n’hésita pas le temps d’un éclair :

— À cheval : Rouge et Inverse !

Et il lança ses deux billets à lui, et il y ajouta toute la réserve de son gousset et de sa bourse, quarante louis précisément. Les deux masses opposées étaient égales.

Mademoiselle de Retz se tourna vers son amant. Leurs regards, ennemis soudain, se croisèrent. Ce fut un instant singulier, sadique en quelque sorte. Fougères lui-même, quoiqu’ayant agi avec raison, souhaita tout d’un coup, impétueusement, férocement, humilier cette volonté rivale de la sienne, l’abattre, et faire pleurer ces yeux étincelants qui le bravaient… en même temps qu’une sensualité ambiguë et mystérieuse s’insinuait en lui, et le fouettait d’un désir brusque, tout proche de la volupté !… Sensation merveilleuse et brève… La seconde d’après, ressaisi déjà par l’anxiété matérielle du combat, Fougères songea :

— Pourvu que le coup ne soit pas pour la banque ! Il suffisait de deux « trente-et-un »…

Mais le tailleur proclama :

— Sept !… Cinq !… Rouge gagne et la Couleur perd !…

Il y eut un bruit sec de chaise repoussée. Mademoiselle de Retz s’était levée, parfaitement calme, quoique pâle. Et d’un pas de reine, elle s’en allait, elle marchait vers la porte, tête haute et front dédaigneux. Des joueurs oublièrent de pointer leurs cartons pour la regarder. Fougères, indécis, fit un pas vers elle. Mais il n’osa pas lui offrir le bras. Il la suivit de loin, peu soucieux de s’exposer à une rebuffade publique.

Mademoiselle de Retz traversa les trois salles, puis l’atrium. Sur le perron extérieur, Fougères, enfin, la rejoignit :

— Carmen…

Elle ne tourna pas la tête vers lui. Elle ne répondit pas. Elle marcha plus vite.

— Carmen, voyons !…

Elle prit à droite, elle descendit les premières pentes du jardin. Une allée s’enfonçait sous les magnolias noirs, une allée étroite et sinueuse, odorante et secrète. Mademoiselle de Retz s’y engagea, et sa robe fut dans le bois nocturne comme une tache lunaire.

Fougères, cependant, hâtant le pas, avait saisi le bras de sa maîtresse :

— Je vous en supplie…

D’une secousse elle s’échappa et courut droit devant elle, comme une bête poursuivie. Il prit peur : l’allée débouchait vers la grande terrasse qui domine à pic, de très haut, la voie ferrée et la mer. Il courut à son tour. – Cette folle, dans son dépit enragé, était capable de tout ! – Il galopa… Mais non !… Arrivée la première à la balustrade en surplomb, elle s’arrêtait, elle s’accoudait. Il respira. Et sa frayeur se changea, d’un coup, en tendresse. Il vint près d’elle, tout près, et murmura de sa voix la plus câline :

— Petite Cita…

Elle répliqua, glaciale :

— Oh ! s’il vous plaît ! taisez-vous !…

Et elle-même se tut, la joue sur le poing, les yeux fixes.

Résigné, il s’accouda aussi, à quelques pas plus loin.

Droit au-dessous d’eux, très bas, quatre rails se collaient le long de la falaise. Au delà, une plage étroite luisait comme un ruban de soie. Et après, c’était la mer énorme, indéfinie. On ne la voyait point. Elle n’avait ni forme ni couleur. Elle n’était qu’un abîme obscur, qu’une immensité opaque qu’on devinait liquide et mouvante. Cela s’étalait largement de l’ouest à l’est, entre le promontoire de Monaco, tout scintillant d’un quadruple cordon de lumières, et le cap Martin, dont la silhouette sombre se profilait à peine dans le lointain. Et d’une pointe à l’autre, l’horizon ne se distinguait pas, noyé, perdu dans l’humidité chaude qui montait en buée. Si bien que la mer avait l’air de s’allonger jusqu’aux étoiles.

Il faisait calme plat. Pas un souffle n’effleurait l’eau, et la plage ne bruissait point. Pourtant, l’atmosphère immobile vivait, et c’était comme du vent qui se fût magiquement arrêté, sans cesser de tressaillir. Un silence formidable emplissait toute la nuit ; et l’odeur puissante des flots envahissait le ciel et la terre. Dans le firmament absolument pur, dix mille constellations étincelaient.

Ceux qui regardaient, accoudés côte à côte sur la balustrade de pierre, subirent peu à peu la paix souveraine qui entrait dans leurs âmes tumultueuses, et les subjuguait irrésistiblement. Le temps coulait si fluide qu’ils ne savaient plus s’ils étaient là depuis une minute ou depuis une heure. Et d’instant en instant, leur querelle s’éloignait d’eux, se rapetissait, s’enfonçait dans le passé, devenait minuscule et falote. Ils ne se souvenaient plus. À la fin, ils se rapprochèrent. Leurs épaules frémirent en se louchant. Et le bras de l’amant retrouva la taille de la maîtresse. Alentour, la nuit victorieuse régnait.

Ils demeurèrent très longtemps encore, leurs joues chaudes appuyées l’une contre l’autre, et la même admiration religieuse gonflant à la fois leurs deux poitrines. Puis, lentement, le désir monta entre eux, et ils se troublèrent en sentant leurs doigts entrelacés se serrer.

Leurs yeux s’étaient levés, ensemble, vers les étoiles. Ensemble, leurs regards se rencontrèrent sur un astre très bleu, qui scintillait si fort que son reflet marquait la mer d’une longue ligne tremblante.

— Sirius… – murmura Fougères.

Et le son de sa voix, parmi l’universel recueillement, l’étonna lui-même.

Mademoiselle de Retz considérait fixement l’étoile :

— Les petits-enfants de nos petits-enfants la verront luire pareille durant de pareilles nuits. Elle mourra pourtant, à son tour, comme nous-mêmes…

— Quelque chose, – dit Fougères, – ne mourra pas !

— Ne mourra pas ?…

— Le feu dont elle brille ! car les astres s’éteignent, mais d’autres astres se rallument. Et le ciel, mille et mille fois renouvelé, est ce soir aussi jeune qu’il l’était, il y a cent millions de siècles ! Aujourd’hui, des atomes quelconques se sont rencontrés là-haut, et de leur contact, une flamme est née. Demain, d’autres atomes engendreront la même flamme. Tels deux amants qui s’aiment et qui mourront, laissant en héritage leur amour, intact et immuable, à d’autres amants à venir. Ce soir, vous et moi. Bientôt mon fils et votre fille. – Qu’importe ! Le désir et la volupté restent éternels…

Carmen de Retz ne regardait plus l’étoile bleue. Les yeux de Fougères étaient deux étoiles plus belles et plus attirantes… Une cloche lointaine tinta.

L’amoureuse, alors, d’un effort tremblant, se redressa. Déjà une main reprenait sa main, un bras soutenait sa taille. Elle s’appuya, elle s’abandonna…

Pourtant, elle eut tout à coup un soubresaut, une révolte : Fougères, deux fois vainqueur, lui glissait, dans l’étreinte de leurs doigts, la petite liasse soyeuse des billets de banque.

— Non !… oh ! non !…

— Si !… c’est à toi !… je t’en supplie !…

Il la baisait follement aux lèvres. Elle s’émut toute, subit, accepta, voulut la caresse…

Et détachée de lui, la bouche sèche et les seins durs, elle garda les billets et elle osa murmurer, honteuse et jouissant de sa honte :

— C’est à moi… mais… à condition que je les gagne ?… n’est-ce pas ?… que je les gagne… cette nuit ?…

À travers le parc odorant, vers leur hôtel, ils se hâtèrent.

Comme ils entraient, le veilleur, un plateau à la main, s’approcha :

— Une lettre pour monsieur.

— Merci…

Il la prit, la jeta sans l’ouvrir au fond de sa poche, et, fiévreusement, suivit la femme impatiente qui l’appelait…




VIII


Par l’entre-bâillement des persiennes, que la brise matinale écartait, un rayon de soleil entra dans la chambre amoureuse. Enlacés encore et tout mêlés l’un à l’autre, les amants dormaient, las.

Le lit ressemblait à un ravin. Un drap, arraché, avait glissé jusqu’à terre. Un seul oreiller apparaissait, l’autre jeté on ne savait où. Et, parmi le désordre des vêtements épars sur les chaises, la table et le tapis, une boulette de dentelle et de linon avait roulé jusqu’entre les chenets : la chemise de la dormeuse…

Fougères s’éveilla ; le rayon de soleil avait touché ses paupières closes. Il étira tous ses membres engourdis, et s’arracha doucement de l’étreinte. Alors il baisa les yeux de sa maîtresse et les frôla d’une moustache taquine jusqu’à ce qu’un frisson eût secoué le jeune corps. Mademoiselle de Retz, soudain consciente et rieuse, se redressa et s’assit, un genou dans ses mains.

— Bonjour, monsieur, – dit-elle.

Il ne répondit pas. Sa bouche fourrageait dans la nuque qui ne se dérobait point. En même temps, sa main, sournoisement, cueillait les épingles d’écaille.

— Mais, chère madame, – dit-il tout à coup, – vous n’y songez pas !… Vous êtes toute nue !… Permettez !…

Il fit crouler toute la chevelure, l’épandit sur les épaules comme un manteau transparent, puis, séparant une torsade, l’enroula autour du cou et la fit pendre entre les seins, comme un boa de fourrure blonde.

— Là !… vous voilà décente… Maintenant plus moyen de baiser votre gorge… Il faut chercher beaucoup plus bas…

Il cherchait. Elle prit à deux mains la tête audacieuse et la repoussa :

— Par un soleil comme celui-ci !… Voulez-vous bien être sage !…

— J’aimerais mieux être fou…

Mais elle s’était levée d’un bond, et courait déjà par la chambre. Lui restait au lit. Elle le bombarda de projectiles improvisés :

— Tenez !… Cette chemise !… ce gilet !… ce smoking !… Allez-vous être assez ridicule, dans cette tenue, à neuf heures du matin ! Et sauvez-vous vite, ou je suis une jeune fille compromise !…

Du smoking, une lettre tomba.

— Et votre courrier, que vous perdez !… Oh ! paresseux !… Une lettre qui n’est même pas ouverte !…

Elle déchira l’enveloppe d’un doigt preste, et regarda la signature :

— Pire !… Une lettre de femme, qu’il oublie poche restante !… Ah ! vous êtes galant !… Je vous en écrirai, moi, des quatre pages, quand nous nous serons quittés !… Au fait, j’y pense… Je devrais peut-être vous faire une scène de jalousie ?… Mais zut ! il est trop tard… Tenez, la voilà, votre lettre !…

Elle la lui jeta au nez. Indolent, il s’assit à la turque pour lire à son aise :

— Tiens !… – dit-il.

Curieuse, elle se rapprocha :

— Quoi donc ?

— Lisez…

Elle s’assit à côté de lui. Il enlaça sa taille. Et ils lurent ensemble, joue à joue.


« Mon ami,

« Je ne sais plus du tout ce que je vais devenir. Je suis très malheureuse. Tout le monde autour de moi est méchant. Vous seul, avec madame Terrien, avez eu un peu de pitié pour la pauvre Alice. Alors, je viens vous demander conseil !… Conseil ; protection aussi… tout ce que vous pourrez me donner… tout ce que votre cœur vous inspirera… Ça ne s’arrange pas du tout, ma vie. Il faut que je vous explique : d’abord mon mariage est défait, mon fiancé ne m’aimait pas. Il aimait seulement ma dot. Et j’avais été terriblement humiliée, en découvrant ça. Tout de même je m’étais résignée. Mon confesseur m’avait tant répété que le vrai bonheur d’une femme n’est pas d’être aimée selon la chair, mais d’être estimée, honorée, respectée, et de vivre au coin du feu !… Oui, je m’étais résignée à cette vie-là. Seulement, avant-hier, j’ai compris tout à coup que mon fiancé ne me respectait pas plus qu’il ne m’aimait. Et alors je n’ai plus voulu de lui. Ç’a été terrible. Mes parents sont entrés dans une fureur folle. Si je n’ai pas été battue, c’est tout juste… Ça ne fait rien : je me suis révoltée, j’ai tenu bon, je ne céderai pas, mais au bout de tout ça, comme je vous disais en commençant, je ne sais vraiment plus ce que je vais devenir.

« Je n’épouserai pas M. Barrier. La chose est sûre, puisque personne ne peut m’obliger à dire « oui » à la mairie, mais mon père refusera son consentement à tout autre mariage… du moins il me l’a dit sur tous les tons… D’ailleurs, je ne connais personne : je ne vais pas dans le monde ; je n’ai ni amies, ni amis : qui voulez-vous qui puisse penser à moi ? Quel homme demandera ma main ? Et s’il me faut rester chez mes parents, subir encore des années, un tas d’années, cette vie qui m’est un supplice ; – s’il me faut coiffer sainte Catherine dans cette lugubre maison où personne ne m’aime, où tout le monde s’ingénie à me faire du mal, – non, non, non ! je ne peux pas ! j’aime mieux n’importe quoi !…

« Et je ne sais même pas ce que ça veut dire, « n’importe quoi » !… On peut se marier et rester vieille fille ! ou encore s’en aller, quitter sa famille, gagner sa vie, donner des leçons… Mais s’en aller où ? Donner des leçons à qui ? C’est effrayant à penser. Et je n’ai personne qui puisse m’aider, me conseiller, me débrouiller !… personne excepté vous ; vous, qui êtes bien loin, qui avez mille affaires, et qui ne pouvez évidemment pas vous occuper de moi…

« Hélas ! je pense qu’il y a des jeunes filles très pauvres, des ouvrières ou des demoiselles de magasin qui travaillent pour vivre et qui n’ont presque pas d’argent à dépenser. Elles doivent m envier quand je les coudoie dans les rues, moi qui suis riche, moi qui porte de jolies toilettes, moi qui ai une grosse dot, – cette dot de quatre cent mille francs qui tentait si fort M. Barrier ! – Pourtant, d’elles et de moi, n’est-ce pas moi de beaucoup, la plus à plaindre ?

« Six pages déjà ! comme je dois vous ennuyer ! Pardon !… Soyez bon tout de même, répondez-moi, dites-moi des choses douces, comme celles que vous me disiez à Saint-Cergues, quand nous nous promenions ensemble chaque matin… Vous vous rappelez le soir de l’orage, dans le chalet des Chats ? Vous vous rappelez, sur le Signal, l’Alpenglün !

« Aidez-moi, secourez-moi, tirez-moi de peine !

« ALICE DAX.

« P.-S. Écrivez poste restante, bureau de la rue de Sèze, aux initiales AMDG. »


La lettre échappa des mains de Fougères et tomba sur le genou de mademoiselle de Retz. Les deux amants ne disaient mot, pensifs l’un et l’autre.

Mademoiselle de Retz, la première, rompit ce silence, Elle ramassa la lettre tombée, en relut deux lignes, et, la jetant sur le lit, prononça :

— Pauvre gosse !

Debout, les mains nouées derrière la nuque, elle songea dix secondes. Son corps immobile et nu semblait un beau marbre vivifié par le soleil. Tout à coup, elle fit trois pas en avant, et vint s’appuyer à son bureau. Une douzaine de feuillets très griffonnés, très raturés, couvraient ce bureau : les premières notes du nouveau roman, Toute seule

Mademoiselle de Retz remua ce fatras. Un souci plissait son front. Derrière elle, Fougères avait repris la lettre de mademoiselle Dax.

— Pauvre gosse ! – dit-il à son tour – que diable puis-je faire pour elle ?

Mademoiselle de Retz, d’une main un peu nerveuse, froissa l’un des feuillets de son manuscrit :

— Vous pouvez tout ce qu’il vous plaira, mon cher !… Vous pouvez l’épouser, d’abord…

Fougères, stupéfait, sursauta :

— L’épouser ? vous êtes folle ?…

— L’épouser, certainement !… Quoi ! Êtes-vous assez sot pour ne pas comprendre que cette petite s’est toquée de vous, et qu’elle n’attend que votre bon plaisir ?

— Allons donc ! laissez-moi tranquille ! Épouser mademoiselle Dax !… D’abord, vous êtes renversante !… C’est vous, vous, qui me proposez un mariage ?

— Moi, oui ! quoi d’extraordinaire ?

— Quoi d’extraordinaire ?… Ça, par exemple !… Ma chère, vous me ferez douter de mon bon sens… ou du vôtre… Daignez considérer le costume où nous voilà tous deux…

— Mon pauvre ami !… Vous m’amusez !… Voyons !… Parce que nous avons eu, vous et moi, quelques complaisances l’un pour l’autre… parce que voici un lit qui, s’il pouvait parler, dirait beaucoup de choses… vous vous figurez que nous sommes deux amants dans le sens romanesque et conventionnel du mot ? vous vous figurez que je suis une femme qui a peur d’être lâchée ? que vous êtes un homme qui a un fil à la patte ?… Ah ! non, non et non !… Nous sommes deux camarades qui marchons librement dans la vie, et qu’un caprice, même réciproque, n’attelle pas côte à côte comme deux bêtes de somme sous un seul joug. J’ai mon œuvre d’artiste à créer ; vous avez votre carrière de diplomate à parcourir. Nos deux tâches ne s’accordent pas. Nos chemins se sont croisés, je ne le regrette point. Mais je refuse de quitter mon ornière pour suivre la vôtre ; et, le carrefour franchi, j’ai toujours eu la volonté de vous tendre la main en vous disant adieu, sans réclamer du destin le moindre quart d’heure de grâce !

— Grand merci ! vous êtes charmante !… On ne renvoie pas plus gentiment le « camarade libre » à ses chères études !…

— Ne faites donc pas l’enfant !… J’ai raison et vous le savez. Assez discuté. Résumons plutôt la situation, sans phrases. Moi… je commence par moi : charité bien ordonnée !… Moi, dis-je, je constate, depuis quelques jours, que le climat de Monte-Carlo ne me vaut rien ; ici, près de vous, je deviens paresseuse, flâneuse, distraite. Ces pages-ci, que j’ai barbouillées à grand effort, ne valent pas l’allumette qui en fera un feu de joie. Je n’ai plus goût au travail. Ma volonté mollit. Mon talent fiche le camp ! Halte-là ! j’arrête les frais. Vous, votre ambassade vous réclame. Il n’est pas de bon ton pour un jeune et brillant secrétaire de vagabonder trop longtemps, à la Musset, en compagnie d’une George Sand quelconque. Conclusion : notre divorce s’impose. Et voilà pour nous deux. Voici maintenant pour cette ingénue qui vous écrit de si tendres lettres : elle est plutôt jolie que laide ; elle est plutôt bien élevée que mal, – au point de vue mondain, s’entend ! – elle est plutôt riche que pauvre ; elle vous aime. Épousez-la ! Vous ne trouverez jamais mieux.

— Grand merci derechef !… Vous êtes de plus en plus charmante !…

— Pourquoi ? Mademoiselle Dax est un parti très sortable. Vous êtes gentil, mais vous n’avez pas le sou…

— Pas le sou… si l’on veut !…

— Enfin, pas beaucoup de sous. Je sais bien qu’à l’intention des secrétaires d’ambassade, la Providence a mis au monde les princesses russes. Mais croyez-vous qu’une petite bourgeoise de France ne vaille pas une grande dame cosaque ? Sans parler des quatre cent mille francs ci-dessus mentionnés, lesquels sont plus nets qu’une dot slave, payable en têtes de paysans…

— Tant que vous voudrez ! Mais il n’y a pas qu’une petite bourgeoise en France !

— Faites le difficile !… On vous refusera peut-être les autres… Qui sait ! on vous refusera peut-être celle-ci !

— Oh ! oh !…

— Parions que ça n’ira pas tout seul, ce mariage ?

— Ne me défiez pas trop !…

— Oui, hein ? vous seriez capable d’épouser mademoiselle Dax pour que j’en aie le démenti ?

— Avouez qu’alors la pauvre petite aurait de quoi être flattée et heureuse !… Quelle rage ont donc toutes les femmes de marier les gens malgré eux !

— Quand ces femmes sont toutes nues et sortent du lit des dites gens, c’est assez crâne ! Mais ne dévions pas. Que vous épousiez mademoiselle Dax pour ceci ou pour cela, peu importe : si l’on épluchait les trois quarts des mariages contemporains, on trouverait des dessous autrement pittoresques !… Mademoiselle Dax ne sera pas si fort à plaindre. Ou je me trompe beaucoup, ou elle est de la race des femmes-caniches, qui aiment les coups autant que les caresses, à condition que les caresses alternent avec les coups ! Une femme faite exprès pour vous, mon petit Fougères ! Vous lui jouerez tous les tours imaginables, vous la tromperez à l’heure et à la course, vous vous moquerez d’elle comme je me moque de vous, et elle vous dira merci ! Vous n’aurez qu’à la câliner de temps en temps comme vous savez faire.

— Délicieuse perspective !… Et tout de même, non !

As you like it ! Seulement, adieu !… Si cette enfant-là pleure, je n’aurai pas, moi, la responsabilité de ses larmes. Je suis entre vous deux ; je m’en vais !…

— Où ?

— C’est mon affaire. Mademoiselle Dax ne pourra pas me reprocher d’avoir retenu le fiancé de son cœur !

— Voyons ! voyons !… Vous n’êtes pas de sang-froid, ma jolie. Disons des choses sérieuses : je m’habille et je vous laisse ; habillez-vous et venez me rejoindre au café de Paris. Nous déjeunerons…

— Désolée !… mais je ne déjeunerai pas. Voilà dix heures qui sonnent, je n’ai que le temps de faire mes malles avant le rapide.

— Là !… là !… ne vous emportez pas !

— Je ne m’emporte pas, mon ami. Je vous dis adieu…

— Oh ! le vilain mot !…

— Le mot nécessaire. Fougères, mon camarade, mon ami, mon compagnon ! Nous allons nous quitter, parce que je le veux et parce que c’est sage ! Mais sachons nous quitter gentiment. Point de dispute, point de querelle vulgaire ! Tenez je vous demande pardon des mots trop railleurs que je disais tantôt… Je ne les pensais pas, ces mots-là !… Ce n’est pas vrai que je me sois jamais moquée de vous, sauf en paroles ! Nous avons mis dans notre ménage éphémère de la fantaisie, de la grâce, du plaisir, et nous avons cru n’y mettre que cela. Mais la fée qu’on avait oubliée s’est invitée elle-même à notre table, – la fée Tendresse ! Tant pis pour nous ! Ce n’était pas prévu au programme. Mais maintenant que le quart d’heure de Rabelais sonne, nous paierons tout de même, honnêtement, courageusement.

— Cita !… Cita !… mon cher amour !…

— Chut ! Cita est morte !… La farce est jouée, ne reprenons pas les vieux rôles. Allez-vous-en mon camarade ! Voici ma main, une main qu’on ne baise plus, qu’on serre à l’anglaise !… Partez ! Mademoiselle Dax s’impatiente… Moi…

— Vous ?

— Moi, je vais vous oublier… vite !… vite !… le plus vite que je pourrai !… Au besoin…

— Au besoin ?…

— Je chercherai quelqu’un pour m’y aider… Taisez-vous !… n, i, ni, c’est fini nous deux… Gai, gai ! mariez-vous ! Adieu !…

— Adieu, puisque vous le voulez…
 


 






QUATRIÈME PARTIE






 


 






I


Dans l’escalier, la voix de madame Dax appela : – Alice !

Et mademoiselle Dax, habillée pour la rue, descendit silencieuse. On allait chercher Bernard au lycée.

Il n’était plus question de femme de chambre. Madame Dax maintenant ne quittait point sa fille d’une semelle. Non qu’elle admit une minute l’injurieuse supposition de son mari et qu’elle soupçonnât d’une intrigue hors de la maison cette enfant éduquée de main maternelle ! Mais M. Dax s’était entêté là-dessus ; et madame Dax obéissait ; quoique, méprisante, elle haussât les épaules, en songeant à l’inutilité de tant de précautions.

Mère et fille, côte à côte, marchèrent sur le trottoir du quai. La mi-octobre abattait par légions les feuilles des platanes. Le Rhône, grossi par les premières pluies d’automne, roulait de grandes vagues jaunes que les piles des ponts fendaient comme les proues des vaisseaux fendent la mer. La bise soufflait du nord. Des nuages couraient, bas.

— Bientôt l’hiver, observa madame Dax, pour rompre le silence.

Et mademoiselle Dax, toujours muette, opina d’un signe de tête.

Elles pressaient le pas, il était tard. Pour gagner du temps, madame Dax prit le plus court, et traversa l’eau par la passerelle du Lycée. Aérienne et fragile, suspendue par des câbles d’acier à deux pylônes de pierre, la passerelle enjambait le fleuve d’une seule arche, et cette arche vibrait dans le vent comme une corde de violoncelle. Sur l’autre rive, le lycée étalait sa façade de prison.

Quatre heures sonnèrent avant que madame et mademoiselle Dax eussent atteint la porte voûtée.

De loin, elles virent le flot des lycéens s’en échapper en tumulte, puis s’éparpiller sur le quai et dans les rues adjacentes.

Madame Dax eut un geste d’impatience. Bernard profiterait sans nul doute du retard de sa mère et de sa sœur pour courir jusqu’à la rue de la République. Depuis qu’elle accompagnait sa fille, pas à pas, partout, madame Dax avait appris à connaître les prédilections de son fils, et n’était pas sans s’en irriter un peu.

— Dépêchons-nous donc, lambine ! ou nous le trouverons encore en train de regarder des choses pas convenables !

Mademoiselle Dax haussa les épaules. Ça lui était bien égal, les choses, convenables ou non, que Bernard pouvait regarder. Elle marchait d’ailleurs plus vite que sa mère, et la dépassait à chaque instant.

Rue de la République, Bernard, en effet, s’était arrêté devant un kiosque, au coin de la rue du Bât-d’Argent. En quelques mots, d’ailleurs mesurés, madame Dax exprima son mécontentement. Le gamin, prudent, baissa le nez. Et tous trois reprirent le chemin de la maison.

Place de la Comédie, Bernard, qui marchait devant, fit :

— Ah !… et s’arrêta bouche bée.

— Quoi donc ? – demanda madame Dax.

— Ce monsieur !…

— Quel monsieur ?

— Là, sur les marches du théâtre !…

— Tiens ! – fit madame Dax. – C’est vrai. C’est le bonhomme de Saint-Cergues… cet original qui avait l’air d’un hurluberlu…

… « Saint-Cergues ?… » Mademoiselle Dax leva brusquement les yeux et, saisie, bouleversée, effarée, reconnut Bertrand Fougères.

Bertrand Fougères salua poliment. Puis, sortant de sa poche une lettre cachetée à la cire, il alla la jeter, d’un geste bien visible, dans la boîte du bureau de tabac qui est au fond de la place.




II


À qui écris-tu ? – avait questionné madame Dax, entrant à l’improviste dans la chambre de sa fille, la chambre faux Louis XV, que mademoiselle Dax trouvait à présent moins belle qu’autrefois.

— À l’abbé Buire.

Mademoiselle Dax avait montré du doigt l’enveloppe préparée d’avance. Puis, parlant les yeux baissés :

— Je n’ai plus de timbres…

— Tu entreras dans le bureau de la rue Duguesclin pour en acheter.

Ainsi fut fait, une heure plus tard, quand madame et mademoiselle Dax, toujours de compagnie, sortirent pour aller au magasin des Deux Passages, rassortir du taffetas.

Madame Dax, devant le bureau de poste mal odorant recula :

— Entre seule et dépêche-toi.

Mademoiselle Dax entra et attendit que le battant à ressort eut claqué derrière elle. Alors elle marcha résolument vers le guichet N° 3, étiqueté Poste Restante.

— Y a-t-il une lettre pour A M D G ?

La voix résonnait plus enrouée qu’en plein rhume d’hiver, et le visage penché sur le guichet prenait des teintes de cerise trop mûre.

— Pour A M… quoi ? – grogna la demoiselle de la poste, instinctivement insolente devant cette jeune fille plus jolie qu’elle-même et qui la priait.

— A, M, D, G…

Dix secondes interminables se traînèrent. La demoiselle de la poste feuilletait le paquet assez gros qu’elle était allée, d’un pas nonchalant, quérir au fond d’un casier. Et, ce faisant, elle échangeait avec sa voisine, la demoiselle du télégraphe, des regards d’ironie intense. À la fin, mademoiselle Dax, qui trépignait en silence, reçut une longue enveloppe bleutée, cachetée de noir.

— Voilà ! – daigna dire la demoiselle de la poste.

Et mademoiselle Dax eut le temps de cacher l’enveloppe dans son corsage, avant que la porte du bureau se fût ouverte devant madame Dax, impatiente d’attendre si longtemps sur le seuil.




III


Bertrand Fougères, debout devant son miroir, changea de cravate, refit au petit fer le pli de sa moustache, et, avant de se ganter, retoucha ses ongles au polissoir.

Prêt à sortir, il sonna.

— Point de lettre ?

— Non, monsieur.

— C’est bien. Je ne dînerai pas à l’hôtel. Mais vous me ferez monter un en-cas pour cette nuit… oui, un peu de viande froide et de l’eau d’Évian…

— Comme hier, monsieur ?

— Comme hier.

Il descendit l’escalier. Dehors, la place Bellecour étalait sa magnificence. Fougères traversa la chaussée extérieure et gagna le bas-côté du sud, planté de marronniers en quinconces. Les feuilles mortes, nombreuses, pareilles à de grands éventails couleur de rouille, jonchaient le gazon des parterres et flottaient sur l’eau des bassins. Au delà, l’immense quadrilatère nu isolait à son centre le Roy équestre qu’a sculpté Lemot. Le ciel nuageux couvrait le sol d’une lumière froide et blanche, réfléchie obliquement vers les palais de l’est et de l’ouest. Et le ciel, et le sol, et les palais, et les jardins, et le Cavalier de bronze, dégageaient une même mélancolie uniforme et grandiose.

— Cristi ! – murmura Fougères, saisi par la majesté du lieu, – je ne suis pas à Lyon, je suis à Rome !

Respectueusement, il évita de fouler le milieu de la place, et en fit le tour, en gardant les allées latérales. Un fiacre passait, il l’arrêta.

— Parc de la Tête d’Or !

Le fiacre partit cahin-caha, quitta Bellecour, tourna à main gauche…

— Arrêtez !…

C’était au coin de la rue de l’Hôtel-de-Ville. D’un bond, Fougères sauta de la voiture, courut vers une vitrine de magasin… Une jeune femme était là, debout, qui regardait des fourrures en étalage. Au cri de Fougères, elle se retourna soudain :

— Patatras !

C’était Carmen de Retz.

Face à face, ils se considérèrent dix secondes. Elle finit par éclater de rire.

— Oui, patatras !… Lyon est petit !…

— Mais pour Dieu ! qu’est-ce que vous faites ici ?

— Mon cher, je suis venue vous voir faire votre cour !

Il la regardait, très ahuri, content et méfiant tout ensemble.

Elle le trouvait si drôle qu’elle ne reprenait plus son sérieux :

— Fougères, je vous en supplie ! N’ayez pas peur de moi ! Je vous promets de ne pas vous manger ! C’est vrai, vrai tout à fait, ce que je viens de vous dire : je suis venue vous voir faire votre cour à mademoiselle Dax. Une stupide curiosité m’a poussée. Ne m’en veuillez pas ! ça n’offre aucun inconvénient, que je sois ici, dans cette ville où pas un chat ne me connaît ! ça ne peut en rien contrarier vos plans ; personne au monde ne sait notre ancienne… amitié… Donc !… Seulement j’espérais bien ne pas vous rencontrer ; et c’est ridicule comme tout, de tomber ainsi, du premier coup, l’un sur l’autre.

Fougères continuait de se taire. Ce ne fut qu’au bout d’une longue minute qu’il murmura :

— Ridicule… Je ne trouve pas… Inquiétant, oui !… Le destin nous attache… nous attache solidement… l’un à l’autre…

— Ah ! non !… La ficelle est cassée, soyez tranquille !… D’ailleurs… je vous rassure tout de suite… J’ai… j’ai fait ce que j’avais dit.

— Hein ? quoi ? Qu’aviez-vous dit ?…

— Que je vous oublierais… vite… très vite… et qu’au besoin…

— Non ?… Carmen, vous n’avez pas ?…

— Si !…

— Vous…

— Oui, mon ami… Je vous ai donné un successeur. Il le fallait, c’était plus sûr. C’est fait. J’ai un amant. Ici, à Lyon !

Elle se tenait devant lui, la taille cambrée, les lèvres un peu tremblantes. Il avait baissé les yeux. Il souffrait confusément, d’une souffrance physique qui meurtrissait à petits coups aigus ses poumons et sa nuque. Il s’étonna cependant de n’éprouver ni colère ni dépit. À la fin, il questionna, sans d’ailleurs désirer beaucoup qu’elle répondît :

— Qui ?…

Elle répliqua, haussant les épaules :

— Oh ! que vous importe !… Cela n’a guère d’intérêt que pour moi… et encore !… Laissons… Parlons de vous !… J’ai vu mademoiselle Dax, j’ai vu madame Dax, j’ai vu M. Dax !… Je me suis énormément occupée de vos affaires… mais j’y ai mis de la discrétion : votre future famille n’a même pas soupçonné ma présence ! J’ai retrouvé l’anneau de Gygès ! Je suis invisible à tous les yeux, – sauf aux vôtres !…

Elle recommençait de rire… Peut-être ce rire sonnait-il un peu fêlé…

Fougères n’écoutait pas. Des pensées sans lien entre elles couraient en rond dans sa tête. Ce fut tout à fait machinalement qu’il questionna de nouveau, – par contenance :

— Qui ?

Elle rougit cette fois, brusquement, – et personne certes n’aurait su dire le pourquoi de cette rougeur tardive :

— Encore ? Mais c’est une idée fixe qui vous travaille ! « Qui ? » – elle parlait d’une voix changée, précipitait ses mots, semblait vouloir s’étourdir de paroles. – Fougères ! Fougères ! vous êtes inconvenant ! On ne demande pas à une femme le nom de son flirt ! ça ne se fait pas !… Enfin, puisque vous y tenez tellement, je veux bien passer outre, et piétiner pour vous les mœurs et la pudeur. Mon nouvel amant s’appelle… devinez !… non ?… le docteur Gabriel Barrier !… Allons, bon ! voilà que ce nom ne vous dit rien !… Gabriel Barrier, l’ex-fiancé de mademoiselle Dax ! Oui, lui-même !… Dame ! avouez que c’est justice ; mademoiselle Dax me souffle Bertrand Fougères, je lui souffle Gabriel Barrier… n’est-ce pas ?… D’ailleurs, dites-moi merci ! j’espère que je suis votre alliée, en l’occurrence ! J’ai supprimé du coup votre plus dangereux concurrent !… Eh oui ! Le docteur Gabriel Barrier, mon amant, n’est plus mariable. Pas un père lyonnais n’oserait lui donner sa fille ! Laissez-moi seulement afficher un peu la situation !…

Toujours muet et immobile, Bertrand Fougères, les yeux vers le sol, songeait. Et mademoiselle de Retz, prise par la contagion de ce silence, cessa soudain de parler, et sa gaîté s’éteignit.

Alors Fougères lui prit la main :

— Carmen, – dit-il très bas, – Carmen… pourquoi avez-vous fait cela ?… pourquoi, si vite ?…

Elle recula d’un pas :

— Chut ! Je vous ai dit pourquoi, déjà… Mon ami, ne revenons pas là-dessus. Inutile, inutile… Vous, plutôt… où en sont vos affaires ? C’est à un rendez-vous, que vous alliez dans ce fiacre ?…

Il fit un geste d’indifférence :

— Oui… à un rendez-vous problématique. Mademoiselle Dax est fort surveillée. J’ai pu non sans peine l’avertir d’aller prendre, poste restante, une lettre. Depuis j’attends, tous les soirs, au coin d’une allée du parc où j’espère que ma fiancée viendra… Quand elle sera venue, nous aviserons…

— C’est romanesque… Il y a longtemps que vous montez la garde au coin de votre allée ?

— Deux jours seulement… C’est de quatre heures à cinq…

— Moment poétique et crépusculaire… Je vous accompagne, voulez-vous ?

Il leva une main écarquillée :

— Fichtre non !…

— Je plaisantais !… Là-dessus, tout est dit ? Une fois, deux fois, trois fois ? adieu !

— Mais je vous reverrai ?…

— J’espère bien que non !…

Il sourit, non sans quelque mélancolie. Ce fut elle qui, cette fois, ordonna au cocher :

— Parc de la Tête d’Or !…




IV


Il faisait déjà brun. Les grands arbres du parc entrelaçaient leurs ramures encore feuillues, et cela faisait un écran vert qui doublait l’écran gris des nuages. Le soleil, près de disparaître derrière les coteaux de la Croix-Rousse, ne jetait plus à la ville qu’une clarté terne.

Fougères, seul dans l’allée humide et moussue, marchait à pas lents. Le crépuscule était froid. Un brouillard léger voilait les lointains. À gauche, les grandes pelouses où paissent les daims et les cerfs s’allongeaient obscurément vers l’horizon confus, tandis qu’à droite, la rotonde grillée des oiseaux et des singes, proche, découpait nettement sa silhouette et semblait toute petite au seuil des bois de haute futaie.

Fougères s’arrêta devant la rotonde, qui était le lieu du rendez-vous. Un parterre à la française s’étendait auprès, et le jardinier trop ingénieux avait tracé sur un champ de plantes grasses, aux tiges courtes et violacées, un lion héraldique en trèfle vert-de-gris, armé de gazon bleu et lampassé de fleurettes rouges. Fougères considéra la bête bariolée, sourit, et passa…

Il était tard ; mademoiselle Dax ne viendrait pas plus ce soir-là que les précédents soirs…

— Évidemment, le parc n’est pas loin de chez elle… Mais ce n’est pas commode pour une petite fille, de s’évader d’une maison pleine de gens !…

Sous la voûte des branches qui formaient berceau, l’allée s’assombrissait, mystérieuse comme le chemin magique qui, dans les contes de fées, conduit au palais des Belles Endormies. Un petit pont enjambait un ruisseau ; et au delà, on n’apercevait plus que les troncs pressés et que la broussaille drue, sans nulle trouée visible. C’était comme une forêt grave et brumeuse, hautaine et mélancolique. Les hêtres, verts encore comme en été, mêlaient l’étoffe souple de leurs feuilles au satin raide des fusains, au taffetas mat des troënes, au velours épais des lierres partout enroulés. Les tilleuls gigantesques, dépouillés plus tôt, parce que le vent d’hiver frappe d’abord leur cime plus haute, n’avaient plus que des rameaux nus, dentelle délicate et sèche, dont le ciel était revêtu comme d’une immense toile d’araignée. Et leurs feuilles tombées, jaunes à l’endroit et blanches à l’envers, tachetaient le sol d’or et d’argent. Trois sycomores roux gardaient la porte d’une cabane couverte de chaume d’où filtrait un peu de fumée. Un peuplier dardait vers le ciel sa tête pointue. Et le silence n’était troublé que par des cris grêles d’oiseaux invisibles.

— Il n’y a pas grand’chose de plus beau que ceci, – murmura Fougères.

Il respira voluptueusement le parfum mouillé des arbres et de la terre.

— Il faudrait, – pensait-il, – se promener lentement sur ce tapis de feuilles mortes, en tenant par la main une femme émue qui ne parlerait pas. Il faudrait goûter la fraîcheur de ce bois qui sent l’automne, et prolonger la promenade jusqu’à la nuit très noire, et reculer l’heure tentante du retour dans l’ombre, du retour où les bras s’enlacent et où les bouches se mêlent… Ainsi on mériterait la joie divine de frissonner ensemble et de trembler à deux, sous le froid lunaire et sous la peur superstitieuse qui hantent les forêts nocturnes… Et l’on échapperait à la vie quotidienne pour entrer miraculeusement dans le royaume du rêve…

Et comme il en était là de sa songerie, une robe claire apparut parmi les troncs des tilleuls et des hêtres. Et mademoiselle Dax, accourant à pas précipités, franchit le petit pont qui était au bout de l’allée mystérieuse.




V


Bonjour, mademoiselle ! – dit Fougères.

Il parle du ton le plus tranquille et le plus mondain ; tout à fait comme il parlerait dans un salon, chez madame Terrien ou chez madame Dax elle-même.

Et mademoiselle Dax, muette d’émotion, se laisse prendre la main.

— C’est très gentil d’être venue, – continue Fougères. – Très gentil !… Vous avez pu sortir seule sans trop d’arias ? L’évasion n’a pas été périlleuse ?

Mademoiselle Dax commence à sourire, mais ne trouve pas encore un mot.

— Moi, je désespérais de vous voir aujourd’hui !… Vous comprenez : bredouille hier, bredouille avant-hier !… Et je n’osais pas vous écrire de nouveau : la poste restante ne doit pas vous être beaucoup plus accessible que le parc de la Tête d’Or… D’ailleurs, les lettres ou rien, c’est la même chose : on ne s’explique bien qu’en causant…

Un long silence. Ils marchent sous l’ombre presque opaque des grands arbres. Mademoiselle Dax cache sous son manchon ses deux mains, et regarde vers la terre.

— Figurez-vous… – Fougères hésite maintenant un peu : ce n’est pas facile du tout, de bavarder avec une muette ! – Figurez-vous que j’ai reçu votre lettre à Monte-Carlo… mercredi dernier… le soir, très tard… Si tard que je ne l’ai pas lue tout de suite. J’ai attendu le lendemain matin. Mais j’ai tout de même pris le premier train ce matin-là !

Au mot « Monte-Carlo », mademoiselle Dax a buté du pied contre un caillou. Et voici qu’elle parle enfin, d’une voix un peu rauque.

— Vous avez laissé mademoiselle de Retz à Monte-Carlo ?

— Oui, naturellement… c’est-à-dire non… mademoiselle de Retz avait quitté Monte-Carlo avant moi…

— Avant vous…

Les joues brunes de mademoiselle Dax sont devenues pourpres.

— Avant vous… Mais alors, vous n’étiez plus… ensemble ?…

— Non, non… naturellement non !… C’était fini… Souvenez-vous… Je vous l’avais dit à Saint-Cergues : un caprice… ç’a été un caprice, et rien de plus.

Mademoiselle Dax a levé les yeux. Elle les baisse de nouveau, elle murmure :

— Pourtant… elle est bien jolie mademoiselle de Retz.

— Bah !… – fait Fougères…

Encore un silence, moins long que tout à l’heure. Fougères sent très bien qu’il est préférable de ne point laisser mademoiselle de Retz s’implanter dans la conversation.

— Donc, vous le voyez, je n’ai fait qu’un saut de Monte-Carlo à Lyon. Et me voici tout prêt à vous conseiller, à vous aider… Seulement… que puis-je faire ?

Il la regarde. Petit à petit, le sang qui fonçait les joues brunes s’en est allé on ne sait où. À présent mademoiselle Dax est pâle. Et sa voix s’est enrouée davantage pour dire :

— Je ne sais pas.

Elle est jolie comme cela, toute timide et peureuse. Quand elle marche à pas lents, ses gestes n’ont plus rien de brusque ni de maladroit. Et l’ombre crépusculaire l’adoucit et l’affine, lui prête de ce charme féminin qu’en plein jour elle n’a pas… elle est très jolie…

Et Fougères se rapproche d’elle et prend son bras pour continuer la promenade :

— Vous ne savez pas ? Cherchons un peu… cherchons ensemble…

Comme par hasard, ils ont quitté l’allée pour un sentier latéral plus recueilli et plus intime.

— Voyons… expliquez-moi d’abord : votre mariage est défait, m’avez-vous écrit… Est-ce bien définitif ?

— Oui…

— Vous n’avez pas revu votre fiancé ?

— Non…

— Je sais que c’est vous qui avez rompu. Mais lui… comment a-t-il pris cette rupture ?

— Je ne sais pas…

Mademoiselle Dax réfléchit une longue minute, puis, tant bien que mal, explique :
 


 



— Je suppose qu’il cherche ailleurs… Il s’est fâché d’abord… parce que p’pa n’avait pas voulu l’avertir, espérant que je changerais d’idée… Alors il est venu à la maison comme d’habitude. Mais je n’ai pas quitté ma chambre. Et il a bien fallu qu’on lui dise… Il s’est disputé avec p’pa et, à la fin, il est parti en claquant la porte.

— Bon !… La situation est nette. Mais vous ?

— Moi…

Mademoiselle Dax, très mélancolique, a baissé la tête. Fougères, ému, pose la main sur le manchon qui tressaille, et, à travers la fourrure molle, presse les mains cachées…

— Vous !… Vous, petite fille, vous avez toute votre vie à vivre et, grâce à Dieu, rien n’en est encore compromis, puisque vous voilà délivrée de ce sot mariage !… Quel âge avez-vous ? Vingt ans ?… Vingt ans, et des yeux comme ceux-là, tout noirs et tout neufs !… Les épouseurs vont faire queue à votre porte, et vous n’aurez qu’à choisir.

Mademoiselle Dax hoche la tête de plus belle :

— Vous savez bien… vous savez bien ce que je vous ai dit : je ne connais personne… je ne vais jamais dans le monde…

— Le monde viendra à vous ! Croyez-vous que vous puissiez seulement passer dans la rue sans être remarquée ?

— Remarquée… peut-être. Mais pas recherchée !… Pas aimée !… On n’aime que les femmes jolies !…

— Eh bien ?

— Eh bien ?

— Je suppose que vous le savez, que vous êtes jolie ?…

— Moi ?…

Mademoiselle Dax s’est arrêtée net, bouche bée. Fougères s’arrête aussi :

— Vous ne le savez pas ?… Ah çà ! il n’y a donc pas de miroir, dans votre maison ?…

Elle ne souffle mot. Elle ne sourit pas. Elle le regarde profondément, anxieuse et frémissante…

— Vous ne le savez pas, que vous êtes jolie, mieux que jolie, belle, attirante, ensorcelante, avec votre bouche sensuelle, vos joues enfantines et votre front chaste ?… Vous ne le savez pas, personne encore ne vous l’a dit, que votre taille est mince et votre gorge ronde, et que les hommes rêvent de vous, après vous avoir vue ?… Petite fille, petite fille !… Est-ce moi qui, le premier, vous enseigne votre pouvoir sur nous tous ?… Oh ! ne retirez pas votre main !… Vous n’avez rien à craindre et nulle part vous ne serez mieux respectée qu’ici, sous ma garde ! Mais il faut que vous m’entendiez, il faut que vous me croyiez !… Il faut que vous ayez foi dans la vie, foi dans l’amour !… Il faut que vous sachiez attendre, sans peur ni tristesse, le fiancé qui va venir, le fiancé qui déjà frappe au volet de votre fenêtre… et il faut que vous ayez le courage de l’accueillir, malgré toutes les volontés hostiles, comme vous avez eu le courage de repousser l’autre, qui ne vous aimait pas et que vous n’aimiez pas…

Mademoiselle Dax a pâli davantage. Un frisson glace toute sa chair, et ses lèvres exsangues font un grand effort pour balbutier :

— Viendra-t-il vraiment, celui qui m’aimera… et que j’aime ?…

Elle est immobile au milieu du sentier sombre. Elle se tient très droite, et sa tête seule s’incline en avant, comme prête à recevoir un grand coup, un coup mortel. Mais le coup mortel ne vient pas. Un bras câlin entoure soudain les épaules tremblantes et une voix chaude murmure :

— Qui vous dit qu’il n’est pas venu ?…


La nuit maintenant succède à la brune. Un silence souverain s’est abattu sur le parc, car les oiseaux eux-mêmes se sont tus, et le vent froid, qui pousse là-haut les nuages lourds de pluie, ne s’abaisse pas jusqu’aux feuillages figés et muets.


À pas lents, mademoiselle Dax revient vers la grande allée, et Fougères presse doucement la taille qui s’abandonne…

— Oh ! – s’écrie tout à coup la jeune fille ; – mais il fait noir !… Quelle heure est-il !…

Elle cherche sa montre dans son corsage. Fougères tire la sienne de son gousset :

— Cinq heures et demie… Est-ce trop tard ?

— Oui… non… Ça ne fait rien… Ne soyez pas inquiet, je me débrouillerai n’importe comment… Une scène de plus ou de moins, qu’est-ce que ça me fait ?… Mais je vais me sauver… Alors ?… Adieu ?…

— Adieu, jusqu’à demain…

— Demain ?

— Oui, demain, je vous verrai…

— Où ?

— Chez vous…

— Vous viendrez ?…

— Mais oui… Vous comprenez qu’il faut que je voie madame votre mère… d’abord… Et le plus tôt sera le mieux…

Ils sont juste devant la petite rotonde grillée. Sur son écu de plantes grasses, le lion en trèfle vert-de-gris, armé de gazon bleu et lampassé de fleurettes rouges, s’étale à leurs pieds…

Fougères, tendre, baise la main de mademoiselle Dax, – une main tout de même un peu grande !… – Et mademoiselle Dax, confuse et radieuse, détourne la tête…

Par hasard, ses yeux baissés aperçoivent la bête héraldique :

— C’est vraiment joli, ce lion, dit-elle distraitement, pour parler, pour rompre le silence qu’elle sent dangereux…

Et la phrase fait comme un mystérieux déclic, Fougères lâche la main moite. Et mademoiselle Dax prend sa course vers le petit pont qui enjambe le ruisseau, là-bas…




VI


À travers bois, foulant la terre humide et la mousse fraîche, Fougères s’en revient vers la grande porte du parc.

Il songe :

— Le sort en est jeté !… Au bout de cette route-ci, j’aperçois une mairie, puis une église. Bah ! tôt ou tard, il fallait arrivera ces bâtisses matrimoniales… Carmen avait raison… Résignons-nous !…

Il marche d’un pas un peu nerveux. L’allée maintenant côtoie un beau lac parsemé d’îles touffues. Les dernières lueurs du crépuscule jettent sur ces verdures d’automne des reflets de cuivre, d’étain et de fer rouillé. Sur l’eau flottent des cygnes noirs…

— Adieu la liberté, la fantaisie, le caprice !… Adieu la joie de vivre en oiseau, et de changer chaque soir de nid et de branche !… Je vais être un mari, un mari casanier, routinier, pédagogue !… Pédagogue : j’enseignerai mon épouse, je lui apprendrai à ne point trop s’extasier devant les merveilles du jardinage en mosaïque…

Il s’interrompt. Il regarde le lac et ses berges, et la chevauchée sombre des nuages dans le ciel orageux.

— … À ne point trop s’extasier devant les sottises et les niaiseries et à davantage admirer ce qui est vraiment beau !… Peut-être ne sera-ce pas une éducation très facile… ni très amusante…

Il est arrivé à la grille monumentale. Devant lui, une promeneuse solitaire, qu’il n’avait pas remarquée, sort nonchalamment. Il la dépasse.

Elle est jolie. Il la regarde. Elle sourit. Il la suit, d’instinct…




VII


Cependant mademoiselle Dax, glissant comme une ombre le long des murs, avait atteint la maison familiale.

La porte était fermée, naturellement. Mademoiselle Dax tira de son mouchoir une clef – une clef dont la possession représentait trois jours de patience et de ruse ! – et ouvrit. Le vantail s’entre-bâilla tout juste, et la serrure ne fit pas le moindre grincement.

Dans le vestibule, mademoiselle Dax, hâtive, dépingla sa toque, l’ôta, et la tint cachée derrière son dos pour grimper furtivement jusqu’à sa chambre. Arrivée sans encombre, elle se jeta, haletante, sur une chaise… Ouf ! Sortie sans avoir été vue, rentrée de même… La Providence, visiblement, s’était mêlée de l’aventure…

Et maintenant… maintenant, c’était fait !…

Mademoiselle Dax ferma les yeux, pour mieux revoir, dans son souvenir, cette allée de parc où venait de se décider son destin…

Sous les paupières closes, le paysage crépusculaire s’ébaucha. Les arbres étendirent leurs ramures automnales. Le sol se joncha de feuilles jaunes et blanches… Puis les épaules tremblèrent sous la molle caresse d’un bras enveloppant… Et une voix, douce à l’infini, murmura la phrase adorable : « Vous ne le savez pas, que vous êtes jolie ?… »

Sur la chaise qui craqua, le corps de mademoiselle Dax ploya un peu… une langueur s’insinuait dans toutes les fibres de ce corps abandonné.

Et la voix évoquée répéta aux oreilles bourdonnantes : « Vous ne le savez pas ?… vous ne le savez pas, que vous êtes mieux que jolie, tentante, ensorcelante ?… et que tous les hommes, et que moi-même, rêvons de vous après vous avoir aperçue ?… »

Secouée soudain d’un frisson violent, mademoiselle Dax fut debout. Ses tempes battaient très fort. Elle chancela. Le rêve tournoyait encore dans sa tête. Elle fit trois pas, les mains en avant, et toucha la glace de l’armoire.

Il faisait tout à fait nuit maintenant. Mademoiselle Dax tourna le commutateur électrique. La chambre s’éclaira. Le miroir refléta le visage un peu pâli, les yeux un peu cernés, « et le front chaste, et les joues enfantines, et la bouche sensuelle, et la taille mince, et la gorge ronde… »

Mademoiselle Dax, très longtemps, se contempla. Un sourire entr’ouvrait ses lèvres. La blancheur mouillée des dents brillait.

Comme fascinée par sa propre image, mademoiselle Dax peu à peu s’en rapprocha. Et ses yeux, trop près de la glace, cessèrent de voir.

Alors elle tressaillit des orteils aux cheveux… Elle gonfla sa poitrine d’une aspiration éperdue… murmura par deux fois :

— Aimée… Aimée…

Et, s’appuyant de tout son corps au miroir, elle éprouva, contre le reflet même de sa bouche, la forme et le goût de son baiser.




VIII


En pleine ville, dans une rue populeuse, sous la lueur vive des réverbères et devant les étalages étincelants des magasins de soieries, Fougères s’arrêta maussade.

Un quart d’heure durant, il avait suivi la promeneuse rencontrée au Parc. Il lui avait même débité, chemin faisant, les galanteries qui sont d’usage. Puis tout à coup, comme un pont, lumineux d’électricité, succédait aux quais plus obscurs, le nouveau fiancé de mademoiselle Dax s’était souvenu qu’il ne lui était plus permis, décemment, de courtiser en public une dame à laquelle il n’avait point eu l’honneur d’être présenté…

Et, courageux, il avait fait demi-tour.

N’importe ! la soirée s’annonçait morne. Demain, jour d’action, voire de bataille, on n’aurait sans doute pas le temps de s’ennuyer. Mais d’ici à demain, comment tuer les heures ?…

Une cohue de passants encombraient le trottoir. Un bon bourgeois, traînant par la main un moutard qui regimbait, heurta Fougères et ne s’excusa point, uniquement occupé de l’enfant piailleur.

— Tu verras, – grondait-il, – tu verras, si je le dis à ta mère !

Et Fougères songea, ironique :

— Voilà comment je serai dimanche !…

Un besoin de solitude l’envahit. Il tourna dans la première rue de traverse qui s’offrit, – une rue du vieux Lyon, étroite entre des maisons hautes. Sept heures sonnaient. Un petit restaurant montra sa vitrine voilée de rideaux blancs. Fougères poussa la porte, s’assit à une table, et commanda son dîner.


Quand il n’eut plus faim, la couleur de ses pensées n’en demeura pas moins grise. Il ressortit, il erra un temps par la ville, et, sans l’avoir fait exprès, se retrouva sur les quais, absolument déserts après la nuit tombée.

Et il marcha, distraitement, le long du Rhône.

Or, sa songerie fut tout d’un coup rompue par une rencontre singulière. Ayant, au hasard, levé les yeux vers la lanterne d’un réverbère, il aperçut, à six pieds du sol, un homme assez correctement vêtu, et coiffé d’un haut de forme, qui grimpait à la colonne de fonte. Surpris, il fit halte : et l’homme, poli, le salua d’un majestueux coup de chapeau.

— Ah çà ! – dit Fougères, – que faites-vous donc là-haut, monsieur, si j’ose être indiscret ?

— Monsieur, – répliqua l’homme, – je cherche, ne vous déplaise, un billet de théâtre que j’ai malencontreusement égaré.

La voix était pâteuse et le nez rubicond. Fougères sourit et cessa de s’étonner.

— Peste ! – fit-il. – Voilà une perte déplorable !… Mais est-elle bien certaine ? Avez-vous regardé partout, monsieur ?… je veux dire sur tous les réverbères du quai ?

— Hélas non ! monsieur, – fut la réponse. – Ils sont trop !…

L’homme, ce disant, glissa tout d’un coup jusqu’à terre, tomba, et se releva, non sans difficulté.

— J’y renonce, – dit-il alors, du ton le plus sombre. – Et mon malheur étant désormais sans espoir, je vais me jeter dans l’eau que voilà !…

Il fit le geste d’enjamber le parapet qui était haut.

— N’en faites rien, monsieur ! – dit vivement Fougères. – Le suicide est un sport tout à fait démodé. En outre, songez-y mieux, je vous en conjure : vous iriez vous noyer dans de l’eau, quand il y a tant de vin au monde ?…

— Parbleu ! – vous avez raison, – répondit l’homme immédiatement convaincu ; – vous avez raison, monsieur, et vous êtes un sage. Souffrez donc que je m’incline devant vous, quelque indigne que je sois. Est-ce Pythagore, ou Platon, qu’on vous nomme ? Ou seriez-vous disciple de Parménide le Divin ?

Fougères commençait à se divertir :

— Vous me faites beaucoup d’honneur, monsieur ! – répondit-il. – Mais je ne suis qu’un simple diplomate des plus obscurs, et je me nomme, pour vous servir, Bertrand.

L’homme salua derechef.

— C’est moi qui suis, monsieur, votre serviteur très humble. Je m’appelle Pantalon… à moins que ce nom ne choque votre oreille ? Et j’ai pour métier d’être astrologue, chiromancien, caricaturiste et bohème. En outre, je me targue d’un peu de philosophie, et m’efforce de suivre les préceptes de notre maître à tous, Noé.

Il salua pour la troisième fois.

— Malgré quoi, – continua-t-il assombri, – ma philosophie ce soir est à rude épreuve. La perte que j’ai faite m’afflige au delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Et c’est en vain que, tout à l’heure, j’ai tenté de noyer mon chagrin dans quatre bouteilles d’un bourgogne d’ailleurs frelaté.

Il se tut, lugubre.

— Monsieur, – dit Fougères, – je conçois votre juste douleur, et j’y compatis. Mais le mal est-il sans remède ? Vous avez perdu un billet de théâtre : ce billet ne doit pas être unique, et j’imagine que nous en trouverions de pareils au guichet…

Le caricaturiste-astrologue hocha la tête :

— Monsieur, – dit-il d’un ton funèbre, – je n’ai point d’argent. Ou du moins je n’en ai plus. Car j’en avais !… Mais, en ce siècle de fer, le bourgogne, même frelaté, vaut douze et treize fois son poids de sesterces…

Fougères, à son tour, se découvrit :

— Je salue donc en vous, monsieur, une victime de ce siècle de fer ! À ce titre, me ferez-vous l’honneur d’accepter de ma main un fauteuil d’orchestre, et me permettrez-vous de m’asseoir au théâtre à votre côté ? Je suis aujourd’hui morose et sinistre à souhait ; si bien que j’ai grand besoin de la compagnie d’un homme courtois, judicieux et disert, tel que vous.

L’homme courtois, disert et judicieux fit une telle révérence qu’il faillit tomber encore.

— Monsieur, – dit-il noblement, – votre offre est magnifique. Mais, hélas ! je dois, en toute loyauté, la refuser. Car je n’appartiens pas à la caste des gens fortunés qui s’asseyent aux fauteuils d’orchestre. En outre, je ne puis vous le céler, monsieur, je suis ivre.

— Monsieur, – déclara Fougères, péremptoire, les astrologues, les diplomates et les philosophes sont au-dessus de toutes les castes. Et Noé, dont vous faites cas, nous enseigna qu’il vaut mieux être ivre, comme vous et moi, que fou, comme l’humanité entière. Venez, monsieur !

— Je viens ! – dit le disciple de Noé convaincu ; je viens, et je m’abandonne à vous, monsieur, car, en vérité, vous parlez d’or.




IX


Au théâtre, ils prirent place dans deux fauteuils voisins l’un de l’autre, au troisième rang de l’orchestre, du côté des violons. Le rideau était déjà levé. Mais la représentation commençait à peine. On jouait le Werther de Massenet.

— Ne me jugez pas, monsieur, – avait dit à Fougères son hétéroclite compagnon, – ne me jugez pas sur ma prédilection pour cette œuvre d’un lyrisme peut-être artificiel. Mais l’ombre du grand Gœthe flotte au-dessus de nos harmonies modernes. Et il y a de la philosophie à glaner dans tous les Werther dramatiques ou musicaux…

Et, dès qu’il fut assis, il se tut, pour écouter voluptueusement.

La salle était presque obscure. Fougères qui ne la connaissait point, la vit confusément, vaste et assez belle, ancienne, très ornée de vieilles dorures noircies.

L’auditoire était nombreux ; quoique l’heure ne fût guère avancée, les places vides étaient rares ; car les Lyonnais dînent tôt, et prisent d’ailleurs l’exactitude.

Le parterre était plein, les galeries regorgeaient, et Fougères, cherchant des yeux les élégances, aperçut des robes dans toutes les loges. Mais les lampes en veilleuse éclairaient trop peu pour qu’on pût juger des toilettes et des visages. Fougères, patient, attendit l’entr’acte, et reporta son regard sur la scène.

La scène, à cet instant, n’avait point d’acteurs. Les violons reprenaient en sourdine la chanson de la vendange, cependant que les harpes préludaient au motif pur et grave du clair de lune. Dans le décor bleuâtre du jardin du bourgmestre, Werther et Charlotte, au bras l’un de l’autre, n’étaient pas encore revenus.

Fougères osa troubler le silence attentif de son compagnon :

— Quelles pensées, monsieur, vous inspire cette musique ?

— Celle-ci, monsieur : que le vin est bon conseiller, et l’amour conseiller néfaste. Et vous en verrez la preuve au cinquième acte : car, tandis que le jeune Werther, serviteur d’Eros, agonisera, la tête fendue, les vendangeurs, serviteurs du dieu de la vigne, chanteront joyeusement des cantiques sonores. Quod erat, monsieur, demonstrandum ! Et fuyons les créatures de l’autre sexe !…

L’homme sentencieux s’interrompit, car Charlotte et Werther venaient d’apparaître. Des rayons de lune tombaient des frises, et la tête blonde de l’actrice, et la tête brune de l’acteur en étaient auréolées d’une gloire rêveuse. Le duo romantique monta dans le silence. Et Fougères, conquis peu à peu par le symbole éternel qu’enferme toute parole d’amour, écouta, muet. Les phrases succédèrent aux phrases. Puis sur l’adieu désespéré du héros à l’héroïne, le rideau s’abaissa. Alors, tout d’un coup, les lampes électriques se rallumèrent, et une clarté chaude baigna toute la salle, du parterre au paradis.

Le public s’agita. Les femmes bavardèrent. Un brouhaha naquit, d’où se détacha le piétinement des tabourets et le battement des portes de loges. Fougères, secoué de sa songerie, se leva, fit face à l’auditoire, regarda à gauche, regarda à droite.

Et ses yeux, soudain, s’immobilisèrent : dans la seconde baignoire du rez-de-chaussée, Carmen de Retz était assise à côté d’un homme grand et blond, que Fougères ne connaissait point.

Le chiromancien-caricaturiste s’était, lui aussi, levé.

— Monsieur, – dit-il, en saisissant le bras de Fougères – je n’ai certes point qualité pour vous conseiller en quoi que ce soit. Mais le souci de votre intérêt m’emporte au delà des bornes de la prudence et de la discrétion ! Et j’ose vous rappeler la morale que vous-même tiriez tout à l’heure, avec moi, de la sanglante histoire mise en musique par M. Massenet : Détournons-nous des créatures de l’autre sexe !

— Monsieur, – répliqua Fougères avec mélancolie, – monsieur, vous avez bien raison.

Cependant, attiré par un aimant mystérieux, il quitta sa place, et, marchant entre les deux rangées de fauteuils, alla s’adosser contre la cloison même de la baignoire. Sa tête, touchant le velours de la main-courante, effleura le coude de mademoiselle de Retz.

Alors, il entendit au-dessus de lui la voix connue :

— Barrier, mon cher, voulez-vous être assez aimable pour me donner mon petit sac ?… je l’ai laissé dans mon manchon, je crois…

Un bruit de chaise remuée se fit entendre dans la loge. Et Fougères sentit soudain, sur ses cheveux, la caresse d’une main furtive…

Il eut très chaud. Une sueur légère perla à ses tempes. Machinalement il l’essuya d’un doigt. Et, dans ce geste, il frôla encore la main qui avait caressé ses cheveux, et qui, maintenant, pendait, négligente, hors de la baignoire…

Fougères, d’un coup d’œil, examina la salle aux trois quarts vidée par l’entr’acte. Nulle lorgnette n’était braquée sur lui, personne n’épiait son manège. Prompt, il saisit la main pendante, et, haussant ses lèvres, la baisa.

La main frissonna sans doute, et, par contagion, l’épaule après la main. Sans doute aussi, à cet instant même, le docteur Barrier admirait vaniteusement le bras très beau de sa nouvelle conquête… Fougères vit, au-dessus de lui, une barbe blonde penchée brusquement ; et il entendit une voix violente qui proférait, beaucoup trop haut pour ne pas frapper toutes les oreilles alentour :

— Dites donc, vous !… qu’est-ce qui vous prend ?… En voilà un goujat !…

Et il y eut, naturellement, scandale.


Bertrand Fougères, insulté, avait fait deux pas en arrière. Il serra les poings. Une colère imprévue, injuste et féroce, le soulevait contre cet imbécile dont la joue large semblait appeler le soufflet. Il se dompta pourtant, d’un sage effort. Il était bon diplomate. Il sut le prouver en l’occurrence. Ce fut avec un calme irréprochable qu’il riposta allègrement, le nez en l’air et le monocle à l’œil :

— Vous parlez à moi, monsieur ?… Vous êtes souffrant, sans doute ?… Voulez-vous qu’on prévienne le médecin du théâtre ?… ou un aliéniste ?

Et, parmi les spectateurs voisins, immédiatement attentifs à l’algarade, un rire courut.

Furieux, M. Gabriel Barrier empoigna la main-courante de velours :

— Faites donc le jocrisse ! Vous avez manqué de respect à madame…

— Oh ! – protesta Fougères, pudique, – j’en suis tout à fait incapable,ici du moins !… Mais à supposer même le pis, et que vous soyez, monsieur, cocu… pourquoi diable le criez-vous en public et à tue-tête ?

L’auditoire redoubla de gaîté. M. Barrier, violet, invectiva :

— Vous êtes un malappris et un drôle !

— Impossible ! – railla Fougères : – nous n’avons pas reçu la même éducation !

M. Barrier, hors de lui, leva la main :

— Ah çà ! vous tenez donc que j’aille vous flanquer une paire de gifles ?

— Ne prenez pas cette peine, – dit vivement Fougères[4] ; – il est beaucoup plus simple de procéder ainsi…

Et, fort adroitement, il lui jeta ses gants au visage.

Dès le premier mot de la querelle, mademoiselle de Retz s’était rejetée au fond de la baignoire. Une femme fait sotte figure entre deux hommes qui s’injurient pour elle. Soucieuse avant tout de se dérober aux quolibets de la galerie, l’héroïne du débat cherchait l’obscurité, sans s’inquiéter outre mesure des mots trop vifs qui s’échangeaient à son propos. Toutefois, quand les gestes succédèrent aux paroles, elle cessa de se soucier d’elle-même pour songer à autrui. Un duel entre Bertrand Fougères et Gabriel Barrier, un duel qui ferait inévitablement tapage, et dont toute la ville de Lyon jaserait à bouche perdue… Non !… Il fallait empêcher cela, à tout prix, tout de suite… pour Barrier autant que pour Fougères, et pour cette petite Dax aussi…

M. Gabriel Barrier venait de recevoir en plein nez les gants de Bertrand Fougères. Fou de rage, il avait crié :

— Attendez !…

Et il se précipitait vers la porte de la baignoire, pour joindre au plus tôt son antagoniste, quand mademoiselle de Retz le saisit par un bras :

— Où allez-vous ? – dit-elle.

— Ça me regarde ! – répliqua-t-il sans courtoisie.

Et il ne s’arrêta pas. Mais elle le retint d’une main dont il ne soupçonnait pas la vigueur :

— Ça me regarde autant et plus que vous ! – riposta-t-elle. – Vous allez vous colleter avec ce personnage, sans doute ?… sous les yeux de toute cette salle qui se moque de vous et de moi ?… Charmant !… Mille regrets, mais vous n’en ferez rien. J’ai horreur des bagarres et des esclandres… Veuillez me donner mon manteau et mon manchon et partons. Je m’ennuie ici, je m’en vais.

Mais M. Gabriel Barrier, loin de déférer à ce désir clairement exprimé, ricana et railla :

— Comment donc ! Tout de suite ? Moi aussi d’ailleurs, je m’ennuie ici. Et, dehors, j’aurai un compte à régler avec vous. Mais je procède par ordre. Permettez-moi de commencer par cet individu qui vous baisait si bien la main…

Mademoiselle de Retz, soudain très pâle, avança d’un pas brusque :

— Hein ? – dit-elle. – Un compte à régler avec moi ?

Elle n’avait pas lâché le bras dans lequel ses ongles, maintenant, s’incrustaient. Lui jura :

— Nom de Dieu ! allez-vous me laisser passer, oui ou non ?… Probable, que j’ai un compte à régler avec vous !…

Et, brutal, il tordit le poignet mince.

Meurtrie, mademoiselle de Retz ouvrit les doigts en jetant un cri. Mais, dans le même instant, bondissant comme une bête blessée, elle se rua, griffes hautes, sur le butor.

Elle eut le dessous. Furieux autant qu’elle, il oublia qu’elle était femme, et la repoussa d’un tel coup qu’elle trébucha. Alors, elle perdit tout sang-froid, toute raison, et il n’y eut plus en elle que son instinct de femelle. Elle appela le mâle au secours :

— Fougères !…

Il y avait un strapontin contre la cloison de la baignoire, un strapontin qui pouvait servir de marchepied. Par-dessus la main courante de velours, Fougères s’élança follement, et, sautant à la gorge de Barrier, le maîtrisa d’une étreinte irrésistible. La lutte ne dura qu’une seconde. Des loges voisines, du couloir, de l’orchestre, vingt personnes accouraient déjà, séparaient les adversaires. Tout de suite, le calme succéda au tumulte. Et Fougères, redevenu immédiatement correct, tendit une carte à Barrier :

— C’est bon ! – grogna celui-ci, – nous nous battrons !

— Dès demain matin, si cela ne vous dérange pas trop, – proposa Fougères, avec une politesse extrême ; – car, demain soir, j’ai un rendez-vous urgent…

Il s’interrompit, songeant tout à coup qu’après le scandale de ce duel, le rendez-vous dont il parlait risquait fort d’être sans objet.

— Bah ! – conclut-il en lui-même.

Et, se retournant vers mademoiselle de Retz, il ne résista pas au plaisir de ridiculariser[5] davantage encore l’infortuné Barrier :

— Je vous reconduis chez vous, n’est-ce pas, ma chère ?…


À la porte de la baignoire, M. Pantalon, astrologue, chiromancien, caricaturiste et bohème, montra son chapeau haut-de-forme, sa mine rubiconde et ses yeux effarés, à l’instant que Fougères et Carmen, au bras l’un de l’autre, quittaient la place.

— Monsieur, – dit-il, – la voix publique m’informe que vous êtes en danger : me voici.

Fougères sourit et s’inclina :

— Monsieur, je vous rends grâce… Au fait, je me bats demain matin, et je n’ai d’ami en cette noble ville que vous : voulez-vous être mon témoin ?

— Certes, je le veux ! – déclara fièrement le philosophe, disciple de Noé.

Et il se découvrit pour laisser passer les amants, non sans prononcer ensuite, avec une solennelle mélancolie :

— Car le vin est bon conseiller, et l’amour conseiller néfaste.




X


Toute l’après-midi du lendemain, mademoiselle Dax attendit en vain Fougères.

Tremblante d’émotion, d’abord, impatiente ensuite, étonnée bientôt, anxieuse enfin, elle vit venir le crépuscule, puis la nuit noire.

Enfermée toute seule dans sa chambre, debout derrière une fenêtre et le front aux carreaux, elle avait guetté de longues heures les passants de l’avenue ; maintenant, ses yeux las ne distinguaient plus rien, malgré la lueur jaune des réverbères, dont la flamme dansait à la bise. Et le froid aigre du dehors pénétrait à travers la vitre jusque dans la tête lourde, glaçant peu à peu toute sa pensée…

Il ne viendrait plus à présent… Sur la cheminée, la pendule d’albâtre avait sonné six heures. Debout toujours et immobile, mademoiselle Dax ne songeait point à tourner le commutateur électrique, et la chambre était pleine de nuit. Tantôt, quand il faisait jour encore, la nouvelle femme de chambre, savoyarde d’ailleurs comme l’ancienne, était entrée : « Le Salut Public, mademoiselle… » Mais mademoiselle Dax n’avait même pas tourné la tête, et le journal dédaigné faisait maintenant tache blême, sur la table qu’on n’apercevait même plus dans l’obscurité opaque.

Au loin, rompant le silence nocturne, l’horloge de la paroisse fit tinter sa cloche, et le timbre de la pendule y répondit frappant sept coups.

Le poing fermé de madame Dax ébranla soudain la porte :

— Alice !… bonté divine !… ça ne te suffit pas de rêvasser, aujourd’hui ?… Tu dors, ma parole !… Est-ce que tu te moques de ta mère ?…

Arrachée de sa rêverie sombre, mademoiselle Dax hésita une seconde, puis tourna le commutateur.

Madame Dax était sur le seuil :

— Qu’est-ce que tu faisais donc, dans ce noir ?

— Rien.

— Es-tu prête pour dîner ? Tu sais que ton père va rentrer ?

— Oui.

— Allons ! lave-toi les mains et dépêche-toi de descendre !…

Madame Dax tourna les talons.

Restée seule, mademoiselle Dax s’assit machinalement et, machinalement, déploya Le Salut Public.

L’article de fond… la politique… le bulletin financier… Mademoiselle Dax ne lisait pas. Ses yeux glissaient de colonne en colonne, arrêtés seulement ça et là, par les grosses lettres des titres… Tout à coup, cinq mots, mystérieusement, accrochèrent son regard. Elle tressaillit. Elle lut, d’un avide coup d’œil :


UN DUEL AU GRAND CAMP


À la suite d’une altercation bruyante, qui avait interrompu, hier soir, au Grand Théâtre, la représentation de Werther, M. B…, médecin bien connu dans notre ville, et M. F…, secrétaire d’ambassade, de passage à Lyon, se sont battus en duel, au Grand Camp, ce matin.

L’arme choisie était le pistolet. Les deux adversaires ont été blessés l’un et l’autre assez grièvement ; le docteur B… à la cuisse, et M. F… à l’épaule.

On a pu toutefois les transporter chez eux sans accident, et leur état est aussi satisfaisant que possible.

M. Dumas, commissaire de police, a ouvert une enquête et s’est transporté au domicile de chacun des combattants. Mais tous deux ont refusé de le recevoir…


— Alice ! – cria sous l’escalier la voix impatientée de madame Dax. – Alice !… Descends-tu à la fin ? Ton père est rentré.

Mademoiselle Dax descendit. Ses jambes tremblaient. Elle trébucha deux fois, et se retint à la rampe. Elle marchait d’un pas raide. À chaque marche, ses talons renvoyaient à sa nuque de petits chocs douloureux. Et un mot battait dans son cerveau comme une fièvre :

— Blessé… blessé… blessé… blessé…


— Quoi encore ? – interrogea M. Dax, bourru. – La voilà tout ahurie et pâle comme une morte !

— Elle dormait dans sa chambre, – répliqua madame Dax, hargneuse. – Et elle dort encore tout debout. Elle ne sait plus que faire pour se singulariser !…

M. Dax haussa les épaules, et le dîner fut silencieux.


On avait servi le café.

— P’pa, – risqua le jeune Bernard, – tu le sais, que M. Barrier s’est battu en duel ?

M. Dax se tourna vers son fils :

— Comment le sais-tu, toi ?

— C’est deux types de ma classe qui racontaient ça, tantôt, à la sortie. Ils étaient allés au Grand Camp ce matin, à bicyclette, et ils ont tout vu, du haut de la digue. Il paraît que c’était épatant. Au premier coup de pistolet, M. Barrier est tombé, et l’autre aussi. Alors une dame qui attendait dans une voiture s’est précipitée pour le ramasser, – pas M. Barrier, l’autre. On les a pansés tous les deux et puis emportés chacun de son côté. Il y avait du sang par terre. Et quand tout était fini, les sergents de ville qui gardent l’entrée du parc sont arrivés.

M. Dax, un pli au front, écoutait. Madame Dax, bouche bée, avait posé sa tasse. Personne ne songeait à regarder mademoiselle Dax.

— Oui, – dit enfin M. Dax, sec. – Tout cela est exact. Le docteur Barrier s’était pris de querelle hier soir avec… – M. Dax s’interrompit, et jeta sur madame Dax un coup d’œil sarcastique : – Mes compliments, au fait ! je n’y pensais pas : vous choisissez agréablement vos relations de voyage. Je vous avais prié, quand vous étiez à Saint-Cergues, de rendre visite à la femme de mon ami Terrien. Mais vous en avez profité en grande hâte pour vous lier d’intimité avec tout ce qui fréquentait chez elle de gens louches ! C’est parfait ! Le docteur Barrier, qui se console comme il lui plaît du refus d’Alice, s’est battu avec ce M. Fougères dont vous m’avez tant corné les oreilles… Oui, avec ce M. Fougères, et pour les beaux yeux de cette mademoiselle Carmen de Retz qui vous occupait si fort, et qui n’est qu’une gourgandine. C’est elle qui s’est payé le plaisir romanesque et distingué d’assister au duel de ses deux amants… Allons !… quoi ?…

Mademoiselle Dax, évanouie, venait de tomber à la renverse.


Effarée, madame Dax, une carafe à la main, se précipita. Mais déjà mademoiselle Dax reprenait ses sens et péniblement se relevait.

M. Dax n’avait pas fait un geste. Étonné et défiant, il considérait sa fille et la scrutait d’un regard froid.

— Eh bien ! ça va mieux ? – questionna madame Dax, rassurée tout de suite.

Mademoiselle Dax, sans comprendre, hocha la tête, passa deux fois la main devant son front, et, soudain, éclata en sanglots. Et M. Dax, attentif, entendit les pauvres lèvres qui laissaient échapper leur dangereux secret :

— Pour elle !… pour elle !… c’était pour elle !…

Il devina tout d’un coup. Et un éclair flamboya dans ses yeux durs :

— Ah ! – dit-il. – Je comprends…

Farouche, il se leva, marcha sur la malheureuse, la saisit par l’épaule, et la mit debout devant lui :

— Ah ! j’ai enfin compris !… C’est ce Fougères dont tu t’es amourachée là-bas ? Et c’est pour lui que tu as refusé l’autre, Barrier… Barrier, qui avait ma parole ?… Parbleu ! rien n’est plus simple !… Eh bien ? Tu es payée, à présent ? Il ne t’aime pas, ton Fougères ! Il ne t’aime pas, entends-tu ? Il aime Carmen de Retz !… Qui se ressemble s’assemble. Pour l’honnête femme que tu étais, j’avais, moi, choisi un honnête homme. Tu n’en as pas voulu. Tu as préféré un saltimbanque. Mais le saltimbanque, à son tour, ne veut pas de toi. Il préfère une créature de son espèce, une bohémienne, une femme à tout le monde. Oui ! il la préfère ! il s’est battu pour elle ; elle l’a suivi sur le terrain ; elle l’a relevé quand il tombait, – tu as entendu ce que racontait ton frère ? Et à présent, elle le soigne, assise à son chevet. Quand il sera guéri, ils se marieront ensemble. Parfaitement ! Ils se marieront. Toi, tu restes pour compte !…

Il serra rageusement sa main, enfonçant ses doigts secs dans l’épaule douloureuse :

— Tu restes pour compte, ridiculisée, tachée, salie !… Ils te laissent sur le carreau, après t’avoir bien éclaboussée de leur scandale et de leur boue. Car ils parleront, ils jaseront, ils baveront ! Ils ont déjà bavé, trop heureux de déshonorer une famille honorable ; ils ont déjà tout dit ; et je m’explique les mines hypocrites et radieuses de tous mes concurrents, de tous mes ennemis, tous accourus chez moi, cet après-midi, comme des chiens à la curée ! La honte n’est pas pour toi seule, elle est pour nous, pour moi, pour mon nom !… Ah ! gueuse !…

Et de toute sa force furieuse, il la souffleta…

Elle cria, bondit en arrière, tourna sur elle-même comme une folle, et, renversant une chaise, s’enfuit.

M. Dax releva la chaise, referma la porte, et se rassit à table.




XI


Hors de la salle à manger, mademoiselle Dax piétina dix secondes dans l’antichambre. Puis l’escalier s’offrant, elle monta. comme toute bête traquée, elle fuyait d’instinct, vers le gîte.

Mais, arrivée, elle retrouva le journal déployé et les mots implacables frappèrent encore ses yeux, frappèrent sa chair et ses moelles : UN DUEL AU GRAND CAMP. Elle se détourna, avec un gémissement. Elle se réfugia vers la fenêtre.

Le délire la prenait. Elle crut voir, malgré la nuit, malgré le rideau des platanes, le Rhône proche…

Alors elle recula doucement, sans lâcher la fenêtre du regard. Elle recula jusqu’au lit.

Sur le lit, il y avait un chapeau. Mademoiselle Dax l’épingla sur sa tête. L’épingle, qui tremblait, piqua la tempe, si fort que des gouttes de sang perlèrent…

Et furtive, mademoiselle Dax sortit de sa chambre, redescendit l’escalier, traversa le vestibule, s’évada de la maison…


Un brouillard glacé noyait l’avenue. La nuit, opaque et gluante, s’amoncelait autour des arbres dont on n’apercevait que les troncs, colonnes supportant sans doute l’invisible architecture des brumes lourdes. Et les réverbères, enlisés de nuages stagnants, apparaissaient, pareils à d’énormes lanternes chinoises, rondes, huileuses, enfumées, presque obscures…

Mademoiselle Dax marcha d’abord sur le trottoir. Elle allait vite, d’un pas brusque et fiévreux qui pourtant hésitait par intervalles. Elle allait à l’aveugle, les yeux obstinément fixés vers la chaussée large et bruineuse, et, par delà la chaussée, vers le quai aux arbres confus, et par delà le quai, vers le vide profond où était le Rhône invisible…

Or, elle avançait ainsi, obliquement, attirée peu à peu, mais résistant encore, quand, près d’un réverbère, elle s’arrêta soudain, les prunelles dilatées, les dents claquantes, – hallucinée…

Dans l’avenue, déserte comme un cimetière, une apparition venait de surgir : l’apparition d’une Victoria à deux chevaux, d’une Victoria insolente et luxueuse, qui passait à travers la nuit sinistre, comme elle eût passé dans la douceur d’un soir d’été… L’attelage piaffait orgueilleusement, et pourtant, le choc des sabots contre le pavé ne s’entendait pas… Mademoiselle Dax eut froid jusqu’à l’intérieur des os : sur les coussins de cuir bleu, une femme était assise, une femme très fardée, trop rousse, trop blanche et trop rose, – une prostituée, – que mademoiselle Dax avait vue déjà, que mademoiselle Dax reconnaissait, et qui souriait à mademoiselle Dax d’un mauvais sourire railleur et lubrique… La victoria soudain disparut, engloutie mystérieusement dans la nuit. Et mademoiselle Dax, saisie d’une épouvante horrible, courut, enjamba en trois sauts la chaussée, s’élança sur le quai, dévala jusqu’au chemin de halage, et fit seulement halte au bas de l’escalier de pierre qui plonge ses dernières marches dans le Rhône même…

Le Rhône, tumultueux et trouble, grondait.

Entre les digues, dans le creux où coulait le fleuve, le brouillard s’était entassé plus opaque et plus humide. L’eau bouillonnante roulait sous une voûte de vapeurs immobiles, dont le poids semblait écraser le courant. On ne voyait ni rive, ni pont, ni bateau, rien que la brume grise et que le flot jaune, où s’enfonçait l’escalier glissant.

Mademoiselle Dax descendit une marche, puis une autre : contre sa cheville, une vague clapota…

Allons !… trois pas de plus, et tout serait fini. Il ne fallait qu’un peu de courage. Le Rhône rafraîchirait ce front trop brûlant de fièvre, calmerait ce cœur affolé qui se déchirait à force de battre… Un peu de courage !… Il suffisait de se laisser aller, mains jointes et paupières closes… Et on ne souffrirait plus, et il n’y aurait plus de maison hostile, ni de père haineux, ni de mère mauvaise, ni de fiancé traître… Il y aurait la mort pitoyable et prompte, et le bon Dieu, le bon Dieu trop bon et trop juste pour en vouloir à une pauvre petite qui se réfugiait en Lui… Il y aurait la mort, meilleure, certes, que la vie, cette vie où triomphaient des Diane d’Arques, tandis que les honnêtes filles étaient écrasées…

Mademoiselle Dax voulut descendre une marche encore Mais le Rhône glacé et le brouillard visqueux étaient autour d’elle, dessus, dessous, en avant et en arrière, comme un linceul déjà resserré. Et elle claqua des dents et elle eut peur ; et, au lieu d’avancer, elle recula…

Elle recula jusqu’au quai de halage. Et, debout au bord de l’eau, elle demeura immobile une longue minute. Ses bottines ruisselantes dégouttaient de petites flaques. À la fin, elle se remit en marche, elle suivit la berge, regardant le fleuve comme les pauvres chiens enragés regardent le ruisseau, avec une envie désespérée et une terreur insurmontable. Et elle n’osa pas se jeter.

Elle alla de la sorte jusqu’au premier pont en aval, qui est le pont Saint-Clair. Là, elle comprit qu’elle n’oserait jamais… non, pas plus ici que là-bas… et plus loin pas davantage !… Alors elle se mit à pleurer. Et, abandonnant la berge elle remonta sur le quai.

Un banc était là entre deux platanes. Elle buta contre ce banc et s’y laissa tomber.

Un désespoir suprême l’avait envahie. Elle sanglotait maintenant, à grands sanglots sourds. Et dans le chaos de sa cervelle, une idée atroce surnageait : l’idée que sa vie antérieure, sa vie de jeune fille pas aimée allait recommencer demain comme hier, et reprendre possession d’elle. Car c’était fini, à présent ; elle n’avait pas eu l’énergie de mourir ; il fallait donc vivre ; il fallait se relever de ce banc, retourner vers la maison, rentrer, – remettre la tête dans la cangue…

Elle restait assise cependant, épuisée, et, inconsciemment, attendant le destin. Elle pleurait toujours, la tête dans ses mains.

Un pas résonna dans le silence. Quelqu’un venait ; quelqu’un ; un homme inconnu ; – celui, peut-être, qui écrit ce livre ?…

Il arriva. Il marchait vite. Le collet de son pardessus était relevé, ses mains enfoncées dans ses poches. Il fumait une cigarette. Sans doute sortait-il de table, et allait-il au théâtre, ou au cercle, ou chez une maîtresse… Il passa tout près, vit la forme confuse effondrée sur un banc et s’arrêta intrigué :

— Qui est là ? – dit-il.

Il n’y eut point de réponse. Peut-être n’avait-on pas entendu… L’homme s’approcha davantage, et d’une main curieuse releva vers lui, doucement, le visage noyé de larmes.

— Oh ! – dit-il, – on a tant de chagrin que ça ?… Malgré qu’on soit si belle fille ?

La voix raillait un peu, mais très peu, et d’une raillerie bonne, souriante, presque tendre. Mademoiselle Dax leva ses paupières lourdes, et vit deux yeux bruns, attentifs, qui la regardaient avec sollicitude.

— Voyons, voyons !… Qu’est-ce qu’on vous a fait ?… Je devine : il a été méchant, il vous a quittée, il en a choisi une autre ?… une autre moins jolie que vous, je parie !… Eh bien ! écoutez : il faut lui rendre la monnaie de sa pièce ! il faut le tromper lui aussi !… Venez avec moi, on va arranger ça nous deux…

Il s’était emparé des deux mains de mademoiselle Dax et l’attirait à lui, très câlinement.

— Allons ! venez donc, petite délaissée !… on vous aimera…

Mademoiselle Dax, alors, céda, et, à bout de force, à bout de raison, à bout de pudeur, suivit l’homme inconnu qui lui promettait de l’aimer…

Méditerranée,
Ans 1322-1325 de l’Hégire.



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